jeudi 4 novembre 2010


à l'université j'ai un professeur d'esthétique assez parfait avec un accent italien très prononcé qui l'oblige à bien articuler pour se faire comprendre. Je le remarque: l'accent a tendance à rendre une personne inoffensive, réduite à des problèmes de prononciation attendrissants qui appartiennent au monde de l'enfance (ces enfants qui quittaient la classe, disparaissaient l'après-midi pour aller chez l'orthophoniste...) et dont nous sommes depuis longtemps débarrassés. Il y a donc décalage entre cet accent et l'érudition, la sophistication de son propos. Sous ses aspects d'universitaire poussiéreux il a l'air d'être très fréquentable, très en vie, et j'éprouve par moment le désir d'être son amie mais ceci est une autre histoire. Il nous parlait de John Searle et du rapport que l'on peut faire entre état mental et état physique ou production d'état physique, tout cela concernait l'intentionnalité de l'oeuvre d'art. Bref, tout de suite après son explication il s'est justifié de ce qui pouvait lui sembler être une référence un peu hors-sujet en nous disant qu'il parlait de Searle parce qu'il avait fini ce livre hier soir, "donc j'en parle, c'est pour des raisons un peu personnelles". Une étudiante comme moi à tout vu sur l'échelle de l'épanchement de la vie personnelle des professeurs: il y a les professeurs qui oublient de faire cours, ceux qui laissent s'échapper quelques bonnes anecdotes qui les rendent mystérieux sinon mieux qu'ils ne sont (mon prof de sociologie), ceux qui ne disent rien, ceux qui savent se mettre en scène de manière pédagogique et pour illustrer un propos tout en marquant les esprits (Monsieur Franck). Quoiqu'il en soit les élèves ne sont pas dupes de ce que le professeur essaye insidieusement de faire passer sur son propre compte, le tout étant de n'être ni trop familier ni trop opaque: une bonne anecdote trop mondaine dessert vite un cours qui paraît, par comparaison avec l'anecdote, ennuyeux. Le mieux étant d'invoquer ses expériences si et seulement si elles permettent d'aérer le cours tout en le poursuivant.
J'ignore pourquoi cette remarque de mon professeur d'esthétique m'a prise par surprise et a excité plus qu'aucune autre anecdote mon imagination. Je faisais tout un tas de suppositions prévisibles sur sa position de lecture, sa prise de notes au crayon à papier, lisait-il allongé à côté de sa femme ou plutôt assis? En anglais, en italien ou en français? C'était une image agréable à modeler et j'aime par dessus tout ce rapport quotidien et naturel que des personnes peuvent avoir à la philosophie: ils la lisent avec la fluidité de lecture des romans et pour eux les essais passent même avant les romans. Derrière cette apparence de lecture-distraction, du livre qu'on picore au lit avant de sombrer, a certainement lieu une jouissance saine et intellectuelle, une intime avancée au creux du quotidien.
Il y a dans la lecture comme la conscience d'une tradition perpétuée, d'un geste transmis: on peut raisonnablement penser que lire au 18ème siècle ressemblait à peu de choses près à notre manière de lire, l'absence d'artifice permettant l'intemporalité du geste, on se sent studieux autant que purifié, c'est un moment qu'on arrache au monde, qu'on arrache aux lourdeurs des obligations, c'est un acte de respect et de soin envers soi et le monde. Les livres de philosophie ont quelque chose de redoutable et d'irréversible, forcément quelques grandes idées sommeillent au creux de leurs pages et ils nous arrivent de passer devant ces livres, imperturbablement, sans se douter qu'ils contiennent les réponses à nos souffrances, les résolutions à notre inadaptation au monde. Tout est là pourrait-on dire, le reste est histoire d'organisation, de hiérarchie : que lire avant quoi, le mot "thérapeutique" pourrait être lancé mais je pense parler d'autres choses, d'une consolation que permet la seule expression et l'approfondissement, il s'agit parfois non pas tant de vouloir guérir de son mal que de souffrir volontiers à condition de mieux le connaître pour commencer à sympathiser avec lui.

mardi 2 novembre 2010

Les choses, inventaire affectif

J'ouvre une page "Les choses, inventaire affectif" dans la colonne à droite. J'essaierai d'écrire sur des objets que j'aime et de justifier mes choix, c'est une liste qui se veut illimitée vu le nombre de choses que j'ai déjà répertoriées dans ma tête. Je ne pense pas respecter de fréquence de publication, ce sera aléatoire.

jeudi 28 octobre 2010

De justesse


"Non, je commence à avoir de nouveau quelque chose comme une conscience et à me dire que cela ne peut pas non plus en rester à la conscience mais qu'il faut faire quelque chose."
Les enfants Tanner - Robert Walser

aujourd'hui j'allais en cours d'anglais pour la première fois du semestre avec un mauvais numéro de salle écrit sur mon agenda. Bon alors je me rends dans la salle dont la porte était entrouverte sans faire attention à la langue dans laquelle parlait le mec de la cassette que la prof diffusait, apparemment c'était du japonais, mais je ne l'ai su que plus tard, quand la prof a dû mettre pause à son lecteur cassette pour me répondre que "d'abord" -vous savez les phrases qui commencent par "d'abord"- j'étais en retard et puis de façon moqueuse, d'après la cassette "vous avez bien vu que c'était de l'anglais", j'ai répondu un "oui" neutre puisque je n'en savais rien et que je ne pensais pas qu'elle était ironique: "ici c'est un cours de japonais". Nous sommes tous censés rire bien fort du décalage, la fille qui se pointe à la fin d'un cours en pensant qu'elle est en cours d'anglais alors qu'elle arrive en cours de japonais, j'entendais des connards glousser au loin, les monstres habituels. Malheureusement je reste toujours élégamment polie dans des situations pareilles alors qu'elles me froissent énormément, comme si le monde tenait à tester vos limites tout de suite. J'ai fini par trouver la salle de mon cours qui était une salle informatique où j'ai pu ruminer mon mal au calme, c'est-à-dire ma déception à l'égard du comportement de certains inconnus dont on me dit que nous devons avoir quelques points communs et préoccupations partagées, dans un recoin que permet l'irrégularité visuelle de ce genre de salle chargée où l'on peut faire à peu près ce que l'on veut.
J'ai regardé mes camarades de cours comme pouvant faire potentiellement partie de la moquerie générale de l'heure précédente, j'étais déjà dans mes constats sur la nature humaine à cause d'une situation anecdotique. De toute façon Murielle le monde a peu de choses à te dire, tu t'es rendue compte assez rapidement que la plupart des discours qu'il émet ne te sont pas adressés, de plus en plus tu te renfermes, tu te fais amère et sourde. Mais avant de se refermer tout à fait, ce que peut dire la publicité, les magazines, les personnes qui parlent dans les cafés, plus que de t'en foutre, tu écoutes ça avec énormément d'intérêt et d'avidité, tu collectionnes les situations humaines, tu aussi lis toutes les publicités, tu les regardes comme des tableaux de l'autre côté du quai, tu lis des magazines féminins quand ta soeur en ramène, tu essayes de voir comment tout cela évolue, dans quel sens cela va, tu gardes toujours un pied dans ce monde bas parce que tu y as été pendant longtemps et que cela te permet de comparer. Le constat est toujours aussi triste mais l'ensemble tient toujours: on peut vivre plusieurs journées sur la terre sans rencontrer une image du chaos, sans jamais penser au chaos, les apparences sont sauvées, on sait que ça tient mais pas grâce à soi.
Parfois tu attends ton bus et tu dis "j'attends mon bus", et tu sens que tout le monde te méprise, que le bus ne s'arrête pas pour toi mais pour la femme d'à côté, que tu montes dedans de justesse et que tu as toujours eu certaines choses parce que d'autres pouvaient les avoir et que tu les as donc eu elles aussi
de justesse. Tu tu glisses dans les interstices, tu te glisses dans les cours de philosophie, tes privilèges sont des hasards, tu prends la place qu'il reste, tu vas chercher une chaise au fond de la salle, et tu t'imagines la salle telle quelle mais sans toi: il est finalement assez facile de te figurer le monde sans toi, c'est juste un coeur en moins, une représentation du monde en moins au pire, des charges en moins, peu d'incidences. Je me souviens d'un très très vieux texte où j'avais tenté un portrait de moi-même du point de vue de ce que je coûtais, de ce que je consommais, c'était une simple énumération. Je ne veux pas le refaire mais l'idée est là : parfois on a pour seule preuve d'existence que les biens qu'on accapare, qu'on soustrait au monde. Au café on est bien, on a la place qui va à ton genre d'existence, restes-y, le café c'est pour les personnes qui disent "pouce, je ne joue plus", on vient se mettre de coté, prendre un peu de recul pour voir comment ça se passe, comment ça bouge comme ça de loin. L'autre jour tu étais au café métro Alexandre Dumas, tu attendais le cours sur Rousseau avec une lourdeur au coeur parce que tu allais revoir Monsieur Franck. Tu portais ton pull rouge et tu avais un chapeau rouge et tu mangeais un Kinder Maxi, et des gens merveilleux passaient, tu faisais un incessant va-et-vient entre ta lecture et la rue, tu ne savais pas ce qu'il fallait regarder, quelle situation était la plus chargée en force vitale mais la rue a vite pris l'avantage. Tu as vu un fils de quarante ans rejoindre sa mère, il semblait attendre quelque chose d'elle, elle avait l'air de parler sur un ton affectueusement sévère et il attendait qu'elle sorte quelque chose de son sac, elle a posé son sac sur une des chaises du café -tu étais dans la terrasse chauffée, extrêmement proche d'eux mais séparée par une vitre- tu t'attendais à ce qu'elle en sorte une enveloppe, un papier, quelque chose de mystérieux qu'il t'aurait fallu interpréter. Au lieu de ça elle a sorti un chausson aux pommes, elle venait d'en acheter deux, ils trônaient bizarrement au milieu de son sac, c'était presque burlesque, dans un sac il y a des choses sérieuses en cuir, mais pas des chaussons aux pommes. Elle a mis du temps avant de le donner à son fils qui en était à tendre un peu la main, ce geste un peu déplacé mais tout de même assez beau qui consiste à faire adopter à la main une attitude suppliante, très expressive, pour un chausson aux pommes. Deux vrais baisers précautionneux sur ses joues et il est parti.
L'autre scène que j'ai retenue c'est un homme qui aide un aveugle à traverser en le tenant fermement par le bras, scène normale, mais tu remarques une femme près de lui, tu n'arrives pas à comprendre si elle est avec lui, elle le regarde amoureusement, impressionnée, pleine de gratitude, tu comprends finalement qu'elle n'est pas avec lui et qu'elle regardait un inconnu comme cela n'est pas permis. Ça je veux bien regarder, on touche à des choses trop importantes pendant ce genre de scènes; il n'y a pas à s'investir, à prendre de risques, on ouvre simplement les yeux.


Dennis Wilson - Moonshine

jeudi 21 octobre 2010

peut-être que les problèmes différent selon l'environnement : penser sous le ciel laisse place à des tristesses métaphysiques et à une envie de montrer au monde ce dont on est capable. A l'inverse rester chez soi s'accompagne d'un manque de volonté rond et chaud, on investit son anonymat, son inutilité. Vous me direz : c'est très beau d'être inutile, les meilleures choses le sont, je n'entends pas l'utilité dans ce sens, je ne sais pas, il y a un moment où il faudrait enfin se mettre à exister pour de bon, ce sera le moment où justement la question de l'inutilité ne se posera plus. Peut-être faudrait-il parler de gaspillage, d'une opportunité comme dans certains jeux vidéos où vous attrapez une potion sans trop savoir quand est-ce qu'il faudra l'utiliser; mais ne pas l'utiliser serait pire. Est-ce que la situation est assez grave pour commencer à agir? Ou peut-on encore attendre un peu?
Quand je rentre chez moi toutes mes fatigues se dissipent toujours, maman a préparé du riz au poulet et il y a toutes sortes de yaourt pour le dessert: on peut en manger trois et maman parle par dessus la radio, il y a la voix de maman qui dit des choses anodines à propos du riz ou de la vaisselle et juste, tout juste en dessous il y des voix graves qui discutent de philosophie, Emile veut que maman arrête de parler pour raconter sa journée jusque dans les blagues qu'il a faites à ses copains: bref, c'est un monde mordoré et calfeutré, sans interstices pour les grandes questions.
Ensuite on rentre tranquillement dans sa chambre en sachant qu'on reviendra se faire un thé ou prendre un verre de coca; j'aime siroter dans ma chambre. S'ensuit une appropriation émouvante de sa chambre : fermer la fenêtre que j'avais ouverte au moment de partir, allumer le chauffage, régler les éclairages, débarrasser le lit des magazines et des vêtements, traîner d'abord sur le lit encore fait, puis le défaire à un moment, puis prendre une douche et se mettre en pyjama, c'est toujours assez laborieux, plier ses affaires dans son armoire, je le fais tout le temps, il y en a qui laisse traîner, puis enlever ses lentilles, geste qui avec le brossage de dents annonce qu'on s'apprête à aller au lit sans compter se relever. On s'endort comme on se console, tourné vers soi-même, situé dans un entre-deux encore conscient entre la journée achevée et celle qui arrive et dont on trace les grandes lignes de l'emploi du temps qu'on connaît un peu. Mais bien sûr chaque jour a sa surprise, son bonbon, sa joie simple mais compliquée, restons-en persuadés.

dimanche 17 octobre 2010

Le coeur du samedi soir


Avec quelques amis, nous faisons un détour

Serrés dans des écharpes qu’on nous a tricotées

Il m’a dit « les écharpes c’est un geste d’amour »

Je comprends cette envie de vouloir protéger


Son visage d’agneau me rappelle d’anciens jours
Nous sommes en 2010, il faut manifester
Vertige des rencontres, vertige de son retour
Ma tristesse se rapproche de la sérénité

Nous baignons dans la nuit, une nuit américaine
Et nos pensées sont pour l’un l’autre bien opaques
Vouloir les deviner, est une tentative vaine
Je peux penser à lui, à la mort de 2pac

« Est-ce que tu penses que l’homme est fait pour le bonheur? »
Emile me dit que non, « mais il doit le chercher »
Ce garçon de quinze ans, le frère de ma soeur
Est très intelligent, et mérite d’exister

Les visages rejettent parfaitement la lumière
D’une ville dont on pense qu’elle est trop éclairée
Son front poudré d’orange sous quelques réverbères
Marchant, fixant le sol à côté de nos pieds

Le samedi, cette promesse que je trouve bien vide
La joie y est diffuse et vraiment sans raison
Mais c’est cette liberté qui les rend tous avides
D’alcool et de tendresse, approcher la passion

Je paierai assez cher pour deux ou trois visages
Ce sera ma collection, je veux les posséder
Baiser doucement leur front, leur dire « soyez bien sages »
Ils sont comme des chansons, me rappellent au passé

C’est peut-être ça qui gêne, une fois qu'on se sépare
Cette personne qui très vite ne pense plus à vous
Si le visage restait, il n’y aurait pas de cauchemars
Mais il part comme le reste, nous gardons le dégoût

Je progresse dans la nuit, je suis bien entourée
Tout est très clair pour moi: nous devons vivre seuls
C’est une chose à laquelle on ne peut s’habituer
Souvent j’ai très envie de bien fermer ma gueule

Cette nuit est magnifique, elle me perce le coeur
Sa répétition n’altère en rien sa bouleversante magie
Tout est dans les contrastes, entre fête et douleur
Je suis entre les deux : joyeuse/anéantie

Nous sommes bien à Paris, il n’y a rien à craindre
On peut sympathiser, danser, rentrer dormir
Faire de nouvelles rencontres, qui oserait se plaindre?
De ces bonnes actions, cachant l’envie de mourir

Ce soir tu veux atteindre le coeur du samedi soir
Cette zone un peu obscure, qu'on appelle "bar loundge"
Ces endroits attirants, recouverts de miroirs
Ma faiblesse te dégoûte, il faut que tu t'allonges

Je t'évoque une vie que tu ne trouves pas souhaitable
Je ne connais que le calme, mes tympans sont fragiles
J'aime beaucoup parler, assise autour d'une table
On nous ramène les plats, le serveur est agile

Et si on allait manger au restaurant chinois?
Arrêtons-nous d’abord, laissons parler nos coeurs
« Nous nous sommes fait du mal, mais je t’aime plus que moi »
C’est bien, dans ces plats-là, il n'y a jamais de beurre.

mercredi 13 octobre 2010

Grève reconductible

Le trafic risque d'être fortement perturbé
Sur l'ensemble des lignes de la RATP
Il vous faut consulter, pour plus de renseignements
Le site mis à jour assez régulièrement

Le signal retentit, les portes vont se fermer
Les mouvements des derniers deviennent précipités
Le conducteur jette un oeil bienveillant mais lassé
Dans le rétroviseur, le quai est dégagé

Des bras, des jambes, des sacs, à devoir éviter
Peu de place pour soi, c'est presque chorégraphique
Si l'envie y était, les gens se câlineraient
Les occasions sont là, ce serait très sympathique

Le rapprochement physique n'est pas signe d'amitié
Je surveille bien mon sac, attention aux voleurs
Nous sommes l'homme de l'homme, archi-civilisés
Sous les manteaux il se dit que battent encore des coeurs

Reste que je ne suis pas fan des tissus irisés
Qui donne aux costumes l'air d'être très bon marché
J'ai un plan resserré sur ce bel homme actif
Il me sert sans m'aimer, il me sert sans motifs

Sa main est puissante, responsable, anguleuse
C'est sûr, il doit rendre beaucoup de femmes heureuses
De sa manche fleurissent des poils mal contenus
Au fond le raffinement ne cache rien de l'homme nu

L'animal lisse et bleu marine, l'animal bien coiffé
N'entendras rien de ce que j'aurais à lui dire
Je susurre un "je t'aime", ou un "tu m'as manqué"
Au mieux je le frappe et il pousse un soupir

Il écoute sa musique, comme un enfant autiste
Son regard en hauteur, vers le plan de la ligne
Il ne voit pas les humains, les joyeux et les tristes
Mais remarque de très loin les blondes longilignes

Pour d'autres hommes cette grève s'avère être une aubaine
Ils peuvent approcher des femmes belles et hautaines
Laissant vagabonder leur nez derrière leurs cous
La femme se retourne, sévère, crie "mais vous êtes fou!"

Bientôt immobilisé, on dit quelques "pardons"
"C'est ici que je sors", à titre de prévention
Il y a ceux qui se poussent sans vouloir sortir
Cette vieille peur de ne plus pouvoir repartir

Le métro traîne lourdement sur ses pieds
Il semblerait avoir excessivement mangé
Soi-même on se sent de nouveau plus léger
L'air frais se fait sentir à même les escaliers

Pour moins de deux euros, on passe le tourniquet
Et l'on pense aux arrêts comme à de jeunes nations
Distances parcourues sous les monuments classés
Sortie à Poisonnière, c'est une autre dimension

mercredi 6 octobre 2010



La fac reprenant, je retrouve jour après jour la totalité de l'atmosphère que j'avais délaissée en juin. En particulier cet ennui d'étudiant qui précède la fatigue, une fatigue qui ne vient pas du manque de sommeil mais de l'amollissement intellectuel qui procède de certains cours, celle qui pointe son nez malgré les neuf heures de sommeil, parce que tout semble être non pas endormi mais pire : pris dans une torpeur, un mouvement mou et qui bave un peu. Je me concentre sur ce phénomène, celui de l'ennui, qu'on oublie trop souvent de disséquer alors que l'analyse de l'ennui, de ses effets sur soi est la garantie d'une activité possible dans justement ce qui se caractérise par l'absence totale d'issue, de distractions assez distrayantes pour nous faire oublier l'état initial. "L'ennui c'est la conscience pure", cours sur la conscience de terminale. La scène de mon cerveau est absolument désertée, rien n'y entre et rien ne peut y entrer et la scène devient à elle-même son propre spectacle, son propre objet de contemplation, on applaudit pour faire venir quelque chose, pour encourager les artistes, personne ne vient jamais, on découpe l'attente en petits compartiments de dix minutes qui s'écoulent assez vite, on s'amuse à changer de point de vue : on s'imagine arrivé au bout de la fin du cours, on s'imagine arrivé au milieu du temps écoulé, on s'imagine revenir au début, on s'imagine demain, on voyage entre l'espérance, la victoire et le désespoir
. On connaît l'attitude la plus sage face à l'ennui: ne plus penser au temps, ne plus se projeter, ne plus jouer avec les minutes, ne plus rien tripoter, d'ailleurs concernant le temps il n'y a jamais rien à tripoter, il faut vivre l'instant présent qu'on est de toute façon obligé de vivre ou plutôt : il est obligé de nous passer dessus.
D'ici, d'en haut, du 21ème étage d'une tour qu'on regarde attendri par sa laideur, comme un enfant qui n'avait rien demandé, et en se disant qu'elle existera toujours. Le monde est poussiéreux, ce cours n'est rien, ce cours est médiocre, autre chose se passe ailleurs, mille situations et nous sommes bloqués là, on étudie la sociologie et encore on l'étudie mal, ça n'a pas de sens d'être comme ça médiocre, l'honnêteté nous ferait aller dormir. "De toute façon aujourd'hui vous n'apprendrez rien, rentrez chez vous, faites des choses qui vous font plaisir, en sociologie les livres suffisent".

A la fac il n'existe pas de licence de sociologie, seulement des options, c'est une matière qui doit en agripper une autre pour être crédible, un peu comme toutes les matières d'ailleurs mais un peu plus que les autres. Ce qui distingue le lycéen de l'étudiant c'est que l'étudiant, du seul fait de son choix connaît la valeur ou croit connaître la valeur de ce qu'il étudie, il la porte en lui dans les couloirs de la faculté, il la représente. Au lycée au mieux on représente le bac. C'est pour ça qu'à l'université on peut parler de différentes humanités: ceux qui font économie et ceux qui font philosophie n'ont absolument rien à se dire, la sociologie est au milieu de tout ça, peu d'étudiants s'attachent elle.
Le brassage à souvent lieu dans les ascenseurs, c'est là seulement qu'on peut entendre un très bref aperçu de ce que donne les TD d'économie ou de je ne sais quoi, mais dans les grandes lignes chacun se débarrasse assez vite de sa malveillante curiosité à l'égard des autres disciplines, et chaque discipline se résume à peu près ainsi: les économistes sont des débiles qui n'auront bientôt plus de vie hormis celle du bureau, les philosophes sont des snobs cherchant à se rendre incompréhensibles par tous les moyens, les géographes ne sont rien, les historiens n'ont qu'à apprendre par coeur sans jamais réfléchir, les étudiants en histoire de l'art sont des pédants bizarrement incultes, les étudiants en droit n'ont pas de personnalité, les étudiants en littérature jubilent à l'idée de surinterpréter un texte. On se retrouve aussi parfois rassemblés en cours de langues ou de sociologie. En cours d'anglais j'ai parlé à des filles passionnées par la gestion et qui voulait faire ça depuis la troisième, et ça me rendait triste; je n'ai pas essayé de parler de moi et de creuser le fossé, quand on peut ne pas faire naître l'incompréhension c'est bien de ne pas le faire, on ne peut pas se faire confronter des certitudes intimes, c'est trop tard. Le monde est vaste, on ne peut pas parler à tout le monde, c'est bien d'éliminer aussi.


Et cette abrutie en cours de sociologie qui ne veut pas choisir de textes à présenter en sociologie "ça m'est égal, y'a rien qui...tout me va", avec cette tête un peu ironique, un peu larguée, façon "tout est de la merde" alors que les textes et les auteurs que le prof écrit au tableau devraient l'écraser de respect : je dois faire quoi? les lire? les apprendre? ça servirait à quoi : ils existent sans moi, ils brillent sans moi. Ce n'est pas ici et ce n'est pas moi qui deviendrait quelque chose au bout de quelques contrôles continus. L'enseignement de la sociologie est tel que je me demande comment est-ce qu'on pourrait se professionnaliser, être utile à quelque chose du moins à soi-même. Un enseignement doit transformer: apprendre à lire transforme, apprendre l'existence de la philosophie aussi, on peut parler de "déformation éducative", il y a un avant et un après, on empiète un peu plus sur le réel. La sociologie transforme, parce que la sociologie passe le clair de son temps à clarifier sans cesse des situations, à établir des typologie, des concepts qui ordonnent immédiatement le réel. D'abord pour ça la sociologie transforme, mais de façon plus générale son seul principe, la seule conscience de l'existence d'une science qui ne pense pas que la société soit la nature et que nos actions et jusqu'à nos pensées sont déterminées par des faits sociaux qui les dépassent et nous donnent ce sentiment très ancien (qui doit être la première des intuitions liée à la sociologie) de pouvoir parfois étiqueter, classer, prévoir les comportements des autres et les siens propres. Savoir seulement ce qu'est la sociologie, ce qu'elle propose comme maîtrise sur le monde, et laissez l'imagination deviner le reste, les détails. Déceler ça et là et par soi-même, dans sa vie de tous les jours ce qui peut être un objet d'études pour la sociologie, ce qui donne le sentiment de posséder des lois implicites et connues depuis longtemps, se rendre compte que tout est objet d'études, c'est un jeu d'adultes, un jeu qui donne l'illusion d'une toute puissance encore mal maîtrisée et qui s'accroît avec l'étude.

dimanche 3 octobre 2010

Colgate

Si des robots méchants devaient avoir une technique de nettoyage ils nettoieraient comme ma soeur ou encore ma mère: c'est-à-dire sans se préoccuper du bouleversement que causera tel ou tel nouvel emplacement d'un objet appartenant à la personne, élaguant sans états d'âme tout ce qui dépasse, ne se préoccupant pas des emplacements affectifs, des choses que l'on garde, qui font désordre mais que l'on ne souhaite pas voir disparaître. Le superflu affectif sous toutes ces formes est à combattre, même la cave doit être en ordre. C'est comme ça que récemment, mes cinq ans d'abonnement à Technikart ont failli passer à la poubelle; je les garde comme ça, pour ne pas les jeter, on ne peut rien contre les piles, elles sont plus fortes que vous, il faut les laisser vivre. Et puis la cave est faite pour ce genre d'objets à demi-voulus à demi-gardés, mais ma mère quant à elle désire ardemment les jeter; désir mou de garder, désir violent de supprimer. Au fond si des manuscrits d'écrivains importants finissent par disparaître ce n'est pas que la famille les trouve obscènes mais c'est qu'ils font désordre, alors on balance.
Je me souviens que Paul Valéry (on ne peut citer Valéry qu'en le paraphrasant, il est l'auteur qui se laisse le plus facilement assimilé, son miel devient si vite le nôtre, parce que la vie fait que l'on se retrouve très souvent à devoir refaire le chemin de certains raisonnements qui n'aboutissent, non pas à nos anciennes et partielles conclusions mais désormais aux siennes, à celles qu'ils nous a imposées par la force autoritaire de son intelligence. Si vous désirez vous rendre meilleur rapidement et à moindre frais, lisez Valéry) disait qu'il fallait ranger les objets là où on viendrait spontanément les chercher, par une sorte de réflexe de gestes. Si la tasse est mieux dans la salle de bain que dans la cuisine, et bien allons-y pour la cuisine.
Donc je disais, ma soeur est conne, et quand elle se décide à ranger, ce qui arrive de moins en moins souvent, c'est l'inhumanité qui s'exprime à travers elle. Elle est capable de jeter ce qu'il ne lui plaît pas, ce qui est rétif à son rangement. Si par exemple je lui ai donné un vêtement et qu'elle n'a pas envie de le ranger elle décide qu'elle ne le veut plus et me le rend, il devient donc mon désordre et non plus le sien. C'est rigolo. Et révoltant. Et ca dure depuis que je suis consciente et qu'on partage notre chambre.

Donc je m'apprêtais à me brosser les dents, réflexe qui n'est souvent perturbé par rien, geste à la fois le plus humain, le plus artificiel et le plus inconscient du monde. Il m'est d'ailleurs déjà arrivé d'être parfois exceptionnellement consciente que j'allais me brosser les dents que je ne me souvenais même plus de la couleur de ma brosse à dents: d'un seul coup ce geste qui consiste à reconnaître et à saisir dans un même mouvement sa brosse à dents me devenait juste impossible. Etait-elle rouge ou rose? Je l'avais toujours su sans le savoir, la question en fait ne s'est jamais posée. C'est une expérience à vivre, je vous la souhaite. Mais aujourd'hui il n'y avait rien à saisir, et je connaissais bien ma brosse à dents puisqu'il me fallait la distinguer d'une autre brosse à dents presque semblable mais dont le logo différait. La mienne c'est la Colgate, la sans marque est à quelqu'un d'autre; mais j'espère que ce quelqu'un d'autre fait le même chemin vers cette pensée : la Colgate est à quelqu'un d'autre pour lui. Mais au fond mieux vaut ne pas y penser.

Pas de Colgate et encore moins ma plus ancienne brosse à dents qui je le savais était encore dans le pot, on ne sait pas pourquoi, ça aussi on ne jette pas, on jettera quand elle deviendra la troisième dauphine, et puis parfois quelqu'un se décide à mettre les points sur les i : cinq membres dans la famille et 10 brosses à dents : qui est à qui, mon père vient alors nous consulter dans notre chambre : "la tienne c'est laquelle?".
Je pressens le drame, je demande à ma soeur ce qu'elle en a fait, j'ai déjà le ton énervé, il n'y a pas de lente progression vers le cri, je crie déjà. Par réflexe elle commence par d'abord tout nier comme pour affirmer son innocence fondamentale, celle qui subsiste malgré ses crimes quotidiens. Ensuite j'ai le droit au "attends..." et elle se lève. Quand elle se lève c'est qu'il y a quelque chose à rectifier, sinon elle ne bouge pas et elle crie elle aussi. Elle se lève sans un mot, comme pour dire "laisse moi faire", elle cherche dans la poubelle et s'explique. Elle me dit que la brosse avait les poils bizarres, complètement écartés, parce que j'ai la bonne/mauvaise habitude de les écraser contre mes dents. Le brossage de dents à toujours été pour moi un exercice de douce haltérophilie, ce n'est pas de ma faute. Donc les poils écartés comme ça c'est suspect, c'est le signe d'une brosse à dents abandonnée depuis longtemps, pour moi il s'agit de la forme la plus épanouie qu'elles puissent prendre, elle est au printemps de sa vie. Je me sens comme humiliée, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce qu'elle remet en cause ma technique de brossage, si innocente, si pleine de bonne volonté, elle en fait une pratique déviante; même pour ça je ne peux pas être normale, je suis obligée de me faire remarquer sur un terrain où le monde exprime une inquiétante régularité. Je bronche, j'insulte, je me plains et vais me chercher une autre brosse à dents, encore toute naïve de ses poils bien droits, bien studieux, bien zélés, qui ne demandent qu'à s'épanouir. Si certains y voient un massacre, lui précède cet autre massacre plus universel encore et pourtant banalisé du tube de dentifrice.

jeudi 30 septembre 2010




Ce matin je n'avais rien à faire alors j'ai mis Neil Young, je me suis dit que si on me demandait je dirais que On the beach est de loin son meilleur album, même si je ne les connais pas tous. J'ai l'impression qu'il a fait beaucoup d'albums live et c'est le genre de trucs que je n'achète jamais, un live c'est une photocopie de photocopie qui n'intéresse que la figure fade du collectionneur. Il y avait une pile de CD sur le bureau, que des vieux albums ressortis des premiers étages, des premières années de ma discothèque. J'écoute beaucoup de musique en ce moment, peut-être qu'au fond je n'arrive qu'à ça, cela suppose une concentration minimale, on peut penser en même temps, ça permet la langueur alors qu'il faut être fort pour aller au cinéma et fort pour lire. J'ai toujours adoré écouter de la musique dans mon lit, surtout le matin avant d'aller à la fac, ça m'arrive souvent, je crois que c'est un des plaisirs les plus parfaits de ma vie, innocent, facile à prolonger et d'une extrême efficacité. Me préparer avec de la musique, danser un peu avant de partir à la fac, je construis cette intimité rêveuse contre le monde. J'ai trop connu le plaisir d'un certain enchaînement dans les chansons, je déteste ne pas avoir les CD, j'aime l'odeur de papier des livrets et le plastique neuf du boîtier qui grince un peu quand on l'ouvre, j'aime la très lente appropriation des chansons, les différents types de plaisir qui peuvent exister. Je colle les autocollants promotionnels au dos du CD, je n'arrive pas à les jeter. Bien sûr ce sont des plaisirs trop délicats dont je pourrais très bien me passer s'ils venaient à disparaître un jour; je n'aime pas l'opiniâtreté dans le raffinement.
Avoir mon âge c'est n'avoir presque que vécu, du moins après l'âge d'or du Hit Machine et du CD single, la lente et douloureuse agonie du CD, les discours alarmistes sur le déclin des ventes. C'est s'être figuré les maisons de disques comme étant de méchants requins vivant le téléchargement illégal comme un gros bras d'honneur à leur égard. C'est aussi les artistes embarrassés, devant à la fois expliquer au public qu'ils aimeraient bien vivre de leur musique sans pour autant croire que celui-ci reviendrait par pure bonté à payer plus de 10euros un CD à la qualité incertaine, et puisqu'un artiste est censé être coul, il se doit d'aller dans le sens du public. Voilà la situation depuis quelques années, à bien des égards inintéressante pour le public parce qu'elle concerne le support; problème que chacun d'entre nous a réglé presque inconsciemment, sans se poser de questions ni faire intervenir la morale. A présent l'instinct de survie à encore une fois tout arrangé: les artistes font plus de concerts, et des formes diverses de mélomanie cohabitent en attendant que Papa Hadopi, du moins en France, se charge d'en supprimer quelques unes. Les supports n'ont jamais été autant variés, j'ai des amis qui sortent encore des vinyles en soirée et enchaîne avec Deezer, Youtube ou encore des CD gravés. D'autres perdraient la totalité de leur discographie avec un bug de leur ordinateur; bref la musique se vit enfin comme elle doit se vivre je crois: avec liberté et embarras du choix.

Je n'ai jamais éprouvé le besoin de musique en dehors de chez moi, ou alors je sais attendre. J'ai eu des machines portatives mais j'ai maintenant des problèmes d'oreilles et je me suis vite rendue compte que je n'écoutais pas ce que me disais mes écouteurs, j'éprouvais un écoeurement, un décalage, et puis on triture n'importe comment la chanson. Ecouter de la musique dans les transports c'est amputer la réalité d'une de ces facettes. C'est le plus souvent imposer une bande son inadéquate, trop solennelle, à un cadre qui ne le mérite pas, comme dans les mauvais films: cela procure de l'émotion pour pas cher, ajoutez à ça le ralenti et vous êtes chez Wes Anderson.
J'aime invoquer le souvenir imprécis, imparfait d'une chanson, pour ensuite la retrouver incroyablement flamboyante, meilleure que ce que j'imaginais, "ce refrain c'était donc ça", cela marche à l'inverse du cinéma, où le souvenir d'une scène est toujours plus parfait que la scène elle-même, la musique est toujours plus belle que dans nos souvenirs.
Un jour j'ai lu dans Rock&Folk, je crois que c'était Hubert Félix Thiéfaine qui disait "il faut éprouver le manque de la musique pour pouvoir encore l'apprécier", et j'ai changé mes habitudes depuis ce jour.
Je suis devenue une vieille conne, qui craint un peu la nouveauté mais encore plus la profusion de la nouveauté. Avant je savais m'y retrouver, il suffisait de lire la presse spécialisée, aujourd'hui ça me dégoûte vite, je reste méfiante à l'égard de l'écrit quand il n'est pas purement littéraire, j'ai mon opinion bien arrêtée sur le journalisme, comme tout le monde. Je reviens surtout à mes anciens CD, ils me rappellent des atmosphères passées, le plaisir est redoublé. J'essaye quand même de renouveler mes goûts, de découvrir des choses, le plus souvent j'achète les CD que je n'ai pas encore de vieux groupes morts. Il y a cette faiblesse qui consiste à répudier tout ce qui fait l'objet de trop d'attention, qui à trop de succès, je suis tellement comme ça, j'ai nié l'existence de beaucoup de groupes. Oui alors donc, Neil Young, je ne prends pas de risques, ce sont des écoutes confortables, j'y pénètre à pas feutré et il y fait chaud au fond de sa mythologie, la pochette de On the beach transpire la fin de l'été, une promenade sur la plage un peu plus habillé que d'habitude. J'ai l'impression qu'il parle à des vieux loubards grisonnants et que je commets une imprudence à écouter ces histoires qui ne doivent pas être de mon âge. Ça accompagne très bien le vague à l'âme, c'est une sorte de western crépusculaire, des comptines pour inconsolables, Neil Young est un vieil aigle qui sent la poussière, c'est la figure du sage, d'un sage pas forcément stoïque mais pétri de passions ou plutôt de souvenirs de passions, ces paroles ne disent absolument rien, on ne pleure pas à vouloir les traduire, on est même extrêmement déçu, il n'y a jamais eu que la mélodie chez lui, des mélodies qui vous rendent fou, il nous fait passer du côté très prisé de la fiction.
Je ne sais pas comment on en vient à s'approprier les albums de Neil Young qu'on trouve d'abord ennuyeux jusqu'à qu'on en perce le secret rouge sang. Il suffit de les laisser tourner dans la chambre plusieurs jours, puis certains passages finissent par être reconnaissables, on note le numéro de la plage, puis on la répète et on ne fait que patiner plusieurs jours sur la surface de cette plage qui parfois déborde sur la suivante qui est elle aussi pas mal non plus. Et on finit par aimer le tout, par accepter les chansons plus faibles: au fond, même une mauvaise chanson passe vite, nous échauffe pour la suivante. A la fin de On the beach on attend toujours le monument indétrônable de 9 minutes, Ambulance Blues, même pas chiant, juste parfait.
Donc je suis dans mon lit, Emile me ramène un café parce que je lui rends souvent service, et je ne m'en veux pas de rien faire puis que je ne fais pas rien, au fond j'écoute de la musique, je m'accorde ce répit, et quand l'album se terminera je le remettrai au début. Les plaisirs égoïstes supplantent très bien les projets et les ambitions pour la journée, c'est toujours un petit chemin à exécuter, qui va du lit à la chaîne hifi ou à la bibliothèque, ou encore à la cuisine.

Il y a ce moment où le gong retentit "si je sors pas je meurs", mourir équivaut à déprimer au fin fond du samedi. Il faut essayer de ne pas faire arriver certaines pensées jusqu'au cerveau, pour cela il suffit de bouger, car se fixer c'est s'offrir comme habitat, comme réceptacle fixe à une série de mauvaises pensées qui tournent dans l'air. Les mauvaises pensées tournent dans l'air en attendant de se fixer, les bonnes ne se fixent pas, elles nous traversent et repartent.
Au fond on ne sait pas bien partager la musique, et ça finit toujours en name-dropping insupportable, on ne peut ni bien parler de la meilleure minute d'une chanson et parfois même on ne connaît pas les titres, tout cela appartient à un monde trop flou et trop subjectif, la musique est la solitude de la mémoire en acte. C'est comme vouloir partager un rêve troublant ou un souvenir qui est tout pour nous, une fois qu'on s'essaye à le communiquer on se retrouve confronter au drame de l'incommunicabilité, on passe même pour égoïste alors qu'on voulait émouvoir les autres autant qu'on est ému. Beaucoup de choses nous rappellent à cette solitude fondamentale à commencer par la paire d'écouteurs individuelle qu'on tente de partager non sans inconfort: pour une écoute parfaite, possiblement émouvante, on sait qu'il faut les deux.

Neil Young - Harvest Moon

dimanche 26 septembre 2010

Dimanche soir

Le trottoir luisant
sous les lampes à sodium
me donne le sentiment
d'être sur un podium

Une soirée de dimanche
Il y a les cinémas
Et pour être un peu franche
Il n'y a même que ça

Le manque de volonté
Me permet peu de choses
Je ne peux que marcher
Ca n'demande pas grand chose

Voilà une heure funeste
Où j'ai pour seule pensée
L'envie assez modeste
De vouloir me tuer

Mais personne ne le voit
C'est une souffrance latente
Et comme je marche droit
On me pense vivante

L'activité n'est rien
Elle n'est qu'une façade
Qui dissimule bien
L'individu malade

J'ouvre mon parapluie
L'eau glisse sur sa peau
J'aimerais être comme lui
Imperméable aux maux

Une métaphore surgit
A propos de la pluie
Son lointain grondement
Comme des applaudissements

Personne pour vérifier
Si mon image est bonne
Pour les envies de parler
Il y a le téléphone

samedi 25 septembre 2010

Le poème froid

Aux personnes qui préfèrent le froid

Hé bien les garçons deviennent un peu tristes

Pendant quelques temps, ils ne verront pas
Le corps des nanas, leurs bras et leurs cuisses
Parce qu'il fait quand même de plus en plus froid

L'imagination imaginera
Reconstituera, tout ce qui se planque
Mais je pense plutôt, qu'ils n'y pensent pas
Une sorte d'absence ne laissant pas de manque

Je suis bien contente, qu'il refasse froid
Dans mes habits chauds, je suis vraiment moi
Les gens sont mignons, chaudement enrobés
Comme des sortes de Ferrero Rocher

On boira du thé, des soupes mordorées
On lira beaucoup, des livres étrangers
Sortant du ciné il fera frisquet
Mais les bus sont plutôt bien chauffés


jeudi 23 septembre 2010


Un petit rire complice parce qu'on attendait devant les toilettes ensemble, vous teniez un livre noir dont je n'arrivais pas à lire le titre, habillé comme un baroudeur, des boucles poivre et sel, un choix de style bizarre, que je n'arrive pas à comprendre. La façon dont s'habillent certains hommes, ceux particulièrement qui échappent à la mode et à la chemise de travail, m'est souvent incompréhensible: pas tout à fait négligée parce qu'on sent qu'ils tiennent à certains détails, certaines originalités, une coquetterie profondément personnelle, qui ne dépend d'aucun canon. C'est peut-être dur à se figurer ce dont je parle mais quand on le voit on comprend.
Je comprends un peu plus l'intention de certains jeunes coquets qui aiment mêler l'élégance d'une chemise avec des vêtements
streetwear. C'est d'ailleurs de plus en plus énervant, un peu redondant, on comprend très vite l'idée, une élégance cool adaptée aux exigences de la ville, une sorte de "je ne suis pas là où vous m'attendez, je suis quelqu'un qui surfe sur plusieurs vagues, je ne me prends pas au sérieux, je porte ma chemise avec un sweat à capuche". Il faut toujours se méfier des gens trop actuels, le genre à avoir un compte Twitter, le genre Vincent Glad. On les sent dépendre de choses qu'ils ne maitrisent pas, extérieures et fluctuantes, bref ils sont creux, ce sont des journalistes.

Je ne comptais pas sortir de la journée mais je ne pouvais pas rater ce Wilder rare, j'ai donc fait le déplacement, j'ai même payé la place. Le film était un pur chef-d'oeuvre, Wilder fait un cinéma qui me relie personnellement aux hommes/ aux autres. Quand tout vous incite à couper les ponts, le cinéma est un bon rempart, qui infuse en vous des figures idéales. J'étais au deuxième rang avec personne devant moi ni dans ma rangée, j'avais un peu visualisé le public, il y avait un garçon en t-shirt bleu, un couple aussi peut-être, et vous qui aviez fini par me tenir la porte des toilettes mixtes; on ne devait pas être plus de six ou sept.
Je suis sortie de la séance, purifiée de joie, je suis retournée aux toilettes histoire de me laver les mains et pour vérifier mon rouge à lèvres qui est toujours en équilibre instable, je me demande tout le temps comment il fait pour ne pas déborder, il reste suspendu sur les lèvres, c'est assez fascinant. Vous y étiez aussi et vous m'avez souri en articulant je ne sais quoi, parce que c'était la deuxième fois qu'on se retrouvait aux toilettes ensemble, c'est bien drôle. J'ai eu un sourire franc, appréciant tout de même la pauvreté du contact.
En sortant des toilettes, je me suis dit "il va venir me parler", c'était trop gros, vous étiez en train de regarder les programmes des cinémas Action et au seul bruit de la porte vous avez levé les yeux. Je suis partie doucement pour ne pas vous donner l'impression de vous fuir, me portant moi-même, autonome et naturelle, donnant l'impression de n'espérer rien d'autre qu'un retour solitaire. Le plus souvent le public de l'Action Ecole s'évapore vite, alors qu'on devrait partir plus lentement, discuter du film, profiter de la promiscuité du cadre, des cafés de la rue et du film si discret au milieu d'une si vaste programmation qu'il faut vraiment vouloir le voir pour s'y rendre. Nous avons forcément tous un point commun ou une chose à nous dire, et plus les cinémas sont petits plus les gens qui vont aux mêmes séances que vous risquent de vous intéresser.

Je vous ai senti derrière moi, ce n'était plus qu'une question de minutes, je tentais de garder cette marche naturelle et rêveuse qui suit une sortie de cinéma. Vous étiez certainement en train de résoudre un conflit intérieur "j'aborde ou j'aborde pas", ou peut-être étiez vous déjà très décidé, me laissant un petit moment, peut-être jusqu'à ce poteau. Je fixais mon ombre sur le sol, je trouvais que j'avais les cheveux longs: je voyais des mèches sortir de mon bras, "peut-être est-ce pour ça qu'il veut me parler", ce qui plait est souvent repérable sur soi-même.
Tout est toujours question de psychologie sociale, on passe de rôle en rôle et sous votre regard, j'étais désormais la fille qu'on aborde, et pendant ce laps de temps pendant lequel vous vous échauffiez vous me laissiez alors le temps de me faire à ma nouvelle peau. Vous êtes tombé dans le piège d'une brune aux lèvres écarlates, je parie 100€ que sans ce rouge à lèvres, vous n'auriez pas vu mon visage décoloré. Ce rouge c'était la vie et c'est aussi la femme; je n'en veux à personne, mais promettez moi de ne pas être déçu s'il nous arrive de parler plus longuement ou si vous vous apercevez qu'un visage vaguement aperçu et parfois plus attrayant qu'un visage observé. Je ne sais plus me présenter, j'ai peur d'oublier les politesses, j'ai du mal à dire "au revoir", je veux que l'on se départage équitablement la parole. Je ne me méfie absolument pas, un homme n'est pas un loup, ou alors on en fait un loup quand ça nous arrange, quand il est un peu lourd, mais la plupart du temps on est juste un peu embêtée de devoir hausser le ton pour s'en débarrasser.

Les choses ne changent pas, malgré nos individualités, on est empêtrés dans toute une série de codes et de précautions, c'est un peu fatigant, et notre discussion n'est qu'une série de tentatives pour pouvoir en sortir, comme l'avion dans le film qui cahote longuement, ondulant au ras du sol avant de s'envoler franchement.
Nous marchons soudainement à distance égale, vous êtes bien habile, "le film vous a plu?", comme si la discussion reprenait, vous étiez bien mignon et bien sûr de vous-même. Alors je vous ai fait partagé mon avis, initialement programmé pour n'être partagé avec personne, oui c'était magnifique. Vous aviez aussi adoré, et êtes passionné d'aviation "c'est pour ça que je suis venu", aussi conscient que moi qu'il s'agissait d'un Wilder rare, le mot qui revenait c'est qu'il s'agissait d'un film très humain.
J'ai parlé en des termes très élogieux, très superlatifs, de Billy Wilder, disant qu'il était proche selon moi d'une sorte de sans fautes dans sa filmographie. On longeait toujours la rue des Ecoles, c'est une longue ligne droite et sereine. Je sais que c'est en traversant la rue Saint-Jacques que vous m'avez dit "mais pour être passionnée comme ça de cinéma, vous faites des études?". La suite consistait à parler de soi le plus objectivement possible, on délivre à l'autre la première couche superficielle de soi-même, de toutes manières sur soi-même il n'y a que ca à dire d'à peu près sûr, le reste est encore un peu confus. Je n'étais pas contre, ma situation me résume bien, alors qu'un employé de banque voudra certainement défendre qu'il est autre chose, pour ma part je suis ce que mon activité dit de moi, avec l'imaginaire que cela suppose. Quant à vous vous enseignez la sociologie politique du Moyen-Orient, d'Afrique aussi je crois, enfin votre ton me faisait comprendre que ça ne servait à rien de préciser. Vous êtes revenu à Paris il y a quatre ans, après avoir travaillé à l'ONU, enseigner vous laissait du temps pour aller au cinéma, étudier et lire. Arrivé boulevard Saint-Michel je vous ai demandé par où vous passiez, comme pour interrompre un peu la rêverie des épanchements mutuelles. On aurait pu certainement aller à la dérive, mais il est suspect de changer ses projets pour un inconnu, même quand on en a pas et que l'on va juste rentrer chez soi.

Il y avait deux choses possibles qui auraient été brusques de votre part, le "vous prenez un café?" que j'aurais je pense accepté, parce que j'ai du mal à aller au café la nuit toute seule et que j'en avais envie. Il était encore tôt, notre rencontre apportait quelque chose de festif à la soirée, bref, on aurait bien discuté jusqu'à ce que j'entame une deuxième interruption d'ordre pratique, portant sur l'horaire des derniers métros. Je dirai la deuxième chose plus tard, poursuivons un peu.
J'en étais à cracher un peu sur Chabrol et vous à me demander si "Le beau Serge" était bien, "puis de toute façon, le cinéma français...", j'étais dans les grandes lignes d'accord avec vous, et gardais mes exceptions au fond de ma bouche. J'habite Courbevoie, vous connaissiez la piscine olympique de Courbevoie et vos parents habitent toujours en banlieue, vous habitiez Nanterre plus jeune, maintenant dans le 18ème. On a parlé de choses qui personnellement m'intéressent ou qui finissent par intéresser quiconque fréquente beaucoup les cinémas du quartier. J'aime bien voir que d'autres personnes y sont sensibles, cela concernait les programmations des cinémas, la carte UGC et les quelques rebelles qui ne l'acceptaient pas encore. Vous m'avez dit que les cinémas qui l'acceptaient étaient apparemment soumis à certaines programmations, je vous citais quelques cinémas qui y échappaient quand même, vous avez dit qu'au fond vous ne saviez pas. Je regardais devant moi, m'autorisant parfois à fouiller votre visage de profil et qui dépendait beaucoup des éclairages, je le voyais changeant et coloré, creusé d'ombres lisses, je pense avoir été fixée sur une tranche d'âge approximative : début de la quarantaine. Il fallait aussi me décider : étiez vous plaisant à la discussion et même physiquement? Vous aviez une bonne voix, votre profession et votre vie large comme un monde m'intéressaient, votre visage était compliqué à saisir, on pouvait vous définir comme un quadragénaire séduisant, au visage sec, qui gagnait à perdre en jeunesse.

Vous m'avez demandé mon prénom avant que je ne vous quitte Métro Odéon, et vous ne m'avez pas demandé mon numéro de téléphone, ce qui est la deuxième chose que j'ai apprécié de voir manquer. Vous m'aviez confié aller souvent à la Filmothèque, et je vous ai beaucoup parlé du Reflet Medicis, bref soit vous comptiez encore une fois sur le hasard pour nous réunir, ce serait alors un peu dérangeant : faudrait-il par exemple s'asseoir l'un à côté de l'autre au cinéma? Soit vous comptiez seulement agrémenter votre trajet d'une discussion avec la fille des toilettes.

D'aucune façon on ne s'engageait l'un envers l'autre, et j'ai aimé cela même si d'un autre point de vue on peut trouver que c'est vexant, je mets cela sur le compte de votre intelligence: les moyens mis en oeuvre pour entrer en contact avec un être humain diffère selon qu'on soit un rustre ou un homme délicat, soucieux de ne pas irriter. Il faut en toutes relations et malgré les désirs de posséder certaines personnes, toujours laisser l'autre absolument libre parce que justement, il reste au fond absolument autre. La meilleure façon de prévenir les désirs est encore de ne pas imposer les siens. C'est bien ça que j'apprécie dans certaines amitiés, sentir des liens transparents qui ne dépendent ni de la fréquence des rendez-vous ni de je ne sais quel autre détails pratiques,
comme une lien assez long et lâche pour qu'on ne puisse pas en ressentir la résistance lorsqu'on s'éloigne un peu. La fidélité se construit dans une approbation mutuelle des intelligences, quand elle a lieu, rien ne l'annule, sinon le fait de décevoir par certains comportements.
Vous espériez qu'on se revoit dans le coin un jour, espoir que j'estime fragile et en même temps facile à contenter; tout peut arriver, il y a tellement de séances, on peut être dans beaucoup d'endroits différents, nos corps prennent si peu de place et sont si peu visibles.
Vous m'avez laissé à mon métro, vous comptiez marcher dans la nuit alors que j'étais condamnée à une ballade moins fluide et plus nauséabonde dans les transports souterrains. Dans la rame, de jeunes musiciens insupportables avec des voix molles de branleurs se racontaient qu'ils avaient la flemme de plein de trucs, cruauté des contrastes. J'ai écrit un sms à Juliette pour lui raconter, cela apaisait le vertige de la rencontre. A mes yeux les rencontres sont toujours pleines de gravité.



mercredi 22 septembre 2010

RENFERMEMENT NOCTURNE

Après minuit, je ressens comme le sentiment du monde
Tout est calme sur les corps, mais mon esprit rugit
Les heures lisses s'écoulent, ma plume met au monde
Je m'endors; le sourire du travail accompli

Il est difficile d'être lu autant que l'on voudrait
Lorsqu'on n'est au fond, personne pour les autres
On finit par ne plus se rendre présentable
On ne parle que pour soi, jouissance de se comprendre

L'inhabituel a je crois, toujours fait souffrir
Mais on compte sur soi-même pour être malléable
Faire des souffrances nouvelles, un donné confortable
De ses éternels défauts, un nouveau monde à lire

D'une minute à l'autre, je peux être le plus fort
Par la confiance en soi, tout deviendrait possible
Les relations aux autres, souvent inadmissibles
Muées en surfaces sereines, d'écoute et de renforts

Passer toutes ses années à vouloir s'expliquer
Alors que persiste ce trouble, ce trouble dramatique:
la rage de vouloir dire, l'indifférence publique

Au centre de mes doutes
Je reste persuadé
Qu'il faut que l'on m'écoute,
pour pouvoir m'aimer

mardi 21 septembre 2010

Poésie comme ça

Le matin est pareil à un film, qu'on ne devrait pas rater
Se sentir être le meilleur parce qu'arrivé le premier
A la radio : météo et chroniques, un peu avant huit heures
Ma bouche reprenant connaissance avec la tartine de beurre

Je pense vaguement aux probabilités
Des dormeurs tardifs de matinée
Endormis par la fatigue féconde
De trop de larmes versées contre le monde

Pour eux un simulacre de rituel débutera à l'heure du déjeuner
La ville brûlant depuis des heures de sa poétique quotidienneté

Métro Tolbiac: une cigarette, un panini, en attendant midi trente
Heure du cours hebdomadaire, portant sur Emmanuel Kant

samedi 11 septembre 2010


"En second lieu la délicatesse de goût est favorable à l'amour et à l'amitié, qui restreignent notre choix à un petit nombre de gens et nous rendent indifférents à la compagnie et à la conversation de la plus grande partie des hommes [...] Mais, pour faire allusion à l'expression d'un célèbre auteur français, le jugement peut être comparé à une horloge ou à une montre, où la machine la plus ordinaire suffit à dire les heures. Mais seule la plus élaborée peut désigner les minutes et les secondes. Quelqu'un qui a bien assimilé la connaissance des livres et des hommes a peu de plaisir, si ce n'est en la compagnie de quelques amis choisis. Il ressent de manière trop sensible les insuffisances du reste de l'humanité par rapport aux notions qu'il a nourries. Et, ses affections se trouvant ainsi confinées à l'intérieur d'un cercle étroit, il n'y a pas à s'étonner qu'il les pousse plus loin si elles étaient plus générales et moins distinguées. La gaîté et l'espièglerie d'un compagnon de table deviennent avec lui amitié solide, et les ardeurs d'un appétit juvénile, élégante passion."
David Hume, De la délicatesse du goût et de la passion, Essais Esthétiques

Septembre a toujours eu quelque chose d’un peu spécial, de très vivant. Déjà quand j'étais collégienne et lycéenne c'était un mois qui savait couler agréablement, sans se faire sentir. Dans une nouvelle tenue et une odeur de protège-cahier je faisais ma rentrée et pendant tout le mois de septembre je ne me sentais à aucun moment assaillie par le travail mais en passe de le devenir. Je savourais ce sursis pendant lequel les choses prenaient simplement le temps de s'installer. Ca venait progressivement et je restais sensible à ce progrès : comment passe-t-on d’une période neuve où les professeurs ne connaissent pas encore les prénoms de leurs élèves encore tout bronzés et presque motivés pour travailler, à une période d’ennui, de répétition, d‘évaluation. Je rentrais du collège et du lycée et je m’endormais très douillettement, je me souviens que je vivais n‘importe comment. Je me souviens que je dormais tout le mercredi après-midi en écoutant
Forever Changes de Love, jusqu’à ce que ma mère me réveille en gueulant pour que j’aille chercher Emile au centre aéré. Je faisais rarement mes devoirs, je les trouvais ennuyants, j'avais la grande vie sur internet. J’ai donc toujours aimé septembre, c’est une période douce, un mois autonome, un mois de transition où l‘on réapprend des gestes qui serviront toute l‘année, un mois où les nouveaux objets affluent. Il y a les rentrées des chaînes de télé, des radios, la rentrée littéraire, la rentrée scolaire, tout le monde rentre quelque part, on réapprend à réinvestir sa place ou à en investir une autre. A toutes les échelles de la vie les événements légers se chevauchent. Septembre est une sorte de renaissance artificielle, de saison inventée par l'homme.

Aujourd’hui septembre est un mois que je ne pensais pas si dur à écouler mais qui dans sa tristesse a quelque chose de doux. Je me sens un peu perdue, quand je me réveille vers midi, je mange du Nutella au creux d'une journée déjà entamée pour un paquet de gens. Je cherche un ordre à mes activités, un ordre que je semble avoir perdu. Je ne sais pas ce que je dois faire, je sais qu’il n’y aura pas de mission, pas de devoir, juste de grasses occupations et un sentiment de satisfaction ou d’insatisfaction au bout de la journée. Les cinémas, conscients de notre désoeuvrement nous bombardent avec cette pub de jeunes débiles qui marchent en souriant vers le MK2 Bibliothèque « 1 Max 2 Ciné, 1 place achetée = 1 place offerte seulement pour les moins de 27 ans ». Il y a donc les cinémas, et la lecture, mais je n'arrive plus à m'intéresser sincèrement à quelque chose, seulement à Houellebecq en fait. Je n'arrive plus à me concentrer, je n'arrive pas à m'arrêter de penser à des choses, pas des choses graves, juste un défilé de faits, d'objets, de projets, des pensées sur un tapis roulant. Un jour ma concentration reviendra, je sais que tout est temporaire.

Dès que je suis rentrée de Malte j'ai dû demander à Juliette ce que je faisais de mes journées avant, elle m'a tout rappelé. J'ai dit d'accord et j'ai refait comme avant sauf que je n'y croyais plus. D'un côté c'est dérangeant de vouloir faire autrement quand on ne peut pas, alors j'ai aménagé le temps autrement et maintenant je reste un peu plus longtemps au lit. Je ne sors qu'en soirée, car les soirées à la maison sont dangereuses, le monde se dresse contre vous et vous paniquez silencieusement, à 23 heures le calme revient un peu. En soirée donc, mieux vaut s'agiter dehors et faire croire que vous êtes parmi les choses et que les choses sont concernées par vous.
Réfléchir un peu en profondeur c'est réfléchir dangereusement, c'est finir par penser que rien ne vaut le déplacement et finir insensiblement par ne plus se déplacer. J'en viens même à penser que les choses de l'art qui parfois consolent ne valent que pour les personnes en bonne santé et que pour les tristes l'art équivaut à du sel dans une assiette vide.
Quant à la vie sociale, on peut avoir 19 ans et penser vaguement à en faire son deuil : quand on ne sait pas rassembler, que les discussions molles, inessentielles nous irritent, qu'on pense ne rien avoir à dire de spécial à personne: mieux vaut rester alité. A présent, au fond de toutes activités il y a un désespoir lasse qui brille un peu.


Lady Gaga - Alejandro

samedi 21 août 2010

The Malta Experience

Dans un pays chaud, pendant les vacances, ce que je n'aime pas c'est d'avoir sans cesse affaire avec l'ensemble de mon corps. C'est toujours mon corps de haut en bas qui proteste, qui s‘impose à moi-même, cette jambe blanche n‘est pas à moi, je le vois plus que d’habitude, ce n’est pas une idée qui me plaît, le voir en maillot, le voir bronzer, le voir subir le choc du soleil-chaud, de l’eau-froide. Je vois mes cuisses, mes jambes, qui a dit que je voulais les voir? J'ai toujours agréablement oublié mon corps derrière ma chemise et mon pantalon, j'étais chemise, j'étais pantalon, jamais corps, vêtue je suis déguisée mais aussi un peu mieux moi-même. Je dois me tourner pour regarder comment va mon dos, je suis sans cesse humiliée par la prédominance du corps et mes pensées soumises à ce nouveau rythme n'existent qu'en s'opposant, je les sens bouillir toute la journée. Les hommes marchent en maillot dans la ville, pieds nus, torse nu, je n'en demandais pas tant. L'inélégance est le mot d'ordre et l'excuse est la chaleur, l'humidité, je vois tout chez tout le monde, je suis assaillie, mitraillée de chair, rose, blanche, caramel, jusqu’à l’écœurement parfois, quand je commence à trop y penser. Des femmes je peux en voir presque tout le corps mais rarement leurs yeux cachés derrière leurs lunettes. Je n'ai pas affaire à des hommes, pas dans ces conditions. Je demande le visage, on m'offre des cuisses et des dos anonymes, abrutis.

Je me dis, je ne vais pas rester toute la journée à l'hôtel, alors je sors, je marche sur la côte, il n'y a ici que deux choses : des restaurants, des sortes de diner, et puis des boutiques de souvenirs qui débordent un peu de leur domaine et vendent des chaussures, des écharpes, des tongs, des sacs, des maillots, des paniers, que sais-je encore. Ca sent fort la mauvaise matière, le plastique des bouées, le skaï des chaussures et des produits bon marché exhalent sous le soleil une odeur chaude et chimique vite remplacée par des vapeurs de viande, de friture du snack à côté qui enchaînent sur une odeur d'essence, de ces odeurs qu’on pense autant nauséabonde que nocive. L'insupportable odeur de transpiration d'un homme qui passe devant moi vient me surprendre alors que je goûtais dans un mouvement d‘attirance-répulsion l‘odeur de l'essence, l’odeur d’un autre corps que moi, ce que vraiment je ne peux pas supporter. Le soleil, borgne, impitoyable, m'écrase du talon avec précision, si loin et pourtant si précis dans ses cibles. Ma peau est inconfortable, gercée, irritée, rêche à la piscine quand elle n'est pas trempée, brûlée, rougie sous le bleu autiste du ciel ; le contact avec moi-même m'est inconfortable, mes membres ne peuvent pas se toucher, ma peau ne peut pas s'éprouver, elle s'insupporte.
Mon seul plaisir je le trouve dans le réconfort et le soulagement de tous ces maux triviaux, indignes d'un homme : pénétrer le hall froid, frais et international de mon hôtel et puis ma chambre dans laquelle tourne incessamment l'air conditionnée, trouver des yeux "Le Monde" qui disparaît vite des kiosques et que je passe le plus clair de mon temps à chercher dans cette ville,. Seul objet qui me soit familier, réconfortant, qui me parle vraiment, trouve toujours des choses à me raconter sans qu’elles aient pourtant une vraie utilité, j’oublie vite mais j’aime qu’on me raconte des histoires lointaines mais réelles d'un monde que j'ai quitté pour deux semaines et duquel Malte est absolument exclu. Combien de villes et de pays rongés par l'ennui pour quelques villes excitantes? Je ne dis pas que rien ne se joue à Malte, qu'il n'y a pas dans les rapports humains et quotidiens des choses qui méritent d'être su, mais tout semble être plus dur pour celui qui vient d'arriver et qui repart bientôt, rien ne lui ait possible. Il ne peut que jouer au touriste et se gaver, se badigeonner des simili-charmes que lui offre l'île et qui ne correspondent à rien qui soit son authentique identité, son essence. Tout se joue ailleurs et je sais maintenant que le seul vertige du voyage ne s’éprouve que lorsqu’on perçoit par hasard et toujours par effleurement le quotidien des gens qui y vivent. Mais le touriste se mêle aux choses sans vraiment se mêler, il exige ce qui précisément l’éloigne de ce qu’il devrait vivre: un certain confort, le luxe et l’hospitalité dont il pense avoir droit, pas dépaysé culinairement, il mange des pizzas, des pâtes, des sandwichs et des hamburgers; il tombe de sommeil dans une chambre surclimatisée avec la chaîne de son pays à la télé, il va sur internet, comme moi, ne se déconnecte au fond jamais vraiment et parle anglais avec les serveurs et les réceptionnistes; toujours guidé, accompagné, rassuré, choyé. Il entre par effraction là où il devrait s’immiscer sur la pointe des pieds, s’excusant de déranger par caprice estival un peu de l’ordre du monde qui ne peut rien dire; Malte ne vit que du tourisme. L’exigence du touriste dénature le voyage, mais c’est aussi le pays qui intériorise ses exigences, s’oblige à plaire, à s'atténuer lui-même, à ne pas froisser par trop de folklore, d’opacité.
Je fais attention en traversant, il n'y a pas de passages piéton et je n'ai pas envie de mourir ici ni d'attirer l'attention sur moi. Je me réveille sans atermoiements, d’un coup, et réalise où je suis et que je suis affamée, on n'a pas une seule chose à manger dans la chambre et les repas, en dehors du déjeuner, se prennent à l'hôtel. Il y a un grand buffet et je mange comme on se console. J'aime ces laps de temps où ma mère ne parle pas de projets pour la journée ou pour demain et qu'elle me laisse l'illusion de croire que nous resterons dans la chambre à lire, à se moquer des chaînes allemandes et à dire des gros mots. Mais rien de tout cela: elle veut tout visiter et vite et ne se pose pas la question de savoir si cela vaut le coup ou non, mais je sens au fond de tous ces gestes l'épuisement de l'ennui qu'elle ne manifeste pas aussi explicitement que moi. Je refuse tout et passe la journée seule, me sentant épiée toute seule à la piscine, préférant remonter, prendre une douche, lire, allumer la télé et aller à la dérive; Lady Gaga me subjugue, les chaînes italiennes sont effrayantes. J'ai bien fait de ramener cette vingtaine de livres, savoir que je peux les lire, qu'ils sont là, que je ne manquerai pas de lectures, ça me soulage. Accompagnée je suis saoulée, seule je déprime vite, l'ennui n'offre aucun répit car même si on lit un très bon livre on est toujours embêté, tourmenté par les circonstances dans lesquelles on le lit.

lundi 16 août 2010

Pour peser la valise ma mère commence d'abord par se peser toute seule, puis enfin elle se pèse en portant la valise et en déduit son poids, visuellement ça donne un truc rigolo cette femme se penchant sur le côté pour mieux supporter la charge, un premier souvenir de vacances

Idéalement le voyage devrait être téléportation, c'est trop de contraintes qui me fatiguent rien que d'y penser : la valise, cet esprit de prévision, quel temps? quel besoin? comment recréer ailleurs l'espace intime, toute cette organisation, cette ponctualité, cette précision qui ne sont pas humaines, nous sommes oublieux, désorganisé, désordonné, le voyage est d'abord inhumain. Ici à cette heure tel siège, 15 kilos par personne, ces papiers, tous ces oublis à éviter, on devrait se laisser aller, prendre un toboggan et se retrouver tout de suite dans une autre ville.

En ramenant ses films et ses livres avec moi je ne joue pas le jeu du voyage, je ne joue pas le jeu du dépaysement.

Paris est effroyablement mélancolique et doux ces temps-ci, les promenades nocturnes sont d'excellente qualité, on se laisse aller à une triste joie de vivre, des touristes achètent des glaces, j'en achèterai bien si je n'étais pas toute seule, j'arrive à aller au café toute seule mais le café la nuit je n'assume pas encore alors je marche sans me fixer, et puis je ne sais jamais choisir alors je ne choisis pas et c'est peut-être mieux, ne pas choisir c'est ne rien exclure, en imagination je suis partout, à côté de cet homme seul, de cette famille qui mange et boit des choses dépareillées. Je n'aime pas l'idée de faire mes meilleures promenades au moment de partir, ça me rend morose.

jeudi 12 août 2010


"Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid; c'est mon habitude d'aller sur les 5 heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi qu'on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit dans l'allée de Foy nos jeunes dissolus marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage riant, à l'oeil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou pluvieux, je me réfugie au café de la Régence; là je m'amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde; et le café de la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu." Le Neveu de Rameau - Denis Diderot

Je me demandais : existe-t-il pour les siècles passés des décennies qui trouvaient matière à se distinguer les unes des autres? Pouvait-on évoquer tout un imaginaire collectif en parlant des années 60 au 15ème siècle?
C'est actuellement bien commode de pouvoir penser aux années 60 ou aux années 80, Philippe Manoeuvre nous en parle sur Arte, on en connaît la mode, la musique, le mauvais goût, la naïveté inhérente au passé, et on aime se dire que telle décennie est dépassée et à présent inoffensive, qu'elle a eu son lot d'erreurs, ou qu'elle reviendra à la mode. Cela doit être rassurant de hachurer le temps en petites décennies, c'est très pratique pour tout le monde, on peut parler de la "beat generation", du "flower power" ou de la "new wave" et tout le monde comprend, tout le monde situe. Mais je me dis que ces décennies closes sont le résultat de ce qui au 15ème siècle n'existait pas aussi parfaitement que maintenant : les médias. Et si nous nous amusions à flouer un peu les frontières entre les décennies, à mettre en commun le temps des hommes, à le vivre comme nous sommes en train de le vivre, sans vue d'ensemble déformatrice. On hachure du mieux qu'on peut le passé proche, et plus on s'en éloigne plus cela devient lointain, incertain, on parle de siècle, d'"environ", de millénaire, et nos décennies si évocatrices tendent un jour à se perdre dans ces environs.
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Au Louvre il y a un moyen de repérer les visiteurs français, ils tiennent les plans à bordure bleu -une guide s'est jetée sur moi en m'abordant en français grâce à ça- ils sont souvent seuls et surtout : ils sont les seuls à lire les légendes sous les tableaux qui ne sont qu'en français.
C'est le moment de petite rencontre silencieuse, ou par un hasard on se retrouve poliment devant le même tableau, à lire la même légende qui suppose un rapprochement, sans savoir tout à coup comment se comporter, quoi regarder, combien de temps rester devant le tableau, comment ne pas donner à l'autre le sentiment qu'on le suit mais qu'en toute logique on va d'un tableau à l'autre...comme lui. Les yeux ne peuvent pas vraiment adopter d'attitude et s'embrouillent à exprimer une forme de neutralité, on ne peut pas faire le concentré ni l'indifférent, et le juste milieu est impossible, on se sent épié. Lorsque nous ne sommes pas observé du coin de l'oeil nous savons toutes ces choses. Le plus souvent cela se finit quand notre ami silencieux feint de ne pas jouer le même jeu que nous, et nous quitte pour une autre salle, sans regrets, nous rappelant ainsi à notre devoir de sérieux.

On devrait pouvoir tracer le cheminement des visiteurs dans un musée, entre les très lents, les trop rapides, les toujours-assis, ceux qui de tous les tableaux préfèrent toujours la fenêtre, ceux qui balaient du regard, ceux qui scrutent un peu trop en détails. Tracer le cheminement mais faire aussi une typologie des regards.

Souriant devant une oeuvre qui parlait d'un père condamné à mourir de faim et dont la fille qui venait lui rendre visite lui donnait le sein, tableau magnifique, un homme s'est presque précipité sur la légende pour voir qu'est-ce qui pouvait provoquer ce type de connivence avec un tableau. Essayer une fois, de pleurer, de sourire, de réagir devant une oeuvre, elle deviendra immédiatement la vôtre et on vous jalousera ce lien. A l'inverse prendre en photo c'est toujours et encore plus éloigner l'oeuvre de soi-même.

Aller au musée est toujours quelque chose de physique et de corporel :cela met en jeu tout le corps et finit par le fatiguer, j'ai beau me dire "n'y va pas en talons", même en espadrilles je me trouve toujours épuisée par le seul fait de soutenir si longtemps mon propre poids. Au musée tout est illuminé, tout se voit, tout est regard, notre champ d'action est à la fois très large et restreint par la seule présence des autres, une présence qui juge toujours, qui modèle l'espace : il faut donc beaucoup d'espace pour dissoudre les tensions sinon cela deviendrait vite étouffant d'implicite, "ici c'est à moi", "elle me colle trop", "il me gêne sans le savoir", etc.
On ne peut rien saisir, empoigner, on peut se raccrocher à un guide quelconque mais on est la plupart du temps démuni, il faut sans cesse exprimer de savantes attitudes lorsqu'on marche, lorsqu'on s'arrête, c'est un monde très subtil ou le rapport supposé individuel à l'oeuvre finit par ne plus pouvoir s'empêcher de considérer les autres autour.

On retrouve cette situation peu habituelle : se retrouver face à un tableau, que faire? Car on regarde toujours, les yeux ouverts ne peuvent pas s'empêcher de voir, on voit toujours, le tableau est devant moi et j'attends, pourtant une certaine méthode mentale et non perceptible du dehors doit faire la différence, doit me rendre la chose intéressante, où est le choc esthétique? Je ne cherche plus que ça, le reste m'intéresse peu.
Parfois je me fais surprendre, mais ce n'est jamais l'oeuvre mais toujours des pensées coïncidant avec une certaine oeuvre, je me revois la semaine dernière en train de fixer la cuisse diaphane de je ne sais quelle déesse, de chaudes larmes sont venues.
Mais le plus souvent je m'amuse, je balaie le tableau, je remarque les détails qui sont parfois le plus signifiant, les symboles disséminés un peu partout, symbolique évidente de l'époque et qui maintenant parait comme indéchiffrable. Les lions représentent la force et les anges sur les lions représentent l'amour plus fort que la force, les hyènes représentent le désaccord, la mort est toujours un squelette poussérieux tapi dans l'ombre, efficacement terrifiant. La salle Rubens est construite comme une énorme bande dessinée.

On peut toujours regarder deux choses dans un tableau :
- l'image, ce qui est représenté en dehors de son support, ce qui est un peu au devant de la toile : le ciel, l'arbre, le visage, par exemple
- tout ce qui doit être normalement oublié: l'état du support, son usure, le vernis, les craquelures, la peinture en tant que pigment, non pas le ciel mais le bleu qui joue au ciel, à la fin de ce petit jeu là le tableau devient tout abstrait.

Faut-il prêter une égale attention aux tableaux? Au début on essaye mais l'assiduité ne tient pas la distance, il faut savoir "feuilleter". On comprend que les chefs-d'oeuvres sont parfois reclus à des angles perdus d'une pièce sombre pendant que trônent des horreurs héroïques en pleine lumière. Au bout de deux heures on ne sait plus ce qu'on regarde, on ne sait plus pourquoi on regarde, on regarde mal, et partir est alors une bonne idée. De toute façon le temps d'arriver à la sortie on passe devant une centaine de tableaux, la visite continue malgré nous.

Il y a beaucoup d'ennui dans un musée, les gens pensent que le musée est bien pour tout le monde tout le temps. Qui veut comprendre qu'il faut aller au musée uniquement si l'envie se fait sentir, si vous vous lassez des images et des fausses couleurs de votre monde, que vos pensées désirent s'accrocher à des objets, que vous voulez éprouver le sentiment du sacré ou sentir le simple vertige du temps. Qu'est-ce que le temps? Certaines salles de musée l'expriment mieux que personne.
Je trouvais vertigineux le seul fait de me retrouver seule en milieu d'après-midi avec une tapisserie du Moyen-Age à qui personne ne pense, que personne ne regardait sauf moi, que je ne savais pas déchiffrer, que je ne trouvais pas belle mais qui me terrifiait énormément par sa pompe brillant derrière son mauvais état comme une vieille dame très maquillée, son sujet religieux, sa seule ancienneté qui m'ordonnait le respect. Elle n'avait rien de la figure du présent, de sa brièveté, de sa futilité, mais elle était bien là, exposée dans un musée en 2010, donc actuelle. Je pouvais m'amuser à la toucher, il y a des salles qui n'ont pas même besoin de surveillant, mais elle m'apparaissait comme forcément irréelle, pleine de valeurs bizarres. Tapisserie qui ne demandait rien à personne au fond d'une de ces salles bien tenues mais esseulées du Louvre. Ce n'est pas à elle qu'on mettrait une vitrine de protection, ce n'est pas elle qu'on prendrait en photo, mais elle tient tout de même à être conservée, accrochée au mur elle s'accroche à la vie, me faisant doucement la morale, me toisant comme je la toisais. C'était le présent qui toisait le passé et inversement, l'un se remettant en question par l'autre : qui est le passé, qui est le présent, qui va durer, qui croit durer.

Il y a ces groupes dissuasifs qu'on arrive à semer une fois les caisses passées, plus on entre en profondeur dans le Louvre moins il y a de personnes. On dirait que la pyramide de verre suffit à certains. Le groupe: il y a toujours celui qui traîne derrière, qui s'assoit là où il peut et étant le plus éloigné du chef de groupe sans qui personne n'organiserait rien et qui ne se pose qu'en temps voulu la question de la fatigue ou de la faim. Entre ces deux extrêmes les autres membres du groupes prennent place, le paresseux qui se guérit, la fatiguée qui sait se taire, etc.

On en voit beaucoup passer des touristes avachis comme un jour de fin du monde et pour qui la journée n'est qu'une succession d'attente entre deux pauses. Pourquoi imposer aux gens des musées si la disposition d'esprit n'y est pas? On ne leur dévoile rien, on leur gâche tout. La flânerie est le secret en toutes choses, un juste milieu entre distance et intérêt, activité et repos, concentration et divagation. Les touristes japonais sont les seuls qui ont l'air de requins, tous actifs jusqu'au plus jeune, ne regardant un tableau qu'à condition de placer un camescope ou un appareil photo entre eux et l'oeuvre. On passe son temps à éviter d'être dans le champ de leur machine de merde, en évitant leur champ on entre alors dans le champ d'un touriste allemand qui prenait lui aussi une photo de telle sorte que dans une grande salle la majorité de l'espace peut être implicitement occupée, hors d'accès.