jeudi 23 avril 2009

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Trouver une sorte de récit continu dans lequel viendrait se greffer les idées et souvenirs recueillis dans mon carnet et là encore s'impose à moi l'utilisation de tranches pour pallier au manque de talent narratif ou la simple flemme de la superficielle précision.
Ce que j'essaye de faire : fixer une certaine ambiance [en littérature comme en cinéma il a toujours été question pour moi d'ambiance. L'ambiance dans laquelle l'oeuvre nous plonge et nous pouvons bien tout oublier du livre ou du film, s'il reste bien quelque chose de celui-ci c'est cette ambiance] de la lecture fixer les traits d'un personnage par petites touches récupérées ça et là. Je veux parler de l'ambiance, de la quiétude de ce séjour chez A., je veux parler de A., je ne veux finalement parler que de lui.

Sortie métro Laumière, je cherche un visage.

Dans la rue il est habillé tout en noir et tient mon bouquet multicolore dans ses mains.

L'appartement. Je mesure le décalage avec ce que j'avais essayé d'imaginer et ce qui se trouve devant mes yeux. C'était comme dans les films, la personne invitée qui fouille des yeux l'endroit pendant que l'hôte prépare quelque chose dans la cuisine. Une grande pièce partagée en deux. Le salon, deux canapés, un bleu et un rouge vinyle, une table basse en verre, un grand miroir posé à même le sol près de la porte d'entrée, la télé avec le magnétoscope et le lecteur DVD, l'immense bibliothèque, puis le "coin travail", avec ses guitares au mur, son piano, des étagères pleines de petits instruments, ses classeurs, son ordinateur. Les meubles sont tous collés le long des murs ce qui lui donne énormément d'espace au centre de la pièce. Il habite un appartement qui donne sur une sorte de coursive qui, je lui dis, fait penser aux vieux motels dans les films américains. Il finit ma phrase car tout le monde lui dit ça.

Depuis que je fréquente des adultes, depuis que je vais chez eux, je suis toujours surprise en découvrant l'énormité de leur bibliothèque. Leur largeur et leur hauteur sont souvent semblables, et puisqu'ils ont à peu près le même âge et que même, ils sont tous amis c'est comme s'ils avaient commencé à lire en même temps et avait continué de lire à la même fréquence pour finir par progressivement avoir ces bibliothèques très fournies. Chez T. le problème c'est que la bibliothèque est dans le couloir et qu'on ne peut jamais la voir en un seul plan dans sa totalité, c'est extrêmement frustrant, on est obligé de la longer, je trouve que c'est une erreur de calcul assez grave et un jour ça finira par l'énerver, ou peut-être pas.
Je me retrouve toujours bêtement ébahie devant la bibliothèque des autres, c'est loin d'être original mais elles sont pour moi les plus fidèles témoins de ce qu'on appellerait une "vie intérieure", l'expression est gentiment convenue mais l'idée est là. Plus que d'une vie intérieure il s'agirait même de la preuve indéniable d'une curiosité pour le monde, d'une envie de le dévorer tout cru, de ne rien y laisser s'échapper. Plus j'ai lu de livres plus le monde m'appartient ou disons, plus j'en possède et plus j'ai tenté de le faire mien et de lui appartenir tout autant. Plus je lis plus j'échappe à mon moi social, plus je me complexifie. Dans l'appartement d'un couple il est dur de faire une distinction entre livres de l'homme et ceux de la femme mais chez A. qui habite seul je pouvais aisément me dire "tout ceci est à lui" et la fascination en était décuplée, les livres devant moi se présentaient comme autant de moment de solitude, et s'imaginer une personne seule c'est comme la contempler dormir, on lui pardonne tout, elle nous est irrésistible. Sa bibliothèque prenait tout la largeur et la hauteur d'un mur, il y avait en son milieu ses cd et à droite ses dvd, le reste était sérieusement occupé par les livres tous rangés à l'horizontal et les étagères du haut sont réservées à des manuels de mathématiques et d'informatique, ils sont assez haut pour qu'on arrive à les exclure de la bibliothèque et ainsi ne garder que les "vrais" livres.
Tout le temps que j'ai passé chez A. je l'ai passé assise devant cette bibliothèque que je déchiffrais, parcourais des yeux comme s'il s'agissait d'un beau visage. J'ai fini par en comprendre son agencement, par en mesurer la réelle quantité de livres, et comme nous revenions souvent à discuter littérature A. se levait chercher un livre que seul sa mémoire visuelle lui permettait de retrouver, il bougeait des piles, en replaçait d'autres, puis extrayait des livres que je saisissais en les serrant entre mon index et mon majeur, après les avoir feuilleter et senti c'est moi qui à mon tour me relevait et tentait de les ranger à leur place approximative et à chaque fois qu'il me voyait me lever il me disait "jette le par terre, le range pas".

Il égalise la longueur des tiges pendant que je lui parle de ce qui m'est arrivé dans la rue et dans le métro. Je lui raconte l'épisode du "je lui ai dit que tu étais plus âgé que moi", il me dit c'est vrai, je pourrais être ton père, oui mais tu n'es pas mon père, encore heureux, avoir une fille comme toi, et un père comme toi; puis nous sourions gentiment.
Les adultes aiment à me rappeler qu'ils auraient pu être mon père, comme si on avait eu de la chance de n'avoir aucun lien de parenté et que cette chance tenait sur peu de choses.
Je lui tends un paquet, je lui dis qu'il a dû lire mon blog alors qu'il doit savoir ce que c'est même si j'hésitais entre plusieurs livres. Je regarde son visage ouvrir le paquet, au début en lisant Roland Barthes il fait "ah oui...", puis en atteignant le titre il dit "ah non même pas", surpris de ne pas avoir Journal de Deuil entre les mains mais Carnet du voyage en Chine. Il me dit que quand il a lu que je comptais lui offrir Journal de Deuil il a failli m'écrire pour me dire de ne pas lui offrir ça. Je lui ai dit que je connaissais son "histoire" et que j'aurai pas trouvé ça très indélicat de lui offrir Journal de Deuil, et que pour le coup, comme il était parti en Chine, ce livre lui correspondait tout autant à ce qu'il avait pu vivre. Il me dit qu'il ne se savait pas aussi proche de Roland Barthes, qu'en lisant Fragments d'un discours amoureux il s'était déjà senti très proche mais il ignorait qu'ils se ressemblaient autant.

Un peu partout dans son appartement, des photos qui de loin me paraissaient être des photos de simple pin-up, je lui dis "c'est marrant ces pin-up" il me répond "c'est Marylin, partout", alors je me lève pour aller regarder. Un peu partout donc, une trentaine voire beaucoup plus, de photos de Marylin Monroe, sous verre et accrochées. En parcourant la pièce je finis par comprendre que de par leur nombre son intérêt pour l'actrice n'est pas un léger intérêt pour une icône à l'image usée jusqu'à la corde mais le sérieux intérêt du collectionneur sinon de l'adolescent. Celle qu'il préfère c'est Marylin devant l'armée américaine qui part pour le Vietnam "eux ils vont tous crever et elle, elle est là", s'il pouvait il s'en ferait un poster. J'ai vu trois cette photo affichée chez lui. Je me suis dit "il aime les images comme un enfant". Il aime Marylin et Audrey Hepburn, je lui dis que ce sont deux opposés, il me répond que oui, les deux facettes de la féminité.

Nous avons entamé la salade à 22h et puis le plat principal à 01h du matin. Vers les 2h ou 3h nous sommes allés dans un bar où il a acheté un paquet de cigarettes pour 8€ et ayant eu marre du Coca Light j'ai commandé un jus d'ananas moi qui ne boit jamais de jus. Il y avait un gros chien noir dans le bar et A. se baissait légèrement pour le caresser, c'était un prétexte pour continuer notre discussion sur le rapport que peuvent avoir les hommes avec leurs animaux domestiques, une discussion qui se poursuivait par fragments tout au long de mon petit séjour chez lui. Il est pour dire qu'un rapport humain avec l'animal ne fait de mal à personne et que dans un état d'extrême esseulement on ne peut y échapper. Je suis pour dire que ce rapport humain avec l'animal se fait au détriment d'un rapport humain avec l'humain, où plutôt que Deleuze et mon prof de philo disent cela et que je les comprenais, lui non. Je lui dis, ce qu'il raconte c'est la relation de Houellebecq avec les chiens, l'humanité est pourrie, vive les animaux.
Une semaine avant que je me retrouve dans ce bar nous étions juste en face en train d'attendre le bus avec mes copines et je fixais le bar en me disant qu'il était joli et mystérieux. Nous rentrions des Buttes Chaumont et je ne me doutais pas d'être à deux pas de chez A. Ce genre de coïncidences m'enchante toujours autant.
Après le bar nous sommes retournés chez lui et nous avons manger de la glace à la tarte tatin, à la vanille et au caramel, le tout qui tenait dans un petit pot. Je ne pense pas qu'il ait fini la sienne et je lui disais de faire attention à ne pas la laisser fondre; moi j'ai tout mangé.

Quand il dit que de toute façon il va bien finir par quitter son travail et qu'il devra déménager. S'il déménage il vendra tout ses livres "je vendrais tout ça". Je lui demande si ça ne lui fait pas quelque chose, si ces livres ne sont pas une partie de son identité. Son manque d'intérêt pour ces choses là, cette façon qu'il a d'être capable de passer du noir au blanc, du tout au rien, j'ai d'abord pris ça comme une preuve extrême de liberté et d'indépendance mais qui me faisait peur à moi, restée ridiculement attachée à mes livres, aux objets auxquels je m'identifie. Je voulais lui dire, tu te trompes, mais c'est moi qui me trompait. Là où je pensais qu'il allait être démuni il serait en fait libre, d'une souplesse d'agir foudroyante et que je sentais pour l'instant latente mais prête à rugir. Pour plaisanter j'ajoutais "et puis tu vas même couper tes cheveux". Ses longs cheveux noirs. Il me dit "c'est pas impossible" moi qui attendait "ah non ça par contre". Je m'en voulais alors d'aimer sa bibliothèque, d'aimer ses cheveux, et une fois sa bibliothèque bradée et ses cheveux décapités c'est bizarre mais ce serait encore lui. Je m'en voulais d'aimer ses cheveux mais c'est dur de ne pas les aimer et dans un même temps d'accepter de les voir disparaître. Je le sentais vouloir se diriger vers un inconfort qui m'apparaissait dangereux.

Il m'a fait boire du vin chilien mais il m'avait aussi acheté des canettes de Coca Light. Le soir il se souvenait de ce que j'avais fait pour ma copine qui était venue dormir chez moi, je lui avais laissé une bouteille d'eau à côté d'elle au cas où elle aurait soif dans la nuit. Il a vidé une bouteille de San Pellegrino pour me la remplir d'eau plate. Durant la soirée, quand nous évoquions l'heure du coucher il me parlait de me faire prendre une moitié de cachet pour dormir car il sait que les gens dorment mal chez lui et moi même je venais de lui dire qu'à cause de l'excitation d'être chez quelqu'un j'aurai peut-être du mal à dormir.

Pendant des heures il laissait défiler dans l'air l'intégral des Cure. Ensuite, peut-être après minuit nous avons commencé à écouter des CD sur le lecteur DVD, nous avons écouté le Velvet Underground, Berlin de Lou Reed, la chanson Muriel et l'album Closing Time de Tom Waits qu'il m'a ensuite offert "puisque tu aimes Neil Young", les Pixies et Ennio Morricone. Je lui dis "mais la voix de Tom Waits a changé". Il m'a raconté que Tom Waits avait mis tout en en oeuvre pour rendre sa voix plus grave, qu'il buvait et fumait comme un malade, et que ça a marché même s'il a quand même choppé un cancer du larynx.
Il me dit que dans les Pixies lui aime justement tout ce que je n'aime pas, et que Monkey gone to heaven est la meilleure chanson pop du monde. On en écoute une version bizarre de la BBC.

Au dessus de son petit bureau une photo rare de Proust et Melencholia d'Albrecht Dürer.

Il me dit que la fac c'était pour lui une catastrophe. Je lui dis que je sens que pour moi ça va être pareil et j'essaye d'expliquer. Je lui dis que j'ai un ego assez énorme et que dans ma scolarité j'ai toujours eu besoin d'une proximité avec le prof et d'établir une relation spéciale avec lui, que je travaillais bien sûr pour moi mais que j'avais l'idée un peu stupide que je ne voulais pas décevoir les profs auquels je tenais et que pour le coup la fac s'annonçait comme un changement radical; c'est assez ridicule mais j'ai besoin de me sentir aimé, j'ai mis quelques secondes avant de pouvoir prononcer ça. Il me dit qu'il n'osait pas en parler mais que pour lui c'était exactement le même problème qui s'était présenté.
Il me dit que j'ai "une vraie vie de jeune fille", je lui dis que c'est vrai mais qu'il doit penser que je m'en rends compte, que j'ai le recul qu'il faut pour voir qu'il s'agit de mes plus belles années, que j'ai tout ce qu'il faut et que c'est aussi fragile qu'éphémère mais que l'important c'est de se rendre compte sur le moment de ce qu'on est en train de vivre.

Quand il me dit que son travail l'affadit, lui ôte toute capacité à s'émerveiller, toute envie de vivre, il trace un horizon avec le plat de sa main pour signifier l'aplanissement. Il en parle longuement et je le laisse parler, il me dit qu'il aime la vie mais que ce travail...t'es là et tu vois le soleil par la fenêtre et t'en as plus rien à foutre, tu vas à la cantine alors que tu pourrais sortir manger dehors, le travail l'a totalement inhibé, lui qui fait de la musique et lui qui écrivait avant, maintenant il se sent vide. Je lui dis, oui ça me fait penser à Houellebecq qui disait qu'une fois qu'il a su qu'il était assez riche pour arrêter de travailler il était heureux, et que Ponge dans Le Parti pris des choses expliquait qu'il ne lui restait que 20 minutes pour écrire le soir parce qu'après il était trop fatigué et que la perte de la sensibilité se double d'une fatigue perpétuelle et qu'en clair, que bref, c'était une constante de beaucoup d'écrivains, qu'il s'agissait d'un problème humain dont il était difficile d'échapper, qu'il était difficile d'avoir un métier épanouissant et que ça me faisait peur. "Tu as raison d'en avoir peur".

Le vin m'embue un peu la vue et j'ai du mal à manger mon riz, j'en fais tomber par terre et je ramasse les grains un par un sur la moquette marron. Il me dit d'arrêter d'en boire, qu'il voulait surtout ne pas me faire trop boire, alors je poursuis la soirée avec du Coca Light. Je lui dis que je n'ai jamais été saoule et que j'ai toujours peur de l'être et de ne pas pouvoir assurer une discussion, que c'est important pour moi de discuter.

Comme nous nous sommes mis au lit à 6h j'étais quand même assez fatiguée pour m'endormir toute seule mais il a insisté pour que je le prenne et je ne comprenais pas pourquoi il insistait puisqu'il s'agissait de mon sommeil personnel, puisque c'était ma merde. Puis il a dit "j'ai envie que tu me fasses confiance" et alors je n'ai plus rien dit parce que ça suffisait et l'un en face de l'autre il m'a demandé de venir communié en prenant cette moitié de Lexomil, ensuite je lui ai demandé de faire un signe de croix et il l'a fait. C'était un moment très tendre et je repense à sa demande.

mardi 21 avril 2009

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Je me lève et je murmure faiblement "Emile", comme par crainte de le réveiller mais voulant le réveiller tout de même. Puis cette crainte se mue en plaisir vicieux de réveiller la personne endormie, de lui faire du mal, mais un mal qu'elle accepte puisqu'il est déjà 10h et qu'il faut se réveiller. Les rôles s'inversent: ce n'est plus moi qui est en faute mais bien lui et plus j'en prends conscience plus je hausse le son de ma voix et finis même par doucement le secouer. J'ignore pourquoi mais nous tenons à prendre notre petit-déjeuner ensemble. Il me dit "attends moi, dans 10 minutes" et je lui réponds "non j'ai trop faim, allez allez" et il préfère se lever plutôt que de me rater. Nous discutons un peu ensemble tout en sortant les ingrédients de notre petit-déjeuner, il n'y a plus ces crêpes trop bonnes et un peu gluantes que j'avais pris l'habitude de manger avec de la confiture de fraises.

J'ai pris ma douche. Il m'arrive de plus en plus voire même à chaque fois de me shampoiner les cheveux à deux reprises par souci excessif de propeté. Comme si une première couche superficielle s'en allait avec le premier shampooing et la deuxième couche, plus tenace, avec la deuxième. Ensuite j'ai fait un masque, le pot était dans la douche et j 'ignore à qui il appartient mais j'estime y avoir droit. [Aborder un jour le problème de la propriété au sein d'une famille de cinq membres)

Je me suis rasé les jambes, je le fais toujours au bord de la baignoire, après ma douche. J'utilise la mousse à raser de mon père, j'estime l'achat d'une mousse à raser pour femmes un peu superficiel, en fait je n'y pense pas. J'en avais une il y a peut-être un an, une Auchan parfumée qui ne moussait qu'une fois au contact de la peau, au début c'était un gel et c'était toujours agréable de l'utiliser. La mousse à raser de mon père je l'utilise en cachette comme il m'arrive parfois d'utiliser son déodorant quand je n'en ai plus. Ce sont les dernières choses qui me rattachent tendrement à lui justement parce qu'elles sont utilisées derrière son dos et que ça le met dans une situation d'innocente ignorance où il m'apparait comme vulnérable, ou pour une fois ce n'est plus moi la victime. Cette relation de produits d'hygiène partagés est encore la seule que je tolère et où j'y ressent toutes les subtilités d'une relation père/fille.

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J'ai menti à tout le monde, mentir c'est se rendre coupable et ma famille en est la victime, je me sens triste de les bercer d'illusions, de les voir ne pas avoir peur pour moi, de les voir me faire confiance, me croire sur paroles, mais il est impossible d'agir autrement compte tenu de ce que je m'apprête à faire, et qui est tout à fait innocent, ce n'est mal que du point de vue d'une mère alors qu'objectivement c'est un acte neutre. Dormir chez un adulte.

Le bizarre réflexe de vouloir corriger ma soeur qui me parle de Marie chez qui je suis censée dormir "et elle habite où?". Elle? Je vais chez un homme très chère. Je me retiens mais je sens le danger proche, et quand ma mère me demande de petits détails il est en fait plutôt aisé de ne pas mentir sur les faits. "Vous comptez sortir ou rester chez elle?
Oh...rester."

Je vide et nettoie l'intérieur de mon sac, je commence par y empiler un petit pyjama fleuri, une culotte de rechange, une chemise bleu, un gilet pour me couvrir, une trousse de toilette avec mon eau précieuse, mon étui à lentilles, mon déodorant, ma brosse à dents, ma crème anti-eczéma, puis Journal de deuil dans un petit sac pour ne pas l'abîmer, comme ce n'est pas un livre de poche. Je fais appel à mon imagination afin me mettre dans des situations extrêmes et voir de quoi je pourrais avoir besoin, l'expérience aide à savoir ce qu'il peut y avoir d'imprévu quand on dort chez quelqu'un, par exemple le problème de la personne qui dort avant vous et se réveille après, comme on ne peut rien toucher, rien manipuler, bref que l'on est pas chez soi, il faut donc apprendre à gérer silencieusement l'attente, l'ennui. Chez Elise j'avais écouté la radio sur mon portable car la lumière était trop éloignée de mon lit et je ne pouvais pas lire jusqu'à m'endormir sinon j'aurai dû me lever pour l'éteindre et donc me réveiller.
Je demande à Emile et Myriam ce que je pourrais prendre, Emile me conseille de prendre un DVD et Myriam rejoint ce que je disais "prends un livre parce qu'elle va dormir avant toi et se réveiller après toi" avec ce petit rire signifiant "t'es dans la merde". Je prends une autre petite pochette pour mes effets personnels que j'ai besoin d'avoir à portée de main dans les transports, une petite pochette ovale façon cuir que j'aime beaucoup mais qui est toujours trop petite pour y mettre un livre trop épais. Dedans mon portefeuille, mes clés, mon carnet à idées, un stylo et un crayon à papier, des chewing-gum, mon portable. Donc c'est bon, je sors de chez moi, de façon plus définitive que d'habitude, je vais vivre dans mon autonomie pendant 24 heures et mon matériel, mes effets personnels tiennent dans mes mains, je suis seule, brune, et je m'engage dans la capitale.

D'abord acheter des fleurs, c'est la seule chose que A. m'ait demandé. C'est toujours quand on a besoin d'un fleuriste qu'on s'imagine qu'on n'en trouve pas. Le premier trouvé est une sorte de fleuriste un peu artistique, avec une fleur dans un vase façon Palais de Tokyo moi qui ne demande qu'un modeste bouquet de petites fleurs roses, quelque chose de romantique et de doux, des fleurs comme coloriées au feutre. Il est drôle dans son enfance d'aimer dessiner des fleurs alors que ce n'est pas forcément la chose que l'on cotoie le plus dans notre vie. Peut être qu'on aime ça parce que justement la difficulté du dessin est moindre et pour peu d'efforts on a quelque chose de figuratif sur le papier. Un peu comme les coeur, le soleil ou les nuages, la rotondité est enfantine.
Je veux du rose, pas de jaune, ni de rouge ni de blanc. Je me souviens de ce que Cécilia me disait la veille parce que je l'ai noté dans mon carnet et que même, comme je ne me souvenais plus des termes exacts elle me dictait précisément ce qu'elle venait de dire, c'est une situation un peu étrange, cela faisait de sa phrase une sorte de réplique qu'elle aurait récité et qu'elle pouvait reciter.
"jaune ça fait Franprix, blanc sale vierge qui veut se faire déflorer, rouge ça fait...pitié, rose c'est bien, c'est mignon".

Quand je lui dis que j'aimerais du lilas, elle me demande si c'est pour offrir, "oui". Elle me joue le visage un peu inquiet, prête à m'annoncer "ça tiendra 2 jours, je vous le dis hein, si c'était pour vous je vous aurais fait un prix mais si c'est pour offrir, 2 jours..."
Je lui dis alors que je veux de celle-ci, des oeillets, plutôt dans les teintes saumon, elle m'en sort quelques unes et je trouve alors le bouquet bien maigre dans sa main puis comme elle pensait la même chose ou par habitude de voir ses clients inquiets elle me dit qu'elle compte "m'arranger ça avec du feuillage".
Je la regarde manipuler les tiges dans le bruit très délicat du frottements, du bruissement des fleurs qui raisonnait dans le silence de la concentration pour elle et de l'attente patiente pour moi. Derrière elle se trouvait des rubans de toutes les couleurs qu'elle choisit précautionneusement dans le ton du bouquet. Dans un premier temps cela devait être un réel plaisir de repérer la couleur dominante du bouquet puis dans un deuxième de choisir le ruban adéquat. Concentrée, elle sait qu'elle atteindra forcément le bouquet réussie, la perfection, le "tout comme il faut" et il y avait de mon côté un véritable plaisir à la voir exercer son art.; les bruissements du film transparent, du ruban qui s'y serre autour, du petit autocollant de la maison. En la voyant faire, en sentant cette très claire odeur de fleurs, dans le confort de mes petits préjugés je me disais :"Voilà une vraie artisane, habile de ses mains, l'innocence du petit commerçant qui dans notre esprit en est réduit à sa profession". Et puis, "les fleuristes, voilà un métier dont j'envisage difficilement la disparition. Les fleurs ne se téléchargent pas, ne se démodent pas encore, peut-être que le fleuriste sera le dernier métier du monde..." Puis je finis par sortir dans la rue, comme une jeune mariée un peu honteuse de se faire remarquer pour l'occasion.
Avec un bouquet dans la main j'envisageais très bien d'être abordée par des hommes dans la rue qui m'auraient fait le coup du "c'est pour moi les fleurs ?". Certains hommes un peu zinzin aiment bien jouer à ce jeu-là, peu risqué et gentiment amusant. Quelques mètres après cette réflexion, un mec se retourne pour attendre ses copains, puis :
C'est pour moi les roses ? (il est drôle de remarquer que le garçon prend le mot "rose" pour celui de fleur, comme si la rose était toutes les fleurs)
Euh non...je pense pas (sourire)
C'est pour votre petit copain alors ?
Oui...voilà (sourire)
Très charmante en tout cas
MERCI. (sourire)
C'était aussi surprenant qu'agréable de voir ce garçon se satisfaire de ce bref échange sans chercher à poursuivre, je lui en étais très reconnaissante; s'il y a bien une chose que je n'aime pas faire dans ma vie ce sont les personnes qui me mettent dans la situation inconfortable du refus, qui me font jouer le mauvais rôle.

Dans le métro un homme âgé m'invite à m'asseoir à côté de lui pour que je puisse être tranquille, j'accepte en le remerciant et en ajoutant " c'est encombrant les fleurs". J''ai mon bouquet et mes deux sacs, je sens mon corps un peu trop chaud dans mes habits en plus j'ai très soif. Très doucement, par de petites phrases ponctuelles qui finissent par réclamer des réactions il introduit la conversation et commence par me dire qu'il faut mettre du fortifiant dans l'eau des fleurs puis il me demande si elles sont pour un homme ou une femme, un homme, il me demande mes intentions, je lui dis que justement c'est la personne qui m'a demandé d'apporter des fleurs. Il me répond "ah ça ça cache quelque chose", je lui demande quoi, il me répond que la personne veut que je pense à elle, puis je finis par avoir l'impression de parler à une copine de par les excès d'interprétation qu'il émet, l'engouement pris à la supposition la plus exagérée, faisant toutes sortes d'extrapolation à partir de peu de faits. Je lui réponds amusée que la personne est beaucoup plus âgée et que je ne pense pas qu'elle ait des sentiments pour moi, que ce serait plutôt le contraire; il me dit que ça on ne sait pas et je me plais à croire en ses suppositions comme à celles d'une voyante. Cette façon surprenante qu'elles ont de venir de l'extérieur et d'arriver à toucher à l'intime. Le vieil homme atteint peut-être une forme de clairvoyance à force de vécu, il regarde la vie des autres comme quelqu'un qui regarderait un film qu'il connaîtrait par coeur.

La conversation établie il commençait a chuchoter, à vouloir émettre des opinions, il m'aurait presque pris le bras. J'avais peur d'arriver à ma station et de devoir lui couper la parole, cela rejoint l'idée que je déteste refuser, je déteste les actes négatifs. Puis Laumière, blanc sur bleu est apparu et j'ai feint la surprise, "oh excusez moi mais je dois descendre, bonne soirée", je ne sais plus si je lui ai dit "merci" mais j'espère que oui. Il m'a répondu "oh allez y, je vais pas vous retenir", puis j'ai entendu un dernier "très agréable", un peu comme adressé aux gens qui étaient autour de nous et qui ont assisté à la formation de notre mignon petit couple de pipelettes. Je ne me rends compte seulement au moment de l'écriture que cet épisode rejoint de près celui du garçon qui me demande si les roses sont pour lui. Cela reste très plaisant de parler à des gens dans la rue, de se faire aborder, à condition que la personne ne réclame rien d'autres que ce qu'elle est en train de faire. Voilà l'idée qu'on peut se faire d'une vie extérieure agréable.

dimanche 19 avril 2009

Cécilia qui me dit que j'ai fait deux fautes d'inattention sur mon blog et qu'elle voulait me le dire. Cette scène comme la somme des 2 ans et demi d'une amitié acquise progressivement.

Julie qui m'envoie un mail plutôt long, c'est la première fois qu'elle m'écrit autant et je perçois dans cette première missive comme le début de quelque chose de plus sérieux entre nous, basé sur un double langage, ou deux relations parallèles. La réelle, celle qu'on peut avoir au lycée, une relation très légère et où l'on rit beaucoup, où les sentiments et impressions de l'une sur l'autre se taisent sans forcément qu'on ressente des non-dits entre nous. Puis ce qu'elle vient d'inaugurer avec ce mail, c'est à dire l'expression de ce qui peut entraver le bon déroulement de notre amitié, un monde de langage où l'on s'explique.

Au cinéma, lors de la projection de Reinette et Mirabelle, quelques secondes où la pellicule déconne. Frayeur dans la salle à l'idée de rater quelques secondes du film, à l'idée que l'histoire s'arrête, comme les restes d'un réflexe enfantin.

Nous mangeons dans un snack libanais très propre, le menu est si exotique pour le novice que sa dernière page est consacré à un "dictionnaire des saveurs". Cécilia qui prononce sans comprendre le nom des plats, "hommos...vous mangez des hommes ??"
En musique de fond les grandes chanteuses libanaises actuelles, et la serveuse qui sert comme une mère libanaise et dont je repère l'accent si particulier : la façon qu'ont les libanais de mieux parler français que nous, sans procéder à des raccourcis, des apostrophes partout.

Nous mangeons le même sandwich entourées de libanais dont certains me rappelent mes oncles venant manger seul chez ma grand-mère avec tout les plats déployés devant eux, comme des enfants gâtés, les épaules voûtées sur leur assiette. Physiquement il y a plusieurs façons d'être libanais et dans la salle elles y sont toutes.

Cécilia qui me dit "tu dis toujours ça, tu dis toujours "je suis pas compliquée"" sur le ton véhément de la révélation. Elle a raison et je suis contente qu'elle ait mis le doigt sur un de mes tics de langage, un de mes tics de pensée. C'est vrai qu'au fond je trouve que je ne suis pas compliquée, pas difficile, que je ne fais pas d'histoire d'exigences. Mais je crois aussi que c'est en partie très faux.

Connection tardive à internet, j'avais une première fois dans l'après-midi répondu à mes mails et ce soir là je reçois toutes les réponses: 8 mails dans ma boîte. Je ne pense pas en avoir déjà eu autant et c'est un véritable plaisir que de les ouvrir un à un comme des cadeaux, et même avec une excitation largement plus grande puisqu'il s'agit de la surprise non du choix de l'objet offert, mais la surprise des mots et du propos, je ne me lasse pas de relire ces phrases et de finir par en comprendre le sens profond, l'intention. Le langage est finalement source d'un plaisir inépuisable.

Mail de A. qui confirme pour mardi. Je me connais, j'aurai des envies de le relire dans la soirée alors je le copie/colle dans Word.

Nous finissons par prendre un dessert à la pâtisserie tunisienne. J'hésite entre plusieurs formes de biscuits dégoulinant de miel et je prends la pâtisserie ressemblant le plus à celles qu'on trouve devant les églises libanaises les jours de fête chrétienne, un beignet au miel. Le vendeur est gentil et il nous donne les plus grandes parts de ce qu'on demande, il nous demande si on veut des serviettes "vous êtes des filles, vous êtes pas comme nous les garçons, vous restez pas comme ça" mimant l'essuyage d'une bouche avec une serviette.
Dès la première bouchée je me sens déjà gavée, Cécilia dit "mon taux de cholesterol vient de monter", je fais mine d'avoir des difficultés à marcher, sur le trajet du métro on se plait à ce jeu-là.

Discussion mère/fille dans l'intimité de la salle de bains, chacune de nous deux est en train de se faire les cheveux. Je lui parle de cette chemise que j'ai en double mais dans deux couleurs différentes et dont le modèle bordeau présente un défaut au niveau du bouton se fermant sur la poitrine, les deux pans s'écartent, laissant voir ce que j'ai en dessous, comme si j'avais grossi, mais la bleue elle par contre reste en place. Elle me dit que parfois, un centimètre change tout, que c'est simplement un défaut de fabrication. Je lui dis qu'avant ce n'était pas comme ça, puis je réessaie la chemise et alors tout va bien, aussi, entretemps j'ai maigri un peu. Je suis soulagée parce que j'adore cette chemise.
Ensuite je lui dis que j'allais laisser pousser mes cheveux, comme du temps de la 4ème où ils m'arrivaient aux épaules et où je ressemblais à une princesse aux yeux cernés. Je lui dis que ça me va mieux, elle me dit "oui oui, mais je te l'avais dit, toi tu voulais un carré court",
oui mais le carré court je trouve ça beau aussi, tout me va.
oui laisse les pousser parce qu'après tu pourras plus
oui après ça fera négligé.
Je suis un peu triste à l'idée que même les cheveux aient leur jeunesse.
Je reste tout de même excité à l'idée que je vais avoir de longs cheveux qui déborderont de mon écharpe comme d'un vase.

Cela fait quelques temps que je n'ai pas mangé la cuisine de ma mère. A cause de mon régime mais aussi de ces déjeuners et dîners au restaurant et des soirées où je ne mange qu'un potage industriel ou une boîte de conserve et que j'avale dans l'unique but de remédier à ma faim comme s'il s'agissait d'un problème.

Au Mcdo, je paye mon petit coca light, la fille "oh elle est belle cette pièce"

Au Jardin des Tuileries, une nana qui je crois en me voyant, s'exclame "toutes les filles les ont", je pense qu'elle parlait de mes Wayfarer, parce que je dis exactement la même chose quand je croise une fille avec. Je suis un peu vexée qu'elle me réduise à ça, avec ou sans je reste un être humain.

samedi 18 avril 2009

Au Mcdo, la vue imprenable sur les personnes qui entrent et qui sortent. Un des serveurs du Reflet entre au Mcdo, celui qu'on a prénommé Maximilien avec les copines. Je suis déçue à l'idée qu'il mange autre chose que les plats préparés par le cuisinier du Reflet. Les serveurs du Reflet n'ont que peu de contact avec lui. Ce dernier dépose les plats sur le comptoir et le serveur les dépose devant les clients. Quand il est l'heure pour le serveur de manger son plat, il s'éxécute un peu à l'écart du comptoir et ce plat qu'il mange est imprégné d'une sorte de souci maternel inhérent à toute cuisine et qui ne s'adresse à personne en particulier. C'est à dire que le cuisinier et le serveur peuvent bien se détester, quand le serveur mange le plat du cuisinier ce souci de l'autre, cette abnégation, ce "tu passes avant moi", subsiste.
J'aimerais que Maximilien vienne s'asseoir pas loin de moi, je sais qu'il me reconnaîtra et alors il verra qu'en dehors de son café ma vie continue; lui même pensera "elle voit bien que je ne suis pas que le café".
Je vois aussi passer le guichetier de la Filmothèque, je ne l'ai jamais vu autrement que tronqué par son guichet légèrement surélevé. Lui il me connaît, il me connaît même deux fois puisqu'il m'a déjà parlé, c'est celui qui nous a dit "je vous inviterai prendre un café parce que vous êtes des fidèles". Il est tout petit et il porte un pull blanc sous une veste.

Cet homme d'une beauté confondante et qui mangeait derrière moi, il devait bien avoir 26 ans et si je me suis assise là c'était pour ne pas qu'il m'échappe/que je lui échappe. En vidant son plateau à la poubelle je l'ai vu dans le reflet de mon écran regarder par dessus mon épaule ce que j'étais en train de faire. J'ai croisé son regard dans l'écran, puis il s'est engouffré dans la ville et par la baie vitrée je l'ai vu se mouvoir dans la rue, hésiter devant le passage clouté, se recoiffer un peu, en somme, faire quelque chose de son corps en sachant que je le fixais. Il s'est retourné, j'ai vite détourné mon regard.

Les effets ravageurs de la fatigue. Chez Gibert avec B. qui en sortant d'un Rohmer m'a vu à travers la baie vitrée du Mcdo St-Michel. Je feuillette les quelques livres sur lesquels j'ai des vues, Pavese, Jean-Philippe Toussaint, Ponge. L'écriture est creuse, indéchiffrable, c'est trop de littérature, trop de noir sur trop de blanc, ça m'ennuie affreusement, l'envie de dire "pour qui se prennent-t-ils ?". Je repars quand même avec le Savon de Ponge.

L'exemplaire en occasion mais dans un état comme neuf du Carnet du voyage en Chine que j'ai caché sous la pile d'exemplaires neufs est toujours là, je le garde en vue de l'offrir à A. mais il m'est encore impossible de faire cet achat, cela voudrait dire que je suis sûre d'aller chez lui et face à cette impertinence, à cette avance que je prends, la malchance ne pourra que vouloir frapper.
Le livre doit tenir caché au moins 2 jours merci de ne pas le toucher.

A 19h40 déjà chez moi, cela va faire plusieurs jours que je n'ai pas été si tôt chez moi, c'est comme si je condescendais à rendre visite à ma famille, sauf que je m'endors.
Cette manière imperturbable qu'à ma soeur de regarder la télé, les clips, Canal +, de s'ennuyer paisiblement de ce bon ennui somnolent sans jamais se rendre compte de la médiocrité de ce qu'elle fait. Ces heures devant la télé alors que dehors il fait jour et qu'on sent depuis le salon les effluves d'énergie d'une capitale rendue accessible grâce aux transports, au train qui n'est qu'à 7 minutes d'ici. Dans ma chambre je souffre énormément de l'ennui en même temps que de la solitude, hier encore Marie était sur Paris et Gabriel était là et j'avais le sentiment d'un emploi du temps chargé où chaque jour serait l'occasion de voir des personnes mais le basculement a eu lieu et je n'ai ni envie de lire, ni d'aller au cinéma et pas assez d'énergie pour mettre de la musique qui aurait eu pour vertu d'alléger une situation pesante, celle d'être au lit à 19h. Aussi je m'endors comme pour mourir quelques heures, j'espère qu'il sera le plus tard possible à mon réveil.
Si seulement j'avais internet j'aurai pu projeter de voir J., travailler à ce qu'il me réponde, seulement il n'a pas de portable et il ne répond pas au mail. Je pense à ces personnes qui par caprice et par ennui ont toujours une liste d'amis interchangeables à appeler et qui sont assurées qu'en les appelant elles auront un rendez-vous pour le lendemain sinon dans l'heure. J'aimerais appeler A., lui dire n'importe quoi mais entamer une conversation qui me ramènerait à sa mémoire, le ferait penser à moi. L'idée me traverse de lui annoncer que pour mardi je peux dormir chez lui mais ce serait trop nul, trop bête, inutile, je vais attendre dimanche soir/lundi en journée. Je dois lui laisser le temps du week-end et me calmer, accepter l'esseulement. [Hier petite discussion sur les synonymes de "solitude" avec Gabriel, mot que je trouve trop littéraire, trop complaisant, esseulement est mieux]

J'angoisse pour ce samedi qui arrive, je n'ai rien de prévu, je ne peux compter sur la présence de personne et si je ne fais rien je pense que je vais mourir. Je compte travailler la matinée puis sortir assez tôt et aller à une exposition, Jeu de Paume sûrement, enfin j'irai faire ma session internet et je proposerai à Cécilia un cinéma, nous irons peut-être au Reflet au manger un dessert au Lutèce. Je me promènerai, je verrais des gens, j'espère qu'il fera soleil et que ça fera sentir bon la ville, je sortirai mes lunettes de soleil. Je rentrerai rassasiée de ma propre vie.

Je me lève à 23h pile, j'aimerais comprendre qu'elle est cette force occulte qui me fait toujours me lever à des horaires bien arrêtées et sans l'aide de réveil. 8h, 10h, 12h.
J'avale sans réel plaisir une boîte de petits pois carottes, ma mère a fait les courses et je ne veux même pas imaginer tout ce qu'elle a pu acheter de bon et de gras, je préfère suivre le chemin le plus court vers la satiété, c'est à dire cette boîte de converse et ne rien m'autoriser d'autre.

Un je ne sais quoi fait du journal intime le genre littéraire le plus malléable, le plus intéréssant même. Cette écriture fragmentée qui nous fait passer du coq à l'âne répond à notre désir de divertissement : même devant le roman que nous aimons le plus nous souhaitons en être diverti, passer à autre chose. L'austérité, le sérieux et l'isolement que suppose la lecture et qui est (j'imagine) la principale cause de répulsion des personnes n'aimant pas lire. Le journal intime, par cette sorte de légèreté, d'inconstance et d'extra-subjectivité assumée répond à ceci, ainsi qu'à notre penchant pour une forme respectable de voyeurisme.
J'ignore si je dois me lancer dans une période où je ne lirai qu'exclusivement des journaux intimes.

Hervé Guibert me fait penser à A., j'aimerais trouver le temps de lui en parler et j'aimerais que ça l'intéresse. Il doit le connaître mais il est peu probable qu'il est lu le Mausolée des amants. J'aimerais qu'il me demande de lui en lire des passages. Ensuite il me jouera du piano.
Le trop fort et trop sincère désir d'aller chez A., de tout bien regarder, de tout comprendre, de passer d'une terre inconnue à un endroit qui au fil des heures me paraîtra familier. D'abord sentir sur mes épaules tout le poids, toute la pression d'un appartement dans lequel se déroule sa vie, sa conscience, les étapes de sa solitude ainsi que quelques unes de ses activités-habitudes qui venant de lui m'intéressent, où boit-il son café ? Etre émue à l'idée que tout ce qui s'y trouve soit le fruit de sa volonté, non pas d'un désir de décorer mais plutôt d'agencer. Décorer c'est soumettre les objets à une fonction qu'ils n'ont pas, et donc produire de l'inutile alors qu'agencer ce serait vivre entouré de ce qui pénètre chez nous sans crier gare, sans que l'on est eu a caculer, et voir comment on peut organiser la cohabitation de cet ensemble hétéroclite par une bibliothèque ici, un bureau là; laisser faire le hasard.

L'impression que je pourrais écrire un court récit sur A.

Insupportable attente que le jour se lève, que je puisse sortir, que les transports reprennent leur respectable fonction, que les cafés rouvrent et que des gens seuls mais gais peuplent les terrasses. Les cinémas, les parcs, les restaurants, les magasins; de chaussures, de vêtements, de biens culturels, de cuisine, et les gens qui achètent de la seule façon qui soit permise en week-end : par caprice plus que par nécessité. Le souvenir un peu fou qu'il m'arrive souvent de devoir faire passer plusieurs métros bondés avant de pouvoir en prendre un; l'envie de revivre ça. Et toujours l'idée éclatante que malgré l'agitation, malgré l'action, on se tient toujours à la surface des choses, que l'on ne fait que frôler les existences, que les choses sont encore mieux que ce qu'on voit déjà.
L'idée novatrice que le jour soit supérieur à la nuit.

L'agréable contraste de se maquiller à la lumière d'un ciel blanc et aveugle, ma joue grise et aux pores irréguliers que je grime d'un blush excentrique.

J'ai de la sympathie pour cette parka, pour ces poches larges et robustes qui peuvent abriter le plus gros des livres de poche, ma carte Imagine-R, mon peigne, et cette capuche légère qui me protège des pluies imprévisibles.

Dans le train, une fille en face de moi à son copain : "j'ai rangé tout mes cols roulés"

Chez le bouquiniste Silly Melody, je me suis souvenue avoir eu entre les mains le Mausolée des amants en version nrf, légèrement abîmé, un bel objet. Un bel objet que j'aimerais retrouver et offrir à A., mais je ne le retrouve plus.

vendredi 17 avril 2009

Au Mcdo de la Défense. Le sentiment qu'il suffit de faire deux fois la même chose pour pouvoir parler d'habitude.

Hier j'avais chaud aujourd'hui j'ai froid, hier j'ai pris un coca light, aujourd'hui je prends un cappucino et je reste 1h47 comme ça, peu réceptive à ce qui m'entoure sinon à mon environnement direct, c'est à dire cet espagnol qui est venu se poser avec son ordinateur devant moi, il a dû chercher un endroit pour se poser et en me voyant il en a déduit que c'était ici "le coin ordinateur". Son pc est minuscule, la taille du mien divisé par 4, il fait presque la taille d'une boite d'hamburger en carton, l'image est amusante.
A côté de lui une famille parle en langage des signes, malgré le bruit je sens près de moi ce petit territoire de silence dans lequel je me reconnais et m'inclus, je décide de m'y concentrer, d'y prendre part et je finis par reconnaître l'infinie supériorité du silence sur la parole qui inévitablement finit par devenir du bruit.

Cette façon qu'à Marie d'aborder n'importe qui, pour un oui ou pour un non, dans la rue, au restaurant, partout, ce côté sans-gêne qui parfois s'avère bien utile, fais qu'elle aura au moins tout tenter. A chaque fois que j'y suis confrontée je rigole comme pour m'excuser à sa place, pour montrer que tout cela n'a rien d'une décision concertée, que je suis autant qu'eux prise par surprise. Cette sorte de naïveté à croire qu'on ne dérange jamais les gens, eux aussi ne demandent qu'à être dérangés mais finissent par croire qu'ils n'aiment pas ça.

Il boit une bière à une table, près des bus, je me rappelle de lui, j'avais son visage sur le bout de la langue. J'avance vers lui, je m'engage pour au moins 3 heures, j'espère seulement que ça va bien se passer. Il me prend un café, je lui prête des livres de Sartre, il m'offre un Delillo et un film, Wanda. Cette manie qu'il a de toujours m'offrir des livres, chez lui je ne trouve pas ça déplacé, j'ai l'impression qu'il cherche à me protéger et qu'il n'a trouvé que ce moyen.

Le sentiment que ces vacances me resteront longtemps en mémoire. D'abord ce sac à dos que je vais devoir me trimballer jusqu'à la fin des vacances et que je vais finir par ne plus voir comme avant, je ne l'ai jamais vraiment aimé, il a toujours trop entravé ma féminité. Ces sessions internet au milieu de l'agitation, les cafés et les restaurants avec Cécilia que je n'ai jamais connu mieux qu'en vacances, quand on va au cinéma ou acheter des livres. L'impression qu'en période de cours elle m'échappe totalement, que l'on s'éloigne l'une de l'autre dans l'attente des prochaines vacances. Puis Gabriel que j'ai vu, A. que je risque de voir, J. que je veux voir pour le plaisir de faire éclater dans l'air une conversation sur le cinéma puis pour finir la lecture d'Hervé Guibert, cette vie dans ma vie, cette conscience écrivante qui semble se déployer au moment où je la lis.

J'ai commencé à mentir à ma mère pour mardi soir, je lui ai dit que je dormais chez une copine qui n'habite pas loin, il s'agit de Marie. Tout semble être en place, il ne reste plus que sa confirmation. Je redoute je redoute, j'ai lancé les paris, Cécilia dit qu'il ne va pas annuler, Marie dit carrément qu'il va oublier. Je suis du côté de Marie mais j'encourage Cécilia a espérer pour moi, sorte d'espoir désespéré.

Plusieurs fois j'ai eu ce désir de donner une suite aux Parti pris des choses de Francis Ponge,Son entreprise littéraire qui me paraît aussi passionnante qu'interminable. Je sens comme une complicité qui me relit à ce livre autant qu'à cet écrivain. Le sentiment que dans sa solitude et ce qu'il appelait "le drame du langage" Francis Ponge avait des intentions à mon égard.

Ces "50 personnes" de la note précédente ça ne lui a pas plu. Au moment où je l'écrivais je savais ce que j'étais en train de faire, ce que ça voulait dire. Que dire sinon que je n'englobe personne, que ces personnes je m'en souviens de toutes en particulier, qu'au moment de les voir c'était du sérieux, ce n'était pas "une de plus", mais un réel désir. 50 c'est beaucoup, mais on peut bien faire les choses 50 fois. Cette sorte d'addiction aux rencontres, dans un monde où tout est trop à sa place. Je lui explique mon dilemme : où je prends en compte l'opinion des personnes qui me lisent et qui me connaissent et alors je me censure ou alors je fais mine de ne rien savoir et alors je parais agir de manière inconséquente, irresponsable mais au moins j'ai la sensation que ce blog m'appartient. De toute façon je me censure déjà énormément. [L'idée de tout recommencer autre part, anonymement.]

Il commande une salade Océane, je commande une Dame Blanche qui finit de fondre en attendant que la salade de Gabriel arrive, c'est toujours délicat de faire attendre une glace.

"tu vas dans la rue et tu fais de la science-fiction".
Gabriel me dit ça, en parlant de ce que j'écris, je comprends à demi-mot ce qu'il me dit, disons que cela fait écho à une de mes secrètes intentions qui est de rendre la réalité plus attrayante, de faire en quelque sorte sa pub en même temps que je fais la mienne.

Cette pâtisserie tunisienne à St-Michel, à chaque fois c'est la même histoire, j'oblige Cécilia a m'y emmener pour prendre un dessert puis je finis devant la vitrine à ne pas savoir me décider, à les juger une par une bonne/pas bonne, puis à trouver les pâtisseries chères, enfin je repars bredouille. Peut-être que la vitrine suffit.

Cette nouvelle coiffure de vacances que je commence à bien aimer. De chaque côté du crâne des mèches que je plaque à l'aide de barrettes, c'est net, c'est propre, je réponds à mon désir de lâcher mes cheveux sans les sentir me venir sur la figure, j'ai aussi du plaisir à réajuster les barrettes quand je les sens lâcher.

Mon père "a sa journée", nous comptons aller au restaurant et devant le manque d'initiative je propose à la famille d'aller au Lutèce, le restaurant de la bande des meufs. Mon père sait que je n'aime pas les chaînes de restaurant (bon ce n'est pas très original), je crois que j'en avais parlé à ma soeur et je pensais qu'il n'écoutait pas. Il me dit "t'aimes pas les chaînes toi, t'es déchaînée".

jeudi 16 avril 2009

Ce matin à la radio, l'émission Service Public sur comment faire venir les jeunes au musée. J'écoute le début de l'émission à la cuisine puis je la poursuis dans mon lit, avec le radio-réveil que j'enlace. Je suis en quête d'arguments qui diffèrent de ceux qu'on connaît déjà, à savoir
1) inculquer très tôt le goût de l'art aux enfants
2) rendre l'accès gratuit
tout les professionnels, dont une femme déjà croisée chez Taddéi et que je reconnais par la seule singularité de son métier : spécialiste en économie de la culture, bref, tous ces professionnels semblent vouloir se mettre d'accord sur une sorte de stratégie à adopter pour faire venir les jeunes aux musées. La question, plus fondamentale et sans doute plus intéressante à poser, serait "pourquoi voulez-vous qu'ils y aillent ?". Je ne tiens pas une heure et le lancement d'une chanson est un bon prétexte pour éteindre et retourner à ma lecture.

Ce sac à dos qui contient mon ordinateur alourdi mes épaules, il fait contraste avec ma tenue. On dirait une écolière qui semble se détacher complètement de cette charge portée sur son dos, elle le porte comme quelque chose d'amovible, comme une charge qui n'entrave en rien ses désirs de coquetterie.

Je vais au Mcdo de la Défense, je commande un Coca Zero et je m'installe. A chaque instant j'ai peur que quelqu'un se décide à me voler mon ordinateur, qu'il me suive et qu'il me frappe, je ne supporterai pas l'agression. J'ai anticipé le coup et j'ai dans la pochette avant de mon sac une bombe au poivre que je n'aurai ni le temps ni les moyens de sortir mais qui d'une façon ou d'une autre me protège, s'annonce comme une option, qui me fait penser que "contre le mal, je peux gagner".

Obsession de la précision. Au moment de poster sur mon blog je demande à Cécilia qui vient d'arriver quel poulet nous avons mangé hier, le nom m'échappait, "poulet à l'impériale". Au moment où elle me le dit je sens que je viens d'échapper à une erreur grave alors que tout le monde s'en fiche, que ça n'enlève et n'ajoute rien au texte; sinon de la véracité.

Chez Gibert Joseph, je fais d'abord le tour des étages pour voir si T. n'y est pas, depuis le jour où je l'ai croisé par hasard dans le métro c'est comme si je sentais que nous étions fait pour tomber l'un sur l'autre. Mais une fois c'est déjà beaucoup, ma chance de tomber sur lui est déjà passée.
Progressivement j'abandonne Cécilia, à la recherche d'un livre je m'éloigne d'elle et finis par quitter l'étage. Nous avons toutes les deux une série de livres et d'auteurs à acheter, des titres plus ou moins déterminés, d'autres que l'on aimerait feuilleter par curiosité. Je cherche le rayon Mille et une nuit.

L'impatience m'oblige à oeuvrer en vue de la soirée chez A., de m'agiter comme si des choses étaient à faire alors que je n'ai qu'à attendre sa confirmation. Je lui cherche un cadeau, j'ai déjà en tête Journal de deuil de Roland Barthes. J'ai reçu le livre récemment, je ne l'ai pas encore lu, je sais que ça lui fera plaisir; c'était ça ou de la nourriture mais j'ai le désir secret de durer plus longtemps que de la nourriture, j'aimerais étirer le moment de la consommation à celui de la lecture d'un livre. Savoir qu'A. pensera à moi le temps de la lecture et que si cela lui plaît il puisse relié ce plaisir pris à ma personne.

Devant la Filmothèque, je vois sortir ma soeur du cinéma, elle vient de voir La Carrière de Suzanne et La boulangère de Monceau. Je lui dis que je les adore ces deux-là, elle me dit "de toute façon c'est tous les mêmes". Je finis par me demander si elle aime ce qu'elle voit et que je devrais le lui demander, je suis curieuse de savoir si elle est sensible à ce cinéma particulier et qu'elle vient de découvrir. Il y a son copain Jocelyn avec elle, il est très beau, j'ai un petit faible pour lui et je pense que c'est réciproque. Je présente Cécilia à ma soeur et inversement, je parle tellement de ma soeur à Cécilia et aujourd'hui elle la voit. Jocelyn nous demande ce que nous allons voir. Une fois partis Cécilia me dit que ma soeur est plus belle que moi et que Jocelyn est d'une beauté "simple et pur" mais qu'il devrait trop changer ses fringues.

Devant le cinéma, deux beaux gosses espagnols viennent faire la queue et demandent aux filles derrière nous "vous faites la queue?"
"euh oui plus ou moins, c'est un peu le désordre",
tout le monde rigole de bon coeur, "et bah on va remettre un peu d'ordre". J'aime la remarque, j'aime le ton et cet accent qui en même temps qu'il se déploie essaye de se faire oublier, joue à faire comme s'il n'y avait pas d'accent. Je le dis à Cécilia "ils sont pour nous".
Une fois dans la salle il s'installe près de nous et pendant que j'attends pour aller aux toilettes je vois Cécilia qui leur parle par dessus mon siège vide, je me dis "elle a réussi" mais la discussion tourne court et restera sans suite. Je sors des toilettes et le film a déjà commencé, je m'installe entre Cécilia et l'homme, je sens son parfum, je me sens comme assise à côté d'un homme que j'aime. Je me dis pour moi-même que cette séance s'avèrera intéressante. Pendant la séance je sens la chaleur qui se dégage de son bras, comme une pierre chaude, le tissu de ma chemise frôle le sien et il semble que tout soit dit, que notre relation se résumera à cette vibration de ces bras qui ne se touchent même pas et qui se repoussent en même temps qu'ils s'attirent, exactement comme des aimants. Parfois l'un de nous deux bouge son bras comme par refus de poursuivre le jeu.
En rentrant je raconte à ma soeur ce qu'a dit Cécilia à son sujet, "elle dit que t'es plus belle que moi et que tu te maquilles bien". Je prends ma douche et je vais manger un peu dans la cuisine, j'essaye de perdre quelques kilos alors je me fais violence et je ne touche pas à la paella, je mange plutôt un potage suivi d'un yaourt. Ce n'est pas aussi savoureux mais j'ai au moins la satisfaction de m'être soumise à une discipline, de manger d'abord fonctionnel plus que pour le plaisir, c'est ça tout le but du régime.

Je passe le laps de temps qui me sépare du sommeil à lire Le droit à la paresse de Lafargue qui se révèle être en fait un réquisitoire politique plus qu'autre chose, on y retrouve la verve des anciens textes politiques sur lesquels on tombe parfois dans les manuels d'histoire. Si mon professeur de philo m'a conseillé ça plutôt qu'un autre livre (il y avait aussi Oblomov) c'est que j'y trouverais forcément mon compte, donc je poursuis.

Hervé Guibert.
Un journal fait toujours un peu douter de la mort de l'écrivain, disons qu'on y pense même plus : s'il a existé c'est qu'il existe encore, forcément. J'ai le sentiment de vivre deux vies parallèles et je ne sais pas laquelle des deux est la plus réelle, me marque le plus.

Ce matin, réveil matinal et l'impression que je peux enchaîner une série d'activités inutiles comme écouter On the beach de Neil Young dans mon lit avec Emile qui dort par terre. Douceur de la musique, douceur du ciel blanc et du visage d'Emile qui lentement se réanime, reprend conscience. Sentiment rassurant d'être progressivement puis totalement en présence d'une autre conscience que la mienne, d'être réellement deux dans la pièce.
A chaque chanson je lui demande "et celle-là tu l'aimes ?", il aime bien les passages avec l'harmonica mais je comprends qu'il n'aime pas, Neil Young est compliqué, Neil Young créer de la musique qui ne se comprend que si à la base on est pourvu d'une certaine somme d'expériences et de sentiments, et dans cette musique il s'agira de retrouver ces sentiments, ces expériences.
Je ne comprends pas encore tout Neil Young, il y a des chansons qui m'échappent, dont l'émotion m'est encore incompréhensible et j'ai conscience de la masculinité de sa musique, des chansons écrites et chantées depuis son petit statut d'homme. Quand Neil Young parle de la femme d'une façon que je peux seulement envisager mais qui ne fait écho à aucune expérience.
"You're only real, with your make-up on"

Il veut Crystal Castles, il prononce le T de Castles. Je lui mets Animal Collective, ça il aime.

Puis comme par habitude je finis par poser sur le ventre mon livre et par me rendormir. Je crains toujours d'avoir trop dormi, je crains qu'il soit plus de 13h mais il est toujours 12h57 quand je me lève. Je n'ai toujours pas réglé ma montre à l'heure d'hiver.

Je me coupe les ongles des pieds en réécoutant Doolittle des Pixies, quelque chose m'échappe dans cet album, je ne comprends pas comment on peut passer du bruitiste Crackity Jones à la douce perfection pop de La La love you.

Je ne prends pas de parapluie malgré le fait qu'il soit impossible qu'il ne pleuve pas. Je ne prends pas de parapluie comme pour conjurer le mal, comme pour soumettre le temps à ma volonté. Je ne veux pas qu'il pleuve, il ne pleuvra pas.
En sortant du bus je déplie mon écharpe fleurie pour la poser sur ma tête.

Charlette et Cécilia concernant Miro.
Cécilia, c'est ton préféré Miro ? Il a fait trois taches.
C'est des jolies taches.

Aujourd'hui jeudi je vois Gabriel, cela va faire plus d'un an que je ne l'ai pas vu et j'ai peur, comme à chaque fois. Un jour qu'il me restait du temps après un bac blanc j'ai établi la liste exhaustive des gens rencontrés par internet, elle était immense, il y en avait 50. Je pourrais parler comme un comédien qui à chaque fois qui monte sur scène n'en finit jamais d'avoir le trac. J'ai toujours peur et toujours envie de reculer devant l'idée d'une rencontre imminente.
Le désir de rencontrer l'autre est toujours déséquilibré, il y en a toujours un qui désire plus que l'autre de faire cette rencontre, et quand c'est moi qui désire un peu plus il s'avère alors que j'ai peur de décevoir, que j'ai peur de rater ce que je considère comme un examen. Quand c'est l'autre qui désire un peu plus que moi alors je flippe qu'il ne soit pas à la hauteur, j'ai peur de la déception, de la discussion qui ne va nulle part, d'une discussion qui aurait pu ne pas exister. Pourtant ça ne s'est jamais mal passé, à force d'expérience on a très tôt l'intuition de ces choses-là, dès le moment où l'on se frotte virtuellement à la personne, dans sa façon de s'exprimer sur internet, dans la tournure que prenne ses idées, dans ses goûts autant littéraires que musicaux, dans sa façon de se mettre ou pas en scène, d'agencer, d'organiser le dévoilement de sa personnalité; on devine tout. Il y a une première "sélection" qui se fait sur internet : décider de parler à la personne ou l'ignorer, la rejeter ou vouloir atteindre une sorte d'amitié pure avec elle.

J'ai déjà vu Gabriel mais cela remonte à trop longtemps. Je ne me souviens que partiellement de son visage : yeux clairs, cheveux très bruns, j'ai tout oublié de sa voix mais je sais qu'il n'était pas timide et que je ne l'étais pas non plus malgré la sorte de pression constante de son amour pour moi. Je ne peux éviter de parler de ça sans le sentiment de le trahir, comme si en disant "son amour pour moi" j'affirmais ma supériorité sur lui.

Impression qui se confirme de jour en jour que je vais me confronter à une annulation de la part de A. Envie de dire "je le sens gros comme un camion". Je vois déjà la scène, au téléphone ou par mail : A. qui a une excuse forcément valable et moi qui lui affirme bêtement que je comprends, qui accepte jusqu'au bout, qui n'a même pas à accepter mais plutôt à subir, à encaisser mais qui préfère penser qu'elle accepte, que la volonté y est pour quelque chose.
[toujours ce sentiment de m'imposer à lui, de le gêner, que mon affection le colle et le dégoûte.] Je mimerai le détachement, l'indifférence devant la perspective de cette soirée et encore plus devant son annulation alors que mon imagination malade semble avoir déjà tout vécu de cette soirée, tout créé dans les moindres détails.
Penser à remercier les gens comme lui qui sur quelques jours nous font vivre de délicieux moments d'imaginaire, peut-être que finalement cela suffit.
Je retrouve cette idée chez Guibert qui dans sa première note écrit :
"Coin de fenêtre : emplacement vide où je vais mettre ce mannequin d'enfant si je l'achète. Mais il me semble déjà le voir, à cet emplacement vide, puisque je le désire. Je pourrais ainsi vivre dans un décor dénué, contrairement au mien, entouré seulement de désirs et de suggestions d'objets (je refuse toujours de constituer une collection)."

Lien étroit entre cette façon quotidienne d'écrire et le rapport que j'entretiens avec ma vie. Plus qu'une vie qui influence et dirige directement mes propos il semblerait qu'à force d'écrire et de faire de sa vie un moment quotidien de littérature j'en arrive à vivre ma vie comme une création de chaque instant, profondément excitante, comme une source inépuisable d'inspiration. Interpénétration des deux dans laquelle je trouve mon compte, dans laquelle je suis heureuse, je pense ne jamais arrêter et je regrette d'avoir passé tant de mois à n'écrire qu'une fois par semaine, à me sentir engloutie dans le réel. Il y a une manière d'alléger le poids du réel par l'écriture, de vivre à cheval sur les deux, c'est du 50/50. L'écriture n'est pas quelque chose d'abstrait, d'idéal, ce n'est pas un truc de lâche ou de frustré, c'est très concret. [Soulagement devant cette idée pour laquelle il n'y a pas à se persuader puisque je la vis et la constate.]

mercredi 15 avril 2009

"Il est heureux que j'aie la possibilité d'une évacuation quotidienne, par le journal, d'une écriture, même mineure, même déviée ou recouverte, sans elle je serais désespéré, peut-être déjà mort."
Hervé Guibert - Le mausolée des amants

Harold & Maude au cinéma, une histoire mignonne sur fond de Cat Stevens, une histoire peut-être même beaucoup trop mignonne, qui ne marche pas, en tout cas pas sur moi. Une sorte de Juno 70's à l'humour incompréhensible. Je n'accroche pas, et je suis triste de ne pas accrocher car j'ai pourtant un a priori positif sur tout film en provenance des années 70 mais ce bon a priori finit par se retourner contre ces films. Midnight Cowboy reste l'indétrônable.

Mcdo St-Michel, l'hôtesse de caisse est belle et douce, blonde. Je regarde sa nuque en train de me préparer mon cappucino. Sorte de complicité blonde/brune au moment de lui dire au revoir, en tout cas c'est comme ça que je le ressens.
Finalement bénéficier de la connexion Wifi du Mcdo se révèle avoir un prix, celui de la boisson.

Bizarre de se retrouver dans un lieu publique avec un objet aussi familier que mon ordinateur, je ne l'ai jamais vu autre part que poser sur mon lit, dans ma cuisine ou au salon, ici il est exposé aux regards de tous, c'est un peu comme surprendre un proche dans un univers publique que l'on a toujours côtoyer seul, choc des rencontres.
Nous attendons Marie qui prend son temps pour arriver. J'ai internet mais Cécilia et Charlette s'ennuient et finissent par inventer des jeux insensés. J'écris à G., j'écris à A., j'écris à Julie partie à Rennes, j'écris à mon professeur de philo, j'écris sur mon blog et sur le forum. Au moment de partir j'ai le sentiment d'avoir tout accompli, d'avoir tout bien fait mais comme d'habitude ce travail ne tient qu'un temps et demain il faudra encore répondre à d'autres mails, actualiser tout ça. Internet est une course interminable, ne plus avoir de connexion est impardonnable.

Nous mangeons au restaurant chinois à St-Michel, c'est jour de fêtes et nous prenons toutes des menus, nous mangeons dehors. Beignets de riz soufflet, poulet à l'impériale, glace café vanille. Nous vivons la venue progressive de la nuit et la venue progressive des enseignes lumineuses qui domptent l'obscurité. Aujourd'hui encore, et ce depuis bientôt 2 ans, la richesse de nos sujets de discussion est inépuisable.

A. m'a appelé deux fois vers 19h30. Voir ces deux appels en absence sur mon portable est comme voir se retourner la situation : cela a toujours été moi qui le réclamait,qui avait besoin de lui, et les appels en absence me font miroiter le contraire, je le sens déçu à l'autre bout du téléphone, dans un état d'attente et de contrariétés dans lequel j'aimerais pouvoir le laisser languir. Seulement laisser ses messages sans réponse m'est plus insupportable qu'à lui, je sais qu'il s'en fiche. Je ne le rappelle pas tout de suite, je préfère lui envoyer un sms pour lui demander si je pouvais le rappeler plus tard. J'aimerais être au calme pour lui parler, le trac me fera lui demander de répéter à chaque phrase, je ne serais pas "au top, je ne me sens pas capable de gérer deux dimensions en même temps, l'extérieur et l'intérieur du téléphone. J'ai toujours redouté de l'avoir au téléphone, il m'impressionne encore trop et avec le temps ça ne se calme pas. Tout travail de relativisme est inutile : le considérer comme ce qu'il est, c'est à dire une sorte d'ami rare comme on parlerait d'oiseau rare, ne calme en rien ma fascination, ma timidité, cette façon que j'ai de ne pas me sentir naturelle en lui parlant, de jouer le rôle de la jeune fille. Je travaille à détruire tout cet amas de fantasmes pour ensuite mieux reconstruire, reconstruire quelque chose qui se rapprocherait d'une saine réalité, mais je me confronte à mon impuissance, à l'inefficacité.
A ma proposition de le rappeler à 22h il répond "Minuit".

Je le rappelle à minuit dix, je le pensais chez lui mais il est entouré d'amis, j'ai peur de paraître ridicule, la fille qui appelle à l'heure, qui est seule chez elle et qui croit des choses pendant que les amis attendent, peur de ne "rien lui dire". Il me propose qu'on se voit pendant mes vacances, puis l'invitation se précise, il aimerait que je vienne dîner chez lui un soir et je pourrais même dormir. Je n'accepte pas tout de suite, je suis encore surprise et je préfère attendre de mentir à ma mère pour confirmer l'invitation. Cette invitation est l'aboutissement de notre belle relation, nous nous connaissons à peine, disons que ce qu'il connaît de moi et ce que je connais de lui est à 50% de la projection, à 50% de la réalité, et nous nous en tenons à cette équilibre, nous construisons là-dessus.
A chaque fois que je le vois il apporte avec lui un univers si neuf, en décalage avec la ritournelle du quotidien que chacune de nos rencontres est autant de petits îlots de liberté où personne ne se doit rien et où la bienveillance règne. On ne fait que parler, qu'échanger, on se distrait de nos vies respectives, puis on ne se voit plus pendant des mois et on reprend contact par hasard.
Je lui rappelle que je n'ai plus internet, que je le lui ai dit dans mon mail, il ne s'en souvient plus, je suis un peu vexée d'autant plus que le mail, écrit dans l'urgence, ne faisait pas plus de dix lignes et qu'il date d'il y a seulement quatre heures. Ce manque d'indulgence le caractérise assez mais dans l'idée qu'il ne s'adresse pas seulement à moi je ne le prends pas comme une offense personnelle. Je ne sais pas réellement ce qu'il veut, il me veut chez lui à dîner, mais il ne m'écoute qu'à moitié. Par contre il se souvient de mon avertissement de travail l'année dernière alors que mon propre père n'est pas au courant, j'oublie la première mésaventure, je lui souhaite bonne nuit.

C'est un peu ridicule mais je pense à la tenue que je porterais pour aller le voir, je pense à la tunique neuve trouvée chez Bershka, bleu marine, un peu vaporeuse, manches chauve souris, col de chemise. Je sais qu'il reste très sensible aux apparences féminines, très exigeant, et que les conseils qu'il me prodigue je les reçois comme provenant d'une sorte d'opinion commune masculine. Je sais que ses remarques sont celles d'un homme aux critères de beauté d'une exigence sans pitié, semblable à celle des enfants qui jugent d'une chose "belle" ou "pas belle" sans jamais plancher sur un juste milieu. J'éprouve encore le besoin de le séduire, je sais que ça compte pour lui, je sais que ça compte d'avoir devant soi quelqu'un de présentable, que cela pèse pas mal sur le bilan de la soirée. Je pense d'ailleurs que devant la beauté ou son absence nous restons nous aussi sévère comme des enfants, on ne pardonne pas vraiment à la laideur. La beauté est purificatrice, donne l'impression que le fond de notre oeil se nettoie. Si je dors chez lui cela demandera beaucoup d'organisation, déjà que me rendre présentable demande du travail mais me rendre négligemment présentable (cette façon de rester présentable, de paraître encore bien habillée en pyjama au moment de dormir chez quelqu'un)...
Bien lire est aussi important que bien manger, cela influe sur mon humeur. Si je lis bien alors j'écris bien car je suis directement influencée par mes lectures, cette nouvelle façon d'écrire, par fragments, par tranches, c'est à Hervé Guibert que je la dois. En ce moment je suis bien, je suis "heureuse" parce que ce que je lis est bon, ce que je mange aussi, et parce que j'écris tous les jours et que ça c'est un remède inestimable contre la tristesse et la frustration.

Page 161, message d'Hervé Guibert à mon intention.
Discussion avec T. sur le but de la publication [...] l'idée de ne pas être publié dépasse l'idée de mon corps rongé par les vers. Il ne s'agit pas de postérité, mais de l'assurance vague, presque abstraite, de rencontre, dans le temps, à des fuseaux divers (non plus horaires, mais annuels, et peut-être centenaires), même si le livre n'a jamais été réédité, même si le stock a été pilonné, même si la plupart des exemplaires ont été détruits dans le feu ou ramollis par l'eau des égouts, et la plupart des caractères effacés, d'un lecteur, d'un seul lecteur, d'un jeune homme ou une jeune fille, un vieillard, un enfant, d'un exemplaire réchappé qu'il prendra entre ses mains, et que cette parole, cette voix se remettra à vivre, pour quelque temps, dans son corps, avant de se refiger en surface morte, compressée, inutile, qu'elle sera encore une fois redéployée, et célébrée par sa lecture, cette action physique de l'écriture, cette matière, ce temps perdu, comme à prier, et qu'il aimera, qu'il sera sensible à l'amour, mais peut-être je l'explique encore mal, je l'amoindris. Je serais tenté de dire : s'il n'y avait cette assurance, cet espoir d'un seul lecteur, un jour, je n'écrirais plus, mais j'écrirais encore moins s'il n'y avait pas d'amour à raconter, car c'est l'amour que j'ai envie que ce lecteur-là discerne."

mardi 14 avril 2009



Je me réveille à 14h sans pour autant avoir abuser de la nuit, j'ai dû m'endormir vers 3h, ce qui me paraît convenable. La limite, l'excès, se trouve pour moi toujours à partir de 5h, quand on commence à concevoir que le levé du jour n'est pas loin. En me levant je détecte ma faim et je déjeune tout de suite, je prendrais mon café plus tard.

J'ai des cheveux à tendance grasse aussi il est fréquent que je me lave les cheveux alors qu'ils sentent encore le shampooing; en lavant les racines je suis obligée de laver le reste. Petit gâchis.

Nous retournons aux Buttes-Chaumont avec les copines, il était dur de s'entendre pour un cinéma. C'est intéréssant de retourner à la belle saison dans ce parc afin d'en constater les changements : on ne connaît plus les modifications apportées par les saisons sur la nature, nous ne connaissons plus que la ville où chacun de ses éléments restent impassibles face aux saisons, la ville est sans odeurs, quand elle n'est pas nauséabonde.
Il faut donc aller au parc pour connaître les saisons. Quand je traverse ma résidence je passe devant des buissons qui en été sont fortement odorants, chaque année et plus qu'autre chose, ils sont le souvenir le plus marquant de mes étés, cette odeur et les vêtements que je porte. La dernière fois que nous sommes allées au Buttes-Chaumont l'odeur d'herbe humide nous violentait les narines et Cécilia se plaignait.

Dans le métro je poursuis ma lecture du Mausolée des amants de Hervé Guibert, journal intime de 560 pages. Il laissait le journal à la disposition de son petit ami T. qui pouvait le consulter à tout instant, idée d'une littérature-photographie, qui ne laisse rien passer et qui évoque le moment vécu avec une "précision photographique". L'homme m'était étranger il me devient familier, je touche sa vie, je comprends tout, il n'y a pas à y croire, c'est la réalité, au pire une réalité très légèrement atténuée. Vu l'épaisseur du journal je pense le lire en plusieurs fois comme pour ménager une présence qui pourrait devenir lourde à force d'être côtoyée, comme on prévoit quelques jours de pause avant de revoir une personne trop longuement fréquentée afin de ne pas saturer, pour faire face à une sorte de trop-plein d'autrui. Ses couvertures de livre sont toutes sans exception illustrées de ses propres photos en noir et blanc. Les livres de Sartre, roman et pièces de théâtre sont tous aussi noir et blanc. Cela connote une certaine gravité qui chez l'un comme chez l'autre, est omniprésente. Gravité des films en noir et blanc.
Je lis ce livre, (acheté en occasion chez le bouquiniste jouxtant Boulinier) en attendant de pouvoir acheter les lectures conseillées par mon professeur de philo sur des thèmes que je lui ai soumis. L'idée que je vais, dans un futur proche, pouvoir m'acheter des livres me met en joie, j'espère seulement pouvoir ne pas faire d'excès ou pouvoir en faire sans que cela entrave trop l'organisation financière des jours qui suivront. Il faut une fréquence d'achat proportionnelle à sa vitesse de lecture : l'idée est évidente, il faut savoir s'y tenir.

Pensée dans le métro :
mettre des boucles d'oreille = prendre le risque d'être moins belle sans.
ne pas en mettre = être sans cesse soi-même, ne mentir à personne.
C'est pour une de ses raisons que je ne me maquille que rarement et plus par fantaisie que par tromperie.

Avant d'aller au parc nous allons au 8 à huit acheter de quoi boire, "c'est comme un pique-nique de boissons" dit Cécilia, précisant sa pensée j'ajoute "un pique-nique liquide". Je paye la boisson de Cécilia et de Marie à qui je devais de l'argent. Deux bouteilles de Coca zero, une canette d'Ice tea et une grande bouteille d'eau pour 3,50€.

Nous buvons nos bouteilles en marchant calmement. J'aimerais m'asseoir sur la pelouse, je suis prête à déplier mon programme du cycle Rohmer pour que Marie s'asseye dessus mais la vue d'une crotte de chien s'annoncera rédhibitoire, nous finissons sur un banc.

Une fois en hauteur je mesure enfin l'étendue du parc : il est à la mesure de ce que l'on demande à la nature, du vert à perte de vue, c'est rassurant. Il y a assez de matière pour s'émerveiller, toute trace d'urbanité est mise à distance, l'illusion prend, on finit par y croire.

Il y a un parterre de tulipes jaunes absolument réjouissant, Marie s'allonge entre les fleurs et nous la prenons en photo, des gens pique-niquent derrière nous, Cécilia fait la remarque "on dirait les photos de calendrier LaPoste avec le gros chien entouré de tulipes", je me plie en deux pour rigoler.

Le soleil se devine sur des surfaces qu'on pourrait délimiter à la règle, comme sur un tableau de Mondrian. Quelques arbres sont frappés dans leurs feuilles rousses, un reflet auburn apparaît, le même que l'on peut retrouver sur une chevelure également frappée par le soleil.
Correspondance feuilles/cheveux à creuser.

Marie et Charlette s'achètent des barbes à papa, je leurs demande de les mettre devant leur tête pour la photo.


Joie simple aux Buttes Chaumont, fatigue familière dans le métro. Je pense "fragile équilibre du bonheur".

Dans le train une famille entre dans le wagon, une petite joue avec son piano magique pendant tout le trajet, c'aurait été insoutenable si je ne m'étais pas calmé, si je ne lisais pas un bon livre, si je n'étais pas durement entraînée à lire dans le bruit. Personne pour lui dire d'arrêter, même pas les parents, et cette musique idiote qui change à chaque touche. Peut-être les parents savent-ils qu'elle n'arrêtera pour rien au monde, que si ce n'est pas le piano ce sera les pleurs qu'on se tapera, je laisse couler.

En sortant du parc, vive discussion entre un gardien et des jeunes, l'un d'entre eux à fait tomber un portable à 800€ dans une bouche d'égouts, il veut descendre le chercher mais le gardien le lui interdit et commence à crier "si vous descendez j'appelle la police".

On marche dans le 19ème, on aimerait habiter ici, on s'arrête devant la vitrine d'une agence immobilière. Je n'ai aucune expérience de ces choses là, j'ignore si le prix des appartements est cher ou convenable, tout cela fait référence à une réalité encore lointaine, mais peut-être pas aussi lointaine que ça, je ne sais pas, il faut faire attention quand on commence à rejeter un problème loin de soi sous prétexte que "c'est dans loongtemps". J'ai le sentiment que l'acquisition d'un appartement ne se fait pas sans une interminable série de procédures, de paperasses. Je pense à ma chambre à Courbevoie.

En rentrant chez moi, mon père est assis au salon, il n'a jamais été placé là en soirée, je demande qu'est-ce qui se passe ? On me répond que ma mère a fait tomber de l'eau sur la Freebox. Il ne me suffit pas de plus pour comprendre que cela me handicape d'internet pour au moins une semaine, qu'il va falloir changer totalement de système de vie. J'ai encore un peu de mal à digérer la nouvelle, j'en veux à ma mère, j'en veux à tout le monde, la soirée sera affreuse.

Ne plus avoir internet est toujours l'occasion d'une remise en question de sa dépendance, c'est une remise en question qui fait du sur-place, on sait qu'une fois les choses en ordre on replongera avec délice dedans. Après m'être imaginé la désastre de la semaine qui arrive j'ai essayé d'en voir les bons côtés : il s'agira d'avancer dans mes lectures autant que dans les films prêtés/téléchargés, peut-être même de parler à ma mère, je sortirai quelque chose comme 2h plus tôt que d'habitude de chez moi. Vu ainsi internet ne manquera que dans la programmation de rendez-vous pris dans la semaine et pour la réponse aux longs mails de Gabriel qui nécessitent plusieurs heures. J'irai au Mcdo de La Défense profiter de la Wifi, j'y commanderai un cappucino, personne ne m'embêtera, je transporterai mon ordinateur dans mon sac à dos bleu marine. Vu le temps restreint qui me sera imparti tout forum est pour l'instant proscrit. Les notes de blog seront rédigées à l'avance et publiées le lendemain, pour les horaires de cinéma et les expositions j'achèterai le Pariscope.

J'ai pu brièvement me connecter à ma boîte mail avec mon portable, j'ignore combien le voyage m'en a coûté mais il fallait voir si A. ou G. m'avait répondu. Rien sinon les remerciements de mon professeur de philo pour les cours envoyés ainsi qu'une remarque concernant un lapsus dans un de mes cours.

Mardi, je me lève avec l'idée fulgurante qu'aucun réseau internet ne traverse mon appartement, les pièces sont comme vidées de quelque chose, d'un lien infini sur le monde. Tout est profondément présent, réel, austère, il n'y a pas de réalité qui se cache comme celle que cache internet, tout est affreusement là. Il y a au mieux le contenu des livres, de la radio, de la télé, de la musique, des personnes, il faut que je sorte au plus vite de l'appartement.

Le journal intime est le genre littéraire qui nous fait le plus ressentir cette sorte de "vie par procuration" que certaines personnes invoque devant une personne qui lirait trop et oublierait presque de vivre pour finir par s'enfoncer dans ce qu'on appelle le bovarysme.

Je me frotte à l'homosexualité de Hervé Guibert, ce n'est pas une chose qui m'est naturellement envisageable, je trouve ça mystérieux, étrange en même temps qu'intéressant, si l'on parle de "culture gay" c'est bien parce que cette sexualité change les moindres aspects de la vie. Il y a une violence inhérente à l'amour entre deux hommes, c'est impossible de passer à côté de ça, quand Hervé Guibert parle de sexe, il en parle comme d'une lutte langoureuse, c'est violent, jamais érotique, toujours pornographique. Il est dur de ne pas être homosexuel sans le revendiquer, le choix est en lui-même une revendication de par les efforts, les justifications que l'environnement réclame. Nous vivons dans une société elle-même hétérosexuelle.

Je glisse un crayon entre les pages du livre, j'ai envie d'écouter de la musique, mon étagère à CD est juste à côté de mon lit, je parcours des yeux les rangées en attendant qu'un CD me dise quelque chose. Je tends à Emile "Free the Bees" des Bees, je lui dis de me le mettre et de monter le son à 18. J'ai passé ma 4ème a écouter ce Cd qui est l'une des musiques les plus riches qui m'ait été donné d'écouter. Inavouable fierté de ne pas avoir perdu mon temps à écouter des cochonneries, très tôt j'ai su où il fallait aller, je n'ai bien que ce mérite.

Je me plonge dans mon lit, je danse dans ma tête tout en fixant ma tasse de café. Je porte une jupe et un polo 60's et je twiste, plan large de la caméra, petit budget. Dans ma jeunesse je tournais énormément de clips dans ma tête, je voulais en faire un métier, c'est une chose très libre et très enfantine que de tourner un clip, c'est comme un caprice qui n'engage en rien.

Je me maquille de quelques touches de blush sur les pommettes, c'est ma mère qui me l'a acheté. Il y a quelques semaines j'avais essayé un vieux blush appartenant à ma soeur, un peu comme ça, pour m'amuser, pour le plaisir du changement facile, de l'aventure à moindre coût. Je me maquille toujours pour "voir ce que ça donne" puis quand cela se révèle joli je finis par aller en cours avec. Le blush fait ressortir les vestiges de candeur qu'il reste à mon visage, la bonhomie liée à sa rondeur, à mes gros yeux cernés.

J'enfile ma veste en cuir que je ne mets que trop rarement car elle ne va pas avec tous mes pantalons, le cuir est traité de façon à être mat, mes copines me taquinent en me disant que ce n'est pas du vrai et je fais mine de chouiner. J'ai eu cette veste pour Noël, je l'avais repérée très tôt dans l'année, je l'avais touché, puis son prix ainsi que le manque cruel de taille vu son succès m'avait tout de suite fait perdre mes illusions, je ne l'aurai jamais. Puis sont venus les soldes et les tailles avec.

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Harold et Maude : 2/5

Au Mcdo St-Michel, je suis en train de poster sur mon blog.
Charlette : de quoi ça parle ?
de ma journée d'hier
Cécilia : de quoi tu veux que ça parle ? de ta journée d'il y a un an ? parce que ta journée d'il y a un an tu l'as déjà racontée.

Correspondance entre le film regardé hier, 17 fois Cécile Cassard et l'écran de mon ordinateur 17 pouces. J'ai tenu une heure devant le film.

dimanche 12 avril 2009


Ce matin j'entends mon père broncher, tous les soirs il s'endort sans que je sois là. Je me souviens des vacances précédentes, j'étais restée plus d'une semaine sans le croiser. Quand il partait au travail je m'endormais, quand je revenais de mes journées de temps libre il dormait déjà. Ce matin je l'entends me dire "faut que t'arrêtes de sortir comme ça tous les soirs", je crois lui avoir demandé "pourquoi ?" car il m'a répondu "parce qu'il y a le bac à la fin de l'année". Encore dans mon lit et déjà énervée, je lui ai répondu "je vois pas le rapport". Quelques minutes après il fallait s'attendre à voir débarquer ma mère, il était 10h20, la messe était à 11h.
Ma mère m'oblige à aller à la messe pour les grandes occasions, disons pour Noël et pour Pâques, "après je vous demande plus rien", il y a en fait plusieurs choses qu'elle nous demande en ajoutant "après je vous demande plus rien". Je crois que c'est ma grand-mère qui l'oblige à nous y emmener. A chaque fois qu'on est au Liban on fait la promesse d'aller à la messe tous les dimanches, c'est une promesse vague et qu'on sait ne pas pouvoir tenir. Au Liban c'est quelque chose de très naturel d'aller à la messe, qu'on fait par habitude, c'est à dire qu'on ne se sent pas faire, et puis les messes durent 40 minutes.
Nous sommes arrivés à l'église à 11h20. Il y avait du monde jusque dans l'encadrement de la porte d'entrée, toutes les femmes à poussettes étaient recluses au fond de l'église et une voix monocorde dont on imaginait provenir du devant résonnait dans l'église, des bébés chialaient de partout, ce bruit ça fait partie du déroulement de l'église, ils sont là, ils pleurent comme des fous, on dirait qu'ils entrent en transe, à chaque fois je dis à ma soeur "c'est Rosemary's baby", je crois qu'elle n'a pas vu le film mais qu'elle comprend, j'avais dû lui expliquer la scène avec le landau noir et en surimpression on voyait le visage du diable. Je suis restée debout pendant une heure en face d'une statue de Sainte-Germaine, je n'ai pas esquissé une prière, je n'ai fait aucun geste, je n'ai pas communié, j'ai attendu, j'ai regardé les coupes de cheveux des vieilles dames, je me suis demandée si elles votaient FN, je les imaginais ne pas regarder mielleusement autre chose que les enfants et les animaux de compagnie, enfin j'ai observé si le discours du prêtre collait avec mon cours de philo sur la religion. Il y avait surtout des vieux ou des très jeunes, les premiers commençaient peut-être par prendre conscience de la nécessité de se soumettre à une discipline religieuse qui collait bien avec les inquiétudes inhérentes au vieil âge , les deuxièmes étaient encore en train de subir leur éducation religieuse, mais les jeunes n'étaient pas là et on comprenait pourquoi : quand on a tout, quand on se trouve au centre de la vie il n'y pas vraiment besoin de religion, j'avais donc envie d'être ailleurs.

En rentrant, j'exécute des activités vides, des activités-outils : je scanne mes cours de philo, je nettoie ma besace Upla : l'eau qu'elle dégorge est légèrement grisâtre, c'est ce que je m'attendais à voir, cela fait du bien de voir cette eau sale glisser dans le siphon, c'est une vision apaisante, comme nettoyer le dessus d'une télé, quelque chose se calme en nous. J'écoute le masque et la plume, mon père rentre et nous mangeons tous ensemble, les plats rassemblés sur la table sont sans aucune cohérence, pas d'entrée ni de plat principal, tout est déjà sur la table, on sépare simplement le salé du sucré, pas de hiérarchie.

Le masque et la plume,
j'ai déjà croisé Xavier Leherpeur dans le métro. Il était au téléphone, je me suis dit "ce mec je le connais, sa voix, c'est pas possible". Il était habillé très coloré, il faisait très gay. Il a fini par épeler son adresse e-mail par téléphone xleherpeur@quelque chose, j'ai cherché le nom mon google mental, oui c'était lui. Je ne pouvais rien faire et encore moins le raconter à quelqu'un, qui ça pouvait intéresser, même moi ça ne m'intéressait pas, je ne pouvais rien faire, le "scoop" tombait dans le vide. Je me dis, ce serait stupide d'adresser la parole à un journaliste, un journaliste n'est pas une célébrité, il s'efface.

Je demande à ma mère si elle veut un café, je lui fais un café et je m'en fais un dans la machine, le café s'appelle columbia, il est très parfumé, très corsé. Le matin je prends plutôt une dosette de café "petit-déjeuner", c'est le seul café qui s'écoule dans la tasse en grande quantité, il remplit 3/4 d'un grand mug. Le café n'est jamais tendre avec moi, je pense qu'avant j'esquissais une sorte de grimace face à son amertume et puis au fur et à mesure que l'on grandit la grimace s'estompe et s'intériorise, pour anticiper l'amertume je mets beaucoup de sucre, comme pour l'apprivoiser. Le matin je prends toujours ma tasse avec moi dans la chambre et je le bois à petites gorgées entre chaque tâche que j'exécute : coiffage, habillage, etc. Parfois je ne finis pas le café ou alors je le finis d'une traite déterminée avant de descendre de chez moi. Quand je n'ai pas le temps je laisse la tasse dans la chambre pour ne l'enlever qu'une fois rentrée des cours et avant de déverser le liquide je hume l'odeur de café froid, c'est une odeur lointaine, aussi lointaine que peut l'être un matin quand on y pense l'après-midi. Mon grand plaisir de week-end et de vacances est de rester dans mon lit à lire avec la tasse pas loin. Je remarque une chose pourtant logique : moins il y a de café plus vite il se refroidit. La tasse pleine reste chaude pendant longtemps.
Dans les films américains ils aiment bien préparer du café, "you want some coffee ?", je suis toujours très déçue quand la personne concernée refuse. Ce dimanche-là j'aurais bu 4 cafés.

J'ai des problèmes d'argent, je n'ai plus d'argent sur moi, mes copines m'avancent, je dois 12 euros. Je ne veux pas demander à mon père et ma mère me dit qu'elle m'a payée trop de choses ce mois-ci, elle me sort le compte exact. Je demande à Emile de me donner l'argent, je suis coincée alors qu'il y a de l'argent pas loin de moi, dans le sac de ma mère, dans la tirelire d'Emile. Il est là, près de moi, mais personne ne veut m'en donner. Ma mère me dit que je vais trop au restaurant et dans les cafés, ma soeur me dit la même chose "vous êtes exigeantes, allez au Mcdo et mangez dehors". Mon père finit par me donner 20€, je pense : "je rembourserai mes dettes, je me paierai quelque chose".

Cécilia devant le cinéma,
elle m'explique que quand elle a des boucles c'est qu'elle est en forme, et inversement quand ses cheveux sont lisses c'est qu'elle est fatiguée. Je rigole, je sors mon carnet.

En sortant du cinéma,
on se dirige vers une sandwicherie, on entend un bruit démoniaque, presque animal, très fort, on distingue des applaudissements incompréhensibles, des sifflets, beaucoup trop de joie alors que la ville est d'abord un lieu de modération, de neutralité. Ça vient du Centre Pompidou. On court, on essaye de voir ce qu'il se passe, on met un certain temps avant de pouvoir se faufiler et comprendre qu'un artiste de rue fait la joie de plusieurs centaines de personnes assises par terre comme des enfants, il fait le poirier sur une série d'objets empilés les uns sur les autres, en équilibre précaire. C'est de par leur présence et leur applaudissement qu'ils donnent une valeur de spectacle à ce qui se passe tous les jours devant le Centre Pompidou. J'ai perdu Charlette et Marie de vue, elle m'appelle sur mon portable.

The Magnetic Fields - Let's Pretend We're Bunny Rabbits

mardi 7 avril 2009

Ces dernières semaines, mes copines ont fait beaucoup de shopping et chaque jour était l'occasion de voir apparaître sur l'une d'entre elles un nouvel achat que lentement elles s'appropriaient et qui avait son histoire : "dès que je l'ai vu j'ai su", c'est un peu ça qu'elles disent. Il y a dans tous les cas, toujours un moment où l'histoire bascule, où le coup de foudre a lieu. C'est surtout Julie qui a pris l'habitude de me décrire ses nouveaux achats avant que je ne les vois : une robe qui tombe comme ça, avec une matière légère, comme du...un peu comme de la...et moi je la regarde mais je suis déjà ailleurs, je suis en train d'imaginer. J'aime leur façon si libres de faire du shopping sans prendre en considération ni le temps qu'il fait ni la mode, en somme elles cherchent le beau sous toutes ses manifestations. Elles font surtout du shopping après les cours et je sais qu'il y a beaucoup de femmes dans les boutiques vers 17-18h, on les voit fouiller lentement comme des chipies, elles semblent faire ça en douce, à l'abri de beaucoup de choses, au sein d'une bulle de féminité. Ainsi j'observe que le changement progressif de la saison froide à la saison chaude s'accompagne de cette révolution vestimentaire, du changement par degré des tenues de mes copines. J'ai donc fini par penser qu'on pouvait distinguer des moments plus propices que d'autre et en dehors des périodes de soldes pour aller acheter des fringues, et que nous étions dans un de ces moments-là. Et puis de manière plus personnelle et certainement par désir mimétique j'ai ressenti le besoin de faire changer mon corps de forme ou de couleur, puisqu'il s'agit de faire ça quand on décide de s'acheter des habits. Je ne suis pas contre le shopping, je suis contre son mauvais usage; il y a une façon sale de le faire, et une façon belle et simple, et je pense qu'une majorité de nos activités sinon voire toutes peuvent se pratiquer de ces deux façons, de façon indigne ou indifférenciée ou de façon réfléchie. On peut aller au cinéma de la bonne façon, pour les bonnes raisons, on peut y aller pour de mauvaises raisons, pour le divertissement aveugle. Il en est de même pour la lecture, pour la nourriture, pour le travail, etc.
Je pense aussi que des choses peuvent se dire du shopping, qu'on peut en déduire quelque chose de positif devant ces femmes qu'on estime généralement en train de "se ruiner en fringues qu'elles ne veulent même pas".

Ce samedi j'ai rejoint ma mère à Saint-Lazare, c'est toujours là que je vais quand elle veut m'acheter des habits ou quand c'est les soldes. Tout le monde a son lieu de shopping, c'est à dire d'importante concentration de magasins. Ce sont souvent les mêmes, on va de l'un à l'autre, ils ont leur hiérarchie, si on ne trouve rien ici on ira là-bas. De mon côté je commence toujours par H&M, j'éprouve une sympathie particulière à l'égard de ce magasin et qui provient en partie du fait que tout le monde dénigre cette marque : la qualité, le monde, les collections importables depuis bien trop longtemps. Ma grande fierté à toujours été de réussir à y trouver des choses et pas seulement de mon point de vue, j'ai en tête ma soeur assise devant son ordinateur et devant qui je dépliais mes achats, Lucia avec qui j'attends toujours de me retrouver aux toilettes pour lui demander/qu'elle me demande "tu l'as acheté où?", je lui ai toujours répondu "H&M", et elle m'a toujours répondu "ah bon? On dirait pas". H&M est le meilleur exemple du shopping vécu comme une chasse aux trésors et du vêtement-trouvaille qui vient clore d'intenses recherches. C'est ce plaisir là, du vêtement gagné à la sueur de son front que nous quêtons. Il y a tout un moment d'infini plaisir qui se déroule entre l'instant de l'achat et le moment de la redécouverte où on le sort du sac. Au pire, ce moment de redécouverte s'épuise une fois le vêtement plié et intégré dans l'armoire, au mieux le vêtement reste une source inépuisable de surprise, de plaisir à le voir et à le porter, on désire le porter en même temps qu'on le porte. Dans ces cas-là le vêtement nous semble à chaque instant étranger, insaisissable, il dégage sa personnalité, son corps propre, il semble nous snober légèrement et ne se mélange jamais vraiment avec le reste de l'armoire. Il n'est pas seulement rangé, il est aussi en mouvement : on ne cesse de s'imaginer le porter, on se figure des scènes quotidiennes avec lui sur le dos, on l'inclut dans un ensemble.

Elle était encore à son anglais et j'avais un peu de temps pour faire mon repérage, choisir les jolies choses et passer à la caisse une fois qu'elle serait arrivée, ça permettrait de lui épargner les tâches estimées ingrates : c'est toujours pénible d'accompagner quelqu'un faire du shopping, c'est une activité égoïste par définition, qui n'est soucieuse que de la personne qui l'exécute, y être accompagné ne présente aucun intérêt puisque tout le monde ne pense qu'à ce qu'il va trouver. Je sais que quand ma mère me demande si quelque chose lui va je ne peux me livrer qu'à une réponse molle.
Le shopping se révèle être une tâche ingrate pour les femmes : il se caractérise principalement par de l'attente et l'attente n'est pas souhaitable, d'abord elle fatigue, ensuite elle nous rend sensible à l'idée que nous sommes plutôt quelconques et pourvues de désirs prévisibles. Le shopping, combine le "chacun pour soi" et le"chacun son tour", l'idée est insupportable. Pourtant on continue d'en faire pour le moment si agréable de la trouvaille. Faire glisser des cintres de droite à gauche, s'arrêter puis lentement identifier l'objet, le voir correspondre à l'ensemble de nos exigences, le voir devenir réel entre nos mains, comprendre que l'essayage ne sera qu'une accessoire précaution devant la perfection du vêtement et avoir le sentiment que toutes celles qui sont autre part dans le magasin sont en train de se tromper.

J'ai fait la queue pour les cabines d'essayage, j'ai fixé le look de la fille qui était devant moi, de ces filles qui combinent baskets colorées et trench. Quand il y a trop de monde ça m'arrive de sortir mon livre même si je trouve ça un peu incongru, je me dis qu'il faut estomper le choc de l'attente d'une manière ou d'une autre et que je ne fais rien de mal. La nana a compté les cintres, je suis entrée dans la cabine, j'ai tout placé sur les patères et je me suis déshabillée en fonction de ce que j'avais à essayer. Chez H&M il y a un interrupteur qui permet de changer l'intensité et le ton de la lumière pour pouvoir mettre en situation l'article essayé. La cabine d'essayage est le moment d'un retour à la vérité de son corps avec ce que ça comprend de bonnes ou de mauvaises surprises. Là où l'on s'accorde chez soi quelques petits arrangements d'éclairage ou de miroir s'arrêtant au portrait, la cabine d'essayage est sans pitié pour nous. Tout nous invite à observer notre corps de manière précautionneuse, on peut même difficilement faire autre chose : le mobilier est précaire, un miroir un tabouret ou un banc, des patères, parfois seulement le miroir, bref, on finit par s'y tourner et par vite se rendre compte qu'on n'est jamais vraiment en règle avec son propre corps.
Je suis repartie avec trois trucs, selon mes critères je venais de faire "de raisonnables folies", à tenir les sacs dans la main on éprouve le plaisir toujours constant de s'être refaite une panoplie, un déguisement, de pouvoir presque devenir une autre. Plaisir encore plus délicieux du trou de mémoire au moment de repenser à ce qu'on a acheté. Puis on se souvient et on se rend compte que des trois c'est le vêtement qu'on préférait. En accompagnant ma mère aux Galeries Lafayette je ne pouvais éviter de me confronter aux irritantes remarques des femmes qui se plaignaient naïvement du "monde qu'il y a" comme si depuis le temps qu'elles sortent le samedi elles ne s'étaient pas rendues compte de la chose et comme si à chaque fois il s'agissait de les tromper; donc, pour une bonne fois pour toutes: oui mesdames, les magasins sont bondés le samedi. Et mieux encore: vous contribuez à ce qu'il y ait du monde. Expérience donc hautement instructive du shopping qui me révèle la banalité de mes petits désirs et de mes distractions, mon propre corps ainsi que ma contribution à ce que j'appelle sans jamais m'y inclure, "la foule".