vendredi 15 juillet 2011

"L'existence deviendrait intolérable pour certains si tout contact entre deux personnes entraînait le partage des épreuves, des soucis et des secrets personnels. C'est ce qu'illustre l'exemple d'un homme qui, désireux de dîner en toute quiétude, recourrait aux services d'une serveuse de restaurant plutôt qu'à ceux de son épouse."
La mise en scène de la vie quotidienne - Erving Goffman

Dimanche
J'avais pour habitude de me mettre toujours au premier ou deuxième rang dans la salle de cinéma, je savais que, contrairement à ce que les gens pensent, on y voit très bien, c'est calculé pour qu'on y soit bien, mais puisque les gens pensent qu'on n'y voit rien, qu'on n'a pas assez de recul par rapport à l'écran, ils ne s'y mettent jamais. Même quand une salle est pleine il y a toujours la garantie de trouver des places libres au premier rang et on est assurés d'y être tranquille, à portée d'aucun bruit, d'aucune gêne car on réduit le nombre de ses voisins : personne devant nous, parfois personne à notre gauche ou à notre droite, parfois personne ni à gauche ni à droite. Être plus au fond ou plus au milieu c'est obligatoirement prendre le risque d'être la victime d'un spectateur.
Devant, on est submergé par l'image parce qu'on échappe tout à fait au cadre, on ne se situe pas en face de l'écran mais on y est comme à ses pieds et l'image naît par le bas, notre regard parcourt l'écran de bas en haut; placé au centre de la salle l'image naît par le milieu et se déploie des quatre cotés. Au premier rang les arêtes du cadre n'existe absolument pas, il n'y a que le champ, l'espace imaginaire, le regard ne connaît d'autres que limites que celles des contours estompés des objets et des visages, l'horizon de l'image ne se casse pas puisqu'il n'est pas dans le champ de vision du regard, on peut tout au plus en voir un.
Étant arrivée en retard à une séance je n'ai pas cherché à m'aventurer à mon premier rang et suis restée très derrière. On y est très bien, il y a un vrai plaisir à l'idée d'être bien placé face à l'écran, l'image ne nous échappe pas et c'est beaucoup plus confortable pour l'aller-retour entre les sous-titres et l'image. Trop devant on nie le cadre et la salle entière pour entrer dans le champ, on cherche un rapport sans médiation. Une connaissance adepte du deuxième rang me disait que l'image arrivait avec du retard dans les derniers rangs. Au premier rang on ne veut pas échapper à l'image, on est dans une distance impliquée : c'est au premier rang que l'on jugera le mieux. Derrière on s'inscrit dans un agencement : la salle, les fauteuils, parfois même on peut se concentrer sur les rangées de siège, la forme des crânes et parfois, de biais, le mystère des visages impassibles ou vaguement amusés devant l'écran. Cela devrait être interdit de regarder un visage pris dans une histoire, il est ouvert et puisqu'il se donne à l'histoire nous en profitons pour nous infiltrer, pour qu'il se donne à nous sans qu'il sache qu'il se donne.

Mercredi
Vu un mauvais film en pensant que Juliette me l'avait conseillé, nous sommes tellement habituées à user d'un ton ironique quand on se parle que je n'ai pas su me rendre compte qu'elle l'était en me parlant de la bande-annonce de Trois fois 20 ans. Nous étions allées voir le film de Tom Hanks pour rigoler et elle a vu la bande annonce du film de Julie Gavras pendant que je me rendais aux toilettes, je me souviens avoir pris une porte de sortie qui m'empêchait de retourner dans la salle, je me suis retrouvée dehors à expliquer ma situation à l'employée, cela a duré une demi seconde puisqu'elle venait de vérifier mon ticket il y a deux minutes, sa mémoire immédiate pouvait encore convoquer mon visage et elle en riait avec moi; je pense que mon rouge à lèvres augmente mes chances d'être reconnue, augmente le temps de mémoire que les passants et employés de toutes sortes me consacrent. En revenant à ma place elle m'a dit que je venais de rater la bande-annonce du film, je lui ai demandé si ça avait l'air bien, elle m'a répondu "ouais trop". J'ai dû plaquer mon a priori favorable sur ce "ouais trop" ironique. Je suis allée le voir car je voulais échapper à la rue Champollion et il y avait aussi le plaisir d'aller voir un film non nécessaire dans une période où la programmation des cinémas est très riche, il y a au moins trois vieux films par jour à voir sans même chercher trop loin.
Je venais de passer une heure chez Gibert, tout le monde me disait que c'était la bonne période pour chopper des livres de philosophie en occasion, je suis allée ensuite m'acheter un Coca que j'ai bu au Luxembourg, j'ai regardé mes achats, habitude bizarre, comme pour mieux me rendre compte qu'ils sont désormais à moi. A côté deux jeunes touristes suédoises à la mode se faisaient accoster par deux français un peu trop souriants qui m'ont dérangé plus qu'ils ne le faisaient objectivement. Il y a un moment où quand on est soi-même à mille lieux de la facticité parce que toute seule, on ne peut pas la supporter, on aimerait que tout le monde soit calmement assis avec son sac Gibert Joseph sur les genoux. J'imaginais les deux touristes se disant qu'elles étaient en train de faire une vraie rencontre avec des parisiens, que là tout de suite quelque chose comme une situation type était en train de se produire et qui est d'autant plus rassurante que les garçons sont deux et bien habillés, ils ne font pas peur, ils se sont tous bien trouvés et ils vont s'amuser; moi je suis toujours dans la crainte de me faire accoster par les désespérés du Luxembourg, j'ai la mauvaise habitude de répondre lorsqu'ils me parlent,c'est pour eux -attentifs aux signes trop rares donc attendus d'adhésion, d'acquiescement, bref à toutes formes de positivité- le début d'un consentement, peut-être même d'un amour.
Je suis sortie avant la fin du film, je me suis retrouvée dans la rue que je n'aurais pas dû voir à cette heure de la soirée puisque je devais être dans la salle, cela m'a laissé un goût mental d'inachevé, de soirée avortée.

Jeudi
Vu C. et B., cela faisait longtemps qu'on ne s'était pas vues toutes ensemble, mais il y a des raisons à cela, nous sommes toutes prises dans des intérêts différents, nous avons trouver notre voie dont il est entendu qu'on n'essaierait pas de la faire comprendre de l'intérieur aux autres. Il y a des choses qui comptent à mort pour nous mais nous faisons l'effort évident de nous mettre à la hauteur de l'intérêt limité que nos amis ont pour nos préoccupations et nous traitons tous les sujets avec le même ton, la même absence d'implication. Nous tentons, pendant le temps que nous avons, de retourner à ces discussions très quotidiennes et concrètes qui étaient possibles lorsque nous étions ensemble tous les jours au lycée.
Il y a toujours la crainte de ne rien avoir à se dire mais j'oublie toujours que je peux compter sur C., son bavardage, sa curiosité qu'elle entretient envers elle-même. Elle en vient même à couper la parole et je me retrouvais, pour ne froisser personne et sauver les apparences, à écouter B. tout en tendant une oreille à C. qui parlait en même temps, c'est en fait une situation impossible, l'impolitesse est insurmontable même par un excès compensatoire et acrobatique de politesse. Les conditions de possibilité du dialogue ne sont désormais plus assurées avec C. puisque sur deux heures (une séance de cinéma venait limiter notre entretien), sa vie en a mobilisé une heure trente. Cela prend des proportions tellement odieuses que je commence à avoir honte pour nous, honte des gens qui peut-être nous écoutent, qui me voit consentir à me faire écraser, à ne ménager aucun espace pour ma parole, mes histoires. Je n'ai raconté qu'une seule chose, fait que j'avais sélectionné pour ses effets et qui calmerait un peu C., lui ferait entrevoir un peu de ma vie, je lui ai dit que Monsieur Franck m'avait invitée au restaurant il y a quelques mois, elle était très étonnée, pensant peut-être que je n'existais pas assez pour qu'on m'invite au restaurant.

Je souffre de la voir avoir les mêmes intérêts que moi, vivre dans le même monde que moi, dans les mêmes cinémas, parfois les mêmes cafés, et en faire quelque chose de tout à fait monstrueux, de tout à fait incompatible avec ce que j'en fais, dans ce rapprochement physique de nos vies nous ne parlons pas la même langue, nous ne mettons pas le même sens à une même action, c'est un vertige continuel de devoir passer de sa compréhension d'une situation à la mienne. Alors que l'appréciation d'un film ne se donne jamais immédiatement et demande des heures et des jours, elle est déjà passée à autre chose en ramassant sa critique en une seule phrase qu'elle dégaine à tous ses amis qui lui demanderont son avis. Je ne l'ai jamais vu dire quelque chose sur un film qui ait le moindre intérêt, nous avons vu des centaines de films ensemble et à l'époque cela ne me choquait pas puisque j'étais encore loin de lui demander de discuter des oeuvres, je n'ai longtemps eu personne pour en parler sans que cela me manque, les films se réduisaient dans ma tête à des boules d'affects mêlés d'images. Toute sa culture ne semble tendre qu'à la constitution d'un moi solide, cultivé, infaillible, séduisant pour les garçons qu'elle côtoie mais qui est au fond profondément dénué de toute réflexivité et ne prête jamais aux choses que ce qui pourrait les appauvrir. Triste donc, de voir qu'il est possible de vivre comme elle vit, et si proche de la façon concrète dont je vis, sans aucune remise en question venant d'elle-même ou des autres. Elle plaît aux garçons, c'est une jolie fille qui a un joli corps, seule sa voix trahit sa laideur, ce n'est pas une laideur révoltante, juste une laideur triste, fatigante, comme un mauvais film qui vous suce toutes vos forces au lieu de vous inciter à vivre et créer puisqu'il y a comme une remise en cause de votre propre existence par l'existence de ce mauvais film, de cette mauvaise personne. C'est un conflit entre deux visions du monde qui ne peuvent décemment pas exister ensemble, on aimerait pouvoir dire : c'est lui ou moi, c'est elle ou moi; on est comme pousser à rester chez soi, à se restreindre à l'espace de son lit. Plus elle en sait, plus elle voit de films, plus elle lit de livres, plus sa vie sonne creux, plus sa pédanterie et ses forces narcissiques s'assurent une légitimité à ses yeux; elle existe, elle se gonfle, elle acquiert ce vernis qui lui confère l'aspect du plastique. J'aimerais qu'elle ait un secret qui expliquerait qu'elle soit perpétuellement en train de me le cacher par ses tonneaux de paroles creuses, j'aimerais qu'elle ait une vie qui soit un secret car pour le moment tout est profondément et désespérément clair quand je la vois. Je m'en veux de penser ça d'elle et je m'en veux de ne jamais lui poser autre chose que des questions qui l'incitent à parler encore plus, mais ma mauvaise curiosité m'incite à en savoir plus pour approcher d'une explication.

mardi 5 juillet 2011

c'est tout à fait rassurant pour moi de me lever tôt dans la journée avec comme programme celui d'un enchaînement de films dans des salles bien remplies mais autrement remplie qu'à l'ordinaire. Un public un peu plus actif, plus fringant, plus adepte de la dimension événement culturel du festival. Reste qu'il y a et qu'il y aura toujours la japonaise au chapeau habituelle du premier rang, le jeune homme brun qui marche sur la pointe des pieds en chaussons et le jeune homme japonais élégant du premier rang qui lit toujours un livre et sort assez fréquemment de la salle avant la fin du film. Ces personnes me rappellent à ce qu'est mon rapport au cinéma, à ce genre de spectateur qu'ils sont et que je suis et qui vient demander quelque chose, qui vient quémander douloureusement des réponses à un écran où les réponses risquent d'être mieux organisées, bref, nous n'avons que très peu à voir avec les spectateurs occasionnels et parfois une lignée de siège s'avère être une frontière entre deux mondes. Ajoutons à cela cette ambiance de festival qui fait que l'on a l'impression que Paris n'est plus qu'un large circuit de cinémas, en tout cas pour moi.
Le programme est tellement...programmé qu'à la fin d'une séance on est déjà dans le temps d'attente de la prochaine, le circuit est ainsi clos et la journée se passe bien, le temps n'est pas ouvert sur l'espace infini des vacances et on ne rentre que très tard chez soi, après avoir vu de bons films. On se laisse alors aller à une douce fatigue des jambes mais le corps en lui-même est en bonne santé, reposé, nourri, par contre mes jambes commencent à me faire mal quand je marche et j'ai la nette impression qu'elles sont tordues à force de rester assise des journées entières avec devant mes jambes un espace très exigu qui fait que je ne sais jamais où les mettre. Debout je ne me tiens pas non plus très bien sur mes jambes et j'ai tendance, lorsque je suis immobile, à prendre appui sur "l'arête" extérieure de mes jambes et à ne pas poser la plante des pieds au sol.
Dans les transports je n'ai même plus le temps de lire, je prépare le meilleur programme possible pour le lendemain. Cet équilibre, que vient ponctuer les cafés avec Juliette qui m'accompagne à mes séances, est tout à fait précaire mais amplement satisfaisant et rassurant, même si sous l'organisation je sens sourdre l'univers obscur d'une oisiveté mauvaise et à venir et le monde encore plus sombre de tout ce qui n'est pas le présent et qui est ma vie, ses projets et son urgence non négociable à qui les meilleurs films laissent toujours une place importante. Au cinéma on n'est jamais trop loin ni trop subjugué, mais toujours honnêtement diverti, diverti de son moi dispersé et profondément ancré en soi-même et en ce qu'on pense et ressent, si l'on est un bon spectateur devant un bon film on est sans cesse dans l'interrogation et l'étonnement, plongé dans le silence de notre attention portée à une image et à ses intentions.

vendredi 1 juillet 2011

Je cherche un travail et je finis d'avoir peur d'avoir un travail, puis je ne cherche plus de travail et j'ai peur d'avoir trop de temps libre. La contrainte me prend aux tripes: me réveiller tôt pour une obligation me terrifie car je suis terrifiée de faire ce que je n'ai pas envie de faire. Mais c'est un peu plus que ça, et j'ai peur de ces moments où l'on tait sa conscience, où l'on n'existe plus qu'en tant qu'on produit quelque chose, comme lorsque nous allons chez le médecin et que nous ne faisons qu'exister médicalement et que l'on se sent intégralement patient mais jamais soi-même. Travailler c'est exister professionnellement et malgré nos pensées, on ne vous considérera et vous ne vous considérerez comme rien d'autre qu'un corps au travail, et ce qui m'effraie encore plus c'est d'être au service de quelqu'un et l'inconfort de la position que cela suppose : vous êtes capable d'une faute et vous n'êtes pas à l'abri d'un service que l'on vous demandera, il y a quelque chose de doucement tyrannique et qui se fait sentir dans le plus cordial des rapports de force.
Je me suis toujours inquiétée de cette propension à ne vraiment pas vouloir faire ce que je n'ai pas envie de faire, je m'y plie, je le fais, mais je suis profondément triste de le faire et je me sens comme aliénée pour un temps. L'année dernière pendant un mois je travaillais trois heures par jour et la seule idée qu'il me fallait revenir le lendemain me gâchait ma journée et je m'enfonçais dans la tristesse. Je voulais aller au cinéma, profiter de ma journée innocemment et vivre dans l'équilibre d'une journée de travail et de plaisir, mais je me levais fatiguée et poursuivais ma journée fatiguée. Fatiguée non pas tant parce que je ne dormais pas que parce que ce travail me contrariait assez pour me rendre fatiguée; quand quelque chose me déplaît cette chose me fatigue.
Mais il était hors de question pour moi de décider de dormir tôt, c'était comme la dernière de mes résistances pour ne pas que le travail ne m'avale tout. Je ne connais pas plus grande liberté que celle de pouvoir avoir une nuit à soi et plus grand bonheur d'avoir une journée à soi, une journée pour soi où j'avance solitairement dans le temps et l'espace du quotidien, où à aucun moment je ne me regarde vivre mais où s'enchaînent les plaisirs automatiques, ces choses qui à coup sûr me ravissent et me réconfortent. Ma vie est toute entière tendue vers ce but ultime : avoir des journées à elle. Peu importe ce que j'en fais, la seule perspective d'un temps qui m'appartient est mon grand bonheur. Pour certains la norme est la journée de travail, pour moi je trouve anormale une journée où je n'ai pas eu le temps d'aller au cinéma, au café, et je me dis que je me rattraperai le lendemain.
Je concède à la peuplade de travailleurs qui rentrent chez eux tandis que je me dirige vers le cinéma que oui ce mode de vie n'est que pour un temps, nos quotidiens connaissent des révolutions insensibles et insoupçonnées, un jour on se retrouve à ne plus avoir la même vie qu'il y a deux ans sans pour autant savoir par où cette révolution a commencé. Un jour je saurai me plier à l'obligation pour l'homme d'être au monde et d'y être au travail. Je n'ai pas encore acquis cette lucidité là qui consiste à laisser le monde prendre l'avantage sur soi, à faire taire cet âge enfantin du ce que je veux. Il y a une noblesse des femmes dans le train aux énormes sacoches d'ordinateur noires qui ne plient sous le poids de rien du tout, qui ne sont pas en train d'avoir le sens du devoir mais qui se dirigent sincèrement vers leur travail, portant sur le monde ni un regard triste ni indifférent, mais un regard ordinaire, lucide en même temps qu'aveuglé devant ce trajet qui n'est pas leur monde. Noblesse de ces femmes qui n'existerait pas si je n'étais pas nonchalamment en train de les regarder sur le trajet de mes séances de cinéma.

vendredi 3 juin 2011

L'argot du jour


"Il est trop tard pour apprendre l'hébreu, comprendre l'argot du jour est bien plus important."
Henry David Thoreau

"Ici particulièrement, il convient de rappeler que si la croyance au monde et à sa permanence se délite, au point de convertir le voyage non en une aventure mais en un certificat de garantie, ce n'est certainement pas la confiance en autrui qui peut restaurer cette foi."

"L'aura de la perte définitive de l'aura."
Bruce Bégout - Lieu Commun


J'ai étendu la fidélité jusqu'à mon mode de vie : il serait pour moi intolérable de ne pas aimer son quotidien et de se trahir, de le trahir par le voyage. Pour moi aller m'acheter des livres et aller au cinéma recèlent plus de promesse que de partir en voyage. Ma disponibilité elle se dirige vers le minuscule et n'est pas dupe face aux majuscules du voyage. Comme disait Pessoa il faut réduire de plus en plus le terrain, finir par ne prendre qu'un même chemin, et préférer au parcours de grandes surfaces, la recherche de la profondeur de ce même chemin. Aimer son quotidien, faire montre d'une acuité des sens et de l'intelligence là où tout vous réclame de baisser la garde, il n'y a rien de plus beau que d'embrasser du regard toute une cuisine, tout une rame de métro, tout un café qui baisse la garde et enfonce le présent dans un tel degré de particularités, d'improbabilités et d'insignifiance que l'on finit par être pris de vertiges. Cette situation-ci porte en elle les siècles passés qui la permettent et ce présent-là aussi moche soit-il écrase victorieusement tout passé, il en est son héritier, son fils prodigue. Pour vivre cette situation nous avons dû attendre une constellation d'évènements: la création de l'acrylique, de l'Iphone, du métro, la naissance de tel écrivain que cet homme lit, ainsi que la naissance de cet homme qui lit, telle marque de chaussures italiennes, et cela est sans fin. Les objets renvoient à leur histoire, les visages au secret de leurs vies, et dans cette profusion de sens, de signes il devient impossible de reprendre le métro en faisant fi de tout cela car c'est dans ce réseau de sens inhérent à toute situation que se trouve sa vérité, sa raison d'être.

Combien de boutiques pour habiller les hommes, pour satisfaire leur goût et dont l'élégance ne mène pas plus loin qu'eux-mêmes et que l'instant de leur passage devant mes yeux. Remarquer l'élégance d'une personne c'est entrer dans le même rapport d'ensemble, ("ceci va avec cela, ceci forme donc un tout") que la personne possède avec ses vêtements.

J'ai l'impression d'avoir peur de tout, peur d'aller chez le dentiste et qu'il me fasse mal, qu'il me fasse des remarques méchantes, peur d'aller déposer un CV et que cela offense la vendeuse qui le prendra, peur des serveurs dans les cafés et de ne pas être assez spontanée dans ce que je vais commander, peur quand je vais chez le pharmacien, peur de sa compétence, peur parfois de voir mes amis, de ne rien avoir à leur dire, peur chez l'ophtalmo, avec le dermato, peur de parler en même temps que lui, de ne pas être assez polie, peur des caissières de l'Action Christine, de l'ouvreuse à qui il faut donner un pourboire dans un geste souple, peur d'aller au secrétariat de ma fac, on remarquera que la peur est ici toujours peur et appréhension dans le rapport à l'autre, la peur d'une présence injustifiée, la peur de perturber la sérénité de sa vie sans moi, la sérénité de ma vie sans lui, elle, la honte d'un rapport si bref et si utilitaire et qui s'assume comme tel, peur du face à face de mon incompétence face à une compétence, à une fonction, à une offre, à une demande, peur du rapport d'emblée inégal d'un côté ou de l'autre, soit je suis en train de m'excuser d'être en possession du "plus" soit d'être en possession du "moins". Des peurs ponctuelles, qui s'insinuent dans les petites capillaires du quotidien et qui finissent de défaire étape par étape le lien fragile qui me rattache à un monde solide. J'ai toujours eu l'impression qu'il serait possible un jour que les peurs prennent tellement le pas sur ma vie qu'elles finissent par m'immobiliser tout à fait, toutes joies supposent un peu de monde et de mouvement. On ne saurait faire semblant d'aimer son lit indéfiniment, le lit ne prend d'ailleurs de l'importance qu'à force de côtoyer un monde méchant, encore faut-il avoir l'occasion de le côtoyer afin d'avoir de très bonnes raisons de retourner dans son lit, le réconfort est toujours un deuxième moment. Je pensais alors que pour ne pas me réveiller subitement immobilisée il me fallait agir au jour le jour, peur par peur, ponctuellement me faire violence plutôt que de me laisser aller à un état enfantin où je refuserais de faire ce qui me déplaît. État qu'il est tout à fait possible d'atteindre, une sorte de doux déclassement, ne pas aller là, ne pas se présenter ici, finir par se promener toute sa vie comme pour ne pas toucher aux choses ni aux personnes, simplement les effleurer pour qu'elles nous effleurent.

vendredi 20 mai 2011


"Lorsqu'il entrait à la bibliothèque ou dans sa petite chambre, il s'isolait totalement de la lutte; personne ne lui contestait son bonheur, il ne demandait rien à personne. Mais voilà qu'aujourd'hui, ces partisans de la lutte qu'il avait toujours méprisés, l'avaient attiré parmi eux et, sans la moindre résistance, il avait éprouvé leurs désirs, adopté leurs armes."
Italo Svevo - Une vie

"Toucher le fond c'est coïncider
avec son essence."
Bruce Bégout - Lieu commun

La nappe était volontairement froissée, c'était son modèle, pas vraiment froissée, mais plutôt recouverte d'une multitude de faux plis sur lesquels j'appuyais pour essayer de les aplatir comme un jeu sans espoir. Si j'avais pu fumer à l'intérieur j'aurais tout de suite cessé de m'intéresser à cette nappe. Quand on n'a pas de contenance la meilleure façon de le cacher n'est surtout pas de se donner une contenance mais peut-être de s'immobiliser, dos droit, regard fixe, tête levée, mains vides,
assumer le fait qu'ici et maintenant il n'y a plus rien à dire et plus rien à faire. La tasse de café était recouverte sur un coté d'une lignée de fleurs noires, c'était un café turc, noir comme le café libanais, servi avec des petits bouts de loukoum à l'eau de rose, je me souviens de la pâte molle et farineuse que cela formait dans ma bouche, je me souviens avoir pensé que servi en très petite quantité le loukoum pouvait être bon et que c'était la première fois que j'appréciais son goût, il est une nourriture de contraste et qui ne prend sens ici que par le contraste qu'il forme avec l'encre du café. On peut dire que j'avais certainement et objectivement bien mangé mais que mon centre d'attention n'était pas là où il devait être lorsque l'on va au restaurant, ce qui a fait que je n'ai pas apprécié le repas comme il le fallait. Manger demande de la concentration, ce que l'on mange peut très vite nous échapper, manger devrait être plus souvent l'objet d'une joie mais une bonne discussion fait qu'on regarde son assiette sans vraiment la regarder, que les aliments filent on ne sait où, quelque part dans la bouche.
J'avais magiquement échappé au dérisoire du vendredi, mais j'étais consciente de la fragilité de la chance empêchant que je ne sois effondrée dans une salle de cinéma, dernier recours des mauvais jours, le cinéma c'est l'envie des jours où il n'y a plus d'envie. Quand le présent est trop gratifiant, trop beau, le problème est que le présent ne suffit plus et ce qu'il nous faut c'est la promesse que cela dure. Le fait d'être au restaurant avec Monsieur Franck (mon prof de philo de terminale) ne suffisait plus, vertige mélancolique, jalousie pour moi-même, celle que je suis maintenant tout de suite, avec ces vêtements et les cheveux coiffés comme cela et qui répond ceci et pas autre chose, bref, celle qui a le privilège d'apparaître devant ses yeux. Le reste de ma vie n'existe pas pour lui, je ne lui parle jamais, cela fait deux ans que je ne lui ai pas dit ce que j'aurais voulu lui dire. Quand je pense à justifier tout ce que je fais et ma manière de vivre je rêve de me justifier auprès de lui. Intimement il sait tout ce que je fais car je porte en moi son possible regard sur ma vie. Ce soir-là ma vie pour lui n'est pas ailleurs, il n'y a pas un en dehors de ma parole, de ce que je décris, c'est pour cela même qu'il faut
assurer, c'est-à-dire restituer les grandes atmosphères qui parcourent ma vie

Il y avait eu peut-être eut un moment où je coïncidais toute entière avec le présent, où j'étais écoute, où j'étais parole, verre de vin, nappe, chaise, besace en cuir, fourchette, plat turc - le riz, l'aubergine, la serviette bordeaux, mais à présent, sous le squelette des contextes, la tristesse primordiale. Ce jour-là ne devait pas déborder le sentiment que l'on a d'un jour qui passe sans faire de bruit, d'un jour comme une transition inutile de la vie à la vie. Le matin en me levant, ayant pris l'habitude de consulter mes messages électroniques à même mon lit avec mon portable, je reçois un message inespéré de MF m'invitant à le voir à la fin de son cours d'histoire de l'art. Les journées indéterminées me plaisent énormément a priori alors que sur le moment elles me terrorisent, elles sont comme ce que les animateurs du centre aéré appelaient le "quartier libre", ce moment où nous pouvions disposer de notre temps à notre guise, c'était l'ouverture des possibles, l'ouverture à toutes les activités que l'on souhaitait, peu importe si nous finissions par toujours faire la même ou par être paralysé à force de liberté.

Poser un projet, un rendez-vous, au milieu d'une journée indéterminée : les heures finissent par s'agencer en cercle autour de ce projet, comme une chair de temps autour d'un noyau. Ce rendez-vous me rendait profondément heureuse et me paniquait tout autant: j'avais dressé des plans négatifs: ne rien faire, m'autoriser un mutisme du désespoir car je me sentais incapable de raconter quoique ce soit d'intéressant, un peu comme cette connaissance rencontrée il y a quelques jours au cinéma et me demandant "ce que je devenais", je n'ai rien su répondre en dehors de "bah toujours étudiante en deuxième année de philosophie, voilà, c'est tout", et je jure que je trouvais que cela suffisait, que cela voulait déjà beaucoup dire de moi, de comment je passe mes journées et de ce qui me préoccupe. Quelqu'un qui se tait c'est quelqu'un qui réellement ne joue plus, même plus à sauver les apparences.
Les heures de ce vendredi se distendaient, il n'était jamais l'heure d'aller se préparer, on ne pouvait que traîner dans l'attente de se préparer et se préparer dans l'attente d'aller au rendez-vous. J'allais devoir m'affairer à être quelqu'un d'autre, à être la Murielle qu'il s'attendait de voir et puis dire les bonnes choses, et être obsédée par la question "est-ce qu'il passe un bon moment? Est-ce qu'il pense à être autre part?". La discussion ne se laisse pas corrigée par des notes de bas de pages, revenir à la discussion après qu'elle ait eu lieu ce n'est déjà plus la discussion, les forces de la discussion doivent oeuvrer pour le présent. Je n'ai jamais eu autant conscience que j'allais devoir me transformer en moi-même, en mon imposture présentable, cacher l'obscénité de la paresse, du découragement, du renoncement, du teint blafard, du pyjama dépareillé. Rien qui n'ait le goût de grandes luttes intérieures, seulement et uniquement la tiédeur grise de la quotidienneté qui émousse tous les enjeux en donnant à la vie un point de vue au ras du sol, fragmentant le temps en journées qui ne nous permettent pas de penser l'existence dans une vue synoptique et effrayante.

Ce jour-là et les jours d'après j'avais comme renoncé à moi-même et je me laissais porter par les présents successifs. J'appartenais aux moments, au livre que je lisais, aux passants devant le café, non plus repliée sur mes projets mais, pour dire exactement le contraire, dépliée et éjectée hors de moi parce que toute emplie de ma nullité et de mon humilité, emplie de vide et d'un renoncement à vivre qui ne peut être que temporaire; je m'accordais simplement des vacances dans la tristesse. Parfois je me pensais folle, et ne comptais demander d'aide à personne, j'irai la chercher moi même sans que personne ne sache que je suis en train d'arracher de l'espoir aux visages. J'avais et j'ai l'impression de ne rien savoir, de la vie pratique, de l'art, de la philosophie, des choses concernant les gens, les choses humaines ou inhumaines, rien de rien, et le plus souvent je me suis sentie bercée par la certitude que je savais et j'ai pu croire un moment que savoir et aimer apprendre serait une façon de se consoler quand on ne sait pas vivre. Se sentir ne pas savoir, jouer l'ignorant c'est retrouver par le bas un peu de la sérénité de celui qui sait.
Les grandes questions je les pose toujours à un jour vide, à un jour de mariage princier que j'ai fini par regarder et apprécier d'un bout à l'autre comme pour m'agripper à ce qu'il y avait de plus extérieur à ma vie, comme on se perd dans un conte raconté à deux milliards de spectateurs et à la joie simple et diffuse que cette histoire suscite; joie qui parcoure le monde comme un flux d'amour qui ne veut rien dire. J'ai toujours eu tendance à faire en sorte que la distance par rapport à une situation rejoigne et réinvestisse son extrême opposé qui est le premier degré: prendre au sérieux ce qui nous fait d'abord rire, ce qui est pour les autres, le prendre pour soi, ça nous concerne aussi, qui sommes nous pour dire : ce mariage princier ne nous regarde pas? Je fais confiance aux deux milliards de spectateurs car je ne suis personne et ils savent parfois mieux que moi ce qui est digne d'intérêt, ce qui est bon et doux pour moi. Bien sûr l'argument du nombre ne vaut absolument rien mais il faut savoir parfois être à court d'objections.

Il y avait quelque chose de salvateur pour moi dans cette absence totale de façade que j'offrais à Monsieur Franck, le désespoir fait qu'on n'a pas la force de faire semblant, qu'on est dans la sincérité convalescente. Je me sentais à ras de moi-même, face à moi même comme devant un constat. Que présenter de soi dans sa nullité? J'étais très à l'écoute, toute à ses histoires qu'il me racontait et dont j'espérais très secrètement qu'il ne les racontait pas volontiers à n'importe quel ancien élève mais que j'étais selon lui apte à les écouter, que je saurais les écouter. C'était des histoires bouleversantes, c'est-à-dire les histoires d'une conscience et de ses étincelles : les histoires les plus importantes. A la fin de l'une d'elle il m'a dit "cela vous laisse incrédule" d'une voix plus douce que celle qu'il avait prise pour raconter son histoire, comme pour ne pas faire obstacle à ce qu'il sentait qui se passait en moi et qui se frayait un chemin jusqu'au cerveau. J'ignore le visage que j'avais mais de l'intérieur de mon visage j'ai pu sentir juste ce qu'il faut d'eau dans les yeux pour ne pas que cela coule, j'étais dans une rétention à la limite de l'écoulement comme si l'émotion s'était immédiatement ressaisie, prenant conscience d'elle-même pile au moment où elle tendait à s'épancher.
Si je suis là, face à lui, même après seulement deux ans, c'est que peut-être j'ai grandi, quand une situation vous rappelle à de lointains espoirs, réalise ce qui était espéré, c'est que quelque chose a changé tout à fait, car si rien n'avait changé alors cette situation inespérée n'aurait pas eu lieu. Donc tout a changé puisque je suis digne d'être invitée au restaurant comme les adultes, digne de réaliser ce qui a priori ne devait plus me tenir à coeur : c'est parce que j'y tenais trop que cela n'arrivait pas, et c'est quand on renonce que cela arrive.
Ce rendez-vous, à force d'avoir été obsessionnellement orchestré dans l'imagination, une fois devenu réalité c'est comme si cette réalité tremblait en filigrane par-dessus le rêve. Prenons l'image très concrète de Monsieur Franck devant moi au restaurant, nos jambes sous la table très proches, lui tout à ce que je raconte, moi toute à ce qu'il raconte, plus d'intermédiaire sinon la parole nue, le visage nue et la nudité de notre rapport, de notre face-à-face parfait, bref, ce face-à-face a gardé quelque chose de la facticité de mes rêveries, ce côté trop bien construit qu'ont les rêves et que n'ont que rarement les situations qui viennent leur correspondre. Ce que je sais c'est qu'il n'y a que trop rarement de jouissance du présent, parce que sa jouissance est réflexive et par là elle ne cesse de taper à coté comme si la réflexion ne pouvait être qu'un futur -jamais un présent- dans son recul par rapport à l'immédiat. Nous sommes toujours un peu au-devant de notre présent, déjà en train d'y mettre les mots du passé et du souvenir. La jouissance est fraîche, elle n'est jamais l'objet dédoublé de la pensée de l'objet mais l'objet qui coïncide avec sa pensée: comme une balle qui rebondirait deux fois exactement au même endroit. Une image réflexive est dédoublée donc floue, un présent qui serait jouissance serait d'une netteté incroyable. Il y a un tremblant des visages propres au souvenir. La vie tremble à la recherche de sa netteté, point équidistant entre le réel anticipé (le rêve éveillé, le souhait, le fantasme) et le réel réalisé, comme une image de cinéma.

mardi 19 avril 2011

Se trouver laide c'est pouvoir, au détour d'un bon jour, d'un miroir, se surprendre à être belle, se dire idiote c'est pouvoir se découvrir intelligente. Alors que se dire intelligente c'est pouvoir se découvrir idiote, etc. Petite ruse de la haine de soi et qui marche à tous les coups - l'impression de l'avoir expérimenté toute ma vie et de n'y mettre les mots que maintenant.

Un ami est quelqu'un avec qui parler devient réel face à face non fuyant : la parole libre se distribue naturellement de sorte à produire un échange rythmé, l'échange du dialogue de cinéma ou phrase après phrase nous nous répondons, pas de parole perdue. Ce que je dis correspond à une parole ambiguë, à la fois réaction conditionnée à ce à quoi elle répond tout en étant pure spontanéité de ce que je tenais à te dire et qui sort "comme ça" tout en venant à-propos.

Comment une femme en vient à se focaliser sur ces cils ou à se french-manucurer les ongles de pied? La féminité est à son degré le plus élevé obsession du microscopique, la partie prise et soigner (jambe, bras, ongle, main, cou, cils, bouche, pied, ventre, sein) prise comme un tout autonome, une anatomie à part entière, fétichisme, narcissisme fragmenté, compartimenté et exacerbé : non pas culte du corps mais culte de chacune de ses parties comme si elles étaient en elles-mêmes un corps, un cosmos, je pense aux pubs l'Oréal où la lèvre bave du sirop de grenadine pendant que les cils ont une érection, ce qu'on appelle aussi "volume extrême" ou je ne sais quoi, ça veut dire : mes cils ont une existence à part entière, mon regard de braise se détache de mon corps, il en est son milieu.
Si je prête une égale attention monomaniaque aux parties l'ensemble brillera comme une image : je ne néglige rien, j'annonce aux autres que "je suis passée par là", mettre un bracelet de cheville, (comble du vulgaire, Billy Wilder l'a dit dans deux films) c'est dire "j'ai bien vu ma cheville, je l'ai marquée de mon passage", il y a une façon d'exister qui consiste à nier que l'on a une cheville, à vivre comme un peu à coté de son corps, à n'avoir d'autre rapport avec lui qu'un long soupir, un long "oh vous savez...", le donner à voir à contre-coeur et jamais volontiers.

mardi 12 avril 2011

Jeune et innocente

"L'air qu'on respire a comme un goût mental.
Les hommes
ressemblent aux idées qui longent un esprit.
D'eux à moi, rien ne cesse d'être intérieur;
Rien ne m'est étranger de leur joue à ma joue,
Et l'espace nous lie en pensant avec nous.

J'ai beau vouloir, je suis minuscule. Jamais
Je ne pourrai grandir mon unité vivante
Jusqu'à ce que l'énorme dehors entre en elle."
La Vie Unanime - Jules Romains

Je n'arriverai certainement jamais à demander du feu à quelqu'un dans la rue. Je passe devant les terrasses de café et d'un oeil, derrière mes lunettes bien noires, j'observe les briquets posés négligemment sur les tables, si proches et pourtant si loin; fou à quel point le monde se peuple tout à coup de ce que l'on cherche, je finis par voir des briquets partout, le gens ne sont pas des steaks, ils ont des têtes d'allumette. Ce qui m'éloigne de ce briquet ce sont ces mots de politesse simple que je n'arrive pas à articuler, cette façon de se couler, de se glisser auprès de la table et de couper la conversation, de forcément couper la conversation. Impossible de ne pas nuire, impossible de ne pas déranger, même si l'autre m'accueille et me prête son feu volontiers, je sais ce qu'il pense, je sais ce qu'il ressent, il pense que je suis indifférente à sa vie, que je suis obsédée par son briquet, que je ne pense qu'à moi. Et je suis censée assumer le fait que je ne m'adresse à lui que pour son feu, que pendant quelques secondes il n'a été pour moi que "L'homme qui ne m'intéresse pas mais qui a un briquet", mais comment assumer ça? C'est trop moche, cela demande une confiance en soi surhumaine, une insolence inhumaine. Il faudrait se lancer sans réfléchir, mais penser à ne pas réfléchir c'est déjà réfléchir et j'ai peur de balbutier, que la phrase préfabriquée ne sorte comme il faut, ou avec une voix bizarre, parfois les mots restent dans la gorge; on complexifie infiniment la chose à force de penser à sa simplicité. Je préfère encore aller m'acheter des allumettes à vingt centimes, mais c'est comme si c'était pire: j'ai l'impression de ne rien acheter, je tends vingt centimes au caissier, il n'y a pas plus offensant, j'ai l'impression qu'il est capable de ne pas me les donner et de prétexter qu'on entre pas ici pour n'acheter que pour vingt centimes, il aurait préféré me les donner, mais on lui a dit que ça coûtait vingt centimes, je dois certainement être sa plus mauvaise cliente de la journée. Il a suffit d'une cigarette pour m'entourer d'une atmosphère malveillante, j'ai l'impression d'avoir déranger toute la rue en pensée, mais ma cigarette est allumée et je la tète comme pour me consoler de la timidité que je mets à vivre, ma faiblesse sans limites dès lors que je suis seule dans la ville.

Rencontrer et discuter avec plus âgé que soi c'est devoir à chaque instant s'excuser d'être ce jeune et étrange animal et d'avoir à réfléchir conformément à son âge, c'est-à-dire s'excuser de croire encore à quelque chose, s'excuser de ne pas être encore tout à fait cynique, se moquer de soi-même comme d'une personne absente, réduire la distance entre lui et moi à une question de temps. Je ne me doute de tout ce qu'il a pu vivre, il ne se doute de tout ce que je peux vivre par la seule pensée : en deux secondes je suis capable de traverser la vie de façon crédible et rigoureuse, mais personne ne me croit alors je sirote mon coca et me cantonne à mon rôle.
Au final je lui ai dit que je comprenais bien toute la charge de négativité et de lassitude qui était en lui, que je n'étais moi-même potentiellement que ça, mais que je ne pouvais pas me le permettre, que j'essayais parfois de correspondre à la fiction enthousiaste qui correspond à mon âge. Il y a des chagrins qu'on ne peut pas encore se permettre à mon âge.

vendredi 1 avril 2011


"pourtant j'éprouve une satisfaction à gesticuler dans tout mon microcosme de façon aussi macroscopique que possible." La Reprise - Kierkegaard

"Monotoniser la vie, pour qu'elle ne soit jamais monotone. Rendre anodin le quotidien pour que la plus petite chose nous devienne une distraction."
"Chaque visage, même celui d'une personne rencontrée la veille, est différent d'aujourd'hui, puisqu'aujourd'hui n'est pas hier. Chaque jour est le jour présent, et il n'y en a jamais eu de semblable au monde. C'est dans notre âme seule qu'il y a identité - identité que l'âme éprouve, quoique de façon trompeuse, avec elle-même, et par laquelle tout se ressemble et tout se simplifie. Le monde est choses séparées et arêtes diverses; mais, si nous sommes myopes, c'est un brouillard insuffisant et continu."
Le Livre de l'intranquillité - Pessoa

Réinvestir la vie, sa joyeuseté fondamentale, creuser vers le haut, recueillir de la vérité dans le plus anecdotique, prendre un bain d'humanité dans la sensation la plus fugitive et la plus lumineuse, la plus sienne. Eprouver cette sorte de contentement qui n'engage pas seulement le désir satisfait, le bien-être, mais qui met aussi en branle, un contentement en mouvement de la sensation qui s'éprouve à la fois remplie, contentée, et débordée.
Se rendre compte que l'on se souvient trop précisément de ce qui a priori aurait dû passer sans laisser de trace, se souvenir d'un sandwich toasté dont le beurre tartiné sous les ingrédients faisait la différence et justifiait le prix, et le café derrière le jardin du Luxembourg, N. allant chercher des allumettes et revenant avec des sucettes qui ont elles aussi fait toute la différence. J'ai pu choisir mon goût (autrement dit, deviner ce que N. préférait entre les deux pour la lui laisser) et j'ai aimé cet itinéraire d'après-midi ponctué de choix sécurisés, celui que l'on fait entre un sandwich toasté ou non toasté, une sucette cerise ou fraise, un crumble aux myrtilles ou un éclair au chocolat, un café ou un coca light. Nous allumons nos cigarettes avec des allumettes, nous tournons les pages d'un vieux livre de poche relié, je lis un passage à voix haute dans la rue apaisée, les gestes se font précis, les doigts salivent d'avoir tant à faire, tant à toucher, le monde des sensations est un monde agile comme les doigts. Il y a des enfants bien habillés qui passent près de nos pieds, et des mamans joyeuses qui marchent derrière eux, nous stationnons en silence, les doigts traçant des formes avec le sucre sur le guéridon, stupéfiés par ce fragment de temps et d'espace qui semble les contenir et les invoquer tous et qui chaque jour semble se répéter mais d'une répétition fragile comme un tremblement, cela aurait pu s'organiser tout à fait autrement et j'aurais pu ne pas être émue, alors mon émotion se double de gratitude pour le hasard. C'est cette fragilité de l'instant et ce je ne sais quoi qui lui confère une évidente éternité, une force immuable, qui nous fait déborder d'émotions sobres. Ces enfants qui passent, il ne tient à rien pour que demain ils empruntent un autre chemin ou rentrent plus tôt de telle sorte qu'on les raterait, et les places sur cette terrasse de café seront peut-être toutes prises, nous empêchant d'assister convenablement au spectacle, il pourrait pleuvoir. Je pourrais aussi ne pas être aussi disponible à la sensation; au fond c'est plutôt ça la vérité : tout vient de moi, peu importe comment les choses arrivent, peu importe leur désordre, c'est moi qui dois être prête.
Ca semble se répéter mais ça ne se répète pas, alors on a raison d'aimer ce moment et cet agencement précis, on a raison d'en être déjà nostalgique parce qu'il ne reviendra jamais. Un obsessionnel du détail ne verrait que changement et assisterait chaque jour au spectacle d'un monde différent. Il y a quelque chose qui a changé, la nouveauté s'est perdue, les acteurs (mamans, enfants, passants, garçon de café) y mettent moins d'entrain, deviennent plus conscients de leur jeu et perdent de cette naïveté qui les rendent si désirables. Nous les désirons parce que nous voulons vivre à leurs côtés ou alors vivre à leur place, on ne sait plus très bien. Savoir ce que ça fait d'être une maman qui marche jusque chez elle, savoir ce que ça fait d'avoir toujours à portée de pensée une liste longue de choses acquises: un mari, un foyer, une situation, est-ce que c'est ça qui la rend comme ça? Elle rigole parce qu'elle peut rigoler, parce que posséder c'est pouvoir être assez léger pour rigoler? Ou alors devenir ce petit garçon, cette bulle de conscience qui porte sa vie dans son sac de goûter, raconter n'importe quoi, ne rien savoir mais être aimé, porter des vêtements colorés et tout petits, une jambe grande comme un avant-bras, et manger, apprendre des choses (non pas travailler mais seulement apprendre), ne pas encore se préoccuper pour l'avenir mais incarner un balbutiement de possibles, se situer même avant toute possibilité, avant tout choix, être pris dans l'enfance la plus totale.
On ne peut rien vivre de plus intense qu'une situation paisible, une situation arracher au quotidien, elle laisse toute la place aux affects pour se déployer, elle n'est pas intimidante, paralysante comme un chef-d'oeuvre, nous n'hésitons pas à l'investir parce qu'elle est justement intouchée, personne n'en veut de ce moment, alors nous le récupérons. L'esprit mange tout, la réalité lui semble malléable, il la sature, la pétrie d'affects, la gonfle de sa sensibilité; il y voit ce que personne n'y trouve parce que personne ne sait ce qu'on peut y chercher. Un adulte du point de vue des sensations est quelqu'un qui sait se rendre autonome en reprenant à son compte une situation banale, s'irritant d'elle un jour, pleurant pour elle un autre jour, ressentant de l'indifférence un troisième jour, un vertige existentiel un quatrième jour, de la tendresse au cinquième jour, écrivant sur elle le sixième jour, et le septième, ne pensant pas en avoir fini avec elle mais la mettant de côté pour plus tard.

dimanche 13 mars 2011

Il y a la lourdeur rigide des pages inexplorées du livre que je tiens entre les mains, dans l'imperceptible espace qui sépare une page d'une autre je peux entendre comme une promesse de langage et de compréhension. Le bruit transparent d'une page qui se tourne, qui s'aplatit au son d'un battement d'aile de papier, et la tablette de mon bureau qui craque sous le poids de mes avant-bras au bout desquels se trouvent des mains studieuses, plus studieuses et affairées que mon regard qui semble avoir déplacer sa précision et son intelligence aux bouts de mes doigts gonflés de sang, vaguement moelleux et très alertes. L'autre jour je pensais à la grande précision et agilité des doigts et dont la caresse en figure l'un des moments de son intelligence en acte. Les mains sont le dernier espoir: même chez quelqu'un de tout à fait abruti on est contents de pouvoir quand même trouver une lueur d'humanité dans l'agilité évidente, commune à tous et également partagée, de ses mains. On dirait que les mains se désolidarisent du visage pour en créer un autre. Les mains ont leur visage propre et c'est pour cela qu'elles peuvent émouvoir, elles sont, comme le visage, trop intelligentes pour le reste du corps, comme une heureuse excroissance. On peut ne pas supporter le visage d'une personne mais on pourra toujours supporter des mains, elles appartiennent en grande partie ( environ 70%) à l'humanité, à ce qui rend la personne commune aux autres, plutôt qu'à l'individu lui-même et à ce qui le singularise.
La main gauche est toute pliée sur son stylo, penchée sur la page dans ce geste tendue propre au gaucher et qui a tout d'anti-naturel; les droitiers aiment à nous surprendre dans l'intimité de l'écriture (en fait ils ne font que nous ennuyer) en s'exclamant "t'es gaucher!?", nous évoquant la nostalgie du silence intelligent où gauchers et droitiers vivaient encore égaux. Dans ce moment de travail conscient de lui-même je me suis sentie en exacte adéquation avec mon environnement dans toute sa matérialité, dans tous ses petits bruissements fonctionnels, dans cette page qui ferme l'espace sur elle, ce bureau qui craque, la petite tasse de café qui a ce je ne sais quoi de docile et de malicieux, et ces livres posés à côté de moi, ce ticket de cinéma, ce stylo, ce mouchoir, ce disque sans boîtier, ce chapeau de laine, ces objets travaillés et qui sont à moi maintenant sans qu'à aucun moment je ne me sois dit "ceci est à moi"; on ne se le dit que lorsque l'on prête ou que l'on se fait voler. Cela me fait penser à une chose: puisque dans certains amours la peur du vol est certainement constante, il y a parfois cette obligation d'être au clair concernant ce rapport de possession, de penser intimement que cette personne est à vous tout en lui assurant le contraire, puisque la logique monstrueusement égoïste est incompréhensible aux yeux de la logique civilisée du couple mieux vaut donc taire ce que nous avons de plus précieux en nous, cet égoïsme énergique et fatigant, cette volonté de tirer vers soi la peau de l'autre, de la couvrir et de se couvrir avec dans un même mouvement.
On ne saurait remonter à la cause précise de ce désordre dans ma chambre puisque je n'en suis pas tout à fait responsable, ce sont les objets qui s'expriment: à travers ma négligence ce sont les objets qui m'ordonnent de les poser ici plutôt que là. Dans ce moment de travail donc, il m'a semblé que la lourde et rassurante matérialité des objets, leur naïf agencement, me faisaient accéder à une joie toute spirituelle, toute intérieure, à la calme certitude d'être bien là, parmi eux, dans un quotidien sans enjeux ni prétention, ce présent qui a pour arrière-pensées rien d'autre que le présent lui-même, et ce n'était pas moi qui confirmait la présence des choses mais elles qui, posées là où elles désiraient être posées, acquiesçaient sereinement à ma vue.

dimanche 6 mars 2011

Une chambre en ville


"[...]Tout à l'opposé de la connaissance qui est suppression de l'altérité, l'altérité et la dualité ne disparaissent pas dans la relation amoureuse. L'idée d'un amour qui serait confusion entre deux êtres est une fausse idée romantique. Le pathétique de la relation érotique, c'est le fait d'être deux, et que l'autre y est absolument autre.

Ph. N. - Ce serait le ne-pas-connaître-autrui qui ferait la relation?

E.L. - Le ne-pas-connaître n'est pas à comprendre ici comme une
privation de la connaissance. L'imprévisibilité n'est la forme de l'altérité que relativement à la connaissance. Pour celle-ci, l'autre, c'est essentiellement, ce qui est prévisible. Mais l'altérité, dans l'éros, n'est pas synonyme d'imprévisibilité. Ce n'est pas comme un raté du savoir que l'amour est amour."
Ethique et Infini - Emmanuel Levinas

Il a air renfrogné de l'enfant, toujours à consoler, toujours à contenter, toujours fatigué par ces activités d'adulte qui lui échappent, dont il ne veut pas. Toujours absent, toujours ailleurs, jamais là. Son visage a le ton du chagrin, et il est inconsolable, souvent dissipé, agité comme un enfant, il joue avec les glaçons de mon coca light, il m'en met un dans la manche de mon pull, il glisse sur les rampes des escaliers et des escalators, il saute par dessus les bancs, il dessine le contour de mes veines au stylo feutre, il jette ses déchets dans les sac des filles, il me tend un livre puis l'éloigne dès que je veux le prendre, il fait ça plusieurs fois, il fait des grimaces, il me colore les joues avec la framboise d'une tarte, il enfile ses rollers, il a un paquet de bonbons dans ses poches, il m'en offre un Gare Montparnasse à un stand Haribo, il pousse les portes avec ses pieds, il aime que je lui brosse les cheveux, il a gardé la dépêche d'un journal qui parlait des baleines, à la bibliothèque il parcoure un atlas, ce livre trop grand pour ses bras, il regarde les fleuves, me lit à voix haute des informations sur le soleil (je fais mine de m'effondrer morte sur ma table pour lui faire comprendre que ces histoires de soleil m'ennuient), il prend plaisir à ce petit savoir concret, celui que les enfants curieux apprécient, les propriétés spectaculaires des animaux, le soleil gigantesque "imagine une pièce plus grande que la France, et que l'Europe, et que le monde", il aime que je lui fasse la lecture, il dit que même en faisant de la philosophie on ne vit toujours pas bien et qu'on ne peut pas travailler si on a des problèmes.

L'autre fois je l'ai senti capable d'une grande faculté d'immobilité, cette façon qu'il avait de rester assis au bord du lit sans rien faire, stupéfié par sa puissance d'agir que lui évoquait le fait de seulement s'asseoir au bord du lit pour faire commencer une journée, mais sans vouloir se lever, comme s'il hésitait à commencer tout de suite. Sonné par sa liberté, stupéfié par le monde dans lequel il désire faire beaucoup de choses. Désireux de travailler, studieux en puissance, en pensée, plein de bonne volonté et lucide quant à cette idée qu'il faut travailler beaucoup pour y arriver mais n'ayant pas encore tout à fait l'intelligence de l'action, celle qui se décide à lâcher le discours pour l'action. En pensée on dirait que tu as tout été et cela t'a fatigué, depuis tu vis sur cette contrariété insurmontable, cet écart entre tes projets et ta vie. Cette immobilité dans ta chambre en ville, ta chambre qui donne sur cette rue pleine de lumières et de bruit, c'est aussi ta sagesse, ta dernière résistance.
Quelle idée de sortir de cette chambre, on aurait très bien pu y rester jusqu'à 18h, à deux je nous sentais capables de caresser le néant, l'affaissement, la pointe extrême de la paresse, je nous sentais dotés d'une force dangereuse, je me réglais sur ta façon de faire, tu restais allongé ça voulait dire que c'était la chose à faire. Mais on peut difficilement nier cette pression qui s'abat sur nous, doucement le monde nous ordonne de nous lever, de faire quelque chose. On ne désobéit pas comme ça à l'ordre des choses, il nous héberge et nous lui devons un semblant d'activité, ne serait-ce que se brosser les dents et faire du café. Combien de jours on aurait tenu dans cette chambre si je n'avais pas dû partir? A nos âges si sérieux paresser c'est mourir, moi je me sentais proche de l'illégalité, on se cache pour dormir. J'ai eu un mouvement déterminé, j'ai préparé les bols de céréales, j'ai dit "bon", celui qui annonce la rupture, le mouvement, je me suis habillée comme une grande loin de chez elle et qui sait s'occuper d'elle, pliée sur mon corps, travaillant à le vêtir, à l'arranger, la frange comme ça, l'eau sur le visage, la crème sur le visage, les affaires rangées, docile, obéissant à l'horizon affairé, au film qui dehors à déjà commencer et dans lequel on entre à pas feutrés.

J'y pense et c'est au fond toujours comme ça, il y a eu la surprise de te penser comme un jeune homme fort, un peu blasé, sachant quoi faire, je t'ai cueilli dans ta force, je t'ai pensé invulnérable parce que tu étais étranger et que c'est ma faiblesse qui voulait te parler. Je commence par avoir l'intelligence de ta personne, tu m'es devenu intelligible, je comprends peu à peu la cohérence qui est la tienne, celle de tes attitudes et de tes paroles. A force de te côtoyer tu me deviens non prévisible mais familier : je te reconnais sans te prévoir, ce que tu t'apprêtes à faire je vois bien que c'est toi, je te reconnais bien là. Maintenant j'ai percé un peu plus loin que la façade que tu offres aux autres, je te devine plus que je ne te connais, et je te devine dans tes faiblesses, je ne cherche plus ce qui te rend trop grand pour moi mais je cherche ce qui te rend à ma taille. On a largement dépassé la pudeur craintive des premiers instants, celle qui consiste en la peur de dévoiler par saccades notre profonde banalité: on mange, on dort, on travaille, on aime le cinéma, on a des idées restreintes sur les choses, on pense à soi tout le temps, bref on pourrait finir par être dégoûté de tout ce qu'implique le fait d'être quelqu'un, d'être un étudiant à Paris, cette fatigante répétition des modes de vie et qui semble ne receler aucun secret d'ordre spirituel. La séduction est malhonnête mais elle n'est que l'enfance du rapport à l'autre; le premier moment vite dépassé, la complicité apaisée, non dévoratrice, comme deuxième moment n'est pas à redouter.
Ces rendez-vous qui se contredisent dans les intentions: nous rêvons de toujours nous voir sous le jour de la nouveauté sans cesse recommencée, toujours surpris par le mystère de l'autre, son opaque manière d'être, sa façon de vivre sans avoir besoin de nous, d'une présence toujours sur le départ, et à la fois se voir si souvent, se parler autant, nous mènera nécessairement à dissiper et surmonter le mystère. Tu deviendras cette présence qui a été plus forte que les autres, ce corps qui contrastait, et qui désormais vient se fondre parmi les autres. Tu avais une taille affective que je te conférais et qui te rendait géant, plus coloré que n'importe qui, tu finiras bien par la perdre, car au fond nous ne cherchons qu'à épuiser l'autre, qu'à lui sucer le sang pour enfin se retirer en pensant qu'on peut en finir avec une personne.
J'ai fermé la porte sur ton petit studio, tu étais en chemise rose et jogging adidas, Lévinas ouvert entre tes mains par dessus la couverture, tu avais ce petit air d'enfant méticuleux en train de lire qui se foutait totalement que je m'en aille, air qui finissait de réchauffer toute la pièce, parmi tes choses à toi, dans cette vie personnelle, fermée sur elle-même, que j'ai le droit d'épier en silence. Ton studio est une poche chaude et mordorée, un désordre qui est non pas le fruit de ta négligence mais les traces comme irréversible de tes gestes, l'histoire de tes gestes, cette manière d'être et de faire quand tu te dérobes à la société, aux regards des autres. Au fond nous ne sommes sûrs de rien et cela peut être fatigant à la longue, mais à ce moment précis il était certain que ce studio te protégeait.

vendredi 4 mars 2011

Mourir à 17 heures



Dix sept heures, on a atteint depuis longtemps (généralement cela commence vers 14 heures) ce point où la journée n'avance plus, ce point où elle divague. On ne saurait dire comment se déroule le temps l'après-midi, il fait peut-être des sortes de demi-tours, ou alors ce serait une sorte d'imperceptible camaïeu dont on ne verrait pas la subtile différence entre deux tons, entre 15 heures et 16 heures, et l'on pourrait penser qu'à l'extérieur, l'après-midi, il ne se passe rien en dehors d'une vieille dame qui se dirige vers la Poste, de cette vendeuse dans son magasin, avenante en puissance, portant déjà aux bords des lèvres son "Bonjour Madame", parmi des pulls qui ne demandent qu'à être habités et qui même sur un cintre évoque quelque chose qui ressemble à l'humain, une semi-présence, une femme qui arrive. Ou encore cette femme au bras de son mari qui porte un sac Eres et se trouve dès lors presque nue devant nous, du fait qu'elle suggère la présence de son corps uniquement en tenant le sac d'un magasin de lingerie.
Mais peut-être que ce qui se passe quand rien ne se passe, c'est déjà beaucoup, c'est déjà beau, ce ne sont pas des crimes, des attentats, des bagarres et toutes ces bêtises, mais c'est la paix dans le monde, l'indifférence organisée mais joviale qui se déplie, se réinvente sous nos yeux.
A 17 heures tout devrait être prévisible, les êtres humains sont rangés dans des lieux, dans des bureaux, des activités, des salles, des commerces, des hôpitaux, des idées, l'imagination n'est pas débordée et mourir à 17 heures serait trop anecdotique, ce serait même ne pas vraiment mourir, on aurait droit à une deuxième chance pour mieux mourir, plutôt vers 20 heures.
Depuis le bus 91 je scrute la rue de Rennes, je scrute les silhouettes à travers les vitres des magasins de chaussures, cherchant à savoir qui peut bien y être à une heure pareille, un jeudi, début mars, 2011, avec tout le poids des siècles passés que semble charrier avec lui n'importe quel geste aperçu depuis la fatigue. J'ai l'impression qu'on ne peut rien désirer à cette heure, rien désirer, rien dire, rien acheter. Il n'y a pour moi plus de projets, plus d'enjeux, plus d'urgence, les choses dites importantes, les vies personnelles sont aperçues sous leur jour véritable, cette lumière abricot, naïve et généreuse, les éclaire et les désarme, les ridiculise affectueusement. Tous les interstices sont éclairés, il n'y a pas d'angle mort de la pensée ou de la rue, on se sent précisément tous dans le même bateau. Tout est là, très clair, et rien ne fait plus peur puisque le grave n'existe plus; les soucis pratiques sont au même niveau que les soucis existentiels, tout redevient humain, envisageable, puisque tout reprend taille et forme humaines, tout est à la mesure de l'homme quotidien, de l'homme debout sur le trottoir, épais et vivant sur le trottoir.
Pour se trouver dans une boutique de chaussures, jeudi, à cette heure-ci, alors qu'il ne fait pas encore beau pour avoir idée d'aller acheter des chaussures d'été, il faut être en mesure de fournir un prétexte béton, mais à qui? Il faudrait inventer une police des prétextes pour nous éviter ce genre de pensée dérangeante, déstabilisante qui consiste à se demander pourquoi une femme a envie de chaussures maintenant, pourquoi elle n'attend pas que ça passe comme moi, sans rien faire sinon prendre un bus; il y en a plein et ils voyagent partout. C'est si peu de choses cette femme, mais par son geste c'est sa vie qu'elle dévoile, sa coquetterie, sa féminité, son amour de soi, le fait qu'elle ait du temps libre et tout ce que l'imagination fatiguée peut recomposer. Les gens sont libres, ils sont et font ce qu'ils veulent, imperturbablement, malgré le vertige que cela peut occasionner chez qui s'arrête pour les regarder et les comprendre.
Rue de Rennes, ces dégaines que je n'arrivais pas, pour une fois, à faire seulement passer pour des passants, des figurants. Ce qu'on sait c'est que le figurant vaut moins que l'acteur principal, il est moins payé, moins bien traité et se sait figurant, mais celui que j'appelle passant vaut précisément autant que moi et ne se sait pas passant. Il est lui-même, le corps dans sa vie, tout à son point de vue, et c'est ce décalage entre ce que je suis, et à quel point je compte à mes yeux, et à quel point j'aurais tendance à dire que ce passant ne compte pas, qui me saisit depuis mon coin de bus. A ses yeux il est tout, il est tout de la même manière que je suis tout pour moi, le passant n'a jamais été un passant. Le passant était pratique jusque là, c'était celui qui entrait et sortait du cadre, or personne ne sort ou n'entre dans le cadre, il n'y a pas de cadre, et finalement, c'est bête mais tout compte et du même coup, pour que tout compte il faut que je ne compte plus. Pendant que le monde compte je me dilue dans les objets, les gens, les transports, les tickets de métro, les séances de cinéma en plein après-midi, les discussions, les vêtements, les bijoux, les chéquiers, les distributeurs de billets, les sacs et leur contenu, les vitrines, les objets entassés dans le ventre des appartements, les objets qui ne se vendront pas dans les magasins, je suis avec ce léger tintement de clé à travers le cuir du sac de cette femme, je suis avec le bruissement plaintif du papier journal que personne n'écoute jamais, ce bruit déjà parasite, je suis avec le verre de soda posé sur un guéridon dans un coin de la ville, le verre de soda auquel s'accroche la fille timide devant ce garçon, le verre qui est tout pour sa main et qui n'est rien pour la ville. Tout ne peut pas compter en même temps, ce serait insoutenable, on serait tous en larmes dans les rues, mais cette joie évidente, ce sourire dans le ventre, l'oeil qui s'humidifie gratuitement, il y a un moment où je ne peux pas le nier et où je me rends disponible, où j'ai l'impression que c'est le signe d'une clarté, d'une lucidité spéciale, mystique mais sans chichis et qui se dérobe bientôt à moi, qui va retomber comme toute euphorie secrète retombe toujours, à ce moment là, dans ce coin de siège qui est un coin de bus, de rue, de ville, de monde, à ce moment là je crois bien que presque tout a compté.

lundi 14 février 2011




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Je pensais en avoir fini avec Monsieur Franck mais renoncer n'est pas une façon d'en finir avec quoique ce soit, renoncer c'est user de la voix active pour parler d'une chose qui se fait sans nous, d'une chose qui s'éloigne de nous. J'ai transformé cet échec (je cherchais la réciprocité, je voulais qu'il me reconnaisse, qu'il m'aime) en quelque chose qui ressemble à une victoire : je me suis détachée de lui non par lassitude mais par oubli, parce que la vie avance, on avance pour survivre proprement et on se perd loin des choses qu'on aimerait près de soi. C'est la vie qui vous sort de votre pulsion première de repli, d'immobilisation, cette façon d'être en suspens auprès des choses et des rêveries que vous aimez, ce n'est pas tenable. Vous devez sans cesse vous relancer dans le monde et tout rejouer, infatigablement, et en délaissant de jour en jour un peu de vos idées préférées, de vos souvenirs, de vos principes, de vos valeurs, par petits morceaux, jusqu'à la transformation, guéri d'une version de soi-même, malade d'une version neuve.
Depuis que je le connais, Monsieur Franck a toujours été mon principe, la norme contre ou avec laquelle il fallait me poser dans la vie. J'ai longtemps agi de sorte à ce qu'il soit fier de moi, non pas qu'il était au fait de ce que je faisais, il suffisait que je sache qu'à ce moment précis il le saurait pour être satisfaite de moi-même. Et peut-être que ça a été un soulagement incroyable ce détachement possible, le fait de se rendre compte qu'il ne comptait presque plus, qu'il ne me manquait plus, qu'il ne manquerait plus parce qu'il m'a eu à l'usure et que j'ai presque approché une forme d'oubli. Je l'ai oublié et en oubliant j'ai trahi, car je pensais que dans tout le fatras des choses qu'on pense pouvoir ne jamais oublier et que l'on oublie subsistait l'espoir qu'il soit le vrai et l'unique inoubliable. Ne pas oublier c'est rester fidèle, c'est soutenir une croyance encore et toujours, sans effort, évidemment.
Ce soir il se fait décoré en tant que professeur de philosophie, il porte un beau costume gris et écoute les discours des proviseurs des lycées où il a enseigné et enseigne toujours. Son visage est coloré de gêne de timidité de fragilité, en représentation devant la centaine de visages qui le dévisage à la recherche de l'émotion produite par les éloges des discours qui précède le sien. A chaque phrase un aller-retour du discours à son visage, "est-il touché?". Le plus souvent il ne fait que manifester ce léger haussement de sourcils ironique, celui qui exprime son mépris le plus sincère et le plus impitoyable; il ne pardonne jamais, même dans l'euphorie de l'instant. Il ne s'est jamais senti dans une situation aussi inconfortable et tout le monde éprouve avec lui cet inconfort, tout le monde désire revenir à la vie, la vie inconsciente où le prof de philo décoré ce soir est au coeur de l'action, où il ne pense pas aux honneurs, où il enseigne jour après jour, dans le pli du quotidien, sans jamais s'arrêter pour faire ses comptes, voir où il en est de ses bonnes actions. Jamais l'idée de passer à la caisse ne lui effleure l'esprit, il sait que tout se joue et se rejoue dans l'instant, ponctuellement, et que l'on a tendance à enrober la somme d'un parcours dans un halo d'illusions volontaires, on ne parvient jamais à décrire proprement les choses, c'est toujours n'importe quoi. Aujourd'hui tout ceci lui explose à la figure, on ne parle que de lui, on fait les comptes, on retrace le parcours plein du désir d'enjoliver. On ne regarde que lui, et ça touche à l'obscène, toutes ces personnes qui sont comme dévitalisées, dépersonnalisées, parce que seulement là pour lui.
Ce soir je n'ai pas l'impression que la moindre parole puisse faire qu'il me comprenne ou m'entende et comme pour inaugurer cette incompréhension je n'ai su que lui dire "alors c'est le grand soir?" avec ce ton factice qui se sait en train de cabotiner et qui de ce fait devient distance, façon de dire "on ne pourra pas aller plus loin que cette phrase ce soir". Il est déjà ailleurs, parmi ces vrais amis qui ne perdent pas leurs moyens et qui le comprennent à demi-mot. J'ai toujours eu l'impression qu'il me toisait du haut de sa moralité moralisatrice, qu'il toisait cette façon que j'ai de me débattre devant lui, avec mes questions toutes ramenées à moi, mon amour-propre, mon souci de moi-même, tout ce qu'il a depuis longtemps dépassé et qu'il ne supporte pas de voir si bien incarné devant lui. Ses problèmes il les surmonte dans cette manière de se donner aux autres, d'inspirer l'exemple et l'idôlaterie. Ce soir encore, je ne suis là que pour mesurer la distance, le chemin à parcourir jusqu'à lui pour être comme lui, et qui ne sera jamais parcouru, je n'y arriverai jamais: je me connais jusqu'à mon avenir. Jeune garçon endimanché, qui ne sait plus très bien pourquoi il est là, cette récompense est comme l'occasion d'un vertige, du vertige du chemin parcouru, vertige qu'il ne saisit pas au vol, qu'il laisse aux autres parce qu'il se connaît et qu'il se doit de nous rappeler sans cesse dans son discours la mascarade qu'incarne cette cérémonie. En tant que professeur il s'avance masqué dans l'ordre des choses, entre les rangées de tables, et il fait tout explosé sourdement, mais une explosion comme une éclosion: une explosion lente, progressive, à l'intérieur des corps. La majorité des personnes présentes ignore tout du Monsieur Franck professeur et de ce qui se déroulait le matin dans la salle 10, du bonheur que c'était les matins avec lui, marcher vers le lycée, les idées molles comme un oreiller, les trousses sur les tables, on s'éveillait avec son cours, il enseignait volontiers à des élèves qui n'étaient rien. Et ça c'est son secret entre lui et ses élèves, les adultes doivent aller jouer ailleurs, la porte était bien fermée, c'était notre cours. Il a invité beaucoup de personnes, pour la plupart des collègues de travail, quelques anciens élèves mais peu, autrement dit ce soir je ne suis personne pour lui et je n'ai aucune idée de leur rapport intime, caché, à Monsieur Franck; et ils n'ont aucune idée du mien, de mon amour, de cet amour que ce soir je réinvestis pour de bon : je l'aimerais toute ma vie d'un amour raisonné, stable, ni délirant ni hystérique. Je ne pense pas aux autres en écoutant ses discours, c'est trop de travail, ce soir je ramène tout à moi et je n'ai que les images de tout ce que j'ai vécu à côté de lui qui me roule dans la tête, comment il m'a appris les choses les plus importantes sans jamais s'adresser à moi mais à une classe, mes cahiers bien tenus, mon amour docile, toutes les choses auxquelles je n'ai pas pensé quand je pensais à lui, toute la place qu'il prenait, tous mes manques qu'il a pointé du doigt par le seul fait d'exister. C'est assez agréable cette évidence qu'il y a à se dire que je lui dois tout, cette façon de déposer tout ce que je suis à ses pieds, sans jamais hésiter, sans se dire "non ça ça vient de moi", le plaisir qu'il y a se recueillir près d'une force concrète, sanguine, humaine, chaude.
Nous sommes autour de lui, nous l'avons connu et nous l'interrogeons du regard, cherchant dans son discours le secret de sa force, de ce qui lui donne la cohérence de sa moralité et cette façon qu'il a de s'en foutre éperdument, il ne comprend pas ce qu'on dit de lui, tous ses compliments, il n'a jamais été que lui et c'est comme si on le récompensait de l'effort d'avoir été lui-même. Ce soir a été amer, le soir du constat: il reste imperturbablement sans portes ni fenêtres, fermé sur son mystère, indifférent à tout ce que je suis. J'ai pu penser un instant approcher un semblant de vérité, penser me faufiler dans une brèche où j'avais pu le parcourir derrière son dos mais mes investigations n'ont été qu'une manière de lui tourner autour à la recherche d'une issue et c'est en fait moi que je parcourais, moi et mon imagination malade et performante.
Dès lors qu'il ouvre la bouche pour prononcer son discours c'est l'espace de la salle qui se réorganise, une nouvelle syntaxe qui se fait entendre. On est peu habitués à cette façon d'entendre raisonner les mots si intelligemment, à cette manière qu'il a de n'emprunter que son chemin dans la parole, de bout en bout de son discours c'est seulement lui qui parle, qui se parle, qui parle des choses. C'est sa pensée, c'est sa rigueur et c'est dans cette absence de toute rhétorique, de désir d'émouvoir qu'il est encore possible de m'émouvoir et qu'il réussit à me faire pleurer gentiment, docilement, sans grande raison, peut-être parce que je désirais pleurer, parce que j'avais envie de larmes et que je creusais son discours à la recherche d'une brèche où y déposer cette puissance impuissante, les larmes, qui caractérise le mode sur lequel j'existe devant lui. Sur le moment j'avais vraiment l'impression d'être au coeur de l'épilogue d'un roman intérieur, à l'extrémité de quelque chose qui allait se refermer après cette soirée. J'ai terminé abrutie sur un canapé avec mes amies, me servant de tout ce que venait nous proposer les serveurs, j'avais faim et c'était bon. Je n'arrêtais pas de penser à la fille qui avait autant cuisiner pour cette réception, ça me dérangeait de manger ses trucs délicieux sans états d'âme et de manière si gratuite, si naturelle, la nourriture devrait toujours s'adresser à un destinataire précis à qui l'on cuisine, et seulement à lui; les buffets des réceptions c'est toujours un peu immoral. Monsieur Franck est venu nous servir du champagne et m'a demandé d'incliner ma flûte en plastique.

Elliott Smith - Between the bars

dimanche 6 février 2011


“Dans la mesure même où j’ai pu m’abandonner durant plusieurs jours à l’idée a priori purement séduisante que je puis être en quelque sorte attendu, voire cherché, par un être auquel je prête tant de charmes, le fait que cette idée vient de se découvrir des bases réelles ne peut manquer de me précipiter dans un abîme de négations. De quoi suis-je capable en fin de compte et que ferai-je pour ne pas démériter d’un tel sort? [...]
Je me perds presque de vue, il me semble que j’ai été emporté à mon tour comme les figurants de la première scène. La conversation qui, tant que ma trop belle interlocutrice est demeurée assise en face de moi, glissait sans obstacle d’un sujet à l’autre, n’effleure plus maintenant que le masque des choses. Je me sens avec effroi la conduire à sombrer malgré moi dans l’artificiel.” L’amour fou - André Breton


Vous êtes passés ensemble devant la vitrine du Sephora, mais lui n’a pas vu ce qu’il y avait de marqué, peu importe, vous avez décidez de récolter les signes sans les prendre au sérieux, il était écrit “êtes vous faits l’un pour l’autre?” cela n’a aucune sorte d’importance mais vous relevez la phrase, c’était comme si la rue vous apostrophait, mais la question est mal posée, et vous poursuivez votre marche sans y répondre. On dépasse assez vite le stade publicitaire du discours amoureux même si tout nous tire vers lui, toute la manière qu’on a de penser l’amour et la manière dont les autres le pensent pour vous. Il semble que les pubs pour parfum gagnent en justesse concernant les sentiments qu’elles dépeignent, certains doivent tomber dans le piège, vous jurez que pour vous ce n’est pas le cas. Peu de domaines de l'existence échappent à la parole qui parle pour vous, l'amour est ce possible domaine de résistance par le langage où il est possible de recréer une syntaxe, donc son propre sentiment, donc sa propre relation à l'autre, et c'est cette nouveauté qui éblouit, qui aveugle, que les autres n'arrivent pas à saisir ou saisissent en l'amoindrissant, ils ne sont pas au courant de vos mots, donc ils ne sont au courant de rien. Il y a bien sûr les couples qui s'affalent dans le prêt-à-parler des magazines féminins, pub de parfum et dans cette version de l'amour si pauvre et si autiste. Un autisme à deux, comme c'était écrit dans un livre.
Réinventer la parole: il suffit de ne rien dire qui vous paraisse évident, de bannir de votre discours certaines phrases, certains mots, comme “séduction” et même “tomber amoureux”, ni voir entre vous deux quelque chose comme une lutte des sexes telle qu'elle se joue quotidiennement entre les individus, un affrontement qui pourrait avoir une fin heureuse, c'est-à-dire où les deux personnes se mouillent juste assez pour ne pas perdre leur intégrité. Très naïvement vous donnez beaucoup, sans grand espoir mais avec l'émerveillement de la facilité, la facilité qu'il y a a beaucoup consacrer à un être nouveau, pas comme vous ou alors trop comme vous. Il n'est donc pas n'importe quel homme, il est très lui-même, parce que vous le voyez lui, il a fait exploser vos grilles de lecture, et dans ces investigations vous êtes vraiment vous, même si vous ne voyez plus très clair vous concernant, car vous êtes prise dans son regard et que c'est par ce prisme que désormais vous désirez vous approcher, sauf qu'il ne dit encore rien de vous. Vous êtes autant que possible la principale créatrice de votre logorrhée amoureuse, de votre propre mythologie, de vos propres fétiches, bien sûr avec l'aide de ce qui vous nourrit, des livres que vous aimez, des films que vous chérissez, des chansons qui ont tout dit. Vous travaillez à dire ce que vous éprouvez et que personne ne dira pour vous, on ne peut pas compter sur le monde pour qu'il nous parle fidèlement, c'est nous qui devons le parler. Ce sentiment qui attend d’être parlé par vous et qui est unique, parce qu’il est unique et que si vous faites bien les choses conformément à ce qu’il est votre regard sur lui sera tout aussi unique. Attention, il n’est pas unique au sens d’exceptionnel mais simplement lui-même, en long en large et en travers, de part et d’autre de la journée, fidèle à lui-même, fidèle à son visage, son visage comme une norme à laquelle il ne contrevient jamais, il agit toujours en fonction d’elle, il ressemble à son visage. Quant à vous votre mot d’ordre c’est la prudence, la prudence c’est la forme que prend vos impulsions, elles se déguisent, s’apprivoisent, et au lieu de dire “on passe la journée ensemble?” vous proposez un café à lui et à ses amis.
Ca a d’abord commencé cet été au cinéma, vous aimez regarder les gens qui viennent au cinéma et qui seront dans votre salle, il était là et à sa seule allure, à son seul look, à son seul visage vous l’avez vu, c’est-à-dire qu’on ne voit pas tout le monde, on traverse du regard les apparences, on ne retient pas une dégaine, mais lui bizarrement si, parce qu’il est jeune et qu’il va seul au cinéma en plein été, c’est un dandy à votre taille, mais vous n’espérez absolument rien. Attention, il ne faut pas non plus tomber dans l’illusion rétrospective, vous ne vous êtes pas dit grand chose en le voyant si ce n’est quelques mots, “dandy, beau gosse, seul”, ce n’était pas plus compliqué, votre pensée n’écrit pas encore à ce moment-là. Vous ne savez comment il s’est retrouvé à côté de vous au premier rang à la séance, c’était M le Maudit avec un type qui venait parler à la fin du film, vous n’êtes pas sûre mais il vous semble qu’il vous a demandé de garder sa place le temps qu’il aille aux toilettes, et vous avez dit “bien sûr” parce que vous dites toujours “bien sûr”. Juliette était avec vous et vous n’aviez pas encore l’occasion de lui dire que ce garçon aperçu dix secondes était très bien, on tait ces choses-là de peur de paraître volage, amoureuse pour un rien, de peur de sembler négliger la personne qui est avec vous au profit d’un inconnu, bref, on ne s’intéresse pas aux garçons quand on est avec une amie, vous le savez pertinemment, vous êtes toute à Juliette et elle est toute à vous, et elle devait porter une de ces longues jupes un peu hippie, cet été avait ses sensations.
Rien ne se trame souterrainement, il ne pense pas à vous, mais quand même il y a des inconnus qui ne vous laissent pas en paix, et ça vous désole de devoir dire qu’au seul physique vous savez qui vous intéresse, mais c’est comme ça, vous êtes ce genre, votre regard glisse sur des visages et vous savez tout, c’est un fait odieux certes, mais c’est comme ça depuis toujours. On pourrait spiritualiser cette attirance honteuse en disant que ce n’est pas le physique qui vous plaît mais le visage, et son visage vous ne l’oubliez pas, c’était la tristesse, une de ses manifestations, elle était diluée dans le regard, et puis vous aimez les garçons bien bruns et naïvement échevelés, il n’avait pas encore sa barbe, ça viendra plus tard. Vous pensiez sortir en même temps que lui après le petit cours de l’historien du cinéma, mais il est parti juste avant la fin et intérieurement un mouvement s’est fait sentir, vous étiez doucement triste mais rien sur vous ne le disait, c’était un mouvement anodin et qui n’intéressait personne; vous n’aviez absolument aucun droit sur lui, vous ne pouviez rien réclamer, il n'aurait pas compris.
On ne s’explique pas ce genre de bêtises, et surtout on en parle pas, cela a quelque chose de trop hâtif, et peut-être que ça arrive bien trop souvent pour être sérieux, vous trouvez beaucoup de monde beaux, vous êtes intimidée par la plupart des gens, rien ne vous attache à eux sinon le fait que, obligée de rien à leurs égards, vous aimeriez être capable de tout pour eux parce que vous agiriez librement, parce qu’il vous semble qu’on devine tout d’une personne par sa seule présence. Il est donc sorti de la salle quelques minutes avant la fin de l’intervention, mais lorsque vous êtes sorties, vous l'avez vu en train de fumer devant le cinéma, sans raison, car il n’attendait personne et il était bientôt minuit. Il vous attendait, vous avez pensé ça, et c’est tellement honteux de le penser, de tout ramener à soi publiquement. Sur le chemin vers le métro vous parliez du film avec Juliette toujours de manière très sérieuse, comme toujours, il faut tout dire avant de se séparer car peut-être qu’on en reparlera plus. Vous descendez le boulevard Saint-Michel, vous ne pensez plus du tout à lui, ou alors vous saviez que ça passerait, vous parlez à Juliette avant qu’elle ne s’engouffre dans le métro, immobilisées devant la bouche du métro ligne 10, l’analyse était pas mal mais le mec s’embourbe dans ses références, ses détails qui n’intéressent que lui, qui ne disent rien du film ni du cinéma, vous étiez d’accord, vos jugements s’ajustent l’un à l’autre et vous finissez par avoir le même avis, il vous semble que c’est peut-être à ce moment-là que l’idée d’un blog cinéma a germé entre vous deux. Le garçon passe devant vous, elle ne le voit pas car elle est de dos, peut-être que vous avez croisé son regard, vous ne vous en souvenez pas.

Le lendemain vous retournez au cinéma à l’Action Ecoles cette fois-ci, vous ne vous souvenez plus de votre film mais vous le retrouver lui, encore assoiffé, encore prêt pour du cinéma, et vous êtes toujours avec Juliette. Vos regards se touchent, vous pensez qu’il vous reconnaît, vous le jurez sur votre propre vie. Vous portiez un trench et un foulard fleuri, peut-être que vous vous en souvenez parce qu’il vous a regardé et que vous aviez dû vous demander ce qu’il avait bien pu voir en vous voyant vous, s’il vous avait trouvé bien habillée peut-être; à travers votre tenue toujours en mémoire c’est son regard qui est mémorisé. Il allait voir un film de Capra ou de Hitchcock, mais le fait de l’écrire fait que vous n’en n’êtes plus très sûre, reste que vous aviez pensé quelque chose à propos du film qu’il allait voir, vous étiez légèrement déçue de son choix et déçue du fait que vous n’alliez pas être dans la même salle, peut-être que votre film était un John Huston? Reflets dans un oeil d’or? C’était un peu l’époque des John Huston avec Juliette, c’est fort possible. Il portait autour de son cou un appareil photo, il avançait vers le cinéma les mains dans les poches, il semblait revenir d’une promenade tranquille, confiante, sa nonchalance et sa solitude le rendaient tout-puissant, c’était une apparition fugitive mais vous vous en souvenez très bien et vous ne vous expliquez pas cette mémoire des détails concernant un inconnu, il vous semble que le désir est avant tout mémoire et que c’est ça qui assoiffe, qui dérange, l’obsession c’est ce morceau inamovible de la mémoire où tout peut y rentrer arbitrairement. Une fois dans la salle vous avez tout expliqué à Juliette, ou c’était peut-être juste devant le cinéma avant de rentrer? Ce mec était là hier au cinéma, et aujourd’hui il est avec nous encore au cinéma, c’est marrant, vous avez sûrement dit quelque chose à propos de sa beauté sur un ton évaluatif et désintéressé, du genre “il est vraiment très beau”. Des mois sont arrivés et il n’a plus jamais été question de le revoir au cinéma, ni de penser à lui, on ne pense pas longuement à quelqu’un s’il n’y a pas l’espoir de pouvoir faire autre chose que de penser à lui, on préfère oublier, le corps préfère oublier, la condition de son souvenir serait sa présence.
Vous avez débuté votre deuxième année de licence et vous vous souvenez très bien du jour, vers la fin du semestre, où votre regard d’abord passeur, flâneur, s’est fixé sur un garçon en cours avec vous et du jour où vous vous en êtes fait une sourde préoccupation, où vous vous êtes mise à l’attendre en cours, à en parler, à le fixer de dos, à construire le sentiment et ses produits dérivés. Vous le revoyez en mouvement, en train de se lever de sa chaise. Il portait du rose pâle et du marron, et vous vous êtes dit qu’il était bien beau, c’est-à-dire bien pour vous, parfait pour vous, son visage se mariant de façon évidente avec le votre, vous faisiez déjà couple et il fallait le lui expliquer. Il avait une bonne tête mais il entrait encore doucement dans la catégorie des présences fantomatiques qui sont en cours avec vous et à qui vous n’accordez pas une once d’intelligence : son physique lui échappait, il était beau sans lui, c’était comme une anomalie, son visage ne parlait pas pour lui, son visage ne le suivait pas, vous ne pouviez pas croire qu’il était son visage. Ca reste incroyable de se dire ça, d’accorder si peu d’humanité à ce sur quoi vous n’avez aucune emprise, c’est peut-être la condition d’un rapport un tant soit peu apaisé avec le monde et ses habitants, une façon de se prémunir de “coups de foudre” intempestifs. Vous avez appris à ne pas voir des humains partout, sinon ce serait trop compliqué, vous seriez paralysée. Tout était dans votre tête, rien n’était encore sérieux, vous savez que les choses deviennent sérieuses lorsqu’elles sont communiquées, ne pas l’exprimer c’est la faire taire, l’exprimer c’est répartir un peu de son poids, de son sérieux, entre tous vos amis: une fois réparti il est difficile de réclamer le sérieux disséminé pour le détruire, les gens y croient pour vous. Parfois exprimer n’est pas résoudre, c’est plutôt même l’inauguration des problèmes. Juliette a su, Thomas a su, vous vous souvenez parfaitement de la discussion, vous cherchiez à coller au plus près de votre sentiment, qui n’avait aucune justification raisonnable, vous vouliez vous expliquer et vous avez dit “je trouve qu’il a un physique moral”, et c’était comme si la formule disait tout, comme si vous pouviez vous cacher derrière pour tout expliquer : son visage le dévisage, son visage dit tout, son visage c’est lui, intempestivement, tout y est manifesté et ça vous attire, et plus vous en parlez et plus vous êtes emballée, plus vous le répétez et plus c’est vrai et plus vous croyez en votre désir mais vous n’êtes pas dupe des artifices usés pour y parvenir, des tours et des détours du langage. C’était aussi le moment d’une discussion sur le fait qu’il est impossible d’aborder une personne sans prétexte valable, autant le garçon peut s’y aventurer, agir selon son désir, autant la fille n’a aucun droit, elle peut bien sûr essayer, tout est finalement possible, tout est très possible, mais dans les faits c’est absolument proscrit, déplacé, mal vu, on peut ne pas tenir compte des jugements mais ce genre de détails comptent, cela compte de faire bonne impression. Donc une fille doit attendre et vous n’avez jamais trouvé aucun prétexte pour lui parler. Vous ne connaissiez pas encore son nom, vous en avez imaginé quelques uns dont le vrai, c’était même votre dernière proposition, vous aviez trouvé.
Il semble que votre cerveau préparait ce coup depuis longtemps, la mémoire travaillait à vous remémorer l’impossible, elle tentait de lier ce qui était injoignable : un visage présent, collé au fond de vos yeux, et un souvenir anodin de votre été, le pont fait entre le garçon de cet été et celui de cet hiver. Qu’est-ce qu’on pourrait dire à propos du dandy de cet été, qu’est-ce qu’il pouvait bien rester? Franchement rien, sinon l’appareil photo autour du cou, le vague effet qu’avait produit sur vous son visage, l’effet donc, mais pas son visage à proprement parler, au mieux une aquarelle de son visage, un flou liquide, et un important air de famille avec ce N. qui était avec vous en cours. Rien ne pouvait confirmer cela, c’était une intuition comme un caprice, des retrouvailles à sens unique, vous le retrouviez sans qu’il vous retrouve, et c’était peut-être faux, mais du visage du premier c’était un air qui vous restait, et de ce deuxième c’était cet air que vous retrouviez. Qu’est-ce que l’air d’une personne? Son masque spirituel, le parfum de son visage au sens où le parfum est l’essence d’une chose, l’essence de vanille rend toute entière présente la vanille, l’air d’une personne c’est ce qu’il reste de sa présence quand elle est absente, la présence de son absence, ça n’appartient qu’à elle, c’est unique, et en même temps ça n’appartient qu’à vous, c’est votre construction, vous entremêlez ça de sentiments, de choses à vous, qui viennent de votre sac, c’est une arréalité, une réalité de l’air, car l’air a une réalité, vous avez appris ce mot récemment dans un livre. Il n’y avait plus qu’à lui demander si c’était bien lui ce soir-là au cinéma, mais à vos yeux ça ne suffisait pas à faire prétexte.