samedi 22 août 2009

Les tâches ménagères, un peu comme tout, ça prend le temps qu'on leur accorde. Si on veut que ça dure trente minutes ça durera trente minutes, si on veut que ça dure un week-end ça peut facilement durer un week-end et alors on en vient à nettoyer l'intérieur des serrures jusqu'au balais lui-même et des conneries du genre. La dernière fois, impossible de dormir, j'ai donc attendu que mon père se rende au travail pour me lever et nettoyer le sol de la cuisine en écoutant Esprits critiques sur France Inter. C'est drôle, ça ne changera jamais et c'est plutôt touchant, cette vieille histoire entre mon père et moi qui fait semblant de dormir. Je crois que j'ai passé plus de temps à faire semblant qu'à dormir vraiment. C'est un jeu à sens unique, parce que s'il savait ce ne serait plus un jeu, il faut forcément une victime à maintenir dans l'illusion, une victime éveillée qui penserait à la faiblesse de l'endormi que nous ne sommes pas. Avant il y avait bien une raison de faire semblant : c'était pour éviter qu'on m'engueule, aujourd'hui je ne sais pas, peut-être l'habitude de la crainte. La dormeuse restera mon plus beau rôle, cela suppose un peu de créativité dans les poses, un truc un peu bohème et incompréhensible comme peuvent l'être les endormis.

Joyeuse, donc, de pouvoir enfin écouter les émissions que je rate faute d'être disponible à ces heures-là, et pour cause : à l'heure d'Esprits Critiques je suis déjà loin dans mon bus direction le lycée, sinon c'est que je dors (ou fais semblant?). Un sociologue de l'art parlait, me passionnait, répondait à mes questions les plus intimes, des questions aussi informulées que parfaitement ancrées en moi.

Décrasser un sol, voilà ce que j'appelle une tâche concrète et qui ne peut être que source de satisfaction, de répit. On travaille à restituer une surface à son état originel, et la satisfaction qui en découle n'est pas une seconde émoussée par l'idée que cette surface sera de nouveau salie. Il faut absolument que je recopie un de ces jours de jolies pages sur les tâches ménagères lues dans un essai qui s'intitule Les gens de peu et qui m'a révélé beaucoup de choses sur ma mère.

Rigolo comme le simple fait d'acheter un billet pour une nuit Tarantino vous rend plus accessible, plus "coul" peut-être aux yeux des autres. Le monde s'ouvre à vous. Le caissier de la billetterie de la Fnac Saint-Lazare semblait vouloir discuter vaguement, je ne suis pas contre, je dis juste que si j'étais venue acheter un billet pour un spectacle de Robert Hossein le départ de discussion n'aurait jamais eu lieu.

J'ai fait croire à mon père que j'y allais avec une copine, sinon il aurait eu peur. Premièrement que je sorte si tard le soir et toute seule, normal, et deuxièmement il n'aurait pas compris pourquoi j'accepte d'y aller seule, comment me vient l'idée d'y aller si je suis seule. Dans certains cas et pour certaines personnes la solitude est inquiétante, un peu bizarre, un peu honteuse, moi je me force seulement à l'apprivoiser, à la comprendre comme un état naturel.
Il doit en avoir marre qu'à chaque fois qu'il me demande ce que je fais de mes journées je lui réponde "je vais au cinéma", il lui est arrivé de me dire "mais y'a plus de films à voir là, t'as tout vu". Je lui ai déjà dit que j'allais dans d'autres cinémas où repassent régulièrement de "vieux films" (je n'aime pas cette expression, elle est porteuse d'un imaginaire mensonger légèrement pompeux). S'il le voulait vraiment, je garde à sa disposition les tickets de cinéma avec titres des films et dates, on pourrait aisément reconstituer le mois d'aout dans sa totalité. Quelque part ça me rassure d'être en possession de preuves aussi irréfutables, c'est presque trop simple.
Je l'attends.

Réveillée à 15 heures, j'ai fait un peu de ménage, beaucoup de glandage, puis on regonflé les roues de mon vélo et je l'ai enfourché pour aller nourrir le chat de Marie, ça m'a fait du bien de me dégourdir les jambes, de répéter mécaniquement un geste censé vous purifier le corps, la tête, un peu tout. C'est une répétition comme un rite, qui a quelque chose de religieux. Avant de partir pour ne revenir qu'au petit matin j'ai bien pris soin de ne rien oublier, quelques barres de céréales anti gargouillements cinéphiliques (on devrait inventer une marque, genre Cinésnack avec des emballages et des textures absolument silencieuses) qui vous laisse toute confuse une fois que les lumières de la salle se rallument, une bouteille d'eau, des mouchoirs, un gilet comme j'imaginais qu'ils allaient s'emporter sur la clim.

Je suis allée voir Là-haut pour me chauffer un peu, ça faisait longtemps que je n'étais pas allée dans une salle UGC et il est difficile de ne pas résister à l'envie de souligner le côté impersonnel, un peu usine du dispositif, avec la caissière dont le regard laisse deviner qu'elle n'est encore plus trop loin d'avoir fini son boulot. Mais c'est tellement prévisible de ma part que je préfère ne pas développer. Je me snobifie lentement, je me dégoûte, parce que ça s'accompagne forcément de reniement de ce que j'ai été.

Je vais voir les Pixar sans jamais me poser de questions, il faut les voir, même sans grande envie, on sait qu'on en ressortira convaincu. Les couleurs, les images, la morale tout est très beau dans Là-haut et très doux aussi, comme un sachet de bonbons coca cola bleu et rose avec le sucre qui reste au fond. L'humour est subtilement dosé à l'inverse de l'Age de glace qui n'est rien d'autre qu'un sac à gags sans épaisseur. Il y a des ballons, des milliers de ballons de toutes les couleurs, c'est d'une beauté toute bête mais qui fonctionne affreusement. Et au fil du film on voit ce gros bouquets s'affaisser, se déplumer, on craint qu'il ne disparaisse, que le charme de l'accumulation soit rompu. J'ai trouvé la morale très forte, très élaborée et très bien amenée tout le long du film, ce n'est pas juste un prétexte pour sortir les ballons mais bien un message sincère que l'on colore un peu, que l'on atténue afin de pouvoir le servir aux enfants. Je me mets à la place d'Emile et si j'ai été un tant soit peu attentif j'en ressors forcément modifié. Un jour une situation bien précise fera écho à ce film et le lui remémorera, le cinéma est une bombe à retardement. A son retour j'en discuterai avec lui autour d'un bol de Miel Pops.

Il faudrait se pencher sur la morale de tout les Pixar. Par exemple, prenons Toy Story, chef-d'oeuvre inégalé des studios Pixar où nous assistons au passage à la vie adulte de Woody qui apprend à mettre son ego de côté pour se plier à une sorte de devoir de fraternité envers Buzz l'éclair, devoir que tous les autres jouets ont d'emblée à son égard. Si Woody est bien l'un des héros de Toy Story c'est justement parce qu'il est le seul a posséder de l'amour-propre et à ressentir âprement des sentiments aussi forts que la jalousie, la nostalgie d'une époque où il était le jouet préféré d'Andy ou encore l'abandon. C'est un personnage très tourmenté, qui a d'abord les actes que lui inspirent ses sentiments (il fait des crasses, il vanne grave), s'ensuit la prise de conscience, devant les conséquences de ses actes qu'il ne contrôle plus, de son immoralité qu'il tentera de renverser en allant sauver Buzz l'éclair.

En sortant je me suis attablée à un café où j'ai aimé profiter de l'occasion pour commander un café crème, moi qui m'interdit normalement le café en soirée pour ne pas aggraver mes difficultés à m'endormir. J'avais d'abord passé la nuit dernière sereinement en me disant que concernant l'heure du coucher, le plus tard serait le mieux vu qu'une nuit blanche m'attendait le lendemain. Café et veille jusqu'à pas d'heure, voilà mes règles de vie idéales.

Au Reflet il n'avait plus de crumble ni de fondant au chocolat, j'ai toujours vu Marie et Cécilia en commander devant moi et me laisser en goûter un échantillon qui me donnait un éclatant aperçu de ce qu'elles étaient en train de déguster et rendait insipide ce que je pouvais avoir devant moi. J'ai revu mes exigences à la baisse et j'ai demandé un Coca light avec un sourire qui voulait dire "oui c'est ce que je commande une fois tout les deux jours quand je viens ici, je voulais changer mais vous ne m'en donnez pas l'occasion". J'espère qu'il a compris, par ailleurs ce serveur est étrangement sublime, avec une voix, comment vous l'expliquer...si un fondant au chocolat avait une voix il aurait celle-là.

The Servant de Joseph Losey

jeudi 20 août 2009


Je m'en veux assez fortement de ne pas accrocher à Faulkner, la lecture d'un livre n'a jamais été aussi laborieuse, pourtant partout sur le net cela crie au chef-d'oeuvre concernant Le bruit et la fureur, les lecteurs expliquant s'être heurté eux aussi à l'incompréhension des procédés utilisés par Faulkner mais, paraît-il, c'est une fois le livre terminé que l'on prend conscience du chef-d'oeuvre que l'on vient de lire. D'accord, soyons donc patients. Pour la lecture il faut pourtant fonctionner à l'instant présent, le plaisir doit être immédiat. Le livre, tu l'aimes ou tu le quittes.

Croisé Adrienne Pauly à la librairie la Hune, je l'ai reconnu de dos, c'était improbable. Elle repartait avec deux énormes sacs sous doute remplis de livres, c'était assez fou. Elle portait une robe à pois, d'assez haut talons compensés en corde avec le dessus rouge et une sorte de veste en satin avec les manches élastiques façon veste de sport sur lesquelles passaient deux bandes blanches, un sac noir American Apparel je crois, le format pour ordinateur, puis les cheveux ébouriffés et des Wayfarer sur la tête. Ces sacs ont sonné quand elle est sortie, le gérant les lui a repris pour régler ça, ils semblaient bien se connaître. Cette mésaventure des sacs qui sonnent m'a offert quelques secondes de plus pour l'observer. Le plaisir des images.
Je ne connais rien de cette fille, je suis juste tombée sur le clip de "J'veux un mec" un soir d'insomnie et déjà elle m'agaçait en même temps qu'elle m'attirait. J'aime son look, son modèle de féminité qui sied parfaitement à son petit corps maigre, et ses cheveux qu'elle ose garder n'importe comment sur la tête. Elle semble chez elle dans son corps, à l'aise, avec un côté jem'enfoutiste assez calculé pour que justement cela ne fasse pas calculé, bref, une somme de détails qui rend l'ensemble charmant. "J'veux un mec" est quand même une très bonne chanson et me suffit assez pour ne pas nourrir de curiosité à l'égard du reste de sa discographie.
Le truc assez fou c'est que rien dans mon comportement ne présageait que je la connaissais, j'imagine que ça lui aurait fait plaisir de savoir que j'étais au courant de ce qu'elle faisait mais, faut de trouver une manière subtile de le montrer, j'ai préféré faire l'ignorante. Comme pour Edouard Baer à Arles, n'est-ce pas les filles?

08H46 du matin, encore levée. J'ai voulu commencé Boulevard Saint-Germain de Gabriel Matzneff pour "voir ce que ça donne", je n'ai pu m'arrêter qu'au bout de 100 pages. Déjà avant son dandysme revendiqué m'exaspérait, cette façon bien à lui de dire et de prouver qu'il fait précisément ce qui lui plaît me fascine en même temps qu'elle me dégoûte profondément. Je jalouse Gabriel Matzneff et les moindres efforts qu'il semble avoir fourni pour avoir eu une telle vie, aussi bien remplie, aussi délicate, aussi obscène dans l'accomplissement de ses plaisirs. Qu'il sache simplement à quel point son sort relève de la chance et donc de l'exception et qu'il est idéal d'exiger comme principe pour soi-même celui du plaisir et du bon goût mais qu'on ne saurait le vouloir pour les autres sans négliger une série de facteurs qui y font opiniâtrement obstacle. Reste que je le lis toujours autant compulsivement.

Par l'écriture on arrive, Gabriel Matzneff arrive à tout justifier: on a jamais autant accepté l'attirance d'un adulte pour "les moins de 16 ans". Ce que l'on pourrait appeler pédophilie n'est en fait qu'obéissance aux exigences de l'idée du beau.

En fait, j'exécute, je regarde, je lis de façon scrupuleuse tout ce que M. Franck m'avait conseillé ou semblait apprécier: je regarde des films de David Lynch et de Louis Malle, je refuse d'abandonner Faulkner, j'ai décidé de penser comme lui concernant Woody Allen, je m'évertue vainement à apprécier Jacques Tati.
Je pense que notre génération manque trop d'innocence pour apprécier à sa juste valeur Jacques Tati. Je me souviens de cette petite fille dans la salle où j'étais allée voir Jour de fête, elle ne devait pas avoir plus de 7 ans et était assise au milieu de ses parents quelques rangées devant nous. Elle rigolait et rigolait sans retenue devant les gags qui ne faisaient que moyennement rire les adultes de la salle mais qui contaminés par la joyeuseté sincère de la petite fille et de sa soeur plus jeune avaient fini par rire aux éclats non pas à cause du film mais de la magie et de la pureté retrouvées du rire de ces deux enfants. Autant que nous sommes je pense que nous étions conscients d'être face à ce que Jacques Tati aurait voulu, avec ses films, précisément provoquer.

photo : Adieu Philippine de Jacques Rozier


dimanche 16 août 2009

Que faire de 3,40€

Aujourd'hui au Relay, j'étais à la recherche du Positif à la plage. Une fille aux cheveux rouges se tenait devant les étalages avec dans ses mains un magazine ouvert sur une page avec la photo d'une fille en noir et blanc où l'on pouvait lire en gros "Judy Minx". Tout de suite je me dis, merde, Judy Minx, je connais. La fille aux cheveux rouges semblait s'attarder sur l'image, j'ai même cru la voir envoyer un sms ou prendre en photo le magazine, certainement une amie de Judy Minx. Cette Judy Minx je l'ai croisée sous son vrai nom une première fois à une soirée de nouvel an où nous nous sommes temporairement liées d'amitié le temps de discuter, je me souviens qu'elle voulait me rencontrer parce que j'avais entre autres offert à Camille, (la fille qui m'avait alors invitée) l'essai de Virginie Despentes King kong theory, on en avait parlé. Elle avait, tout comme moi, retenue ce que Despentes disait du viol, comme quoi il fallait adopter une attitude d'indifférence face à ça, et que personne n'avait jamais dit ça. Je sais qu'elle est féministe, qu'elle fait aussi des photos de charme sinon plus et qu'elle est déjà passée sur ce blog. En tout cas je ne sais pas, cette histoire est anodine comme le sont toujours les histoires de coïncidences, reste que ça m'a fait tout drôle, non pas que le monde soit petit mais il semble que de ses petites mains faiblardes, il a à notre égard des intentions en forme de clin d'oeil, jamais assez importantes pour que ça puisse intéresser quelqu'un mais tellement bizarres qu'on y pense à deux fois avant de passer à autre chose, elles sont là histoire de nous rappeler qui est le chef. Toujours pas trouvé le Positif à la Plage, j'ai pris Le Monde à la place, ça m'occupera au café.

Sur le chemin qui mène au Champo, un homme habillé en civil, c'est à dire sans t-shirt "médecins sans frontières". Il m'a repéré, il va m'arrêter, le trottoir est vide, je suis cuite et je ne saurai pas dire non. C'est un étudiant à l'école des Beaux Arts de Paris qui veut me vendre ses cartes postales crées par des étudiants, globalement assez moches mais il est plutôt gentil et me fait des blagues "Courbevoie...de chez toi tu vois le Mont Blanc nan?". Je lui demande ce qu'il va faire de l'argent, il me dit que c'est pour les étudiants, ça aide à acheter des appartements, etc "et puis bon tu dois le savoir, on est gros consommateurs d'alcool et de drogues". Je lui dis "je pense pas que je vais vous en prendre, je suis en train de vous faire perdre des clients", il me dit que ce n'est pas des clients, que c'est pas grave, qu'ils discutent avec les gens, qu'il fait ça comme ça, que j'ai bien quelques pièces à lui donner. Le relou. Je lui donne 1€ sans tenir pour autant à prendre une carte postale, il me dit que si, je peux en prendre une, je lui dis "je vous dis stop quand j'en vois une qui me plaît", ah ah, je choisis un peu comme ça, elles se ressemblent toutes, égales dans leur laideur et qui intérieurement me font dire "putain on apprend ça aux Beaux Arts". Il me fait jurer sur Nicolas Sarkozy et Valérie Pécresse, "elle est mignonne Valérie Pécresse, ah j'aime bien Valérie Pécresse" que j'en prendrai soin. Je le jure.

Aujourd'hui au café une abeille est rentrée dans ma bouteille de Coca Light. Ne sachant pas quoi faire j'ai appelé le serveur: selon moi il fallait m'en servir une autre, c'était la procédure à suivre.
Excusez moi monsieur il y a une guêpe dans ma bouteille, (elle faisait la planche à la surface du liquide cette connasse)
pour que je vous l'enlève il va falloir vider la bouteille,
il a versé le coca dans la bouteille avec sur l'embouchure un bout de sous-verre en carton assez gros pour pouvoir retenir la guêpe et faire couler le liquide.
D'abord c'est pas une guêpe c'est une abeille
Oh c'est pareil
Non c'est pas pareil
Il est d'habitude plutôt avenant mais il semblait un peu énervé, peut-être parce que j'aurai bien pu le faire toute seule, mais manquant de sang-froid et très ennuyée par cette...abeille je n'ai pas eu le temps de mettre en marche mon ingéniosité et j'ai préféré avoir recours à la présence protectrice du garçon de café. Je l'ai remercié, puis en venant nettoyer les tables de part et d'autres de la mienne il a commencé à faire des "bbbzzzzz", visiblement en forme et pas du tout énervé.
je suis désolé mais maintenant je suis o-bli-gé de vous embêter
non mais c'est pas grave, continuez
Il m'avait déjà la blague un autre jour, cette fois la guepabeille n'avait fait que nous embêter Cécilia et moi et il avait été alerté par la soudaine agitation de notre gestuelle.
Une deuxième abeille commence à dangereusement danser autour de mon verre, frôlant le liquide de ses saloperies de pattes. Le serveur n'étant pas loin, je lui dis
elles viennent tout le temps chez moi,
ça c'est à cause du sucre [ je me suis souvenue de Cécilia qui me prévenait de l'odeur trop sucré de mon nouveau shampooing qui ferait venir les insectes sur ma tête]
c'est le sucre
mais c'est du coca light. Il est déjà reparti. Laissant planer un gros mystère autour du Coca Light.
Il est revenu faire sa petite blagouse, puis il est revenu une troisième fois pour me prendre l'addition, je n'ai pas bien compris ce que ça signifiait, je l'imaginais au mieux me ristourner 50 centimes, j'avais tout de même été privée d'un fond de 3 millimètres peut-être. Il est venut me dire qu'il m'offrait le coca, que ça lui faisait plaisir, je crois qu'il m'a touché l'épaule. Je suis restée incrédule, peu habituée à ce genre d'attentions, d'actes libres et gratuits qui à eux seuls réhaussent la valeur de la journée. Rien ne le poussait à faire ça surtout qu'il s'agissait bien là d'une catastrophe naturelle, disons plutôt animale. Cela m'a mise soudainement de bonne humeur, je suis tout de même partie à ma séance de ciné en laissant 1€ de pourboire. Si seulement on pouvait connaître à l'avance les jours où l'on va nous offrir un verre, on pourrait entreprendre de sortir même les jours sans argent. C'est comme ça.

jeudi 13 août 2009

En entrant dans l'appartement "le vertige du retour" m'a pris, cette sensation qui normalement ne se manifeste qu'après un mois de vacances, mais jamais après des vacances de courte durée. Cela se traduit par le sentiment d'entrer dans un endroit à la fois bien connu mais qui, par le temps que l'on a passé loin de lui, s'est paré d'un voile d'étrange nouveauté. Je connais les gestes et les façons de faire avec ce monde, cette chambre c'est la mienne, mais j'ai tout de même le sentiment de devoir faire quelques séances de rééducation. C'est en résumé, la conscience la plus poussée, le regard le plus extérieur que l'on puisse avoir sur ses propres affaires. Cela ne dure pas longtemps, et j'ai toujours quêté ce vertige.

Il y a toute une petite danse d'habitude qu'en six jours j'ai eu le temps de perdre quelque part, de remplacer par d'autres. J'ai l'impression d'être partie un mois, certainement à cause du fait que je faisais chaque jour beaucoup de choses, que je m'endormais bourrée de nouvelles images, de nourriture et de soleil, ce qui ne m'était pas arrivée depuis longtemps. Alors ce matin, je ne sais pas, je me suis levée et j'ai feint devant les objets et les meubles de savoir quoi faire, de maîtriser la situation. France inter, le café, le retour au lit, un peu de rangement, un film, une vague sortie de prévu tout ça dans un appartement sérieusement déserté, non pas la famille au travail mais dans d'autres pays; à l'exception de mon père. On se rend finalement compte que c'est très facile de reprendre le film là où on l'avait laissé, c'est plus dur, peut-être, de se dire que ce film dura grosso modo un mois et demi. Combien de personnes qui ne partent pas en vacances? Que peuvent-elles bien faire de leur journée? On suppose l'ennui partout et des journées sans scénario, sans liens entre elles sinon cet ennui et qui tombent dans l'oubli du sommeil.

Ma mère n'a même pas rangé ma chambre. Pourtant, elle est toujours partie au Liban en rangeant la maison en mode maniaque: le lit était défait, le dvd de Hellboy et des mangas trainaient par terre, Emile n'a même pas eu la délicatesse de dissimuler les traces de son passage, quel con quand même. Cela m'a un peu irrité, j'aime rentré chez moi avec la chambre débarrassée de vécue, on sent que comme ça, on peut tout recommencer sainement. J'ai de toute façon assez vite compris qu'il allait me falloir remédier à ce vrai-faux bordel, c'est à dire à ce qu'on appelle plus communément l'accumulation. L'accumulation est dangereuse en ce qu'on décide de la prendre et de l'assimiler dans l'ordre de la pièce: c'est comme ça que j'arrive à prendre ma pile de livres comme faisant partie de la chambre alors que ma mère la considère comme du désordre. Plus largement, c'est aussi comme ça que certains arrivent à voir de l'ordre là où d'autres ne perçoivent que du désordre. D'abord me débarrasser de certaines fringues, pour accueillir les futures, puis les chaussures, les sacs, et la paperasse qui s'accumulent, mélange de prospectus pour des films, des expos, des trucs de mon année de terminale, de papiers récoltés à la Sorbonne, de facture de l'OFUP version 2 impatiente d'être réglée ou de la maison des examens m'annonçant que pour réclamer des copies il va falloir attendre la mise en place d'un nouveau logiciel sur internet, etc. J'avais bien aimé cette lettre d'ailleurs, à défaut d'en recevoir, je cherche la petite attention dans la paperasse robotisée. Donc un ménage assez sérieux, qui suppose que l'on se détourne des couches superficielles pour plonger au coeur des nappes phréatiques du désordre - le Grand ménage, la nouvelle vie. Le vrai nettoyage se veut efficace et sans états d'âme, c'est comme ça qu'on se retrouve à jeter des papiers qui, lors d'un premier rangement, nous paraissait précieux et regorgeant de souvenirs, ou à donner des vêtements alors qu'on ne s'imaginait pas vivre sans eux. C'est comme ça, on est en fait, criblé de désirs passagers et le monde que l'on compose autour de nous en est un précis témoignage.

Je viens de me rendre compte que si je n'étais pas allée à cette séance de cinéma d'Une journée particulière je n'aurais certainement jamais eu l'occasion de voir le film, alors que je l'ai aimé avec étonnement, que je l'ai même adoré, qu'il m'a fait plaisir de la façon la plus sincère et simple qui soit, à la fois pour son histoire, que pour ses décors et l'attention portée à quelques scènes du quotidien, puis une scène brillante d'un érotisme pudique et en même temps terriblement efficace.

Deux vieux qui parlaient derrière. Qui criaient même. Comme on s'imagine deux vieilles personnes un peu sourdes, sauf que là c'était pendant la séance. Ça a commencé par "JANINE, CEST TOI? VIENS LA, YA UNE PLACE ICI". Puis "IL LUI EN OFFRE PAS? (en parlant d'une omelette)....AH, BON." J'étais juste devant eux mais je manque de courage pour leur dire de fermer leur gueule, au début la salle riait gentiment puis une personne leur a crié de se taire.
Fin de la séance, sûrement le même homme qui en passant leur dire "ce serait agréable que vous appreniez à vous taire au cinéma, vous êtes pas devant la télé ici". Les deux vieux, c'est comme s'ils n'entendaient pas, de brefs "oh mais qu'est-ce qu'il dit", c'est comme si on ne pouvait pas les changer de leurs habitudes, jamais jamais.

The Specials - Ghost Town

mardi 4 août 2009

En vrac-ances

Se dire que dans les rapports d'une élève avec son prof, ou de n'importe qui avec n'importe qui, mais toujours un rapport qui supposerait un demandant et un demandé, toujours se dire : il n'y a pas quelqu'un qui quête la présence de l'autre et l'autre qui daignerait accepter. Non, en toute occasion il n'y a que la rencontre de deux solitudes, de deux ego peu sûrs d'eux-mêmes et qui avec la rencontre ne peuvent que se fortifier. L'idée que je me fais de M. Franck n'est pas l'idée qu'il a de lui; cette idée le surprendrait, le terrifierait. Il se connaît, se côtoie tous les jours, conscient d'une progression; on ne fantasme pas sur le connu, on n'est pas timide devant soi-même. Quant à moi sa présence m'aura été donnée brutalement. Brutalement j'ai eu un homme bienveillant, élégant et cultivé devant moi.

Sur Salinger : "le monde n'est pas à la hauteur de sa moralité".

Pensée qui me vient en rentrant du travail. La littérature confère de la gravité à nos vies, c'est pour cela qu'on pourrait dire que d'un livre nous en ressortons enrichis; la gravité à de la valeur parce qu'elle est rattachée à la mort, et que tout ce qui va dans le sens de la mort va à l'essentiel. La littérature possède un lien évident avec la mort, toute bonne littérature est liée d'une façon ou d'une autre à la mort (j'ai l'impression). On aime toujours tragiquement un livre, et s'il ne fait que nous plaire c'est qu'il nous a plu en tant que bon divertissement. Vivre tragiquement sa vie, c'est la vivre comme dans les films ou comme dans les romans. C'est à dire, en chaque lieu prendre le détail pour l'évènement, être conscient du potentiel de chaque homme, regretter amèrement de ne pas être concrètement concerné par leurs vies, leurs problèmes et qu'ils ne soient pas concernés par les nôtres. Regretter de ne pouvoir leur dire qu'à défaut de pouvoir étancher notre curiosité on a tout imaginé d'eux et à quel point on est là pour eux. Il faut prendre le mot "tragique" non pas dans son acception de cours de français mais dans au sens figuré, c'est à dire "très triste". Tout ça n'est triste que parce que le temps nous est compté.

Monsieur Franck, lorsque nous parlions, je ne sais pas pourquoi mais il en est venu très tôt à me dire "on lit toujours contre", le bruit de la fontaine mêlé à la surprise d'une telle assertion ont fait que j'ai dû lui demander de répéter.
pardon?
On lit toujours contre quelque chose
on lit toujours contre...contre quoi?
je comprenais à demi-mot, ce n'était qu'une simple question de curiosité un peu à la façon de ses adultes ébahis devant des mômes et qui posent une série de questions de plus en plus naïves censées leur faire révéler malgré eux leur intelligence, le début d'un esprit critique, Jacques Martin en est un bon exemple.
Je ne sais pas, contre la bêtise, contre la vie
ce genre de phrases innocemment prononcées et qui nous en laissent deviner long sur la façon que cette personne en face de nous à d'envisager les grandes occupations de sa vie, je comprenais désormais pourquoi il lisait. C'est à dire que voilà, ce qui compte ce n'est pas tant qu'on lise mais les raisons qui nous poussent à lire, c'est pourquoi recenser le nombre de français qui lisent en plus d'être approximatif n'a absolument aucun sens, aucune utilité, ne rassure ni n'inquiète. Son avis devait forcément être plus vaste que ce simple "on lit contre" mais chacun faisait mine devant l'autre de s'étonner et de réfléchir pour la première fois à ces questions et l'on voulait voir où l'autre en était dans ces réflexions; c'était charmant.
Je me souviens avoir eu le regard songeur et amusé, et je lui ai rétorqué
contre la bêtise oui, mais contre la vie, je ne sais pas...vous ne pensez pas au contraire qu'on lit par amour pour la vie...parce que la réalité n'est pas à la hauteur de l'idée qu'on se fait de la vie et que justement la littérature l'est?
je devais sûrement être en train de mimer des niveaux avec mes phalanges aplaties, je trouvais mon propos extrêmement bateau, j'étais à gifler, mais j'avais réfléchi et semblais satisfaite parce que je le pensais et que je n'étais pas en train de poser, c'était une idée sincère et innocente par laquelle il est bon de commencer. J'avais aussi peur d'avoir opté pour des termes trop vagues et qui d'un point de vue philosophique ne voulais rien dire, je le voyais bien me rétorquer "qu'entendez-vous par vie/par réalité?", mais rien de cela, il regardait dans le vide d'un air concentré comme si ma phrase s'était soudainement recomposée devant ces yeux et qu'il en examinait la construction et l'intelligence,
oui c'est ça
tout en se repositionnant de façon plus confortable sur sa chaise. Ouf.

Je viens de finir La télévision de Jean-Philippe Toussaint que je classe dans les livres "sans conséquences" avec ceux d'Eric Chevillard, Jean-Paul Dubois ou de Marc Villard, c'est à dire qu'on sourit un peu, que c'est censé nous vider intelligemment la tête mais qu'un tracas subsiste car justement ce n'est pas tout à fait l'usage que j'aime faire de la littérature, alors ça finit par agacer, même si parfois le délassement fait effet, mais jamais vraiment aux moments escomptés par l'écrivain.
Je viens de commencer
Coma de Pierre Guyotat en Folio poche, le papier est semblable à celui de la série des Petit Nicolas, un papier subtilement glacé où les caractères se découpent de façon plus précise sur le papier du fait de la meilleure qualité, un papier odorant où il n'est pas nécessaire d'enfouir son nez au creux du livre pour le sentir, tourner les pages suffit pour cela. Certains chapitres sont entrecoupés de photos en noir et blanc (ce qui explique le papier) qui ont marqué l'enfance de l'écrivain, l'objet doit en lui-même lui faire plaisir. L'avantage des autobiographies c'est qu'on doit avoir le sentiment d'en avoir fini avec le passé, d'avoir objectiver des souvenirs par la maîtrise qu'offre toujours l'écriture. Je n'ai pas envie d'abîmer le livre, pas envie de fissurer d'un pli la couverture, les pages sont lourdes et peu souples, on ne peut pas l'ouvrir très largement. Je l'ai acheté par hasard, par désir de renouer des liens avec la littérature contemporaine. Pierre Guyotat, son nom traînait dans ma tête depuis un certain temps, lu par-ci par-là dans des magazines. Ca a toujours été comme ça que j'ai choisi mes lectures, par la curiosité que suscite chez moi un simple nom, son apparente austérité qui laisse deviner un monde intime, un cercle de lecteurs auquel je désire ne plus être exclue. C'est d'abord ça la curiosité : vouloir cesser d'être exclu.

Le travail est fini et j'emporte avec moi 577€, le chèque était posée sur ma chaise avec un post-it disant entre autres "merci pour tout", de quoi réconcilier tout le monde. En y repensant tout s'est divinement bien passée, il n'y a pas eu une seule gaffe de ma part, je ne suis jamais arrivée en retard (une fois, mais alors il n'était pas encore arrivé), j'étais silencieuse, un peu dissipée du fait de la fatigue et d'internet à portée de main. Ca lui arrivait de me donner des conseils de vie ("il faut tout vivre avec intelligence") ou de me parler littérature (il y avait
La route de McCarthy sous une pile de livres sur l'assurance, il était en train de lire Le voyage de Gulliver et projetait de lire Jules Verne et Céline pendant les vacances) ou des tableaux qu'il achète à une artiste de Nice. Cette dernière semaine, la fatigue augmentant, j'avais pris pour habitude de venir avec ma canette de Pepsi Max que je buvais silencieusement en pianotant sur mon clavier, ce dernier jour je ne l'ai pas vu de la journée alors j'en ai profité pour travailler en écoutant France Inter via internet. Ça arrivait qu'il vienne très tard au bureau et alors je passais la matinée à prendre les appels d'une voix suave au téléphone et à saisir les dossiers sur Excalibur quand ma conscience professionnelle me l'ordonnait, c'est à dire une heure après mon arrivée. Sinon, oui, je traînais sur internet car je m'étais rendue compte qu'il était impossible de procéder autrement, la tâche était lourde de répétitions, après cinq dossiers saisis je me sentais oppressée. De ce travail j'aurais quand même appris des choses : que Continent est l'ancien nom de Generali, à écrire Volkswagen, que l'on est obligé d'avoir une assurance pour sa voiture, à avoir moins peur au téléphone et surtout : que je ne désire pour rien au monde exercer un métier uniquement pour l'argent, ce qui doit être, ce qui est l'unique motivation de Charles, je n'en vois absolument aucune autre. Mais peut-être que, comme moteur pour travailler que comme raison d'être heureux sinon satisfait, cela suffit. Quant à moi, naïvement et parce que pour l'instant j'ai le luxe de ne pas avoir à faire de compromis, j'estime que le travail c'est encore et cela doit être de la vie, du plaisir.

Gagner de l'argent cela fait nécessairement affleurer de modestes envies de superflu dont on s'amuse à en faire la liste : des DVD, des livres, des fringues, des abonnements. C'est trop mignon.

Par désoeuvrement, repérage improvisé pour les fringues d'hiver avec Cécilia: pour elle se sera un trench beige, pour moi un long manteau d'homme en tweed gris, le beret me va bien (le prendre gris aussi), Cécilia cherche des trucs en bordeaux à cause des Rendez-vous de Paris, moi je cherche des chemises dans de belles matières (chemises d'homme couleur unie et chemises en laine et à carreaux chez Uniqlo) et toujours du bleu marine et maintenant du beige aussi, pour les chaussures on mise sur des ballerines chinoises en velours à 8€ la paire, avec de grosses chaussettes ça le fera. Si je pouvais je porterai des lunettes de soleil en hiver rien que pour le style. Elle veut un Hervé Chapelier, à condition que je ne porte plus le mien, ce qui ne me dérange pas puisque j'ai fait l'acquisition d'une large besace Lamarthe qui sent fort le cuir, pour l'instant j'en suis encore aux prémisses de notre amour: excitation, absence douloureuse, conscience de la chance que j'ai de la connaître et de l'avoir. Toutes mes affaires ont l'air rangé et aligné à l'intérieur, ça change des cabas informes, des sacs fourres-tout.
Après qu'une gitane m'est racontée ma vie, je rejoins Cécilia où nous allons tardivement déjeuner dans une trattoria rue des Ecoles devant laquelle à chaque fois que l'on passe devant pour se rendre au Grand Action je ne cesse de dire que je veux y aller, qu'elle est trop belle, trop émouvante; je fais souvent des caprices pour les restaurants et Cécilia m'aide à fixer le jour de la rencontre, me rappelle que je voulais y aller. Le restaurant est tout en longueur, bordé sur un côté d'une banquette bien gonflée et rose pâle accordée aux murs couverts de photos en noir et blanc d'acteurs italiens et qui fait face au bar. Le soir ils ouvrent la baie vitrée ce qui fait que seulement en passant devant on se prend en pleine figure une ambiance joyeuse, douce et modeste. A 14h30 il n'y avait presque personne sinon un bruit délavé de radio, le gérant nous a placé au hasard sous un portrait de Marcello Mastroianni que Cécilia adore. Je lui ai dit "retourne toi, tu vas pleurer", j'étais tellement contente pour elle. Nous avons tranquillement déjeuné de belles pizzas brillantes, colorées mais pas bourratives et la lunette des toilettes était auto-nettoyante; ça m'a fasciné. Je réfléchis à qui je pourrais amener dans un endroit si pur.

Jusqu'à aujourd'hui j'ai gardé l'enveloppe à bulles par laquelle m'est arrivé Les
Essais de Montaigne. Je fais souvent ça quand je reçois un colis qui m'importe : j'en garde jusqu'à l'enveloppe comme si elle faisait elle aussi partie de l'intention. Celle-ci je me suis résolue à la jeter puisque de toute façon elle ne provenait pas directement de M. Franck mais d'un vendeur affilié à Amazon.

Les voyages: les autres nous délaissent, les autres désertent, c'est déprimant. Les amis partent mais aussi les gens qu'on aime, qui ne le savent pas et sur qui l'on a aucun droit s'en vont (MF) et l'on n'a plus de nouvelles de personnes, n'importe qui peut mourir, l'idée est insupportable, on aimerait leur dire "faites attention quand vous traverser", "mettez vous de la crème solaire", "ne prenez pas l'avion" mais on ne peut que leur dire "bonnes vacances", mollement réjoui pour eux à l'idée qu'ils se reposent; on aimerait leur demander "qu'est-ce qu'il y a là-bas et qu'il n'y a pas ici?; moi je suis là, allons au cinéma". "je pars en vacances le..." est toujours énoncé sur un ton qui me déplaît fortement. J'ai toujours trouvé que le voyage et ses vertus étaient de toute façon trop surestimés, et après l'éloge du voyageur j'aimerais faire celui du casanier, qui aime rester chez lui, c'est à dire dans ses habitudes et qui opte pour un luxe encore plus grand que le voyage: celui de, délibérément, ne pas partir.

Devant le phénomène de désertion des uns et des autres il n'y a qu'une seule chose à faire: voyager soi-même. Alice m'emmène avec elle à Marseille et à Arles du 4 au 10 août. Initialement il s'agissait de faire les rencontres d'Arles et d'improviser autour (il a suffit qu'elle m'en parle pour que je remarque les affiches dans le métro), ce qui risque d'arriver. J'emporte avec moi quelques livres (Jauffret, Barthes, Faulkner) que je ne finirai/commencerai jamais mais que j'emporte uniquement pour me rassurer, des magazines (Tech, Philo), des vêtements dont le choix est assez représentatif de mes hésitations concernant le climat, j'imagine les nuits froides et les journées gavées d'un insupportable soleil. Pas d'ordinateur, pas de musique, pas de radio, mais une bouilloire de voyage trouvée chez Darty, mon fer à lisser et une lampe de lecture du futur que mon frère m'a rapportée du Futuroscope pour ne pas être gênée dans mes insomnies/pour ne pas gêner Alice dans son sommeil (au choix). Juliette nous rejoindra le 8 pour Arles. Jeunesse et liberté, en avons-nous conscience?

Donc voyager serait alors comprendre que l'on ne dépend pas de ses habitudes. Je suis une fille d'habitude, mais ce sont des habitudes de coeur, c'est à dire que j'ai choisi et que je répète avec bonheur.

Pour me donner des forces, moi qui suis en même temps que dépaysée, nostalgique (même pour 6 jours) de ce que je laisse derrière moi, j'ai commencé
Carnets du voyage en Chine de Roland Barthes qui, au lieu de vivre le grand vertige enrichissant du voyage, s'ennuie ferme et tient des carnets qui m'ont donné envie de faire pareil: mon dernier carnet à idées terminé (11ème), j'ai décidé d'en acheter un plus large et de me fatiguer à écrire cette fois de vraies phrases qui auront l'avantage de ne pas m'obliger à faire appel à ma mémoire pour comprendre ce que je voulais dire, tout y sera clairement écrit de façon compréhensible.
Il faudrait en toute occasion avoir sous la main un stock d'oeuvres littéraires adaptées à chaque situation.

J'ai pris l'habitude, grâce à Alice qui a procédé à mon baptême à la bibliothèque du Centre Pompidou, de m'y rendre religieusement pour y lire un ouvrage trouvé par hasard et qui s'intitule :
Le cinéma nous rend-il meilleurs? de Stanley Cavell. J'y lis aussi Fragments du discours amoureux de Roland Barthes, là aussi, idéal si l'idée vous prenait de tomber amoureux. Je pourrais très bien me procurer ces livres et les lire chez moi, mais cette idée de venir les consulter ici m'est bénéfique pour plusieurs choses : c'est gratuit, ça me fait une sortie, je vois du monde et je suis contente (il y a une bonne ambiance à la caféteria), je découvre plein d'autres livres, et comme dirait Alice, avec les autres tout autour on est obligé de travailler, on ne peut que travailler. Votre temps de vagabondage visuel est chronométré et quand il vous arrive de lever les yeux ce n'est que pour voir les autres travailler.

De jour en jour, je me rends compte des ressources infinies de Paris et de l'accessibilité de ses services sinon de leur gratuité (BPI, Salle des collections du Forum des Images en juillet, cinéma en plein air, les jardins et parcs). Je trouve ça très beau. Ce n'est pas tant mes activités que ce que je claque en nourriture qui me ruine, rester toute une journée
dehors demande de l'énergie.

J'ai fait mon Laissez-passer Centre Pompidou en quatre minutes montre en tête. Encore une étape dans la, comment appeler ça, l'"abonnementisation" de mon mode de vie. Je ne paye plus le cinéma, ni les transports -mes principales activités ): je montre des cartes. Je ne paye pas non plus mes magazines, j'y suis abonnée. Il me manque juste la carte pour payer dans les cafés mais apparemment le restaurant universitaire se paye avec la carte étudiant, hihi.

Beaucoup de pédants de merde à l'exposition Kandinsky, des gens qui font mine de parler à leur ami sur un ton de connaisseur à vomir et qui ont l'impression que parce qu'on ne bouge pas on est fasciné par ce qu'ils disent. Que faire? Partir de façon assez rapide pour leur faire comprendre qu'ils nous dégoûtent.

Je peux parler littérature et aussi cinéma, il y a quelque chose sur lequel on peut se mettre d'accord. Mais pour l'art pictural je préfère
faire mon truc car quand il n'y a pas pédanterie il y a alors incompétence; c'est sans fond tout ce qu'on ne sait pas et qu'on désire savoir, tout ce qu'on croit ne pas savoir et qui en fait ne demande pas de connaissances. C'est un truc qui se vit seul : chacun son rythme à une exposition, chacun son interprétation et peut-être alors atteindrons nous la sincérité de l'amateur qui apprécie les tableaux comme un enfant.

Kandinsky c'est ce que je voyais quand j'avais pour unique jeu en récré au CE1 de me frotter les yeux et d'observer les formes qui se dessinaient à l'intérieur de mes paupières: petits serpentins flottants, chromosomes, etc. C'était mon grand jeu jusqu'à ce qu'on me dise qu'à force je finirais aveugle, j'ai donc dû trouver autre chose.

Emile part au Liban, pas le temps de lui donner des conseils de survie moi qui passait mon temps à le sermonner à cause de son impolitesse, de ses conneries en général. J'ai improvisé un sigle qui lui permettra d'invoquer l'ensemble de mes règles de vie en un clin d'oeil : PSP pour Politesse Sécurité Propreté. Poli avec la famille, pas de conneries dans/autour de la piscine, tu te laves tout les jours après la piscine.

Ennio Morricone - Giù la testa, en boucle en boucle en boucle


mardi 28 juillet 2009

Hier Viviane m'a offert le café, j'ai pénétré la spirale de son quotidien, c'est à dire ces cafés qu'elle va chercher au café d'à côté et qu'elle boit en regardant la vue de merde. Il y avait un Speculos, une cuillère et un stick de sucre, çela ornait la simple tasse d'une allure de fête et donnait l'impression qu'il y avait beaucoup à faire. Si elle savait ô combien je travaillais mal elle m'aurait, je pense, privée de mon Speculos. Or il n'y a rien de mieux qu'un Speculos dans du café surtout quand il est pris le ventre vide, dans un cabinet faussement convivial au fin fond de Puteaux.

Un appel d'un certain Monsieur K. qui a l'air de connaître assez le couple pour se moquer d'eux: "et Charles il s'est coupé les cheveux où il fait toujours le playboy?" "Viviane faut qu'elle arrête les falafels".
hihi, mais je crois qu'elle veut perdre 1 kilo avant d'aller au Liban
Je vais chercher son dossier et en reprenant le téléphone :
pourquoi vous portez des talons comme ça?
non mais ils sont pas très haut vous savez, c'est à cause du carrelage, c'est comme le carrelage de cuisine donc ça fait du bruit, mais sinon mes talons c'est 6cm à peine.
et vous avez quel âge? et gnagnagna, il me dragouille à peine et sa voix me donne affreusement envie de voir son visage:
Viviane part demain mais je pense qu'elle viendra aujourd'hui, il faut au moins qu'elle me dise au revoir
et moi je peux venir vous dire au revoir?
Le lendemain, il est flatté que je me souvienne de son nom
je sais pas combien je dois payer pour ma voiture, je fais quoi?
appelez Charles, il doit en savoir autant qu'elle
Viviane elle me dit hier "je te rappelle, je te rappelle" et elle le fait pas, moi je pars bientôt au Liban
vous partez quand?
le 2
oh ça va vous avez le temps
normalement je viens au cabinet et je paye en espèce
bah alors venez au cabinet
ah vous avez envie de voir à quoi je ressemble
non ça va
vous avez peur
oh non vous savez
je suis petit et chauve, vous savez ces libanais qui fument beaucoup et qui attendent de perdre toute leur dents pour mettre un dentier
hihi
mais en fait vous faites quoi vous?
je viens d'avoir mon bac et l'année prochaine je fais une licence de philo
tu viens d'avoir ton bac? et tu as eu quoi, une voiture?
hihi, non de l'argent
combien?
oh, 300€
300? mais c'est des radins
oh vous savez c'est les libanais
en fait je travaille de 10h à 13h30
mais c'est quoi ce travail? il te paye avec des clous?
hihi, non mais au début je devais travailler jusqu'à 16h mais je leur ai dit que c'était pas possible, c'est trop fatigant et pas intéréssant.
oui c'est un job de merde, au fin fond d'une galerie avec Viviane et Charles devant toi toute la journée, Charles encore ça va mais Viviane faut qu'elle arrête les falafels
Oh non les deux sont bien, ils sont élégants.

Je pense à ma mère et à pourquoi elle m'irrite autant. Parce qu'elle n'est pas heureuse et qu'elle vit n'importe comment. Le matin je la vois s'éterniser dans la cuisine pour la simple raison qu'elle attend son horoscope, ça me déprime tellement que je préfère retourner dans mon lit en attendant qu'elle décampe de la cuisine. On dirait qu'elle attend quelque chose et qu'elle l'attend depuis la naissance de mon frère, elle vit comme une adolescente, dans l'attente de son indépendance, elle fait des cachotteries dans sa chambre.
Sur le trajet qui mène à mon travail (je ne prends plus le bus mais je marche) des fulgurances me viennent. Mon objectif a toujours été de vivre le moment présent sans arrière-pensées, j'y arrive parfois, disons qu'on n'arrive jamais tout à fait à faire abstraction de la conscience du moment mais l'idéal est d'être placé non plus dans une attitude d'attente mais d'enthousiasme, se figurer que l'on vit, que l'on a de la chance, etc. J'en suis à un stade du processus où moments d'attente et moment d'enthousiasme se succèdent sur de courte durée, cela fait en somme, comme des pointillés. Quant à ma mère, si l'on applique l'idée à sa vie il semblerait que l'attente soit un trait continu et long de 10 ans et qu'elle pense qu'elle rééquilibrera avec 10 ans de bonheur, mais plus tard.

Les hommes d'affaires, je crois que c'est cela qui me saisit le plus lorsque je me rends à mon travail. Je regarde leurs costumes, certains le portent très bien coupé, d'autres trop large et dans un tissu de flanelle gris, d'autres encore le portent très étroit, ça leur fait des fesses de chanteuse de R'n'b. Il y a ceux qui sont à la hauteur de l'élégance de leur costume, on les devine responsables, plus trop conscients d'en porter un, et puis les autres, les jeunes premiers qui ont chaque jour l'impression de se déguiser en golden boy en même temps que celle de duper tout le monde. Parfois dans le métro ou dans le train, je m'assois à côté de l'un d'eux qui est au téléphone, il parle et -cela se devine- éprouve un malin plaisir à user d'un jargon aussi incompréhensible qu'énervant, ceux-là je les déteste, ils me dépriment. Je passe mon temps à ne pas vouloir des caricatures, des étiquettes en mon esprit mais ils ne font que confirmer l'idée première et hâtive que je me faisais d'eux.
Les femmes c'est plus varié, plus surprenant, plus fou, jamais la même chose. Elles s'amusent à accorder leurs chaussures à leur sac et leur sac aux coutures de leur robe, d'autres accordent leur montre à leurs chaussures, j'ai vu ça. Elles s'amusent d'un rien, et sont pleines de ressources, pleine d'idées permettant cette infinie diversité des féminités, répondant ainsi à la pauvreté de la masculinité qui ne s'exprimerait alors que par un costume et une grosse montre. Elles aiment et quêtent la féminité avec la même touchante intensité des petites filles qui essayent les talons de leurs mères et commandent des boîtes de maquillages pour Noël dont elles finissent par être allergiques; c'est un précieux désir qui ne se détèriore pas. Elles comprennent que la féminité n'est jamais innée mais toujours acquise et y travaillent dur, là où l'homme peut être masculin/viril sans effort; et même, il semblerait que plus il en fait moins il l'est.
Certaines femmes sont vraiment très belles, très élégantes, d'une élégance joyeuse, on dirait qu'elles sont toutes amoureuses, de quoi vous faire oublier que vous allez au travail. Les jambes des asiatiques sont lisses et ont une carnation d'un joli jaune cire, c'est elles que je préfère parce qu'elles sont fines et qu'elles portent les robes d'une façon idéal, comme l'aurait porté un mannequin dans une vitrine, sans un pli, sans hanches pour la déformer. D'autres, malgré un look sophistiqué laisse délibérément leurs cheveux indomptés serpenter, s'exprimer un peu partout derrière elles. Elles portent de précieux et petits sacs de cuir (les Lamarthe me rende folle) où l'on devine l'intérieur bien soigné avec, j'imagine, un peu de maquillage, des chewing-gum à la menthe, un portefeuille peut-être assorti au sac et des accessoires aussi charmants qu'un vaporisateur, un déodorant miniature, des feuilles matifiantes, des barres de céréales et je ne sais quoi d'autres. Peu de place pour un livre, un magazine, une bouteille d'eau ou un gilet.

A midi les hommes déjeunent au Paris-La Défense, ils ont l'air de bien manger; rien qu'en passant je peux voir le jaune des frites, le marron luisant de la viande et le vert de la salade ponctué de rouge pour les tomates. Ils ne se privent pas de desserts et commandent de larges crèmes brûlées. Les hommes d'affaires, l'air satisfait, cessent le temps d'une seconde de parler le temps que le garçon leur dépose les ramequins. A ce moment précis, ce sont gamins irresponsables encore tout émerveillés de la constante et généreuse beauté des desserts, tout excités à l'idée de la quantité de sucre qu'ils vont assimiler; seul caprice de leur journée.

jeudi 23 juillet 2009

La peur de l'autre (3)

"[...] Comme le mal qui est toujours du passé-remords. Tandis que l'activité, qui est le royaume du présent, est le bien. Mais d'où vient que l'exercice de la mémoire soit un plaisir - un bien?"
Le métier de vivre - Cesare Pavese

que faites-vous?
le matin je travaille pour un courtier en assurances, ensuite je viens sur paris et je fais ce que je veux; à partir du moment où l'on arrive à s'amuser tout seul, avec soi-même, ça va, on tient le coup.

Il me demande si je pars en vacances, je lui dis que non, enfin peut-être que je vais rendre visite à ma soeur à Dubaï en août mais je déteste prendre l'avion, j'ai très peur
c'est vrai qu'on ne peut pas y aller en train
oui voilà

vous restez réfractaire à l'aspect technique de la philosophie qu'il va pourtant vous falloir affronter.
c'était ce qu'il pouvait me dire de plus flatteur, c'est à dire ce que j'ai toujours pensé de moi face à la philo et que je n'ai jamais exprimé nulle part.

J'aime bien Dustin Hoffman, mais période jeune seulement. Et puis, c'est un peu prévisible mais j'aime aussi Mathieu Amalric.
pourquoi prévisible?
bah tout le monde l'aime, même les américains l'aiment.
et alors, et Dustin Hoffman c'est pas prévisible peut-être?
oui mais MOI, c'est pour d'autres raisons que les autres, et puis c'est seulement quand il est jeune... et puis Barbet Schroeder aussi, dans les films de Rohmer.
[...]
et vous?
j'aime bien aussi Mathieu Amalric. (sourires)

Comment expliquez vous le fait que vous ayez été élue déléguée sans vous être présentée?
Je savais que cet évènement l'avait saisi, ne serait-ce que dans sa façon de l'évoquer lors d'un cours sur la démocratie. J'ai dû tristement lui expliquer que nous n'étions que 23 dans la classe et que cela partait d'une idée d'Augustin qui faisait ça pour "délirer": mes copines (cinq) avait voté, Marie-Laetitia alors très proche d'Augustin avait suivi le mouvement et puis au deuxième tour je m'étais prise au jeu et avais voté pour moi, ainsi dans mon souvenir, huit personnes avaient ainsi suffit à me faire élire déléguée.

- Augustin était très curieux me concernant, je pense pas qu'il était amoureux, il était seulement curieux, il trouvait que je faisais de bonnes blagues je crois.
et vous trouvez désolant d'avoir été élue pour ces raisons?
oui, vous ne trouvez pas?
non
j'aurai voulu l'u-na-ni-mi-té (balayant la vue de la main pour exprimer l'idée de la totalité)
il rigole
et qu'on m'élise parce que je suis une bonne déléguée.

Finalement quand on y pense, la philosophie est la suite logique de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture et du goût pour ces choses-là
Oui mais vous vous avez le goût pour la littérature et vous aimez écrire, d'autres ne l'ont pas. Ces choses ne s'apprennent pas à l'école.
(ne pas sourire de la flatterie qui n'en est pas une) Vous avez raison, ça s'apprend tout seul ou ça ne s'apprend pas (je disais ça parce que je venais de le lire dans Pavese et qu'il m'avait convaincu, avant je ne le pensais pas), ça arrive par hasard.

Lui : A part La rose pourpre du Caire, Manhattan et Annie Hall qui sont ses chefs-d'oeuvre je n'aime pas Woody Allen.

c'est vrai qu'à chaque fois que je sortais de cours je me disais "c'est en cours que j'ai appris des choses pareilles?" ça contrastait tellement avec le reste de ma scolarité, les autres matières; c'est tellement incongru.
l'incongruité de la philosophie sera toujours là.

j'achète trop de livres
où est le problème? c'est le propre de la vie d'une étudiante d'acheter des livres
mais j'en achète trop et la lecture ne suit pas
c'est pas grave, vous savez que vous les lirez un jour
c'est vrai, mais c'est aussi que je dépense trop
ah ça

L'idée très juste me vient qu'avec ce rendez-vous j'ai eu l'occasion de mettre en place une fin ouverte qui vient se superposer à la fin fermée qu'implique toute fin d'année scolaire.

Au moment de partir il me sert la main et je sers la main à son ami avec qui j'ai eu vaguement le temps de parler "que faites vous dans la vie? vous vous connaissez depuis combien de temps?, etc", j'ai l'impression d'avoir mal fait les choses avec lui, je savais que n'avais plus qu'une mission: trouver le bon moment pour partir. Dans le temps qu'il a pris pour : saisir l'addition, voir combien cela allait lui coûter, chercher des billets au fond de sa poche de pantalon, je me sentais très gênée et devait faire semblant d'ignorer tout en prenant en compte ce qu'il faisait. J'ai attendu qu'il pose le billet de 20€ pour lui dire "merci Monsieur pour les boissons", il a esquissé une petite grimace ravissante de la bouche du genre "vous plaisantez j'espère".
Il a pris mon adresse en faisant du bout des doigts ces gestes bizarres, rapides et précis comme dans les pubs Iphone, il m'a dit bonnes vacances et au revoir je crois, je ne sais plus, j'étais lentement en train de m'habituer à lui, à la forme de ses propos et voilà qu'il part poliment déjeuner chinois, passant d'une compagnie à une autre. J'ai redescendu la rue Champollion en fouillant du regard le Reflet pour voir si les cop's étaient encore là. Ma joie était sérieuse, je me sentais un peu sonnée, extérieure au monde, c'était la sensation la plus incommunicable; étant dans l'incapacité à comprendre l'apparent calme insouciant du monde et il ne comprenait pas ma chaude euphorie, l'envie de crier "Bougez vous, la vie est énorme".
Je n'avais pas faim mais il devait être l'heure de manger et je désirais tout raconter afin de vérifier, je pensais déjà au moment de la mémoire et de la rédaction qui serait un plaisir absolu, un moment pour tout revivre à volonté. On redécouvre des choses, un sens à des paroles, à des attitudes, parfois cela peut s'avérer pire que ce que l'on pensait et l'analyse nous fait souffrir tout en nous poussant à poursuivre, à tout voir depuis le prisme de cette faute, jusqu'à sur-interpréter. Bien sûr tout examen est toujours de trop mais on ne saurait en faire l'économie.

C'était une réussite, non pas ma prétentieuse réussite face à lui, mais ma modeste réussite face à moi-même. Je ne me détestais pas d'avoir dit quelque chose, il n'y avait pas eu de véritables erreurs. Une erreur véritable m'aurait hantée au moment même où je finissais de la prononcer, et ne se serait évaporée de mon esprit que quelques semaines après. Cette fois-ci j'avais le champ libre pour penser à la totalité de l'échange puisque tout m'avait ravie.

Le problème fondamental de la timidité c'est qu'elle nous fait ne plus être nous. Etant dans l'incapacité à parler sereinement on adopte les propos d'un personnage qu'on imagine être nous dans notre état normal. Je n'ai pas été timide, en fait ça s'est passé comme ça se passe quand j'ai rendez-vous avec un adulte, c'est à dire que j'étais à l'aise et que sa présence a automatiquement relevé le niveau de mes réponses. J'ai toujours aimé discuter avec des adultes pour l'exigence que cela me demande; je me suis toujours aimé face à un adulte parce que je corresponds au moi-même des meilleurs jours.

Il faut en fait, à chaque erreur, adopter le point de vue de celui qui est en face de nous: ce n'est pas qu'il ne nous pardonne rien et qu'il se pardonne tout mais qu'il se fiche de nos erreurs, qu'à la limite il l'est comprend; il a de toute façon toujours d'autres chats à fouetter: ses propres comportements à passer au crible. Rien n'est jamais perdu; c'est le seul cadeau que nous fait l'égocentrisme de chacun.

Elles étaient sur un banc en train de manger du pain acheté au Monoprix d'en face, nous sommes retournées au Reflet où j'ai commandé un croque italien qui, du fait de la situation, n'avait pas de goût, je n'ai pas su l'apprécier alors que j'en avais toujours eu envie quand je le voyais devant les autres; Marie un crumble aux pommes dont la cannelle me faisait dire à chaque fois que je la sentais "je déteste la cannelle", Cécilia un Coca light. J'ignorais par quel bout dérouler l'histoire, j'avais le désir de leur faire tout revivre, à la fois de la façon la plus objective : propos, gestes, petits détails dont nous raffolons, en même temps que ce que j'en avais retenu; l'impression d'une réussite aussi grande que l'échec que j'imaginais. C'était ma chose, mes deux heures, j'avais à la fois envie de le partager avec tout le monde en même temps que de le garder pour moi seule, de me projeter confortablement chacun des moments au fond de la tête, bien calée sur mon siège; on m'aurait enfermée dans une salle vide pendant des heures que je ne me serais pas ennuyée.
Devant mon incapacité à raconter la chose autrement que sous de petits récits saccadés j'ai fini par leur dire "à chaque fois qu'un moment me revient je vous le raconte".

Marie m'a demandé s'il était comme d'habitude où s'il avait changé. Je lui ai dit qu'il restait le même dans ses attitudes, seuls ses propos changeaient et laissaient voir qu'il n'était plus en cours.
Raconte moi tout, il était habillé comment, qu'est-ce qu'il a commandé, il t'a serré la main, vous vous êtes assis où?

Devant la menace de l'orage j'invite Cécilia et Marie à venir dormir chez moi, chacune appelle sa mère. Nous arrivons les sandales trempées, des sacs plastiques, des débardeurs et des pulls sur la tête, ma mère venait d'acheter des pizzas avec une copine, l'ascenseur était encore tout imprégné de l'odeur de fromage gluant, elles ont dit bonjour très poliment.
On travaille à notre nuit sans jamais sortir de la chambre à part pour aller chercher de la boisson et faire notre toilette, on se lave ensemble les pieds, les dents, elles adoptent jusqu'à mes habitudes : l'Eau précieuse, ma crème hydratante pour le visage Nivea peau crade, ma crème hydratante Petit Marseillais, le déodorant spray de mon père comme nous n'avons que des billes chez les filles, je vais leur chercher des pyjamas légers, on écoute les Cd qu'elles veulent, Marie est sur Facebook à se remettre de son mal de ventre, elle hésitait à rentrer chez elle, je lui ai dit "tout ce que tu ferais chez toi pour remédier à ton mal de ventre, tu peux le faire ici". J'ai préparé les lits encore plein des débris de vêtements que j'ai essayé pour le rendez-vous, on se met au lit (marie dans mon lit, moi par terre sur des coussins, Cécilia dans le lit de ma soeur) et regarde Un monde sans pitié sans réussir à le finir parce que Marie s'endort et qu'avec Cécilia on ne peut pas s'empêcher de papoter. Je lui parle de Monsieur Franck, encore toute traumatisée de ce que j'ai vécu, c'est terrible, c'est terriblement bête ces épanchements qui n'intéressent que moi, et ce n'est pas parce que je les vis et que je les ressens que je suis forcément d'accord avec eux; je ne fais qu'assumer, accepter et m'étonner par l'écriture de ce qui m'arrive et qui peut-être se calmera avec l'âge et l'habitude; pour l'instant tout est source d'excitation et d'espoir parce que je ne me sens pas à la hauteur de ce qui m'entoure et qu'il est toujours question, à chaque instant, de faire ses preuves. A mon âge le monde se révèle dans n'importe quoi, à n'importe quel instant, je vis mon roman d'initiation.

Le lendemain mes six réveils les font se réveiller avec moi, la nuit aura été courte et j'aurai dormi à quatre heures du matin. Je leur sers le petit-déjeuner, les boîtes de biscuits et les croissants qu'ils restent, typique du petit-déjeuner qui te fait dire "faut penser à faire les courses". Marie chourre les céréales d'Emile, il y a du jus d'orange et du lait sur la table, on écoute religieusement France Inter. Je leur bien qu'il faudra aller se rendormir après parce qu'il est trop tôt, moi je dois partir au travail, "après vous serez fatiguées toute la journée". J'envie leur journée qui s'étale comme du sable devant elles; pendant qu'elles pensent au matelas je pense au métro. Elles viendront me chercher au travail et on improvisera pour le restant de la journée.
Au bureau j'ai des sessions de plusieurs minutes où je reste hagarde et abrutie devant mon bureau, sans bouger, à me balancer mollement sur ma chaise en suçotant des Werther's Originals (je me demande toujours s'il y a un lien avec le roman de Goethe, non? d'accord) je souris au dossier des clients et repense à la question qu'elles me posaient "alors ça va, t'arrives à dormir?", en ce moment, pas vraiment non.
Je finis la journée écrasée de fatigue sur la pelouse des Buttes-Chaumont, Cécilia nous chantant des chansons de Michael Jackson pendant que je lui réponds en yaourt avec celles des Doors.

Le lendemain du rendez-vous je consulte le CD des fichiers pdf, j'y retrouve la totalité de mes cours : quatre cahiers de cours et un cahier de correction, chaque thème réuni en un fichier pdf ainsi qu'une copie de bac sur "Le langage trahit-il la pensée?" corrigée par ses soins et où il a mis 19 sur 20.
Je le remercie du CD, lui disant que c'est ce que j'aurai voulu faire de mes cours, et le remercie aussi pour les deux heures d'hier, "passées comme deux minutes". Je la joue sobre, malgré la joie de pouvoir lui écrire, de toujours trouver un bon prétexte.

Mardi 21

Dans ses mails il est passé de "Mademoiselle" à "Chère Murielle" une fois, puis ensuite "Murielle". Je suis passé de "Monsieur" à "Monsieur", et puis maintenant "Cher Monsieur", puis toujours "bien à vous", "bien cordialement", "très cordialement", "assurez bien vos clients et vos lectures". Il me dit qu'il n'a pas trouvé le livre qu'il veut m'offrir chez les bouquinistes où il pensait le trouver, mais l'a trouvé sur Amazon, il est d'occasion mais"c'est de toute manière un ouvrage que la patine du temps ne dénature pas"; je le recevrais normalement entre le 23 et le 4 août. J'attendais le 23 pour adopter l'impatience.
Je lui réponds qu'à l'écouter on croirait que ce geste est naturel, "alors qu'il ne l'est pas vraiment", je lui dis que j'ai acheté un Faulkner en me fiant au titre et au résumé, "j'ignore si j'ai bien fait", que j'ai cherché des livres de Harry Mulisch mais que celui qu'il me conseillait de lire en premier était trop gros et que je ne voulais pas troublé l'ordre conseillé alors je n'ai rien pris. Je lui raconte n'importe quoi mais j'adore lui parler et parler de livres alors ça me fait plaisir.

Le 21 je rentre vers les 22h et m'intéresse quand même au courrier sans trop y croire, pourtant une épaisse enveloppe bulle et à mon nom est posée sagement sur la table de la salle à manger, je la saisis, le timbre représente un champ de lilas, je n'ai jamais de courrier, ça ne peut être que ça. Je décide de ne pas l'ouvrir tout de suite, préférant prendre mon temps pour aller aux toilettes, me laver les mains, les pieds, m'installer dans la cuisine sous la lampe de la plaque chauffante et tout cela en me concentrant sur cette extrême impatience se sachant en passe d'être comblée. J'ouvre le colis bien fermé à l'aide de mes seules mains et tiens à n'user d'aucun outil : d'abord une simple surface de papier blanc légèrement glacé que je déshabille lentement, quelques lettres rouges : iade, Pléiade, Bibliothèque de la Pléiade, plus haut : ais...ssais...Essais...un portrait gravé, puis Montaigne en majuscule, je suis pétrifiée. J'enlève la couverture légèrement usée aux extrêmités pour passer ma main sur le cuir, contempler la tranche "dorée à l'or fin", j'ouvre l'ouvrage, je touche et plonge mon nez au creux du papier bible, fin et précieux et inaltérable, je consulte le nombre de pages -1257- et reste religieusement émue, je me suis trop renseigné sur la bibliothèque de la Pléiade (j'aime bien lire des trucs sur les maisons d'édition, les collections) pour ne pas apprécier l'objet. Je pense à lui et l'imagine avoir l'idée du cadeau, farfouiller les bouquinistes, une expression négative sur le visage et qui s'accentue d'échec en échec, consulter Amazon et chercher la vieille version des Essais, se renseigner par mail sur l'état de l'ouvrage, en somme, se déranger pour moi. Le cadeau est fou, superbe, à pleurer; et le pire dans tout cela c'est que malgré les actes, les attentions, je ne sais toujours pas ce qu'il pense de moi.

FIN

The Smiths - I want the one i can't have

dimanche 19 juillet 2009

La peur de l'autre (2)

Rosine et son professeur de philo dans Conte d'automne de Rohmer

"Les dieux, pour toi, ce sont les autres, les individus se suffisant à eux-mêmes et souverains, on constate un fait - un destin."
Le métier de vivre - Cesare Pavese

La lumière du jour était très crue -lumière de parking, impression de sur-réalité- et me faisait plisser les yeux. Je me demandais à chaque instant comment je trouvais la force de ne pas faillir, de ne pas faire l'une de mes crises de timidité adorée où je perds mes mots pour préférer devenir rouge. Chaque minute passée était une nouvelle révélation sur l'autre, un nouveau "c'est cet homme que j'ai eu pendant un an devant moi", et je ne le soupçonnais pas : on demande toujours à être convaincu de la richesse de la vie des autres, un raisonnement par analogie ne suffit pas. Je le racontais à un ami il y a quelques semaines, devant le désir de connaître la vie privée et intérieure d'une personne et devant l'impossibilité de la connaître une attitude est possible : on sous-estime ce que peut être cette personne. Il y avait de la découverte en même temps que de la compréhension, l'une suit nécessairement l'autre.

On est aveuglé par cet amour adolescent et maladroit pour l'autre et sous prétexte d'avoir pris le temps d'une prise de conscience l'on retourne s'engloutir sous notre couette de moelleuses illusions. J'arrive à adopter l'avis du premier venu qui trouverait cet homme physiquement on ne peut plus banal alors que je pourrais rédiger une nouvelle sur la peau brillante et réactive de son visage, sur ses vêtements. Si j'aime ses bras, si j'apprécie de voir son corps en mouvement ce n'est non pas pour ce qu'ils sont mais pour le rapport que je l'imagine avoir avec eux. Je n'aime pas son corps, je n'aime en fait, rien d'autres que tout ce qui est sien, c'est à dire tout ce que sa conscience englobe, son rapport singulier avec ces choses à lui, comme on aime la famille de l'être aimé pour la simple raison qu'il les enrobe d'intérêt, les comprend dans son monde.

Il a du mal à retenir les titres des livres et des réalisateurs, il va beaucoup au cinéma, ça m'a beaucoup amusé qu'il aille voir Les Beaux gosses, et on finit par se dire "finalement pourquoi pas, qui suis-je pour le faire correspondre à mon étroitesse d'esprit, mon manque d'imagination?", il n'aime pas la "farce" des macarons, il aime son métier, trouve très bien comme elle est la philosophie en terminale et lutte pour qu'elle reste ainsi, pense que les vrais rebelles, les vrais indomptés se trouvent en S parce qu'ils mettent le doigt sur les insuffisances de la philosophie, pensent que les meilleurs profs se trouvent à la fac, Jeanne Balibar l'a déçu au théâtre dans Le Soulier de satin, il a beaucoup aimé Emmanuelle Devos dans les Beaux Gosses, se demande à chaque film pourquoi il aime toujours autant "cette femme", Catherine Deneuve. Il n'aimait pas du tout l'heure de philosophie que nous avions en première et s'y ennuyait beaucoup. Il m'a dit que les moments où les élèves s'ennuyaient n'étaient pas forcément ces moments d'ennui à lui et que c'était même plutôt le contraire parce que justement les moments d'ennui étaient pour lui ceux où ils comprenaient de nouvelles choses. Je lui ai expliqué que moi-même je n'aimais pas les moments où il faisait rire la classe, je nous sentais tous embobinés, ça ne me plaisait pas.

Je m'étais fixée des règles : ne pas le complimenter, ne pas lui couper la parole comme ça m'arrive quand je suis intimidée, l'écouter (on oublie les évidences), ne pas consulter mon portable, ne pas parler du lycée, ne pas aller aux toilettes, ne pas être indiscrète, réfléchir avant de parler, être moi-même (on oublie les évidences).

J'étais à l'affût de sa moindre opinion concernant des sujets autre que la philosophie, le scolaire, les élèves. D'une personne qu'on aime et qu'on admire on est désireux de connaître son enfance, son quotidien, bref, ce qui doit être le plus dur à atteindre et le moins immédiatement utile, ce dont on ne parle jamais. On peut voir cette curieuse curiosité comme la preuve indéniable de nos sentiments pour cette personne, on aime comme une groupie.
Et il semblerait que plus c'est insignifiant plus on est content, ainsi savoir qu'elle est son parfum de yaourt préféré m'aurait ravie.


C'était une journée très chaude et qui contrastait violemment avec les jours précédents. Dès les chaleurs du matin j'avais alors su que je n'aurai pas pu commander un café crème; j'avais déjà pensé à ce que je commanderai par souci de tout contrôler, c'était en somme un oral d'examen comme un autre où plus on révise et plus on a de chance de réussir.
J'ai alors opté pour un Ice Tea et restais curieuse de savoir ce qu'il pouvait prendre en un pareil temps, ce qu'il pouvait boire, autrement dit ce qu'il daignait faire glisser dans sa gorge. Un peu bêtement j'imagine que ses choix veulent dire quelque chose chez lui, je leur fait porter des significations qui les dépassent, ce qu'il choisit est ce qui mérite de l'être.
Il a commandé un citron pressé et en a repris un autre une heure plus tard en demandant au serveur cette fois de l'eau fraîche, disant quelque chose comme "celle-ci est imbuvable, elle a dû rester des années stockée dans votre cave" avec ce petit ton faussement premier degré qui m'a valu un jour que je vienne m'excuser à son bureau pour une insignifiance. Il m'a demandé si je reprenais quelque chose, c'est alors que je me suis rendue compte que cette discussion pouvait durer encore longtemps et que cette raisonnable question demeurait le seul élément perturbateur de notre élan, et qu'il n'aurait qu'à dire "vous reprenez quelque chose?" une fois par heure pour nous replacer dans une réalité, un contexte, moi qui avait finie par ne plus voir que son visage, c'est à dire que vraiment, j'avais même du mal à le voir lui et son polo, je ne voyais plus que clairement son visage, et je n'osais pas fixer ses bras qui pourtant m'intéréssaient. J'ai un peu hésité, "en fait c'est que je sais pas si je veux du chaud ou du froid, mmmmh,ah je sais, je vais prendre un coca light", je faisais la débile hésitante et il souriait.

Ce qui est toujours agréable à faire, c'est de se retracer le chemin parcouru en négligeant le processus: penser à ce jour où j'ai su qu'il serait mon professeur de philo, puis à cet instant là où nous parlions de choses et d'autres place de la Sorbonne un jour parfumé de vacances d'été. A mes yeux c'était miraculeux, peut-être que lui considérait cela comme un simple plaisir qu'il pouvait renouveler chaque année avec des élèves différents.
De cette situation, deux doux vertiges : d'abord, constatons que le temps passe très vite et puis que j'obtiens souvent ce que je veux. Je le disais à Marie avant de me rendre à mon rendez-vous, j'ai toujours eu beaucoup de chance avec les gens, j'ai toujours pu avoir des tête à tête avec les personnes que je voulais, des relations privilégiées avec certaines d'entre elles -je pense à A., à notre amitié lui qui pourtant me fascine toujours autant, une amitié ne s'établit pourtant jamais dans la fascination. J'ai toujours été contentée, jamais frustrée et je vis des relations idéales avec elles, c'est à dire que la souplesse de nos rapports n'émousse en rien l'admiration que j'ai pour eux; ainsi je constate ma chance à chaque instant. Voilà ce que j'aurai réussi dans ma jeunesse et qui m'aura permis de ne pas trop souffrir de mon admiration maladive que je déposais et dépose toujours aux pieds de certaines personnes.

Nos discussions me reviennent comme des vagues, une attitude les régissait : la curiosité. Qu'est-ce qu'une rencontre sinon le moment d'un commun accord afin d'assouvir les curiosités respectives? D'abord la mienne; j'en suis venue à lui demander ce qu'il faisait de ses journées, puis : vous habitez par ici? Vous allez souvent au trois cinémas là-bas? Vous lisez quoi en ce moment? Il venait de finir 2666 de Roberto Bolano. Et devant la somme des films qu'il avait vus récemment je n'ai pu m'empêcher de lui demander s'il avait la carte UGC, réponse positive et amusée.
Mais aussi la sienne car le plus souvent je ne faisais que lui retourner ses questions, il m'aura demandé ce que je pensais de la philosophie en terminale, si je pensais qu'il fallait en faire en première, si je partais en vacances, mes comédiens préférés, mes auteurs contemporains, ce que j'avais vu d'intéréssant au cinéma ces derniers temps.

Mais aussi le souci de la sincérité, et jamais rien d'autre. Je lui aurai avoué jusqu'à mon excès d'amour-propre, mon amour maladroit pour mes professeurs dont il a dû comprendre à demi-mot que je m'excusais pour l'année. Beaucoup de détails sur mes amies, le fait que je n'ai jamais eu qu'elles au lycée, le ravissement qu'a pu être mon année de terminale, le fait que j'ai compris très tard que cela aurait été bien d'être une bonne élève, le fait qu'on a eu du mal à lui trouver un cadeau " c'était dur, parce que votre statut nous impressionnait encore, un livre on ne pouvait pas parce que pour nous vous aviez tout lu alors on trouvait que les macarons c'était une bonne idée". Il m'écoutait et restait silencieux, il y avait parfois de charmants silences que je redoutais pour l'unique raison qu'il pouvait lui faire réaliser qu'il s'ennuyait et le faire partir. Il est resté jusqu'à qu'un ami vienne le rejoindre, prétexte soulageant en ceci qu'il est naturel et inévitable, chacun de nous deux ne pouvant se résoudre à mettre un terme à l'entretien sans blesser l'autre (je n'y aurai jamais mis fin) il nous fallait un intervenant.

Savoir ce qu'il lit, ce qu'il fait de ses journées, ce qu'il va voir au cinéma pour le simple plaisir de lire ces livres, voir ces films en s'amusant à basculer de son point de vue au mien, c'est à dire à travailler à un rapprochement, à un hommage, aux moments de temps mort où l'on se sent le plus impuissant, aux moments où il n'est pas là.

Je lui ai demandé où il avait trouvé son vélo pliant car j'en cherchais un, il m'a répondu "je le vends si vous voulez", je m'attendais à cette réponse."Vous le faites à combien?" il me le faisait pour 200€ mais les réparations semblaient considérables; si jamais je l'achète je me connais, ce sera d'abord motivé par le simple fait d'avoir son vélo, je dois me l'avouer.

Sur un ton légèrement nonchalant, "j'avais un livre pour vous mais je ne l'ai pas trouvé dans l'édition que je voulais", et me parle des difficultés qu'il a eu à le trouver dans cette édition bien précise, comme si c'était naturel, déjà admis par mon esprit depuis des jours alors que j'en étais encore à digérer le fait qu'il avait pensé à un cadeau pour moi. J'ai baissé les yeux et esquissé un sourire : cette personne que vous placez au-dessus de beaucoup de choses fait comprendre qu'à ses yeux vous méritez cela, et qu'elle veut vous faire plaisir, vous lui inspirez ce don-là. Il aura pris mon adresse postale sur son Iphone pour me l'envoyer.

Offrir un livre, on pourrait passer un article à réfléchir à quoi cela renvoit. J'y vois comme une tentative de faire correspondre la personne à quelque chose que l'on connaît, on aimerait qu'elle nous échappe moins pendant un moment (on saura ce qu'elle lit), c'est un geste très doux, presque protecteur, on choisit pour elle par souci de remédier à tout ce qui en elle nous échappe. Dans un cadeau, celui qui offre à le sentiment d'un contrôle total : il connaît et recherche les effets de son attention sur la "victime" (M. Franck était d'accord sur ce terme de victime): surprise, joie, gratitude, reconnaissance si le livre est bien.
Cela peut être aussi un simple test; pour une expérience de lecture donnée on regarde et on attend que le livre ait le même retentissement sur cette personne; on lui veut du bien. De toute façon, comme je le lui ai dit, offrir est toujours mille fois plus gratifiant que recevoir et il est bizarre que cette évidence ne soit pas admise de façon plus clair dans les esprits; la générosité n'a jamais existé, elle est une jolie étole pailletée dans laquelle s'enroulent les plus secrètes et égoïstes intentions, au mieux elle est volonté d'accélération du rythme d'une relation, heure du bilan, tentative de création d'un évènement où l'autre, faute de calcul, ne pourra être que nu dans sa spontanéité: liberté et contrôle totale sur la narration, et se présente toujours sous la forme d'une euphorie, d'un coup de génie; le don soigne beaucoup de choses en nous, il purifie.

Il a toujours été très dur de savoir ce qu'il pensait de moi, il y avait des professeurs avec qui c'était vraiment très simple mais la plupart tentent quand même de préserver ce rapport respectueusement distant avec leurs élèves - et j'aurai passé mon année à me révolter contre ce phénomène pourtant nécessaire. Au lycée les professeurs sont très justes et offrent à tout les élèves une égale attention : ils s'en tiennent au devoir d'indifférence que suppose leur métier.

La discussion étair rythmée par l'expression de nos égales curiosités à l'égard de l'autre. L'une des formes de la curiosité, certainement la plus intéréssante, trahit le fait que nous pensons beaucoup à la personne, qu'elle nous a longuement intéréssée et celui qui assouvit sa curiosité instruit délibérément l'autre personne du fait qu'elle est intriguée par elle depuis déjà un certain temps; la curiosité est toujours construction fictive autour de l'autre et qui demande à être confirmée. Ce n'est pas quelque chose de ponctuel mais un désir en progression qui ne se tarit jamais en ceci qu'il se nourrit des réponses qu'on lui donne pour désirer toujours plus. C'est le plus bel hommage que l'on puisse faire à l'autre même s'il est toujours mieux de dissimuler sa curiosité (comme il a toujours été bien vu de ne laisser percevoir aucun signe d'attachement à l'autre mais uniquement de subtils et ambigus indices lui permettant d'espérer tout en désespérant, c'est le secret et on le sait) qui peut être perçue comme une faiblesse, une abdication; c'est en somme quelque chose de très fort, comparable à une passion, un abandon de soi dans l'autre.

Je disais souvent "oui voilà", et lui disait "oui c'est ça". C'était les moments les plus doux où chacun prolongeait, explicitait la pensée de l'autre.

A la question "vous faites quoi de vos journées?", question d'un père qui soupçonne sa fille de ne rien faire de ses vacances, étonné d'une telle question il me répond
- je lis, je travaille, j'apprends des choses...je vois des amis...
- vous allez au cinéma
- je vais au cinéma", il fait une tête incrédule, comprenant mal où je veux en venir et ayant l'impression de ne pas avoir encore répondu tellement j'aurai pu deviner ses réponses
- mine de rien vous venez de répondre à la question.

- j'écris aussi un scénario pour un film.

j'ignore s'il se souvient mais comment oublier le fait que j'ai été accidentellement mise au courant de ce scénario par un mail qui ne m'était pas adressé et qu'il m'a envoyé par erreur. Je lui avais répondu que je l'avais supprimé mais je n'ai pu m'empêcher de le lire; j'ai été d'avance désolée pour lui de ne pouvoir faire autrement que de le lire : je suis trop humaine et ce type m'intéresse maladivement. Il usait d'un langage bien loin de celui auquel il nous avait habitué, ce langage me faisait accéder à des éléments que je n'aurai pu envisager de façon autonome. Fixant les glaçons qui s'affalaient au fond de mon verre, j'essayais de ne pas sourire, j'aurais bien voulu lui parler de son scénario, c'est le genre de réponse, de grand projet qui suscitent des questions, des curiosités, mais n'est pas comédienne qui veut et j'ai préféré me détourner sur un sujet tout autant intéréssant.
- vous n'écrivez rien à côté?
- non rien, ça ne m'intéresse pas du tout.
- je comprends, je comprends très bien.

à suivre, faute d'avoir mes brouillons sur moi.

samedi 18 juillet 2009

La peur de l'autre (1)






















"Le point d'attache de ton métier à la vie est le besoin d'expression du premier et le besoin de contact avec le prochain de la seconde.
Tant qu'il y aura quelqu'un de haï, de méconnu, d'ignoré dans la vie, il y aura quelque chose à faire: s'approcher de lui."

"La compagnie d'une personne aimée fait souffrir et vivre dans un état violent. Il faut choisir la compagnie de celle qui nous est indifférente, mais alors notre rapport avec elle est plein de restrictions mentales, et on désire continuellement rester seul, au-dedans de nous on la supprime."

Le métier de vivre - Cesare Pavese

"La timidité génère une souffrance. En effet, la personne peut parfaitement mesurer son handicap mais ne trouve pas de solutions pour le résoudre. De plus, elle analyse son comportement et mesure avec précision les difficultés sociales que cela déclenche. C'est une caractéristique humaine difficile à résoudre et qui a un rôle plus dévastateur que constructif." Wikipédia
"Sur le plan psychologique, le timide se sent paralysé, incapable de la moindre réaction, focalisé sur l’objet de sa peur : autrui. Il n’arrive pas à envisager la relation avec l’autre autrement que sous le rapport dominant-dominé. Il fuit le contact, se dévalorise"
Doctissimo


J'ai passé l'année scolaire à scanner mes cours de philosophie à Sophie, une fille de ma classe et Monsieur Franck m'avait demandé que je les lui envoie à lui aussi. Ainsi tous les soirs je lui écrivais un mail qui se limitait à trois phrases de politesse, mais parfois j'en profitais pour lui dire quelque chose, essayer d'établir un contact qu'il prenait toujours pour ce qu'il était : le mail d'une élève qui ne doit être qu'une élève. un an de ce régime-là, cela ne pouvait tout de même que nous rapprocher. Il lui manquait les premiers cours et en fin d'année il me réclama mes premiers cahiers, que je lui avais glissé dans son casier pendant les épreuves du baccalauréat, j’étais censée les lui donner en main propre mais il s'était cassé le nez à vélo ce jour-là.
Le jour des résultats du bac Monsieur Franck portait une veste en toile bleu marine et un pansement sur le nez et m'avait dit, "je viens de récupérer vos cahiers, je vous les rendrai...plus tard". M'attendant à ce qu'il me les rende à la rentrée, je n'espérais pas le revoir avant longtemps et me lançait dans les vacances avec l'idée d'une ferme rupture d'avec mes professeurs. Une semaine après je reçois un mail de sa part m'informant qu'il pouvait me les rendre soit par envoi postal, ou si je craignais qu'ils ne s'égarent, il serait sur Paris la semaine prochaine. Je lui ai dit que l'envoi postal ne présentait que des inconvénients et que j’étais libre et sur Paris tous les jours à partir de 14h30, heure à laquelle après mon travail commence ma journée.
Le dimanche, j'étais revenue chez moi à 6 heures du matin et il me fallait me réveiller tôt, disons à midi, car mes copines venaient goûter chez moi: devant l'ennui mortel d'Emile j'avais proposé qu'elles viennent jouer avec lui à la Gamecube. Marie ramènerait des pizzas, Cécilia un gâteau, je m'occupais de la salade et des croques-monsieur. Emile était content, il aime bien mes copines, et dans l'incapacité de garder quelque chose pour moi je leur avais parlé du premier mail de Franck et du fait que j'attendais sa réponse. Il n'y avait que trois manettes, aussi je ne jouais pas et je trainais sur mon ordinateur à l'affût d'une réponse que je finis par recevoir. Marie et moi avons poussé un cri, toute seule je n'aurais jamais fait ça, mais entre copines il est agréable de toujours pouvoir faire les connes. Il me proposait jeudi à 18h30, dans un café place de la Sorbonne. Les autres jours n'ont été rien d'autres qu'une longue attente impatiente.
( Devant le centre Pierre Mendès-France à Paris I, les mêmes stands faisant face de sécurité sociale étudiante que pour la fois où j'ai dû accompagner Marie à ASSAS. SMEREP vs. LMDE. En passant devant la SMEREP j'éprouve un grand plaisir à fayoter leur annoncer que je suis inscrite chez eux, ils me félicitent, me tendent des pouces du genre "bien joué" et ma mère passe après moi pour calmer le jeu "non non non, je suis pas du tout contente de la SMEREP", s'ensuit un petit débat alors que nous sommes en retard.

Je crois que l'on n'est pas censé aimer Paris I et ses locaux délabrés, ses ascenseurs multicolores, ses amphithéâtres en ruine, cette ambiance linoléum insupportable, à en croire ce que je lis ça et là il faudrait plutôt s'en plaindre. Et pourtant je crois que je l'aime bien, il y a dans cet endroit quelque chose de fougueux, d'urbain. On se croirait encore dans la rue, on croise en tout cas des dégradations qu'on ne trouve normalement que dans la rue.

Stand jaune fluo de l'OFUP. La nana me propose un pack spécial pour ma licence, Philosophie magazine plus le Time pour 100€. Je lui dis que j'ai déjà du mal à finir de lire Philosophie magazine alors le Time je n'en veux pas, par contre j'avais déjà projeté de m'abonner à Philosophie magazine et de résilier mon abonnement à Technikart qui à présent me tombe des mains. Je pensais pourtant ne jamais me désabonner et même tristement assister à la mort du magazine mais c'est que je ne le lis plus vraiment et que la proportion de bons articles n'est rien à côté de ceux qui m'exaspèrent. 4 ans d'abonnement, c'est déjà pas mal.

La fille, qui en est à sa troisième année de Licence de Droit me donne beaucoup de conseils et finit par m'inscrire une sorte de devise dans la tête "critique, analyse, valeur ajoutée, y'a que comme ça que tu peux réussir, évidemment moi je l'ai compris qu'en redoublant ma première année.", "faut juste être plus malin que les autres", "enfin tu vois, en Licence de Philosophie y'a 30% de réussite la première année". Elle connaît bien son texte, ne cesse de m'informer que c'est la fin de la journée et qu'elle est crevée, je lui demande depuis combien de temps elle est ici, "depuis ce matin, 8h". Il est 16h30, elle repart avec un contrat qui obligera ma mère à payer un abonnement et mes coordonnées sur un papier si jamais je veux du travail en septembre. Je file rejoindre Cécilia, avec beaucoup d'émotions je lui montre ma carte d'étudiante et nous allons voir Playtime de Jacques Tati.)

Le risque : ne pas réussir à se défaire du costume que je me suis tricotée depuis le premier jour où je lui ai parlé. D'où vient-il ce costume, quels en sont les fils? Un mélange de ce que je voulais être à ses yeux, de ce que je pensais être à ses yeux, un peu n'importe quoi; tout sauf vraiment moi. Et pourtant je choisis ce que je dis, ce que je fais, mais je ne contrôle pas mes effets et même, je produis l'inverse de ce que je voulais produire et j'ai fait mille et une gaffe inavouables avec lui. J'ai été à la fois dans l'incapacité d’ être moi-même en même temps que dans l'incapacité de me taire, de faire profil bas, j'ai toujours voulu qu'il me voit et je souffrais beaucoup de son rapport avec ses élèves qu'il se devait de vouloir égal avec chacun d'entre eux.

Je me demande s'il s'est fixé un certain temps à passer avec moi, au début j'avais eu peur qu'il ne me propose de le voir juste une minute pour qu'il me rende mes cahiers, mais ça m'aurait fait trop de mal et tout bien réfléchi personne ne serait capable d'une telle impolitesse; mes copines aussi savaient qu'il ne ferait jamais ça, mais dans l'attente de son mail j'imaginais le pire.

Le fait que l'on parle d'autre chose que du lycée ou du baccalauréat m'aiderait grandement à m'émanciper de mon statut d'élève. J'aimerais lui montrer que je peux être bien différente et voir à quel point lui aussi peut l'être, car si je le suis il le sera. J'avais peur qu'il ne fasse trop chaud, mais je ne m'inquiète pas trop: il y a toujours un courant d'air sur la place de la Sorbonne.

Ma soeur, qui était l'une des rares personnes à qui j'en avais parlé et qui avait passé l'année à supporter mes emportements et des anecdotes sur un prof qu'elle avait aussi eu, constatait "tu as eu ce que tu voulais" et me conseillait depuis Dubaï de faire ma technique du jeu vidéo, technique inventée vers mes 14 ans où j'expérimentais mes premiers rendez-vous: il s'agissait d’agir dans la vie comme dans un jeu vidéo, voir les choses en plusieurs niveaux, faire en sorte de gagner des points, et surtout ce qui importait le plus c'était la préparation qu'on pouvait faire avant de s'y rendre: réunir les conditions d'une victoire. Vue comme ça la vie paraissait être un jeu auquel on avait envie de jouer. Si ma soeur m'en reparle des années après c'est qu'elle doit souvent user de cette technique qui peut servir lors d'entretiens d'embauche.
J'avais le souci de n'en parler qu'à un minimum de personnes, c'est-à-dire en parler assez pour pallier à l'impatience maladive. Je ne voulais m'en vanter auprès de personne : cela aurait attiré les ondes négatives et le mauvais oeil, je suis d'une superstition pessimiste qui ne croit qu'à la malchance et espère peu d'un heureux hasard. Je savais qu'il revoyait beaucoup d'anciens élèves car ma soeur qui l’avait en terminale me racontait ses journées et me parlait souvent de lui, c'est comme ça que je l'ai d'abord connu : une image de lui était rendue très présente, très vive, c'était un personnage sans visage et qui n'existait que sous quelques évènements, quelques apparences qu'elle trouvait digne de me raconter ; Julie l'avait aussi souvent vu en compagnie d'anciens élèves au Polly Magoo, et m'en informait précipitamment par sms.

Sortie du travail où je n'ai jamais été aussi distraite par mes pensées, j'avais passé mon temps à consulter des articles concernant la timidité sur Doctissimo, mes copines se foutent de ma gueule quand je leur dis que je lis des choses sur ce site, mais d'abord leurs tons informatif et pédagogique me détendent et c'est comme ça que j'ai pu trouver le titre de ces notes.
La météo avait pourtant annoncé un temps frais semblable aux autres jours de la semaine mais tôt le matin ma mère m'avait annoncé qu'il s'agissait de la journée la plus chaude de la semaine et cette chaleur totalitaire m'avait incité à prendre un bain qui servirait de scission idéale entre le début de la journée et la suite. Je n'en avais pas pris depuis des années car vivre au sein d'une famille nombreuse ne rend plus possible ce genre de luxe. Mais j'étais toute seule avec ma mère qui était alors au travail, Emile et papa étaient à Trouville, Myriam à Dubaï, je pouvais n'avoir peur de rien et faire couler l'eau et le savon avec inconscience/insouciance en écoutant Tom Waits. J'ai finalement porté ce que Cécilia m'avait conseillé : ma chemise bleu marine, mon pantacourt beige en toile, mes sandales beige et mon sac bleu marine, j'avais attaché mes cheveux en queue de cheval, mes yeux était surlignés d'un fard à paupières marron, j'avais très chaud, ma peau était moite mais M. Franck et la philosophie m'auront appris à accepter ce qui ne dépend pas de moi.
Il faut toujours porter des habits confortables et qui sachent se faire oublier car si l'on réfléchit bien l'habit ne représente rien lors d'un rendez-vous, je me suis rendue compte de ça il y a quelques années, toute la différence entre un bon rendez-vous et un mauvais reste à faire sur place. Le plus grand retentissement dont peuvent se prévaloir les habits se fait dans la rue et dans le métro où à défaut de connaître les personnes l'on juge de leur élégance.

Cette question qui revenait souvent chez Marie et Cécilia : "ça va t'arrives à dormir?", bien sûr j'y arrivais, c'était seulement une fois éveillée que je ne pensais à rien d'autre.

Dans le métro je m'amusais à relativiser, je me disais que ce rendez-vous avait donné un sens à ma semaine et venait conclure une année passée avec un homme que j'admire et qui me terrorisait, mais que représente-t-il aux yeux des passagers? Il aurait été drôle de le leur demander, chacun aurait compris mon trac, aurait vainement essayé de se mettre à ma place mais la peur est la peur en ceci qu'elle n'est pas partagée, tout sentiment se vit solitairement, c'est en fait le corps qui nous rappelle sans cesse à notre solitude. Ce jour-là tout se passait au niveau de mon seul ventre.

A 17h je rejoins Marie à Saint-Michel où nous attendons l'heure du rendez-vous au Reflet devant des Coca. Il n'y avait personne exceptés deux hommes seuls qui lisaient, l'un le Procès de Kafka dans une édition kistch des années 80 et l'autre un essai en poche des éditions Le Points-Seuil. Ainsi quand nous parlions tout le monde pouvait nous entendre et dans l'impatience qui était la mienne je ne pouvais que m'amuser à anticiper le rendez-vous à défaut de ne pas y être. Je l'imaginais en chemise bleu ciel et pantalon beige, Marie en chemise blanche et jean Levi's. Je pensais qu'il passerait par la rue Champollion pour se rendre place de la Sorbonne, nous étions près des fenêtres qui étaient ouvertes, il aurait pu nous voir.

Je suis sortie à 18h30 du Reflet, j'avais passé les dernières minutes main sur le front à essayer de me calmer, Marie me disait que c'est vrai que je jouais gros, c'était sa façon à elle de me rassurer. Je lui disais "peut-être qu'en fait je me persuade que je suis en panique alors qu’en fait je vais bien", je me suis alors redressée mais mon mal de ventre restait inchangé; j'étais réellement dans un état bizarre qui ne pouvait se régler qu'au moment de le voir. Cécilia nous a rejoint à 18h25, je suis allée une dernière fois aux toilettes pour me coiffer la frange, me retrouver avec moi-même et me regarder dans les yeux, j'ai respiré profondément, susurré un "c'est parti", Cécilia est entrée en catastrophe dans les toilettes et m'a annoncé "on vient juste de le voir passer avec son vélo, il portait un polo noir". Cécilia m'a demandé si je voulais un bisou et Marie m'a dit "quoiqu’il arrive sache qu’on t’aimera quand même". J'ai remonté la rue Champollion, mes copines derrière moi, M. Franck devant, j'ai retrouvé pendant quelques minutes une solitude, un sérieux face à face avec moi-même; de nouveau je n'avais plus rien, tout restait à faire.
Une fois arrivée devant le café je n'ai vu personne et l'imaginais en train de garer son vélo quelque part, puis quelques secondes après je l'ai vu ressortir de la rue Champollion, mes lunettes de soleil me permettaient de faire comme si je ne l'avais pas vu: étant trop loin de moi, j'aurai dû soutenir un sourire jusqu'à ce qu'il m'atteigne, cela aurait été gênant. J'ai donc pu choisir le moment de la reconnaissance. Il marchait à côté de son vélo, les manches relevées de son polo noir, un de ses poignets était encerclé par une montre noire, c'était une image très masculine, quelque chose avait définitivement changé dans son apparence, dans la forme que son corps prenait à mes yeux. A une distance raisonnable j'ai ôté mes lunettes de soleil pour lui sourire de façon respectueuse, j'avais tellement peur. Il m'a dit en souriant "Bonjour Murielle" et j'ai répondu par un "Bonjour Monsieur", il hésitait entre le fond de la terrasse et le bord, près des jets d'eau, je lui ai dit que ça m'était égal, il a sorti de son panier et posé négligemment sur la table mes deux cahiers et un CD de tous mes cours réunis en format pdf. J'étais dans l'ignorance et la crainte totale de ce qui allait se passer, j'avais surtout peur de moi et de mes réponses, à mes yeux il aurait de toute façon tout bon. Peut-être que finalement la timidité avant d'être peur de l'autre doit être crainte de soi-même.

photo extraite de Brigitte et Brigitte de Luc Moullet