Au Louvre il y a un moyen de repérer les visiteurs français, ils tiennent les plans à bordure bleu -une guide s'est jetée sur moi en m'abordant en français grâce à ça- ils sont souvent seuls et surtout : ils sont les seuls à lire les légendes sous les tableaux qui ne sont qu'en français.
C'est le moment de petite rencontre silencieuse, ou par un hasard on se retrouve poliment devant le même tableau, à lire la même légende qui suppose un rapprochement, sans savoir tout à coup comment se comporter, quoi regarder, combien de temps rester devant le tableau, comment ne pas donner à l'autre le sentiment qu'on le suit mais qu'en toute logique on va d'un tableau à l'autre...comme lui. Les yeux ne peuvent pas vraiment adopter d'attitude et s'embrouillent à exprimer une forme de neutralité, on ne peut pas faire le concentré ni l'indifférent, et le juste milieu est impossible, on se sent épié. Lorsque nous ne sommes pas observé du coin de l'oeil nous savons toutes ces choses. Le plus souvent cela se finit quand notre ami silencieux feint de ne pas jouer le même jeu que nous, et nous quitte pour une autre salle, sans regrets, nous rappelant ainsi à notre devoir de sérieux.
On devrait pouvoir tracer le cheminement des visiteurs dans un musée, entre les très lents, les trop rapides, les toujours-assis, ceux qui de tous les tableaux préfèrent toujours la fenêtre, ceux qui balaient du regard, ceux qui scrutent un peu trop en détails. Tracer le cheminement mais faire aussi une typologie des regards.
Souriant devant une oeuvre qui parlait d'un père condamné à mourir de faim et dont la fille qui venait lui rendre visite lui donnait le sein, tableau magnifique, un homme s'est presque précipité sur la légende pour voir qu'est-ce qui pouvait provoquer ce type de connivence avec un tableau. Essayer une fois, de pleurer, de sourire, de réagir devant une oeuvre, elle deviendra immédiatement la vôtre et on vous jalousera ce lien. A l'inverse prendre en photo c'est toujours et encore plus éloigner l'oeuvre de soi-même.
Aller au musée est toujours quelque chose de physique et de corporel :cela met en jeu tout le corps et finit par le fatiguer, j'ai beau me dire "n'y va pas en talons", même en espadrilles je me trouve toujours épuisée par le seul fait de soutenir si longtemps mon propre poids. Au musée tout est illuminé, tout se voit, tout est regard, notre champ d'action est à la fois très large et restreint par la seule présence des autres, une présence qui juge toujours, qui modèle l'espace : il faut donc beaucoup d'espace pour dissoudre les tensions sinon cela deviendrait vite étouffant d'implicite, "ici c'est à moi", "elle me colle trop", "il me gêne sans le savoir", etc.
On ne peut rien saisir, empoigner, on peut se raccrocher à un guide quelconque mais on est la plupart du temps démuni, il faut sans cesse exprimer de savantes attitudes lorsqu'on marche, lorsqu'on s'arrête, c'est un monde très subtil ou le rapport supposé individuel à l'oeuvre finit par ne plus pouvoir s'empêcher de considérer les autres autour.
On retrouve cette situation peu habituelle : se retrouver face à un tableau, que faire? Car on regarde toujours, les yeux ouverts ne peuvent pas s'empêcher de voir, on voit toujours, le tableau est devant moi et j'attends, pourtant une certaine méthode mentale et non perceptible du dehors doit faire la différence, doit me rendre la chose intéressante, où est le choc esthétique? Je ne cherche plus que ça, le reste m'intéresse peu.
Parfois je me fais surprendre, mais ce n'est jamais l'oeuvre mais toujours des pensées coïncidant avec une certaine oeuvre, je me revois la semaine dernière en train de fixer la cuisse diaphane de je ne sais quelle déesse, de chaudes larmes sont venues.
Mais le plus souvent je m'amuse, je balaie le tableau, je remarque les détails qui sont parfois le plus signifiant, les symboles disséminés un peu partout, symbolique évidente de l'époque et qui maintenant parait comme indéchiffrable. Les lions représentent la force et les anges sur les lions représentent l'amour plus fort que la force, les hyènes représentent le désaccord, la mort est toujours un squelette poussérieux tapi dans l'ombre, efficacement terrifiant. La salle Rubens est construite comme une énorme bande dessinée.
On peut toujours regarder deux choses dans un tableau :
- l'image, ce qui est représenté en dehors de son support, ce qui est un peu au devant de la toile : le ciel, l'arbre, le visage, par exemple
- tout ce qui doit être normalement oublié: l'état du support, son usure, le vernis, les craquelures, la peinture en tant que pigment, non pas le ciel mais le bleu qui joue au ciel, à la fin de ce petit jeu là le tableau devient tout abstrait.
Faut-il prêter une égale attention aux tableaux? Au début on essaye mais l'assiduité ne tient pas la distance, il faut savoir "feuilleter". On comprend que les chefs-d'oeuvres sont parfois reclus à des angles perdus d'une pièce sombre pendant que trônent des horreurs héroïques en pleine lumière. Au bout de deux heures on ne sait plus ce qu'on regarde, on ne sait plus pourquoi on regarde, on regarde mal, et partir est alors une bonne idée. De toute façon le temps d'arriver à la sortie on passe devant une centaine de tableaux, la visite continue malgré nous.
Il y a beaucoup d'ennui dans un musée, les gens pensent que le musée est bien pour tout le monde tout le temps. Qui veut comprendre qu'il faut aller au musée uniquement si l'envie se fait sentir, si vous vous lassez des images et des fausses couleurs de votre monde, que vos pensées désirent s'accrocher à des objets, que vous voulez éprouver le sentiment du sacré ou sentir le simple vertige du temps. Qu'est-ce que le temps? Certaines salles de musée l'expriment mieux que personne.
Je trouvais vertigineux le seul fait de me retrouver seule en milieu d'après-midi avec une tapisserie du Moyen-Age à qui personne ne pense, que personne ne regardait sauf moi, que je ne savais pas déchiffrer, que je ne trouvais pas belle mais qui me terrifiait énormément par sa pompe brillant derrière son mauvais état comme une vieille dame très maquillée, son sujet religieux, sa seule ancienneté qui m'ordonnait le respect. Elle n'avait rien de la figure du présent, de sa brièveté, de sa futilité, mais elle était bien là, exposée dans un musée en 2010, donc actuelle. Je pouvais m'amuser à la toucher, il y a des salles qui n'ont pas même besoin de surveillant, mais elle m'apparaissait comme forcément irréelle, pleine de valeurs bizarres. Tapisserie qui ne demandait rien à personne au fond d'une de ces salles bien tenues mais esseulées du Louvre. Ce n'est pas à elle qu'on mettrait une vitrine de protection, ce n'est pas elle qu'on prendrait en photo, mais elle tient tout de même à être conservée, accrochée au mur elle s'accroche à la vie, me faisant doucement la morale, me toisant comme je la toisais. C'était le présent qui toisait le passé et inversement, l'un se remettant en question par l'autre : qui est le passé, qui est le présent, qui va durer, qui croit durer.
Il y a ces groupes dissuasifs qu'on arrive à semer une fois les caisses passées, plus on entre en profondeur dans le Louvre moins il y a de personnes. On dirait que la pyramide de verre suffit à certains. Le groupe: il y a toujours celui qui traîne derrière, qui s'assoit là où il peut et étant le plus éloigné du chef de groupe sans qui personne n'organiserait rien et qui ne se pose qu'en temps voulu la question de la fatigue ou de la faim. Entre ces deux extrêmes les autres membres du groupes prennent place, le paresseux qui se guérit, la fatiguée qui sait se taire, etc.
On en voit beaucoup passer des touristes avachis comme un jour de fin du monde et pour qui la journée n'est qu'une succession d'attente entre deux pauses. Pourquoi imposer aux gens des musées si la disposition d'esprit n'y est pas? On ne leur dévoile rien, on leur gâche tout. La flânerie est le secret en toutes choses, un juste milieu entre distance et intérêt, activité et repos, concentration et divagation. Les touristes japonais sont les seuls qui ont l'air de requins, tous actifs jusqu'au plus jeune, ne regardant un tableau qu'à condition de placer un camescope ou un appareil photo entre eux et l'oeuvre. On passe son temps à éviter d'être dans le champ de leur machine de merde, en évitant leur champ on entre alors dans le champ d'un touriste allemand qui prenait lui aussi une photo de telle sorte que dans une grande salle la majorité de l'espace peut être implicitement occupée, hors d'accès.