dimanche 13 mars 2011

Il y a la lourdeur rigide des pages inexplorées du livre que je tiens entre les mains, dans l'imperceptible espace qui sépare une page d'une autre je peux entendre comme une promesse de langage et de compréhension. Le bruit transparent d'une page qui se tourne, qui s'aplatit au son d'un battement d'aile de papier, et la tablette de mon bureau qui craque sous le poids de mes avant-bras au bout desquels se trouvent des mains studieuses, plus studieuses et affairées que mon regard qui semble avoir déplacer sa précision et son intelligence aux bouts de mes doigts gonflés de sang, vaguement moelleux et très alertes. L'autre jour je pensais à la grande précision et agilité des doigts et dont la caresse en figure l'un des moments de son intelligence en acte. Les mains sont le dernier espoir: même chez quelqu'un de tout à fait abruti on est contents de pouvoir quand même trouver une lueur d'humanité dans l'agilité évidente, commune à tous et également partagée, de ses mains. On dirait que les mains se désolidarisent du visage pour en créer un autre. Les mains ont leur visage propre et c'est pour cela qu'elles peuvent émouvoir, elles sont, comme le visage, trop intelligentes pour le reste du corps, comme une heureuse excroissance. On peut ne pas supporter le visage d'une personne mais on pourra toujours supporter des mains, elles appartiennent en grande partie ( environ 70%) à l'humanité, à ce qui rend la personne commune aux autres, plutôt qu'à l'individu lui-même et à ce qui le singularise.
La main gauche est toute pliée sur son stylo, penchée sur la page dans ce geste tendue propre au gaucher et qui a tout d'anti-naturel; les droitiers aiment à nous surprendre dans l'intimité de l'écriture (en fait ils ne font que nous ennuyer) en s'exclamant "t'es gaucher!?", nous évoquant la nostalgie du silence intelligent où gauchers et droitiers vivaient encore égaux. Dans ce moment de travail conscient de lui-même je me suis sentie en exacte adéquation avec mon environnement dans toute sa matérialité, dans tous ses petits bruissements fonctionnels, dans cette page qui ferme l'espace sur elle, ce bureau qui craque, la petite tasse de café qui a ce je ne sais quoi de docile et de malicieux, et ces livres posés à côté de moi, ce ticket de cinéma, ce stylo, ce mouchoir, ce disque sans boîtier, ce chapeau de laine, ces objets travaillés et qui sont à moi maintenant sans qu'à aucun moment je ne me sois dit "ceci est à moi"; on ne se le dit que lorsque l'on prête ou que l'on se fait voler. Cela me fait penser à une chose: puisque dans certains amours la peur du vol est certainement constante, il y a parfois cette obligation d'être au clair concernant ce rapport de possession, de penser intimement que cette personne est à vous tout en lui assurant le contraire, puisque la logique monstrueusement égoïste est incompréhensible aux yeux de la logique civilisée du couple mieux vaut donc taire ce que nous avons de plus précieux en nous, cet égoïsme énergique et fatigant, cette volonté de tirer vers soi la peau de l'autre, de la couvrir et de se couvrir avec dans un même mouvement.
On ne saurait remonter à la cause précise de ce désordre dans ma chambre puisque je n'en suis pas tout à fait responsable, ce sont les objets qui s'expriment: à travers ma négligence ce sont les objets qui m'ordonnent de les poser ici plutôt que là. Dans ce moment de travail donc, il m'a semblé que la lourde et rassurante matérialité des objets, leur naïf agencement, me faisaient accéder à une joie toute spirituelle, toute intérieure, à la calme certitude d'être bien là, parmi eux, dans un quotidien sans enjeux ni prétention, ce présent qui a pour arrière-pensées rien d'autre que le présent lui-même, et ce n'était pas moi qui confirmait la présence des choses mais elles qui, posées là où elles désiraient être posées, acquiesçaient sereinement à ma vue.

dimanche 6 mars 2011

Une chambre en ville


"[...]Tout à l'opposé de la connaissance qui est suppression de l'altérité, l'altérité et la dualité ne disparaissent pas dans la relation amoureuse. L'idée d'un amour qui serait confusion entre deux êtres est une fausse idée romantique. Le pathétique de la relation érotique, c'est le fait d'être deux, et que l'autre y est absolument autre.

Ph. N. - Ce serait le ne-pas-connaître-autrui qui ferait la relation?

E.L. - Le ne-pas-connaître n'est pas à comprendre ici comme une
privation de la connaissance. L'imprévisibilité n'est la forme de l'altérité que relativement à la connaissance. Pour celle-ci, l'autre, c'est essentiellement, ce qui est prévisible. Mais l'altérité, dans l'éros, n'est pas synonyme d'imprévisibilité. Ce n'est pas comme un raté du savoir que l'amour est amour."
Ethique et Infini - Emmanuel Levinas

Il a air renfrogné de l'enfant, toujours à consoler, toujours à contenter, toujours fatigué par ces activités d'adulte qui lui échappent, dont il ne veut pas. Toujours absent, toujours ailleurs, jamais là. Son visage a le ton du chagrin, et il est inconsolable, souvent dissipé, agité comme un enfant, il joue avec les glaçons de mon coca light, il m'en met un dans la manche de mon pull, il glisse sur les rampes des escaliers et des escalators, il saute par dessus les bancs, il dessine le contour de mes veines au stylo feutre, il jette ses déchets dans les sac des filles, il me tend un livre puis l'éloigne dès que je veux le prendre, il fait ça plusieurs fois, il fait des grimaces, il me colore les joues avec la framboise d'une tarte, il enfile ses rollers, il a un paquet de bonbons dans ses poches, il m'en offre un Gare Montparnasse à un stand Haribo, il pousse les portes avec ses pieds, il aime que je lui brosse les cheveux, il a gardé la dépêche d'un journal qui parlait des baleines, à la bibliothèque il parcoure un atlas, ce livre trop grand pour ses bras, il regarde les fleuves, me lit à voix haute des informations sur le soleil (je fais mine de m'effondrer morte sur ma table pour lui faire comprendre que ces histoires de soleil m'ennuient), il prend plaisir à ce petit savoir concret, celui que les enfants curieux apprécient, les propriétés spectaculaires des animaux, le soleil gigantesque "imagine une pièce plus grande que la France, et que l'Europe, et que le monde", il aime que je lui fasse la lecture, il dit que même en faisant de la philosophie on ne vit toujours pas bien et qu'on ne peut pas travailler si on a des problèmes.

L'autre fois je l'ai senti capable d'une grande faculté d'immobilité, cette façon qu'il avait de rester assis au bord du lit sans rien faire, stupéfié par sa puissance d'agir que lui évoquait le fait de seulement s'asseoir au bord du lit pour faire commencer une journée, mais sans vouloir se lever, comme s'il hésitait à commencer tout de suite. Sonné par sa liberté, stupéfié par le monde dans lequel il désire faire beaucoup de choses. Désireux de travailler, studieux en puissance, en pensée, plein de bonne volonté et lucide quant à cette idée qu'il faut travailler beaucoup pour y arriver mais n'ayant pas encore tout à fait l'intelligence de l'action, celle qui se décide à lâcher le discours pour l'action. En pensée on dirait que tu as tout été et cela t'a fatigué, depuis tu vis sur cette contrariété insurmontable, cet écart entre tes projets et ta vie. Cette immobilité dans ta chambre en ville, ta chambre qui donne sur cette rue pleine de lumières et de bruit, c'est aussi ta sagesse, ta dernière résistance.
Quelle idée de sortir de cette chambre, on aurait très bien pu y rester jusqu'à 18h, à deux je nous sentais capables de caresser le néant, l'affaissement, la pointe extrême de la paresse, je nous sentais dotés d'une force dangereuse, je me réglais sur ta façon de faire, tu restais allongé ça voulait dire que c'était la chose à faire. Mais on peut difficilement nier cette pression qui s'abat sur nous, doucement le monde nous ordonne de nous lever, de faire quelque chose. On ne désobéit pas comme ça à l'ordre des choses, il nous héberge et nous lui devons un semblant d'activité, ne serait-ce que se brosser les dents et faire du café. Combien de jours on aurait tenu dans cette chambre si je n'avais pas dû partir? A nos âges si sérieux paresser c'est mourir, moi je me sentais proche de l'illégalité, on se cache pour dormir. J'ai eu un mouvement déterminé, j'ai préparé les bols de céréales, j'ai dit "bon", celui qui annonce la rupture, le mouvement, je me suis habillée comme une grande loin de chez elle et qui sait s'occuper d'elle, pliée sur mon corps, travaillant à le vêtir, à l'arranger, la frange comme ça, l'eau sur le visage, la crème sur le visage, les affaires rangées, docile, obéissant à l'horizon affairé, au film qui dehors à déjà commencer et dans lequel on entre à pas feutrés.

J'y pense et c'est au fond toujours comme ça, il y a eu la surprise de te penser comme un jeune homme fort, un peu blasé, sachant quoi faire, je t'ai cueilli dans ta force, je t'ai pensé invulnérable parce que tu étais étranger et que c'est ma faiblesse qui voulait te parler. Je commence par avoir l'intelligence de ta personne, tu m'es devenu intelligible, je comprends peu à peu la cohérence qui est la tienne, celle de tes attitudes et de tes paroles. A force de te côtoyer tu me deviens non prévisible mais familier : je te reconnais sans te prévoir, ce que tu t'apprêtes à faire je vois bien que c'est toi, je te reconnais bien là. Maintenant j'ai percé un peu plus loin que la façade que tu offres aux autres, je te devine plus que je ne te connais, et je te devine dans tes faiblesses, je ne cherche plus ce qui te rend trop grand pour moi mais je cherche ce qui te rend à ma taille. On a largement dépassé la pudeur craintive des premiers instants, celle qui consiste en la peur de dévoiler par saccades notre profonde banalité: on mange, on dort, on travaille, on aime le cinéma, on a des idées restreintes sur les choses, on pense à soi tout le temps, bref on pourrait finir par être dégoûté de tout ce qu'implique le fait d'être quelqu'un, d'être un étudiant à Paris, cette fatigante répétition des modes de vie et qui semble ne receler aucun secret d'ordre spirituel. La séduction est malhonnête mais elle n'est que l'enfance du rapport à l'autre; le premier moment vite dépassé, la complicité apaisée, non dévoratrice, comme deuxième moment n'est pas à redouter.
Ces rendez-vous qui se contredisent dans les intentions: nous rêvons de toujours nous voir sous le jour de la nouveauté sans cesse recommencée, toujours surpris par le mystère de l'autre, son opaque manière d'être, sa façon de vivre sans avoir besoin de nous, d'une présence toujours sur le départ, et à la fois se voir si souvent, se parler autant, nous mènera nécessairement à dissiper et surmonter le mystère. Tu deviendras cette présence qui a été plus forte que les autres, ce corps qui contrastait, et qui désormais vient se fondre parmi les autres. Tu avais une taille affective que je te conférais et qui te rendait géant, plus coloré que n'importe qui, tu finiras bien par la perdre, car au fond nous ne cherchons qu'à épuiser l'autre, qu'à lui sucer le sang pour enfin se retirer en pensant qu'on peut en finir avec une personne.
J'ai fermé la porte sur ton petit studio, tu étais en chemise rose et jogging adidas, Lévinas ouvert entre tes mains par dessus la couverture, tu avais ce petit air d'enfant méticuleux en train de lire qui se foutait totalement que je m'en aille, air qui finissait de réchauffer toute la pièce, parmi tes choses à toi, dans cette vie personnelle, fermée sur elle-même, que j'ai le droit d'épier en silence. Ton studio est une poche chaude et mordorée, un désordre qui est non pas le fruit de ta négligence mais les traces comme irréversible de tes gestes, l'histoire de tes gestes, cette manière d'être et de faire quand tu te dérobes à la société, aux regards des autres. Au fond nous ne sommes sûrs de rien et cela peut être fatigant à la longue, mais à ce moment précis il était certain que ce studio te protégeait.

vendredi 4 mars 2011

Mourir à 17 heures



Dix sept heures, on a atteint depuis longtemps (généralement cela commence vers 14 heures) ce point où la journée n'avance plus, ce point où elle divague. On ne saurait dire comment se déroule le temps l'après-midi, il fait peut-être des sortes de demi-tours, ou alors ce serait une sorte d'imperceptible camaïeu dont on ne verrait pas la subtile différence entre deux tons, entre 15 heures et 16 heures, et l'on pourrait penser qu'à l'extérieur, l'après-midi, il ne se passe rien en dehors d'une vieille dame qui se dirige vers la Poste, de cette vendeuse dans son magasin, avenante en puissance, portant déjà aux bords des lèvres son "Bonjour Madame", parmi des pulls qui ne demandent qu'à être habités et qui même sur un cintre évoque quelque chose qui ressemble à l'humain, une semi-présence, une femme qui arrive. Ou encore cette femme au bras de son mari qui porte un sac Eres et se trouve dès lors presque nue devant nous, du fait qu'elle suggère la présence de son corps uniquement en tenant le sac d'un magasin de lingerie.
Mais peut-être que ce qui se passe quand rien ne se passe, c'est déjà beaucoup, c'est déjà beau, ce ne sont pas des crimes, des attentats, des bagarres et toutes ces bêtises, mais c'est la paix dans le monde, l'indifférence organisée mais joviale qui se déplie, se réinvente sous nos yeux.
A 17 heures tout devrait être prévisible, les êtres humains sont rangés dans des lieux, dans des bureaux, des activités, des salles, des commerces, des hôpitaux, des idées, l'imagination n'est pas débordée et mourir à 17 heures serait trop anecdotique, ce serait même ne pas vraiment mourir, on aurait droit à une deuxième chance pour mieux mourir, plutôt vers 20 heures.
Depuis le bus 91 je scrute la rue de Rennes, je scrute les silhouettes à travers les vitres des magasins de chaussures, cherchant à savoir qui peut bien y être à une heure pareille, un jeudi, début mars, 2011, avec tout le poids des siècles passés que semble charrier avec lui n'importe quel geste aperçu depuis la fatigue. J'ai l'impression qu'on ne peut rien désirer à cette heure, rien désirer, rien dire, rien acheter. Il n'y a pour moi plus de projets, plus d'enjeux, plus d'urgence, les choses dites importantes, les vies personnelles sont aperçues sous leur jour véritable, cette lumière abricot, naïve et généreuse, les éclaire et les désarme, les ridiculise affectueusement. Tous les interstices sont éclairés, il n'y a pas d'angle mort de la pensée ou de la rue, on se sent précisément tous dans le même bateau. Tout est là, très clair, et rien ne fait plus peur puisque le grave n'existe plus; les soucis pratiques sont au même niveau que les soucis existentiels, tout redevient humain, envisageable, puisque tout reprend taille et forme humaines, tout est à la mesure de l'homme quotidien, de l'homme debout sur le trottoir, épais et vivant sur le trottoir.
Pour se trouver dans une boutique de chaussures, jeudi, à cette heure-ci, alors qu'il ne fait pas encore beau pour avoir idée d'aller acheter des chaussures d'été, il faut être en mesure de fournir un prétexte béton, mais à qui? Il faudrait inventer une police des prétextes pour nous éviter ce genre de pensée dérangeante, déstabilisante qui consiste à se demander pourquoi une femme a envie de chaussures maintenant, pourquoi elle n'attend pas que ça passe comme moi, sans rien faire sinon prendre un bus; il y en a plein et ils voyagent partout. C'est si peu de choses cette femme, mais par son geste c'est sa vie qu'elle dévoile, sa coquetterie, sa féminité, son amour de soi, le fait qu'elle ait du temps libre et tout ce que l'imagination fatiguée peut recomposer. Les gens sont libres, ils sont et font ce qu'ils veulent, imperturbablement, malgré le vertige que cela peut occasionner chez qui s'arrête pour les regarder et les comprendre.
Rue de Rennes, ces dégaines que je n'arrivais pas, pour une fois, à faire seulement passer pour des passants, des figurants. Ce qu'on sait c'est que le figurant vaut moins que l'acteur principal, il est moins payé, moins bien traité et se sait figurant, mais celui que j'appelle passant vaut précisément autant que moi et ne se sait pas passant. Il est lui-même, le corps dans sa vie, tout à son point de vue, et c'est ce décalage entre ce que je suis, et à quel point je compte à mes yeux, et à quel point j'aurais tendance à dire que ce passant ne compte pas, qui me saisit depuis mon coin de bus. A ses yeux il est tout, il est tout de la même manière que je suis tout pour moi, le passant n'a jamais été un passant. Le passant était pratique jusque là, c'était celui qui entrait et sortait du cadre, or personne ne sort ou n'entre dans le cadre, il n'y a pas de cadre, et finalement, c'est bête mais tout compte et du même coup, pour que tout compte il faut que je ne compte plus. Pendant que le monde compte je me dilue dans les objets, les gens, les transports, les tickets de métro, les séances de cinéma en plein après-midi, les discussions, les vêtements, les bijoux, les chéquiers, les distributeurs de billets, les sacs et leur contenu, les vitrines, les objets entassés dans le ventre des appartements, les objets qui ne se vendront pas dans les magasins, je suis avec ce léger tintement de clé à travers le cuir du sac de cette femme, je suis avec le bruissement plaintif du papier journal que personne n'écoute jamais, ce bruit déjà parasite, je suis avec le verre de soda posé sur un guéridon dans un coin de la ville, le verre de soda auquel s'accroche la fille timide devant ce garçon, le verre qui est tout pour sa main et qui n'est rien pour la ville. Tout ne peut pas compter en même temps, ce serait insoutenable, on serait tous en larmes dans les rues, mais cette joie évidente, ce sourire dans le ventre, l'oeil qui s'humidifie gratuitement, il y a un moment où je ne peux pas le nier et où je me rends disponible, où j'ai l'impression que c'est le signe d'une clarté, d'une lucidité spéciale, mystique mais sans chichis et qui se dérobe bientôt à moi, qui va retomber comme toute euphorie secrète retombe toujours, à ce moment là, dans ce coin de siège qui est un coin de bus, de rue, de ville, de monde, à ce moment là je crois bien que presque tout a compté.

lundi 14 février 2011




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Je pensais en avoir fini avec Monsieur Franck mais renoncer n'est pas une façon d'en finir avec quoique ce soit, renoncer c'est user de la voix active pour parler d'une chose qui se fait sans nous, d'une chose qui s'éloigne de nous. J'ai transformé cet échec (je cherchais la réciprocité, je voulais qu'il me reconnaisse, qu'il m'aime) en quelque chose qui ressemble à une victoire : je me suis détachée de lui non par lassitude mais par oubli, parce que la vie avance, on avance pour survivre proprement et on se perd loin des choses qu'on aimerait près de soi. C'est la vie qui vous sort de votre pulsion première de repli, d'immobilisation, cette façon d'être en suspens auprès des choses et des rêveries que vous aimez, ce n'est pas tenable. Vous devez sans cesse vous relancer dans le monde et tout rejouer, infatigablement, et en délaissant de jour en jour un peu de vos idées préférées, de vos souvenirs, de vos principes, de vos valeurs, par petits morceaux, jusqu'à la transformation, guéri d'une version de soi-même, malade d'une version neuve.
Depuis que je le connais, Monsieur Franck a toujours été mon principe, la norme contre ou avec laquelle il fallait me poser dans la vie. J'ai longtemps agi de sorte à ce qu'il soit fier de moi, non pas qu'il était au fait de ce que je faisais, il suffisait que je sache qu'à ce moment précis il le saurait pour être satisfaite de moi-même. Et peut-être que ça a été un soulagement incroyable ce détachement possible, le fait de se rendre compte qu'il ne comptait presque plus, qu'il ne me manquait plus, qu'il ne manquerait plus parce qu'il m'a eu à l'usure et que j'ai presque approché une forme d'oubli. Je l'ai oublié et en oubliant j'ai trahi, car je pensais que dans tout le fatras des choses qu'on pense pouvoir ne jamais oublier et que l'on oublie subsistait l'espoir qu'il soit le vrai et l'unique inoubliable. Ne pas oublier c'est rester fidèle, c'est soutenir une croyance encore et toujours, sans effort, évidemment.
Ce soir il se fait décoré en tant que professeur de philosophie, il porte un beau costume gris et écoute les discours des proviseurs des lycées où il a enseigné et enseigne toujours. Son visage est coloré de gêne de timidité de fragilité, en représentation devant la centaine de visages qui le dévisage à la recherche de l'émotion produite par les éloges des discours qui précède le sien. A chaque phrase un aller-retour du discours à son visage, "est-il touché?". Le plus souvent il ne fait que manifester ce léger haussement de sourcils ironique, celui qui exprime son mépris le plus sincère et le plus impitoyable; il ne pardonne jamais, même dans l'euphorie de l'instant. Il ne s'est jamais senti dans une situation aussi inconfortable et tout le monde éprouve avec lui cet inconfort, tout le monde désire revenir à la vie, la vie inconsciente où le prof de philo décoré ce soir est au coeur de l'action, où il ne pense pas aux honneurs, où il enseigne jour après jour, dans le pli du quotidien, sans jamais s'arrêter pour faire ses comptes, voir où il en est de ses bonnes actions. Jamais l'idée de passer à la caisse ne lui effleure l'esprit, il sait que tout se joue et se rejoue dans l'instant, ponctuellement, et que l'on a tendance à enrober la somme d'un parcours dans un halo d'illusions volontaires, on ne parvient jamais à décrire proprement les choses, c'est toujours n'importe quoi. Aujourd'hui tout ceci lui explose à la figure, on ne parle que de lui, on fait les comptes, on retrace le parcours plein du désir d'enjoliver. On ne regarde que lui, et ça touche à l'obscène, toutes ces personnes qui sont comme dévitalisées, dépersonnalisées, parce que seulement là pour lui.
Ce soir je n'ai pas l'impression que la moindre parole puisse faire qu'il me comprenne ou m'entende et comme pour inaugurer cette incompréhension je n'ai su que lui dire "alors c'est le grand soir?" avec ce ton factice qui se sait en train de cabotiner et qui de ce fait devient distance, façon de dire "on ne pourra pas aller plus loin que cette phrase ce soir". Il est déjà ailleurs, parmi ces vrais amis qui ne perdent pas leurs moyens et qui le comprennent à demi-mot. J'ai toujours eu l'impression qu'il me toisait du haut de sa moralité moralisatrice, qu'il toisait cette façon que j'ai de me débattre devant lui, avec mes questions toutes ramenées à moi, mon amour-propre, mon souci de moi-même, tout ce qu'il a depuis longtemps dépassé et qu'il ne supporte pas de voir si bien incarné devant lui. Ses problèmes il les surmonte dans cette manière de se donner aux autres, d'inspirer l'exemple et l'idôlaterie. Ce soir encore, je ne suis là que pour mesurer la distance, le chemin à parcourir jusqu'à lui pour être comme lui, et qui ne sera jamais parcouru, je n'y arriverai jamais: je me connais jusqu'à mon avenir. Jeune garçon endimanché, qui ne sait plus très bien pourquoi il est là, cette récompense est comme l'occasion d'un vertige, du vertige du chemin parcouru, vertige qu'il ne saisit pas au vol, qu'il laisse aux autres parce qu'il se connaît et qu'il se doit de nous rappeler sans cesse dans son discours la mascarade qu'incarne cette cérémonie. En tant que professeur il s'avance masqué dans l'ordre des choses, entre les rangées de tables, et il fait tout explosé sourdement, mais une explosion comme une éclosion: une explosion lente, progressive, à l'intérieur des corps. La majorité des personnes présentes ignore tout du Monsieur Franck professeur et de ce qui se déroulait le matin dans la salle 10, du bonheur que c'était les matins avec lui, marcher vers le lycée, les idées molles comme un oreiller, les trousses sur les tables, on s'éveillait avec son cours, il enseignait volontiers à des élèves qui n'étaient rien. Et ça c'est son secret entre lui et ses élèves, les adultes doivent aller jouer ailleurs, la porte était bien fermée, c'était notre cours. Il a invité beaucoup de personnes, pour la plupart des collègues de travail, quelques anciens élèves mais peu, autrement dit ce soir je ne suis personne pour lui et je n'ai aucune idée de leur rapport intime, caché, à Monsieur Franck; et ils n'ont aucune idée du mien, de mon amour, de cet amour que ce soir je réinvestis pour de bon : je l'aimerais toute ma vie d'un amour raisonné, stable, ni délirant ni hystérique. Je ne pense pas aux autres en écoutant ses discours, c'est trop de travail, ce soir je ramène tout à moi et je n'ai que les images de tout ce que j'ai vécu à côté de lui qui me roule dans la tête, comment il m'a appris les choses les plus importantes sans jamais s'adresser à moi mais à une classe, mes cahiers bien tenus, mon amour docile, toutes les choses auxquelles je n'ai pas pensé quand je pensais à lui, toute la place qu'il prenait, tous mes manques qu'il a pointé du doigt par le seul fait d'exister. C'est assez agréable cette évidence qu'il y a à se dire que je lui dois tout, cette façon de déposer tout ce que je suis à ses pieds, sans jamais hésiter, sans se dire "non ça ça vient de moi", le plaisir qu'il y a se recueillir près d'une force concrète, sanguine, humaine, chaude.
Nous sommes autour de lui, nous l'avons connu et nous l'interrogeons du regard, cherchant dans son discours le secret de sa force, de ce qui lui donne la cohérence de sa moralité et cette façon qu'il a de s'en foutre éperdument, il ne comprend pas ce qu'on dit de lui, tous ses compliments, il n'a jamais été que lui et c'est comme si on le récompensait de l'effort d'avoir été lui-même. Ce soir a été amer, le soir du constat: il reste imperturbablement sans portes ni fenêtres, fermé sur son mystère, indifférent à tout ce que je suis. J'ai pu penser un instant approcher un semblant de vérité, penser me faufiler dans une brèche où j'avais pu le parcourir derrière son dos mais mes investigations n'ont été qu'une manière de lui tourner autour à la recherche d'une issue et c'est en fait moi que je parcourais, moi et mon imagination malade et performante.
Dès lors qu'il ouvre la bouche pour prononcer son discours c'est l'espace de la salle qui se réorganise, une nouvelle syntaxe qui se fait entendre. On est peu habitués à cette façon d'entendre raisonner les mots si intelligemment, à cette manière qu'il a de n'emprunter que son chemin dans la parole, de bout en bout de son discours c'est seulement lui qui parle, qui se parle, qui parle des choses. C'est sa pensée, c'est sa rigueur et c'est dans cette absence de toute rhétorique, de désir d'émouvoir qu'il est encore possible de m'émouvoir et qu'il réussit à me faire pleurer gentiment, docilement, sans grande raison, peut-être parce que je désirais pleurer, parce que j'avais envie de larmes et que je creusais son discours à la recherche d'une brèche où y déposer cette puissance impuissante, les larmes, qui caractérise le mode sur lequel j'existe devant lui. Sur le moment j'avais vraiment l'impression d'être au coeur de l'épilogue d'un roman intérieur, à l'extrémité de quelque chose qui allait se refermer après cette soirée. J'ai terminé abrutie sur un canapé avec mes amies, me servant de tout ce que venait nous proposer les serveurs, j'avais faim et c'était bon. Je n'arrêtais pas de penser à la fille qui avait autant cuisiner pour cette réception, ça me dérangeait de manger ses trucs délicieux sans états d'âme et de manière si gratuite, si naturelle, la nourriture devrait toujours s'adresser à un destinataire précis à qui l'on cuisine, et seulement à lui; les buffets des réceptions c'est toujours un peu immoral. Monsieur Franck est venu nous servir du champagne et m'a demandé d'incliner ma flûte en plastique.

Elliott Smith - Between the bars

dimanche 6 février 2011


“Dans la mesure même où j’ai pu m’abandonner durant plusieurs jours à l’idée a priori purement séduisante que je puis être en quelque sorte attendu, voire cherché, par un être auquel je prête tant de charmes, le fait que cette idée vient de se découvrir des bases réelles ne peut manquer de me précipiter dans un abîme de négations. De quoi suis-je capable en fin de compte et que ferai-je pour ne pas démériter d’un tel sort? [...]
Je me perds presque de vue, il me semble que j’ai été emporté à mon tour comme les figurants de la première scène. La conversation qui, tant que ma trop belle interlocutrice est demeurée assise en face de moi, glissait sans obstacle d’un sujet à l’autre, n’effleure plus maintenant que le masque des choses. Je me sens avec effroi la conduire à sombrer malgré moi dans l’artificiel.” L’amour fou - André Breton


Vous êtes passés ensemble devant la vitrine du Sephora, mais lui n’a pas vu ce qu’il y avait de marqué, peu importe, vous avez décidez de récolter les signes sans les prendre au sérieux, il était écrit “êtes vous faits l’un pour l’autre?” cela n’a aucune sorte d’importance mais vous relevez la phrase, c’était comme si la rue vous apostrophait, mais la question est mal posée, et vous poursuivez votre marche sans y répondre. On dépasse assez vite le stade publicitaire du discours amoureux même si tout nous tire vers lui, toute la manière qu’on a de penser l’amour et la manière dont les autres le pensent pour vous. Il semble que les pubs pour parfum gagnent en justesse concernant les sentiments qu’elles dépeignent, certains doivent tomber dans le piège, vous jurez que pour vous ce n’est pas le cas. Peu de domaines de l'existence échappent à la parole qui parle pour vous, l'amour est ce possible domaine de résistance par le langage où il est possible de recréer une syntaxe, donc son propre sentiment, donc sa propre relation à l'autre, et c'est cette nouveauté qui éblouit, qui aveugle, que les autres n'arrivent pas à saisir ou saisissent en l'amoindrissant, ils ne sont pas au courant de vos mots, donc ils ne sont au courant de rien. Il y a bien sûr les couples qui s'affalent dans le prêt-à-parler des magazines féminins, pub de parfum et dans cette version de l'amour si pauvre et si autiste. Un autisme à deux, comme c'était écrit dans un livre.
Réinventer la parole: il suffit de ne rien dire qui vous paraisse évident, de bannir de votre discours certaines phrases, certains mots, comme “séduction” et même “tomber amoureux”, ni voir entre vous deux quelque chose comme une lutte des sexes telle qu'elle se joue quotidiennement entre les individus, un affrontement qui pourrait avoir une fin heureuse, c'est-à-dire où les deux personnes se mouillent juste assez pour ne pas perdre leur intégrité. Très naïvement vous donnez beaucoup, sans grand espoir mais avec l'émerveillement de la facilité, la facilité qu'il y a a beaucoup consacrer à un être nouveau, pas comme vous ou alors trop comme vous. Il n'est donc pas n'importe quel homme, il est très lui-même, parce que vous le voyez lui, il a fait exploser vos grilles de lecture, et dans ces investigations vous êtes vraiment vous, même si vous ne voyez plus très clair vous concernant, car vous êtes prise dans son regard et que c'est par ce prisme que désormais vous désirez vous approcher, sauf qu'il ne dit encore rien de vous. Vous êtes autant que possible la principale créatrice de votre logorrhée amoureuse, de votre propre mythologie, de vos propres fétiches, bien sûr avec l'aide de ce qui vous nourrit, des livres que vous aimez, des films que vous chérissez, des chansons qui ont tout dit. Vous travaillez à dire ce que vous éprouvez et que personne ne dira pour vous, on ne peut pas compter sur le monde pour qu'il nous parle fidèlement, c'est nous qui devons le parler. Ce sentiment qui attend d’être parlé par vous et qui est unique, parce qu’il est unique et que si vous faites bien les choses conformément à ce qu’il est votre regard sur lui sera tout aussi unique. Attention, il n’est pas unique au sens d’exceptionnel mais simplement lui-même, en long en large et en travers, de part et d’autre de la journée, fidèle à lui-même, fidèle à son visage, son visage comme une norme à laquelle il ne contrevient jamais, il agit toujours en fonction d’elle, il ressemble à son visage. Quant à vous votre mot d’ordre c’est la prudence, la prudence c’est la forme que prend vos impulsions, elles se déguisent, s’apprivoisent, et au lieu de dire “on passe la journée ensemble?” vous proposez un café à lui et à ses amis.
Ca a d’abord commencé cet été au cinéma, vous aimez regarder les gens qui viennent au cinéma et qui seront dans votre salle, il était là et à sa seule allure, à son seul look, à son seul visage vous l’avez vu, c’est-à-dire qu’on ne voit pas tout le monde, on traverse du regard les apparences, on ne retient pas une dégaine, mais lui bizarrement si, parce qu’il est jeune et qu’il va seul au cinéma en plein été, c’est un dandy à votre taille, mais vous n’espérez absolument rien. Attention, il ne faut pas non plus tomber dans l’illusion rétrospective, vous ne vous êtes pas dit grand chose en le voyant si ce n’est quelques mots, “dandy, beau gosse, seul”, ce n’était pas plus compliqué, votre pensée n’écrit pas encore à ce moment-là. Vous ne savez comment il s’est retrouvé à côté de vous au premier rang à la séance, c’était M le Maudit avec un type qui venait parler à la fin du film, vous n’êtes pas sûre mais il vous semble qu’il vous a demandé de garder sa place le temps qu’il aille aux toilettes, et vous avez dit “bien sûr” parce que vous dites toujours “bien sûr”. Juliette était avec vous et vous n’aviez pas encore l’occasion de lui dire que ce garçon aperçu dix secondes était très bien, on tait ces choses-là de peur de paraître volage, amoureuse pour un rien, de peur de sembler négliger la personne qui est avec vous au profit d’un inconnu, bref, on ne s’intéresse pas aux garçons quand on est avec une amie, vous le savez pertinemment, vous êtes toute à Juliette et elle est toute à vous, et elle devait porter une de ces longues jupes un peu hippie, cet été avait ses sensations.
Rien ne se trame souterrainement, il ne pense pas à vous, mais quand même il y a des inconnus qui ne vous laissent pas en paix, et ça vous désole de devoir dire qu’au seul physique vous savez qui vous intéresse, mais c’est comme ça, vous êtes ce genre, votre regard glisse sur des visages et vous savez tout, c’est un fait odieux certes, mais c’est comme ça depuis toujours. On pourrait spiritualiser cette attirance honteuse en disant que ce n’est pas le physique qui vous plaît mais le visage, et son visage vous ne l’oubliez pas, c’était la tristesse, une de ses manifestations, elle était diluée dans le regard, et puis vous aimez les garçons bien bruns et naïvement échevelés, il n’avait pas encore sa barbe, ça viendra plus tard. Vous pensiez sortir en même temps que lui après le petit cours de l’historien du cinéma, mais il est parti juste avant la fin et intérieurement un mouvement s’est fait sentir, vous étiez doucement triste mais rien sur vous ne le disait, c’était un mouvement anodin et qui n’intéressait personne; vous n’aviez absolument aucun droit sur lui, vous ne pouviez rien réclamer, il n'aurait pas compris.
On ne s’explique pas ce genre de bêtises, et surtout on en parle pas, cela a quelque chose de trop hâtif, et peut-être que ça arrive bien trop souvent pour être sérieux, vous trouvez beaucoup de monde beaux, vous êtes intimidée par la plupart des gens, rien ne vous attache à eux sinon le fait que, obligée de rien à leurs égards, vous aimeriez être capable de tout pour eux parce que vous agiriez librement, parce qu’il vous semble qu’on devine tout d’une personne par sa seule présence. Il est donc sorti de la salle quelques minutes avant la fin de l’intervention, mais lorsque vous êtes sorties, vous l'avez vu en train de fumer devant le cinéma, sans raison, car il n’attendait personne et il était bientôt minuit. Il vous attendait, vous avez pensé ça, et c’est tellement honteux de le penser, de tout ramener à soi publiquement. Sur le chemin vers le métro vous parliez du film avec Juliette toujours de manière très sérieuse, comme toujours, il faut tout dire avant de se séparer car peut-être qu’on en reparlera plus. Vous descendez le boulevard Saint-Michel, vous ne pensez plus du tout à lui, ou alors vous saviez que ça passerait, vous parlez à Juliette avant qu’elle ne s’engouffre dans le métro, immobilisées devant la bouche du métro ligne 10, l’analyse était pas mal mais le mec s’embourbe dans ses références, ses détails qui n’intéressent que lui, qui ne disent rien du film ni du cinéma, vous étiez d’accord, vos jugements s’ajustent l’un à l’autre et vous finissez par avoir le même avis, il vous semble que c’est peut-être à ce moment-là que l’idée d’un blog cinéma a germé entre vous deux. Le garçon passe devant vous, elle ne le voit pas car elle est de dos, peut-être que vous avez croisé son regard, vous ne vous en souvenez pas.

Le lendemain vous retournez au cinéma à l’Action Ecoles cette fois-ci, vous ne vous souvenez plus de votre film mais vous le retrouver lui, encore assoiffé, encore prêt pour du cinéma, et vous êtes toujours avec Juliette. Vos regards se touchent, vous pensez qu’il vous reconnaît, vous le jurez sur votre propre vie. Vous portiez un trench et un foulard fleuri, peut-être que vous vous en souvenez parce qu’il vous a regardé et que vous aviez dû vous demander ce qu’il avait bien pu voir en vous voyant vous, s’il vous avait trouvé bien habillée peut-être; à travers votre tenue toujours en mémoire c’est son regard qui est mémorisé. Il allait voir un film de Capra ou de Hitchcock, mais le fait de l’écrire fait que vous n’en n’êtes plus très sûre, reste que vous aviez pensé quelque chose à propos du film qu’il allait voir, vous étiez légèrement déçue de son choix et déçue du fait que vous n’alliez pas être dans la même salle, peut-être que votre film était un John Huston? Reflets dans un oeil d’or? C’était un peu l’époque des John Huston avec Juliette, c’est fort possible. Il portait autour de son cou un appareil photo, il avançait vers le cinéma les mains dans les poches, il semblait revenir d’une promenade tranquille, confiante, sa nonchalance et sa solitude le rendaient tout-puissant, c’était une apparition fugitive mais vous vous en souvenez très bien et vous ne vous expliquez pas cette mémoire des détails concernant un inconnu, il vous semble que le désir est avant tout mémoire et que c’est ça qui assoiffe, qui dérange, l’obsession c’est ce morceau inamovible de la mémoire où tout peut y rentrer arbitrairement. Une fois dans la salle vous avez tout expliqué à Juliette, ou c’était peut-être juste devant le cinéma avant de rentrer? Ce mec était là hier au cinéma, et aujourd’hui il est avec nous encore au cinéma, c’est marrant, vous avez sûrement dit quelque chose à propos de sa beauté sur un ton évaluatif et désintéressé, du genre “il est vraiment très beau”. Des mois sont arrivés et il n’a plus jamais été question de le revoir au cinéma, ni de penser à lui, on ne pense pas longuement à quelqu’un s’il n’y a pas l’espoir de pouvoir faire autre chose que de penser à lui, on préfère oublier, le corps préfère oublier, la condition de son souvenir serait sa présence.
Vous avez débuté votre deuxième année de licence et vous vous souvenez très bien du jour, vers la fin du semestre, où votre regard d’abord passeur, flâneur, s’est fixé sur un garçon en cours avec vous et du jour où vous vous en êtes fait une sourde préoccupation, où vous vous êtes mise à l’attendre en cours, à en parler, à le fixer de dos, à construire le sentiment et ses produits dérivés. Vous le revoyez en mouvement, en train de se lever de sa chaise. Il portait du rose pâle et du marron, et vous vous êtes dit qu’il était bien beau, c’est-à-dire bien pour vous, parfait pour vous, son visage se mariant de façon évidente avec le votre, vous faisiez déjà couple et il fallait le lui expliquer. Il avait une bonne tête mais il entrait encore doucement dans la catégorie des présences fantomatiques qui sont en cours avec vous et à qui vous n’accordez pas une once d’intelligence : son physique lui échappait, il était beau sans lui, c’était comme une anomalie, son visage ne parlait pas pour lui, son visage ne le suivait pas, vous ne pouviez pas croire qu’il était son visage. Ca reste incroyable de se dire ça, d’accorder si peu d’humanité à ce sur quoi vous n’avez aucune emprise, c’est peut-être la condition d’un rapport un tant soit peu apaisé avec le monde et ses habitants, une façon de se prémunir de “coups de foudre” intempestifs. Vous avez appris à ne pas voir des humains partout, sinon ce serait trop compliqué, vous seriez paralysée. Tout était dans votre tête, rien n’était encore sérieux, vous savez que les choses deviennent sérieuses lorsqu’elles sont communiquées, ne pas l’exprimer c’est la faire taire, l’exprimer c’est répartir un peu de son poids, de son sérieux, entre tous vos amis: une fois réparti il est difficile de réclamer le sérieux disséminé pour le détruire, les gens y croient pour vous. Parfois exprimer n’est pas résoudre, c’est plutôt même l’inauguration des problèmes. Juliette a su, Thomas a su, vous vous souvenez parfaitement de la discussion, vous cherchiez à coller au plus près de votre sentiment, qui n’avait aucune justification raisonnable, vous vouliez vous expliquer et vous avez dit “je trouve qu’il a un physique moral”, et c’était comme si la formule disait tout, comme si vous pouviez vous cacher derrière pour tout expliquer : son visage le dévisage, son visage dit tout, son visage c’est lui, intempestivement, tout y est manifesté et ça vous attire, et plus vous en parlez et plus vous êtes emballée, plus vous le répétez et plus c’est vrai et plus vous croyez en votre désir mais vous n’êtes pas dupe des artifices usés pour y parvenir, des tours et des détours du langage. C’était aussi le moment d’une discussion sur le fait qu’il est impossible d’aborder une personne sans prétexte valable, autant le garçon peut s’y aventurer, agir selon son désir, autant la fille n’a aucun droit, elle peut bien sûr essayer, tout est finalement possible, tout est très possible, mais dans les faits c’est absolument proscrit, déplacé, mal vu, on peut ne pas tenir compte des jugements mais ce genre de détails comptent, cela compte de faire bonne impression. Donc une fille doit attendre et vous n’avez jamais trouvé aucun prétexte pour lui parler. Vous ne connaissiez pas encore son nom, vous en avez imaginé quelques uns dont le vrai, c’était même votre dernière proposition, vous aviez trouvé.
Il semble que votre cerveau préparait ce coup depuis longtemps, la mémoire travaillait à vous remémorer l’impossible, elle tentait de lier ce qui était injoignable : un visage présent, collé au fond de vos yeux, et un souvenir anodin de votre été, le pont fait entre le garçon de cet été et celui de cet hiver. Qu’est-ce qu’on pourrait dire à propos du dandy de cet été, qu’est-ce qu’il pouvait bien rester? Franchement rien, sinon l’appareil photo autour du cou, le vague effet qu’avait produit sur vous son visage, l’effet donc, mais pas son visage à proprement parler, au mieux une aquarelle de son visage, un flou liquide, et un important air de famille avec ce N. qui était avec vous en cours. Rien ne pouvait confirmer cela, c’était une intuition comme un caprice, des retrouvailles à sens unique, vous le retrouviez sans qu’il vous retrouve, et c’était peut-être faux, mais du visage du premier c’était un air qui vous restait, et de ce deuxième c’était cet air que vous retrouviez. Qu’est-ce que l’air d’une personne? Son masque spirituel, le parfum de son visage au sens où le parfum est l’essence d’une chose, l’essence de vanille rend toute entière présente la vanille, l’air d’une personne c’est ce qu’il reste de sa présence quand elle est absente, la présence de son absence, ça n’appartient qu’à elle, c’est unique, et en même temps ça n’appartient qu’à vous, c’est votre construction, vous entremêlez ça de sentiments, de choses à vous, qui viennent de votre sac, c’est une arréalité, une réalité de l’air, car l’air a une réalité, vous avez appris ce mot récemment dans un livre. Il n’y avait plus qu’à lui demander si c’était bien lui ce soir-là au cinéma, mais à vos yeux ça ne suffisait pas à faire prétexte.

mercredi 26 janvier 2011

Identification d'un homme




Il y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible,
une grâce naturelle qu’on n’a pu définir, et qu’on a été forcé d’appeler le je ne sais
quoi. Il me semble que c’est un effet principalement fondé sur la surprise. Nous
sommes touchés de ce qu’une personne nous plaît plus qu’elle ne nous a paru
d’abord devoir nous plaire ; et nous sommes agréablement surpris de ce qu’elle a
su vaincre des défauts que nos yeux nous montrent, et que le coeur ne croit plus.
Les grâces se trouvent plus ordinairement dans l’esprit que dans le visage : car
un beau visage paraît d’abord, et ne cache presque rien ; mais l’esprit ne se montre
que peu à peu, que quand il veut, et autant qu’il veut ; il peut se cacher pour paraître,
et donner cette espèce de surprise qui fait les grâces. [...]
Les grâces se trouvent moins dans les traits du visage que dans les manières ;
car les manières naissent à chaque instant, et peuvent à tous les momens créer
des surprises : en un mot, une femme ne peut guère être belle que d’une façon ;
mais elle est jolie de cent mille. [...]
Lorsque vous dites des choses qui vous ont coûté, vous pouvez bien faire voir
que vous avez de l’esprit, et non pas des grâces dans l’esprit. Pour le faire voir,
il faut que vous ne le voyiez pas vous-même, et que les autres, à qui d’ailleurs
quelque chose de naïf et de simple en vous ne promettait rien de cela, soient doucement
surpris de s’en apercevoir.
Ainsi les grâces ne s’acquièrent point : pour en avoir il faut être naïf.Mais comment
peut-on travailler à être naïf ?"
Essai sur le goût - Montesquieu

"Aujourd'hui encore je n'attends rien que de ma seule disponibilité, que de cette soif d'errer à la rencontre de tout, dont je m'assure qu'elle me maintient en communication mystérieuse avec les autres êtres disponibles, comme si nous étions appelés à nous réunir soudain. J'aimerais que ma vie ne laissât après elle d'autre murmure que celui d'une chanson de guetteur, d'une chanson pour tromper l'attente. Indépendamment de ce qui arrive, n'arrive pas, c'est l'attente qui est magnifique."
L'amour fou - André Breton

"Sublimer n'est pas idéaliser l'autre, comme il est, avec ses défauts, gigantesques, vous voyez quels ils sont - la laideur, chez l'autre, et c'est pourquoi il prend les devants, elle les prend, c'est ce qu'il y a de plus facile à mettre, dans l'amour, en exergue. [...] Sublimer, c'est très simple à comprendre, c'est jouir le plus, de tout, sans avoir à satisfaire, physiquement, le "besoin" dit "sexuel" - c'est ça sublimer. Pourquoi alors votre histoire a-t-elle tourné à l'aigre? Excellente question. Parce que c'est pareil. La catastrophe et l'hystérie amoureuses sont le même problème que la sublimation - qui est celui de l'éternisation de la jouissance. Cette dernière est la définition de l'amour. Il s'agit de ne pas comprendre de travers: éterniser la jouissance, c'est là où ça devient épineux, c'est en soi impossible: donc plus il y a de "jouissance" repérée, plus il y a de l'amour, et plus elle est presque impossible à éterniser. C'est pourquoi l'amour ne marche presque jamais, dans la plupart des cas. L'amour est ce qui ne se répète pas. Il est le contraire, à ce titre, de la jouissance, qui est ce qui, étant précaire, se répète cependant, exige la répétition, veut se répéter, tellement c'est "bon". L'amour est une jouissance qui ne se répète pas."
L'essence n de l'amour - Mehdi Belhaj Kacem



Une fois le cours terminé (vous finissez par les trouver tous ennuyeux) votre corps est craché rue de Tolbiac et il vous reste à vous mouvoir par vous même, préoccupée par votre inoccupation. Il y a le cinéma et la lecture, c'est absolument tout ce qu'il vous reste, et dans votre tête, une fois jetée dans la ville (vous êtes une bille de flipper) vous ne pensez plus qu'en ces termes "ciné/livre?" c'est même plus rapide que ça, vous vous visualisez la rue Champollion = cinéma ou le Sorbon ou votre lit = la lecture. Le seul projet commun auquel vous vous attelez avec vos amis restent vos innombrables discussions, ça c'est encore possible, ça peut s'improviser, vous êtes une incapable mais il est encore possible que vous fassiez preuve d'enthousiasme pour faire tourner une conversation, c'est encore l'unique lien, l'unique et authentique interaction qui subsiste entre vous et les autres, la discussion est fondamentalement consolation. En dehors de ça vous êtes fâchée avec absolument tout. Sentir que tout est tragique dès quatorze heures c'est en quelque sorte être perdu, et de même que l'on demande "est-ce que tu sais nager?" il faudrait pouvoir demander "est-ce que tu sais vivre?", parce que vous ne comprenez pas trop comment ça marche, cette simplicité élaborée du quotidien vous sidère. Petite, être adulte se résumait à avoir son permis de conduire, apprendre à gérer la paperasse, car le monde des factures et des enveloppes impersonnelles avait l'air mystérieusement compliqué, acheter de l'électroménager, avoir des amis comme on a des évidences, et puis les noms pour les enfants, les visites médicales, faire ses propres courses, bref tout ce que maman et papa pouvaient faire et que vous ne faisiez pas il suffisait de noter cet écart. Tout semblait être une pente douce et inexorable vers l'âge adulte, à présent tout se résume en une série de choix qui vous éloignent un peu plus tous les jours du reste du monde, de l'adulte comme vous l'envisagiez au départ. Vous avez choisi un certain type de vie extrêmement identifiable et qui laisse toute sa place à la souffrance. Vous vous faites l'effet d'un être humain, d'un être adulte tronqué, amoindri, faible et incapable de rien d'autres que d'avoir des pensées sur les choses, un point de vue, une conscience qui mange de tout et qui souffre de tout parce que vous y avez travaillé; mais attention, peut-être que c'est déjà pas mal. Il reste peut-être une chose à laquelle vous pouvez toujours essayer de croire: au fait que N., ce jeune homme que vous aimez bien, risque de sortir fumer dehors, qu'il est là à la fac en même temps que vous, voilà ce qui vous galvaniserait, vous en êtes à ce genre de détails-là, vous vivez sous l'empire des petits plaisirs frénétiques, répétés jusqu'à plus soif. Voilà ce qui
vous dit encore, à 19 ans, un mercredi à la fac, voilà la question que vous aimeriez sortir de vos lèvres "qui es-tu N.?" et le laps de temps qui vous sépare des moyens par lesquels vous arriverez à avoir votre réponse vous parcoure le corps d'un tremblement électrique, le tremblement impatient de l'attente, l'attente comme étant le refus d'attendre plus longtemps mais vous sentez bien ce qui se trame sous la peau de l'attente: au fond vous ne rêvez que d'attendre. Pour le moment son opacité vous agresse mais vous adorez ça, vous adorez le fait de ne pas encore savoir par où on y rentre et par où on en sort, vous adorez le fait de ne pas encore le mépriser, vous vous étonnez d'être encore capable d'émerveillement puérile, vous pensiez être morte et en réalité vous êtes une groupie.
Vous aviez réduit pas mal de personnes à un certain rôle, c'est plus commode et c'est la condition de votre santé mentale. Il y a vos amis que vous aimez beaucoup, qui font la liaison entre vous et le monde, et le reste dont vous vous méfiez. Mais lui, dès le début, s'est présenté à vous comme un genre de promesse bien précis, vous la reconnaissez, c'est toujours la même, c'est un ailleurs qui ne dit pas son nom, qui prend les traits d'un jeune homme discret, et qui vit normalement, dans cette normalité bouffée par la grâce. Ce qui vous bouleverse ce sont les gens qui sont à leur place, qui vivent élégamment d'une existence riche et sobre, comme l'on vivrait sur la pointe des pieds pour ne réveiller personne surtout pas l'ordre du monde. Sa discrétion, son absence d'exubérance était la condition de votre rencontre, cela a demandé du temps mais vous l'avez cueilli à même sa place
Habituellement vous ne croyez pas à ce que crient les corps et les visages: ils crient leur singularité, rebelles à vos moules conceptuels, mais vous avez depuis longtemps tout nivelé. Là c'est différent, depuis le temps vous êtes consciente que ce béguin est un choix, vous avez choisi la surprise, vous vous ennuyiez en cours et vous l'avez remarqué comme on dirait "pourquoi pas".Vous avez appris à jouir de sa seule présence, vous vous figurez mentalement le poids de son existence, qui hier ne pesait rien. Un jour il est venu vous parler, sortie de partiel d'informatique, vous étiez les premiers à sortir et il est venu vers vous sans prétexte vous parler, c'était la première fois que ça vous arrivait, ce "je vais te parler, à toi, et pas pour te demander du feu", vous vous souvenez des détails, c'était d'ailleurs une série de détails: il marchait nonchalamment devant vous et vous aviez décidé de le fixer, de soutenir son regard à titre d'invitation. Votre timidité, cette incapacité à rentrer dans le vif du sujet (autant les couples dans les films y entrent trop précipitamment autant vous n'y entrez jamais), vos propos n'étaient rien d'autres que le mode sur lequel s'énonce votre timidité, votre absence d'habitude à entrer dans ces jeux-là, c'était votre solitude, la plus inavouable, qui essayait d'articuler des mots: tu te racontes, je me raconte, chacun son tour, nous trouvons notre rythme, le rythme de la jouissance parlée, la dévoration corsetée. Plus vous y pensez plus vous avez le sentiment que la promesse N. est angoissante: il n'y a pas l'once d'un renouveau, c'est la même pâte médiocre que vous malaxez, vous en avez le pressentiment mais vous détournez le regard. Vous poursuivez la mascarade (N. et vous) dans la mascarade (votre vie en général) vous décidez de figer l'attente et vous en avez fait l'objet de votre exaltation, vous n'attendez rien d'autres qu'encore et toujours plus d'attente, une gradation dans l'attente, un bouquet de subtilités dans les manières qu'elle aura de vous affecter. L'amour est chez vous un cannibalisme se rendant présentable, mais si vous êtes un tant soit peu honnête avec vous-même il vous apparaît que tout ce que vous avez fait et ressenti jusque là, pour les autres et pour les choses, ne vous a rien enseigné d'autres qu'un humble retour à la tristesse.

dimanche 16 janvier 2011

Au café


" Le cabaret, ou le café, est devenu partie intégrante et essentielle de la vie moderne, qui est peut-être "vie ouverte" surtout par cet aspect ! Une ville inconnue où nous arrivons et qui est sans cafés nous semble fermée. Le café, c'est la maison ouverte, de plainpied avec la rue, lieu de la société facile, sans responsabilité réciproque. On entre sans nécessité. On s'assied sans fatigue, on boit sans soif. Histoire de ne pas rester dans sa chambre. Vous savez que tous les malheurs viennent de l'incapacité où nous sommes de rester seuls dans notre chambre. Le café n'est pas un lieu, c'est un non-lieu pour une non-société, pour une société sans solidarité, sans lendemain, sans engagements, sans intérêts communs, société du jeu. Le café, maison de jeux, est le point par où pénètrent le jeu dans la vie et la dissout. Société sans hier et sans lendemain, sans responsabilité, sans sérieux - distraction, dissolution.

Au cinéma, un thème commun est proposé à l'écran, au théâtre, sur la scène; au café, il n'y a pas de thème. On est là, chacun à sa petite table, auprès de sa tasse ou de son verre, on se détend absolument au point de n'être l'obligé de personne et de rien; et c'est parce qu'on peut aller au café se détendre qu'on supporte les horreurs et les injustices d'un monde sans âme. Le monde comme jeu d'où chacun peut tirer son épingle et n'exister que pour soi, lieu de l'oubli - de l'oubli de l'autre -, voilà le café."
Judaïsme et Révolution : Du Sacré au Saint. Cinq nouvelles lectures talmudiques - Emmanuel Levinas


Aller seul au café peut nous enseigner une certaine forme d'immobilisme rare et précieux: l'immobilisme en société. J'estime facile et banal le fait de pouvoir se tenir immobile seul dans sa chambre, les moments d'absence où l'esprit se distrait de son enveloppe existent et ne manquent pas, mais en société, entouré d'autres hommes, c'est une chose qui s'apprend, se répète et ne s'improvise pas. Car se sentir regardé c'est se sentir obligé de jouer au vivant, à l'affairé-oisif, celui qui ne fait que passer, qui repart tout de suite, qui à des choses à faire et qui est pourtant là. Etre au café seul c'est se sentir la nécessité de reproduire un mouvement, tenter de reproduire à soi tout seul le mouvement de la vie, de mimer une chose qui peut être atteinte et exister en étant mimée: c'est-à-dire le mouvement inconscient de quelqu'un de vivant mais qui est d'autant plus vivant qu'il oublie qu'il l'est.
On ne sait pas se tenir seul assis dans sa chambre, et peut-être qu'il est aussi difficile de se tenir seul assis dans un café, parce qu'on y est forcément en représentation, vulnérable par nos lacunes concernant la mise en scène et le jeu d'acteurs, pas forcément regardé ou observé mais jamais à l'abri des regards. Bref, le café terrifie par cet écart : une apparente absence de règles et une fois qu'on le pénètre cette absence de règles apparaît pourtant très réglée, s'asseoir au café est une chose infiniment compliquée. Il y a des choses à faire : commander, sucrer son café, payer l'addition, lire son journal ou son livre, parler au téléphone, mais très vite on se retrouve oisif et on oublie ce qu'un inoccupé doit faire de son corps.
On est au café comme on serait dans la négation d'un lieu, y être c'est dire que l'on est pas au travail, pas au lycée, à la fac, ni chez soi, ni avec ses amis, ni au cinéma, mais juste au café, comme l'on voudrait être nulle part et avec personne, ou partout avec tout le monde et qu'on ne sait pas choisir?, comme l'on voudrait disparaître un peu. Disparaître en tant qu'on est un personnage bien précis aux yeux des autres et qu'on n'est plus qu'une personne impossible à résumer aux yeux des clients du café, aucun discours sur soi n'est possible quand on est au café.

Essayez de sortir fumer votre cigarette en laissant tout ce que vous pouvez avoir de distraction à l'intérieur du café, vos poches sont vides et vous ne pouvez que fumer votre cigarette immobile, devant le café. Il n'y a aucun mouvement à prétexter, vous pouvez jouer au tourmenté mais au fond rien ne vous tracasse et c'est bien cela qui vous tracasse. Vos pieds restent joints, vous n'avez pas de portable, c'est d'abord très pénible, cette absence de décor, d'interlocuteur, de prétexte à une gestuelle, pour la première fois vous êtes débarrassé de tous vos déguisements, vous êtes vous-même à même la rue. Après entraînement vous finissez par vous accoutumer à la situation et par fixer un point devant vous sans vraiment le regarder, vous regardez quelque chose un peu au-devant, qui n'est rien d'autre qu'un point de vos pensées, l'écran sur lequel se projette devant vous un point intérieur.

Il faut faire attention à cette sorte de client particulièrement sournois et faussement solitaire qui passe quinze voire trente minutes seul au café mais avec toujours dans l'idée qu'il n'est pas seul puisque sur le point d'être rejoint par un ami qui arrive. Vous vous sentez trahi par celui qui était votre voisin, votre égal solitaire et silencieux, et qui recouvre la parole (discussion forcément oiseuse) en même temps qu'il perd le secret de son charme.

photo : Diane Arbus

samedi 8 janvier 2011

"Le problème est insoluble. Le corps est attelé à un cerveau. La beauté va de pair avec la stupidité. Elle était là à regarder le feu comme elle avait regardé le moutardier brisé. Il éprouva un violent désir de retour vers la société masculine, les chambres cloîtrées, les oeuvres des classiques; une folle envie le saisit de s'en prendre à celui, peu importe son nom, qui avait ainsi ficelé la vie.
Alors Florinda lui posa la main sur le genou.
Après tout, elle n'y était pour rien. Mais cette pensée l'attrista. Ce ne sont pas les catastrophes, les meurtres, la mort, les maladies, qui nous vieillissent et nous tuent: c'est l'expression des gens, leur façon de parler et de grimper dans le bus.
Pour une sotte, n'importe quelle excuse fera l'affaire. Il lui dit qu'il avait mal à la tête.
Pourtant, quand elle le regarda, sans rien dire, devinant à moitié, comprenant à moitié, s'excusant peut-être, disant en tout cas, comme il l'avait dit, "Je n'y suis pour rien", droite et belle de corps, le visage comme un obus dans sa capsule, alors il comprit que cloîtres et classiques ne servent strictement à rien. Le problème est insoluble."
La chambre de Jacob -
Virginia Woolf

on vit toujours la soirée et on s'endort toujours avec l'idée du jour suivant, on a toujours eu une idée du jour suivant. En terminale j'adorais et j'attendais le mardi et le mercredi, donc le lundi soir et le mardi soir se passaient bien, aujourd'hui je vis tranquillement le dimanche, tous les lundis de ma scolarité étaient pénibles. Chaque journée est hantée par celle qui suit, qui la regarde, l'enveloppe dans son atmosphère, la met au défi.

Je me suis réveillée à 5h30, comme ça, on ouvre les yeux sans atermoiements, on est très éveillé, très conscient, déjà là déjà soi-même, comme un acteur qui se réveille à la seule prononciation de son nom dans les films "- Kattie? - oui? ". J'ai essayé de remonter aux causes de ce réveil, c'était peut-être mon père qui se préparait à aller chercher ma mère à l'aéroport mais il était plutôt discret et silencieux, et je ne voulais pas l'accabler, même en pensée. Je me suis dit que je devais vraiment être travaillée par un problème pour être aussi peu capable de dormir, ce problème devait vraiment m'intéresser. Je n'ai pas réussi à me rendormir, j'ai fait comme si j'en étais capable mais j'avais la tête dans la rue, mille pensées pour mille personnes. Tout peut arriver, on peut se réveiller au milieu de la nuit et vivre, entendre, penser ce qu'on aurait jamais pensé en se réveillant trois heures plus tard. On peut empiéter sur le terrain des autres, on pense que le temps appartient à tout le monde, c'est faux, il y a des plages horaires méticuleusement réparties selon les catégories de personne. Par exemple à partir de 18h le Monoprix appartient aux hommes qui sortent du travail, père de famille, célibataire actif. J'empiétais sur le temps des travailleurs, ceux qu'on croise le dimanche matin en rentrant de soirée et qui vous renvoie votre propre image un peu piteuse, temporairement misérable, démunie, fatiguée plus que tout, sans avenir immédiat. Un vertige vous prend à la simple idée de penser à tout ce qu'on fait tous de différent à un même moment. J'étais d'une humeur incroyable, excessivement enjouée, un matin comme une naissance, comme la réponse à mon humeur déclinante, sinistre des derniers jours, comme si les circonstances m'avaient réveillée pour que j'éprouve la bonne humeur inhérente au matin, que je la vive de ces débuts jusqu'à la fin (midi), ses fluctuations, sa progression, son ralentissement, qui n'est que la fin d'une accélération mais pas du mouvement. Cette bonne humeur, celle qui est aussi entêtée que la mauvaise: on ne peut rien faire contre, elle est là et si elle doit décliner ce sera doucement, en fin d'après-midi ou un peu avant, en attendant elle n'existe que toute puissante, elle ne partage rien.

J'ai poursuivi ma lecture saccadée de la Chambre de Jacob. Il est possible de pleurer en lisant l'extrait qui suit, ou d'en rire comme s'il s'agissait d'une bonne blague "ah ah, se lever à 5h30, prendre négligemment le livre pour tomber comme si de rien n'était sur une chose aussi nécessaire" :
"Les autobus étaient bloqués. Mr Spalding, qui se rendait à la Cité, regardait Mr Charles Budgeon, en route pour Sheperd's Bush. La proximité des autobus donnait aux voyageurs de l'impériale une occasion de se dévisager. Peu en profitaient, pourtant. Chacun avait en tête ses propres affaires. Chacun gardait son passé confiné en lui comme les feuillets d'un livre connu de lui par coeur; et ses amis n'en pouvaient lire que le titre, James Spalding, ou Charles Budgeon, et les voyageurs allant en sens inverse, ne pouvaient rien lire du tout -si ce n'est : "un homme à moustache rousse", "un jeune homme en gris fumant une pipe". Le soleil d'octobre se posait sur ces hommes et ces femmes, tous condamnés à l'immobilité; et le petit Johnny Sturgeon prit le risque de dévaler l'escalier tournant, chargé de son gros paquet mystérieux; et en se faufilant en zigzag entre les roues, il gagna le trottoir, se mit à siffler un air et fut bientôt hors de vue - à tout jamais. Les autobus redémarrèrent par saccades et chacun éprouva du soulagement à se rapprocher un peu de la fin du voyage, même ceux qui se berçaient, au-delà de l'obligation immédiate, de la promesse de plaisirs - tourte aux rognons de boeuf, boisson, ou une partie de dominos dans l'encoignure enfumée d'un restaurant enfumé de la Cité. Ca, oui, la vie humaine est très supportable sur l'impériale d'un autobus, à Holborn, lorsque l'agent de police lève le bras et que le soleil vous cogne le dos, et s'il est permis d'imaginer l'existence d'une coquille sécrétée par l'homme pour s'ajuster à l'homme lui-même, c'est ici qu'on la trouve."

Je le lis en édition de La Pochothèque, une sorte de Pléiade bon marché, avec plusieurs romans et des nouvelles inédites, le papier est très fin et sent bon l'odeur d'une pâtisserie encore méconnue, la police est très belle, le livre fait 1200 pages pour 23 euros, vendu dans son étui. Il ne faut pas être très maniaque avec ce genre d'édition, j'étais d'abord dans la crainte de la moindre tâche, refusant même de lire ce livre, mais très vite les pages lues sont plus froissées que les autres, et il y a une usure générale de tout le livre, on finit par apprécier cela, la façon dont il s'abîme plutôt que sa conservation impossible.
J'ai fini par aller prendre mon petit-déjeuner, il était sept heures, j'avais dit à Emile de me réveiller pour qu'on prenne notre petit déjeuner ensemble mais il allait se réveiller dans une heure, c'était pénible à attendre, et au pire je ferai mon café tout à l'heure.Ma mère est revenue, j'ai pu entendre sa discussion avec ma soeur qui rangeait le salon qu'elle avait investi en son absence. Elle demandait à ma mère si on avait donné la Sega Megadrive et lui annonçait qu'elle voulait en racheter une, je me suis demandé ce qui devait lui passer par la tête pour croire que ça pouvait intéresser ma mère à un moment ou à un autre de sa vie - surtout celui-ci. Myriam est venue nous dire que notre oncle nous a offert chacun deux boîtes de Kinder avec l'enfant nazi dessus. J'ai dit à Emile "allez Emile, on se réveille, la chenille va-t-elle sortir de sa chrysalide?", il ronchonnait, enfin ça se rapprochait du miaulement.
Il programme son réveil sur sa Nintendo DS une heure avant l'heure à laquelle il doit se lever, puis trente minutes avant juste histoire de se réveiller, de constater qu'il lui reste une heure à dormir, puis se rendormir. J'admire sa détermination, l'effort produit en vue du seul plaisir, effort que toute autre personne n'aurait jamais fourni. Il y a une sorte de maturité dans ce geste, comme s'il agissait là où nous n'aurions fait que raconter que nous aimons nous rendormir après avoir constaté qu'il ne fallait se lever que dans longtemps. Le nombre de choses dites, d'idées bonnes et oubliées et qui par accumulation construiraient autre chose que de l'anecdotique, mais un nouveau monde. J'avais des idées dans mon adolescence, je trouvais des solutions créatives à beaucoup de choses, je me promettais de les appliquer quand j'en aurai les moyens, et les adultes m'apparaissaient comme ennuyeux, étant passés à côté de la créativité, de la poésie. Ils ne faisaient que discuter au salon avec mes parents, les jambes croisées, buvant des verres, mangeant des parts de, ces formules de politesse, avant, après, jusqu'à ce que les couples étrangers pénètrent l'ascenseur et qu'on puisse réinvestir le salon, la cuisine pleine d'assiettes sales de miettes et de fonds de verre jaunis par le jus d'orange, et ils semblaient se contenter de ça, mesquinement.
Tout de suite après son retour du Liban maman est retournée au travail, nous avons eu le temps de discuter avant qu'elle ne parte. Quand tout le monde était bien levé et qu'il ne restait plus que ma soeur, mon frère et moi on a pu mettre de la musique dans la chambre, et nous avons dansé dans le couloir sur les Modern Lovers. A 8h45 Emile est parti au collège, Myriam s'est endormie peu après sur la musique pourtant forte, je me suis dit qu'il était possible de s'endormir sur du bruit dès lors que celui-ci vous accompagne dès les premiers instants de votre somnolence, il fait partie intégrante de l'environnement dans lequel vous vous êtes senti fatigué. J'ai alors commencé à écrire avant de partir pour la faculté.

dimanche 2 janvier 2011



"Nous bavardons et nous avons des "copains" de bavardage. Les copains, tous les accros du bavardage le savent, vont et viennent - mais on en trouve toujours qui ont hâte de noyer le silence dans les "messages". Dans une relation de type "deux bons copains", ce ne sont pas les messages en tant que tels, mais le va-et-vient de messages, la circulation des messages, qui est le message - peu importe le contenu. Nous appartenons au flot régulier des mots et des phrases inachevées (certainement abrégées, tronquées pour accélérer la circulation). Nous appartenons aux paroles, et non à ce dont on parle. [...]
Un commentaire s'impose: cette "interaction", bien que frénétique, ne semble peut-être pas si frivole que cela, après tout, une fois qu'on a compris le fait que le but - son seul but- est d'entretenir le bavardage. Ces unions ne reposent sur rien d'autres que nos bavardages et nos messages; elle ne va pas plus loin que les paroles et les messages. Cessez de parler - vous voilà exclu. Silence égal exclusion. Il n'y a rien en dehors du texte, en effet - et pas seulement comme le pensait Derrida..."
L'amour liquide - Zygmunt BAUMAN

- On ne parvient jamais à une évaluation objective de sa propre situation, est-on un perdant ou un gagnant? Pour nous-même et pour nos proches la question ne se pose pas, rien n'est jamais binaire dans la vie et tout est très compliqué. Mais il semble que pour les autres, ceux qui entrent sommairement en contact avec vous cela a l'air de compter, il vous scrute comme pour chercher la réponse dans l'un des plis qu'aurait pris votre visage à force d'habitude à avoir ce que vous voulez ou à ne pas l'avoir.

- Il n'y a plus de rencontres, rencontrer finit par signifier : vouloir que les autres nous rencontrent, et lorsque les autres nous rencontrent on se rencontre soi-même, on en apprend sur soi-même. Le discours sur soi doit se tourner vers un autre pour mieux revenir vers soi, on y croit plus quand on procède par ce détour. Les pensées pour soi-même ne suffisent plus à se persuader que l'on existe et que l'on est assez intéressant pour continuer d'exister, il faut s'objectiver, se dépeindre pour les autres afin de mieux se peindre pour soi-même.

- Il me semble parfois que je suis à la limite de l'évaporation. Sociabiliser, ne serait-ce qu'en s'affichant, en rouvrant un compte sur xxx (à remplir) pour dire assez simplement "je suis là", je n'ai plus la patience ni la force, c'est trop dur, c'est un acte qui veut dire trop de choses, qui dit tout de notre insuffisance et de notre esseulement. Et puis de toute façon je ne suis plus là et parfois je suis à quelques centimètres de penser que je n'existe pas, je suis dans une solitude rêveuse en ce que je me laisse guider par l'intrigue que les jours m'imposent, je suis choisie par les choses. Je peux passer des journées à recevoir des informations, toujours en phase de réception et en n'exécutant que des actes que les autres auraient pu faire, ma subjectivité étant en jeu à un degré ridicule.
S'inscrire à, jouer le jeu c'est se trahir, autant parler vraiment tout seul plutôt que de simuler un semblant d'interaction, de sens, de contenu, d'intérêt pour autrui. Je ne sais pas comment font les autres, mais peut-être que si tout le monde fait "comme si" alors le "comme si" devient la norme. C'est pour ça que dans deux trois ans, puisqu'avec le temps cela empire, je finirai bien par m'évaporer à force de n'avoir aucune idée de ce que je suis et de me sentir rétrécir. Je manque de détour, parce que par orgueil je refuse de jouer un jeu doucement immonde, mais ce manque me fait souffrir et peut-être qu'il vaut mieux jouer. C'est par une série de petites actions que j'en viens à présent à me rendre compte que c'est clairsemé autour de moi. J'ai voulu mettre fin à des relations ou la personne en question l'a fait pour moi (car je suis dégoûtée autant que je dégoûte), je n'ai pas su en entretenir d'autres, j'ai tout laissé pourrir et je referais -à quelques exceptions près- exactement la même chose aujourd'hui: faire pleurer Céline au collège en lui disant que je ne veux plus être son amie, etc.

- L'autre jour dans ce film (Faux mouvement de Wenders), il disait que la solitude n'était qu'un sentiment théâtral : je suis assis seul, je vois passer un groupe et je me mets à penser qu'ils doivent se dire que j'ai l'air bien seul.
Et si le groupe ne passe jamais (même en imagination)?
Alors la solitude n'existe plus.

samedi 25 décembre 2010

La concentration

"A cause de cet abandon répété du présent ainsi livré au passé et au futur, les moments heureux d'une expérience alors totale, puisqu'elle absorbe en elle le souvenir du passé et l'anticipation du futur, en viennent à constituer un idéal d'esthétique. Ce n'est que lorsque le passé cesse de le troubler et que les anticipations pour le futur ne le perturbent pas qu'un être se trouve en union totale avec son environnement et qu'il est par conséquent pleinement vivant."
L'art comme expérience - John Dewey

Il y a plein de thèmes décisifs et pourtant délaissés, de thèmes qui ne sont pas assez généraux pour faire un jour l'objet d'un GF corpus, il y a l'amour, l'amitié, la conscience, le désir, mais il y a aussi l'admiration, la complicité, le manque, qui ne disent pas tout à fait ce que disent leurs synonymes mais qui ne seront jamais autre chose que des interstices entre les "vrais mots". On dira d'un livre ou d'un film qu'il est cette grande oeuvre qui parle du désir ou de la solitude sans jamais se risquer à être plus précis de peur de ne pas intéresser les gens, il faut de l' universel.
Le terme qui m'intéresse un peu en ce moment fait partie de ces mots qu'on pense peut-être sans ressources pour la pensée: la concentration, mot qui pourrait se retrouver dans un livre se préoccupant d'un thème comme le présent. On pense la concentration comme une vertu scolaire et je me dis qu'il serait peut-être temps de la redéfinir et de lui accorder toute son importance dans nos vies, de la considérer comme la condition de toute véritable expérience, de tout bonheur, de toute satisfaction. La concentration est un mot plus austère pour "extase", une façon de sortir de soi pour se donner à autre chose (le travail, l'amour, la discussion, l'expérience esthétique) et pour mieux revenir à soi; c'est un détour, jamais une fuite.
La concentration est ce qui doit être visée dans chaque expérience de nos vies, par elle seule il nous est possible de vivre le présent. J'ai pensé à la concentration en songeant aux nombreuses discussions que j'ai pu avoir au restaurant et durant lesquelles j'étais tellement concentrée qu'après coup je me rendais compte que j'avais mangé mon plat sans en profiter, avec indifférence, j'étais ailleurs, j'étais impliquée. Je crois qu'on peut se faire une religion de ce sur quoi nous arrivons à nous concentrer, ce serait une sorte de pis-aller d'un haut niveau, faute d'arriver à s'enchanter pour des choses plus grandes que soi, des valeurs occultes. Il est donc peut-être temps de se tourner du côté de la vie et de ce qu'elle nous offre jour après jour. La concentration nous arrange, elle est individuelle et individualiste, elle peut être notre valeur et nous pouvons l'appeler indifféremment : transe, extase, inspiration, enthousiasme.
C'est ce qu'ont compris sans le savoir les couples, les étudiants trop souvent dans les bibliothèques, les gens qui écrivent, les gens passionnés par ce que vous voulez; ils comprennent que quand il n'y a pas extase, implication, la vie ne s'affirme pas et nous vivons mollement, dans une sorte de canapé de la pensée. Il serait nécessaire d'affiner un peu plus notre définition de la concentration pour que certaines choses indignes d'elle n'y figurent pas et qu'on ne déborde pas non plus du côté du divertissement. Le divertissement est une façon de sortir de soi pour mieux errer alors que la concentration nous sort d'un soi indésirable, celui de la quotidienneté lourde et pâteuse pour nous ramener, nous "concentrer" vers un soi plus exigeant, plus à la hauteur de ce que nous devons et pouvons être.
Etre concentré c'est être en condition de produire ce qui serait impossible pour nous de produire tous les jours, c'est produire de l'inhabituel donc de l'étrange, et nous nous sommes déjà perçus comme étranges parce que soudainement nous étions trop bien. Je pense avoir toujours été médiocre lorsque je n'étais pas concentrée, toute à ce que je faisais, toute à autre chose qu'au présent.