samedi 30 janvier 2010

Une vie de malade

Faites l'expérience un jour, tombez malade et laissez vous porter par ce que vous dicte votre corps : le repos. Retrouvez vous alité, à penser malgré vous à des gens que vous ne voyez plus depuis des années, à vous-même, à vos amis, pensez-y assez longtemps comme on regarde sa propre photo assez longtemps pour ne plus y voir qu'un étranger. Pensez-y jusqu'à que tout cela se détache de vous. Pensez à cette agitation constante qu'est votre vie quand la maladie se tait, pensez aux personnes qui sont au cinéma ou au restaurant, qui discutent entre personnes en bonne santé au moment où vous êtes le Grand Invisible, le Grand Absent, elles ne pensent pas à vous, comme ces cours que vous séchez et qui se poursuivent imperturbablement. Même votre mère ne vous dit pas "bye" quand elle sort, elle doit vous penser endormi, ou trop faible pour répondre, et on ne vous propose pas un thé ou des médicaments, il faut que vous demandiez.
Des pensées lucides vous viendront, comme si vous veniez de digérer des mois et des années de réel et d'agitation en quelques heures et que le bilan se faisait depuis ce large trône un peu mou qu'est votre lit. Vous laissez l'affairement aux autres comme si vous l'aviez choisi, vous n'êtes, pour un moment, plus concerné par le monde, en retrait, et constatez que c'est faisable de ne plus être sollicité par rien ni personne, qu'on disparaît le plus souvent dans la plus grande indifférence : vous relativisez votre importance, vous n'êtes en fait pas grand chose et plus personne ne l'est à vos yeux d'ailleurs, tout est vain, c'est vertigineux. Vous concevez en pensées un monde dont vous ne comprenez plus comment il marche, vous avez oubliez le truc: c'était devenu une habitude de se jeter à l'intérieur et de marcher de ce pas assuré et de ce regard concerné, adulte, qui sait où il va ou qui fait mine de le savoir. Aujourd'hui cette habitude vous en reprenez conscience et son sens vous échappe, vous pleurez en pensées au milieu d'une rue bondée, d'un grand magasin, et cela vous semble la seule chose raisonnable à faire.
Comment arriviez-vous à appréhender le monde en un tout facilement déchiffrable dans les pages des journaux alors qu'il n'y a rien de plus déconstruit que lui, de plus indépendantes que toutes ses parties. C'est presque magique cette retraite, mais aussi très dangereux, et vous comprenez pourquoi Pascal disait "
Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.", cela prend sens une fois qu'on y est. Ce repos est salvateur, un peu déprimant, vous ne pensez qu'à vous en échapper et pourtant ce spectacle introspectif un peu morbide vous plaît en même temps qu'il vous horrifie. D'autres s'agitent pour tenir à la surface de l'eau, pendant que vous vous laissez couler dans l'étrangeté et le calme des fonds. C'est un degré de sagesse en plus de gagné, assez facilement mais non sans douleur. Vous êtes à la place idéale du mort qui regarde comment le monde se porte sans lui, qui témoigne de l'arrogance des vivants : le soleil s'est levé, des hommes se sont habillés pour sortir, pour agir, la maison est vide. Rien n'a bougé, rien ne dépend de vous, et vous (vos pensées) ne dépendez de personne.
Vous vous retrouvez vous-même, les couches de civilisation et de rôles sociaux se sont évaporés, il ne reste plus que cet être si peu sûr de lui, si solitaire, admirant les autres, ces "monstres incompréhensibles" et n'arrivant à rien penser de lui-même sans leur regard posé sur lui. Vous êtes un petit animal faible, la fille, le fils de personne, l'ami(e) de personne, l'étudiant(e) d'aucune université, vous êtes le noyau d'un fruit, ce sur quoi s'agrippe la chair mais sans laquelle il ne sert plus à rien et que l'on jette à la poubelle sans états d'âme.
La paresse obligée du malade vous semble ne plus qu'être la seule attitude à adopter devant la vie, et c'est pour cela qu'avec la guérison se joint rarement une amélioration visible de votre comportement, vous aimez vous complaire dans votre état, lancez des "attendez pas tout de suite, encore un peu", par des sortes de rites répétitifs afin de prolonger le statut de celui-qui-a-droit-au-repos. S'il était possible vous laisseriez tous les inconvénients de cette vie de malade pour n'en garder que les privilèges, vivre tel un roi affaibli.
La paresse est cette attitude qui consiste à jeter indifféremment à tout ce qui se présente à vous des "A quoi bon ?" auxquels personne ne peut véritablement répondre puisque de toute façon le paresseux n'en écoute pas la réponse. La petite maladie serait alors cette chose qui vous somme d'arrêter de ne pas vous demander "A quoi bon ?".

mercredi 27 janvier 2010

Ensuite (2)

"Notre élément, c'est l'éternelle immaturité. Ce que nous pensons ou sentons aujourd'hui sera fatalement une sottise pour nos arrière-petits-enfants. Mieux vaudrait donc accepter dans tout cela dès maintenant la part de sottise que révélera l'avenir. [...] Nous nous rendrons compte bientôt que le plus important n'est plus de mourir pour des idées, des styles, des thèses, des slogans, des croyances, ni de s'enfermer en eux et de se bloquer, mais bien de reculer un peu et de prendre ses distances avec tout ce qui nous arrive. [...] Nous nous mettrons bientôt à redouter notre personne et notre personnalité en discernant qu'elles ne sont pas pleinement nôtres. Et au lieu de meugler "Voilà ce que je crois, voilà ce que je sens, voilà ce que je suis, voilà ce que je soutiens", nous dirons avec humilité : "Quelque chose en moi a parlé, agi, pensé...".
Ferdydurke - Witold Gombrowicz

Ensuite, j'ai pris le trottoir qui longe la vitre donnant sur la piscine municipale, depuis ma nuit à moi je voyais des gens, un groupe d'enfants s'affairer dans l'eau et la lumière. Je n'avais pas besoin de plus que cette vue sur la piscine à travers une vitre un peu sale et éloignée, je devinais tout, tout m'était reconnaissable : le carrelage beige, le bonnet qui colle et arrache le front, l'échelle en métal qui couine un peu, l'étrange profession de maître nageur, le brouhaha général du lieu, mélange de cris, plongeons, mouvements de l'eau, et sifflets. L'odeur vivifiante de l'eau chlorée, sa manière à elle de décaper la peau, les chaussettes qui collent aux pieds encore humides, cette impression d'inconfort, le temps que met le corps avant de redevenir vraiment sec, vraiment lui-même.
Tout un monde, une atmosphère que je n'ai jamais aimée, qui n'a pas changé et m'a toujours particulièrement terrifiée : j'avais peur qu'on me demande de faire des galipettes parce que je ne savais pas les faire et déjà très petite je n'aimais pas montrer mon corps. Je me souviens du jour où ma mère accompagnait ma classe à la piscine et où ne la voyant plus me regarder et ne la voyant plus tout court j'avais pleuré, quand je prenais le toboggan et que la personne suivante me tombait dessus, quand j'allais sous l'eau et qu'en voulant émerger je me retrouvais bloquée par un gros tapis en mousse, quand en sortant de la piscine on devait mettre nos bonnets ou nos capuches pour ne pas attraper froid et que, traversés d'une fatigue particulière et les cheveux encore mouillés, nous prenions plaisir à manger notre goûter, mais ça c'est un bon souvenir. A la fin je me débrouillais pour sécher la piscine, je sortais de la queue et courrait dans une direction pour aller regarder Léo fumer. C'était quand je détestais assez tout le monde pour ne pas tenir à leur montrer précisément la forme de mon corps. L'âge du grand jugement des autres. C'est tout ce que je retiens de la piscine. Désormais j'en suis au point tant désiré du "je fais ce que je veux", il n'y a guère que le grec ancien qui m'ennuie et je ne fais plus de sport.

J'ai jeté l'aluminium de mon friand, je me suis essuyé la bouche, et en passant devant un café j'ai jeté un coup d'oeil à un homme attablé en terrasse, dans la nuit et dans le froid, avec son Mac, concentré, d'une classe d'un autre temps. Je crois m'être retournée une deuxième fois, reconnaissant là M. Franck, entouré de ses Pléiades, de sa grande tasse blanche de thé, d'un cigarillo et de son ordinateur. Je l'ai déjà vu fumer des cigarettes normales mais il refuse quand on lui en propose. Il était hors de question de passer mon chemin et je ne savais pas vraiment comment l'aborder, j'étais effrayée, je me suis fébrilement approchée et je crois avoir dit "monsieur, je viens juste vous dire bonjour", il m'a invitée à m'asseoir et m'a dit
vous permettez, je finis juste ça
je vous en prie, c'est moi qui vous dérange
(je dis de plus en plus souvent "je vous en prie", belle formule qui est pour moi ce que la politesse a produit de mieux)
mais vous ne me dérangez jamais Murielle
j'ai alors esquissé un sourire pour moi même en cherchant mon paquet de cigarettes dans mon sac sans fond. Et là, dans la grande fraîcheur du grand mois de janvier, j'ai discuté avec lui, cet homme devant qui se produit en moi une multitude de mystérieuses réactions chimiques, cette terreur sacrée; l'imagination délire, le corps encaisse. Notre relation est si soumise au hasard comme le sont toujours les relations quand elles en sont à leurs balbutiements et que l'un désire la régularité pendant que l'autre ne désire rien de particulier et qui sans rien n'accepter pour autant ne rejette pas la personne. Ces plages limitées de discussions que m'offre parfois les circonstances, voilà à quoi je m'en tiens, je ne les espère plus et ne fait que les accueillir.
Je nous préfère en hiver, bien calés dans nos solitudes. Nous sommes dans cette période creuse de l'année, sans événements et sans fards, constituée uniquement de longues plages de travail, de vie de famille, de transports, de pensées molles, de rendez-vous; il y a très simplement une vie à vivre au creux du quotidien et c'est absolument la seule que l'on a. Parfois nous croisons des gens que nous connaissons et nous bavardons calmement avec eux, nos regards se croisent, et les consciences qui traversent les regards qui se croisent discutent de tout autre chose que ce que veulent bien articuler les lèvres; sous une forme affaiblie de la télépathie les consciences arrivent à faire comprendre ce qu'elles ne peuvent pas dire.
Je lui ai demandé ce qu'il lisait en ce moment, il m'a dit qu'il découvrait Simenon, que c'était très bien. Il m'a demandé si je voulais quelque chose, en temps normal je n'ose jamais aller au café sans rien prendre mais là j'ai juste bêtement penser au fait de ne rien lui faire débourser pour moi, de ne pas m'imposer de ce côté-là plus que de la gêne qui consiste à monopoliser une chaise et à ne rien prendre. C'est quand le serveur est reparti que je me suis souvenue que j'agissais contre mes principes et quand M. Franck m'a dit "vous êtes sûre que vous ne voulez rien prendre?", j'ai cru comprendre qu'il était gêné pour moi que je ne prenne rien, mais peut-être que ce n'était pas ça. Il a repris un thé, comme pour compenser ma non-commande. Il a dit qu'il voulait régler tout de suite, et a sorti plusieurs billets de sa poche, des billets de vingt et de cinquante, comme dans les films où des hommes inconscients se baladent avec une grosse somme sur eux, j'ai furtivement pensé ça.
Quand Charlette l'a revu lundi elle m'a chuchoté qu'il venait de se prendre "mille ans dans la gueule", je ne m'en étais pas rendue compte mais peut-être que oui, ses cheveux s'éclaircissent d'une lenteur terrifiante car cela suppose qu'un jour je sois foudroyée par le changement. Mais je n'y pense rien, cela ajoute peut-être un peu plus de gravité au fait que je le veuille toujours auprès de moi et que lui m'échappe dans tout les sens du terme. De cette dose de gravité nécessaire pour qu'une chose devienne belle.
J'aime le sentir exister à distance raisonnable de moi-même.
Il a je crois une nouvelle veste d'hiver marron, et cette écharpe grise qui doit être un cadeau. C'est le plus beau des hommes, il l'a toujours été.
Il est cette conscience plus robuste et plus pénétrante qu'aucune autre, je suis devant lui comme devant une intelligence pure et qui me sonde en profondeur. Il faudrait pouvoir, devant les gens qui nous paralysent et nous font inévitablement jouer des rôles, pouvoir renverser la situation par le langage, c'est comme si avec lui, tous les dialogues étaient écrits: je passe pour une conne qui ne regarde pas dans les yeux et qui a cent mots de vocabulaire; il est lui-même parce que je ne lui fais rien. Il faudrait donc pouvoir, dire autre chose que ce qui est écrit, sinon clarifié la situation "vous savez Monsieur, notre relation est condamnée parce que je suis condamnée à ne pas dire ce que je pense avec vous, je pense une chose et mes mots visent à côté parce que je ne suis pas concentrée, j'ai des sentiments et des pulsions à apprivoiser en même temps, j'ai des apparences à sauver, mais le langage coïncide de telle sorte avec la pensée que quand elle est bouleversée, il l'est aussi, je ne peux pas être partout à la fois, soyez indulgent avec moi et essayons de nous découvrir par mail, au moins là j'aurais le temps de vous répondre. POURQUOI PAS UN CINEMA?" Mais rien de tout cela n'est sorti, on préfère perdre du temps dans des comédies médiocres comme si le temps ne nous était pas compté.
Se rassurer équivaudrait à dire : avec lui je ne suis pas moi, il me fait perdre mes moyens, mais alors si je ressens cette impression de ne jamais être tout à fait moi avec personne, si je sors cette excuse pour ne pas avoir à m'imposer, à faire l'effort de plaire et de me plaire, quand est-ce que je pourrais espérer être moi, avec qui suis-je moi-même ?

Il m'a demandé si ma soeur était rentrée, je me suis dit "il se souvient de ça, il est gentil", et puis nous avons parlé du cadeau que j'ai offert à Noël à mon frère, un livre illustré de philo pour les enfants et dont je lui avais parlé. Je lui ai demandé si ça allait avec ses terminales, il m'a dit que les terminales L étaient très faibles, que Mme Chauvière était obligée de paraphraser l'Odyssée parce qu'ils n'y comprenaient rien. Je ne sais pas à quel moment la question est venue, peut-être au moment où il m'a dit que la philo ne les intéressait pas. Je lui ai demandé "vous pensez que c'est un problème liée à notre génération et que d'une année à l'autre ça s'empire?", il m'a répondu que non, ou plutôt que le problème venait du fait que nous avions à notre disposition trop de distractions, alors que sa génération n'avait pas internet et cela laissait du temps pour lire. On la connaît cette explication, mais si elle revient souvent c'est parce que c'est la bonne.
Puis nous avons marché l'un à côté de l'autre vers le lycée où a lieu son cours, avec son nouveau vélo pliable vieux jaune qu'il faisait rouler à côté de lui. Il me parlait de ses étudiants en cinéma qui ne pensent qu'à avoir la caméra à l'épaule, et me racontait qu'il avait enseigné le droit dans un amphi, qu'il a fait ça pendant quatre ans et qu'il n'a jamais compris la fac, qu'il n'a jamais su ce qu'aimaient les étudiants, qu'ils étaient là à prendre des notes mais qu'on ne discernait rien sur leur visage. Je lui ai dit que moi, ne sachant pas quoi penser de ces visages fermés, j'étendais mes propres sentiments aux autres, et si un cours m'apparaissait passionnant il le devenait pour tout le monde. Mais je l'ai dit maladroitement, je cherchais mes mots et ce n'était pas joli à entendre. C'est ensuite que je comprenais que ce dont il parlait était précisément ce qui à la fac pouvait m'effrayer : le fourmillement des existences qui incite au repli sur soi. Ne pouvant absolument rien saisir des autres je décide de mettre des murs en lieu et place de mes interrogations.
Nous étions six à son cours et quand d'autres personnes arrivent je sais que tout se disloque entre lui et moi, qu'il recommence à m'échapper et que je ne dois plus rien lui demander alors je l'ai regardé parler de Rousseau, me consolant par le seul fait que l'on était un peu moins que d'habitude et que donc une plus grande part de ses paroles, de ses regards et de son attention me revenait.

En me levant le matin, je m'étais dit que ce serait une dure journée, de ces journées on l'on va d'une épreuve à une autre, de la socio jusqu'en grec, sans trop s'attarder à réfléchir à notre ennui de faire toutes ses choses, une journée sacrifiée vécu comme un robot, en se disant qu'il y en aura d'autres, qu'on compensera avec le week-end. Et comme souvent, c'est de ces journées que j'imagine tourner à vide, que m'arrivent les meilleures choses, pas forcément des grandes, disons des petites. J'ai un tel mode de vie, tellement calme que j'ai pris pour habitude de m'accrocher à l'imperceptible changement, à la nuance, sinon ce serait invivable, mais quand je m'y accroche c'est sincère, c'est devenu une habitude, mais peut-être que d'autres ne le supporteraient pas. On oublie parfois que le prévisible n'existe pas, et qu'il n'y a pas à sa place de grandes coïncidences ou de grandes rencontres mais juste autre chose et jamais la même chose.
Si j'avais fait demi-tour, si je m'étais forcée à me sentir fatiguée pour éviter le long trajet en métro, si je m'étais dit "non un cours sans Netbook ça craint, je rentre", si je n'avais pas regardé l'homme sur la terrasse du café, si, de son côté il n'était pas allé sur la terrasse ni même dans ce café, si j'étais simplement rentrée dormir sans même m'acheter une tarte à la rhubarbe, mais je me souviens m'être sentie la responsabilité de passer une bonne journée. Et j'étais contente de tout, de la douceur de Marc le prof de socio, de la tarte à la rhubarbe, de la fille qui demandait un lutin dans la librairie, de mon indétermination face au temps libre, du cinéma et de la salle qui se rallume, de la rue de Charonne la nuit, de la boulangerie, de M. Franck dans la nuit, et puis comme à chaque fin de journée, de ce privilège quotidien qui consiste à se retrouver avec soi-même chaque soir et à penser à toutes ces choses comme l'on se remémore une nouvelle parfaitement rédigée de bout en bout, l'ivresse du contentement et la fatigue en plus.

mercredi 13 janvier 2010

D'abord (1)

"Gaspiller son temps est donc le premier, en principe le plus grave de tout les pêchés. Notre vie ne dure qu'un moment, infiniment bref et précieux, qui devra "confirmer" notre propre élection. Passer son temps en société, le perdre en "vains bavardages", dans le luxe, voire en dormant plus qu'il n'est nécessaire à la santé -six à huit heures au plus-, est passible d'une condamnation morale absolue. [...] Aussi la contemplation inactive, en elle-même dénuée de valeur, est-elle directement répréhensible lorsqu'elle survient aux dépens de la besogne quotidienne"
L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme - Max Weber

D'abord il s'agissait d'un contrôle de sociologie qu'il fallait que je rattrape pendant un cours dispensé à des L2, au fond de la classe. Il n'y avait que des filles et le chargé de TD, Marc, spécialiste de Walter Benjamin, est plutôt très beau. Il leur a projeté La sociologie est un sport de combat, ça m'a rappelée à quel point j'avais eu il y a très longtemps envie de voir ce film (il y a comme ça des choses qui irrésistiblement nous attirent : film, livre, personne, c'est comme une mère intérieure qui avec peu d'informations pressent que cela vous plaira) et donc à quel point j'avais pressenti que la sociologie serait mon domaine de prédilection. Je ne sais pas s'il s'agit vraiment de choses "faites pour nous", on est jamais sûr et ce n'est écrit nulle part; l'important est plutôt de voir comment chacun se débrouille pour être "fait pour elles".
J'étais contente d'être cohérente avec moi-même et mes désirs et contente aussi de retrouver par où toute cette histoire de sociologie avait commencé. A présent je me retrouvais au fond d'une classe de filles fatiguées et silencieuses où un bellâtre me demande par écrit les critiques que l'on peut faire à la méthode compréhensive de Weber. C'était le moment du sursaut de la conscience qui se dit : merde, j'ai 18 ans, je suis "à la fac" comme ma cousine qui va bientôt se marier et qui y était quand j'avais à peine 10 ans (je ne savais pas ce que cela voulait dire à l'époque, je l'imaginais avoir son casier avec ses affaires et marcher seule et pensivement dans un couloir avec des livres dans les bras, séries américaines quand tu nous tiens) mes talons claquent, j'ai des gants en cuir, je ramène en classe mon gobelet de café, je fume mollement en considérant le ciel, je paye des additions au restaurant, je programme mes journées de la première à la dernière heure, j'ai des hobbies et je crois à tout cet ensemble un peu bancal que je pense être moi-même. C'est simplement vertigineux, cela relève du miracle, j'aurais pu mourir à 12 ans. Qu'est-ce qui fait que tout dans notre attitude semble vouloir dire que tout cela nous l'avons mérité? Il faudrait pourtant remercier sinon s'excuser sans cesse de cette aisance que l'on a à être soi-même.

Il s'est avancé vers le fond de la classe, plus que nos regards, se sont nos visages qui se sont arrêtés l'un en face de l'autre et assez brutalement pour que ça me pique les yeux, je ne supporte pas qu'un bel homme me regarde. Je crois qu'il ne voulait rien me dire, simplement me surveiller un peu, "voir comment ça se passe", et en me voyant le fixer comme en attente de sa question il m'a dit "ça va ça se passe bien?". J'ai répondu par l'affirmatif, et me suis excusée plus tard d'avoir fait les deux exercices au lieu d'un seul, je n'avais pas lu la consigne. Je ne suis pas sortie avant la fin du cours, j'avais la flemme d'avoir cette audace-là, je suis restée jusqu'à la fin et j'ai regardé le documentaire.

J'avais ensuite mon partiel de grec ancien, Karine m'avait envoyée le sujet tombé lundi, il fallait feindre de ne pas savoir que le prof allait en changer, ça réduisait les révisions. Je suis une merde intersidérale en grec, les deux premiers cours ont fait l'objet d'un travail régulier, studieux et désireux que cela se passe ainsi jusqu'à la fin de l'année mais se sachant pourtant déjà condamné; on ne change pas comme ça. Au fur et a mesure ça n'a plus été qu'une lente et prévisible déchéance jusqu'à que le message à caractère régressif parvienne à la conscience : "c'est dur et pourri le grec", et que la conduite se règle dessus.
Un peu décontenancée par la durée du contrôle, 45 minutes, je me retrouvais au pied du bâtiment avec mes deux copines de grec qui sont en master et que je ne reverrai plus à moins qu'on se "prenne un café". Je ne savais pas trop quoi faire, j'avais du temps libre, un peu d'argent, je pouvais aller au cinéma et mon ventre gargouillait.
j'avais bien un cours de M. Franck facultatif à 20h mais pas de netbook ni de papier, enfin une copie double peut-être, j'ai donc improvisé
j'ai d'abord acheté une part de tarte à la rhubarbe
puis le Pariscope dans une librairie, les gens achetaient des choses bien précises et c'était agréable à entendre : vous savez un cahier pour le CP sans les petites lignes, oui j'ai ça, on a tout ici, fille ou garçon? rose alors. oh le cliché. Vous auriez un lutin 120 vues?
j'ai dû très vite prendre une décision, faire quoi où aller, surtout ne pas rentrer, surtout se déterminer, descendre à Châtelet ou pas? vite ça sonne.
je me suis décidé à aller voir Le Reptile de Mankiewicz
j'avais du temps à tuer avant la séance et qu'un manuel de sociologie dans mon sac parce que j'avais anticipé une fatigue trop rude pour faire autre chose que rentrer chez moi après les partiels.
je suis donc allée acheter un livre
j'ai pris Ferdydurke de Gombrowicz
je suis allée le lire au Reflet avec un café, toujours cette même ambiance d'après-midi, quelques hommes sérieux beaux et seuls, des paires de copines, des couples, des gens plutôt beaux en général, et mon nez qui saigne tout seul au milieu de tout ça, j'ai dû foncer aux toilettes, je ne savais pas comment le justifier auprès de la communauté.
C'était le serveur que je n'aime pas qui servait, Alexandre. Sa voix s'est adoucie quand j'ai lâché un pourboire dans le verre prévu à cet effet, une voix qui signifiait "tu n'es donc pas une connasse comme prévu".
Puis je suis allée à ma séance, il y avait un bel homme âgé devant moi et un autre plus jeune et moins beau pas trop loin, je regardais son profil pendant le film en espérant qu'il ne sentait rien, aucune lourdeur dans son dos. A un moment les lumières se sont rallumées pendant le film, c'était juste impossible de se concentrer, le bel homme est allé dire au projectionniste d'éteindre la lumière et je me suis dit : il y a ceux qui agissent et ceux qui acceptent tout, qui s'adapteraient à n'importe quoi parce qu'ils n'ont de toute façon pas le choix puisqu'ils n'agissent pas.
J'ai hésité très longuement à aller au cours sur Rousseau, j'ai pesé le pour et le contre, c'est loin et ça finit à 22h mais peut-être que des choses allaient s'y passer et je ne le saurai jamais. Je suis même descendue à Gare de Lyon pour faire demi-tour mais j'ai pensé à M. Franck et j'y suis retournée. J'avais vu M. Franck lundi et je voulais le revoir, je voulais lui re-témoigner mon intérêt absolu pour tout ce qu'il fait, pour sa douce personne, un soir de janvier. Je sentais qu'il n'y aurait que peu de monde à son cours ce jour-là et qu'il fallait donc être imprévisible et y aller.
Je suis d'abord aller dans une boulangerie rue de Charonne et qui vend tout un tas de choses délicieuses : des chocolats raffinés, des bonbons qui piquent la langue rien qu'à les voir, de belles galettes cirées au jaune d'oeuf, les nouveaux Carambar au pop-corn, des desserts confortables aux noms délicieux et peu onéreux. Il y a les boulangeries qui promettent la variété et la profusion et puis celles qui ne vous vendent que des tartes aux fraises et des croissants et vous disent "on n'a plus que ça" quand on leur demande un sandwich. Rien de plus triste qu'une vitrine de boulangerie clairsemée. Ils n'avaient plus de sandwiches au pain suédois et je ne voulais pas de sandwich dans de la baguette, ça demande toujours à ce qu'on ouvre trop largement la bouche, j'ai donc pris un friand poulet poireaux que j'ai mangé en marchant. J'ai repensé à cette scène sublime dans Persécution de Patrice Chéreau où Romain Duris va s'acheter un éclair au chocolat et le mange dans la rue en marchant d'un pas leste et qui fait plaisir à voir. Il assiste à un accident, il parle au motard accidenté, lui demande comment ça va, il n'a rien et remonte sur sa moto, ils plaisantent ensemble et puis le motard s'évanouit et je crois qu'il meurt.

image : Palombella Rossa de Nanni Moretti

lundi 28 décembre 2009



"Elle n'était jamais plus heureuse que lorsque la vie pouvait se réduire à l'état de métaphore; mais la vie à ses hauts sommets de réalisme l'accablait."

Les Consolateurs - Muriel Spark

Elle se disait que l'important n'a jamais été d'être seul ou non mais plutôt d'avoir des personnes à emporter avec soi à chaque fois qu'il lui arrivait de marcher toute seule dans la rue. Des personnes, des amis si l'on veut, avec qui le dialogue ne s'interrompt jamais et qu'elle pouvait invoquer à chaque moment de la journée, sans formule de politesse ni point de rendez-vous. Juste penser à elles pour que leur masse corporelle se trouve placée devant elle, dans le regard de ses pensées. Il n'y avait que dans sa tête qu'elle pouvait mélanger les relations sans crainte d'incompréhension, d'antipathie entre les personnes, ils étaient tous là, comme dans un collage idéal, un peu comme la pochette de Sergent Pepper.
Il lui arrivait même de solliciter l'attention de personne qu'elle ne connaissait que de vue ou d'écriture, très vaguement, vaguement c'est-à-dire, sans que la personne ne soit au courant de son existence sinon de son intérêt pour elle. Ces personnes qu'elle ne connaissait pas assez et qui de ce fait lui semblaient admirables, et bien elles aussi étaient invoquées, et dans le creux de cet univers à son image et à son écoute elle trouvait parfois le monde des pensées bien trop beau pour être vrai et de la même façon qu'un caprice avait rassemblé tout ce beau monde, il l'effaça d'un coup de pensée. Et la rue devant elle apparaissait dans toute sa matérialité; froide et géométrique.
Dans le métro elle s'amusait mollement à deviner ce qui chez les gens semblait assez neuf pour avoir constitué il y a deux jours un cadeau de Noël. Baskets trop blanches d'un adolescent, bracelet qu'une femme tripotait un peu trop souvent, tout ces objets avec qui maintenant il fallait faire, qu'il fallait s'approprier, combien de temps mettrait l'adolescent avant d'enfiler ses baskets devenues crades en pensant qu'il lui en faudrait des autres? Les objets réceptionnent deux choses : le temps et les désirs des hommes, c'est ce qu'elle se disait un peu mollement, sans trop y croire.
Pour elle-même il s'agissait de cette paire de gants en cuir qu'elle n'arrêtait pas de sentir, d'enfiler comme on glisse sa main dans une main plus grande, à leur vue elle se disait "vraiment un bel objet", peut-être trop beau pour se l'approprier tout à fait. Il y a comme ça, deux trois choses qui lui appartiennent, qu'elle aime et désire comme au premier jour. Des objets qui par leur étrange et durable beauté lui échappaient. Elle qui a toujours réussit à se lasser de tout en en usant jusqu'à plus soif : objets ou personnes, comme on mangerait précautionneusement sinon cliniquement un poulet jusqu'à la moelle avant de s'en débarrasser et d'en laver l'assiette pour recevoir autre chose. Elle aimait cette idée, l'idée que son monde était régit par ses lois, ses caprices, que nul n'y sortait de son plein gré, un peu comme dans les films "vous ne démissionnez pas, c'est moi qui vous vire", alors qu'il avait plus souvent été question de se résigner à la perte d'une présence.
Elle faisait attention à ne pas les perdre, "ils sont coûteux", le pire pour elle serait de perdre un gant et de se retrouver avec un seul inutilisable. Voulant s'éviter l'ennui de la perte d'un objet elle vérifiait obsessionellement qu'ils étaient bien dans son sac et dans un second temps, qu'il y en avait bien deux.

Officiellement Noël n'avait été pour tous "qu'un mauvais moment à passer", pour elle cela avait été une simple et longue soirée où il n'y avait eu qu'à se laisser aller, recevoir, offrir et se nourrir, se glisser du canapé jusqu'à la table dressée, dire des bêtises à son voisin de gauche, à son frère, ils riaient ensemble de bonnes répliques élaborées à deux "- tu veux du saumon? -ouais mais j'ose pas il est trop loin.", autant de remarques qui n'étaient que la cristallisation tardive d'une même expérience des dîners de famille et qui avaient suscité les mêmes intimes et anodines réflexions en eux.
Ne pas forcément faire d'effort quant à la tenue ou à la politesse, on était en famille, elle faisait de toute façon de moins en moins d'effort pour tout. Cela provenait d'une volonté de ne privilégier aucun moment de sa vie, elle sentait que plus elle grandissait et plus tout se valait. Une fête n'était qu'une fête, un anniversaire, qu'un anniversaire, Noël, un jour de fac, un rendez-vous galant, tout dans le même sac. Parfois elle se satisfaisait plus d'une douche que d'une soirée qu'elle avait patiemment attendue et le signifiait dans sa façon de ne rien modifier de sa tenue ou de son attitude, il n'y avait pas d'apogée mais partout et sans discontinuer, de la vie, "c'est ce qu'on apprend quand on lit des romans".Elle jalousait mollement la fille d'avant, hypersensible, excessive, admirative et maladroite, se donnant comme incompréhensible aux adultes. Maintenant ce n'était plus que sagesse de surface, opinions sur, intelligence froide et dandysme balbutiant.

Un couple d'amis avait été invité, leur présence avait été longuement redoutée, puis une fois arrivé et officiellement introduit dans l'environnement, il s'agissait soit de résignation soit de la prise de conscience silencieuse que ce n'était pas si catastrophique que cela, elle hésitait encore. Elle avait eu peur, peur que son père se comporte mal, peur que personne n'ait rien à se dire, peur de se sentir trop concernée par le ratage de la soirée alors qu'elle avait voulu adopter l'attitude de celle qui se contente de ne considérer que deux choses: son interlocuteur de frère et son assiette, extérieure à tout le reste. Elle jouait très bien l'immaturité.
Plus que la peur, chez elle c'était l'impatience qu'une chose
a priori désagréable arrive au plus vite qui l'oppressait. Si la réalité était généralement plutôt confortable son imagination la faisait se confronter à des monstres de pensées. Tout les problèmes viennent du fait que les choses ne sont jamais seulement matérielles mais ouvertes à l'imagination de tous, prête à être manipulées, modelées, interprétées, ressenties par chacun. "Sur quoi pouvait-on se mettre d'accord?", c'était la question, aussi désespérante que passionnante se disait-elle, c'était la question qui remet sans cesse tout en jeu. Heureusement personne n'était vraiment tatillon et sur beaucoup de choses on se permettait l'entente commune, on devenait raisonnables quant à la vie en communauté. La nuance, la subtilité étaient réservées à la sphère individuelle sinon intérieure (la thèse lui plaisait), l'art a toujours été l'art du détail, de la nuance, du pinaillage, mais on avait eu besoin, pour que ce monde se permette d'exister de manière autonome, de le retrancher totalement, du moins en apparence, du vrai monde raisonnable. Les questionnements apportés par l'art sont des questionnements que l'on doit porter en soi, une déraison que l'on porte en soi et à partir desquels on interroge le vrai monde raisonnable. Mais il s'agissait toujours de tout garder pour soi. La simplicité du monde était déjà bien trop compliquée à admettre sans souffrance, on ne pouvait se permettre de compliquer les choses en supposant des trésors de questionnement chez toutes personnes passant devant soi. "Quel est votre rapport à l'art?", oui vraiment une très belle et très intéressante question, mais qui devenait flippante à partir du moment où elle s'aventurait dans le vrai-monde-raisonnable. C'est ainsi que l'adolescent aux baskets blanches resta l'adolescent aux baskets blanches, et avec sa disparition de la rame, c'était en fait sa disparition totale que chacun devait s'entraîner à envisager. En sortant elle-même de la rame elle captura au creux de l'oreille la remarque d'une petite fille à sa mère, "Châtelet c'est comme un chat,c'est comme un chat", elle n'y avait jamais pensé, peut-être parce qu'elle ne considérait plus le monde sous l'unique prisme de la figure du chat. Elle envoya par sms la remarque à deux de ses amies et une fois en état de sortir un stylo et d'écrire, la nota dans son carnet en hommage à la créativité qui se contente de peu de la petite fille, précisément ce qui lui manquait.
Dans un couloir de métro démodé, passant devant une affiche pour l'exposition Fellini au Jeu de Paume, la pensée fulgurante de prendre cette affiche en photo la traversa. Photo, séquence du film d'une beauté commentée et appréciée un nombre insupportable de fois et qu'il fallait redégager dans toute sa pureté. Elle s'efforça de comprendre et d'apprécier l'affiche comme s'il s'agissait de la première publication devant le premier regard; il avait toujours été question d'être un enfant devant le beau, jamais un être cultivé. Elle fit demi-tour -car elle avait pensé tout ça très vite, en une seule boule de pensées et tout en marchant, le métro n'étant qu'un lieu de marche en avant- et activa l'option appareil photo de son portable, et devant l'affiche se délesta pour de bon de son habitude à considérer laid tout ce qui prend place dans le métro. La photo n'était pas très bonne mais l'intention venait d'être matérialisée, c'est ce qui comptait. Et remettant son portable dans sa besace elle vérifia si ses gants étaient bien encore là.

Nick Cave & Warren Ellis - The Rider Song

jeudi 17 décembre 2009


La fenêtre ouverte de ma chambre m'offre une modeste vue, fraîche et rectangulaire sur un bout du monde, l'air qui me frappe les yeux et les pores, me redonne le goût du dehors, l'envie du dehors, les pieds encore sur la moquette, le corps dans un pyjama. M. Franck disait, faites l'expérience, sur une vitre embuée, tracez le contour de votre visage, on a l'impression que ça prend toute la place, tracez le contour, c'est en fait ridiculeusement petit. Je ne prends pas de douche assez longue et assez chaude pour que la buée se fixe, mais je prends mon visage dans mes mains, je sens que c'est tout petit, alors que c'est vrai, je pensais "mon visage est tout", je réceptionne et envoie tout depuis ce visage, et c'est si petit c'est vrai,un galet. Faites pareil avec votre corps, mesurez à l'aide de vos mains la largeur de vos hanches, de vos cuisses, constatez à quel point on a beau se sentir en train de prendre de la place, avec un corps envahissant, l'épaisseur des hanches est en fait ridicule, un petit espace mou et vulnérable.

Un peu de dentifrice et quelques cheveux sur les parois du lavabo, j'ai changé de brosse à dents, les poils se tiennent droits et me font mal aux gencives, je les écrase et les frotte contre mes dents, un jour ils seront souples, avachis. Un jour ils formeront un bouquet de tiges se ramifiant dans tout les sens, résultat de cet écrasement répété matin et soir sur mes dents. Je me fais boire à la main, je crache, je passe ma langue sur mes dents et j'éprouve la première satisfaction de la journée, la netteté, la chose bien faite. C'est agréable, c'est agréable les dents alignées mais aussi et surtout propres.

Cahier, carnet, agenda, livre, manuel, journal, magazine, tract, copie simple, copie double, l'étudiant appartient à un monde de papier, c'est ce que je me disais l'autre jour. Du papier partout. qu'il manipule, rend, consulte, jette, gribouille.

Virgin Megastore un 24. Acheter la saison 4 des Griffins pour Emile, autour de soi des adultes qui cherchent et choisissent, ils ont le recul de ceux qui ne font qu'acheter ce qui leur a été demandé, ils tiennent des livres du Petit Ours Brun, de Marc Lévy, des saisons de séries télé inconnues, des mondes qui appartiennent à d'autres, à leurs proches, ils font la queue les bras chargés de choses qui ne les concernent pas, ils emballent et puis ils offrent. Ils ont l'air tendrement "à côté".

On a déjà cherché, on cherche toujours la personne qui lors d'une séquence d'un film oublie qu'elle joue. Le figurant qui est tellement au fond qu'il pense qu'il n'est plus dans le champ. Et on ne trouve jamais car au cinéma tout le monde est sérieusement concerné, tellement concerné que l'histoire en devient vraie, que ça existe. Je n'ai jamais douté une seule fois de la véracité de l'histoire que me racontait un bon film, ça a existé, et si vous me demandez des preuves et bien je vous tends le DVD. Dire que "c'est pour faux" serait désespérant. Le cinéma est une bonne religion.
Et de salle en salle il s'agit toujours de se désintéresser temporairement du monde pour ensuite mieux s'y intéresser.

L'effort produit pour être une meilleure personne, on ne le retrouve pas chez les autres, on n'emporte pas le monde avec nous dans cette volonté d'être comme il faut ou dans la souffrance morale qui résulte du constat de justement ne pas l'être. Quoique je devienne, le monde lui reste tel qu'il est, il s'accorde avec ma médiocrité fondamentale mais rejette et contrarie mes efforts pour m'en extirper. Alors peut être que c'est ça qui peut désespérer, décourager dans cette grande entreprise qu'est le perfectionnement de soi-même. Il faut donc rejeter, nier l'existence de ce qui ne nous plaît pas, on choisit sa réalité, c'est à dire qu'on choisit amis, principes de vie, habitudes, lectures et centres d'intérêt, on se crée un monde et on s'arrange pour penser qu'il n'y a que celui-là. Il arrive que ce monde soit perturbé, bouleversé par un élément étranger, qui gêne et qui fait souffrir, tout est alors à réajuster.


photo : Night on Earth de Jim Jarmusch

lundi 7 décembre 2009

























"Je me disais donc que le monde est dévoré par l'ennui. Naturellement, il faut un peu réfléchir pour se rendre compte, ça ne se saisit pas tout de suite. C'est une espèce de poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue, qu'elle ne craque même pas sous la dent. Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter sans cesse pour secouer cette pluie de cendres. Alors, le monde s'agite beaucoup."
Journal d'un curé de campagne - Georges Bernanos


Cours de grec ancien, j'aurais passé trois heures à faire semblant d'être concernée par le problème de la compréhension, alors que j'en avais juste rien à battre. Les autres étaient tout autant pressés que moi d'en finir, ils se plaignaient comme convenu, parfois plus que moi, mais pour avoir balayé la salle plusieurs fois du regard, je les voyais tous rivés sur leurs cahiers et sur ce foutu manuel à vingt-cinq euros dont les pages se détachent dès que la caissière vous en tend le ticket de caisse. S'il y en avait un qui s'ennuyait vraiment je l'aurais surpris en train de balayer comme moi la salle du regard et nous nous serions aimés pendant longtemps.
Ils avaient compris qu'étant obligés de rester là autant rendre rentable ces heures de cours, ils produisaient un effort d'attention et de compréhension que je ne trouvais pas dans mes ressources propres, ne retenant juste que ça ne m'intéressait pas. On s'ennuie, c'est tenace, il faut juste savoir prendre l'ennui comme une forme particulière de vie mais toujours toujours de la vie. Les informations se heurtaient à mon esprit borné et distrait. Le jour où j'avais décidé de décrocher avec les mathématiques ou l'espagnol, on pouvait dire que s'en était fini pour la vie, chez moi tout s'établit et se développe durablement sur le socle solide de l'intérêt éprouvé à. Le reste est considéré comme superflu, et même si dans mon esprit dire au revoir à certains domaines me donne l'amer sentiment d'une perte de réalité, je me dis qu'au fond nous n'avons pas le temps pour tout. J'admire les personnes qui ne font pas entrer en considération leur goût personnel quant à l'apprentissage d'une matière: j'aime les gens qui étudient, de ce point de vue toute bibliothèque en impose. Je n'arrive que trop difficilement à jouer le jeu de ce dédoublement, d'un moi autoritaire qui en contraindrait un autre, je suis remplie de moi de toute part et ce moi est définitivement paresseux, ce qui fait que je ne connais que peu de choses, deux trois trucs enrobés d'affectif et encore que je crois connaître. De toute façon et de manière générale j'avance à tâtons dans un monde que je ne connais que de manière approximative.

Je sors du cours avec mes deux copines, deux filles en master d'histoire qui à ce niveau de leurs études ont été obligées de prendre grec. Je porte mon bonnet multicolore et je marche, le visage mangé par l'air frais, en mordant dans mon sandwich au Kiri que je m'étais préparé, pleine d'attention pour moi-même. Entre deux tranches de pain de mie un Kiri ne suffit pas, il faut en mettre deux pour que le goût se rééquilibre, pour ne pas que le goût du pain surpasse celui du Kiri, c'était bon, un peu mou et frais en bouche, j'aime quand le pain de mie s'écrase sous le papier aluminium et sous les cahiers. A la pause du cours de grec je regardais calmement la ville depuis la fenêtre du 21ème étage en me disant que oui, j'y reviens encore mais c'est bien la ville, ça oblige à la modestie, la ville c'est un monde et dans ce monde, encore un monde et un monde, ça n'en finit pas, ça n'est pas appréhendable, ni par le regard ni par l'imagination, ça nous dépasse et rien d'autres, cette opacité de la ville comme source inépuisable de frustrations m'a toujours faite souffrir. J'étais donc là, au 21ème, au chaud dans mon pull, protégée d'elle, l'observant comme on observe un malade derrière une vitre comme dans les films, et même si je la surplombais c'est elle au fond qui me surplombe toujours, ses immeubles et son oeil immense, et j'étais là et je pouvais la regarder sans qu'elle me malmène mais je savais qu'à un moment ou à un autre je finirais par redescendre gesticuler dans ses organes, et je sentais qu'elle le savait.
Ce chemin qui mène de Paris 1 jusqu'au métro Olympiades, je l'aime beaucoup, j'aime ces petits hommes vieux qui nous regardent posément passer, assis au bas de la tour HLM et j'aime la douceur des travailleurs prenant le métro et qui n'ont rien de l'agressivité de ceux de la Défense, ils sont comme il faut, ici le réel ne s'impose pas par la force et on y verse nos pensées comme une pointe de lait dans du café. Oui en marchant je me disais que vraiment il y a des moments où mon environnement accordé à mon état d'esprit font que je trouve de la saveur à tout, comme quand je fais le trajet pour aller au cinéma et que ma vision du monde est conditionnée par cette séance de cinéma imminente, je trouve tout le monde très bien, parfaits dans leur rôle, je les couvre mentalement de fleurs, je les enrobe de curiosité affectueuse, je les sers contre mon manteau avant de m'enfoncer dans la salle, égoïstement.

dimanche 29 novembre 2009

Je suis allée faire des courses, des croissants, une baguette, quatre aubergines pour la purée d'aubergines, c'est bon les aubergines, du Nutella parce qu'il m'avait demandé si j'en avais et que j'en avais que du faux, de la crème fraîche pour maman, de la crème pour les mains, du Coca, des barquettes trois chatons au chocolat. J'ai même pris un cabas bien résistant parce que les petits sacs rouges je voyais venir d'ici le trou au milieu de la rue et le ventre tendu et plastique qui à mes pieds se vide de son contenu. C'était la première fois que je payais avec la carte de crédit de maman, ou la deuxième, en tout cas j'arrivais pas à voir la fente pour l'introduire, c'était la honte, j'ai dit "c'est la première fois que je l'utilise", j'avais peut-être l'air aussi sérieuse que les gens autour de moi, très sérieux, très concernés par je sais pas quoi, ils font des courses avec une arrière-pensées qui mobilise toute leur force, leur attention : le lait > pour le matin, les mouchoirs de poche > pour le nez dans le métro, l'autre fois c'était la galère, la pizza > le mercredi les gosses ont rien à manger, etc.
Oui donc j'avais l'air sérieuse, fermée à tout ce qui n'était pas moi, mes courses, mes besoins, et puis là, une faille, une inadaptation à la réalité bien dure, un manque cruel de professionnalisme, dans la vie on ne tâtonne pas, et une phrase qui devait embarrasser la jeune caissière qui dans un autre monde que celui du surmoi m'aurait répondu "on en a rien à foutre". Le cabas était pratique à porter, il y avait deux longueurs de anses pour le porter à la main ou sur l'épaule. Dehors ça crachinait un peu, de ce crachin qui nous fait croire qu'on hallucine la pluie, on doute, on sait pas trop, on cherche sur le sol ou sur notre main la goutte. Après-midi grisâtre et modeste à Courbevoie où il n'y a jamais rien de plus que ce qu'on a sous les yeux, ça n'inspire rien sinon une poésie forcée. La lourdeur des bâtiments et de l'atmosphère, la torpeur généralisée, dans les banlieues. Je suis allée acheter un briquet de merde chez l'épicier, j'ai même pas pu en choisir la couleur alors qu'il semblait en avoir un large choix, je me suis dirigée vers l'Espace Carpeaux où nous avions rendez-vous et où il prend ses cours de violon. Il devait arriver d'une minute à l'autre, je me disais "il arrivera avant la fin de ma cigarette", je l'ai vu se diriger vers moi avec son scooter, couper net, passer de la chaussée au trottoir.
De loin je reconnaissais la forme de son corps, son visage aussi peut-être, il s'est garé devant moi et je le regardais se garer, ensuite je lui ai dit "la classe", il était d'un chic qui faisait plaisir à voir, j'ai remarqué ses bottines en cuir camel. Il a enlevé son casque, ses cheveux sont retombés de part et d'autre de son visage. Je l'avais pas vu depuis mercredi et j'avais perdu le goût de son visage, je savais à peu près comment il s'agençait mais j'en avais oublié les grandes lignes, le voir remettait tout en place, j'ai ressenti comme un soulagement, quelque chose qui s'épanouissait en moi, je reconnaissais tout ce que j'avais aimé la première fois et dont je doutais. L'harmonie, la forme si ovale, ses yeux clairs, sa peau blanche, quand il met ses cheveux derrière l'oreille, ça j'aime vraiment. Il m'a parlé du récital qu'il avait vu la veille justement ici à l'Espace Carpeaux. Il m'a demandé si j'étais déjà montée sur un scooter et si chez moi c'était loin, il avait un deuxième casque. J'ai frétillé de joie et d'appréhension, c'était trop coul.
J'avais mes courses et ma clope visiblement pas terminée, je ressemblais à je sais pas, une femme au foyer sexy, Gena Rowlands quoi. Il attendait que je finisse ma cigarette, je l'ai écrasé avant même de la finir, je lui ai offert ma tête et il m'a mis le casque comme on pose une couronne sur la tête, petite Daft Punk. Une fois la tête bien compressée entre deux tranches de casque il m'a dit qu'il devait m'expliquer deux trois choses : "surtout si le scooter se penche tu le suis pas, tu restes bien droite" et des trucs comme ça. Les canettes de Coca étaient dans un sac à part du cabas, il l'a mis dans le coffre et a accroché le cabas à un crochet qui se trouvait à ses pieds. Il s'est installé, je suis venue me coller derrière lui, "où je mets mes jambes?" il m'a pris la cuisse pour me soulever la jambe et l'a posé sur le rebord. Tu peux te tenir aux trucs sur les côtés ou à moi, j'ai posé naïvement mes mains sur ses épaules, il m'a dit non plutôt en bas si ça te dérange pas. Je l'ai timidement agrippé par les hanches, plutôt le manteau qu'à même le corps tout en me disant que c'est quand même fou cette proximité que le scooter rend nécessaire, d'une sensualité urbaine, exécutée au grand jour; mais là encore tout dépend du caractère de la relation qui lie les deux personnes s'y aventurant parce que ça peut aussi ne vouloir rien dire, être totalement dénué de sensualité et de plaisir.
C'était rigolo, ça change de la voiture parce qu'il y a du vide de part et d'autre de son corps, on se sent encore proche des piétons mais prétendant à rivaliser avec les voitures. Et puis ça roule, ça glisse, j'aime quand ça glisse, quand ça ne rencontre pas d'obstacles, est-ce qu'on s'habitue au plaisir de cette légèreté ressentie, de cette liberté bon marché, est-ce qu'il s'est habitué? j'ai l'impression d'avoir vu mille fois cette scène dans les films, la fille derrière le garçon qui conduit et qui se repose sur son épaule, récemment Fish Tank, mais pas sur un scooter. Derrière on a tellement l'air passif, on s'agrippe par faiblesse et on ne fait rien d'autre que de ne rien contrôler. et puis cette rivalité brève et tacite entre un scooter et un autre et qui s'installe par pur divertissement, on y prend mollement goût et on s'y défait tout aussi facilement. Je lui ai dit trop tard de tourner pour entrer dans ma rue, il a dû continuer tout droit et prendre un rond-point un peu plus loin, ça prolongeait la promenade.
C'est fou comme la loi de la route semble ne tenir qu'à un fil, qu'à la volonté de chacun de ne pas forcément faire comme il le désire, ça peut très vite partir dans tout les sens, ça se sent parfois. Il disait qu'on sentait que je paniquais aux accélérations. Je regardais l'extrémité de ses cheveux s'échapper bucoliquement de la lourdeur de son casque, de dos il a l'air si courageux, son manteau était râpeux, je me tenais droite comme il avait dit. Dès le début les règles avaient été établies : le prof et l'élève qui s'abandonne à la toute puissance du premier et exécute poliment. Autant d'ingénuité de ma part, ça remontait à longtemps. Je lui ai pointé du doigt ma résidence, il s'est arrêté devant, je suis descendue, Florian s'est garé un peu plus loin, retour à la terre.

jeudi 5 novembre 2009

"L'imagination qui fait tant de ravages parmi nous"

On devrait aimer sans réserve les bons profs, ne serait-ce que pour leur capacité à nous dérober pour un instant au monde, à faire de la salle de classe un refuge brillant où le langage se fait incantatoire, précieux, où il se suffit à lui-même: nul besoin de bouger, de boire un peu d'eau ou de prendre un chewing-gum, on écoute le ventre vide et ça pourrait ne pas avoir de fin.
Je ne sais combien d'élèves par jour M.Franck nourrit mais il y passe ses journées, déjà il nourrissait ma soeur et puis je suis passée par là en comprenant que jamais de ma vie je ne le lâcherai ne serait-ce qu'en pensées ou dans l'acte d'écriture pour la simple raison qu'il y a eu un après et un avant M. Franck, une période en noir et blanc qui se passait sans lui et dans l'ignorance de ce qui m'attendait, et une période en technicolor où je jouis à chaque fois qu'il m'est donné d'y penser, des multiples circonstances (et plus elles sont nombreuses plus l'évènement aurait pu ne pas être) qui ont posé cet adorable petit être sur mon chemin (et si j'avais réellement changé de lycée en seconde?). A présent que la terminale est finie j'assiste discrètement à des cours d'esthétique générale qu'il donne à la fac et à des cours en entrée libre qu'il donne sur le Discours sur le fondement et les origines des inégalités parmi les hommes qui me font retrouver le goût d'un an de cours de philosophie matinale, cours qui progressait en même temps que, par la fenêtre, la lumière du jour, ça je m'en souviens.

Il y a une montée de tension dans son discours, un paroxysme à atteindre où la beauté du propos se fait dans une stable et parfaite progression : un mot fait sens, nous interpelle, puis deux mots bien combinés brillent ensemble et c'est ensuite la phrase entière, la phrase scandée qui naît, qui fait prendre à Julie son stylo rouge, qui me fait prendre mon plus beau sourire. J'en ai plein le cerveau de ses phrases, je n'ai absolument rien oublié, surtout pas l'anecdotique.
Je me souviens quand il me disait qu'écrire pour lui ne l'intéressait pas, je lui avais répondu "je comprends très bien" et tout de suite dans mon esprit cela restreignait mon champ d'imagination à quelque chose de plus austère : spectateur plutôt que créateur, une sensibilité et des opinions entièrement détenues par la sphère privée et la jouissance personnelle s'ajoutant à une modestie érudite, de celle qui consiste à ne pas trouver qu'il soit nécessaire de créer soi-même, qu'on laisse ça aux autres mais qu'on s'y intéresse de très près. Je m'étais trompé, M. Franck ne cesse de créer, et la façon qu'il a d'orner de mille détails son métier -et sa vie j'imagine- est tout simplement déchirante. Il est en tout point mon modèle.
Lors de la soirée passée avec les trois grecs je me souviens que Ianis le Très Beau m'avait dit qu'il avait réalisé un court-métrage sur le thème de l'admiration et qui consistait à démontrer qu'elle n'existait pas. Je lui avais demandé tu entends quoi par elle n'existe pas? si elle existe. Il disait que l'admiration n'était toujours qu'ignorance des défauts de l'autre, que c'était une illusion, qu'elle n'était jamais fondée. Il voulait dire qu'elle n'avait pas à exister. J'avais spontanément examiné ce qu'il en était de mon admiration pour M. Franck, je n'avais pas l'impression de me tromper, mille choses étaient à découvrir mais j'avais l'impression que cette admiration englobait par l'imagination même les plis les plus obscurs de sa vie, que j'étais prête à tout concevoir et à tout accepter et que cette admiration se faisait malgré les découvertes, les représentations les plus désavantageuses à son sujet. Je dirais même que l'admiration se nourrit des aspects les plus triviaux de la personne, c'est par contraste d'avec tout ce que l'on sait de peu glorieux de la vie et qu'on a en commun avec les autres, que l'admiration s'installe. Par un respect solennel on remercie l'autre d'arriver, malgré le poids de la vie pratique et des défauts des hommes, à donner l'illusion d'y échapper. Il y a quelque chose de l'ordre de la volonté d'être trompé.

M. Franck m'a toujours inspiré une terreur sacrée et j'ai toujours mis ça sur le compte d'un halo de fiction délirante que j'ai pu construire autour de lui mais dont il en est le seul responsable. Voilà un peu plus d'un an que je le connais et qu'il a intégré ma conscience plus intensément qu'aucun autre. Il était devant moi, cours en entrée libre sur Rousseau, dans une belle chemise blanche et une veste noire qui ressemblait étrangement à mon manteau et qui est en tout point sa veste en plus long (considération qui n'intéressait que moi), devant lui deux Pléiades colorées et très belles, Lévi-Strauss et Rousseau. Dans mon sac, deux livres : Lévi-Strauss et Rousseau. Il a commencé le cours par un hommage à ce premier sans pour autant dévier du sujet Rousseau en nous lisant un passage de Tristes tropiques, il était d'une austérité émouvante et solennelle. Il y a toujours une connivence qui s'installe quand on évoque publiquement quelque chose qui a été appris par des moyens différents dans le secret de notre vie quotidienne et qui concerne l'actualité, un léger sourire, ou un sourire en pensée se dessine.
Je me souviens que l'année dernière il parlait de Lévi-Strauss avec des mots qui semblaient se contenir eux-mêmes, il n'est pas souvent enclin au superlatif mais je me souviens qu'il en avait utilisés. Il les utilisait toujours très posément et dans un seul souffle, et quand cela arrivait je le voyais devenir capable de parler comme un enfant qui perd toute idée de proportions et de relativisme pour n'écouter que son coeur tendre, il disait que le plaisir de l'érudit était celui de l'enfant. Cela voulait aussi dire que le rapport secret que ma conscience possède avec lui et bien il avait le même avec d'autres. Aujourd'hui encore je me dis que c'est une chose sublime que l'émulation fidèle, amoureuse et respectueuse d'un modèle et j'ai décidé que j'assumais dans sa totalité ce que tout cela suppose de puérilité, de spontanéité, d'impétuosité, de maladresse et d'erreurs que j'ai pu commettre auprès de lui (et elles sont nombreuses); j'ai compris que c'était précisément là, dans une passion délirante d'immaturité, que se situait le sucre même de la vie.

lundi 2 novembre 2009

La vie extérieure

Aller au cinéma c'est parfois avoir peur de ne plus "croire à tout ça", pousser la réflexion trop loin pourrait nous mener à un état de dangereuse lucidité, le règne du "c'est pour de faux" mais ce qui est bien, ce qui est beau, c'est qu'à chaque fois que les lumières s'éteignent, que le générique commence, que son voisin se tait, et bien tout recommence, on se laisse embobiner, si j'ose dire.

Il disait, "l'homme a inventé un truc génial, ça s'appelle le prétexte", c'est en extrapolant cette phrase, en me disant "tente n'importe quoi jeune fille" que je me suis glissé comme une furie dans la rangée de Florian, Murielle, ou tu meurs sans avoir rien tenté, ou tu tentes gentiment. Insérer la mort lors d'un dilemme, ça marche toujours chez moi. En dehors de lui la rangée était vide, c'est comme au cinéma : si une rangée est vide tu ne vas pas te foutre à côté du mec, tu te places assez loin pour ne pas qu'il sente ta présence, pour qu'il se croit encore seul dans sa rangée. Deux places entre nous deux, voilà qui est convenable. Puis les deux personnes handicapées sont venues et m'ont fait comprendre qu'il s'agissait de leur place, il y a la prise. ce qui me faisait avancer de deux tables, juste à côté de Florian. Je souriais à ses blagues et parfois il ne suivait plus alors il jetait un coup d'oeil à l'écran de mon Netbook en chuchotant avec une tendresse infinie "bouge pas". La semaine d'après, aujourd'hui en fait, je ne l'ai pas vu attendre devant la porte, ça voulait dire qu'il allait être en retard et qu'il allait me faire souffrir, je crois que nous devenons tous un peu sédentaires de semaine en semaine, il suffit qu'une personne choisisse de rester à une place pour que son voisin se repère en fonction d'elle et ainsi de suite, ce qui fait qu'on en arrive tous à avoir des places fixes. Je lis mon journal docilement à ma place et le voit arriver, c'est à lui de jouer. La veille je me disais "tu te mets à côté de lui mine de rien et tu sors une phrase marrante pour lui dire que tu viens juste de décider que tu veux te mettre ici, que c'est un choix indifférent, que tu viens juste de remarquer que la semaine dernière tu étais là". 10 secondes après il s'installait en me disant "je me remets là hein". J'ai un excellent scénariste. S'il savait, mais il ne sait rien, il croit que je tiens à ma place de la semaine dernière alors que je ne tiens qu'à
faire sa connaissance mais aucun signe ne le laisse le deviner, merveille des apparences. Oui donc, "les prétextes", je lui parle de textes pas encore reçus en cours de méthodes (il aura compris que je l'ai remarqué),
la prof est coul,
oui j'aime bien mais à la fin ça devient un peu soûlant;
il lit par dessus mon épaule dans mon agenda, il est mignon ce con
Histoire de l'art?!
oui mais c'est pas ici, c'est dans le centre culturel de ma ville
tu fais une mineure?
oui, sciences politiques
moi sociologie
je feuillette son livre,
aaah j'aime pas les livres de droit, ils sont moches

Des polycopiés manquent, on en prend un pour deux
si tu veux je peux te le scanner ou tu me le scannes
j'ai pas de scanner
je lui tends mon agenda
tu peux m'écrire ton mail
je préfère que tu le fasses, j'ai une écriture illisible comme tu peux le voir
il m'épelle son adresse, s'il savait que je la connaissais déjà et que j'aurais pu devancer sa dictée, je fais mine de m'étonner
Ah Gmail, comme moi, c'est le meilleur
oui l'interface est bonne.
To be continued...

Plus la librairie est petite plus c'est mal vu de sortir sans rien acheter.

Le petit con de St-Michel a rappliqué avec ses cartes postales hideuses d'étudiants aux Beaux-Arts, sa technique, "mademoiselle, je vous ai vu me regarder du coin de l'oeil, ne fuyez pas", la première fois c'était le cas, la deuxième pas du tout, rien à battre, je mangeais mon sandwich en marchant, c'était déjà assez compliqué. Je lui ai tout de suite dit que je lui avais déjà acheté une carte, en me souvenant de ce que B. m'avait dit, "c'est pas un étudiant aux Beaux-Arts", je m'étais ravie d'autant de naïveté de ma part, Candide à Paris, je lui avais donné 1€, c'était le prix de la tranquillité.
Elle est où maintenant la carte?
Euh...quelque part dans un livre
vous avez senti une différence? (il commençait à me parler de l'éventuel âme soeur au moment où je l'ai coupé, faisant mine de chercher dans ma tête)
euuh...oui, je dors beaucoup mieux
aah bah voilà
bonne journée
bonne soirée
Le soir je raconte l'histoire à ma soeur, elle me dit qu'elle aussi elle lui a dit aujourd'hui même qu'elle lui en avait déjà acheté une.

Dimanche près du MK2 Beaubourg, la table à côté de moi est inondée de pluie, depuis ma place je ne reçois que des postillons. j'ai demandé un chocolat chaud, j'ai raté ma séance, j'attends la prochaine, il est délicieux, préparé avec amour et moins cher que partout, l'endroit est parfaitement situé, si vous connaissez le MK2 Beaubourg, vous le connaissez forcément. On voit de jeunes papas intellos sortir du cinéma et croiser votre regard, de toute façon l'allée qui va du flunch et passe par Leroy Merlin, une boutique de DVD et une librairie allemande est vraiment l'une des meilleures de Paris pour croiser du beau monde. Il fait nuit, dans le métro je me disais, nuit tôt + pluie + dimanche= il y a deux fois moins de monde partout, on a l'impression d'être des résistants, on fait les fous, on fait cinquante minutes de trajet rien que pour aller au cinéma, qu'il vente ou qu'il pleuve, rien ne nous dégonfle, absolument rien. Je demande à une femme si c'est pris ici, elle a la poésie de me répondre "mmh mmh", la bouche pleine de soda, cinquante ans dans la vraie vie, huit ans à ce moment précis. Un très beau touriste vient manger sa crêpe à côté de moi, les cheveux trempés, une belle écharpe. on est vraiment l'un en face de l'autre, je ne décolle pas mes yeux du journal, c'est ma façon à moi de faire comprendre à quelqu'un qui me plaît : impossible de le regarder. le propriétaire a pour habitude de toujours parler à ces clients, surtout si ce sont des femmes, il demande au serveur s'il connaît le temps de demain, il dit que le vent à partir de 50km c'est foutu, "on se prend toute la pluie", il me demande si j'ai pas la météo dans mon journal, je lui dis "si justement j'allais chercher", je lui dis qu'il y a pas la vitesse du vent, qu'il fera entre 11 et 15°C, qu'il pleuvra pas. Le silence revient, je souris comme une dingue de la perfection de la situation et poursuis ma lecture du commentaire d'une photo de Lautréamont par Nadar, comme quoi si on prend séparément les deux côtés de son visage on croirait que ce n'est pas du tout le même visage, j'ai l'impression qu'on dit ça de toutes les photos, de tout les portraits, je mets ma main sur la moitié de son visage, effectivement effectivement. Oui je souriais de la situation parfaite, Cécilia qui s'approche insensiblement du lieu où je me trouve, le petit beau gosse à côté de moi qui mange sa crêpe en polo à manches courtes, le serveur qui prépare silencieusement ma crêpe, oui j'ai vu trop de monde passer et demander des crêpes-au-nutella-s'il-vous-plaît que je me suis lancée, la phrase me gonflait la bouche, puis ça a explosé en un coup "jepourraisavoirunecrêpeausucres'ilvousplait". Elle était peu sucrée, je crois qu'il dose le sucre à la tête du client : petite femme cernée = complexée = peu de sucre. Il me demande s'il y a un truc drôle dans mon journal, parce que je souris en le lisant, je dis non y'a rien de drôle. S'il savait que le bonheur est précisément ici là maintenant, mais le plaisir à la vie se garde comme un bonbon au fond de sa poche. Et puis Cécilia arrive. 4,40€ la crêpe et le chocolat, qui dit mieux?

Un mec sort son portable de sa poche, je lis mais la blancheur des deux tickets qui tombent entre les deux sièges (entre les deux sièges, pas par terre) attire mon regard. Je me dis "si en remettant son portable dans sa poche il ne s'en aperçoit pas je le lui dirais". Il ne voit rien. "excusez moi mais vous avez fait tomber deux tickets", phrase qui m'autorise à le regarder dans le visage, plutôt beau. je ne regarde jamais les gens dans le métro mais toujours à côté d'eux. Après je pense à mon cours de philosophie morale puis à quel point le métro est le terrain privilégié de la bonne action : poussettes à porter dans les escaliers, pièces à la "faune non-voyageuse" (dixit cours de socio), strapontin à offrir, objets à ramasser, personnes à faire passer avec soi dans les tourniquets, portes à tenir.

lundi 26 octobre 2009

"A Porto Rico, j'ai donc pris contact avec les Etats-Unis pour la première fois, j'ai respiré le vernis tiède et le wintergreen (autrement nommé thé du Canada), pôles olfactifs entre lesquels s'échelonne la gamme du confort américain: de l'automobile aux toilettes en passant par le poste de radio, la confiserie et la pâte dentifrice: et j'ai cherché à déchiffrer, derrière le masque du fard, les pensées des demoiselles des drug-stores en robe mauve et chevelure acajou".
Tristes tropiques - Claude Lévi-Strauss

Il y a quelque chose dans cette rue de Tolbiac, on a l'impression, on a jamais été autant
dans la rue, avec toute la violence que cela implique, ce dialogue piéton-voiture, "non toi vas-y, non vas-y c'est à ton tour",ces étudiants partout, qui pullulent dans les entrailles du métro pour enfin sortir à la chaîne par l'escalator, et des cours qui commencent à toutes les heures, l'école de journalisme en face, mon sac lourd, le métro, les gens qui courent, les gens pressés, les gens qui attendent, les gens qui fument, les groupes, les cafés où la pluie tombe aux pieds des fumeurs sous la bâche, se sentir joyeusement agressée de partout. Maintenant je comprends quand Monoprix disait "dans ville il y a vie", la ville est une bonne invention où l'on passe son temps à passer devant des formes géométriques. Je doute très sérieusement que quelqu'un puisse me voir. Déjà trois semaines que j'aurais appris à cultiver ce que je pressentais déjà dans mes premiers journaux intimes, à savoir mon potentiel d'invisibilité, cette capacité à se croire très libre parce que très transparente, ça a longtemps été ma façon à moi de me guérir d'une timidité à toutes épreuves, je n'avais pas d'autres choix car toujours en moi l'impression de devoir sans cesse justifier ma place quelque part. je me faufile avec le numéro de ma salle dans la tête, dans l'ascenseur je regarde par terre, je regarde mes nouvelles bottines. j'ai passé plusieurs semaines à penser au genre de chaussures que je voulais, j'avais deux trois paires en vue et dans ces cas-là il s'agit de marcher en s'imaginant successivement avec chacune de ces paires, contextualiser le désir, et puis aussi ne pas jouer les inconséquentes mais aussi prendre en compte les couleurs dominantes de sa garde-robe, très important. finalement ce sont ces bottines en daim marron, avec un talon, B. m'a dit qu'il voulait les mêmes mais sans talons. je viens tout juste de réaliser que c'est le grand truc de l'hiver ces chaussures, toutes les filles en portent, mais ça ne donne pas le même rendu selon qu'on soit archi-lookée ou femme-passe-partout. Au café j'ai demandé à une fille qui lisait quelque chose comme le Nouvel Observateur si le journal posé là était à elle et si je pouvais le prendre merci, elle m'a tendu son visage autobronzé et a enlevé ses écouteurs, surprise de retrouver l'usage de la parole. Je savais qu'il n'était pas à elle (sinon je n'aurais jamais demandé), je l'avais observée depuis le début, le journal avait été là bien avant elle mais ça me plaisait de lui parler et je me voyais mal prendre le journal sans m'annoncer, comme s'il m'était dû, non je ne suis pas comme ça. Je n'aurai plus besoin de l'acheter, il y en a toujours un qui traîne quelque part, dépenser un minimum c'est presque possible pour l'étudiant, les cafés sont à cinquante centimes, la presse payante on la trouve dans le hall. Les étudiants aiment à se nourrir de panini Nutella, la nourriture du CROUS acquiert du fait de son prix une petite tête fade et sympathique, les madame et monsieur de la caisse sont bienveillants et comme il est convenu de procéder je pense à la vie de la madame qui me sert mon pain aux raisins, des pensées prévisibles, oui j'imagine la vie des gens dans le métro, etc. La machine de la cafétéria, le liquide tombait dans le vide, je n'avais pas compris que le gobelet n'était pas inclus, de la matière se perdait devant mes yeux et j'ai essayé d'en rire avec la fille à côté alors que je trouvais ça terrifiant, je ne me suis jamais sentie aussi impuissante.

Je monte le sucre au niveau quatre, j'attends que la machine inscrive "merci merci merci" sur l'écran, je réfléchis à pourquoi trois merci, cette machine n'a pas d'âme et on essaye de nous faire croire le contraire. je ne peux pas m'empêcher de prononcer "merci merci merci" dans ma tête, la dernière fois une fille a carrément lu à voix haute à ses copines "merci merci merci". Le verre est lourd de liquide, il ne faut pas le déloger de sa position verticale. Je le bois discrètement sur une longue tablette en aluminium, face à des affiches rouges et noires, dos à tout le monde, j'espère seulement que depuis deux semaines personne n'a souligné mon embarrassante solitude, toujours devoir tout justifier alors que je ne sais jamais pourquoi je suis là et pourquoi je fais ça. Cécilia avait raison, mais j'y reviendrai. La dernière fois un mec est venu arracher des annonces pour la location d'un studio d'enregistrement qui avaient le malheur d'être collées par-dessus les affiches d'un syndicat d'extrême gauche, il les arrachait à pleine main, feignant un énervement contenu.

Les tentatives de lien social par le biais de soirée et de week-end d'intégration nous paraissent trop programmés et vendus avec trop d'enthousiasme pour que l'on s'y fie, nous sommes de ceux qui n'avons jamais cru en tout cela. Je sais que les relations se nouent soit naturellement, sans précipitations et d'un commun accord, soit cela ne se fait jamais, j'ai trop conscience des étapes par lesquelles passent deux êtres humains avant de pouvoir se tutoyer et manger la bouche ouverte ensemble que je me sens incapable de repasser par là avec qui que ce soit: c'est dans ces moments-là qu'internet a facilité beaucoup de choses. je n'aime pas à être rappeler à la nécessité pour l'être humain de nouer des liens sociaux pour être content sinon équilibré, j'aime persister dans ma solitude, leur montrer à tous que je me débrouille et la plupart du temps c'est le cas, je me sens une heureuse observatrice : moins on parle plus on voit.

Mais même quand je parle à quelqu'un, à Karine qui a remarqué par l'appel que faisaient les chargés de TD que nous avions tout nos cours de philosophie en commun, "Murielle, c'est ça?" même quand je lui parle, c'est creux, surjoué, exécuté à contrecoeur. Deux gifles mentales. Tu as tout faux murielle, il faut changer les codes de la discussion, parlez comme dans les films, commencez in medias res comme nous apprennent les profs de français, que les gens aux alentours puissent vous entendre et vous trouver sensass', dire d'abord ce qu'on pense avant de dire ce que doit penser un étudiant : un étudiant est fatigué et à trop de travail, mettons nous d'accord. c'est à nous de réinventer le réel par la discussion et cela fait beaucoup trop longtemps que je n'ai pas bien discuté comme on prendrait un bon repas. Refaire intelligemment le monde, avec la brillance que suppose notre jeunesse, l'arrogance inhérente à la jeunesse, l'arrogance que je n'ai pas et qui m'impressionne chez certains. voilà ce qui manque, voilà ce qu'il faut faire. Le parcours est bien trop long, connaître les autres un peu plus en profondeur, c'est à dire dépasser la discussion sur les cours, le travail et la fatigue, cela suppose du temps que personne n'a plus et qu'on avait lors des récréations, condamnés à se trouver ordinaires les uns les autres, j'essaye de me dégoûter des autres faute de pouvoir leur parler un jour : c'est la bonne tactique.

Parfois je lève le doigt en TD de philosophie, je pose une question alors que j'en ai mille mais je fais attention, je prends en compte les autres, et le cours doit avancer, et de toute façon la prof rigole à ma question, j'aimerais savoir si j'ai bon mais elle préfère rire et me dire que je vais trop vite, M. Franck lui il m'expliquait, il me corrigeait, je sortais et tout était clair, tout était propre, je pouvais faire du cours d'aujourd'hui mon miel, on se regardait avec les copines et on se disait que le cours était "ouf" et on allait boire des chocolats chauds chez Hubert. J'aimais amener M. Franck à la digression, son savoir est aussi confortable qu'infini, il tourne les choses bellement, quand il s'exprime on éprouve le plaisir ressenti devant une chose parfaitement exprimée et sur laquelle il n'y a plus à revenir. Il ne se complaisait jamais dans la beauté de son propos, c'était toujours juste ce qu'il faut, il en imposait, il était d'une classe inouïe. Ici le savoir est triste, le savoir est gris, comme si nous nous étions tous mis d'accord : tout le monde ici dans cette salle aime la philosophie à présent il va falloir la bosser, la disséquer, l'écarteler dans l'austérité de l'ennui, en haut d'une tour, au 21ème, parmi les nuages, j'avais dit à mes copines "j'ai l'impression de faire cours dans un avion", la fille qui était dans l'ascenseur avec nous avait rigolé. L'ennui est le critère d'un bon cours de philosophie ça ne me prend plus au coeur, tout s'est perdu, dilué, mon enthousiasme intellectuel est proche de zéro, on vous parle de libre-arbitre et de conscience morale alors qu'un élève sur deux baille dans sa manche tandis que l'autre moitié pense à sa pause clope, que mon voisin dessine les étudiants de la classe et qu'une indifférence polie régit nos rapports. Je me sens abrutie, je n'ai plus de questions à poser aux profs, plus d'étonnement philosophique. A côté je lis des livres, je fais mes choses, comme toujours comme tout le monde, mais rien ne compte si je n'ai pas l'occasion d'en parler, de m'enflammer, et à force de ne pas parler, de ne pas dérouler mes opinions je finis par me demander si je n'ai jamais été capable d'avoir une opinion sur quelque chose. Je garde pour moi mes impressions sur le monde, dans cet état sauvage et inarticulé que suppose toute chose élaborée uniquement pour soi-même. Je ne suis pas contre mes chargés de TD, je les trouve tous assez compétents, on devine leur érudition à travers quelques détails et ils font preuve d'une fade bienveillance qui à force de s'étaler sur l'ensemble des étudiants finit d'appauvrir la part octroyée à chacun.

Le Jardin du Luxembourg a une odeur de mort, j'ai toujours trouvé que les parcs et les jardins sentaient la mort, la gravité, la gravité de l'enfance, du couple, de la vieillesse, il y a tout cela en même temps et ça toujours été trop pour moi. Ne jamais passer devant un couple, un couple déteste tout ce qui n'est pas lui, disons que ça l'indiffère, ils pensent que les bancs et les cafés ont été conçus pour eux et que les gens sont la réalité à laquelle ils essaient justement d'échapper, non vraiment les éviter, ne pas prendre le risque d'être chosifié par leur regard, ça ne vaut pas le coup, ce n'est vraiment pas la peine. Par terre il y avait des feuilles d'automne géantes, encore fraîches, encore plates, il était dans les sept heures du matin, je rentrais d'une soirée où le but avait été de prendre ma revanche sur ma semaine où je n'avais presque parlé à personne, les gens transvasaient leurs flots de paroles en moi et j'en faisais autant, parfois ça revenait, l'envie de mettre pause, de leur dire "s'il te plaît ralentis je dois noter ta dernière phrase". comment ça se passe la fac, bah écoute j'ai toujours pas d'amis. Regardez Cécilia, elle a des amis pour chaque TD, son visage rayonne d'une manière un peu factice, preuve d'une sociabilité qui en est à ses balbutiements avant que ses nouveaux amis ne deviennent des compagnons d'ennui. Je déjeune avec eux, elle joue sur deux fronts, elle sait faire ça, moi pas du tout : en même temps me contenter, parler de ce qu'il y a dans le Pariscope, parler de la bande du lycée, puis contenter l'autre groupe, ça ne lui fait pas peur, personne n'est vraiment lui-même, on se croirait dans les photos des premiers manuels d'anglais où des jeunes d'un autre monde sortis des années 80' font mine de discuter, se tiennent bras dessus bras dessous, elles étaient fascinantes ces photos. J'ai peur de commencer à avoir des devoirs envers des gens,commencer à devoir me mettre à côté de., elle avait peut-être raison quand elle disait aux trois très beaux hommes grecs rencontrés à son TD d'italien "alors murielle c'est simple, elle se sent seule partout, où qu'elle soit elle pense qu'elle est seule, mais le truc c'est qu'elle cherche à rester seule". C'est là qu'on se rend compte que cette fille-là à côté de vous est bien son amie : elle nous a cerné en silence, sans le dire à personne, gardant pour elle les informations et les sortant pour l'occasion. C'est bien, je n'avais pas à me retrouver au milieu d'une phrase à me demander si je jouais la solitaire de base, c'est elle qui faisait tout le boulot, je me disais, je me sentais bien, quelqu'un sait pour moi, pour mon cas, je pouvais aller dormir, elle passerait après moi pour justifier, certaines personnes sont vraiment comme de gros coussins.
Il y avait un des grecs, son visage me prenait au coeur, ravagé, élégamment désabusé, quelque chose qui a dû s'en aller en même temps qu'il acquérait de l'intelligence, des cheveux dorés, une grande fossette sur le menton, une peau tellement criblée de tâches de rousseur qu'à distance raisonnable le teint semblait unifié, littéralement aspirée par son visage, éclatée par terre. Les visages, leur beauté, c'est tellement rafraîchissant, trop de choses concentrées dans un ovale, ils sont là, ils se promènent librement dans la ville et on laisse faire. Ce grec, Ianis, avait-il seulement conscience de ce qu'il nous donnait à voir? à quel moment avait-il arrêter d'être halluciné par son propre visage? le soir il dormait, enfermé en lui-même, et des femmes l'avaient aimé et il avait aimé des femmes. Emportez un visage, au creux de ses mains, comme un peu d'eau. Le visage, il n'y a que ça qui me manque chez les autres, que ça qui me fait courir, qui mérite que l'on court, qui mérite que l'on actionne notre mémoire, nos appareils photos, ce qu'ils en font et comment ils les portent, comme de doux fardeaux, à travers les villes et les pièces, "j'ai vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin sur un monde" je dois absolument revoir Ianis comme on réécoute, assoiffé, une chanson qu'on a voulu écouter toute la journée. Rendez moi Ianis.
Donc six heures du matin, et ces énormes feuilles par terre, je me disais que ce n'est pas parce que je suis habituée à les voir que je ne dois pas m'autoriser à aller à leur rencontre une bonne fois pour toutes. Les feux tricolores tournent à vide, on est dimanche matin, comme il disait, en banlieue les gens dorment, c'est ça, ils dorment, je viens en banlieue pour dormir et la journée je me jette à corps perdu dans la ville, je me baisse pour en ramasser une, elle est majestueuse, la taille d'une grande main d'homme. Dans l'autre main je porte une grande assiette blanche que j'avais oublié de ramener et qui contenait un gâteau; une assiette dans une main et dans l'autre une feuille. Je la pose à côté de mon lit avant de dormir, en espérant que ma soeur se demandera ce qu'une feuille fait dans la chambre et trouvera ce moment mollement poétique. En me réveillant à 15 heures la feuille s'était recroquevillée sur elle-même, elle craque sous les doigts, elle ne supporte pas la civilisation alors elle se durcit, rétrécit et brunit dans des tons qui rappellent mon salon, je décide d'aller l'offrir à ma mère qui l'accepte telle qu'elle est et l'insère dans un grand vase au salon parmi de grandes et arrogantes fleurs de perles.

Tom Waits - Little trip to heaven (on the wings of your love)

image : La vie de bohème - Aki Kaurismaki

jeudi 22 octobre 2009

Un certain Florian

J'ai connu Florian au moment du mail collectif envoyé par Quelqu'un à l'ensemble des étudiants en Sciences Humaines concernant le "week end d'inté". Dérouler la liste des destinataires et relever le nombre d'adresse Gmail fait partie d'un de mes plus grands et plus rares plaisirs. Florian était de ceux-là et son nom et prénom étaient écrits en toutes lettres avant le @, ma curiosité (dont la démarche ci-après à tout d'un automatisme et rien d'original) me portant jusqu'à la "vitrine" de sa page FB, l'avatar me laisse deviner un visage caché derrière un masque vénitien à la Zorro, je reconnaissais un garçon remarqué lors d'un cours de philo, arrivé en retard et prenant le cours sur une chaise contre un mur près de la porte. A première vue je l'avais trouvé très distingué, un peu éfféminé quoiqu'un peu ridicule, bref, le genre de remarque que l'on se fait dans l'égoïsme et la bêtise de ses pensées spontanées, je me parle à moi même comme à une bonne copine avec qui je pourrais me permettre la vulgarité. En TD les personnes en retard et qui n'ont pas de place (une place = une chaise et une table) doivent accepter d'être violemment exposées aux regards des autres. On aime à voir comment ils se débrouillent, ou tout simplement, ils sont face à nous, la lumière naturelle de leur visage toujours à portée de regard, ce sont des proies faciles, le regard aime les visages, il les mange tout crus.
Florian est tout frêle, il a de longs cheveux fins châtain foncé, des yeux bleus, une peau du blanc prévisible qui va de pair avec la couleur de ses yeux, une mâchoire un peu carrée, un peu enflée. C'est un physique qu'on sait très bien classer , on le voit et on comprend : on en a vu mille des comme lui. J'ai remarqué qu'il avait un peu d'acnée au niveau des joues, c'est très localisé et le reste est immaculé, ce qui fait que son visage se retranche tout à fait de ces deux trois boutons, ils ne sont pas lui, ça ne le concerne pas. La forme lisse et maigre de son corps m'effraie un peu. Je ne le sens pas à la hauteur de me protéger, j'ai l'impression que je pourrais le tabasser et gagner à tout moment, alors je le regarde comme, je ne sais pas, un beau vase qui n'irait pas avec mon salon.
Alors Florian est assis devant moi, ou derrière, et pendant les inter-cours, tandis que je suis pétrifiée de solitude, lui semble ne parler à personne. Il sort son bel exemplaire du
Léviathan (la veille je m'étais renseigné sur ce livre et son nombre de pages (1500 et quelques) l'avait tout de suite placé à la toute fin de ma liste des priorités, j'ai toujours un peu de mal avec les jeunes qui de façon un peu immature sautent des étapes dans leur lecture, je veux dire qu'il y a des raccourcis à ne pas faire et une hiérarchie qui s'établit au seul flair de l'intuition. Ils lisent un livre au capital culturel plus important qu'un autre pourvu que l'acquisition d'une culture de surface soit rapide et efficace, Florian n'est sûrement pas comme ça et je le pense plein d'innocentes intentions de gros lecteur mais il me fallait remettre les points sur les "i" avec cette catégorie de lecteurs malheureusement très présente autour de nous) qu'il lit distraitement, sort son Moleskine de sa serviette en cuir, il fait mumuse avec ses beaux jouets. Je le sens encore un peu snob dans ses rapports avec les autres, avec ce que cela suppose d'exigence mal placée, de gêne face à ce que l'on n'approuve pas au nom du bon goût. Sa vue m'est reposante, il vit dans le luxe et la volupté de ses petites affaires, le voir tranquillement plier son écharpe en soie bleu marine m'a relativement bouleversé, c'était tout un petit cérémonial. On le sentait encore en train de manipuler un objet neuf à ses yeux et qu'il n'aurait pas eu le temps de s'approprier. Son jean était très beau (non vraiment on voit tellement de jeans moches de nos jours qu'un beau jean mérite d'être salué sur ce blog), son manteau noir agrippé à sa chaise traînait un peu par terre et il aimait à faire bouger, à tortiller ses pieds pour faire plisser le cuir de ses Repetto Zizi blanche : c'est un peu comme ça que cela se passe quand on en revient pas d'avoir d'aussi belles chaussures, ça m'arrive aussi et c'est très bien : on a le recul approprié sur nos pieds et pas forcément sur le reste de notre corps.
Cet homme est une petite fille précieuse, accumulant assez de détails pour pouvoir rendre le tout cohérent et beau à contempler, mais je ne sais pas, il y a toujours chez la petite fille précieuse plus que la conscience de plaire, une forme de compréhension du style, de l'élégance qui est une des nombreuses manifestations que peut prendre l'intelligence et qu'on aime à rabaisser au profit d'une forme plus austère.
L'histoire n'a jamais commencé, je n'ai jamais adressé la parole à Florian, nos regards se sont déjà croisés, seule preuve qu'il doit être vaguement au courant de mon existence. J'ai remarqué que nous avions deux cours en commun et me demande toujours ce qu'il y a de mieux entre être placée devant lui (cela suppose qu'il vous regarde au moins une fois, surtout si vous avez un Netbook, on lui laisse l'occasion de nourrir une forme de curiosité à votre égard) ou derrière lui: dans ce cas-là on s'amuse à fixer les subtils mouvements et ondulations de son pull le long de son dos, un demi profil nous ravit et nous semble être le début d'une attention, d'une rencontre. De toute façon, il est toujours en retard en cours, ce qui me permet aucune marge de manoeuvre et à lui toute la liberté de se placer plus ou moins loin de moi, c'est un moment terrible à vivre où son choix indifférencié d'une place conditionne pour moi les trois heures qui suivent. Au final je dirais que Florian n'est finalement rien d'autre que la preuve du neutre ennui et de la neutre solitude que je viendrai d'atteindre en ces premières semaines de cours. La personne qui au premier abord nous indifférerait devient par un évènement ridicule le centre de notre attention, le coeur d'un jeu entre nous et nous-même, le personnage d'une fiction minuscule, trop bête pour être articulée, avouée, mais qui constituerait peut-être l'attrait principal d'un cours de philosophie morale de trois heures. En attendant de pouvoir parler à quelqu'un en cours (avoir un ami en cours ne signifie pas forcément bavarder sans arrêt avec lui, il y a aussi une forme de conversation qui se fait dans le silence et par le seul fait de la relation qui unit deux amis entre eux; ils continuent d'avoir des intentions l'un envers l'autre, n'hésite pas à penser ou à éprouver à la place de l'autre, dans le regard de certain ils ne fonctionnent qu'à deux, un peu comme une photo de famille où à sa simple vue se laisserait deviner dans leurs moindres détails les rapports entre chaque membre; c'est précisément cela que je recherche quand je parle d'amitié) je brode autour de lui et à son insu, je nous imagine parler dans les couloirs, il met sa serviette sur la chaise d'à côté pour me la réserver, j'en fais autant si jamais c'est moi qui suis en avance, on ne se voit pas vraiment en dehors des cours et l'apprentissage de nos points communs se fait lentement mais sûrement et dans une joie toute naïve et acceptée comme telle. Peu à peu je retrouve goût à la vie et parler de mes problèmes d'étudiante tragique et comprendre qu'ils sont partagés m'allège très simplement le coeur. Je le trouve plein d'humour, il n'est pas contre mes cernes.