A 18 heures je remarquais subitement et en des termes naïfs que la vie n'avait pas de sens, de motivations
et la fatigue s'est abattue sur moi
18 heures, c'est comme une transition, entre deux mondes de la journée
le devoir d'activité et son affaiblissement
seulement, les conditions dans lesquelles cette révélation nous vient, le plus souvent au beau milieu de la ville et de l'activité, nous oblige à poursuivre ce que nous prenons désormais pour une course aussi bête qu'insensée
et détournant les yeux, nous faisons comme si nous n'avions rien remarqué
pas même ce goût amer au fond du coeur.
"Peut-être qu'au moins dans la journée il faut faire sa page : parce qu'au moins on est content d'avoir fait sa page" Hervé Guibert
"j'ai soudain senti que je m'étais rééduqué moi-même, et justement par le processus du souvenir et de l'écriture" Dostoïevski
"Ce qui est exprimé est résolu, dit sa profession de foi." Thomas Mann
"Règle d'or : laisser une image incomplète de soi..." Cioran
samedi 31 juillet 2010
mercredi 28 juillet 2010
☻
A C. qui m'écrit pour me dire d'écrire plus souvent, car elle s'ennuie pendant son travail d'été.
"Je formai là-dessus, d'avance, un système de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écartée, avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris et qui m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes prétentions ne seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait extrêmement mes inclinations. Mais, à la fin d'un si sage arrangement, je sentais que mon coeur attendait quelque chose, et que, pour n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait être avec Manon."
Manon Lescaut - L'Abbé Prévost
Regardant ce qu'il y a à faire à Malte, où ma mère me traîne mi-août, je me disais que les pays manquaient d'un discours non-touristico-hystériques sur eux-mêmes, et qu'on peut trouver dans les livres, quand les écrivains parlent parfois sobrement de leurs voyages.
"Je formai là-dessus, d'avance, un système de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écartée, avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris et qui m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes prétentions ne seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait extrêmement mes inclinations. Mais, à la fin d'un si sage arrangement, je sentais que mon coeur attendait quelque chose, et que, pour n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait être avec Manon."
Manon Lescaut - L'Abbé Prévost
Regardant ce qu'il y a à faire à Malte, où ma mère me traîne mi-août, je me disais que les pays manquaient d'un discours non-touristico-hystériques sur eux-mêmes, et qu'on peut trouver dans les livres, quand les écrivains parlent parfois sobrement de leurs voyages.
Un pays sans Office du tourisme et qui vendrait calmement sa marchandise, exemple improvisé :
"A Paris il y a des rues, des feux tricolores, des boulangeries, un métro étouffant qui sent mauvais, mais d'un mauvais qui diffère selon les lignes (détails des odeurs cf p. 130). La plupart du temps le cadre est gâché par les hordes de touristes, parfois inhumains, parfois discrets quand ils sont moins de soixante dix, d'ailleurs on ne vous le dira jamais assez : évitez les monuments, les cartes postales ont déjà tout dit. Essayez de ne pas venir dans cette ville pour manger au Mcdo et finir au Starbucks, ce serait dommage. On ne peut pas trop vous dictez vos activités, tout ceci dépend de vos humeurs, si vous êtes plutôt dépressif et toujours fatigué n'hésitez pas à vous attardez dans votre lit jusqu'à midi, n'oubliez pas que rien ne vaut qu'on se lève de son lit, pas même Paris. Si vous n'êtes pas convaincu, levez vous quand même, nos musées ont la grande classe et ferment assez tôt". [...] Paris est une ville normale pour les parisiens, par sursaut ils se rendent compte de leur "chance", disons ce n'est que comparativement à des bleds pourris sans tabac ouvert après minuit que celle-ci se pare de mille avantages."
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"Un couple, ça a le goût du riz au thé vert", in Le goût du riz au thé vert d'Ozu.
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Il faut aimer les cinémas pour de multiples raisons dont la plus importante est qu'ils restent ouverts les jours où rien ne l'est.
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Conversation ignoble d'un type (terme péjoratif) dans le train dans son costume marron avec des rayures tennis, j'aurais pu l'assommer avec mon livre
"fonctionnaire des impôts, fonctionnaire au Ministère de la justice, elle elle est fonctionnaire, lui aussi....plan plan-tranquille-pépère, ils sont pas stressés de la vie......mais elle elle me le dit, si on savait combien on était payés pour ce qu'on doit faire, c'est scandaleux...(rires)"
"fonctionnaire des impôts, fonctionnaire au Ministère de la justice, elle elle est fonctionnaire, lui aussi....plan plan-tranquille-pépère, ils sont pas stressés de la vie......mais elle elle me le dit, si on savait combien on était payés pour ce qu'on doit faire, c'est scandaleux...(rires)"
ajoutez à ça une voix de demeuré profond, l'ensemble était beaucoup plus provocant que la retranscription que j'en fais, j'ai sacrifié la première page de mon livre pour noter vite fait son sale langage.
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Ma mère est rentrée, elle a fait les courses, j'avais fait une petite liste dont 'barres de céréales, fruits rouges", elle m'en a pris deux boîtes, je les ai vues dans le placard. Je me suis dit qu'elle savait faire les gestes qui rassurent, faire naître le sentiment du "manque de rien". Une mère, parfois, est investie de cette mission.
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Quand on lit et que progressivement on a plus de pages à gauche, qu'à droite du livre ouvert. Le meilleur moment étant quand on en a presque autant dans les deux, que c'est équilibré.
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Un peu bêtement, au milieu d'un film, je me suis dit que tout pouvait devenir habituel: tel restaurant d'abord très nouveau, telle personne d'abord intimidante, tel trajet d'abord dur à retenir. Il y a l'habituel-ennuyeux et l'habituel sans conséquences, exemple : avoir huit heures de philosophie par semaine avec MF, (ajout:) j'aurais pu en redemander, c'était à chaque instant brillant et très important, l'habitude est une disposition d'esprit.
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Quand on lit et que progressivement on a plus de pages à gauche, qu'à droite du livre ouvert. Le meilleur moment étant quand on en a presque autant dans les deux, que c'est équilibré.
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Un peu bêtement, au milieu d'un film, je me suis dit que tout pouvait devenir habituel: tel restaurant d'abord très nouveau, telle personne d'abord intimidante, tel trajet d'abord dur à retenir. Il y a l'habituel-ennuyeux et l'habituel sans conséquences, exemple : avoir huit heures de philosophie par semaine avec MF, (ajout:) j'aurais pu en redemander, c'était à chaque instant brillant et très important, l'habitude est une disposition d'esprit.
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L'enquiquiné/l'enquiquineur
On a tous quelqu'un qu'on aimerait toujours voir, tout le temps embêter, quelque soit nos humeurs. "Je ne veux voir personne" signifiera toujours "personne sauf lui". On est toujours l'enquiquineur de quelqu'un, et l'enquiquiné par quelqu'un. Après, tout dépend de notre façon de nous arranger avec cette personne, soit on la harcèle, soit on se tait et on s'impatiente en silence, on pense à des scènes avec elle en attendant, on accepte de la voir rarement ou même jamais, faute de pouvoir accepter autre chose.
A l'inverse, quand on joue le rôle de l'enquiquiné, on n'hésite pas à être ferme, cruel et catégorique, sans faire le lien une seule fois entre cette personne qui veut toujours nous voir et notre statut à temps partiel d'enquiquineur. Cela nous rendrait plus indulgent et compréhensif, on y retrouverait ce qu'on vit dans une autre dimension de notre vie, et on céderait à tous ses désirs, à toutes ses propositions de sorties jusqu'à que indigestion s'ensuive, sauf que s'il y a bien un luxe qu'on se permet dans la vie, c'est celui de ne pas se forcer avec les gens.
Au fond on ne se voit qu'enquiquiné. "je comprends ce que je provoque chez les autres, je suis digne de convoitise"
Il y a je crois deux dimensions dans une vie, celle des désirs, des manques et qui est à l'origine de cette souffrance masquée qu'est l'ambition, et l'autre comme celle où l'on est soi-même objet de désir et de manque. S'attarder dans l'une ou dans l'autre est nocif, idéalement il faudrait savoir ce que l'on vaut (la bonne réponse sera toujours : peu de choses) et l'accepter non sans souffrance tout en voulant se modifier soi-même, en évitant de vouloir se distraire de soi-même. L'ambition étant ce qu'elle est, il s'agira de la masquer du mieux qu'on peut.
+ 3 nouvelles photos d'une bibliothèque dans "Une chambre à soi"
lundi 26 juillet 2010
Tel Quel - Paul Valéry
A force de temps libre, de temps mort, vient le moment où tout ce qui forgeait la vie active, son vrombissement, disparaît. Comme écrit Bernanos que j'avais cité ici, le monde ne doit pas cesser de remuer sinon la poussière reparaît et ces temps-ci je suis poussiéreuse, vieille mais sereine parce que je sais que ce n'est que temporaire, ce ralentissement des réflexes sociaux en tout genre je le vis d'ailleurs comme une chance. Je l'exploite, j'approfondis, je creuse avec les griffes comme quand j'étais enfant et que je cherchais le moment du sol sous le bac à sable, accédant ainsi à une autre dimension du réel, pensant que je m'approchais du noyau de la terre.
A force de ne plus trop parler, de ne plus trop travailler, de vivre de patience, de rester allongée le plus clair de mon temps, de manquer de pressantes ambitions faute de buts immédiats, à force de ne pas devoir et vouloir plaire et d'affirmer, sûr de moi-même, en fin d'après-midi "aujourd'hui je ne sors pas", et bien seul subsiste ce qui doit subsister: le bel ennui, de modestes plaisirs silencieux qui ne dépendent ni de l'extérieur ni des autres, ainsi qu'un soi-même purifié, je ne m'appréhende plus par plusieurs facettes, par plusieurs personnalités, je ne me transforme plus selon les personnes mais suis tout le temps la même poussiéreuse. Il y a aussi un grand silence caractéristique des vacances, celui dont personne ne veut en général et qui nous met immédiatement face à nos vraies craintes qu'on ne peut pas dissoudre en allumant la télé et qu'on ne peut affronter que par le raisonnement, l'honnêteté envers soi-même et l'élaboration de projets sincères.
La vie extérieure s'amoindrissant, c'est le superficiel qui est élagué.
J'apprends et j'essaye de me défaire jusqu'au dégoût des choses de la société telles que : les compliments, le bavardage, la fierté mal placée, la séduction factice qui consiste à faire la publicité d'un moi idéal qui n'est pas le moi sale de tous les jours, et l'ambition mesquine car exclusivement personnelle. La tête sous la couverture mais quand même très sérieuse, je me disais qu'au fond on n'a de valeurs que par des actes, et encore pas tous les actes, ce serait trop facile. La plupart du temps de la vie il s'agit surtout de se séduire soi-même, de séduire les autres, de bavarder, de creuser vers le haut jusqu'à atteindre la couche la plus superficielle, presque abstraite parce qu'insensée, de la vie sociale. C'est là que les vacances s'imposent comme essentielles, encore faut-il comprendre que la solitude et le ralentissement de la cadence y sont nécessaires, car pour certains elles consistent à intensifier la vie sociale jusqu'à l'hystérie.
Je cherche une action qui bifurque, non pas "faire mon chemin" et bien réussir, mais me surprendre, sentir devant moi une création qui aurait pu ne pas être mais qui est et qui s'impose comme déterminante dans ma vie. Il n'y a que ça qui compte. En discernant et en supprimant le superflu on est disponible pour se dévouer à ce qui reste, à ce qui n'attend pas et qui a trop attendu.
David Bowie - Cracked Actor
J'apprends et j'essaye de me défaire jusqu'au dégoût des choses de la société telles que : les compliments, le bavardage, la fierté mal placée, la séduction factice qui consiste à faire la publicité d'un moi idéal qui n'est pas le moi sale de tous les jours, et l'ambition mesquine car exclusivement personnelle. La tête sous la couverture mais quand même très sérieuse, je me disais qu'au fond on n'a de valeurs que par des actes, et encore pas tous les actes, ce serait trop facile. La plupart du temps de la vie il s'agit surtout de se séduire soi-même, de séduire les autres, de bavarder, de creuser vers le haut jusqu'à atteindre la couche la plus superficielle, presque abstraite parce qu'insensée, de la vie sociale. C'est là que les vacances s'imposent comme essentielles, encore faut-il comprendre que la solitude et le ralentissement de la cadence y sont nécessaires, car pour certains elles consistent à intensifier la vie sociale jusqu'à l'hystérie.
Je cherche une action qui bifurque, non pas "faire mon chemin" et bien réussir, mais me surprendre, sentir devant moi une création qui aurait pu ne pas être mais qui est et qui s'impose comme déterminante dans ma vie. Il n'y a que ça qui compte. En discernant et en supprimant le superflu on est disponible pour se dévouer à ce qui reste, à ce qui n'attend pas et qui a trop attendu.
David Bowie - Cracked Actor
vendredi 23 juillet 2010
Maman est partie en voyage pendant quatre jours
je suis toute seule à la maison, il était dans les quatorze heures,
elle essayait de me dire des choses importantes que je finirai par regretter de ne pas avoir écouter,
mais c'est vrai que je l'écoute jamais
elle me disait, ferme bien la porte, bois surtout pas du café au salon, interdit, interdit, tu peux faire des courses mais tu me laisses les tickets de caisse, etc.
elle m'a demandé si j'étais malade parce que j'étais encore au lit
elle m'a demandé si j'étais malade parce que j'étais encore au lit
je lui ai dit "un peu, j'ai des glaires", on peut dire ça à sa famille
alors elle est venue me donner des comprimés pour la gorge
elle m'a fait un bisou d'au revoir
j'ai essayé d'équilibrer la discussion en lui donnant des conseils
j'ai essayé d'équilibrer la discussion en lui donnant des conseils
j'ai trouvé que "amuse toi bien"
je crois m'être rendormie, je n'étais pas triste de me rendormir, je n'avais rien à faire, c'est les vacances et je fais plein de choses le soir et la nuit jusqu'au matin
je me souviens avoir entendu plein de choses à la radio durant la matinée
je me souviens avoir entendu plein de choses à la radio durant la matinée
un jour comme ça j'ai totalement arrêté d'écouter france inter, c'est un boycott mou
maintenant j'écoute france culture, j'aurais dû l'écouter plus tôt, on apprend au moins dix choses par jour, on note des noms de livres,
c'est fabuleux
maintenant j'écoute france culture, j'aurais dû l'écouter plus tôt, on apprend au moins dix choses par jour, on note des noms de livres,
c'est fabuleux
je laisse la radio allumée toute la nuit jusqu'à mon réveil et j'écoute sans le savoir et l'après midi je fais un bilan mental de tout ce que j'ai appris
une émission sur le courage je crois, une autre sur la démocratie, mais c'était nul, je m'en suis bien rendue compte, j'étais contente d'avoir un esprit critique, même en bavant sur mon oreiller
la fille disait, on doit autoriser la pornographie et les injures racistes et sexistes dans l'espace public, parce que les rendre publiques ça permet de les invalider
comme si les interdire ça les invalidait déjà pas assez,
maintenant on devra faire de la pédagogie à des connards
idiote
maintenant on devra faire de la pédagogie à des connards
idiote
émission sur le courage, la fille dit que chez Fayard les agents commerciaux avaient un peu gueuler à l'idée de vendre un livre qui s'appelle "la fin du courage"
n'importe quoi
n'importe quoi
en me levant à quinze heures je me sentais courbaturée de partout
j'ai fait du café, j'ai pris ma douche tout de suite, normalement je laisse traîner jusqu'au moment où je dois m'habiller mais je me sentais trop endolorie
j'ai dû manger des céréales,
puis je suis retournée dans ma chambre et je suis retournée dans mon lit, ma première séance de cinéma n'était qu'à 19 heures
j'ai lu Trois Guinées de Virginia Woolf
j'ai dû manger des céréales,
puis je suis retournée dans ma chambre et je suis retournée dans mon lit, ma première séance de cinéma n'était qu'à 19 heures
j'ai lu Trois Guinées de Virginia Woolf
j'ai continué Valéry qui est resté ouvert sur le bord du sèche linge
Quand même, le fait que maman soit partie, ça change tout, pourtant je passe mes vacances et ma vie dans une relative liberté de mouvement,
je fais ce que je veux
mes parents ne me demandent rien, même pas un vague "mais sinon tu travailles? ça va la fac?"
mais il y a quand même ces présences qui bourdonnent autour de moi, même en hors champ,
je sais qu'ils sont là, que le soir, ils seront là
et là je savais que pendant 4 jours j'allais être toute seule à la maison, ce qui ne m'est jamais arrivée.
je fais ce que je veux
mes parents ne me demandent rien, même pas un vague "mais sinon tu travailles? ça va la fac?"
mais il y a quand même ces présences qui bourdonnent autour de moi, même en hors champ,
je sais qu'ils sont là, que le soir, ils seront là
et là je savais que pendant 4 jours j'allais être toute seule à la maison, ce qui ne m'est jamais arrivée.
j'ai cherché des trucs fous à faire, qui inviter. comment en profiter à fond et tout
dans ces cas-là les gens normaux font des fêtes
et les invités font des tâches de vin sur le canapé
et celui qui invite dit "ma mère va me tuer"
et il dit aussi "non pas dans la chambre de mes parents"
mais j'ai pas trop d'amis, et les fêtes ne sont pas des besoins chez moi
et je serai trop stressée à l'idée de faire une fête ratée que je préfère ne rien faire et plutôt faire la fête avec moi-même, parce que si je m'ennuie, je ne pourrais m'en prendre qu'à moi-même mais je m'aime trop pour ça alors je laisse couler
et je serai trop stressée à l'idée de faire une fête ratée que je préfère ne rien faire et plutôt faire la fête avec moi-même, parce que si je m'ennuie, je ne pourrais m'en prendre qu'à moi-même mais je m'aime trop pour ça alors je laisse couler
j'aime sentir mon corps engourdi, j'aime me rendormir, et en 4 mois de vacances,
je ne vois pas pourquoi je n'en profiterai pas, voilà ce que je me dis
je ne vois pas pourquoi je n'en profiterai pas, voilà ce que je me dis
j'ai écouté de la musique, Horses de Patti Smith, puis ensuite la radio,
une émission sur des gens qui vivent dans des containers aménagés,
le plasticien à l'origine du projet en parle, une fille aussi, elle dit "si les gens doivent habiter dans des containers ça ne doit pas être par nécessité, je refuse de faire des logements sociaux ou alors on en discute, parce que c'est trop connoté "avant ça contenait n'importe quoi et maintenant ça contient des hommes, si on doit habiter là-dedans ça doit être voulu, pour s'amuser ou pour suivre une mode",
le plasticien disait de bonnes choses malgré le fait qu'il soit plasticien. je n'aime pas ce mot, il ne renvoie à rien à part à un mec aux lunettes à monture carrée à un vernissage.
je suis allée au cinéma voir "flamme de mon amour" de kenji mizogushi,
il y a un cycle "histoire du cinéma japonais" au 3 Luxembourg,
une émission sur des gens qui vivent dans des containers aménagés,
le plasticien à l'origine du projet en parle, une fille aussi, elle dit "si les gens doivent habiter dans des containers ça ne doit pas être par nécessité, je refuse de faire des logements sociaux ou alors on en discute, parce que c'est trop connoté "avant ça contenait n'importe quoi et maintenant ça contient des hommes, si on doit habiter là-dedans ça doit être voulu, pour s'amuser ou pour suivre une mode",
le plasticien disait de bonnes choses malgré le fait qu'il soit plasticien. je n'aime pas ce mot, il ne renvoie à rien à part à un mec aux lunettes à monture carrée à un vernissage.
je suis allée au cinéma voir "flamme de mon amour" de kenji mizogushi,
il y a un cycle "histoire du cinéma japonais" au 3 Luxembourg,
et c'est très drôle parce que si vous y allez au moins deux fois vous croiserez toujours les mêmes personnes : un petit mec en t-shirt qui assiste à toutes les séances, un couple habillé en noir, parfois la fille n'est pas là, le mec est pas mal, surtout quand la fille n'est pas là. C'est un sosie de Monsieur Delmas.
Il y a aussi moi. Et puis mon amoureux japonais qui ne m'a jamais parlé et qui se met toujours au premier rang et que j'ai croisé plus d'une dizaine de fois dans des cinémas très différents
je n'ai jamais vu son visage, que son profil, il s'immisce de justesse dans la salle, rate les "10 minutes après la séance" et part tout de suite après la fin du film ou alors pendant le générique de fin. Il est très grand, très pâle, porte de belles chemises avec parfois une veste, il y a des cheveux très noirs en bataille, quand il lui arrive d'arriver en avance il lit un livre.
c'était un film féministe,
en ce moment je tombe que sur des films féministes.
je pense que les mecs se sont ennuyés, ou disons que la revendication est trop datée, ça vieillit mal.
Mon japonais est resté dans la salle, il a dû prendre un ticket pour la séance d'après, mais moi je ne voulais pas voir le film, "Eros + Massacre", j'avais d'autres choses à voir.
j'aime pas les films subversifs japonais de trois heures
mais ma séance était à 22h15, j'avais une heure,
j'ai marché rue des écoles
Il y a aussi moi. Et puis mon amoureux japonais qui ne m'a jamais parlé et qui se met toujours au premier rang et que j'ai croisé plus d'une dizaine de fois dans des cinémas très différents
je n'ai jamais vu son visage, que son profil, il s'immisce de justesse dans la salle, rate les "10 minutes après la séance" et part tout de suite après la fin du film ou alors pendant le générique de fin. Il est très grand, très pâle, porte de belles chemises avec parfois une veste, il y a des cheveux très noirs en bataille, quand il lui arrive d'arriver en avance il lit un livre.
c'était un film féministe,
en ce moment je tombe que sur des films féministes.
je pense que les mecs se sont ennuyés, ou disons que la revendication est trop datée, ça vieillit mal.
Mon japonais est resté dans la salle, il a dû prendre un ticket pour la séance d'après, mais moi je ne voulais pas voir le film, "Eros + Massacre", j'avais d'autres choses à voir.
j'aime pas les films subversifs japonais de trois heures
mais ma séance était à 22h15, j'avais une heure,
j'ai marché rue des écoles
la terrasse de la trattoria
un homme chic qui mange tout seul, son verre qui brille un peu, sa nourriture colorée, l'assiette blanche qui se dévoile peu à peu, la nappe, un livre posé à côté de lui, je n'arrive pas à en lire le titre
il est tellement rassurant
je me suis assise à une table de café un peu isolée pour ne pas me retrouver avec le monde de la terrasse, je n'aime pas m'afficher seule, et je voulais être seule, mais le prix a payé c'est que j'ai dû attendre longtemps avant qu'on me serve, je me disais "voilà, on m'ignore, merci, ils savent qu'ils ont des tables ici, isolées et qu'il y a toujours un risque de faire attendre les clients, pourquoi ils ne vérifient pas?"
je retardais le moment où j'allais me lever en soupirant
mais pour aller où?
la rue des écoles est devenue infréquentable, on y est trop connues avec Juliette
et je mets trop de temps avant de choisir un café
j'ai pris un coca light, c'est un homme qui a pris ma commande, je crois le connaître, il est exubérant, c'est assez gênant, on finit par croire qu'on vient boire chez lui
c'est une fille qui m'a servie, ça voulait bien dire de la part du serveur "je n'ai pas le temps pour toi"
j'ai demandé à régler tout de suite parce que personne ne passera plus par ici après et ça allait me travailler "je paye à l'intérieur? non ils n'aiment pas ça, bon je pars sans payer?"
la fille m'a agréablement surprise, elle a dit
C'est bizarre cette lumière
ah vous trouvez?
je travaille au bar et quand je sors je vois ça, c'est bizarre
elle est comment?
elle est jaune, il va pleuvoir
oui peut-être (je ne pensais pas)
mais c'est bizarre
MAIS C'EST BEAU
OUI
elle avait un accent, elle m'a beaucoup plu, j'étais de bonne humeur grâce à elle, je sentais vraiment qu'il fallait qu'elle se confie, qu'elle le dise à quelqu'un, c'était spontané, j'espère qu'elle m'aimait bien
je lisais
j'ai pris un coca light, c'est un homme qui a pris ma commande, je crois le connaître, il est exubérant, c'est assez gênant, on finit par croire qu'on vient boire chez lui
c'est une fille qui m'a servie, ça voulait bien dire de la part du serveur "je n'ai pas le temps pour toi"
j'ai demandé à régler tout de suite parce que personne ne passera plus par ici après et ça allait me travailler "je paye à l'intérieur? non ils n'aiment pas ça, bon je pars sans payer?"
la fille m'a agréablement surprise, elle a dit
C'est bizarre cette lumière
ah vous trouvez?
je travaille au bar et quand je sors je vois ça, c'est bizarre
elle est comment?
elle est jaune, il va pleuvoir
oui peut-être (je ne pensais pas)
mais c'est bizarre
MAIS C'EST BEAU
OUI
elle avait un accent, elle m'a beaucoup plu, j'étais de bonne humeur grâce à elle, je sentais vraiment qu'il fallait qu'elle se confie, qu'elle le dise à quelqu'un, c'était spontané, j'espère qu'elle m'aimait bien
je lisais
j'avais bien fait de prendre ma veste
je regardais la rue, une rue sans importance, parallèle à la rue des Ecoles, je me sentais bizarre, un peu délaissée, comme si j'avais mon propre appartement et que je voyais rarement mes parents, comme si j'avais longtemps attendu cette "liberté" et que maintenant ça ne me faisait absolument rien
c'était le goût d'une solitude un peu plus inquiétante que d'habitude, et puis j'étais triste de ne pas pouvoir faire des trucs fous, je pourrais rentrer tard, "me saouler la gueule", faire vraiment beaucoup de choses, beaucoup n'importe quoi, mais je n'y arrivais pas, je vais au café et je pense à faire des courses, c'est tout, j'aimerais des mangues alors je pense à des mangues, il faut toujours attendre un peu pour qu'elles soient bonnes, j'avais peur qu'il m'arrive quelque chose alors que je suis toute seule, je fais attention en traversant
vu mes activités, si ma mère me voyait elle ne s'inquiéterait jamais pour moi, au mieux je peux faire une promenade nocturne à vélo, mais qui a envie de faire ça? ça ne me donne même pas envie.
je vais à ma séance, en marchant j'écoute une fille au téléphone qui tient sa mère par le bras
je regardais la rue, une rue sans importance, parallèle à la rue des Ecoles, je me sentais bizarre, un peu délaissée, comme si j'avais mon propre appartement et que je voyais rarement mes parents, comme si j'avais longtemps attendu cette "liberté" et que maintenant ça ne me faisait absolument rien
c'était le goût d'une solitude un peu plus inquiétante que d'habitude, et puis j'étais triste de ne pas pouvoir faire des trucs fous, je pourrais rentrer tard, "me saouler la gueule", faire vraiment beaucoup de choses, beaucoup n'importe quoi, mais je n'y arrivais pas, je vais au café et je pense à faire des courses, c'est tout, j'aimerais des mangues alors je pense à des mangues, il faut toujours attendre un peu pour qu'elles soient bonnes, j'avais peur qu'il m'arrive quelque chose alors que je suis toute seule, je fais attention en traversant
vu mes activités, si ma mère me voyait elle ne s'inquiéterait jamais pour moi, au mieux je peux faire une promenade nocturne à vélo, mais qui a envie de faire ça? ça ne me donne même pas envie.
je vais à ma séance, en marchant j'écoute une fille au téléphone qui tient sa mère par le bras
"TU SAIS PAS SKI M'EST ARRIVE???
je tends l'oreille, intéressée :
ce matin y'a mon réveil qui sonne...
je l'éteins...
et je me rendors."
c'était trop triste, c'est quoi cette histoire
l'espace saint michel est un cinéma miteux, ça pourrait facilement devenir un cinéma porno si c'était pas aussi bien placé, les sièges sont pourris, les accoudoirs élimés, la plupart du temps je suis la seule fille de la séance,
avec trois hommes dispersés dans la salle
la dernière fois j'ai ramassé sur un siège une lettre adressé à qui la trouverait, c'était un artiste qui demandait à entamer une correspondance avec un inconnu, on pouvait l'interrompre n'importe quand
c'était trop triste, c'est quoi cette histoire
l'espace saint michel est un cinéma miteux, ça pourrait facilement devenir un cinéma porno si c'était pas aussi bien placé, les sièges sont pourris, les accoudoirs élimés, la plupart du temps je suis la seule fille de la séance,
avec trois hommes dispersés dans la salle
la dernière fois j'ai ramassé sur un siège une lettre adressé à qui la trouverait, c'était un artiste qui demandait à entamer une correspondance avec un inconnu, on pouvait l'interrompre n'importe quand
pourtant la programmation est bonne, mais c'est très mal placé
juste à côté de la fontaine saint michel, ça fait encore plus contraste, on sent presque la ville en regardant le film
j'ai vu "ce vieux rêve qui bouge" d'Alain Guiraudie
j'ai vu "ce vieux rêve qui bouge" d'Alain Guiraudie
la caissière est une petite chinoise, elle me connaît parce que j'ai fait tout un foin la dernière fois
je ne trouvais pas mon portable, c'est très risqué un cinéma, ça peut tomber derrière le siège, on ne voit rien
le projectionniste est venu avec sa lampe de poche
la caissière avec son portable pour bipper le mien
elle avait mon numéro
ça créer des liens
la machine à ticket ne marchait pas, donc j'y suis allée sans ticket, pourtant j'aime avoir le ticket de ma séance, je les collectionne, enfin plutôt je ne les jette pas, c'est rassurant de les avoir
je suis sortie de la séance bouleversée
je suis sortie de la séance bouleversée
mais heureuse
c'était magnifique
j'ai pris le bus pour rentrer, j'avais une buée devant les yeux, c'est à dire que je me fichais un peu de tout, j'étais dans mes pensées, dans ma joie, je savais que j'allais rentrer dîner, que la nuit serait longue, que j'allais regarder un film, me faire à manger, prendre du thé, écouter la radio, m'amuser avec moi-même, ça allait être une nuit électrique
c'était magnifique
j'ai pris le bus pour rentrer, j'avais une buée devant les yeux, c'est à dire que je me fichais un peu de tout, j'étais dans mes pensées, dans ma joie, je savais que j'allais rentrer dîner, que la nuit serait longue, que j'allais regarder un film, me faire à manger, prendre du thé, écouter la radio, m'amuser avec moi-même, ça allait être une nuit électrique
je pourrais même dormir au salon
avec la grande télé.
j'ai mangé un reste de gratin d'aubergines, un reste de salades de pâtes, du melon
en écoutant un mec à la radio qui parlait de l'humiliation de vieillir
j'ai tapé son nom sur amazon
j'ai regardé Amarcord de Fellini,
ça m'a rappelé ma famille, c'était comme un rêve
j'ai traîné devant LCI
j'ai traîné devant LCI
un père de famille avait reçu une amende parce que sa fille de trois ans avait fait pipi dans un parc
il était très beau, avec des béquilles, LCI disait que c'était à cause de ses béquilles qu'il pouvait pas trop faire le chemin jusqu'aux toilettes
on l'écoute parler, trop d'énergie épuisée pour une histoire de merde
"il m'a dit "je trouve insupportable un tel comportement et moi je lui ai répondu je trouve insupportable le ton avec lequel vous me parlez, et puis on s'est disputés, on a échangé des palabres..."
ça fera un bon souvenir à la petite je pense
j'ai écouté la radio,
ça fera un bon souvenir à la petite je pense
j'ai écouté la radio,
j'ai regardé "des mots de minuit",
florence aubenas parlait, émilie dequenne, "je viens d'une famille modeste, mon père était ouvrier, alors ça m'émeut"
puis le live de fin d'émission, "Carry on de Dez Mona" je me dis "comme s'il s'y connaissait en musique dans des mots de minuit, et c'est quoi ce nom de groupe", et la chanson était en fait très belle, dès la première écoute
je l'ai écoutée au moins cinq fois
mais je connais ce genre de groupes, le genre à réussir une chanson et à s'en servir de prétexte pour faire un album raté
il y en a des millions comme ça
il faut assumer le fait d'être le groupe d'une seule chanson
c'est déjà énorme une chanson
la nuit à la radio il y a des archives qui passent, elles sont souvent très bien, on entend de vieilles voix, des voix d'un autre monde, et qui parle de philosophie
j'ai pris une douche vers les quatre heures du matin,
j'ai pris une douche vers les quatre heures du matin,
quand on a rien à faire on prend des douches
j'ai bossé la Critique de la faculté de juger
j'ai bossé la Critique de la faculté de juger
je parlais toute seule, je parle beaucoup toute seule, je suis capable de dire
"je crois que j'ai trop mangé" au milieu de la cuisine, en me touchant le bidon
"je crois que j'ai trop mangé" au milieu de la cuisine, en me touchant le bidon
je me suis endormie vers huit heures de matin sur une émission sur les gaulois
le présentateur disait "c'est incroyable" quand l'archéologue disait que les gaulois maitrisaient mieux la terre que nous
"il y avait moins de forêt qu'aujourd'hui"
l'archéologue parlait de son parcours "j'ai fait des études de philosophie et de sociologie", give me five
ils parlent tout le temps de leur parcours sur france culture
ils parlent tout le temps de leur parcours sur france culture
ah non je me suis pas endormie puisque je me rappelle avoir écouté un chroniqueur faisant ses aux revoirs à france culture
il allait rejoindre son ami Nicolas Demorand sur une autre fréquence.
il a pris trop de temps pour faire ses aux revoirs
il a pris trop de temps pour faire ses aux revoirs
et moi pour m'endormir
:-(
Fat City - John Huston:-(
Carry On - Dez Mona
mercredi 21 juillet 2010
samedi 17 juillet 2010
Nous nous habillons selon ce que l'on comprend de nous. Tout le monde se range assez facilement dans une catégorie vestimentaire, dans un archétype plus ou moins fixe, plus ou moins changeant et qui dépend de l'âge, du métier, de la texture de la peau (un jour je préciserai), de la corpulence, des complexes. On ne porte jamais ce qu'on veut mais bien ce qui nous va, cela suppose une identité préalable et à demi imposée. Cela doit être un mélange confus de ce que nous aimerions être, de ce que les autres pensent que nous sommes, de ce que nous pensons être et que nous essayons de faire transparaître dans notre façon de s'habiller. Ajoutez à cela l'influence de ce qui nous arrive de voir sur une personne dans la rue ou dans les films ou les magazines.
M. Franck disait qu'il y a une façon de s'habiller qui signifie que ce que l'on porte c'est ce qu'on est, et qu'à l'inverse il y a une façon de s'habiller qui signifie que ces vêtements ne sont pas la personne, que cela se passe ailleurs. Personnellement si je pouvais je porterai des choses plus féminines mais je sais qu'un autre moi-même plus raisonnable et qui s'intéresse à "ce qui me va" se dégoûte à trop se faire remarquer; car le féminin n'est pas quelque chose de passif, il est actif, il provoque, il oblige à ce qu'on le scrute et ne se laisse pas passivement scruter, c'est bien ça qui me gêne.
Je parle de féminité mais je me souviens qu'avec Juliette, et non sans soulagement, nous nous étions mises d'accord pour dire que la féminité n'existait pas. Supprimer la féminité c'était se délester de problèmes qui ne devraient pas exister, telle que les femmes qui manqueraient de féminité, si on supprime la féminité elles ne manquent plus de rien, et les femmes dites "féminines" sont juste des femmes autant que les femmes "masculines", sans non plus une quelconque différence de degré. Pour résumer nous pourrions dire que le féminin suffit, et que la féminité n'est qu'un abus de langage, une déviance créé peut-être par le cinéma hollywoodien, nous parlerons alors de glamour mais le glamour n'existe pas en dehors de l'écran, de la scène, de l'image en général, il n'est de toute façon pas tenable au quotidien. Il suffit pour le temps d'une photo, une séquence de film, au mieux une soirée car il n'est pas l'épanouissement de la féminité contenue dans une femme mais est mensonge et effort de bout en bout, c'est le mensonge de Cendrillon. Le critère est donc celui-ci: une femme est une femme.
La féminité, le glamour, n'est sur le papier rien d'autres que le prolongement des attributs de la femme : longs cheveux, longs cils, longs ongles, hauts talons, ajoutez à cela quelques hypertrophie et vous avez la féminité [lu quelque part mais je ne me souviens plus où, étymologie de "arme" qui vient de l'anglais "arm", le bras, le prolongement du corps, comme l'arme l'est aussi; la féminité est dans cette logique de prolongement, elle est une "arme de séduction", etc.]
Se débarasser de la féminité c'est se débarasser de beaucoup d'exigences du paraître, beaucoup d'exigences qui sont autant de détour qui nous font perdre du temps.
----
J'entends parfois dire "je m'habille pour moi-même", sauf que si c'était le cas nous aurions des pyjamas aussi soignés que nos tenues de ville. Nous nous habillons toujours pour les autres, mais je remarque une chose c'est que, si les autres ont sur moi le même regard que je porte sur les autres, alors il n'est pas nécessaire non plus de s'habiller pour les autres car au fond, personne ne se regarde. Il suffit de se dire: suis-je capable de décrire en détails la tenue d'une personne croisée aujourd'hui dans la rue? Me suis-je arrêté à un moment devant une dame pour me dire "ce sont des nouvelles chaussures, ça se voit", non car je m'en fiche, alors que la dame peut se dire "premier jour avec mes nouvelles chaussures", et le vivre comme un petit événement si elle n'est pas habituée à s'acheter des chaussures. Il y a toujours une folle disproportion entre l'effort que nous mettons à nous habiller et le bref regard que les gens nous portent. Quand nous observons les vêtements d'une personne il s'agit le plus souvent d'une personne qui affiche beaucoup d'elle-même dans sa manière de s'habiller et qui prend son style pour une modalité de sa personnalité. La coquetterie cherche, appâte les regards, les jugements, une "modeuse" existe pour se faire critiquer, pour que l'on dise "cette débile profonde n'a aucun style" ou pour que d'autres modeuses se disent "merde, elle a tout mieux que moi", à l'inverse la tenue discrète de l'individu normal fait bien son boulot: elle se fait discrète, et nous ne remarquons pas à moins de chercher à la remarquer.
La féminité, le glamour, n'est sur le papier rien d'autres que le prolongement des attributs de la femme : longs cheveux, longs cils, longs ongles, hauts talons, ajoutez à cela quelques hypertrophie et vous avez la féminité [lu quelque part mais je ne me souviens plus où, étymologie de "arme" qui vient de l'anglais "arm", le bras, le prolongement du corps, comme l'arme l'est aussi; la féminité est dans cette logique de prolongement, elle est une "arme de séduction", etc.]
Se débarasser de la féminité c'est se débarasser de beaucoup d'exigences du paraître, beaucoup d'exigences qui sont autant de détour qui nous font perdre du temps.
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J'entends parfois dire "je m'habille pour moi-même", sauf que si c'était le cas nous aurions des pyjamas aussi soignés que nos tenues de ville. Nous nous habillons toujours pour les autres, mais je remarque une chose c'est que, si les autres ont sur moi le même regard que je porte sur les autres, alors il n'est pas nécessaire non plus de s'habiller pour les autres car au fond, personne ne se regarde. Il suffit de se dire: suis-je capable de décrire en détails la tenue d'une personne croisée aujourd'hui dans la rue? Me suis-je arrêté à un moment devant une dame pour me dire "ce sont des nouvelles chaussures, ça se voit", non car je m'en fiche, alors que la dame peut se dire "premier jour avec mes nouvelles chaussures", et le vivre comme un petit événement si elle n'est pas habituée à s'acheter des chaussures. Il y a toujours une folle disproportion entre l'effort que nous mettons à nous habiller et le bref regard que les gens nous portent. Quand nous observons les vêtements d'une personne il s'agit le plus souvent d'une personne qui affiche beaucoup d'elle-même dans sa manière de s'habiller et qui prend son style pour une modalité de sa personnalité. La coquetterie cherche, appâte les regards, les jugements, une "modeuse" existe pour se faire critiquer, pour que l'on dise "cette débile profonde n'a aucun style" ou pour que d'autres modeuses se disent "merde, elle a tout mieux que moi", à l'inverse la tenue discrète de l'individu normal fait bien son boulot: elle se fait discrète, et nous ne remarquons pas à moins de chercher à la remarquer.
lundi 12 juillet 2010
On se surprend toujours de la prodigalité du génie, il produit beaucoup et il produit bien quand au même moment nous oublions de produire et que nous nous installons dans la vie de manière insolente, comme s'il s'agissait de ne jamais en sortir. Le génie pressent l'urgence et grâce à l'urgence devient génial. Il est productif là où nous sommes paresseux, voilà sa première idée de génie. Il s'installe dans la vie mais après sa mort.
☼
En Suisse nous nous arrangions toujours pour produire un effort même lors de nos "journées-chat" où nous passions la majorité du temps à fixer sagement la vue de notre terrasse sur des transats faits d'épais fils tendus en plastique dans lesquels j'aimais glisser mes doigts. Je pense que je parlais le plus des deux, Juliette restait secrète, et je m'inquiètais de l'ennui que supposait ses silences. A chaque heure se demander "qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui?" et la journée passait, ponctuée par cette question et le moment des repas qui cassait la journée en trois. Nous répondions par ce sourire de connivence qui voulait dire "on ne fait rien, il n'y a rien à faire mais ce n'est pas grave pour autant". Par manque d'habitude nous éprouvions la gêne d'une satisfaction sereine, nous ne manquions de rien dans notre sagesse estivale.
Un jour nous avons pris le train vers seize heures pour nous rendre à Lausanne et à Lausanne nous avons fini par nous perdre et par nous asseoir sur un banc pour nous reposer et donc regarder des gens en vie. Au loin deux femmes en maillot de bain qui se trémoussaient un peu trop, on essayait de savoir ce qu'elles faisaient, elles semblaient poser pour une photo ou peut-être essayaient-elles de sécher au soleil. A côté un couple qui parlait mode et amis en commun et qui aura fini par timidement s'embrasser après avoir trop parlé comme pour dissimuler cette envie commune, mais la parole ne dissimule pas grand chose des non-dits et au fond tout se sait. Un bébé fraîchement marcheur passait devant nous en se tenant les mains derrière le dos, son père disait à la mère "regarde il marche comme un vieux" plein de moquerie affectueuse. Il avait raison, le bébé marcheur adoptait vraiment une attitude de vieille personne et c'était irréel de la voir plaquée sur lui, petit homme de moins d'un mètre. Mes bras étaient en train de me démanger à cause du soleil et j'expliquais à Juliette qu'après une période où j'étais la reine du bronzage à présent le soleil me démangeait un peu, je ne suis plus toute jeune. Un couple d'adolescent passe bras dessus bras dessous mais avec quelque chose de pas vraiment à l'aise, comme un couple de mauvais danseurs où les pas ne s'emboîtent pas parfaitement. Nous avons commencé à énumérer les positions qui peuvent être bien pour le couple, élégantes pour le passeur: se tenir par l'auriculaire, se tenir par la manche, ne pas se tenir, se tenir par la poche du manteau, la femme qui met son bras autour du garçon, et j'aime bien quand le garçon tient le sac de la fille, ça me touche, se tenir par le bras aussi, comme les deux maillons d'une chaine de deux maillons seulement. Le plus vulgaire : se tenir par la poche de jean arrière. Quand on a vu passer un monsieur dans une chaise roulante et qui semblait apprécier le monde avec crainte nous en avons conclu que cela devait être bien ou disons mieux pour un handicapé de vivre en Suisse car ici on en voyait souvent. On s'est promis de venir à Genève pendant Noël, dans cinq ou trois ans, chacune devra trouver à l'autre trois cadeaux, un cadeau-culture, un cadeau-fringue et un cadeau au choix, qu'on achèterait sur place, avec de la neige sur les épaules de nos manteaux d'hiver trop beaux.
☼
Le moment après l'effort de la journée (le train pour aller s'asseoir sur le banc d'une autre ville) où nous allons nous doucher et enfiler nos beaux habits. J'étais toujours en pantalon mou et en t-shirt large, comme en dehors de la civilisation, disant "pouce" à la bonne tenue citadine et pas intéressée par l'idée de plaire. Nous nous retrouvions dehors, la douche avait clarifié le bronzage, on dénombrait les coups de soleil. Nous nous sentions reposées mais les jambes sainement douloureuses par trop de marche, le corps venait d'évacuer une substance de paresse liquide qui traversait tous les membres, c'était la santé retrouvée, personnellement je me sentais bien installée dans mon corps. On allait toujours au même restaurant qui était le seul abordable, c'était une pizzeria et on avait toujours très faim au moment d'y aller. La pizza était toujours le piège car on se sentait toujours trop pleines à la fin, alourdies. On faisait notre petite marche digestive au bord du lac, Juliette m'interrogeait tout le temps "on va marcher?" mais elle savait qu'il n'y avait pas à demander, que nous allions marcher, qu'on n'avait pas et qu'on ne voulait pas d'autres options. On parlait de choses et d'autres, on passait devant Chaplin-statue, il y avait aussi un monument commémoratif pour Gogol et un autre artiste inconnu de nous, devant le glacier aussi, devant les cygnes imperturbables qui une fois la nuit tombée devenait bleu nuit. C'est encore moi qui parlait toujours trop, je racontais ma vie, mon passé, alors qu'elle n'avait rien demandé, j'y ajoutais de modestes plans pour le futur.
Othello - Orson Welles
dimanche 4 juillet 2010
Le voyage extérieur
Si la ville ne m'offre rien de nouveau je ne peux rien espérer de nouveau de moi-même, en moi-même, je cherche avidement de nouveaux affects, j'essaye de me déprendre de ce que je connais et que j'aime (ma vie quotidienne), j'ai le mot "ouverture d'esprit" en tête, je cherche des paysages beaux et factices comme des fonds d'écran Windows, je fais cet effort qui de ma part relève du surhumain car je suis celle qui peut et aime rester au calme dans ma chambre. Ne pas croire à ce que Pessoa dit: "le voyage est intérieur" et il s'agit toujours de se transporter soi-même, toujours le même, d'un endroit à un autre mais essayons en toute naïveté de voir si la condition d'un voyage intérieur serait le voyage extérieur.
Nous nous cherchons des activités, nous travaillons beaucoup à lire les programmes, les brochures des activités culturelles, des trucs à visiter, à voir, mais elles nous laissent toujours ce goût de simili-activités, des "pourquoi pas ça puisqu'il n'y a que ça", des expositions qui ne nous intéressent pas d'emblée et qui suppose un certain effort, nous revoyons nos exigences au rabais et transformons nos "non" catégoriques en "peut-être". De toute façon nous ne ferons rien en dehors d'une grande exposition à Lausanne d'Edward Hopper qui vaut le déplacement en bateau. Il y a des concerts gratuits, des activités nécessaires qu'à la ville elle-même pour se prouver qu'elle n'est pas "morte" comme on dit parfois. Le risque de la léthargie existe même à l'échelle de la ville, elle doit se maintenir dans un certain état d'activité, se pincer le bras pour ne pas s'endormir, ne serait-ce que pour permettre la présence de touristes.
Il est très facile pour une ville de sombrer, nous en connaissons tous qui ont renoncé ou qui n'ont jamais commencé à se bouger, et c'est en cherchant ce qu'il y a faire que l'on se rend compte que les gens redoublent d'efforts pour maintenir ce semblant de dynamisme. Au fond je pardonne aux villes leur ennui mortel, car je me rends compte qu'il est la condition d'existence de métropoles excitantes, ne serait-ce que par contraste avec elles, tout ne peut pas briller.
On ne veut pas tuer le temps, on veut ressentir des choses, éprouver le vertige du dépaysement, on veut déborder, mais le dépaysement n'existe plus, en tout cas plus dans certaines villes occidentales (et même, quand je pense au Liban), il faut partir de plus en plus loin et les grands voyages sont encore trop chers, trop éprouvants, nous les craignons encore mais le vrai voyage est certainement celui qu'on craint.
Je remarque la constante inconséquence des hommes, leur imprudence, leur maladresse. Ils ne savent plus penser l'agencement de la ville et construisent n'importe quoi à côté de n'importe quoi sans penser la ville dans une vue d'ensemble. L'ensemble est hideux, pauvre et disharmonieux, ceci me frappe au Liban et me frappe encore en Suisse même si ce n'est pas si choquant. Nous avons en bas de notre hôtel une fête foraine au milieu d'un parking, gravitent autour des commerces en vrac.
La nature est sublime sans efforts d'émerveillement de notre part, de "oh le lac, la montagne, le cygne". Nous sommes par saccades conscientes d'être dans un endroit proche du divin, sans contours nets mais dilués dans un doux camaieu. Le bleu domine, des cygnes magnifiques nous apprennent l'immobilité, se laissent contempler, la torsion de leur cou nous interrogeant. Le lac Léman est d'un bleu différent mais relié par ce camaieu à la montagne qui est elle même reliée au ciel, logiquement le lac est céleste et le ciel aquatique. C'est très fleuri, la ville mériterait sa pancarte jaune "Ville fleurie", la modestie des fleurs, leur petite surface ponctuellement très colorée comme de petits points en bas du champ de vision contraste avec l'imposant bleu-total de l'horizon. Les fleurs sont un juste milieu, une sorte d'amicale coproduction entre l'homme et la nature. Le ciel est vaste, la vue est panoramique, non fragmentée, achurée comme elle peut l'être en ville. La nature mérite un plan séquence, la ville, une succession de plans, presque stroboscopiques, c'est ce que je retrouve dans le mouvement de mon regard.
Il y a une statue de Charlie Chaplin habillé en vagabond en face du lac, il a vécut à Vevey une vingtaine d'années, statue qui n'émeut que moi et qui ne ressemble même pas à Chaplin mais qui est un monstre méconnaissable, comme si l'habit faisait déjà l'homme, peu importe le visage. J'aimerais visiter son manoir s'il est visitable, ou seulement passer devant pour le saluer mais Juliette me rappelle à la raison en disant qu'au fond ce ne sera pas grand-chose, elle a peut-être raison. Des touristes se prennent en photo avec la statue en rigolant, alors que le propos de Chaplin est ailleurs, ce n'est pas seulement lui et son personnage de vagabond rigolo, ça se passe ailleurs mais les gens s'en fichent, ils aiment son côté benêt, amical, ils pensent que Chaplin est gentil alors qu'il est redoutable. Je remarque qu'il ne nous vient jamais à l'idée de poser pour une photo, nous ne faisons que prendre des photos sans hommes, nous savoir derrière l'appareil suffit. Il y a un Chaplin vulgaire comme il y a plus loin dans la fête foraine une Marylin Monroe vulgaire et horrible planté au milieu d'une attraction, retenant avec la paume de ses mains sa robe qui s'envole toujours trop comparé à la scène de "Sept ans de réflexion". Paradoxalement, si le dépaysement est possible il ne l'est plus dans ce que les hommes dans leur liberté ont su faire de la ville, de l'espace et de leur progrès mais dans ce que la nature nous rappelle dans sa sereine et indémodable constance.
mercredi 30 juin 2010
"La nature de l'homme est "bonne" car il est oublieux, paresseux, crédule, superficiel.
Tous ces mots représentent les diverses facilités de nos "âmes" à laisser fuir leurs impressions et même leurs forces.
Heureuses facilités. Ce serait une redoutable engeance qu'une humanité douée de mémoire infaillible, d'activité toujours pressante, de présence d'esprit continuelle, de vigilance critique toujours armée.
Mais c'est donc un terrible avenir qui se prépare, car toutes ces méchantes vertus qui rendraient la vie dure à la vie, vont grandir et régner toujours plus dans le monde; - mais point sous forme humaine. La machine et ce qu'elle exige obligeront les plus légers et les plus vagues et les contraidront à leur discipline. Elle enregistre, elle prévoit. Elle précise, elle durcit; elle exagère les pouvoirs de conservation et de prévision attachés aux êtres vivants, - dont elle tend à changer la durée capricieuse, les souvenirs incertains, l'avenir confus; les lendemains indéterminés, -en une sorte de présent identique, comparable à l'état stationnaire d'un moteur qui a atteint sa vitesse de régime..."
Tel Quel, Paul Valéry
En ce moment je me surprends à faire ce que je me fixais de faire : j'ai rédigé cette critique, j'ai vendu ces merdes sur Ebay, j'ai répondu à mes mails. Fugitive impression d'achevé que le flux de la vie (je ne mets aucun enthousiasme dans cette expression, c'est simplement le flux de la vie) viendra bouleverser. Ce qui me fait peur c'est quand je me demande : vers quoi tendent toutes ces petites actions sinon vers un Grand Rien?
La tristesse me rend réactive, un rien me touche et j'aime pleurer au cinéma, je demande à pleurer, quand le film est bien. J'ai dû trouver de toute urgence de quoi remplir mes journées à la maison, d'honnêtes occupations pouvant faire taire les fredonnements trop vrais de ma conscience. L'intelligence, la parole, l'art sont les remèdes, car seule un peu de vérité-beauté peuvent rivaliser avec sa propre vérité désespérée et obsédante.
Je m'entoure d'hommes artistes et de paroles, je commence au réveil avec la radio qui pénètre mes rêves et me donnent des pensées bizarres, des rêves de paroles qui me parcourent toute la journée. Ensuite je lis dans mon lit avec mon café au lait comme le boit Nanni Moretti dans ses films. Faute de pouvoir en copier l'exacte recette j'ai cherché à atteindre la même teinte un peu couleur carton, cela m'est possible parce qu'il le boit souvent dans des verres transparents. Ensuite soit je lis pendant quelques heures et j'entrecoupe ma lecture de radio, de musique, soit je regarde un film. Si je sors j'essaye de faire en sorte que ce soit le plus tard possible, la chaleur me déprime. Quand il fait un peu frais, un peu moins chaud, je vais au cinéma et je rentre, puis je traîne un peu sur internet, j'écris, je relis des blogs et quelques informations mais jamais trop, je regarde un film et je m'endors vers 4-5h. En ce moment je suis sur Robert Altman (il faut voir Short Cuts, Gosford Park, The long Goodbye) et Nanni Moretti (il faut voir Bianca, Aprile, Journal Intime, Sogni d'Oro, Ecce Bombo, Palombella Rossa, Je suis un autarcique, la Chambre du fils), deux réalisateurs que j'estime être les plus proches de moi, de mon coeur, de mon petit cerveau, et pourtant leur cinéma me frappe par leur originalité, leur étrangeté. Le génie est étrange, lointain et pourtant génial parce que proche, parce qu'il nous coupe la parole pour parler de nous, pour nous prolonger. Etrangeté et pourtant ressemblance, un peu comme trop se regarder dans le miroir : on finit par ne plus se reconnaître à force de se reconnaître, l'étrangeté est le semblable.
L'intelligence est amicale, elle console parce que sa solidité console, on peut compter sur elle, on sait qu'elle ne nous trompe pas et qu'elle est toujours disponible, dans un livre, dans une personne, en allumant la radio. Nous ne sommes pas en train de nous abrutir pour oublier, mais bien en train d'apprendre des choses, de rendre agréables soi-même et le monde. Il faut absolument lire Paul Valéry et ne discuter avec une personne que si une chaise est reservée à l'intelligence et aux vérités particulières: ce que j'appelle les interstices, c'est-à-dire la pensée en dehors des grands thèmes, la pensée quotidienne d'une intelligence.
Podcast : Le mardi des auteurs - Billy Wilder
Tous ces mots représentent les diverses facilités de nos "âmes" à laisser fuir leurs impressions et même leurs forces.
Heureuses facilités. Ce serait une redoutable engeance qu'une humanité douée de mémoire infaillible, d'activité toujours pressante, de présence d'esprit continuelle, de vigilance critique toujours armée.
Mais c'est donc un terrible avenir qui se prépare, car toutes ces méchantes vertus qui rendraient la vie dure à la vie, vont grandir et régner toujours plus dans le monde; - mais point sous forme humaine. La machine et ce qu'elle exige obligeront les plus légers et les plus vagues et les contraidront à leur discipline. Elle enregistre, elle prévoit. Elle précise, elle durcit; elle exagère les pouvoirs de conservation et de prévision attachés aux êtres vivants, - dont elle tend à changer la durée capricieuse, les souvenirs incertains, l'avenir confus; les lendemains indéterminés, -en une sorte de présent identique, comparable à l'état stationnaire d'un moteur qui a atteint sa vitesse de régime..."
Tel Quel, Paul Valéry
En ce moment je me surprends à faire ce que je me fixais de faire : j'ai rédigé cette critique, j'ai vendu ces merdes sur Ebay, j'ai répondu à mes mails. Fugitive impression d'achevé que le flux de la vie (je ne mets aucun enthousiasme dans cette expression, c'est simplement le flux de la vie) viendra bouleverser. Ce qui me fait peur c'est quand je me demande : vers quoi tendent toutes ces petites actions sinon vers un Grand Rien?
La tristesse me rend réactive, un rien me touche et j'aime pleurer au cinéma, je demande à pleurer, quand le film est bien. J'ai dû trouver de toute urgence de quoi remplir mes journées à la maison, d'honnêtes occupations pouvant faire taire les fredonnements trop vrais de ma conscience. L'intelligence, la parole, l'art sont les remèdes, car seule un peu de vérité-beauté peuvent rivaliser avec sa propre vérité désespérée et obsédante.
Je m'entoure d'hommes artistes et de paroles, je commence au réveil avec la radio qui pénètre mes rêves et me donnent des pensées bizarres, des rêves de paroles qui me parcourent toute la journée. Ensuite je lis dans mon lit avec mon café au lait comme le boit Nanni Moretti dans ses films. Faute de pouvoir en copier l'exacte recette j'ai cherché à atteindre la même teinte un peu couleur carton, cela m'est possible parce qu'il le boit souvent dans des verres transparents. Ensuite soit je lis pendant quelques heures et j'entrecoupe ma lecture de radio, de musique, soit je regarde un film. Si je sors j'essaye de faire en sorte que ce soit le plus tard possible, la chaleur me déprime. Quand il fait un peu frais, un peu moins chaud, je vais au cinéma et je rentre, puis je traîne un peu sur internet, j'écris, je relis des blogs et quelques informations mais jamais trop, je regarde un film et je m'endors vers 4-5h. En ce moment je suis sur Robert Altman (il faut voir Short Cuts, Gosford Park, The long Goodbye) et Nanni Moretti (il faut voir Bianca, Aprile, Journal Intime, Sogni d'Oro, Ecce Bombo, Palombella Rossa, Je suis un autarcique, la Chambre du fils), deux réalisateurs que j'estime être les plus proches de moi, de mon coeur, de mon petit cerveau, et pourtant leur cinéma me frappe par leur originalité, leur étrangeté. Le génie est étrange, lointain et pourtant génial parce que proche, parce qu'il nous coupe la parole pour parler de nous, pour nous prolonger. Etrangeté et pourtant ressemblance, un peu comme trop se regarder dans le miroir : on finit par ne plus se reconnaître à force de se reconnaître, l'étrangeté est le semblable.
L'intelligence est amicale, elle console parce que sa solidité console, on peut compter sur elle, on sait qu'elle ne nous trompe pas et qu'elle est toujours disponible, dans un livre, dans une personne, en allumant la radio. Nous ne sommes pas en train de nous abrutir pour oublier, mais bien en train d'apprendre des choses, de rendre agréables soi-même et le monde. Il faut absolument lire Paul Valéry et ne discuter avec une personne que si une chaise est reservée à l'intelligence et aux vérités particulières: ce que j'appelle les interstices, c'est-à-dire la pensée en dehors des grands thèmes, la pensée quotidienne d'une intelligence.
Podcast : Le mardi des auteurs - Billy Wilder
lundi 28 juin 2010
Le ventilateur ronronne, c'est le nouveau silence. Je ne sors pas de son champ de vision et bouge seulement pour aller me faire du café ou me chercher une glace, je pourrais rester là longtemps, peut-être tout l'été. Internet m'offre tout, vu que je lis assez lentement de plus en ayant maintenant pris l'habitude de tout noter qui me vient de l'exigence de ma licence, j'ai de la lecture pour au moins trois ans.
Boulevard Saint Germain a quelques mètres l'une de l'autre on trouve la librairie de la Hune et un peu plus loin l'Ecume des pages, deux librairies qui ferment leur porte à 23 heures ou minuit même le dimanche. C'est ici que je me rends quand j'ai envie de voir des livres à des moments de la journée ou de la semaine où les autres librairies sont fermées. La Hune a ses plafonds très bas et tout y est à taille humaine et rassurante, tout est devant soi, il n'y a même pas à tendre le bras, la dernière étagère est à une tête au-dessus de moi. Ils font aussi des emballages cadeaux affreusement élégants, la plupart du temps les gens se fichent du papier qu'ils s'apprêtent à déchirer, mais quand vous offrez un livre provenant de la Hune, les gens remarquent et prennent comme une deuxième attention de votre part cet emballage élégant.
A son opposé je déteste les rayonnages de l'Ecume des pages où un tiers des auteurs sont littéralement inaccessibles à moins que vous n'ayez le courage de monter sur l'escabeau. Cela monte assez haut pour que vous ne puissiez même plus distinguer qu'il y a encore des livres en haut, à moins de s'éloigner pour en avoir une vue d'ensemble.
Je n'aime pas monter sur l'escabeau parce que je n'aime pas me faire remarquer et j'ai l'impression que grimper comme ça, se placer en hauteur par rapport aux clients "normaux" est d'une audace et d'une effronterie peu excusables. J'ai aussi toujours peur de tomber en arrière, la chaussure glisse ou je ne sais quoi, ça peut arriver, ça va arriver. Aussi il n'y a pas assez d'escabeaux, et je considère comme une autre prise de risque, une autre audace le fait d'aller en chercher un un peu plus loin. Le traîner par terre c'est se vouer à faire du bruit, le porter serait trop bizarre, on ne porte pas des choses, on ne fait pas d'efforts dans les librairies. Les librairies sont des lieux de délicatesse, de silence, de religiosité, donc on ne porte pas, on feuillette, on sent le livre, on passe son temps à faire des demi-gestes. Et puis bien sûr, comme si ça ne suffisait pas, la plupart des auteurs que je cherche sont toujours inaccessibles. Je sais que si vous cherchez un auteur en K ce n'est même pas la peine de se déplacer, je voulais Kant et Kerouac mais je ne voulais pas de l'escabeau, alors je suis repartie avec des livres qu'au premier abord je ne voulais même pas.
The Shangri-Las - Out in the streets
A son opposé je déteste les rayonnages de l'Ecume des pages où un tiers des auteurs sont littéralement inaccessibles à moins que vous n'ayez le courage de monter sur l'escabeau. Cela monte assez haut pour que vous ne puissiez même plus distinguer qu'il y a encore des livres en haut, à moins de s'éloigner pour en avoir une vue d'ensemble.
Je n'aime pas monter sur l'escabeau parce que je n'aime pas me faire remarquer et j'ai l'impression que grimper comme ça, se placer en hauteur par rapport aux clients "normaux" est d'une audace et d'une effronterie peu excusables. J'ai aussi toujours peur de tomber en arrière, la chaussure glisse ou je ne sais quoi, ça peut arriver, ça va arriver. Aussi il n'y a pas assez d'escabeaux, et je considère comme une autre prise de risque, une autre audace le fait d'aller en chercher un un peu plus loin. Le traîner par terre c'est se vouer à faire du bruit, le porter serait trop bizarre, on ne porte pas des choses, on ne fait pas d'efforts dans les librairies. Les librairies sont des lieux de délicatesse, de silence, de religiosité, donc on ne porte pas, on feuillette, on sent le livre, on passe son temps à faire des demi-gestes. Et puis bien sûr, comme si ça ne suffisait pas, la plupart des auteurs que je cherche sont toujours inaccessibles. Je sais que si vous cherchez un auteur en K ce n'est même pas la peine de se déplacer, je voulais Kant et Kerouac mais je ne voulais pas de l'escabeau, alors je suis repartie avec des livres qu'au premier abord je ne voulais même pas.
The Shangri-Las - Out in the streets
vendredi 25 juin 2010
Je me rendais compte qu'arriver au bout d'une journée c'était toujours arriver au bout de conclusions dures à supporter et, dans la solitude d'une fin de soirée, impossibles à partager. En rentrant de mes journées j'arrivais en bas de chez moi dans un piteux état et dans un geste lourd je sortais mes clés. J'aurais aimé que ma famille soit réveillée pour me faire oublier, dans le fourmillement de son activité inconsciente, toutes ces pensées que je ramenais de la ville. C'était toujours en arriver à l'aigre sentiment de son infinie solitude, d'une solitude dangereuse en ce qu'elle cherche toujours à creuser plus profond en elle, cherchant d'autres ressources pour s'apitoyer et trouvant toujours. Dormir devenait alors un ravissement qui n'étanchait pas seulement ma fatigue mais aussi ma profonde mélancolie, le sentiment sombre de ma propre existence, trop dur à porter, trop lucide, comme un plat trop chaud, insupportable à tenir et qu'on ne pourrait lâcher. Je comprenais et j'étais reconnaissant envers la personne qui avait décidé de découper la vie en morceau de journées comme pour faire proportionnellement alterner violence et douceur, aigreur et réconfort. Et avant de sombrer, dans un dernier geste de détresse j'étreignais un peu plus ma couverture. Je ne sais pas si je m'endormais en larmes mais il m'avait semblé que j'aurais pu.
vendredi 18 juin 2010
"Hyper-présence de l'absence"
nous sommes dans l'amphithéâtre Bachelard à la Sorbonne pour un colloque sur la filière littéraire auquel MF nous a conviées. Juliette voulait et cherchait un café, elle avait l'impression qu'il était neuf heures du matin et je peux dire que moi aussi j'avais cette impression. La ville Paris avait quelque chose de lavé, de neuf, comme quand on sort d'une nuit du Champo et que le ciel blanc rend la ville blanche et qu'on croise les éboueurs et que le ciel se reflète aussi sur les trottoirs mouillés et que le mouvement n'est pas la encore la loi. Il y avait MF et plusieurs professeurs de philosophie et de lettres et nous étions les trois seules étudiantes et si Monsieur Franck ne savait pas qui on était on ne se serait pas senties à notre place. Il légitimait notre présence, il aurait pu répondre à quelqu'un qui nous aurait prises pour des intruses "laissez, je les connais, elles sont avec moi". On était avec lui. Avant que le colloque ne commence il a sorti son Ipad sur la table puis il l'a remis dans son sac mais on avait déjà tout vu et cela confirmait sa folle passion pour les trucs Apple. J'éprouvais le besoin qu'il m'explique, il aime bien ces trucs mais il pourrait bien sûr les abandonner si sa vie (ou la mienne) en dépendait, c'est le principal. MC ma prof de littérature était là. Je la croise souvent au lycée quand j'y retourne pour donner un cours à Sophie, mais ce n'est jamais le moment pour les retrouvailles et elle ne me remarque jamais. Il y a mille façons de ne pas remarquer une personne, intentionnellement ou pas. Je redoute le jour où elle me demandera ce que je deviens, je la crains alors qu'elle ne m'impressionne pas ou alors pour de mauvaises raisons, elle est juste sévère et peut-être aussi sévère dans ses jugements. Elle n'avait pas l'air contente d'être ici et avant même que cela commence je la sentais désolidarisée, renfrognée, au fond de l'amphi, enfoncée dans son manteau et je me sentais fautive. Au fond elle pouvait bien partir, on ne peut pas être responsable de tout le monde et c'est un soulagement de se le rappeler.
Très vite Juliette m'a prévenue qu'elle s'était endormie "ta prof dort", et je l'ai vue les bras croisés avec ses lunettes de soleil sur le nez, ce qui rendait plus gros ce qu'elle désirait cacher. Je n'aurais jamais osé faire, mais peut-être que plus on vieillit et plus on arrive à vite s'endormir mais seulement une fois qu'on a compris le monde.Alors qu'à 19 ans, mon fol âge tout est encore assez neuf pour moi, c'est à dire, digne d'intérêt, digne d'existence. Je me souviens qu'en 5ème j'étais très bête et à cette même époque je dormais ouvertement en classe et vraiment très bien. Le réveil du prof était exquis et la récréation brutale, je ne pensais pas encore au monde ni à la politesse, au fait que l'on pouvait toujours se retenir de faire quelque chose, se retenir de dormir.
Quand on voulait se parler on gribouillait sur la feuille de présentation du colloque jusqu'à ce qu'il ne reste plus de place. Tout y passait et plus le temps filait et plus nous devenions attentives à la géographie du lieu, à qui s'était placé comment et qui était le prof de droit, le directeur de l'APPEP, la directrice de la Maison des Ecrivains, qui se comportait mal, qui nous aimions, qui nous ne "sentions pas". Avec peu de temps nous ne pouvons que finir par adopter une forme de manichéisme où le monde se range soit du côté du bien soit du côté du mal. Nous avons passé quatre heures dans cet amphi, en dehors du monde mais parlant de lui ou écoutant d'une manière tout à fait engagée. MF orchestrait tout, faisait des transitions rigolotes entre chaque intervenant. Il était à l'aise dans son introduction du colloque, et une fois que la parole ne lui appartenait plus, mal à l'aise, il a bien mis quelques minutes avant de se trouver un non-comportement, avant d'oublier son corps et de se rendre immobile, attentif, prêt à être percé par nos regards.
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Pour moins souffrir, se raisonner et se dire sans ambitions car sans potentiel, pour ne pas vivre d'ambitions déçues. Et alors notre existence par nature ambitieuse ne dépasse pas les limites de notre petit corps là ou précédemment il m'arrivait de ne plus penser à ces limites, de me croire illimitée. Pourtant ce corps, minuscule et vite fatigué, me rappelle aux limites de mon esprit, de mon utilité, de mes capacités, de mes bienfaits sur les autres.
Je ne sers encore à pas grand chose et mon existence ne fait pas grand plaisir, elle ne sauve pas encore. Ce que je reprochais aux autres je le fais tout autant : je ne vis que pour moi comme le corps ne mange que pour lui, et c'est déjà bien fatigant. De plus, je n'apprends rien à personne mais suis perpétuellement en train d'apprendre, et quand je n'apprends pas j'oublie. Et si j'étais médiocre? Ce n'est pas humblement que je me le demande, mais c'est pour moi la fin du monde d'y répondre par "oui forcément", car je dois m'aimer trop, me "valider", pour un tant soi peu avoir la prétention de progresser.
Dans le métro j'aime les strapontins isolés qui ne fonctionnent pas par couple (il y en a beaucoup sur la ligne 14), je les aime parce que je sens que je peux m'y établir, presque y travailler. J'ai pendant le moment du voyage un repos solitaire et assuré, je suis assise et il est presque impossible pour moi de retrouver la position verticale, à moins que je ne cède poliment ma place à plus faible que moi.
Je venais d'avoir un peu d'argent et il me fallait d'urgence de la musique, trop écouté Bryan Ferry et Billy Idol. Je n'ai aucune idée de ce qui peut se faire de bien maintenant. La nouveauté me fatigue, l'agitation autour d'un groupe me dégoûte, j'aime chercher ce qu'on ne cherche plus, j'aime prendre ce qui est délaissé. Je n'ai pas envie de chercher et je parcoure patiemment l'alphabet des groupes chez Gibert Joseph, je prends des trucs en occasion que je veux depuis longtemps, Fiery Furnaces, Shangri-Las, Modern Lovers et en moins de vingt minutes je me retrouve déjà presque à sec, devant refaire attention, moi qui frétillait à l'idée de retrouver un relatif confort financier.
Le lendemain matin j'écoute ma compile des Shangri-las dans mon lit, le son très fort, le genre de compile cheap importée des Etats-Unis avec un artwork digne de mes meilleurs travaux Paint de CM2, le plus souvent composé de trois CD contenant chacun peu de titres. J'étais ravie d'entendre raisonner plus sérieusement, plus en détail, les titres déjà écoutés dans une qualité médiocre et peu propice à l'émotion. J'étais allongée sur le ventre, Emile ne voulait pas prendre son petit déjeuner tout seul et je venais de prendre le mien. Il est donc venu avec son bol de céréales et s'est assis en face de moi pour mastiquer, il aime bien être avec moi pour une raison très forte mais qui ne s'explique pas, je chantais mollement "It's easier to cry" il a dit "elle est bien cette chanson". C'était un moment vite évanoui mais un moment doux.
L'élégance de certains jeunes hommes de la rue Champollion me ravit, ils sont beaux et ils vont au cinéma et c'est une élégance légère, encore un peu sportive, on a envie de les aborder, ils ont l'air gentil et intimidant.
Par contre, les hommes en costumes de la ligne 1 et 14 me foutent la gerbe. Je ne cherche pas à savoir, je me dis seulement et bêtement "ils ont vendu leur âme au diable". Ils sont des provocations aux yeux de la vie.
MF qui ne répond pas à un mail, l'attente se fait pressante et peu à peu je comprends qu'il ne répondra pas et que c'est infiniment triste, symptomatique de son désintérêt total pour moi. Le désespoir est entier et je décide sereinement mais avec une rancoeur et une haine de moi-même profonde de réformer mon sentiment. Je sais à présent qu'il ne m'aimera jamais et que je l'aimerai toujours, du moins son souvenir sera assez puissant (forcément) pour que j'en éprouve à tout jamais une amère nostalgie. Donc, je ne dois plus rien attendre de lui et ne pas prendre ce qu'il me donne pour le signe d'un don plus grand qui arriverait encore et toujours jusqu'à l'accomplissement du couple. Je l'aime et je dois porter ce manque en moi comme s'il était quelque chose de positif, une énergie. MF m'a mise hors de moi, aujourd'hui je dois changer, et peut-être qu'en changeant, qu'en fuyant par résignation, il finira par m'apprécier, par m'aimer pour ce qu'il comprend de moi dans cet effacement mature et sacrificiel.
J'en reviens à ce mouvement de modestie décrit précédemment qui m'invite à reconnaître mes limites (je ne peux pas être aimée par certaines personnes) et me tourne le plus souvent vers l'austérité de la lecture et une irritation pour tout (une dépression) puisque je m'annonce vaincue devant un monde plus fort que moi; je me laisse affecter en signe de soumission.
Je ne le reverrai pas avant octobre, à moi de décider si cela sera invivable. Le manque est insoutenable quand il se sait en passe d'être comblé, mais quand il ne le sera jamais il est obligé de muer (parce que c'est juste intenable) et de passer du manque comme problème au manque comme fait.
Par contre, les hommes en costumes de la ligne 1 et 14 me foutent la gerbe. Je ne cherche pas à savoir, je me dis seulement et bêtement "ils ont vendu leur âme au diable". Ils sont des provocations aux yeux de la vie.
MF qui ne répond pas à un mail, l'attente se fait pressante et peu à peu je comprends qu'il ne répondra pas et que c'est infiniment triste, symptomatique de son désintérêt total pour moi. Le désespoir est entier et je décide sereinement mais avec une rancoeur et une haine de moi-même profonde de réformer mon sentiment. Je sais à présent qu'il ne m'aimera jamais et que je l'aimerai toujours, du moins son souvenir sera assez puissant (forcément) pour que j'en éprouve à tout jamais une amère nostalgie. Donc, je ne dois plus rien attendre de lui et ne pas prendre ce qu'il me donne pour le signe d'un don plus grand qui arriverait encore et toujours jusqu'à l'accomplissement du couple. Je l'aime et je dois porter ce manque en moi comme s'il était quelque chose de positif, une énergie. MF m'a mise hors de moi, aujourd'hui je dois changer, et peut-être qu'en changeant, qu'en fuyant par résignation, il finira par m'apprécier, par m'aimer pour ce qu'il comprend de moi dans cet effacement mature et sacrificiel.
J'en reviens à ce mouvement de modestie décrit précédemment qui m'invite à reconnaître mes limites (je ne peux pas être aimée par certaines personnes) et me tourne le plus souvent vers l'austérité de la lecture et une irritation pour tout (une dépression) puisque je m'annonce vaincue devant un monde plus fort que moi; je me laisse affecter en signe de soumission.
Je ne le reverrai pas avant octobre, à moi de décider si cela sera invivable. Le manque est insoutenable quand il se sait en passe d'être comblé, mais quand il ne le sera jamais il est obligé de muer (parce que c'est juste intenable) et de passer du manque comme problème au manque comme fait.
mardi 1 juin 2010
"les couleurs irrécupérables du ciel"
ma mère qui appelle sur mon portable pour qu'on aille lui éteindre la lumière
dans sa chambre parce qu'elle est fatiguée. Ne sachant pas qui doit se déranger
pour y aller et nous installant dans notre humour particulier et familial nous
nous y rendons à trois en gloussant.
Force d'une famille: complicité
parfaite entre ses membres, complicité qui ne se pose même plus de question sur
elle-même, qui n'est pas réflexive, qui est simplement là comme un flux évident
entre nous, le bordel de nos chambres, nos pyjamas dépareillés et nos gros mots
qui vont trop loin. La famille est une honteuse intimité que nous ne montrons
jamais, nous sommes nous-mêmes, nous ne sommes plus jugé (ou alors sur un mode plus
essentiel), nous ne faisons pas d'effort pour être jugé.
Il ne s'agit pas d'un amour inconditionnel que rien
n'arrête, seulement de la banalité rassurante de la connivence et qui guérit de
tout ce qu'il y a de fatigant dans une vie dans la société: l'ambition,
l'incompréhension, l'effort que l'on fournit pour s'intégrer. Tout le monde a
besoin du moment familial, même s'il est terne, mou et sans enjeux, il est d'une
tranquillité inespérée et dont on prend rarement conscience.
Ce que je me dis de cette période
de ma vie, c'est que je suis tranquille. Mais ma tranquillité est en sursis alors
par prudence je ne me risque à rien d'autres qu'à marcher, à aller dans les
cafés, au cinéma, pas peur de la perdre, par lâcheté. J'aime m'arrêter,
m'asseoir, pour mieux la ressentir et l'éprouver au fond du corps. Parfois je
m'en éloigne pour des corvées sociales ou autres, mais c'est pour mieux la
retrouver, me jeter sur elle et me couvrir de ses bras énormes et gras et
lourds.
Juliette : le café ça réveille pas. T'as vu la taille du café? T'as vu la taille de ton corps?
- Ouais mais...t'as vu la taille d'une balle?
Ah ouais si tu le prends comme ça...
Ne rien penser, ne rien
entreprendre dans un état de fatigue car tout s'avère être désespéré. On
projette la lourdeur de son corps et de ses paupières sur tout ce sur quoi on se
risque à réfléchir. Tout à l'heure dans le train j'éprouvais une fatigue
maximale et je regardais le cou d'une vieille dame aux cheveux très courts et
qui se tenait droite et qui avait quelque chose d'imbécile au niveau même du
cou, j'aurais voulu la tuer, j'aurais pu tuer tout le monde si je n'étais pas
aussi fatiguée. J'avais un livre entre les mains avec des termes grecs absurdes
et je me disais "lourdeur des livres, ce n'est que du blabla, à quoi servent les
livres, je ne lirai plus jamais de ma vie, trop d'écrivains, trop de mots, trop
de fatigue". La fatigue est un état de de dangereux cynisme ou tout est
requestionné et rendu absurde, il faut aller dormir.
Pas beaucoup
d'alternatives au mot "chef-d'oeuvre", à la phrase "c'est un chef-d'oeuvre" qui
cristallise beaucoup de ressentis, qui vient conclure beaucoup de choses. "C'est
le meilleur film du monde" peut-être.
Un jour en allant m'acheter des
chaussures, je me suis vue dans le miroir de la boutique et je me suis trouvée
extrêmement blanche. Je n'ai jamais passé autant de temps sans le maquillage du
bronzage, je découvre enfin ma vraie peau, un peu verte, un peu malade, c'est
bien moi. Le pire c'est au niveau des bras.
Si elle pouvait ma peau tousserait, s'enrhumerait.
Anne-Laure qui me demande
des nouvelles de Monsieur Franck : "alors ça en est où?". Je fais très vite le
tri dans ma tête de ce qui peut être dit et de ce qui n'en vaut pas la peine,
qui est micro-intéressant, donc qui ne l'est qu'à mes yeux. Je finis par
raconter trois choses que je trouve finalement assez pauvres et peu
intéressantes mais il fallait que je réponde. En m'obligeant à sélectionner,
force est de constater qu'en fait il ne se passe rien, que la moitié des
événements est à jeter au regard d'une personne normale, je reste engluée dans
ces non-événements à demi hallucinés, à demi exagérés.
L'autre jour avec
Juliette, nous sommes sorties complètement sonnées de la salle de cinéma après
ce chef-d'oeuvre, ce "miracle" comme elle dit qu'est La nuit de l'iguane de John
Huston. Certains films nous mènent au bord de l'aveuglement tellement toutes
sortes de beauté, d'objets de surprise s'entremêlent et sont permis par la
parole, l'image en mouvement (qui permet cet autre miracle de la gestuelle, du
tableau en mouvement, vraiment) et les séductions inhérentes aux deux parlant à la
fois au coeur et à l'intelligence. Parfois le ravissement ultime, la révélation
divine : parole et image se rejoignent dans un sommet de perfection. Le coeur
déborde, l'intelligence bave.
L'audace déchirante qu'il infuse dans son cinéma (le plan hypnotique dans Quand la ville dort: le rutilant acteur au téléphone tenant dans sa main l'escarpin de Marylin Monroe et le questionnant comme on questionnerait la féminité, le gros plan sur les yeux de l'actrice avec un oeil sans faux-cils et l'autre avec, la quasi-totalité des Désaxés, etc.)
les digressions visuelles, c'est-à-dire le saut risqué et qualitatif qui fait passer
le réel du côté du génial, du sublime et de l'enfance. L'action devient sans utilité pour l'histoire, elle tourne à vide pour pouvoir être contemplée, voilà ce qui plaît au cinéma: ce qu'on ne s'explique pas. L'audace est toujours de l'ordre de l'enfance, d'une forme d'inconséquence prise en un sens positif. Elle est aussi insolente puisqu'elle ne se
soucie plus de séduire mais justement s'émancipe un moment du jugement caressant du spectateur pour lui permettre de l'emmener plus loin. Que faire après un film pareil (sinon aller chercher des
pièces de Tennessee Williams dont le film est une adaptation), que vivre,
absolument tout y était. Et je lui disais "tu nous revois avant la séance, on
hésitait encore à y aller". Tranquilles, déjeunant innocemment, alors qu'à
présent l'évidence de la rencontre nous frappait, "j'ai vu, je sais", voilà ce
qui roulait à présent dans nos têtes.
Tout ce qui est fait pour nous et que l'on rate.
photo : La nuit de l'iguane de John Huston
titre : Fictions de Borges
samedi 22 mai 2010
Chère Juliette,
je commence cette lettre précisément sans savoir ce que j'ai à te dire, j'ai plutôt tendance à te voir tous les jours mais les pensées et les évènements sont tels qu'il y a toujours quelque chose à dire, à préciser, même à une personne avec qui on précise tout.
Je vais commencer comme dans la vraie vie : tu as vu le beau temps (beau pour les autres) est revenu, l'ombre est bonne, fraîche et les zones de soleil sont tristes et étouffantes. La ville ne nous appartient plus comme avant, quand il faisait froid et je ne supporterai pas un commentaire de plus sur le beau temps, que ce soit de la part de mon père ou d'un courbevoisien (ils ne parlent que de ça). Tout à l'heure je me concentrais sur la chaleur qui me parcourait dans le métro, j'essayais de trouver ça agréable, purificateur; tout n'est qu'une question d'idée sur les choses, on peut arriver à aimer ça.
Au fond si ce soleil pouvait se passer de commentaire de la part des humains, peut-être qu'on l'aimerait un peu plus. Je passe du temps à fixer des bouts de peau, des bras, des mollets, en marchant vers mon train je suis restée fascinée par les mollets tout en rondeur d'une dame qui poussait une poussette. Je suis restée derrière elle, me demandant à chaque pas "pourquoi le mollet ?", elle était d'autant plus fascinante que le reste de son corps était plutôt mince, mais ses mollets étaient imposants, maternels, intimidants, comme moulés dans du beurre, à la fois crémeux et ferme, de la graisse musclée. J'aime repérer la faiblesse de certaines femmes pour l'autobronzant sur les jambes, mais je ne la leur pardonne pas pour autant. J'aime ce qui est bombé, j'aime plutôt les vases, j'adore les théières, j'aime les mollets, les violoncelles, je ne sais pas pourquoi, ça caresse l'oeil peut-être, ça apaise.
Tiens d'ailleurs en parlant de femme à poussette, je t'avais parlé de mon problème d'orientation qui faisait que j'indiquais la direction opposée à la bonne à qui osait me demander son chemin, et que je m'en rendais compte deux secondes après (sentiment horrible). Et bien au Monoprix une femme à poussette m'a demandé où se trouvait les oeufs et j'ai réussi à lui répondre puisque justement je venais de passer devant et je me disais "ah tiens les oeufs sont ici, bizarre comme endroit". En fait ça doit être organisé par association d'idées (un peu à la manière dont fonctionne cette lettre), on doit se dire "oeuf > poule > poulailler > ferme > vache, donc pas loin des produits laitiers, des fromages ?" et oui c'était pas loin des fromages. C'était agréable de faire des courses, de choisir quoi manger, que mangeront les autres, comment innover, c'est un endroit d'une douce quiétude, je parle du Monoprix précisément parce que ça ne se passe pas comme ça chez Auchan, mais tu ne dois pas connaître Auchan, c'est vraiment un gros truc de banlieusard. Certaines personnes ne voient pas la mer, d'autres passent à côté des hypermarchés.
Quand ma mère fait les courses elle prend toujours la même chose, et je pense qu'il est important d'alterner concernant la personne qui va faire les courses, nous n'avons pas la même façon de vouloir faire plaisir, ou tout simplement de penser le bon, et le fait d'alterner fait que la routine, que le choix disponible est encore possible là où il s'agit pour ma mère de reprendre la même chose que la semaine dernière. J'ai pris de la confiture à la cerise et elle est bonne, on dirait du brillant à lèvres en pot. Tu sais qu'ils ont sorti des tranches de jambon mais en fait c'est du surimi? J'ai saisi le paquet dans la main et je me suis dit "nan je vais le finir ce soir, c'est trop cher pour ce que c'est, allez on pose", attendons que Monoprix le sorte dans sa propre marque. Sinon je pense que ma soeur ne touchera pas aux Activia aux 2 céréales, c'était ma crainte mais le blé dessiné sur le pot doit lui paraître flippant, mais tu as absolument raison : c'est consistant comme un vrai dessert, c'est fou.
Si tu veux on parle de mercredi, il faut qu'on parle de mercredi. J'ai trouvé que Monsieur Franck avait le teint pâle, il devait être tellement fatigué, heureusement que son cours et sa constante intimidation lui donne des couleurs au visage, c'est vraiment quelque chose qui lui échappe et c'est plutôt beau comme idée, qu'on ne puisse pas tout à fait contrôler ce que intimement nous ressentons : la gêne, la timidité, la honte, la fatigue. Le corps est un récipient qui demande à déborder par les pores, la peau est transparente, on voit tout ce qui s'y passe en dessous. Moi je lui pardonne tout mais j'imagine qu'il ne s'est pas trouvé bon vu que lorsqu'il est excellent il continue à se dénigrer. Je me souviendrai toujours de lui, arrivant de loin, il était au téléphone et il a posé ses affaires sur un banc, laissant s'échapper une volute de cigarillo de sa jeune bouche. Je l'imagine faire le trajet à pieds, et les gens qui ne le reconnaissent pas, qui ne savent pas, et son "bonsoir" si sec que ça en devient presque drôle, et son terrible "ma phrase n'a pas commencée il y a vingt minutes" quand je cherchais à l'aider pour retrouver le fil de son cours. C'était tellement méchant, et tellement involontaire, j'ai aimé jouer à la victime, mais je l'étais vraiment. Avec lui je suis d'une sensibilité qui change de couleur à chacune de ses phrases, et là je me sentais persécutée pour rien, incomprise, l'injustice me frappait au coeur et c'était si bon.
J'ai trouvé ses cheveux longs là où une semaine d'avant je les voyais courts. Je me demande ce qu'il a bien pu penser de mon rouge à lèvres "pourquoi fait-elle ça?" "ça lui va bien", "elle veut me plaire cette idiote", toutes les remarques sont légitimes, au fond je voulais seulement être assurée qu'il allait penser quelque chose de moi en introduisant du neuf, créer l'évènement, mais ça tu le sais. Je trouve que je me tiens bien devant lui, je suis respectueuse, polie par rapport à tout ce que je pense, parfois j'ai l'impression de couver une hystérie (le mot vient d'utérus, c'est lui qui me l'a appris, je pense ça quand j'utilise le mot). Ma main gauche tremblait toute seule sur mon Netbook a un moment, ça faisait symptôme louche et j'avais envie de rire, comme le mal de jambe de l'Elizabeth de Freud. Sinon aujourd'hui je lui ai dit bonjour et il n'a pas répondu, je crois qu'il voulait me punir de ne pas lui avoir dit au revoir en sortant hier. Mais il parlait à des gens. A l'inverse Cécilia a mis un temps fou à sortir, peut-être qu'elle l'aime secrètement. Et je ne sais pas, je ne trouvais pas la place de caser mon "bonsoir" ou mon "au revoir", c'est très dur de bien articuler un "au revoir", c'est difficilement compréhensible. La politesse a du mal à s'imposer, on ne parle pas assez fort, il y a des malentendus, on est vite susceptibles devant le manque de politesse.
Tous les jours, maladivement, je lui prête mes intentions avec une assurance grotesque "ah là je lui manque, il veut m'écrire, je vais recevoir un mail", et je me prépare doucement, je vis le temps de rentrer chez moi, ou de chopper un réseau wifi sur mon portable, je prends le métro, je suis pressée de rentrer pour ne pas être en retard, et je vois ma boîte avec des messages tous désespérément bleus, c'est à dire déjà lus, et alors là c'est l'abattement, l'amertume généralisée. Rien envie de faire mais d'une manière excessivement forte, métaphysique comme peut l'être la fatigue d'Oblomov (tu as lu les premières pages sur Oblomov dans La sagesse de l'amour? Je me souviens de Monsieur Franck, je lui parlais d‘un livre de philo sur Oblomov et il me disait « lequel? il y en a une infinité », anecdote qui ne sert à rien mais qui me plaît quand même) : il n'a vraiment rien à me dire? Un prétexte ça se trouve quand ça se cherche et je suis persuadée que ce grand lion m'aime, il ne peut pas en être autrement. Ce qu'il disait de la démocratie républicaine : ok pour la liberté mais certaines personnes ne savent pas user de leur liberté donc il faut leur dire ce qui est bon pour elles, c'est un peu ça que j'ai envie de faire avec lui : tu ne sais pas ce qui est bon pour toi, laisse toi faire, aime moi. Aime moi parce que tu m'influences tellement que je te ressemble et que la ressemblance n'est pas détestable. On aime ce qui nous ressemble je crois, parfois. Il est mon petit cadeau, mon grand bébé, laisse moi lui attribuer tout ces qualificatifs qui faute d’être vrais le réduise à quelque chose de saisissable. Il est surtout ce qui m'est arrivé de plus sain dans ma vie (tout ce bordel philosophique dans lequel on trempe et qui est la chose la plus réjouissante qu'il m'ait été donné de vivre), il est ma rupture saine, il y a un avant et après, et le "avant" est frappé d'irréalité. Son intelligence se retrouve dans tous ses faits et gestes, c'est ce que je te disais tout à l'heure: tout chez lui est réfléchi, c'est une belle et douce machine.
A présent je me résigne plutôt bien au non-événement puisque je sais ce qui va arriver, et la résignation n'est qu'une patience, d'abord tu sais quoi que je ne peux pas évoquer tout de suite et puis il y aura forcément une conclusion mailesque aux cours que je donne à Sophie. J'étais tellement émue quand il a subtilement évoqué qu'il poursuivait ses cours l'année prochaine. Encore un an ensemble, il me verra avec mes cheveux très longs (si une envie de changement ne me les coupe pas) j'aurais le temps de changer de look tous les jours, de changer de couleur de rouge à lèvres, et lui aura le temps de m'aimer tout à fait. Je ne suis pas contre l'amour comme processus, si c'est pour que cela devienne très fort et tenace par la suite, c'est comme une dissertation, on ne peut pas répondre tout de suite par oui et par non et pour convaincre parfaitement il faut d'abord remplir quelques copies, argumenter. J'ai eu le sourire discret du vainqueur, encore un an avec lui...Donc ne rien provoquer, et penser à lui et essayer de se persuader que ça suffit, qu’il n’y a pas plus pur bonheur que ce manque, cette béance au fond du ventre.
Qu'en est-il de C.? Au fond je ne sais pas l'essentiel : comment vis-tu son souvenir au quotidien? Comment le portes-tu en toi? Avant nos petites luttes étaient les mêmes, maintenant elles s'éloignent un peu. Tu es dans quelque chose de plus apaisé, dans un lien évident avec lui, moi je galère gentiment, je recommence chaque jour à zéro, j'en suis encore à faire mes preuves, à vouloir me faire aimer, sans pour autant faire des choses qui ne me ressemblent pas.
Tout à l'heure Sophie me demandait des conseils pour les révisions du bac, tu vois le genre : des conseils arrêtés, concrets, rassurants. Si tu veux réussir fais ça et ça, mange des céréales pour le cerveau, révise six heures par jour pas plus pas moins, je lui ai répondu avec le coeur et avec précision. Elle voulait sécher les cours parce qu'elle avait l'impression de perdre du temps qui pourrait passer dans les révisions. Je lui ai dit que ce n'était pas la meilleure des idées et qu'elle devait au moins aller en histoire géo et en philosophie (Delmas et Franck, mais pas seulement) parce que le moment des révisions est un moment d'extrême et de délirante solitude, quelque chose de très cru et que les cours continuaient et qu'elle devait en profiter pour ne pas perdre tout contact avec le réel : parler avec les élèves, se sentir galérer avec eux, écouter les derniers conseils des profs, bref tout une ambiance à ne pas rater et qui peut aider je pense.
J'en parlais avec une sagesse toute nouvelle, capable de tirer des conseils d'une expérience vieille d'un an. J'étais contente de ne plus être de ce souci...mais d'en avoir d'autres encore plus beaux. D'ailleurs, question, quels sont nos soucis à présent Juliette? De quoi avons nous peur mais avec excitation? Qu'est-ce qui nous effraie et nous renforce? Echouer en philo? L'agrégation pour objectif? La perspective de l’agrégation c’est surtout histoire de nous faire avancer avec un but, d’avoir des raisons d’avancer. Pour autant je me rends compte avec Sophie (et d'abord avec Monsieur Franck qui fait de l'enseignement une oeuvre à part entière) que ce n’est pas détestable et que, je te l’ai déjà dit, cette idée de transmission est d’une force et d’une humilité bouleversantes. Tu me l'as dit toi aussi tout à l'heure, l'enseignement ce n'est plus quelque chose qu'on balaie d'un revers de main, ce n'est plus l'échec, avant on était trop englués dans nos rôles d'élèves et les profs avaient pour moi quelque chose de triste, une fatigue et une faiblesse liées à leur profession. C'est comme la phrase de Wilde avec les parents, d'abord on les aime, ensuite on les juge puis on leur pardonne, ma mère aime bien cette phrase. Sauf que concernant les professeurs il faudrait mettre la première étape en dernier. Maintenant on a conscience de ce que nous sommes devenus et sur quoi et avec l'aide de qui tout cela s'est bâti, que tout n'a été qu'une question de hasard, de bons professeurs, et de ces relations hors du monde qu'on a pu tisser avec eux.
Avant d'aller à la fac et quand mon idéal était encore la bonne note en philo au bac, j'avais vraiment très peur d'être dans une telle ambiance que je n'allais pas prendre tout ça (la licence) au sérieux, j'avais peur de ne pas être capable justement de prendre la mesure de ce sérieux, de rater le fondamental, le "trop tard" que je te citais dans la nouvelle de Henry James citée dans La sagesse de l'amour. C'est ça qui est bien entre nous deux : on pense précisément la même chose de cette licence, de son sérieux. La bande de la fac aussi mais peut-être pas sur le même mode, peut-être que Jean-Daniel est proche de nous, qu'il est dans cette idée là de la philo, une façon de se sortir de la merde. Tu sens le lien qui nous unit, toi, moi et Jean-Daniel? Je crois qu'il nous aime vraiment bien, qu'il pense des choses précises sur nous et qui transparaissent dans son comportement. Donc je disais, je ne pense pas que ce soit autre chose qu'une pulsion de faim pour le monde, le seul plaisir de démêler (et surtout de comprendre que tout est à démêler, que rien n’est simple) tout ce qui s’offre à nous, c’est quelque chose que nous vivons viscéralement et très sincèrement, avec peut-être une forme d'enthousiasme un peu immature mais qui n'est pas mauvaise...si toutes les choses pouvaient être vécues comme ça, avec amour, travail et souffrance.
On en a déjà assez parlé mais on en est à ce stade peut-être chiant pour les autres où pour nous, tout ce qui n’est pas vu par le prisme de la philosophie est forcément compris incomplètement. Qu’est-ce que le cinéma sans la philosophie? On en parlait : est-ce qu’on comprend les Raisins de la colère de Ford, est-ce qu’on peut bien en parler sans user de la philosophie? Voilà le risque qu'on prend et qu'on assume : être prise pour des péteuses par un peu tout le monde. Mais je crois que la vie demande à un moment cette exigence à chacun de se ranger quelque part et donc de devenir incompréhensibles pour certains de par les buts, les centres d'intérêt qu'on se choisit. On ne peut pas s'excuser à chaque fois de prendre la philosophie ou autre chose pour le Grand Truc juste parce que des personnes nous trouvent lourdes, pédantes. Assumons nos choix.
Pour revenir à la question de ce qui nous effraie. Si j'ai peur de quelque chose, je dois avoir peur de ce dont je parlais à Jean-Daniel, échapper, rater cette occasion de faire et d'être ce que je pense pouvoir faire et être. Au fond j'ai peur de ma toute puissance, qui est une vraie toute puissance (vertige de la mort, mais aussi vertige de la liberté quand même), c'est ce que j'expliquais à Sophie : sois responsable, arrêtons les conneries parfois. Tu veux ça, ne t'enroule pas dans une couverture de douces excuses, de doux obstacles, mais habille toi et va agir. J'ai été solennelle avec elle peut-être, mais tu sais elle était en train de me parler de son idée de certificat médical pour passer le bac en septembre (!). Je comprends qu'elle soit dans un tel état que toutes solutions n'est pas mauvaise à prendre, mais qu'elle ose y penser avec délectation...je lui ai dit "oublie tout de suite cette idée, parce qu'elle va influer sur ton travail, tu travailleras forcément moins bien si tu y penses". Donc Sophie, n'est pas peur de la rugosité du réel, à force de passer et d'y repasser, ça s'émousse un peu...c'est en fait toi qui te renforce. Je me rends compte à quel point mon aide lui ait précieuse à défaut d'être efficace comme elle pourrait l'être, et à quel point changer doucement (ou suggérer le changement plutôt) les gens comme ça avec des mots c'est salvateur pour tout le monde; considérons nous comme des chances pour les autres, et les autres comme des chances pour nous.
Je ne parle pas de mon aide, de la mienne, je parle du principe de lui donner des cours un peu informels, ce va et vient entre "thérapie" et méthodologie, qui sont aussi des moments de discussion, d'échanges, des choses qui ne manquent pas, puisque tout le monde discute tout le temps, mais qui exercées d'une autre manière que l'usuelle, manquent énormément. Donc, pas mon aide mais quand même : ce que j'ai pu discerner comme chance à saisir pour Sophie quand Monsieur Franck m'a proposé ces cours. J'en fais bon usage, je suis plutôt fière de moi et c'est une caresse narcissique (il en parlait comme de la seule et vraie récompense pour le professeur) que j'assume comme telle et qui n'est pas si satisfaisante que ça : je n'y pense pas tous les jours, je ne me regarde pas faire cours, sinon je me dégoûterais. Ce qui me remet dans le droit chemin de l'humilité c'est qu'au fond je suis seule dans une salle avec une élève qui est contente d'être là et qui apprend des choses vagues, je finis mon cours quand la femme de ménage nous dit "les filles je vais devoir vous chasser". Il serait ridicule de se vanter de ça, et ce constant aller-retour entre noblesse de la tâche et exigence d'humilité parce qu'au fond on est bien peu de choses, je trouve ça très sain comme mode de vie, comme éthique. Il faut donc être professeur pour ne pas prendre le risque de se sentir pauvre, inutile, pour ne pas à constamment se rappeler pourquoi on vit, pourquoi on travaille, pour se sentir au centre de la société, humble mais indispensable médiateur. Voilà aussi pourquoi il faut tomber amoureux des professeurs.
Ponctuellement Sophie comprend les trucs, mais il suffit que je parte, que le dialogue socratique s'interrompt pour qu'elle soit perdue. Trop peu sûre de ses intuitions, d'elle-même, et puis paresseuse, préférant réfléchir à la ruse plutôt qu'au travail. Mais je souligne des traits qui chez elle se présentent de manières douces.
Je répondais à la question mais j'aimerais que tu y répondes : qu'est-ce qui te travaille Juliette? Toi que je connais au fond qu'un peu (un petit laps de temps s'entend) et en qui pourtant j'ai une confiance assez totale en la réalisation de ce que tu aimerais faire, tu es contaminée par une flemme ambiante et toute estudiantine je crois, non? Mais tu vas t'y remettre, et puis qu’est-ce que je dis: au fond tu travailles beaucoup, c'est juste que je nous vois surtout dans les cafés, à traîner un peu, mais à traîner bien. Tu gardes cette structure austère et qui est, désolée de te le dire, contenue pourtant dans ce visage qui semble exprimer tout ce qu'il sent, qui ne peut pas mentir, qui ment moins que les autres, un visage de l’effusion et pourtant...Bette Davis quoi, tu lui ressembles tellement. Assume ce visage, et j'assumerai le mien. Je me disais, peut-être qu'on traîne ensemble d’abord parce qu'on a le même type de visage sur lequel je ne peux parler que pour le vanter puisqu’il m’est cousu pile entre les deux oreilles et que j'apprends à le défendre depuis trop longtemps. Donc deux visages qui semble troubler la fraîcheur arrogante de la jeunesse, répondre à cette fille (drôle de lapsus j’avais écrit « vie ») qui tout à l'heure était à la boulangerie avec un corset blanc et une jupe taille haute noire (nouvelle mode, j’ai remarqué, toute pourrie) scintillant d'une beauté trop consciente d'elle-même, dégoulinante et se sachant dégouliner. Donc, nous ne sommes pas de ce côté, dans l'exubérance, dans la vigueur physique. Nous sommes limitées dans nos capacités à jouer les pimbêches de café, à faire la publicité d’un bonheur juvénile, euphorique, nous sommes traversées par autre chose que le soleil brillant de la jeunesse qui irradie sous les peaux, mais la limite ne se comprend que d'un côté et de l'autre je nous sens plein de pouvoirs tremblants. Donc d’un côté cette maison, ce domaine qui n’est pas à nous, de l’autre l’horizon qui n’est à personne, qui reste comme une promesse.
As-tu réalisé que nous étions en vacances? Tu ressens ce vertige du temps libre qui, pour le coup, semble vraiment s’étendre à l’infini? En quatre mois on a tellement le temps de changer. Il pourrait nous ajouter encore trois semaines de cours, ça ne ferait de mal à personne. Tu comptes lire quoi? Tu es contente de voyager? Des choses me manqueront, je ne serai plus intégrée à rien, je serai perdue et errante, je ne sais même pas si je voyage et j'en ai un peu la flemme, surtout quand j'entends des couples comme celui de la dernière fois, qui parlait de villes comme on énumère ce qu'il y a dans le frigo. Au fond les noms de ville suffisent, pourquoi voyager? Pourquoi vouloir consommer les pays? J'affirme mon incuriosité comme une résistance. C'est ce que tu disais, l'amour est la chose la plus abâtardie, le voyage aussi. On peut bien sûr tout réinventer, tout vivre comme les choses devraient être vécues, mais quand même, certains termes, certaines expériences sont polluées. Ce qui me dégoûte un peu c'est que le voyage, la destination est vécue par certains comme un caprice confortable (un cours de philo, j'avais dit à MF "de toute façon le confort c'est l'ennemi du voyage", au début il ne m'écoutait pas et puis il m'a demandé de répéter pour ensuite me dire "oui c'est ça, c'est l'ennemi du voyage"), je ne peux pas le supporter, ce genre de choses me fait souffrir plus que de raison, parce que je suis intolérante envers beaucoup de choses: c'est la réponse à une enfance et une adolescence passées à devoir encaisser n'importe quoi, pas des choses dures, je n'ai jamais rien vécu de dur en dehors de ce que m'inflige mes pensées, mais j'encaissais la médiocrité, le nul.
Ayons la présence d'esprit de laisser les gens tranquilles dans leur pays, à la limite allons tous à Londres, à New-York, à des villes "égales" à Paris. le voyageur est ridicule, ridicule dans son siège à des kilomètres de la terre ferme, ridicule à se brosser les dents dans un hôtel. Bref, ce que je dis ne vaut que pour l'instant et je parle comme une vieille conne. Monsieur Franck me manquera, alors je lirai ce qu'il a lu, je lirai son exemplaire des Essais, et je regarderai les films des réalisateurs qu'il aime et alors quand je le retrouverai mon amour sera plus profond, plus juste, puisque ces oeuvres sont comme autant d'outils de lecture de l'homme qu'il est.
C'était assez beau cette année à la fac, j'ai trop erré dans ma scolarité pour ne pas y avoir droit, avoir droit à cette compréhension de ce qu'on me demande enfin, et à une compréhension de la part des profs qui adhèrent à mes travaux (je pense beaucoup à la socio en disant ça), mais ce n'est pas non plus l'idylle parfaite, et la difficulté est là, stimulante. C'est quelque chose de vivant, de malléable, d'ouvert, et encore je ne parle que de la licence de philosophie, et comme tu disais, le niveau est très bon. On peut faire de la philosophie tranquillement, dans des conditions idéales, sans grande pression mais avec engouement, il y a bien sûr une part d'insatisfaction, d'incompréhension, de peur, mais on ne peut pas être partout et tout le temps des poissons dans l'eau, et parfois il faut aller la chercher cette eau.
Tiens autre détail concernant le beau temps, je regarde les hommes mater les femmes, ils ont le regard peu empreint de curiosité (alors que moi devant des mollets), c'est un peu un automatisme, ils ont peut-être à la longue appris à faire bonne figure devant le féminin de la rue. Bon mais je crois qu’un mec m’a grillée en train de le regarder mater une fille. Ca renverse un peu la vulnérabilité, c’est lui qui le devient et plus vraiment la fille, ça va dans le sens de ce qu’on essayait de trouver comme alternative à un féminisme virile : galanterie féminine et humiliante pour l’homme mais aussi adoption des comportements masculins. Que les filles se regardent les mollets les unes les autres. Ce sera mon dernier mot.
J'espère que tu te portes bien, tu avais l'air en forme il y a deux heures donc ça devrait encore aller, mon clafoutis n'était pas très bon, je te le déconseille, mais au fond tu prends toujours les desserts avec du chocolat.
Amitiés,
Murielle
La réponse bientôt ici : http://juliette.over-blog.fr
Je vais commencer comme dans la vraie vie : tu as vu le beau temps (beau pour les autres) est revenu, l'ombre est bonne, fraîche et les zones de soleil sont tristes et étouffantes. La ville ne nous appartient plus comme avant, quand il faisait froid et je ne supporterai pas un commentaire de plus sur le beau temps, que ce soit de la part de mon père ou d'un courbevoisien (ils ne parlent que de ça). Tout à l'heure je me concentrais sur la chaleur qui me parcourait dans le métro, j'essayais de trouver ça agréable, purificateur; tout n'est qu'une question d'idée sur les choses, on peut arriver à aimer ça.
Au fond si ce soleil pouvait se passer de commentaire de la part des humains, peut-être qu'on l'aimerait un peu plus. Je passe du temps à fixer des bouts de peau, des bras, des mollets, en marchant vers mon train je suis restée fascinée par les mollets tout en rondeur d'une dame qui poussait une poussette. Je suis restée derrière elle, me demandant à chaque pas "pourquoi le mollet ?", elle était d'autant plus fascinante que le reste de son corps était plutôt mince, mais ses mollets étaient imposants, maternels, intimidants, comme moulés dans du beurre, à la fois crémeux et ferme, de la graisse musclée. J'aime repérer la faiblesse de certaines femmes pour l'autobronzant sur les jambes, mais je ne la leur pardonne pas pour autant. J'aime ce qui est bombé, j'aime plutôt les vases, j'adore les théières, j'aime les mollets, les violoncelles, je ne sais pas pourquoi, ça caresse l'oeil peut-être, ça apaise.
Tiens d'ailleurs en parlant de femme à poussette, je t'avais parlé de mon problème d'orientation qui faisait que j'indiquais la direction opposée à la bonne à qui osait me demander son chemin, et que je m'en rendais compte deux secondes après (sentiment horrible). Et bien au Monoprix une femme à poussette m'a demandé où se trouvait les oeufs et j'ai réussi à lui répondre puisque justement je venais de passer devant et je me disais "ah tiens les oeufs sont ici, bizarre comme endroit". En fait ça doit être organisé par association d'idées (un peu à la manière dont fonctionne cette lettre), on doit se dire "oeuf > poule > poulailler > ferme > vache, donc pas loin des produits laitiers, des fromages ?" et oui c'était pas loin des fromages. C'était agréable de faire des courses, de choisir quoi manger, que mangeront les autres, comment innover, c'est un endroit d'une douce quiétude, je parle du Monoprix précisément parce que ça ne se passe pas comme ça chez Auchan, mais tu ne dois pas connaître Auchan, c'est vraiment un gros truc de banlieusard. Certaines personnes ne voient pas la mer, d'autres passent à côté des hypermarchés.
Quand ma mère fait les courses elle prend toujours la même chose, et je pense qu'il est important d'alterner concernant la personne qui va faire les courses, nous n'avons pas la même façon de vouloir faire plaisir, ou tout simplement de penser le bon, et le fait d'alterner fait que la routine, que le choix disponible est encore possible là où il s'agit pour ma mère de reprendre la même chose que la semaine dernière. J'ai pris de la confiture à la cerise et elle est bonne, on dirait du brillant à lèvres en pot. Tu sais qu'ils ont sorti des tranches de jambon mais en fait c'est du surimi? J'ai saisi le paquet dans la main et je me suis dit "nan je vais le finir ce soir, c'est trop cher pour ce que c'est, allez on pose", attendons que Monoprix le sorte dans sa propre marque. Sinon je pense que ma soeur ne touchera pas aux Activia aux 2 céréales, c'était ma crainte mais le blé dessiné sur le pot doit lui paraître flippant, mais tu as absolument raison : c'est consistant comme un vrai dessert, c'est fou.
Si tu veux on parle de mercredi, il faut qu'on parle de mercredi. J'ai trouvé que Monsieur Franck avait le teint pâle, il devait être tellement fatigué, heureusement que son cours et sa constante intimidation lui donne des couleurs au visage, c'est vraiment quelque chose qui lui échappe et c'est plutôt beau comme idée, qu'on ne puisse pas tout à fait contrôler ce que intimement nous ressentons : la gêne, la timidité, la honte, la fatigue. Le corps est un récipient qui demande à déborder par les pores, la peau est transparente, on voit tout ce qui s'y passe en dessous. Moi je lui pardonne tout mais j'imagine qu'il ne s'est pas trouvé bon vu que lorsqu'il est excellent il continue à se dénigrer. Je me souviendrai toujours de lui, arrivant de loin, il était au téléphone et il a posé ses affaires sur un banc, laissant s'échapper une volute de cigarillo de sa jeune bouche. Je l'imagine faire le trajet à pieds, et les gens qui ne le reconnaissent pas, qui ne savent pas, et son "bonsoir" si sec que ça en devient presque drôle, et son terrible "ma phrase n'a pas commencée il y a vingt minutes" quand je cherchais à l'aider pour retrouver le fil de son cours. C'était tellement méchant, et tellement involontaire, j'ai aimé jouer à la victime, mais je l'étais vraiment. Avec lui je suis d'une sensibilité qui change de couleur à chacune de ses phrases, et là je me sentais persécutée pour rien, incomprise, l'injustice me frappait au coeur et c'était si bon.
J'ai trouvé ses cheveux longs là où une semaine d'avant je les voyais courts. Je me demande ce qu'il a bien pu penser de mon rouge à lèvres "pourquoi fait-elle ça?" "ça lui va bien", "elle veut me plaire cette idiote", toutes les remarques sont légitimes, au fond je voulais seulement être assurée qu'il allait penser quelque chose de moi en introduisant du neuf, créer l'évènement, mais ça tu le sais. Je trouve que je me tiens bien devant lui, je suis respectueuse, polie par rapport à tout ce que je pense, parfois j'ai l'impression de couver une hystérie (le mot vient d'utérus, c'est lui qui me l'a appris, je pense ça quand j'utilise le mot). Ma main gauche tremblait toute seule sur mon Netbook a un moment, ça faisait symptôme louche et j'avais envie de rire, comme le mal de jambe de l'Elizabeth de Freud. Sinon aujourd'hui je lui ai dit bonjour et il n'a pas répondu, je crois qu'il voulait me punir de ne pas lui avoir dit au revoir en sortant hier. Mais il parlait à des gens. A l'inverse Cécilia a mis un temps fou à sortir, peut-être qu'elle l'aime secrètement. Et je ne sais pas, je ne trouvais pas la place de caser mon "bonsoir" ou mon "au revoir", c'est très dur de bien articuler un "au revoir", c'est difficilement compréhensible. La politesse a du mal à s'imposer, on ne parle pas assez fort, il y a des malentendus, on est vite susceptibles devant le manque de politesse.
Tous les jours, maladivement, je lui prête mes intentions avec une assurance grotesque "ah là je lui manque, il veut m'écrire, je vais recevoir un mail", et je me prépare doucement, je vis le temps de rentrer chez moi, ou de chopper un réseau wifi sur mon portable, je prends le métro, je suis pressée de rentrer pour ne pas être en retard, et je vois ma boîte avec des messages tous désespérément bleus, c'est à dire déjà lus, et alors là c'est l'abattement, l'amertume généralisée. Rien envie de faire mais d'une manière excessivement forte, métaphysique comme peut l'être la fatigue d'Oblomov (tu as lu les premières pages sur Oblomov dans La sagesse de l'amour? Je me souviens de Monsieur Franck, je lui parlais d‘un livre de philo sur Oblomov et il me disait « lequel? il y en a une infinité », anecdote qui ne sert à rien mais qui me plaît quand même) : il n'a vraiment rien à me dire? Un prétexte ça se trouve quand ça se cherche et je suis persuadée que ce grand lion m'aime, il ne peut pas en être autrement. Ce qu'il disait de la démocratie républicaine : ok pour la liberté mais certaines personnes ne savent pas user de leur liberté donc il faut leur dire ce qui est bon pour elles, c'est un peu ça que j'ai envie de faire avec lui : tu ne sais pas ce qui est bon pour toi, laisse toi faire, aime moi. Aime moi parce que tu m'influences tellement que je te ressemble et que la ressemblance n'est pas détestable. On aime ce qui nous ressemble je crois, parfois. Il est mon petit cadeau, mon grand bébé, laisse moi lui attribuer tout ces qualificatifs qui faute d’être vrais le réduise à quelque chose de saisissable. Il est surtout ce qui m'est arrivé de plus sain dans ma vie (tout ce bordel philosophique dans lequel on trempe et qui est la chose la plus réjouissante qu'il m'ait été donné de vivre), il est ma rupture saine, il y a un avant et après, et le "avant" est frappé d'irréalité. Son intelligence se retrouve dans tous ses faits et gestes, c'est ce que je te disais tout à l'heure: tout chez lui est réfléchi, c'est une belle et douce machine.
A présent je me résigne plutôt bien au non-événement puisque je sais ce qui va arriver, et la résignation n'est qu'une patience, d'abord tu sais quoi que je ne peux pas évoquer tout de suite et puis il y aura forcément une conclusion mailesque aux cours que je donne à Sophie. J'étais tellement émue quand il a subtilement évoqué qu'il poursuivait ses cours l'année prochaine. Encore un an ensemble, il me verra avec mes cheveux très longs (si une envie de changement ne me les coupe pas) j'aurais le temps de changer de look tous les jours, de changer de couleur de rouge à lèvres, et lui aura le temps de m'aimer tout à fait. Je ne suis pas contre l'amour comme processus, si c'est pour que cela devienne très fort et tenace par la suite, c'est comme une dissertation, on ne peut pas répondre tout de suite par oui et par non et pour convaincre parfaitement il faut d'abord remplir quelques copies, argumenter. J'ai eu le sourire discret du vainqueur, encore un an avec lui...Donc ne rien provoquer, et penser à lui et essayer de se persuader que ça suffit, qu’il n’y a pas plus pur bonheur que ce manque, cette béance au fond du ventre.
Qu'en est-il de C.? Au fond je ne sais pas l'essentiel : comment vis-tu son souvenir au quotidien? Comment le portes-tu en toi? Avant nos petites luttes étaient les mêmes, maintenant elles s'éloignent un peu. Tu es dans quelque chose de plus apaisé, dans un lien évident avec lui, moi je galère gentiment, je recommence chaque jour à zéro, j'en suis encore à faire mes preuves, à vouloir me faire aimer, sans pour autant faire des choses qui ne me ressemblent pas.
Tout à l'heure Sophie me demandait des conseils pour les révisions du bac, tu vois le genre : des conseils arrêtés, concrets, rassurants. Si tu veux réussir fais ça et ça, mange des céréales pour le cerveau, révise six heures par jour pas plus pas moins, je lui ai répondu avec le coeur et avec précision. Elle voulait sécher les cours parce qu'elle avait l'impression de perdre du temps qui pourrait passer dans les révisions. Je lui ai dit que ce n'était pas la meilleure des idées et qu'elle devait au moins aller en histoire géo et en philosophie (Delmas et Franck, mais pas seulement) parce que le moment des révisions est un moment d'extrême et de délirante solitude, quelque chose de très cru et que les cours continuaient et qu'elle devait en profiter pour ne pas perdre tout contact avec le réel : parler avec les élèves, se sentir galérer avec eux, écouter les derniers conseils des profs, bref tout une ambiance à ne pas rater et qui peut aider je pense.
J'en parlais avec une sagesse toute nouvelle, capable de tirer des conseils d'une expérience vieille d'un an. J'étais contente de ne plus être de ce souci...mais d'en avoir d'autres encore plus beaux. D'ailleurs, question, quels sont nos soucis à présent Juliette? De quoi avons nous peur mais avec excitation? Qu'est-ce qui nous effraie et nous renforce? Echouer en philo? L'agrégation pour objectif? La perspective de l’agrégation c’est surtout histoire de nous faire avancer avec un but, d’avoir des raisons d’avancer. Pour autant je me rends compte avec Sophie (et d'abord avec Monsieur Franck qui fait de l'enseignement une oeuvre à part entière) que ce n’est pas détestable et que, je te l’ai déjà dit, cette idée de transmission est d’une force et d’une humilité bouleversantes. Tu me l'as dit toi aussi tout à l'heure, l'enseignement ce n'est plus quelque chose qu'on balaie d'un revers de main, ce n'est plus l'échec, avant on était trop englués dans nos rôles d'élèves et les profs avaient pour moi quelque chose de triste, une fatigue et une faiblesse liées à leur profession. C'est comme la phrase de Wilde avec les parents, d'abord on les aime, ensuite on les juge puis on leur pardonne, ma mère aime bien cette phrase. Sauf que concernant les professeurs il faudrait mettre la première étape en dernier. Maintenant on a conscience de ce que nous sommes devenus et sur quoi et avec l'aide de qui tout cela s'est bâti, que tout n'a été qu'une question de hasard, de bons professeurs, et de ces relations hors du monde qu'on a pu tisser avec eux.
Avant d'aller à la fac et quand mon idéal était encore la bonne note en philo au bac, j'avais vraiment très peur d'être dans une telle ambiance que je n'allais pas prendre tout ça (la licence) au sérieux, j'avais peur de ne pas être capable justement de prendre la mesure de ce sérieux, de rater le fondamental, le "trop tard" que je te citais dans la nouvelle de Henry James citée dans La sagesse de l'amour. C'est ça qui est bien entre nous deux : on pense précisément la même chose de cette licence, de son sérieux. La bande de la fac aussi mais peut-être pas sur le même mode, peut-être que Jean-Daniel est proche de nous, qu'il est dans cette idée là de la philo, une façon de se sortir de la merde. Tu sens le lien qui nous unit, toi, moi et Jean-Daniel? Je crois qu'il nous aime vraiment bien, qu'il pense des choses précises sur nous et qui transparaissent dans son comportement. Donc je disais, je ne pense pas que ce soit autre chose qu'une pulsion de faim pour le monde, le seul plaisir de démêler (et surtout de comprendre que tout est à démêler, que rien n’est simple) tout ce qui s’offre à nous, c’est quelque chose que nous vivons viscéralement et très sincèrement, avec peut-être une forme d'enthousiasme un peu immature mais qui n'est pas mauvaise...si toutes les choses pouvaient être vécues comme ça, avec amour, travail et souffrance.
On en a déjà assez parlé mais on en est à ce stade peut-être chiant pour les autres où pour nous, tout ce qui n’est pas vu par le prisme de la philosophie est forcément compris incomplètement. Qu’est-ce que le cinéma sans la philosophie? On en parlait : est-ce qu’on comprend les Raisins de la colère de Ford, est-ce qu’on peut bien en parler sans user de la philosophie? Voilà le risque qu'on prend et qu'on assume : être prise pour des péteuses par un peu tout le monde. Mais je crois que la vie demande à un moment cette exigence à chacun de se ranger quelque part et donc de devenir incompréhensibles pour certains de par les buts, les centres d'intérêt qu'on se choisit. On ne peut pas s'excuser à chaque fois de prendre la philosophie ou autre chose pour le Grand Truc juste parce que des personnes nous trouvent lourdes, pédantes. Assumons nos choix.
Pour revenir à la question de ce qui nous effraie. Si j'ai peur de quelque chose, je dois avoir peur de ce dont je parlais à Jean-Daniel, échapper, rater cette occasion de faire et d'être ce que je pense pouvoir faire et être. Au fond j'ai peur de ma toute puissance, qui est une vraie toute puissance (vertige de la mort, mais aussi vertige de la liberté quand même), c'est ce que j'expliquais à Sophie : sois responsable, arrêtons les conneries parfois. Tu veux ça, ne t'enroule pas dans une couverture de douces excuses, de doux obstacles, mais habille toi et va agir. J'ai été solennelle avec elle peut-être, mais tu sais elle était en train de me parler de son idée de certificat médical pour passer le bac en septembre (!). Je comprends qu'elle soit dans un tel état que toutes solutions n'est pas mauvaise à prendre, mais qu'elle ose y penser avec délectation...je lui ai dit "oublie tout de suite cette idée, parce qu'elle va influer sur ton travail, tu travailleras forcément moins bien si tu y penses". Donc Sophie, n'est pas peur de la rugosité du réel, à force de passer et d'y repasser, ça s'émousse un peu...c'est en fait toi qui te renforce. Je me rends compte à quel point mon aide lui ait précieuse à défaut d'être efficace comme elle pourrait l'être, et à quel point changer doucement (ou suggérer le changement plutôt) les gens comme ça avec des mots c'est salvateur pour tout le monde; considérons nous comme des chances pour les autres, et les autres comme des chances pour nous.
Je ne parle pas de mon aide, de la mienne, je parle du principe de lui donner des cours un peu informels, ce va et vient entre "thérapie" et méthodologie, qui sont aussi des moments de discussion, d'échanges, des choses qui ne manquent pas, puisque tout le monde discute tout le temps, mais qui exercées d'une autre manière que l'usuelle, manquent énormément. Donc, pas mon aide mais quand même : ce que j'ai pu discerner comme chance à saisir pour Sophie quand Monsieur Franck m'a proposé ces cours. J'en fais bon usage, je suis plutôt fière de moi et c'est une caresse narcissique (il en parlait comme de la seule et vraie récompense pour le professeur) que j'assume comme telle et qui n'est pas si satisfaisante que ça : je n'y pense pas tous les jours, je ne me regarde pas faire cours, sinon je me dégoûterais. Ce qui me remet dans le droit chemin de l'humilité c'est qu'au fond je suis seule dans une salle avec une élève qui est contente d'être là et qui apprend des choses vagues, je finis mon cours quand la femme de ménage nous dit "les filles je vais devoir vous chasser". Il serait ridicule de se vanter de ça, et ce constant aller-retour entre noblesse de la tâche et exigence d'humilité parce qu'au fond on est bien peu de choses, je trouve ça très sain comme mode de vie, comme éthique. Il faut donc être professeur pour ne pas prendre le risque de se sentir pauvre, inutile, pour ne pas à constamment se rappeler pourquoi on vit, pourquoi on travaille, pour se sentir au centre de la société, humble mais indispensable médiateur. Voilà aussi pourquoi il faut tomber amoureux des professeurs.
Ponctuellement Sophie comprend les trucs, mais il suffit que je parte, que le dialogue socratique s'interrompt pour qu'elle soit perdue. Trop peu sûre de ses intuitions, d'elle-même, et puis paresseuse, préférant réfléchir à la ruse plutôt qu'au travail. Mais je souligne des traits qui chez elle se présentent de manières douces.
Je répondais à la question mais j'aimerais que tu y répondes : qu'est-ce qui te travaille Juliette? Toi que je connais au fond qu'un peu (un petit laps de temps s'entend) et en qui pourtant j'ai une confiance assez totale en la réalisation de ce que tu aimerais faire, tu es contaminée par une flemme ambiante et toute estudiantine je crois, non? Mais tu vas t'y remettre, et puis qu’est-ce que je dis: au fond tu travailles beaucoup, c'est juste que je nous vois surtout dans les cafés, à traîner un peu, mais à traîner bien. Tu gardes cette structure austère et qui est, désolée de te le dire, contenue pourtant dans ce visage qui semble exprimer tout ce qu'il sent, qui ne peut pas mentir, qui ment moins que les autres, un visage de l’effusion et pourtant...Bette Davis quoi, tu lui ressembles tellement. Assume ce visage, et j'assumerai le mien. Je me disais, peut-être qu'on traîne ensemble d’abord parce qu'on a le même type de visage sur lequel je ne peux parler que pour le vanter puisqu’il m’est cousu pile entre les deux oreilles et que j'apprends à le défendre depuis trop longtemps. Donc deux visages qui semble troubler la fraîcheur arrogante de la jeunesse, répondre à cette fille (drôle de lapsus j’avais écrit « vie ») qui tout à l'heure était à la boulangerie avec un corset blanc et une jupe taille haute noire (nouvelle mode, j’ai remarqué, toute pourrie) scintillant d'une beauté trop consciente d'elle-même, dégoulinante et se sachant dégouliner. Donc, nous ne sommes pas de ce côté, dans l'exubérance, dans la vigueur physique. Nous sommes limitées dans nos capacités à jouer les pimbêches de café, à faire la publicité d’un bonheur juvénile, euphorique, nous sommes traversées par autre chose que le soleil brillant de la jeunesse qui irradie sous les peaux, mais la limite ne se comprend que d'un côté et de l'autre je nous sens plein de pouvoirs tremblants. Donc d’un côté cette maison, ce domaine qui n’est pas à nous, de l’autre l’horizon qui n’est à personne, qui reste comme une promesse.
As-tu réalisé que nous étions en vacances? Tu ressens ce vertige du temps libre qui, pour le coup, semble vraiment s’étendre à l’infini? En quatre mois on a tellement le temps de changer. Il pourrait nous ajouter encore trois semaines de cours, ça ne ferait de mal à personne. Tu comptes lire quoi? Tu es contente de voyager? Des choses me manqueront, je ne serai plus intégrée à rien, je serai perdue et errante, je ne sais même pas si je voyage et j'en ai un peu la flemme, surtout quand j'entends des couples comme celui de la dernière fois, qui parlait de villes comme on énumère ce qu'il y a dans le frigo. Au fond les noms de ville suffisent, pourquoi voyager? Pourquoi vouloir consommer les pays? J'affirme mon incuriosité comme une résistance. C'est ce que tu disais, l'amour est la chose la plus abâtardie, le voyage aussi. On peut bien sûr tout réinventer, tout vivre comme les choses devraient être vécues, mais quand même, certains termes, certaines expériences sont polluées. Ce qui me dégoûte un peu c'est que le voyage, la destination est vécue par certains comme un caprice confortable (un cours de philo, j'avais dit à MF "de toute façon le confort c'est l'ennemi du voyage", au début il ne m'écoutait pas et puis il m'a demandé de répéter pour ensuite me dire "oui c'est ça, c'est l'ennemi du voyage"), je ne peux pas le supporter, ce genre de choses me fait souffrir plus que de raison, parce que je suis intolérante envers beaucoup de choses: c'est la réponse à une enfance et une adolescence passées à devoir encaisser n'importe quoi, pas des choses dures, je n'ai jamais rien vécu de dur en dehors de ce que m'inflige mes pensées, mais j'encaissais la médiocrité, le nul.
Ayons la présence d'esprit de laisser les gens tranquilles dans leur pays, à la limite allons tous à Londres, à New-York, à des villes "égales" à Paris. le voyageur est ridicule, ridicule dans son siège à des kilomètres de la terre ferme, ridicule à se brosser les dents dans un hôtel. Bref, ce que je dis ne vaut que pour l'instant et je parle comme une vieille conne. Monsieur Franck me manquera, alors je lirai ce qu'il a lu, je lirai son exemplaire des Essais, et je regarderai les films des réalisateurs qu'il aime et alors quand je le retrouverai mon amour sera plus profond, plus juste, puisque ces oeuvres sont comme autant d'outils de lecture de l'homme qu'il est.
C'était assez beau cette année à la fac, j'ai trop erré dans ma scolarité pour ne pas y avoir droit, avoir droit à cette compréhension de ce qu'on me demande enfin, et à une compréhension de la part des profs qui adhèrent à mes travaux (je pense beaucoup à la socio en disant ça), mais ce n'est pas non plus l'idylle parfaite, et la difficulté est là, stimulante. C'est quelque chose de vivant, de malléable, d'ouvert, et encore je ne parle que de la licence de philosophie, et comme tu disais, le niveau est très bon. On peut faire de la philosophie tranquillement, dans des conditions idéales, sans grande pression mais avec engouement, il y a bien sûr une part d'insatisfaction, d'incompréhension, de peur, mais on ne peut pas être partout et tout le temps des poissons dans l'eau, et parfois il faut aller la chercher cette eau.
Tiens autre détail concernant le beau temps, je regarde les hommes mater les femmes, ils ont le regard peu empreint de curiosité (alors que moi devant des mollets), c'est un peu un automatisme, ils ont peut-être à la longue appris à faire bonne figure devant le féminin de la rue. Bon mais je crois qu’un mec m’a grillée en train de le regarder mater une fille. Ca renverse un peu la vulnérabilité, c’est lui qui le devient et plus vraiment la fille, ça va dans le sens de ce qu’on essayait de trouver comme alternative à un féminisme virile : galanterie féminine et humiliante pour l’homme mais aussi adoption des comportements masculins. Que les filles se regardent les mollets les unes les autres. Ce sera mon dernier mot.
J'espère que tu te portes bien, tu avais l'air en forme il y a deux heures donc ça devrait encore aller, mon clafoutis n'était pas très bon, je te le déconseille, mais au fond tu prends toujours les desserts avec du chocolat.
Amitiés,
Murielle
La réponse bientôt ici : http://juliette.over-blog.fr
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