mercredi 6 août 2014

Journal du 25 juillet au 6 août



Pudeur et écriture : ne plus s'embarrasser de ces questions-là puisque la seule façon d'être pudique a été pour moi d'arrêter d'écrire. Le but est de faire disparaître les faits pour faire apparaître la sphère juste en-dessous, "psychologique", "sentimentale", pour le dire un peu platement. Le fleuve des sensations sentiments idées impressions qui coule toujours sous le vécu et qu'on n'est jamais obligés de prendre en considération. On peut aller plus loin : ce fleuve, on le reconstruit rétrospectivement. Entendre par là : le moment de l'introspection n'existe jamais avant qu'il ne soit couché ici, il existe à l'état d'intention, de bourgeonnement, mais il atteint sa forme pleine et entière dans l'écriture. Je ne transvase pas un contenu déjà existant dans ma tête, tout s'invente et se clarifie ici. D'où soulagement de la peine, revanche sur l'informulé qui s'accumule, THERAPIE (lol).
 Et cela doit forcément passer par un processus un peu radical consistant à faire reculer le monde et à s'avancer soi, ce que beaucoup de personnes ne peuvent supporter. Je ne supporte pas moi-même ce narcissisme de principe mais il faut le voir moins comme un choix que comme une nécessité, un besoin, une tare si on veut aussi.
il faut pulvériser le factuel par l'analyse sentimentale, réduire les êtres à des initiales, pour les reconstruire ailleurs, les restituer dans la description des effets qu'ils me font - sorte de portraits sensualistes, de mosaïques incomplètes.

25 juillet

Certains films ont la prétention de filmer le présent, ils cherchent à se brûler, à frémir à son contact, c'est du "cinéma actuel", le cinéma qui vieillit le plus vite.

L'histoire d'un homme qui rencontre une jeune fille un peu lymphatique et déprimée, il la pousse à finir ses études, à travailler, à se prendre en main. La fille se transforme, s'accomplit, elle ne se rend pas compte qu'elle doit quelque chose à quelqu'un, et encore, elle ne doit rien à cet homme mais elle ne sait pas qu'elle devrait lui être reconnaissante. Cet homme l'a aidée à passer un cap, à atteindre une nouvelle "étape" de sa vie. La fille a tellement changé qu'elle quitte l'homme, parce qu'il ne convient plus à sa nouvelle vie, parce qu'en lui apprenant à se transformer l'homme a oublié de s'intégrer dans le processus, de se trouver une place.

Pourquoi je commence si tardivement mes journées, pourquoi je ne sais pas, d'un bond, me lever de mon lit et commencer ma journée. C'est ma stratégie à moi pour ne pas avoir à affronter des journées trop longues et conséquemment ces soirées où, en rentrant chez moi, j'ai le sentiment d'avoir tout vécu, d'avoir accroché à ma peau, à mon visage, un masque et une armure de poussières et de fatigue, que je n'arrive à enlever qu'après m'être violemment frottée à l'eau chaude sous la douche et avoir dormi 10 heures. Fatigue profonde et banale, qui vient d'avoir trop vécu, trop marché, trop traîné dans la rue, de s'être usé au contact de l'air. Le seul air respirable se trouve chez moi, entre mes affaires qui, se répondant les unes les autres comme un jeu de miroir, divulguent dans la pièce cette étrange atmosphère d'intimité féminine.

Demander à M., fatigué au bar mais en pleine forme chez lui : "t'as pas remarqué que quand on est fatigué, une fois chez soi, toute la fatigue retombe ?"

Me situe précisément et encore une fois dans ce cas de figure qu'on pourrait appeler "la figure des trois wagons" où tandis qu'un homme m'aime et tremble de me revoir, j'en aime un autre secrètement qui a l'air de gentiment s'en foutre.

28 juillet

M. ne répond pas, n'appelle pas, le comportement du parfait indifférent. C'est à peine supportable de se sentir autant bafouée après un mois d'idylle, d'être remise à cette place, de jouer ce personnage-là dans la vie d'un autre, d'être un simple figurant pour une autre vie que la sienne, renvoyé à son état de rien du tout. Au-delà de l'humiliation il y a surtout, littéralement, le coeur brisé, le chagrin, que je n'avais pas ressenti depuis un an précisément. Aujourd'hui la douleur que je peux ressentir pour ce genre de situation semble se tourner vers moi et me dire : "c'est le jeu, tu as joué, tu as perdu". Aujourd'hui seulement je comprends qu'il n'y a rien d'anormal à la douleur, qu'il faut savoir l'accepter parce qu'on a pris un risque, une punition d'avoir cru que ces histoires-là pouvaient bien finir. Chacun repart avec son gain et sa perte, avec l'impression que lui a triché - il dit joliment que le tricheur est celui qui joue avec le jeu, c'est le joueur suprême, lui-même est comme ça.
J'oublierai tout ça, il est déjà ailleurs, mais en attendant c'est la tyrannie du présent, et donc de la douleur. Je me morfonds, mais je fais ça pour moi, par hygiène, par complaisance. J'ai l'impression de tellement me complaire que ça ne peut que provenir d'un manque : la douleur manquait à mon corps et il semble vouloir en faire le tour avant la prochaine fois.

C'est l'intensité qui régit la vie, comprendre ça c'est s'autoriser à penser le fait que nous nous jetons volontiers dans le risque de la douleur.

Dans la douleur comme dans une forme de joie physique (lorsque le corps est oisif et repu) l'impression insatisfaisante d'être ramenée à un état purement animal, d'être résumé au silence de mes organes, aux limites de mon corps : je me trouve littéralement sous ma peau. Je suis un animal blessé ou un animal repu et je ne peux éprouver cette satisfaction ou cette souffrance que par ce biais-là, les boyaux, l'épiderme. Dans la douleur ma pensée se cogne contre mon ventre et mon coeur serrés. Le bien-être comme la souffrance ont ceci de limité que la pensée se trouve comme emprisonnée dans un état du corps, tout passe par lui. Toute pensée passe douloureusement par le corps, suit le circuit de la douleur qui va du ventre à la tête, réactive les zones douloureuses, c'est une ligne tordue, écrasée par les organes. C'est pour ça que la pensée ne peut pas être objective, elle passe par des paquets de filtre qui lui donne cette couleur douloureuse.

M.:. "j'ai l'impression d'être un bleu"

Constater, depuis un moment donc, qu'être adulte consiste à ménager une place à la douleur, la savoir là, intolérable, à la rigueur, mais pas anormale.

31 juillet

C'est souvent la nuit qu'apparaît la "névrose de conservation". On repense à toutes ces choses, tous ces textes, ces productions éparpillées et on rêve de les rassembler, de les imprimer, de tout sécuriser. Le plus souvent cette névrose est oubliée dès le lendemain matin.

J'ai parfois l'impression de ne pas avoir eu le choix, d'avoir tellement reculé en moi que peu à peu des membranes intérieures se sont doucement refermées sur moi, me laissant prisonnière, résultat : je ne peux pas aller plus loin que mes états intérieurs. Je ne peux pas sortir de moi je suis enfouie en moi-même. C'est un problème, ça rend narcissique et complaisant, ça fait qu'on finit par beaucoup s'intéresser à soi, on joue avec soi-même comme un chimiste le ferait. On se teste à divers endroits. Je suis persuadée que d'autres personnes arrivent à avoir une vision plus "objective" ou du moins apaisée de la réalité. La mienne semble être à tout moment pas autre chose qu'une projection de ce que j'ai à l'intérieur. Au fond je ne fais jamais qu'avancer en moi-même,  que circuler entre mes organes. Tout bat au rythme de mon coeur et les rues sont mes artères.

La délicatesse, le raffinement des sentiments devient un défaut à partir du moment où nous ne connaissons pas d'autres modes, où nous ne savons pas aller plus loin, nous connecter à une strate au-dessus. Cela peut créer des décalages : tandis que nous faisons dans la dentelle d'autres sont en train de manier de gros câbles. Décalage perpétuel : non pas qu'on ne parle pas de la même chose, mais on ne parle pas des choses depuis la même distance.

Globalement je n'ai jamais trop apprécié le plan large, que cela soit au cinéma, en littérature ou dans la vie. J'estime qu'il ne s'agira jamais d'une distance adéquate pour voir les choses.

Vu M. Pour toujours et à jamais loin de moi. Aucun droit sur lui, aucune demande possible. Le sentiment d'être bête parce que je ne le connais pas et que je ne peux donc rien lui demander. Je jalouse ce qui peuvent lui être familiers - l'amour dans ce qu'il a de plus banal. Je n'arrive même pas à écrire sur lui tellement c'est physique, très dur à transcrire : pas de sentiments ou d'impressions en particulier, parler de lui c'est le mobiliser tout entier. Je peux, à la rigueur, le montrer, voir pour croire, qu'un personnage puisse donner le sentiment d'être autant torturé mais sans complaisance, sans pose. Une aspiration à la douceur qui passe par son extrême inverse, une forme de chaos global, de mode de vie démantibulé. Aucune pose punk. Deux mouvements en même temps : glisser sur les choses et les saisir au passage, s'en foutre et pas s'en foutre, d'où une impression d'imposture globale si on n'a pas le temps de creuser. Incohérence globale, parce qu'il ne prend pas le temps, parce qu'il se fiche d'être cohérent, d'avoir un centre, une personne (une persona, blabla). Aucune généralité n'est vraiment possible, tout se distribue dans tous les sens et sur un même plan et on ne peut rien généraliser. Tout reste autonome, aucun ensemble ne se forme, aucune conclusion ne se tire.
Je pense à ce qu'écrivait Nietzsche en parlant de la danse comme modèle de la pensée, comme  pensée soustraite à l'esprit de pesanteur, et ce qu'il peut y avoir de mélancolique à énoncer, à vouloir une telle idée. M. voudrait la danse, le jeu, et il danse et joue avec sa pesanteur. Là encore, il faudrait parler de son corps pour tirer à soi tout le reste. Il est archaïque, rôdeur, hors du temps et il a la plus belle voix du monde.
Ses yeux sont cachés sous ses paupières. Comme si un regard en cachait un autre, comme si un regard bien ouvert devait toujours en passer par ces étroites fissures que sont ses paupières. Comme si son corps le gênait et que ça pouvait se constater au simple niveau de son regard, par ce surplus de peau que sont ses paupières.
Au cinéma il s'approche de l'écran comme si c'était un tableau, comme si des variations de lumière étaient possibles, comme s'il regardait la matière de l'écran.

1er août

Bibliothèque, cinéma avec Anne-Laure, passé la journée à attendre de savoir si je pouvais le voir. Je lui ai donné rendez-vous dans son quartier, nous avons bu des bières sur des fauteuils club qui nous imposaient une certaine raideur, nous renvoyait à nos débuts. Il a fallu tout recommencer, demander l'autorisation de se toucher. Il n'y avait plus de métro et l'idée que je galère a rentrer l'inssupportait. Aucun moyen de savoir s'il obéissait à un principe de gentleman ou si c'était un moyen de me faire monter chez lui. Il semble tellement ne rien vouloir que je ne suis même pas capable de lui supposer des intentions à mon égard. Je vais chez lui, sur son territoire, dans son appartement où il vit avec sa copine. Il ne devrait pas y avoir pire que ça : pénétrer le territoire du couple, deviner sa présence à travers ses objets, tellement présente qu'elle n'a pas besoin d'être là.
Mais le désir est tel qu'un lieu redevient un lieu, qu'on est mêmes capables d'accepter de s'allonger dans leur lit sans que cela ne dégoûte personne, sans que la peau ne se mette à faire de l'urticaire, sans que lui trouve cela trop ironique ou trop cruel. Un lit est un lit. Il s'allonge près de moi en me disant, en lâchant presque sans le vouloir, comme pour lui-même : "je suis perdu". Je m'applique à lui montrer que je l'aime, et tellement je l'aime je ne pense pas du tout à mon propre plaisir. Je suis trop émue, trop contente, trop lucide pour chercher à jouir. Je suis là pour lui, pour l'encercler. Avec mes caresses je tente de lui faire sentir que mon corps le recouvre entièrement, qu'il est partout sur lui, que ses contours naissent sous mes paumes. Je suis une vague de chaleur qui s'abat sur lui, mon corps va plus vite que le sien, ma vitesse lui impose l'abandon à mes soins; j'essaye de me rendre indispensable.
Je suis là où je voulais être, où j'ai tant désiré être ces derniers jours, que je ne peux que regarder ce moment au lieu de le vivre. Je ne suis même pas sûre que cela soit intense, ce qui était intense c'était d'y penser, c'était ces images convoquées, ces scénarios fantasmés, comme des petites boules chaudes qui roulent dans le cerveau. Je n'improvise pas assez pour être bouleversée, je suis trop dans mon rôle, en train d'exécuter tout ce que je prévoyais de lui faire les jours précédents. Je suis plus proche du jeu d'acteur qu'impose l'état amoureux et ses anticipations délirantes.

Trop d'amour empêche que l'on s'occupe de soi, j'ai atteint ce point incompréhensible où mon plaisir passe par ce que je donne. Il ne s'agit d'ailleurs même pas de donner, c'est plus de l'ordre d'une dépense qui ne connaît presque pas de limites. Je ne vois aucune générosité, aucun don dans mon comportement, aucun sacrifice dans le fait d'être amoureux. Car je continue de lier l'idée de sacrifice avec celle de souffrance, et me donner comme ça à lui, être si bonne avec lui me fait si plaisir que je suis davantage en train de lui prendre quelque chose, de recevoir quelque chose en donnant.
Le lendemain, frappé de mélancolie, il se lève après avoir longtemps lutter en position horizontale. Il me fait un café, met Depeche Mode, la musique qu'on écoutait la veille. Entendre la musique de la veille donnait le sentiment que l'horizon était bouché, que le renouveau lié au matin n'était pas advenu - nous étions encore embourbés dans la nuit, à nous débattre. A un moment je devine une petite tâche humide sous son oeil, la trace d'une larme. Je décide de m'habiller au plus vite et de partir, je comprends que je n'avais plus à faire à lui mais à son état de profonde mélancolie. Je marche jusqu'à Saint-Lazare à pieds, persuadée que son humeur noire s'était logée entre nous deux, résignée à l'idée de pouvoir espérer quoique ce soit tant qu'il sera dans cet état.
C'est le matin, c'est samedi, je passe devant une jeune serveuse en train d'installer des chaises sur la terrasse d'un café. Je pense à son humeur travailleuse, à son énergie, à sa fatigue surmontée, à sa vigueur et à la journée qui l'attend. Je pense à moi, partie pour rentrer chez moi et m'endormir toute l'après-midi, cherchant au fond à me faire du mal, à me marginaliser, d'une certaine façon, à devenir une sorte d'invertébrée qui vit aux mauvais moments (la nuit) et ressent des choses pour les mauvaises personnes. Je devrais simplement me mettre au jogging, travailler et fermer ma gueule.


1er août

Journée atroce, dans l'impossibilité totale de trouver la force pour sortir et marcher dans la rue. Rien que m'imaginer le faire me donne envie de dormir. J'ignore ce qui a bien pu me motiver à regarder "Corps à coeur" de Paul Vecchiali, film qui se trouve à ras de mes préoccupations, qui  coïncide si parfaitement avec mon état. L'histoire de personnes hantées par d'autres, d'amour irréciproque, le héros suit lucidement la logique intensive de son amour, de sa folie - pas pour rien que le film est dédié à Grémillon, lui qui a si souvent filmé cette lucidité, cette dignité, cette droiture dans la passion. Alors qu'on aurait plutôt tendance à tout perdre avec elle, à se haïr à travers la passion, Vecchiali montre un héros qui prend en charge lucidement et logiquement sa maladie, qui la prend par la main et la guide jusqu'à sa conclusion naturelle. La passion, c'est le mélodrame : à un mouvement humain se substitue un mouvement machinique, inexorable. Le film montre très bien à quel point l'amour s'apparente réellement à une maladie, et on semble demander à une personne non qualifiée de nous  guérir - pas pour rien que l'héroïne est pharmacienne.
C'est bien pratique de voir tout ça comme une maladie, envie de dire à M. : "j'aimerais bien que tout cela ne te concerne pas, j'aimerais que tu nous laisses seuls, moi et mon mal", mais je ne peux faire autrement que chercher à tout prix un contact continu. Touche moi, parle moi et ne t'arrête surtout pas.
En tout cas, j'ai vraiment le sentiment de perdre ma dignité dans l'amour. Peut-être que je devrais plutôt en ressortir ennoblie.


2 août
Restaurant et promenade en famille à Rueil-Malmaison, l'impression de faire la petite promenade du malade, le soleil sur ma peau nettoie un peu mon teint chiffonné de pseudo-dépressive. L'impression d'être en convalescence et que la marche et le "tourisme" me font du bien. Il faut vraiment imiter la santé pour pouvoir l'atteindre.

Expo Martial Raysse, nullissime. L'impression d'avoir à faire à des objets et non pas à des oeuvres. Des objets vieillis, le temps est passé par là. Il faut entendre par là : cette oeuvre est tellement dépassée qu'en tant qu'objet elle vieillit littéralement, qu'elle est ramenée à sa condition d'objet physique - plus de halo, plus d'aura, qu'un gadget. Je déteste les années soixante. Cela rejoint ce que j'écrivais au tout début en pensant aux "Nuits fauves", l'actualité n'est pas et ne sera jamais une qualité à mettre sur le compte d'une oeuvre d'art. Rien de pire qu'une oeuvre "actuelle", au sens où elle pense devancer son temps alors qu'elle ne fait que le subir, en être le symptôme.

Atteint ce moment où tout ce que je peux faire dans la journée s'adresse, se tourne vers lui. Je me sens au coeur de la maladie, à ce niveau où il est totalement impossible pour moi de mettre mon mal en arrière-plan et de vivre par dessus lui. Comme une sorte de léger rhume par dessus lequel on arriverait encore à fonctionner et qui finirait par s'intensifier et par nous obliger à l'alitement.

4 août


Je m'endors chaque soir sur le visage de M., littéralement, comme un rêve pré-programmé. Je me souviens que plus jeune, peut-être vers 8 ans et pendant longtemps, je passais mon temps les yeux fermés à faire des rêves éveillés. Le plus souvent j'étais chanteuse et des garçons se battaient pour moi, je me souviens que mon principal but était d'atteindre ce point où je sentais une sorte d'état amoureux frémir en moi. Où j'arrivais à tricoter une intrigue telle que je m'y croyais. C'était du cinéma sous les paupières et je faisais ça suffisamment régulièrement pour que cela corresponde à un besoin. Je me souviens l'avoir aussi fait sous l'eau, à la piscine pendant les grandes vacances, par ennui et désoeuvrement, je barbotais tout en imaginant des choses. Je garde le souvenir d'une fille très jeune et prête pour l'amour, impatiente de commencer.
Aujourd'hui je m'endors sur M. sous diverses angles ou en train d'exécuter les mimiques que je préfère. J'entends aussi sa voix, je ne sais pas dans quelle mesure une voix peut avoir une image mais c'est comme si je pouvais mobiliser l'image de sa voix. Il y a dans ces pensées qui précèdent le sommeil quelque chose de réconfortant et de déchirant. J'ai l'impression de me blottir en elles, de me consoler par l'image. Je m'endors sur une image, par une image, et je ne peux la voir qu'en fermant les yeux.

6 août
Je suis allée revoir Boyhood avec L., persuadée qu'il allait aimer. Son impatience s'est très vite fait sentir et on pouvait prédire qu'à partir de là la journée et nos retrouvailles étaient foutues. Quand je lui demande s'il veut sortir de la salle il parle à voix haute, et dans un de ses accès d'hystérie comique il me dit que non, "je dois te prendre en compte, te respecter". J'étais dans un tel état de rien du tout que ça ne me faisait ni chaud ni froid, et je ne cessais de me répéter piteusement pour moi-même, un peu comme une blague, "tout est subjectif". Oui tout l'est, et il y a des moments où on le prend comme un affront contre soi-même, ou alors on estime que c'est très grave et qu'il faut faire un peu son deuil de quelque chose, mais je ne sais pas de quoi. Depuis longtemps, plus rien ne se résout dans la conversation. On finit par boire des bières toute l'après-midi en tentant de communiquer, puis on se touche les mains, "je suis trop fatiguée pour te toucher".
Son visage me rappelle moi il y a un an, je crois même que je n'arrive plus à le regarder, avant je voyais tout, je voyais toute sa peau, tous les creux, tous les pores, aujourd'hui son visage résonne plutôt comme un masque, je regarde un point qui est au-devant de son visage. Cela veut dire que je ne le regarde même plus. Il y a eu tant de souffrances, d'incompréhensions et de frustration que nos rendez-vous ne peuvent qu'être tristes. Je me revois moi, faire des courses au Franprix, accablée par la tristesse, et il faisait si chaud dehors, et mes sacs étaient lourds. Le souvenir de la douleur est tel qu'il créer des balises dans le temps, je peux très vite me rendre à la douleur d'il y a un an, me reporter à elle, la rejoindre, elle est encore là, intacte. Il faudrait peut-être se résoudre à ne plus jamais se voir, si j'ai bien compris ce qu'il disait.

Parfois, au bout de la douleur, la résolution : s'enfermer en soi à double-tour et puis penser à autre chose - au travail, puisqu'il n'y a que ça. Camper le rôle d'un animal blessé, de celle qui en a trop vu et qui a le coeur en mille morceaux. C'est déjà le cas, le problème c'est que j'ai souvent le sentiment que tout ça n'arrive que par ma faute, par mes coups d'accélérateur, mes désirs d'intensité. Pourquoi je ne peux demander réparation à personne ? Parce que je suis tout à la fois victime et coupable, je joue toute seule, comme une dingue qui se frapperait et s'arracherait les vêtements et accuserait un passant dans la rue. Je me cherchais moi-même dans l'amour et au bout de la douleur, par elle, je me suis trouvée.


dimanche 15 juin 2014

23 janvier
Les gens que l'on juge ne font pas forcément ce qu'ils estiment être le mieux, peut-être trouvent-ils eux-mêmes que le résultat est faible. Mais on part du principe que quelque chose qui est fait est la meilleure chose que pouvait faire cette personne et qu'elle la considère comme telle, comme le meilleur d'elle-même.

Retour en anonymie : mettre un goûter dans son sac, enfiler sa parka et partir à l'aventure, c'est-à-dire au cinéma. Avec un plaisir que je n'avais pas eu depuis longtemps, le plaisir des retrouvailles après un peu plus d'une semaine de séparation. The Store de Wiseman, ces mains qui touchent : les diamants, les fourrures, la soie d'une robe. On pourrait sortir mille poncifs sur le film : dénonciation en règle du fonctionnement d'un grand magasin à Dallas, culture du management, consumérisme, blablabla, mais ce qui me frappe dans le film, au-delà du discours qu'on peut y mettre, c'est ce regard et ces doigts portés sur la marchandise, cette jupe qu'une cliente essaye et qui monopolise l'attention de trois personnes. Cette jupe, cet émeraude sont comme des écrans, et ce grand magasin n'est qu'une sorte d'usine à produire de "l'à côté" pour le regard.


24 janvier
Il m'appelle pour me dire qu'il n'a pas le temps de me parler mais qu'on se verra début février, puis il dit "je t'embrasse" et me fait toute une série de bisous au téléphone, "mouah mouah mouah mouah, mouah mouah". Je rigole.

Sur le trajet du retour je me regarde toujours dans le grand miroir qui fait office de façade à un salon de coiffure. Je regarde mon visage et, tout en le trouvant potable, je ne cesse de me demander comment il peut me trouver jolie.

Plus tard, miroir de l'ascenseur : je me demande si je suis capable de me lancer à corps perdu dans le travail, dans un travail quelconque, et oublier un certain temps de m'intéresser à des garçons. Couper ce câble où circule le désir entre moi et les autres. L'ascèse, l'autosuffisance jusqu'à ce que quelque chose de très sérieux pointe son nez. Pas avant.

30 janvier

Promenade dans le froid avec un ciel gris que je trouvais particulièrement lumineux. J'ai marché, acheté un sandwich vers Beaubourg, que j'ai mangé en partie en marchant, en partie en regardant le ciel à côté des pigeons. Tout reprenait un peu de sa solidité, de sa texture, sous ce ciel, le réel avait quelque chose de bétonné. C'était peut-être le fait de n'être pas sortie la veille, j'ai trouvé réjouissant de pouvoir profiter d'une journée grise, de pouvoir profiter d'une météo "négative" .Vu Rancho Notorious de Lang dans une salle convenablement remplie pour une séance à 16 heures. J'adore l'Action Christine, je n'arrive pas à décrire ce que je ressens à l'idée d'aller voir un film là-bas, je crois que ça se rapproche de la quiétude absolue, d'un bonheur qui ne dit pas son nom, de peur que cela soit trop de bonheur.

1 février
A deux heures nous marchons ensemble dans la rue, cela fait longtemps qu'on ne s'est pas vus et comme à son habitude il a une liste précise des choses dont nous devons parler. Nous les égrainons progressivement, nous cherchons un café d'ouvert. Tout est fermé à part une boîte de nuit de musique créole. Je ne me sens pas d'y aller mais lui décide qu'on y va. Nous dansons pendant des heures, je le sers fort, l'agrippe avec mes bras de toutes les façons possibles. J'ai le sentiment que notre relation n'est faite que de hasards clandestins, nous nous voyons de plus en plus souvent la nuit, et très peu. Présents l'un à l'autre en de rares occasions, ceci n'arrive pourtant pas à masquer le fait que de façon plus générale une quelconque relation entre nous est définitivement impossible, son absence est aussi concrète que sa présence. Il me dit "il faut que tu trouves quelqu'un d'ici quinze jours". Je lui dis "je sens que je ne vais pas être heureuse en amour", il me dit que je suis folle.

6 février
Partie chercher mes diplômes de licence et master à Tolbiac, puis après-midi avec N. dans le froid et le soleil. Sa bonne humeur, son humour, sa façon péremptoire de répondre à mes questions naïves que je ne peux poser qu'à lui : "est-ce qu'on peut être con et réussir un film ? Est-ce qu'on doit être cultivé pour faire un film ?" Il répond. Au café des célébrités passent devant nous. J'ai déjeuné d'un hot-dog très bon et d'un éclair au chocolat très bon aussi, mangé en marchant dans la ville. J'ose le port de lunette de soleil, notre marche est vigoureuse. Il me montre son échange de sms avec L., il sait que j'aime ça, le bonheur conjugal en un SMS : "Je vais essayer d'être là à 18h15 pour qu'on puisse faire les courses ensemble". Puis nous nous quittons, et j'ai une heure à tuer avant le baby-sitting, je marche de Châtelet jusqu'à Gare de l'Est, je vois la nuit tomber, ça s'agite devant les sorties de métro, frénésie urbaine, lumière de la ville, vendredi soir, une plénitude s'empare de moi, et le mot "allégresse" apparaît dans ma tête, c'est un mot qui est de couleur jaune soleil.


"J'ai essayé de t'emmener au musée, au théâtre, je t'ai même proposé sur un coup de folie de partir quelques jours en vacances, si tu m'avais prise au sérieux j'aurais fini par me prendre moi-même au sérieux et par le faire vraiment. J'ai essayé de t'emmener dans des endroits où tu ne vas jamais, et dans des endroits où je vais de plus en plus rarement mais dont j'aurais pris plaisir à les visiter avec toi, à te les montrer comme si je les connaissais très bien - et je les connais bien parce que toi tu les connais très peu. De fait je les connais mieux que toi, mais pas mieux que les autres. Je crois qu'au fond nous n'avons pas fait les choses qui auraient pu nous rapprocher, qui auraient fait qu'on se serait rapprochés malgré nous : les bons gestes, les bonnes sorties.
Après ce film américain, tu te sentais "corrompu", c'était ton mot, et je t'ai senti lointain. Tu es bien la seule personne qui peut se chagriner profondément d'un désaccord concernant un film. Imperturbablement tu t'éloignais de moi, à cause d'un film que je n'aimais pas vraiment (comment aurais-je pu savoir, je ne l'avais pas encore vu). Tu aurais dû te pencher vers moi et me dire que tu voulais t'en aller, quitter la salle, on aurait peut-être passé une heure à s'embrasser. Tu cultivais ce mélange de pudeur et d'humeur fougueuse, tu m'assurais qu'il ne fallait plus s'embrasser pour ensuite te vautrer comme un chien fou sur ma nuque.
Il y avait des moments où, ta fougue, amplifiée par l'alcool, devenait difficile à maîtriser, c'était des moments où tu ne t'appartenais plus, où tu me sautais dessus, où tu prenais à témoin les serveuses et t'amusait à leur faire croire que nous étions en pleine scène de ménage. Je devais m'excuser auprès d'elles, dans un rire bon enfant, car tu es toujours très drôle quand tu t'emportes devant les gens qui travaillent. Ce sont les seuls témoins anonymes de notre relation, je n'oserais pas dire amour. Peut-être repensent-ils parfois à tes éclats au cours de la journée, peut-être pensent-ils à nous et nous trouvent-ils antipathiques. Ce qu'il y avait de beau c'est que tu étais toi, que j'étais moi et que nous marchions longuement l'un à côté de l'autre pour nous persuadés que nous pouvions être ensemble. "

8 février
L'impression que parfois la frustration, le manque, n'est que l'envers de la plénitude. J'ai parfois l'impression de désirer à la cantonade. Je ne saurais dire si c'est moi qui me dilue dans mon environnement ou si c'est lui que je porte en moi.

10 février
Discuter prend beaucoup de temps. Ces dernières journées je n'ai fait que parler, voir des films et marcher. J'ai les pensées ébouriffées, et je ne sais pas dans quelle mesure marcher et parler m'aide à démêler tout ça. Je crois qu'il y a dans la marche un état physique propice à l'état gazeux de la pensée : on ne le clarifie pas, on ne fait qu'amplifier cet état, comme si en marchant, la pensée se mettait à mousser. Et dans la discussion une façon de trancher dans le vif, de quadriller cet état en lui donnant une direction. D'un seul coup, une pensée confuse se solidifie pour de bon dans une tournure bien précise, tournure dont on se resservira par la suite.

J'ai parlé toute la nuit avec H. sur internet, deux nuits d'affilée, j'ai retrouvé la transe des discussions nocturnes que je pouvais avoir plus jeune sur MSN. Je me demande encore ce qu'il me reste de ces heures et de ces jours passés à échanger avec des jeunes gens, parfois avec la webcam. L'image qu'il me reste c'était qu'on cherchait à se réchauffer en se serrant les uns contre les autres. J'avais à cet âge (entre 10 et 16 ans disons) un besoin dévorant d'amour et internet était la promesse sans cesse renouvelée qu'on pouvait, à toute heure de la journée, trouver quelqu'un qui puisse me répondre.

Après deux nuits à discuter je propose à F. un cinéma, tout va très vite, je me trouve entreprenante mais après tout, pourquoi attendre et pourquoi avoir honte . Peur et excitation à l'idée de le voir, j'ai mille fois vécu ça, les trajets de métro avec la peur au ventre, la peur de la rencontre. J'ai rendez-vous en un point précis et plus je me rapproche de ce point, de ce foyer, plus mon corps se dérobe : le coeur palpite, c'est le grand rendez-vous avec l'Autre.

Dimanche, nuit déserte, nous devions voir le Miyazaki, finalement l'heure de la séance passe, on continue à discuter, puis nous allons dans un autre bar. Mon mal de crâne devient de plus en plus insistant, les cafés n'ont pas le droit de délivrer de l'aspirine, déjà plus de métro. Je n'ai jamais été raisonnable, je n'ai jamais couru pour prendre le dernier métro si le moment que je passais méritait de se poursuivre. Je n'aime pas être à la merci de ce genre de détail pratique et ce soir, après cette journée passée à dormir je réserve mon temps à cette personne que je ne connais pas et avec qui je discute. C'est peut-être dans cette envie dévorante de parler, dans cette façon de discuter sans compter que se manifeste le plus clairement notre vulnérabilité. Deux inconnus qui se retrouvent dans une ville noire, vide et froide et se parlent comme on décide de prendre appui sur l'autre pour se reposer.

Quiétude profonde de la nuit, que nous connaissons bien chacun de notre côté et qu'il est réconfortant de mettre en commun. Agréable aussi, de nous parler face à face et non plus derrière nos écrans, mais que ce face à face soit quand même l'exact prolongement de nos conversations passées, teintés de la même solitude.
Les conversations débutent par le milieu, on se confie, on passe à des choses intimes sans que les choses plus banales ait été dites. Découvrir une personne c'est parcourir des surfaces dans tous les sens (des surfaces empilées d'idées, de pensées, de faits biographiques, chronologiques) et faire que les périmètres parcourus finissent enfin par se rejoindre, de haut en bas, de gauche à droite, finissant de composer une surface plane qui serait comme l'exacte image de cette personne.

15 février
 Ce qu'il faut de temps pour rencontrer et connaître quelqu'un, il en faut tellement que parfois cela doit se faire contre le monde, contre un certain quadrillage de la journée. Aussi nous dormons à six heures pour nous lever à midi, là nous traînons au lit environ deux heures puis nous buvons du café au salon, nous décollons enfin vers 17 heures pour aller à la Poste et manger des frites. Sur le chemin nous achetons des clopes, des tickets pour le loto de la Saint-Valentin, puis comme je connais aussi bien son quartier que lui, nous commentons les boutiques devant lesquelles nous passons en nous chamaillant sur l'idée de nous tenir ou non la main, le bras, l'épaule, "je pensais que tu étais contre".

Soirée chez R. où, comme à notre habitude, je me retrouve à parler avec Juliette. Cinq ans après nous sommes toujours ce vieux couple qui ne se mêle pas aux autres, comme les tantes Simpson. Elle avait un joli haut blanc un peu en mohair, le blanc éclairci bien son visage.

16 février
 Depuis quelques semaines mes journées parcourent toutes les couleurs du spectre du bonheur, tantôt joie, tantôt allégresse, tantôt c'est un  bonheur emprunt d'une grande solennité. Le bonheur ne va évidemment pas sans des moments d'angoisse, de communion avec quelque chose de plus fort et de plus haut que moi, c'est ce sentiment de frustration-plénitude décrit plus haut. C'est le moment où le sentiment n'a plus de filet de sécurité et ne connaît alors plus de limite d'intensité.

Sentiment de m'être presque totalement détachée de l'emprise de V., du mal qu'il fait aux femmes, du modèle qu'il pouvait être pour moi. Je me rappelle maintenant avec quelle insistance je comparais son vampirisme à celui de Hantise de Cukor, il se moquait de moi, trouvait ça méchant, maus au fond il 'y avait rien de plus vrai même si la comparaison à un personnage de film donne l'impression de dramatiser un peu.
Il est aussi agréable que déplaisant de se rendre compte qu'on tenait quelqu'un pour un modèle, qu'on se pensait par rapport à lui, qu'en se comparant on dénombrait alors ses lacunes et qu'on était prête à les combler. Ce moment où l'on essaye d'être meilleur en étant comme cette personne permet de progresser, d'apprendre, mais cette influence possède sa propre limite : on ne saurait être différent de nous-même. Je suis donc contente d'être revenue à moi et la première chose que je retiens de cette relation c'est qu'il me faut creuser ma propre voie. Il faut apprendre à ne plus accepter d'être changée par les gens, et apprendre à ne pas vouloir les changer, à les aimer comme ils sont. Je passe beaucoup de temps à chercher chez les gens ce qui n'y est pas, ce que j'aimerais y trouver au lieu de me mettre à les explorer.

"Mais ma tante ne me dit-elle pas que la chose dont j'ai le plus besoin c'est d'apprendre à me pardonner ? Je me compare toujours à un modèle parfait et qui ne peut exister." La Chartreuse de Parme.

11 mai
Ecrire me permet de me rappeler qu'en février ça allait bien, c'est déjà pas mal. Lors de mon entretien avec Desplechin nous avons assez longuement parlé du fait qu'il trouvait la vie ennuyeuse. Drôle parce que j'avais préparé tout un passage sur ce sujet dans l'idée de révéler sa mauvaise foi ou son côté poseur, du coup j'insistais : "vous pensez vraiment que la vie est ennuyeuse ? C'est pas un lieu commun ?". Quelques jours après cet entretien c'est comme si une malédiction s'était abattue sur moi, comme si les mots de Desplechin commençaient progressivement à faire effet sur ma vie. Plus d'un mois après je suis capable de dire que j'ai quasiment fait mienne l'idée de Desplechin ou que du moins je commence à comprendre comment une personne comme lui peut penser une chose pareille, cela ne me paraît plus si aberrant. Il suffit de voir ses films pour se rendre compte qu'ils sont quasiment formulés comme des remèdes contre l'ennui : ce sont des déclarations de guerre adressées à des personnes réelles. La question n'est pas de savoir si ces guerres sont justifiées, elles permettent simplement à D. d'instiller de la violence à même sa vie. Et la violence s'assimile au surgissement de la fiction : la vie est ennuyeuse parce que les rapports y sont émoussés, tandis que le propre de la fiction est d'aimer ou de haïr intensément. Chez D. la haine lui permet de faire surgir la fiction, nous fait directement basculer du côté du mythe : on aime haïr, il suffit de penser à ses films pour s'en rendre compte. Peut-être que jusque-là tout ce que j'ai fait dans ma vie présupposait aussi cet ennui. Aujourd'hui que cette pensée est devenue consciente je la trouve à peine supportable


29 mai
J'ai l'impression qu'il faut que je me repose de tout : je me repose après l'activité, puis je dois ensuite me reposer de m'être trop reposée. Je pourrais me chercher des prétextes à l'infini. Je me sens faible, malade (la crève) et fatiguée. Ce problème a toujours été le mien, j'en parle comme de la paresse ou de mon "besoin de dormir" aux autres mais je sens qu'au fond il faut arrêter de m'auto-flageller et assumer entièrement le fait que vivre me fatigue énormément, jusqu'à vite me déprimer. Une fois que tout le monde aura compris ce trait de mon caractère, que j'annonce trop souvent comme passager, alors on acceptera que je me déplace toujours avec mon oreiller.

C'est bien de pouvoir se dire que toute situation possède son issue minimale : le sommeil.

Le problème de cette fatigue est simple : elle terrasse tout le sens sur son passage, rien n'y résiste, rien n'est plus solide qu'autre chose. Et on doit pourtant évoluer, choisir et encore vivre dans ses conditions, au milieu de ce monde mou. Il suffit de se projeter dans un monde encore chargé de sens et de solidité et se dire : "et si tout allait bien comment faudrait-il agir ? Qu'est-ce que je choisirai ?". Parfois l'imagination est comme le canot de sauvetage de la rationalité.

15 juin

Je me sens idiote et je le sens idiot. Lui est idiot parce qu'il n'arrive pas à me parler, moi je suis idiote parce que je vois bien qu'il aimerait pouvoir me dire que je le suis. Aussi parce que je ne suis pas digne de son amour pour moi et que ça l'énerve, comme si je ne l'aidais pas à porter sa grosse valise pleine d'amour alors que moi-même j'ai les mains vides. L'amour est trop lourd, peut-être que j'aime le susciter, le voir naître et puis me barrer avant que cela devienne trop sérieux. En pensant à lui je sens que son amour pour moi est un "mauvais don", qu'il aimerait me dire "laisse toi aimer, tu ne te rends pas compte". Il faudrait pouvoir désigner celui qui, de nous deux, est aveugle : lui aveuglé par l'amour, moi aveuglée par le fait de ne pas voir son amour.
Les histoires d'amour ne sont pas bien pratiques, c'est la seule chose qu'on ait trouvé pour pallier à notre pragmatisme, à ce surplus de fonctionnalité, à nos rues et nos intérieurs pleins de lignes et d'angles droits - excès, don, gâchis.

La rhétorique du désir, c'est la séduction, on en dit plus que ce qu'on pense, on précise, on affûte ce gros bloc de désir gras pour le faire passer pour ce qu'il n'est pas. On joue avec les mots et uniquement avec eux; l'amour, lui, les fait tomber.

jeudi 23 janvier 2014

Tout ce qu'un étudiant, une étudiante, disons, en sciences humaines, écrit tout le long de son cursus, trouve comme idée qui restera pour lui et pour son prof,  dossier confidentiel, qu'est-ce qu'il en restera ? La vraie question est : pourquoi s'obstiner à penser que, de l'écrit, il faut que quelque chose reste ? Parfois cela s'étend même à la parole : à certaine tournure de phrase d'ami que j'essaye de retenir mais que j'oublie la seconde d'après. Il faudrait pouvoir remplir des petits flacons avec quelques secondes d'intonation, un geste, une expression, et puis ouvrir et "sentir" ses flaçons autant de fois qu'on le souhaite.

Je m'étonnerais toujours de l'ascétisme avec lequel arrive à vivre les hommes, je pense à tous ces objets qui m'encombrent, que j'ai en double, triple, quadruple, tout ce qui ne marche pas, comme si les objets ne pouvaient exister que dans le faisceau d'objets similaires : un rouge à lèvres rouge coquelicot, et puis la teinte d'au dessus et celle d'en dessous, les mascaras vides et les mascaras pleins, les bouts de papiers, les objets sans piles, les parfums qu'on ne met plus et les fards à paupières, il y a toujours un certain palier d'objets tout à fait inutilisables qui est le fond sur lequel se détache les objets utilisés, bref, l'espace est sans cesse parasité, on n'en arrive jamais à bout des objets, ils n'ont jamais eu de places. Tandis qu'un homme se suffira d'un petit peigne pour ces petits cheveux, de sa brosse à dents et de son savon.

étrange moment, lorsqu'il demande d'écarter un vêtement, d'entrebâiller un manteau pour faciliter l'accès au corps, étrange sensation donc de se dédoubler, d'exécuter une tâche qui ne nous concerne pas : il y a lui, notre corps inerte et notre corps actif qui s'occupe donc de libérer l'accès à l'inertie. Toute demande de la part du désir finit de le démasquer : on ne peut pas impunément demander, il faut préférer prendre sans se justifier, pour justifier par là-même le désir : je me sers parce que je sais que je peux me servir.

Ce qui m'émeut dans son visage c'est qu'il donne l'impression qu'il vient tout juste de pleurer.

3 mai

depuis quelques temps quelques migraines, l'impression d'avoir la tête prise dans un étau, sensation d'étouffement crânien, c'est très oppressant, on dirait que c'est un mélange d'impatience, de mécontentement et d'écran d'ordinateur,

Que serait un film sans réalisme affectif ? un film où les affects s'enchaîneraient anarchiquement et sans souci de coïncider avec les situations, mais ce serait encore du réalisme. Il n'y a finalement pas de réalisme affectif, l'affect est toujours réaliste, tout simplement parce qu'il est là, réel, donc à aucun moment soumis au réel, il est sa propre réalité, sa propre mesure, sa propre logique intensive. Ressentir de la nostalgie ou du dégoût à des moments qui ne s'y prêtent pas sera toujours compris : l'affect ne se juge pas depuis un état de faits. Finalement il faudrait peut être travailler à ce décalage.


30 mai


Le visage des hommes est le visage que finit par avoir son désir. Je pense à N., puis à V. et j'essaye d'anéantir le visage de l'un dans l'autre, de faire des deux l'objet d'un seul désir : impossible, chaque visage réclame sa propre intégrité, ne se laisse pas happer par un autre. Il y a deux désirs parce qu'il y a deux visages. Le visage de S. qui est la définition du visage même, c'est-à-dire quelque chose qui vous questionne sur votre définition de la laideur et de la beauté, un mélange des deux qui ne fait jamais somme, totalité : ses yeux de fougère, ses lèvres charnues (comme celles de Belmondo), une face composée de deux profils. Puis le visage de N., plus ciselé, plus renard, tout en bosse et renfoncement, qui est pour le coup une harmonie de la somme - aucune partie possible dans son visage, pas de suture, une pure continuité du menton à la naissance des cheveux. Dans tous les cas, chez chacun des deux tout est une question de relief, c'est ce qui rend leur visage si changeant, selon les photos, selon le point de vue d'où on leur parle. Paquet de lignes et de reliefs, modelés par la lumière, par une coiffure, un sourire qui réorganise tout.


Pas de vrai visage, pas de photo possible du visage : laideur d'une photo glanée sur Facebook, où ce qui ne saurait qu'exister dans le miroitement de la lumière se voit tout d'un coup aplani, aplati. Quelque chose qui bouge tout le temps, et mon désir n'est pas autre chose que ce temps suspendu entre deux mouvements du visage, ce moment où, le temps de changer d'expression, le visage ne s'appartient plus et se jette dans un mouvement.
Barbes, regards, chemises, torses, poignées, chevelures, ongles, parfums. La coquetterie masculine s'organise dans le dénuement de ses moyens, dans la façon dont elle s'arrange de ce qui est déjà là - affaire de propreté plus que de superflu.

La peau des hommes arrivés ou prêt à arriver à la quarantaine à l'effet travaillé d'un vieux cuir, elle est pigmentée, irrégulière, possède ses zones chaudes et froides. Comme un vieux et beau sac à main.

Tomber amoureuse n'est pas très simple, d'un point de vue littéraire on voit bien qu'elle est la différence entre parler de désir et parler d'amour, on peut s'amuser à prendre le dessus sur le désir alors qu'on prend difficilement le dessus sur l'amour et que ce qu'on désire raconter c'est précisément cette emprise, ce grappin au-dessus de nous, un peu grossier, on a l'impression de ne pouvoir composer qu'avec une écriture trop grasse, baveuse. Autant le désir se saisit bien, autant l'amour s'attrape comme un gros plat qui sort du four, avec des gants très épais.

25 décembre

Ne supporte pas d'être si faible devant la beauté, le regret qu'elle inspire, on se sent si vieux devant elle. Mais je ne l'ai pas encore assez fréquenté pour arriver à ce moment où ce que je pense de lui finit par se sédimenter sur sa figure, il n'en est pas encore à porter sur lui le masque que je veux bien lui faire prendre. La beauté se dompte, s'écrase par ce masque ("voilà le visage que je te donne"), ou alors elle épuise et fatigue tellement qu'on finit par la regarder et par lui dire "stop je ne joue plus". On aimerait reprocher à l'autre d'enlever son visage de fête pour en mettre un plus quotidien : c'est bien ce que tout le monde fait.

Je n'en veux jamais aux garçons d'être vantards, j'accueille leur vantardise avec la plus grande bienveillance, avec attendrissement, il y a là quelque chose qui les ramène à l'état de petit garçon. Ils sont compétitifs, ambitieux et ils sont jeunes (parfois même ils sont beaux), les filles que je connais se prennent moins au sérieux. Ils attendent de moi que je les soutienne, que je les admire, que j'emporte en pensées le récit de leurs exploits. C'est ce que je fais, et j'essaye d'oublier la petite défaite, la faiblesse qu'a pu être le fait de me les raconter.

Qu'importe que les événements nous contredisent, j'aime qu'au cinéma la parole soit le produit du héros, et non pas comme un cri, le déchet d'une sorte de magma psycho-sociologique. Par le langage nous arrêtons tout simplement d'être la victime d'autre chose que de nous mêmes, nous appartenons tout entier à nos machinations, à nos propres leurres.

L. dit qu'écrire la nuit c'est toujours susurrer et que critiquer un film est comme un masque : la face extérieure est le film, la face intérieure cherche à se modeler sur le visage du critique.

19 janvier

Réveillée en sursaut par la proposition de M. de venir "bosser" chez lui. Il était 15 heures. Bosser : c'est-à-dire discuter cinéma, frotter nos idées les unes contre les autres, se voir surtout. Je ne sais pas si cela aboutira à quelque chose mais l'ambition est là : deux jeunes de vingt ans qui s'agitent pour rien dans un appartement, agitent les bras et font les cent pas. Ca me fait bizarre : j'ai l'impression d'avoir mon âge. Il m'a accueillie à la porte en me demandant "tu veux un café ?" qu'il avait déjà dans la main et qu'il m'a tendu. J'ai trouvé ça très mignon. Il avait des cernes et de nouvelles chaussures. J'essaye de l'emporter vers des sujets de discussion très prosaïques comme les vêtements mais il semble ne pas être très réceptif, tout de même un peu quand même, plus que d'autres.
[...]
Lu dans la bio de Rohmer : peut-on aimer deux femmes ? Avoir deux vies ? Il ne faut pas entendre ça au sens boulevardier et comique du terme, mais très sérieusement, comme le fait de devoir faire son deuil d'une vie pour pouvoir vivre la sienne, cf. L'amour, l'après midi. Ce passage m'a fait pleurer, c'était comme une brèche métaphysique, j'ai senti les frontières et les limites de mon corps, de mes actions, de mon temps. L'amour ou la passion est ce qui met à l'épreuve ses limites, ce qui nous fait éprouver que peut-être nos contours pourraient être plus amples, se dilater, c'est ce fameux sentiment océanique.

Ce qu'on comprend en lisant cette bio c'est que Rohmer n'avait rien d'un Hitchcock libidineux, il s'en tenait à son amour courtois sans y vouloir autre chose, ce sont plutôt certaines jeunes femmes qui ont pu lui faire des avances et qu'il remettait doucement à leur place : "J'aime ma femme". J'ai encore pleuré. Opacité du personnage, plus on en lit plus on est pénétré du mystère Rohmer, qui était tout simplement un génie, d'une innocence intacte. A côté, on se sent corrompu.

Je vois en lui la possibilité qu'il me fasse souffrir, ce qui me fait dire ça est une chose très simple, cela tient au fait qu'il soit beau. Et qu'il incarne avec sa copine un couple de jeunes gens beaux.

20 janvier


Clôture des mini-mémoires, discussion de près de deux heures au téléphone avec M., poursuite de la lecture de la bio de Rohmer. Journée au lit, en pyjama, très enrhumée, bu mille thés, peut-être en hommage à Rohmer. Journée en famille paisible.


22 janvier

- On redoute quelque chose et l'on se rend compte que l'on devait redouter tout autre chose..
- Redouter quelque chose, puis le faire passer du stade de chose redoutée à chose surmontée, mais comme ça, sans y prendre garde.

Ce qu'il faut de travail pour donner l'impression, au final, de ne pas avoir travaillé.

Je crois qu'il y a une forme de douce joyeuseté un peu immature qui nous parcoure lorsque nous sommes ensemble. Tout ceci ne durera pas. Il faudrait raconter ces nombreuses histoires où deux jeunes gens se passionnent l'un pour l'autre, se fréquentent beaucoup pendant un certain temps voire de longs mois, puis se perdent de vue sans regrets, parfois sans n'avoir rien fait. Ce sont des histoires où chacun est dirigé vers lui-même, se parle à lui-même, s'enthousiasme de lui-même, s'enthousiasme de s'enthousiasmer. J'espère que ce n'est pas que ça, depuis le temps je devrais me lasser.


Nous sommes comme deux petites filles, chacune notre tour nous montrons à l'autre comment notre jupe tournent si joliment dans les airs, l'une s'exclamant à l'autre "oh que tu es belle !". On fume ensemble devant des porches ou des restaurants, à la lueur des enseignes des restaurants japonais. Mais l'arrière-pensée à parfois l'étrangeté tragique du rêve : j'ai vécu la sensation que pouvait me procurer telle chose, tel contact, j'ai vécu cette promesse qui ne sera jamais tenue, je garde le regret de la promesse.

On aimerait garder pour soi, jalousement, la beauté de ce visage, on aimerait qu'elle arrête simplement de s'exhiber, puisqu'elle ne connaît jamais le simple fait d'être là, la beauté racole toujours un peu.

Rien ne m'énerve le plus que les gens qui ne me préviennent pas que mon sac à dos est ouvert. C'est presque un test de citoyenneté.

Parler c'est une certaine façon de faire du bien ou du mal aux gens.

Au bout d'un moment le cinéma pour moi devient les films que mes amis ont vus.

Par petits ajustements, elle cherchait une position pour dormir comme on cherche la bonne fréquence d'une chaîne de radio.

Ligne de dialogues, premier jet : "Ce que j'aime en toi est indissociable de ta qualité de femme, de femme féminine. Il suffirait que tu te coupes les cheveux pour que je sois obligé de me réadapter à toi, t'aimer autrement, t'aimer tout court."


mardi 2 avril 2013

Encore




« L’homme jouit jusqu’à un certain point. Le point où il peut encore désirer. » Lacan

Séance du Cri d’Antonioni, début de séance perturbée par le visage en ¾ de l’homme devant moi, ses cheveux plaqués en arrière, la tige légèrement brillante de sa monture de lunettes, ses pattes bien taillés et le tracé de sa joue, le tout bercé dans la lumière lunaire de l’écran, il semblait subir et s'écraser de tout côté, assailli par mon regard de derrière, happé par la luminosité de l'écran.

Pendant son cours auquel il m'a invitée je me suis par hasard placée près des interrupteurs de la salle, ce qui fait qu’à chaque nouvel extrait de film qu’il diffusait à ses étudiants je me sentais obligée d’éteindre la lumière pour lui. A un moment, sans s’en rendre compte, il dit « c’est toujours le meurtrier qui éteint la lumière, qui fait sa propre mise en scène du crime ».

*

« L’amour l’après midi », il y a dans ce titre un univers entier, un univers qui fait glisser l’illicite, la fait remonter de la nuit à l’après midi, lieu où rien, apparemment ne peut se passer, quand tout le monde est affairé. Soleil mou de l’après-midi où les pas résonnent plus nettement que d’habitude sur les trottoirs, où les métros connaissent leurs heures de faible affluence. Deuxième nuit du monde, les ventres digèrent et les esprits se déchaussent et s’étirent. Comment détester qui que ce soit et comment croire que quelque chose peut encore arriver, que quelque chose est tragique,  l’après-midi l’humanité fait son petit tour de surplace en attendant la nuit.

A son contact  je ressens l'étrange et plaisant sentiment d'être bercée dans une atmosphère livresque, dans un monde où les jeunes filles et les hommes plus vieux ont droit de cité, ont du temps pour eux et leurs intrigues. L'impression donc d'être sa potentielle Lolita, et qu'il est sans le savoir mon petit Lolito. Nous sommes deux monstres cinéfétichistes et voici notre rencontre au sommet, comme deux rivaux qui se rencontrent enfin et dégainent les mêmes armes, c'est-à-dire un certain type de mutisme sexuel et ce regard qui tire les choses à lui  - se souvenir d'un de ses premiers regards posés sur moi, particulièrement perçant et empli de sympathie concupiscente.

*


Revu les Coquillettes avec Juliette, je m’attendais à tout sauf à trouver le film triste et reste étonnée non pas tant de l’accueil favorable du film que du fait que tout le monde y voit une comédie alors que c’est un film qui se vomit et se ravale lui-même sans cesse, un film scatophile au sens où tout est filmé à partir du pôle ingestion-excrétion : la parole, la nourriture, l’alcool, les hommes. L’hystérie féminine : le fait de ne pas avoir de centre auquel se raccrocher chez ces filles, le fait qu’elles non
plus soient toujours sur le mode de la dispersion totale : personne ne se répond, personne ne se parle vraiment, par là même personne ne s’écoute (l’importance des portables dans le film), tout le monde est ainsi prostré, courbé sur le berceau exigeant de sa propre jouissance. Tristesse de n’être plus qu’un trou, spleen post-coït et pré-coït, spleen tout cours, spleen de ne plus jouir par aucun orifice, de ne plus rien combler (envie de sexe = envie de bouffer = envie de parler) , apaiser, assouvir. Leur vie sexuelle apparemment normale est en fait le comble du pathologique : tout n’est envisagé que par le prisme du plus-de-jouir. Ces filles n’ont plus de centre, plus de tabou
plus d’arrière-pensée non plus  : la porte des toilettes ouverte communique ainsi avec le salon comme si ces espaces étaient les mêmes, le privé donne sur le public et inversement, c'est d'ailleurs le rapport que Letourneur semble ici entretenir entre sa vie (les toilettes) et le cinéma (le salon). C’est un perpétuel reflux de l’arrière vers l’avant, du privé vers la lumière (le doigt dans le cul, l’envie de faire caca), comme des toilettes détraquées qui se videraient sur le parquet et dans lequel il serait bon de patauger un peu. Mais pour quoi au juste ? Une forme de catharsis qui ne prend pas, on ne fait pas de catharsis avec de la conscience de soi marrante. Il y a dans le film un faux décalage entre le point de vue et ce qui est raconté, les deux coïncident totalement.

Dans quelle mesure Letourneur se rend compte de ce qu’elle fait ? J’ai l’impression qu’elle ne prend pas toute la mesure de son auto-dérision sinon elle aurait clairement annoncé que le film est un mélodrame, un film aussi sur la haine de soi. Les Coquillettes montre le décollement à présent achevé de la jouissance par rapport au désir, une préférence pour le rapport à soi et à ses trous plutôt que pour un corps venu d’ailleurs (comme le titre du film : the thing from another world). Comment pulvériser l'altérité ? En le recouvrant de bave, en lui pissant dessus pour l'intégrer à son territoire, c'est tout ce qu'elle essaye de faire par son travail sur la parole : l'expérience hachée menu, travaillée au corps par chaque fille. Et le film est en cela beaucoup plus intéressant qu’il n’y paraît, une sorte d'injonction pathétique, un "encore" dépressif.

*

C'est toujours dans les parenthèses que se disent les meilleures choses.

*

Toujours stupéfaite de ce qu'on supporte au cinéma et qu'on ne saurait pas supporter dans la vie. Je pense à ce garçon venu m'aborder sur la coursive de la BPI, très gentil, plutôt mignon, pas inquiétant, mais parce qu'il est venu m'aborder un voile de suspicion est jeté sur lui, quelque chose comme : je suis trop bien pour qu'il me parle, pour qui se prend-il ?, ou alors plutôt le contraire : parce qu'il me parle à moi il ne doit pas être très intéressant. L'autre devient complètement assimilé à soi-même, il est ce qu'il désire, et de fait, on en a fait le tour.

Il y a des choses à dire sur notre incapacité à supporter l'image de ce qui coïncide, à le supporter très longtemps disons. Nous sommes programmés pour le décalage, nous jouissons de tout ce qui dissone, de la disharmonie, du retard, de l'écart et de la rupture - ce sont mille écorchures qui nous séparent des autres, mille plaies béantes et désirées, un désaccord tacite.

Il y a une autre idée qui me travaille et qui rejoint assez celle-ci : celle que les choses, les événements et les visages, les paroles et tout ce qui est important n'a au fond pas de milieu, sur aucun endroit nous pouvons effectuer une coupe qui résumerait le mouvement de ces événements - tout n'est que chutes de tissus et brouillons de roman. Un peu comme lorsqu'on recevait les enveloppes de développement photo, il y en avait toujours quelques unes de ratées autour de la meilleure photo, peut-être que cette meilleure photo n'a jamais existé et que toutes les choses s'avortent avant même de culminer et se soudent entre elles à partir de cet avortement. Collées à partir de leur interruption, comme des bouts de phrases sans début ni fin.

A aucun moment nous nous approchons du coeur résumable des choses, mais elles glissent sur nous, atones et liquides, sans cadre, un peu comme cette scène de Blanche-Neige où Simplet essaye d'attraper le savon : il est bien là, bien consistant mais il ne cesse de glisser de ses mains jusqu'à ce qu'il l'avale et rote des bulles comme un imbécile.
En ce sens le cinéma nous apporte beaucoup, nourrit un désir de voir ce qu'on vit sans voir (le baiser par exemple), compense notre absence de coeur résumable par un fétichisme systématique : le bar tabac aura son plan qui le résumera tout entier, tout finira par être résumé, l'image a ce pouvoir là, offrir au regard la synthèse impossible dans la réalité, parce que les choses se meuvent imparfaitement ou parce que nous ne regardons pas. Il suffit de se rappeler que regarder un baiser (bien fait) est souvent plus agréable qu'embrasser, le baiser a quelque chose d'aveugle, il a trop le nez dans le guidon pour être intéressant, la distance fétichiste, la pulsion scopique manquent.
Il faudrait que la bouche puisse aussi embrasser son gros plan.

*

J'en veux parfois à la beauté d'être facile - c'est peut-être à partir de ce point que le "comment" d'une oeuvre intéresse davantage.

*
Ce garçon qui vient me draguer, j'ai du mal à le supporter en face de moi mais dès lors que je me décide à nous voir dans un plan général avec les allers et venues des autres étudiants sur la coursive la scène me paraît vivable et séduisante, nous ne sommes pas jetées au milieu du hasard mais entourées d'innombrables séquences qui nous protègent de la béance du réel qui n'a prévu aucune scène et nous laisse improviser. Le cinéma comme "spectacle dont est privée la liberté" (Jean-Louis Schefer), spectacle sans liberté et par là même rassurant et infiniment plus joyeux.
A la destinée virile d'un film, à sa crinière blonde répond quelque chose d'infiniment plus touchant dans le réel, une laideur et une faiblesse, le réel est en fait profondément démuni des moyens de sa beauté, il n'a "rien pour lui" et c'est peut-être par cette impossibilité à travailler à sa beauté qu'il touche, par une forme de spontanéité pragmatique, de lourdeur de toutes choses. Rien ne peut être déplacé, agencé, harmonisé, il semblerait qu'il faille passer par toutes sortes de procédure pour changer la moindre chose, ajouter le moindre détail qui ferait la différence (remettre une mèche derrière l'oreille d'une fille, quelque chose d'aussi léger que ça). Je suis frappée et fascinée par le fait qu'on vive le plus souvent dans le béton de la disgrâce, quelque chose qui ressemblerait à cette lumière d'hiver blafarde qui nous dit bien que personne n'a de regard pour nous : la lumière dans les films c'est ce qui atteste d'un regard qui harmonise chaque scène et la rattache aux autres, lui donne un sens - c'est l'injection d'un sens, d'une bienveillance. Dans la réalité il a trop de lumière comme par défaut de lumière (une lumière pensée, choisie pour nous éclairer). Mais c'est de ce ciel vide que se dégage la gravité existentielle, le coeur morbide et beau de toutes choses - la nausée, c'est bien cette absence de chef-opérateur.

Hésitante, je me suis finalement laissée approcher par ce garçon, je me disais que quelque part ce serait indigne et incohérent par rapport à mes belles idées sur le cinéma (supporter une pure rencontre dans un film mais pas dans sa propre vie), et il y a trop de tristesse à se révéler incohérent. Je persiste aussi à vouloir croire qu'il y a un ange derrière tout hasard et toute rencontre, que les choses et les êtres se déposent avec indifférence devant nous et nous choisissent aussi. Sans le connaître du tout et en l'ayant eu assez longuement au téléphone (où nous nous sommes racontés des détails très prosaïques de nos vies avec un très grand naturel presque déchirant tant il semble renvoyer à un cri du corps, à sa propre force d'attraction ou de détresse qui se cherche des complices dans le monde) j'ai seulement l'impression de le voir comme la promesse de quelque chose qu'on ne m'a jamais promis, l'inattendu pur, non comparable à une attente, à une idée préconçue.

Je ressens aussi mon manque cruelle d'innocence, comme si à chaque fois il s'agissait de sonder les gens pour mesurer l'ampleur de la jouissance qu'on pourra concrètement leur arracher, "qu'est-ce que je lui veux ?". J'aimerais, avec ce petit inconnu, essayer à son insu de me réparer un peu, de prendre la mesure de ma monstruosité. Il est pour le moment comme une forme indéterminée et mouvante qui se déplace dans l'air, ne se décidant pas à choisir sa forme définitive, ce mouvement c'est mes yeux scrutateurs qui le lui donne : à chaque nouvelle information elle se détermine de plus en plus, et ce qui est fou c'est que parfois même si les choses et les personnes nous échappent complètement nous leur avons quand même préparé leur petit casier. Il a vingt-six ans et j'avoue avoir été pénétré d'un vertige en pensant qu'il vivait au-delà de ses quelques manifestations sur mon portable, qu'il déjeunait et vivait sa vie, se débrouillait seul et se débattait comme nous avec la ville et ses humeurs, que son corps était fragile mais qu'il était plus fort que moi. S
eul dans son studio parisien pensant à moi comme à une fille à qui on donne rendez-vous, j'étais enfermée dans ma salle de bains comme une adolescente, pensant à lui comme à un garçon qui me donne rendez-vous et comme à un excellent sujet pour écrire, je lui raconte ce que je fais de mes journées, ayant presque la nausée à l'idée de me raconter, m'agaçant moi-même, pendant que lui ignorait à quel point je pouvais être agaçante, à quel point tout ne brille qu'en qualité de nouveauté - comment a-t-il pu me trouver si neuve alors que je suis si vieille à moi-même.
Devant moi il y a les miroirs de la salle de bain où je me regarde en train de parler au téléphone, quelle que soit l'expression ou la grimace je vois ce même visage tenter de s'échapper à lui-même, ces paroles dégainées sur un ton de de neutralité descriptive "je fais ci et je fais ça, j'aimerais bien faire ça", avec l'idée qu'un jour il comprendra mieux qui je suis et les présupposés à ce que je suis. Quand j'ai osé lui demander pourquoi il m'avait abordé à la BPI (je voulais surtout savoir s'il faisait souvent ça), le coquin a répondu "je te le dirai jeudi".


*photo : Faces_John Cassavetes

mardi 29 janvier 2013

Journal - 19 au 29 janvier




19 janvier 2013, Genève

Fatigue et ennui, cela faisait longtemps que je ne m'étais pas dit "là je m'ennuie, là je veux être autre part", entourée de gens intéressants, les possibilités sont là et pourtant ça ne peut pas parler, comme si toutes les discussions potentielles étaient éparpillées devant moi et qu'aucune ne méritait que je m'y engage, c'est peut-être la faute de mes collègues, pas très engageant dans la conversation, qui ne la pousse pas assez loin pour dépasser ce moment purement rhétorique où l'on parle de soi pour mieux parler d'autre chose. Pas non plus envie de visiter la ville, j'ai compris que le tourisme n'a pas de sens, "visiter "est trop abstrait, il faudrait pouvoir partir à la recherche de quelque chose, partir à la recherche de la ville pour que cela devienne intéressant. Mais Genève souffre de trop de régularité, à la façon d'un village Disneyland, Main Street USA, l'architecture donne l'impression de bégayer et en même temps cette absence de pittoresque a quelque chose de très sympathique, les autres disent qu'il n'y a que des banques. Je suis seule dans une chambre d'hôtel, tout a l'air d'être possible et pourtant je reste là, fatiguée, avec la télé en sourdine, c'est ce problème d'avoir en face de soi trop de choix possible, ce n'est pas assez déterminé pour que cela devienne intéressant. Je ne sais pas quoi penser de mes collègues, R. est adorable mais finit par m'irriter à force de bienveillance envers les films, j'ai envie de le secouer, sa défense de certains films (de Coppola à Honoré) consiste à par exemple dire que dans leur genre c'est bien, qu'il y a toujours quelque chose à sauver, à garder, on picore. Son erreur et de fragmenter son tableau d'appréciation, d'avoir plusieurs critères alors que la seule question qui vaille est : est-ce que ce film est bon ? Et de considérer qu'il n'y a pas de temps à perdre avec un film moyen, un film qui est comme une "petite friandise" qui se laisse regarder, toujours juger le cinéma depuis l'urgence, depuis une expectative nerveuse, impatiente, "bon alors, où sont les films ?" et non pas "ceci mérite d'exister". Voilà ce qui m'énerve, et m'exaspère même, cela fait que toutes nos discussions en arrivent à un point où nous ne parlons pas de la même chose, c'est l'impasse du chacun ses goûts, R. n'a pas ce devenir tyran qui consiste à juger les films en fonction des catégories du bien et du mal, du vrai et du faux. Je ne pense pas être excessive en disant ça, G. par exemple est aussi comme ça, il voit le mal ou le bien dans les films, les juge comme des actes moraux qui engagent un individu, le réalisateur en l'occurrence, le critique aussi. Il faut être un animal blessé pour faire de la critique, et cela s'étend même à tout, il y a ce qui diminue ma puissance, il y a ce qui m'écorche, il y  ce qui me guérit, panse mes plaies, il n'y a pas d'objets gentils, tout est redoutable.

Vu deux films depuis mon arrivée, je commence à comprendre à quoi ressemble un film typique des festivals : un film identifiable depuis son synopsis et qui se situe au niveau d'une zone neutre, insipide, film qui fait la jonction entre un film atroce et une "bonne surprise", film parfait pour une sieste. Il ne me faut même pas voir des films pour être saoulée, le seul fait de savoir que je vais en voir beaucoup me fatigue d'avance, devant le premier film je suis comme devant le dernier de la série, déjà saturée de tous les films à venir, de la bienveillance que je leur accorde à tous, bienveillance tournée non pas tant vers les films que vers soi-même : allez, ça va être bien, tu n'es pas là pour rien. Jusqu'au moment où je me permets de faire la sieste.

Quant à E., notre intrigue sexuelle a plusieurs fois été compromise, il tangue de l'indifférence au plus vif intérêt, mais ce vif intérêt à tout d'intéressé, il ne dure qu'un moment en tant qu'il fait partie d'une stratégie et ne définit pas la totalité de notre relation comme cela devrait l'être. Stratégique donc, mais non pas à mon égard mais à l'égard d'une fille en tant que partie d'un tout, de toutes les filles, j'ai l'impression d'être pour un moment la Fille, celle qu'on drague, celle avec qui on couche, mais jamais moi-même. Il faudrait prendre ce genre de critères au sérieux : l'image que nous renvoie l'autre n'est pas de l'ordre du délire, elle vient bien de quelque part, elle vient entièrement de cet autre, il la fabrique pour nous et nous la présente comme pure construction de notre esprit. E. me regarde et me parle, et par là même me façonne, et par là même je me façonne par lui en tant que jeune fille qui pose des questions. La question est de savoir si l'attention (la tension) sexuelle qui caractérise nos rapports doit être menée jusque dans ses conséquences. Il me plaît et me dégoûte en même temps, il est fin et grotesque, parfois de plus, parfois de trop, son visage est calé entre la grâce et la disgrâce, pommette et front gonflés, joliment bombés ou proéminents ? Le regard vif et les yeux bridés, une façon de me regarder qu'il a eu ce matin quand j'ai ouvert la porte : les pupilles sont très mobiles comme s'il mettait un certain temps avant de faire sa mise au point, un regard d'emblée érotique, d'emblée "je te veux", il écarquille un peu les yeux (c'est beau de voir un regard bridé qui essaye de s'écarquiller, de se faire tout rond).





20 janvier 2013
Très fatiguée, je prends quand même le temps d'écrire pour ne pas finir cette journée tout à fait frustrée (l'écriture console de tout, console même quand il n'y a pas besoin de l'être). Encore un peu d'ennui aujourd'hui, mais nos dîners et nos déjeuners sont animés, donne l'impression d'embrayer sur des promesses de films, de journées et de soirées. Les films sont toujours aussi nuls, cela prend de plus en plus la tournure d'une punition : pas envie d'y aller, pas envie de regarder, et puis la sieste au bout de 20 minutes, je tombe dans un sommeil profond et chargé de rêves très malléables, très manipulables puisque mes oreilles appartiennent encore au film cela fait que je suis dans un état de semi-conscience, que mes rêves ont aussi une dimension de pensée volontaire, fantasme conscient et fantaisie inconsciente se mélangent, cela donne des rêves-caprices, commandés de toutes parts, où j'ai vu ce que je voulais voir, et c'est très agréable. 

L'impression quand même d'être un peu tête à claques pour tout le monde en tant que juré : les parisiens qui débarquent, se font inviter partout et arrivent en retard aux films. Je m'excuse à chaque pas, à chaque entrée dans les salles de projection, on mobilise des gens juste pour nous projeter des films, les cafés et les plats très chers sont gratuits.

Toujours rien du côté d'E., j'ai du mal à comprendre qu'il soit passé de l'empressement des premiers temps à cette indifférence sexuelle, par là même et en dehors de toutes considérations de mon désir pour lui je trouve ça incroyablement frustrant et j'y pense beaucoup. Là encore je me dis qu'il faudrait, comme souvent, faire la chose pour mieux en finir : consommer le vague rapport chaperon rouge - loup et puis passer à autre chose. Mais c'est le deuxième moment de la dialectique, le moment où la jeune fille aussi prude qu'allumeuse atteint les limites de son art avec l'orgueil du séducteur qui ne veut pas non plus lutter trop longtemps et feint l'indifférence, mais E. la feint-il réellement ? Je suis là, à trois marches d'escalier de sa chambre, notre pensée a depuis longtemps percer les murs et les portes qui nous séparent, les parents sont loin, la vie quotidienne aussi, il y a là tout ce qu'il faut pour une grande intrigue lubitschienne (qui a d'ailleurs déjà commencé - je toque à ta porte, tu toques à la mienne) mais rien.

Et en même temps au bout de la jouissance il y a la préoccupation de la deuxième. Y. avait tort lorsqu'il me disait qu'il suffisait aux filles de s'imaginer coucher avec un mec pour avoir l'impression que ça a lieu. On peut penser la chose dans ses moindres détails, elle n'est qu'un scénario savamment écrit que l'on rêve de réaliser tout bientôt, le plus vite possible. A plus de précision du scénario correspond la puissance de ce désir. Je ne sais pas dans quelle mesure la chose est consommée même en pensée, il y a de ça mais ça ne résout pas tout.

Longuement pensé à une question qui ne va pas de soi : pourquoi le sexe c'est sale, pourquoi la sexualité peut choquer, pourquoi c'est si intéressant ? Je veux dire : la véritable raison, la raison première qui fait que nous nous agitons tous, que nous jouissons à la découverte de l'intrigue amoureuse entre X et Y. Un jour je trouverai la réponse, qui sera sûrement de type anthropologique. Un jour j'arrêterai de penser à tout ça : à plaire, à trouver quelqu'un avec qui avoir une relation sexuelle. Ce sont des buts qui sont sans fin, ouverts sur l'infini de leur réitération perpétuelle - seule une vie sexuelle chaotique peut apaiser la grandeur de nos besoins.
Je suis exténuée par ces problèmes, désespérée par eux, d'un désespoir mat, je n'y vois pas l'issue, parfois j'entrevois l'idée que tout n'est jamais tenu que par ça : parler, vouloir, c'est redistribuer sans cesse la libido, j'y ai toujours cru, j'ai toujours défendu cette idée, mais il y a des jours où écouter couler sa libido le long de tout ses actes est très fatigant.
Fatiguée, irritée, pas contente par ce qui m'arrive et par ce qui arrive bientôt, énervée par tout. Dormir comme s'il s'agissait de prier pour oublier.

Entendu lors d'un film par ailleurs médiocre :

Quelqu'un qui disparaît, tu dois partir à sa recherche pour le retrouver
Quelqu'un qui part ne peut que revenir par lui-même.



21 janvier 2013


Grande journée, pleine de tristesse et de déboires, pas le temps de digérer tout ce qui m'arrive que déjà il m'arrivait autre chose. C'est un peu l'épuisement, E. semble avoir du mal à supporter encore le groupe, à pouvoir encore nous parler, il a une façon de couper court à toute conversation, par la blague, par un ton explicatif qui me fait passer pour une débile. Il est par là même devenu insupportable et laid.

A aucun moment je ne me suis dit que j'allais devoir un jour être celle qui demande aux hommes des explications sur des phrases comme "Kathryn Bigelow et Chantal Akerman ce sont des mecs", échange entre un critique éclairé et un réalisateur qui décolle donc. Tout pousse sur un petit tas de fumier, d'idées préconçues, de machisme ordinaire, de narcissisme méprisant qu'on finit par se demander où est la vie et à quoi sert de faire des films bourrés de belles choses si c'est pour ne pas s'accorder le même niveau d'exigence dès qu'il s'agit de boire un verre à côté d'une inconnue ? L'art n'est pas l'excuse de la vie, être réalisateur exige de soi une certaine tenue, une certaine classe morale. Y. m'explique que ce réalisateur est blasé, las, qu'il va de soi qu'on ne peut plus rien lui demander, surtout pas une discussion, que lui ne fait jamais ça et qu'il faut "être détaché et attendre des êtres humains", la phrase m'a frappée. Y. a raison, moi j'ai pensé à un moment que nous étions dans un de ses recoins du monde, bien au chaud, à manger et à boire, oisifs, et qu'on pouvait éventuellement commencer à parler avec ce réalisateur (qui a par ailleurs un visage bouleversant, d'une beauté inouie, déchirante, tellement déchirante que ça me fait mal de penser que c'est un petit con de macho, que je n'aime pas vraiment son dernier film et que je risque de ne plus jamais le voir - déjà à Belfort j'étais liquéfiée par un autre réalisateur portugais, un ami à lui d'ailleurs), parler des choses qui comptent, grapiller de l'énergie sur le dos du monde, fatigué et poussiéreux. Mais non, même là il faut boire son verre et s'embêter, tout est mort, le cinéma est mauvais, est lorsqu'il est bien il fait l'effet d'une dissimulation, d'une excuse que se trouve la vie : les goujats sont cultivés.

Depuis que je n'intéresse plus E. c'est simple : il a perdu tout intérêt à la conversation, à la moindre jugeotte intellectuelle avec moi, car on ne s'épuise que par intérêt sexuelle, sinon on reste entre hommes.

Se souvenir tout de même : de la culture alternative genevoise, du dernier verre avec I. et Y. au bord du lac, tranquillement, du premier verre dans le bar gay, quand c'était encore bien, quand tout était encore possible. De la pizza super bonne. Du mystère Y. très langoureux avec moi. Du visage de M., le plus beau et sans doute le plus cruel.




22 janvier 2013, Courbevoie après le retour

E. est une mauvaise personne : malpolie, grotesque, snob, il n'a de l'intellectuel que la volonté de distinction, un seudo pathos de la distance, tout le contraire de ce que doit être un véritable "intellectuel" quelqu'un qui ne se pense jamais comme tel, qui pense tout sauf son statut. Tout le contraire d'E. Et parce qu'il est un homme, parce que c'est un bourgeois et un macho qui sait parler avec une certaine autorité, pour toutes ses raisons sa parole écrasera toujours la mienne. Il m'a gâché mon voyage.

Je crois aussi que dans le monde des adultes on ne s'étonne plus de rien : ni du sale comportement d'une personne, ni de se faire inviter en festival. Tout passe, tout glisse, tout a la même peau. Cela peut avoir ses avantages : on résiste à tout, on ne sursaute pas à la moindre petite contrariété, mais quand même, je préfère sacrifier ce confort à mon hypersensibilité de jeune fille qui découvre un peu les règles et se brûle encore et encore à leur rencontre. Ce monde adulte est un peu bizarre, un peu ennuyeux, il prend des chemins cahoteux pour des pentes lisses, on y perd quelque chose, une certaine acuité mise au service de l'existence, et on devient amoral sans s'en rendre compte, cynique en détestant pourtant le cynisme.


I. est devenue une amie, elle me touche par mille côtés, mille côtés que je n'envisageais pas avant de la rencontrer, lorsqu'on me parlait d'elle. Lorsque j'évoquais le décalage infini entre la réputation et la réalité je m'adressais à elle. Elle a quelque chose de la jeune première qui fait son entrée dans le monde, une façon non inquiète et non narcissique d'aborder les situations, elle prend tout. Egalement une certaine droiture morale : une sorte de volonté de précision lorsque l'on parle des gens, une façon de ne pas vouloir que l'insulte déborde trop de ce qu'on voulait initialement dire, droiture bien dissimulée, du moins très subtile. La grande surprise de ce voyage à Genève aura été une femme.





25 janvier 2013, Courbevoie
Clôture du festival japonais. Les jurés ont encore été traités comme des moins que rien par les organisateurs : aucune considération, puis nous avons été les derniers à attendre la navette pour aller jusqu'à la cérémonie de clôture du festival - d'un ringard fini. Grande réception à l'ambassade du Japon, tout le monde est sur son 31, nous sommes tous plus ou moins en jeans (je porte un pantalon en laine un peu évasé). Personne n'a vu les films sauf nous, nous trinquons à l'amitié franco-japonaise et tout ceci est tout à fait grotesque, mais le buffet est incroyable. J'ai l'impression d'être enterrée vivante et d'avoir vingt ans de plus et que je vais passer ma vie dans des jury de festivals. Il va falloir tout changer, secouer la boule pour changer les combinaisons, j'y touche à peine que ça commence déjà à m'ennuyer et que dans ce rôle je continue de me haïr. Il n'y a aucune fierté à retirer de tout ça, sinon peut-être d'y avoir goûter précocement et de ne pas vouloir y goûter encore. J'aimerais avoir la force d'esprit de certaines personnes, celles qui décident de quitter une soirée ou d'arrêter une routine sous prétexte que trop c'est trop. Je dois noter ça pour plus tard, pour ne pas tout à fait sombrer : il faut quitter, s'éloigner ou interrompre tout ce qui mérite de l'être, et tout cela aux moindres signes avant-coureurs de lassitude.
J'ai accompagné ma nouvelle copine I. au concert de J., on a bu des coups en papotant appuyées contre le bar, cela faisait longtemps que je n'étais pas allée dans un petit bar salle de concert, c'était assez agressif, parce que je me pose une question à laquelle ce genre de lieu ne peut pas répondre, je cherche des fins, des buts à tout ça, comme une petite vieille je ne comprends pas la nécessité de crier par dessus la musique pour pouvoir se faire entendre, et puis ce jeu de regard totalement impudique et qui n'aboutit à rien, ces imbéciles barbus et trop lookés, je m'imagine tous les vendredis soirs rentrer sagement chez moi et me préparer mon cordon-bleu pendant qu'une partie du monde est au bar, et je me dis à moi-même "c'est donc ça qu'on doit faire, en fait". J'ai encore mon pantalon en laine et j'ai l'impression d'avoir trente ans de plus.

Le concert était un peu nul, la chanteuse minaudait, j'aurais voulu la claquer, elle ressemblait à une Miss Météo Canal +, sorti tout droit d'une pub ou d'un roman de Beigbeder. Elle pensait que c'était plutôt d'un clip de Visage ou d'une chanson de Joy Division. Zéro mystère, zéro intérêt, juste une de ces filles qui ressemble à un chat et qui se regarde chanter, avec cette peau parfaite, uniforme de bout en bout, cette "peau d'allumeuse" comme faisait dire Chabrol à un personnage des Cousins - encore et toujours se fier à la morale de la peau, c'est tout bonnement infaillible. I. m'a dit "c'est le genre de filles qui dira plus tard qu'elle a été chanteuse", je ne peux pas dire mieux. Nous nous sommes quittées joyeusement, comme deux copines improbables et un peu vieux jeu qui passent du bon temps ensemble.





29 janvier 2013, Courbevoie

Détresse assez totale, l'impression de ne rien faire depuis...depuis des mois voire des années. Toujours le regard tourné vers ce que je ne fais pas plutôt que vers tout ce que je fais. Mais comme je le disais à R. Dieu exige davantage de moi, je ne peux pas me juger à l'aune de ceux qui ne foutent rien de leur journée, ce serait de la consolation à bas coût. Je suis molle, fainéante, distraite, superficielle (je prends trop de temps pour me préparer et sortir de chez moi, tout ça pour aller au travail). Je crois que les femmes sont condamnées d'emblée par cette perte de temps dans l'artificialité, pendant ce temps les hommes se négligent et écrivent des livres. Quand je parcoure les sites de mode et que je glisse le long des pages qui contiennent des milliers de paires de chaussures et des milliers de chemisiers je ne peux pas me dire autre chose que "quel gâchis", d'argent, de temps, mais aussi "quel bonheur", le bonheur de la métamorphose infinie, ces mille femmes que l'on peut être, pour nous-mêmes et pour les autres - je repense à la paire de boucles d'oreilles de I. lors de la délibération du festival japonais, c'était deux  flocons dorés, détail visible par tous et qui faisait la différence : c'était mieux que ces flocons soient là plutôt qu'ils n'y soient pas. C'est peut-être ça la coquetterie, un superflu nécessaire, un superflu préférable.
 G. trouvait que j'avais raison lorsque je disais quelque chose comme "une femme doit être parfumée alors qu'un homme doit juste être propre, et ce sera déjà pas mal".

Je n'arrive pas à me réveiller, ni à voir des films, ni à travailler. Hier j'ai bien vu I heart Huckabees, le film est totalement bancal, c'est un film de scénariste américain, truffé de bonnes idées lourdes, dont une très bonne : le détective existentiel. Il vous espionne durant votre quotidien pour voir ce qui ne va pas. Qu'est-ce qui n'irait pas chez moi ? Une façon de renoncer dès le réveil, de me rendormir dès que mon réveil sonne. Puis de traîner au lit. Puis de mettre des plombes à sortir de chez moi, et puis une fois au travail je boude. Mon corps boude, tout mon corps est bouderie. Semaine après semaine je me dis que ça va changer mais ça ne change pas. Comme le bonheur, les tourments impliquent l'idée d'éternité.


Dernier jour de travail pour R., après 5 mois ensemble, passés à ranger des livres, puis trois semaines à s'embrasser et perdre un temps fou dans les cafés et les restaurants, tous les jours c'était la fête, tous les soirs la ville nous appartenait et on ne comptait plus : ni les heures, ni l'argent. Je ne l'aime plus mais j'ai l'impression de le connaître intimement, par tout ce que je sais et par tout ce que je devine à partir de ce que je sais. Je ne l'aime plus mais j'ai pris le pli d'une certaine intimité, d'un certain rapport à son visage fait de yeux doux etc. Il me semble les avoir retrouvés parfois, dernièrement, j'étais persuadée qu'il était totalement troublé, prêt à me refaire sa déclaration, et ce n'était pas une persuasion mâtinée de fol espoir, c'était vraiment là. Maintenant il est parti 10 jours à Bordeaux et j'ai le temps de penser à autre chose, de toute façon ça ne me travaillait que pendant qu'il était là, un trajet de métro suffisait à me faire changer les idées. C'était en tout cas une belle histoire, c'est ce que nous avons compris tous les deux, ça tenait à la fois à nous et aux circonstances, c'était une de ces rencontres qui a besoin de temps et qui en trouve assez pour pousser et pousser encore, jusqu'à la belle amitié. Parfois dans ses textes je retrouve des traces de choses que je lui racontais, de mes marottes intellectuelles et qui sont devenues les siennes. On peut dire qu'il m'a influencer par certains côtés et c'est indescriptible, cela tient à une tonalité, à tout ce qu'il ne maîtrisait pas en lui, à commencer par ses mimiques.
Tout à l'heure d'ailleurs en acquiesçant d'une façon tout à fait originale je me disais que c'était inépuisable, que tout tenait à ça, aux mimiques comme manifestation de l'âme qui remue. Et l'âme qui remue c'est ce qu'on appelle la personnalité, ce qui est unique, ce qui est de l'ordre de l'aura et qu'on ne peut déceler qu'après avoir longuement fréquenté une personne. Nous avons fait un total transfert de mimiques, et ça passait dans les airs, imperceptiblement, sans s'en rendre compte.
Voilà donc la fin d'un épisode, une petite mort dans la vie, l'épisode avec R., comment nous avons gagné de l'argent ensemble, comment nous sommes sortis un peu ensemble et comment tout ça s'est fini à équidistance de nos deux sorties de métro. On se souviendra toutefois de sa déclaration (comme s'il s'agissait de garder une scène d'un film :) au café, tandis que nous parlions de la sexualité de notre génération, un silence a suffi pour qu'il me dise "tu sais que tu me plais ?" c'était presque un reproche, un "t'es sourde ou boucher ?". Et comment il a réussi à me convaincre en quelques minutes que sortir avec lui était la meilleure chose à faire, que ce n'était pas un engagement mais "un coup de dès". Si jeune et si adulte, si sûr de ce qu'il veut - puis si sûr de ce qu'il ne veut plus. "C'est comme un coup de dès", il se lève, assise je tiens du bout des doigts mon verre, il s'approche et m'embrasse, toujours debout. J'ai les joues rouges, une sorte de fièvre langoureuse qui monte et qui monte, j'éclos de l'intérieur, une jolie fleur exotique s'épanouit en moi et les pétales effleurent chaque extrémité intérieure de mon corps, parce que je me sens désirée.


images : The Moon is Blue - Otto Preminger