jeudi 25 juin 2009

Hier soir avant de m'endormir j'ai pris trois secondes pour me fixer des buts pour la journée d'aujourd'hui. Pour le temps libre il faut procéder par anticipation, sinon on ne s'en sort pas. En manque d'idées l'épisode du sac poubelle s'est révélé incontournable, résultat: on distingue enfin la couleur du bureau. J'ai jeté toute l'histoire géo, j'ai gardé toute la philo. Par volonté de mettre les cahiers hors de ma vue, excédée, j'avais tout enfoncé sous mon lit. Il me reste les petits manuels de révisions Bordas pour l'histoire géo ainsi que le manuel de croquis Belin conçu entre autre par M. Delmas et qu'il avait eu la gentillesse de me dédicacer. "Désolé, ça n'est pas du Houellebecq...chacun fait de son mieux.". Chacun fait de son mieux, cette phrase m'avait tué.
J'ignore quelles formes prendront ces vacances et je me dis un peu bizarrement que seul une épreuve de rattrapage pourrait me faire goûter une dernière fois avant longtemps les joies du travail.
Je me suis réveillée à midi et j'ai mangé des tartines en écoutant toute les émissions de France Inter les unes à la suite des autres alors que normalement je n'en ai le droit qu'à une. J'ai consulté mon Pariscope acheté hier avec Cécilia, on a donné 80 centimes et la caissière nous a tendu les fraîches possibilités de la semaine. Maintenant je suis dans mon lit et j'éprouve une petite excitation à l'idée que ma pile de livres fonde, à l'idée de commencer à faire de la philo sans enjeux pendant 3 mois, à l'idée d'un emploi du temps quotidien qui sera souvent le même mais dont je ne vais pas me lasser, il suffit de savoir ce que l'on aime faire et de ne pas trop dépenser. Apprendre à vivre avec soi-même pendant 3 mois sera le beau défi. Je vais aussi travailler, je reprends la relève du baby-sitting de ma soeur qui part pendant 3 mois à Dubaï pour un stage et j'ai dit à Emile qu'il pourrait venir habiter dans ma chambre pendant cette période. Quant à moi je n'ai aucun voyage d'organisé, j'ai refusé le Liban de cette année et consulter la brochure EF inaugurerait le début d'une série de choix et d'efforts dont je ne me sens pas encore capable. J'ai toujours eu des désirs de voyage, souvent en Russie et en Asie orientale et qui se sont accrus avec les cours de philosophie, tant pour les anecdotes de voyage du prof que pour le contenu des cours, mais j'attends de pouvoir être véritablement autonome jusque dans le financement de mes vacances pour laisser décider de la destination ma curiosité. Tant que mes parents me financeront je ne pourrais compter que sur des anti-voyages trop organisés alors je préfère rester ici. J'ai été rassurée le jour où j'ai senti en moi le début d'un goût pour le voyage alors que je m'étais toujours plu à dire par provocation à mes parents que je n'aimais pas voyager, puis j'ai fini par voir dans cette attitude le premier indice d'une fermeture d'esprit. Dans un sens la littérature fait déjà voyager très loin, j'ai l'impression de parler comme dans une pub mais c'est au final très vrai et d'une évidence qu'il est bon de rappeler. Seulement le vrai voyage se nourrit d'images et d'odeurs, de "concret", c'est quelque chose qui se passe avec le corps, de très sensuel (je pense à l'odeur du Liban, à l'atmosphère du climat qui influe sur tout le reste). Peut-être alors que, comme on aime à nous le répéter pour la philosophie, l'apprentissage ne suffit pas et il faut à son tour pratiquer. "On leur demande des réponses, il ne nous donne que des désirs" écrit Proust à propos de la lecture : un écrivain est d'abord un lecteur désirant écrire. Ainsi l'on apprend le voyage dans la littérature mais il ne nous est pas donné, et il reste à faire.


Je me suis recoupée la frange, j'ai acheté sans essayer et en moins de deux minutes deux robes bleu marine, je crois que cette manie d'acheter tout ce qui est bleu marine est maintenant devenue comme un devoir. J'ai bu un coca light en face du Champo, des hommes venus de province et très bruyants sont venues s'installer devant moi, je n'ai pas trop réussi à lire, au début je les détestais après j'ai commencé à tout leur pardonner. J'ai dit au revoir au garçon qui ne m'avait pas servi, c'était un au revoir symbolique, un au revoir au café, c'était le garçon de la dernière fois qui a un visage plutôt très beau et que je n'arrêtais pas de dévisager quand je portais mes lunettes de soleil, il a dû me reconnaître. Je suis allée à ma séance de cinéma, A tombeau ouvert de Scorsese, pour changer. La dizaine de personnes présentes rigolaient "avec la voix" sauf la fille devant moi dont le silence m'inquiétait un peu, mais j'ai pu finalement deviner par la lumière que l'écran projetait sur son visage -et c'était très joli- qu'elle souriait par la forme bombée que prenait ses joues. En sortant Marie m'attendait assise dans le petit hall alors qu'il était 23h40 et qu'on avait le temps de rien faire sinon le trajet inverse. Ca m'a fait plaisir de la voir, surtout que je trouvais ça déprimant ce trajet nocturne en milieu de semaine. On est quand même passé par un glacier pour fêter ça, Marie a demandé une glace à la violette "avec de la chantilly" mais la bouteille était vide alors il lui a fait un prix pour la consoler et quand ce fut mon tour j'ai dit "un cornet simple au nutella...sans chantilly" et il m'a aussi fait un prix.
Nous avons pris le bus de St-Michel jusqu'à St-Lazare, on ne prend plus du tout le métro, la ligne 14 pue beaucoup trop, ce n'est plus possible. Je lui ai montré mes robes en les dépliant comme je pouvais, elle m'a dit "tu achètes toujours les trucs moches avec nous et les trucs beaux toute seule", je voyais ce qu'elle voulait dire. Sur le quai du métro elle m'a ensuite dit: "tu t'es faite toute belle aujourd'hui, c'est pour qui?" j'ai rigolé car j'en avais justement pris conscience aujourd'hui que quand je sortais toute seule je me faisais toujours belle et en plus pour personne, je crois sincèrement que je me fais belle pour les gens dans la rue et aussi pour moi même, on est presque comme bluffé devant son reflet ou devant l'effet qu'on suppose faire sur les autres. Quand on se trouve beau on est toujours autre que soi-même, on est "l'ami qui a réussi" et quand on se trouve laid c'est comme si on était trop englué en soi-même, on s'encombre.
En rentrant j'ai essayé mes robes et je les ai montrées à ma mère, elle était très joyeuse devant le résultat et les a trouvées très belles, l'une est une saharienne bien étroite et bien plaquée sur le corps, la matière est un peu rigide, l'autre est beaucoup plus impressionnante, un peu brillante et plissé, j'aimerais bien qu'on m'invite à une soirée uniquement pour le plaisir de la mettre et de me montrer. Je crois que j'aime les robes depuis que j'ai entendu ce qu'en a dit Gilles Deleuze en parlant du désir. Le passage est très souvent repris sur internet, mais c'est justifié :
"quand une femme désire une robe, tel chemisier, c’est évident qu’elle ne désire pas telle robe,
telle chemisier dans l’abstrait, elle le désire dans tout un contexte de vie à elle qu’elle va organiser, elle le désire non seulement en rapport avec un paysage mais avec des gens qui sont ses amis, ou avec des gens qui ne sont pas ses amis, ou avec sa profession etc. Je ne désire jamais quelque chose de tout seul. Je ne désire pas un ensemble non plus, je désire dans un ensemble."

Elle m'a ensuite expliqué qu'au moment où elle partira dix jours à Dubaï je devrais m'occuper d'Emile et de mon père, les faire manger, ne pas laisser Emile prendre la trottinette dans la rue et lui faire manger sa compote et sa Danette comme elle le lui fait tous les soirs dans son lit, aller à pied chercher des pizzas, leur dire de nettoyer la cuisine, faire un peu de courses au Franprix. J'ai réfléchi à ce que je pouvais faire d'un peu fou en son absence, dans les films pour ados c'est toujours quand les parents partent que la vie commence, mais en fait je crois que je vais m'en tenir à des séances de cinéma à 22h, et des glaces sans chantilly. C'est le plus bel hommage que l'on puisse rendre à sa vie : ne rien changer même quand on peut.

mercredi 24 juin 2009

Numéro du candidat : M920800090

Hier s'imprimait par dessus la vision écoeurante de mes cahiers, celle beaucoup plus plaisante d'un gros sac poubelle où j'enfournais les fiches de révisions sans tri ni compassion; par pur esprit de vengeance. Aujourd'hui il est 22h et je n'en ai même pas la force. Ma soeur est partie chez son amie à Toulon et elle revient samedi, cela me laisse donc un peu de temps pour marquer mon territoire de mille façons possibles, autrement dit foutre le bordel sans envisager son probable mécontentement à trouver mon bas de pyjama et/ou ma tasse de café sur son ordinateur portable: tout le charme de la nature morte moderne. Je m'entendais très bien avec elle en ce moment, on discutait beaucoup, j'avais besoin d'être consolée de mes révisions, d'y être tirée le plus loin possible sans pour autant changer de pièce; et elle était là et nous pouvions discuter chacune dans son lit, en fixant le plafond ou en jouant avec la peau de notre bras.J'insiste beaucoup auprès des gens pour souligner le caractère traumatisant du baccalauréat qui nous fait nous trouver en butte à des doutes, une fatigue d'un tout autre genre et qui touche le cerveau, la mémoire pleine d'une soupe qu'elle n'avale plus, cette communication superficielle qui n'allège en rien notre responsabilité; mais je l'ai déjà dit. Ainsi les révisions n'ont aucun charme pour elles, sinon quelques comportements que j'ai su relever dont un bien particulier, celui des micro-pauses qui consiste en de petites choses: aller chercher quelque chose dans le frigo ou tout simplement une porte à fermer et qui sont autant de petites ruses servant à différer la difficulté, à s'en échapper pour un moment. La procrastination (mot le plus moche de la langue française, oui) n'a qu'un remède et c'est l'obligation combinée à l'urgence.
Les révisions ont cette façon à elles de tout niveler, de réclamer pour fonctionner un espace privé de réalité et de repères, elles neutralisent les heures de repas et de repos, le sens de l'orientation dans la semaine, l'idée que l'on s'était faite des heures de la journée, toutes projections dans l'avenir, toutes lectures de livres et de magazines. Quant aux séances de cinéma grattées ici et là au cycle Martin Scorcese de la Filmothèque, aux rêveries du Jardin du Luxembourg il a fallu vite y mettre un terme. Quand on pense leur échapper, on parle ou l'on pense encore à elles. Bien sûr tout peut se passer, un film peut avoir lieu, une promenade aussi, mais jamais sans l'arrière-pensée démoralisante que nous ne sommes pas tout à fait à notre place.

Hier ma vie avait quelque chose de plus déterminé, elle était plus facile à comprendre, il y avait un but et il y avait moi qui m'y préparait; je pensais qu'une fois la dernière épreuve passée le soulagement sinon un vague sentiment de stimulante liberté venant du fond du ventre suivrait, au lieu de ça je tombe sur le trou monotone et béant qu'a laissé derrière elle l'angoisse impériale. Je ne sais pas trop quoi en penser, j'ai donc préféré sombrer dans l'achat de quelques t-shirts informes mais colorés (et soldés) qui m'habilleront pendant les vacances, le jaune poussin du t-shirt Gap dissimulera tant bien que mal ma probable petite langueur estivale. Oui jaune poussin, il y a des choix qu'on aime bien faire parce que justement ils ne sont pas nous.

Dans la salle d'examen, je finis toujours plus tôt que les autres pour l'histoire géo, je sais où je vais et je fais mon chemin, assurée de mes connaissances le parcours est prévisible et s'annonce comme autant de petits bonds d'une connaissance à une autre. Parce que je dois attendre les copines et que je ne veux pas sortir la première par peur de ce que cela représente, je reste aux aguets, dans l'attente d'un épiphénomène et parce que je sais que n'importe quel situation de la vie possède ses charmants détails, aussi minuscules soient-ils, pouvant nourrir un texte littéraire. Alors j'observe : Iba qui mange du chocolat et qui a laissé tomber les clémentines, les bouteilles d'eau présentes sur la totalité des tables comme livrées avec elles : certains adoptent la bouteille de 50cl, d'autres le litre par peur d'un incendie...ou une anti-sèche sur l'europe rhénane en lieu et place des informations nutritionnelles. Des papiers de mes chewing-gum à mes pieds datant d'avant-hier, synonyme que je suis restée peut-être trop longtemps dans cette salle. Quelquefois, la difficile tentative de croiser le regard des copines toute derrière moi, et puis Hubert qui pendant l'épreuve d'espagnol se démène à dévisser son stylo plume, la surveillante qui demande "qui est fort?" et moi qui me propose par simple fidélité à mon bizarre esprit d'initiative même quand je ne suis pas à la hauteur et que mes copines rigolent. La défaite aurait été triste et réussir après trois personnes était digne d'une victoire de cour de récré.

Il n'y a pas beaucoup de monde dans les magasins, ce n'est plus cette image américanisante de la femme engloutie sous les sacs, j'ai dit à ma mère "c'est plus les soldes d'il y a 8 ans", avec ce souci vain d'approcher la date exacte de ces images au JT où l'on voyait des hommes se faufiler à plat ventre sous les grilles des Auchan. Les gens tiennent trois sacs et ils s'en satisfont; demain ils porteront du jaune poussin.


J'ai revu Monsieur Delmas tout à l'heure, il surveillait une classe et partait s'acheter un sandwich. Je l'ai vu une première fois fumer autour des élèves regroupés devant les grilles. J'ignore comment s'organisent les surveillances mais je pensais que certains profs en étaient épargnés dont lui. Lors de son dernier cours, j'étais sortie du lycée avec une tristesse que j'aurai voulu plus prononcée, il n'y avait pas eu de véritable scission, il n'y avait aucune preuve tangible de rupture, on pouvait encore croire que l'année se poursuivait et l'on prenait la lourdeur morale de fin de semaine pour la tristesse d'une année finissante. Aujourd'hui, il était plus beau qued'habitude, disons plus "en forme", avec cette coupe nouvelle et qui lui fait les cheveux coiffés vers un côté, ça le rend tout sage tout mignon, j'aimerais qu'il comprenne que ça lui va bien. Il portait une chemise bien blanche et une veste noire, je n'ai rien à dire sur cette tenue sinon qu'elle le rendait charmant, même si j'aime de moins en moins le noir, la chemise reste ma faiblesse et redonne un peu de vigueur à son corps un peu faible.
Nous étions arrêtés au milieu du trottoir, il nous a demandé quels sujets nous avions pris, si ça s'était bien passé, les politesses et la curiosité de rigueur. Je lui ai dit "on va avancer, peut-être que vous êtes pressé". Il m'a ensuite désigné de ses deux index et a introduit ses remerciements pour Lacrimosa par "je voulais pas vous traumatiser pendant vos révisions", livre que la classe lui avait officiellement offert mais dont il avait su que j'étais à l'origine du choix. Il venait de le finir, il me remerciait de lui avoir fait découvrir un nouvel écrivain, et il lira Microfictions, "j'ai eu quand même un peu peur au moment du passage fantastique mais elle le remet bien à sa place"; "oui c'est vrai, elle le casse". Puis il a bifurqué en direction de la boulangerie. Apparemment j'aurai juste le temps de l'entrevoir le 7 juillet, un peu comme cela se passait la majorité de l'année; sa silhouette qui en été comme en hiver n'avait de sens que devant le portail et avec une cigarette, c'est dans ce contexte qu'il semble contrôler les choses. Je crois que c'est en évoquant ce 7 juillet et en le regardant un peu plus dépoussiéré que d'habitude de sa fonction de prof, allant s'acheter un sandwich tout seul comme un grand, que je me suis rendue compte de ce qui était en train de se terminer. Il m'intéresse toujours autant et j'ai toujours autant l'impression de sérieusement le connaître, de le comprendre en même temps qu'il reste pour moi un terrible point d'interrogation que je désire détordre.

Mes doigts sentent encore le saumon fumé que je n'aime qu'avec les doigts, l'expérience m'aura appris que l'odeur s'imprègne de façon tenace mais manger demande une certaine dose d'insouciance sinon d'abandon. On mange comme mange les enfants, de ce point de vue rien ne change vraiment. Pendant que je mangeais ma mère a attiré mon attention sur le cierge et les deux petites icônes qu'elle avait dit qu'elle allumerait quand le matin même je partais pour mon épreuve. La crainte était surdimensionnée et je pense l'avoir réussie, seulement voir ce cierge et l'entendre dire "t'as pas eu une lumière pendant l'épreuve?" qu'elle supposait venir du cierge me déprimait dans la mesure où les lumières s'appelaient révisions et où je ne voulais pas attribuer à quelqu'un d'autre qu'à moi-même le petit fruit de mon travail.

jeudi 18 juin 2009


Notes d'une prissonière bachotante retrouvées gravées sur les murs de sa chambre et sur des morceaux de ticket de caisse.


La philosophie à ceci de fascinant qu'on tombe par hasard sur un texte au détour d'un lien ou d'un livre, tout est fait pour qu'on ne le lise pas, c'est le moment du pur hasard, comme si de rien n'était.
A sa lecture c'est le monde qui se renverse, s'orne du charme de la vérité, de l'illusion de moins. Illusion de moins qui ne tenait qu'à un lien plutôt qu'un autre ou à ce texte plutôt que celui-là. Nous venons chercher la philosophie, son austérité est son exigence, l'étape à franchir. Une fois l'étape franchie elle nous dévoile ce qu'elle a d'irrésistible, mais c'est un charme comme une ivresse et qui s'oublie parfois.

Il y a (avait) deux types de cours de philosophie. Ceux après lesquels je ressortais assurée de mon savoir et de ma compréhension, les idées claires et la tête pleine; un homme dans la rue aurait pu m'arrêter, me poser une question sur le cours que je lui aurai répondu et qu'il m'aurait tendu un bon point.
Puis le cours où la philosophie devenait un cercle dont je suis exclue, je ne suis plus à elle, elle n'est plus mienne, mon incompréhension se mue en haine, en dégoût, je ne veux plus la voir, je préfère la douceur des livres, la modestie de leurs vérités tremblantes à la rigueur de cette femme trop assurée de ses charmes.
On aurait pu faire en sorte que cette incompréhension soit sans enjeux mais tout repose sur elle du fait du choix de mes études, c'est la première fois de ma vie que je n'ai plus le droit de renoncer. Le renoncement, l'abdication me donne désormais envie de pleurer et pourtant à chaque instant je m'en sens capable, capable de retourner à la vie d'avant, de la conséquence zéro, du risque zéro; j'étais plutôt nase mais j'étais tranquille, aujourd'hui je suis submergée parce que l'ambition peut avoir d'aventure, de romanesque en sachet individuel.

Les matins de révisions je suis entièrement dépendante de ma douche et de mon café, si ne je les prends pas je me rendors pour la journée. En plus il commence à faire chaud et ma chambre est petite et la moquette, c'était comme si elle emprisonnait la chaleur. Quand il fait chaud, je ne sais plus quoi faire de ma vie.

Je me suis fait une raison, j'arrive à comprendre que le corps n'est pas voué à être propre et à sentir le gel douche, il transpire, il se rebelle, il s'enbaume lui-même et il ne faut pas trouver ça sale mais naturel.

J'étais en train de me laver les pieds quand Emile est venu à 2h du matin me demander de sa voix d'endormi-réveillé "tu peux m'héberger j'ai peur y'a des moustiques dans ma chambre", il a dit ça d'une traite. Je lui ai improvisé un lit entre le lit de ma soeur et le mien, comme on fait quand c'est les vacances et qu'on peut se permettre de faire la fête.

Mes journées de révisions se passent en deux temps:
1) je me félicite d'avoir autant réviser et je commence ma pause
2) je me punis d'avoir pris une si longue pause et je me remets au travail. Petit cercle vertueux.

Dans ma tête le rythme est aussi binaire:
1) confiance totale en mes connaissances sinon en mes facultés d'improvisation
2) doute de tout, panique, mal de tête.

Je me demande comment doit aimer mon professeur de philosophie, penser à sa vie est jusqu'à présent le plus grand exercice d'imagination qu'il m'ait été donné d'accomplir, disons plutôt de correspondance de l'imagination avec une vague idée de vraisemblance. Il a connu l'amour et même l'adolescence, alors qu'il semble être si définitif, si lui-même dans ce qu'il est à présent. il ne sort pas de nulle part et il est fou de penser que d'une personne étrange et qui subjugue je n'arrive à rien me figurer, plus que d'autres je veux dire. J'arrive à croire qu'il puisse venir de nulle part, mais contrairement à ce que l'on croit, personne n'est une apparition, et j'en ai conclu que mon professeur doit aimer comme Antoine Doinel. Il retrace du doigt, l'arête du nez, les contours du visage de l'être aimé. Ca me paraît plausible, je le vois le faire.

Je travaille l'après-midi dans ma cuisine, au début je me fixais des horaires à la fois pour me garantir un certain temps de révisions comme pour me limiter dans mon travail. En fin d'après-midi je fuis vers le Jardin du Luxembourg où je lis sur une chaise ou un banc. Dimanche il y avait un orchestre et deux coréennes qui papotaient derrière moi, en sortant je me suis achetée une glace au cappucinno avec la boule mal vissée sur le cornet et qui dégoulinait gravement, j'ai tout de suite regretté le choix du goût. Les deux marchands de glace qui se font face près de l'entrée du jardin ont une palette impressionnante de goûts, allant du muguet à la lavande en passant par je ne sais quoi, initialement je voulais du chocolat blanc mais la fille m'a dit qu'il n'y en avait plus -nos goûts sont prévisibles- aussi j'ai dû choisir vite et j'ai choisi non seulement le plus banal mais le plus mauvais. Le pire c'est que j'ai de la glace au café à la maison, je m'en suis rendue compte après. Ensuite je suis allée au cinéma voir le premier film de Martin Scorcese; un ravissement qui contenait tout ce qu'il me fallait : de la musique, du noir et blanc, des manteaux précieux.
Ca ne marche pas à tout les coups ces sorties toute seule mais il est toujours plaisant de constater que sa propre compagnie est suffisante, qu'on ne se désespère pas, c'est comme si dans le fond tout le monde était neutre et bon, agréable et conciliant et que par dessus cette substance se trouvait une épaisseur d'humeur qui pouvait faire qu'on se déteste ou qu'on s'adore, qu'on se trouve bien en soi ou non. Il y a ce dédoublement.

On ne sait pas vraiment pour les bancs. Si on a le droit de s'asseoir à l'extrêmité d'un banc déjà occupé en son autre extrêmité, si on a le droit de s'asseoir avec une personne assise en son milieu, est-ce que tout le monde à la même mesure de l'espace vital? Qu'est-ce qu'un banc occupé? Comment s'asseoir près de quelqu'un sans lui faire croire que je m'intéresse à lui? Et parfois c'est vrai. Parfois c'est faux. J'ai dû faire le tour du Jardin pour en trouver un totalement libre et ainsi ne pas me poser ces questions trop torturantes.

J'ai ma théorie sur les mugs de café dans les films américains. Il ne sont pas les champions pour tout ce qui est objets de quotidienneté au sein de la fiction, par contre ils aiment bien faire revenir un personnage des courses, surtout dans les séries, mais leur grand dada reste le mug de café. Do you want some coffee? Ca ils aiment bien, ça ils en ont besoin, comme si le personnage ne pouvait continuer le film sans sa tasse, cela ajoute ce petit côté de vraisemblance et de convivialité à toute situation. L'esprit Starbucks.

Je regarde trop les femmes, je les mate à mort. Il y a des femmes enrobées dans des robes très colorées et très distinguées, comme de gros cadeaux. Leur peau est uniforme et parfaite, presque virtuelle, pas d'égratinures, pas de signes de faiblesse si ce n'est au niveau des pieds et du talon, la cicatrice d'une cloque, d'une ampoule, bref, d'un pied malmené et qui contraste terriblement avec le reste.

Un jour je me suis rendue compte qu'on pouvait deviner la direction de mon regard à travers mes Rayban, elles ne sont pas assez opaques. Depuis je ne quitte plus mon autre paire, bien noire, bien large, qui englobe plus que le regard mais pas du tout à la mode, et achetée pour cela même. C'est un luxe inestimable que de pouvoir voir sans être vue, de pouvoir remarquer que les gens passent leur temps à vous remarquer comme vous les remarquez.

Je reste très au courant de la provenance des visiteurs de mon blog. Depuis un mois, une personne qui aime à taper mon nom et prénom sur google jusqu'à 10 fois dans la journée. Mystère et curiosité: que cette personne s'explique.

La veille au soir de l'épreuve de philosophie, j'ai tout oublié de la méthode de dissertation, je suis d'une tristesse crasse, dégoulinante, un besoin de dormir pour m'isoler comme un petit chat, je semble inconsolable, je ne m'étais jamais vue dans cet état.

Lundi je retrouve mes copines. J'ai l'impression de revenir de loin, du fond de mon esseulement. Qu'il est bon de parler de films d'horreur tout en mangeant une de ses salades préférées. Tout accablement mérite d'être partagé. Les révisions sont dures pour tout le monde et l'on comprend que c'est une peine qui ne peut se partager, elle est le moment de la solitude responsable. On ne peut donc la partager en l'allégeant mais la partager en comprenant que tout le monde en à une part égale, et que c'est un peu soulageant.

Après les révisions, je pars à la recherche de l'acte nul : lire un magazine dans les transports, me faire encerclée par des bambins de centre aéré touchants d'impolitesse, acheter une crème hydratante qui sent fort, sentir les pages d'un beau livre et consulter son prix en pensant qu'"un jour, je l'aurai", regarder une caissière désoeuvrée pensive à qui je dois répéter "c'est ouvert?", tenir une porte, observer une queue devant un cinéma, boire un Nestea sur une terrasse, ramasser quelque chose pour quelqu'un, prendre le bus dans Paris, n'importe quoi mais une fuite loin des cahiers pour dédramatiser et comprendre que la vie vit sa vie indépendamment de ces moments que l'on s'imagine déterminants.

Un bon site à fouiller de fond en comble:
http://pierre.campion2.free.fr/textes.htm

mercredi 10 juin 2009


C'est d'une tristesse paralysante que de voir son monde s'évanouir, s'effriter devant soi. Tout disparait de façon si claire, le monde bascule à la dernière heure de cours de terminale, je n'ai rien vécu d'aussi heureux que cette année de terminale. J'aurai vécu un an d'un bonheur indécent, entourée d'amies aimantes, de professeurs que j'aimais excessivement et sans conditions, une présence parentale quasi-inexistante, j'aurai vécu de confort et de travail, je n'ai manqué de rien, et si j'ai eu des problèmes ils auront tous été d'ordre introspectif, soit les plus beaux problèmes qui soient.
A présent j'ai le sentiment de devoir me soutenir toute seule pendant un certain temps. Mon professeur de philosophie allait dans le même sens que moi quand il disait qu'on aura passé une scolarité à voir des professeurs bienveillants qui voyaient en nous des possibles plutôt que le réel, avec le temps et la faculté on ne verra plus que le réel en nous. Je vais être jetée dans un monde sans charme, où personne ne sera là pour m'identifier.

Je passe le plus clair de mon temps à relire les Liaisons, à manger des cornets de glace au chocolat, à dormir et à travailler la philosophie et la géographie. Sur son site mon professeur de philosophie fait le décompte jusqu'au bac, il y a quelques temps on en était encore à J-20 aujourd'hui il ne reste plus qu'une semaine. J'ai en tête ces reportages sur le baccalauréat dans les JT et à la radio, il faisait si bon de ne pas y être, d'y être encore loin, la moindre distance temporelle offrait l'illusion que ça n'arriverait jamais. Aujourd'hui j'y suis et l'évènement n'est pas à la mesure de ce qu'on annonçait, en fait il prend une toute autre forme et se teinte d'une mélancolie insoupçonnée en cela qu'il se situe entre la belle année et un océan de jours libres, de vacances. Il n'y a rien d'autres à faire sinon se taire et passer à l'action, travailler jusqu'à un stade avancé de la fatigue. Le problème du bac c'est que ça fait beaucoup de solitude d'un seul coup.

Je ne pense qu'à une chose : aller au cinéma pour aplanir les révisions dans mon cerveau, pour digérer le réel.

Une fille de 18 ans qui parle de son bac sur son blog; je devrais m'arrêter là.

vendredi 5 juin 2009

Les chemises demandent à ce que l'on se tienne droit, elles ont une rigidité, un ordre, une symétrie et une forme à respecter, il ne faut pas s'avachir quand on porte une chemise, elle est le nouveau corset. La chemise est le vêtement de l'homme éveillé, réveillé, celui qui en remonte les manches sur ses puissants avant-bras, la chemise porte le travail en elle, elle est l'apparence du travail. C'est pour cette raison qu'on en croise autant à la Défense.

Le vendredi après-midi je perds le sens du réel. On prend la fatigue de fin de journée pour celle de toute une semaine, puis on attend dans une torpeur impatiente le bus, entourée du bruit prévisible des voitures allant et venant : c'est le silence de la ville, le silence la ville qui n'offre plus rien d'autres depuis bien longtemps, qui égalise tout. La ville est l'épreuve de trop pour la fatigue, elle est le lieu de la réaction, de l'homme éveillé, celui-là même qui porte une chemise.
Les membres sont abrutis, le dos voûté sous l'abribus, les discussions pâteuses. Dans la journée on hésite à programmer quelque chose pour la soirée, on anticipe la fatigue de l'après-midi, on se demande si les copines ont envie de commencer le week-end avec nous où si elles sont dans leur période de retirement, de "je suis contre tout". On ne peut se retrancher d'elle, elle est là et il n'est pas question de se dire "je dis ça parce que je suis fatiguée"; nous prenons la vision du monde qu'elle nous impose comme la seule valeur possible. 

Beaucoup de rancoeur à l'égard des voitures, de leur laideur définitive qu'elles tentent de dissimuler par des lignes élancées, des noms inventifs, des couleurs de cadavres, de ce qu'elles représentent : l'individualisme sous sa forme la plus éloquente, une petite boîte tout confort autour de son conducteur, un confort qui quand on y est, pousse à la haine de tout ce qui en est extérieur. On a l'air de rien dans une voiture et absolument rien ne la sauve.  
Quand j'étais petite je me concentrais sur la figure que leur conféraient les deux phares avant et le pare-choc, certaines avaient des têtes impitoyables, d'autres sympathiquement simplettes, comme la Twingo.

Pourtant je n'aime rien autant que les promenades en voiture, ce qu'elles permettent de combiner : le transport, une bonne température ambiante, la tranquillité qui caractérise tout ce qui n'est pas en commun, la musique, la radio que l'on veut. On regarde au-dehors de manière aussi impliquée qu'effacée, avec la bienveillance de l'observateur dont tout le monde ignore qu'il observe. S'il existe un lieu pour les morts il doit certainement ressembler à une voiture.

J'aime bien tomber sur mon odeur. Enfiler ma chemise de nuit et puis, dans le tuyau qui mène à l'embouchure, tombé sur une odeur, un mélange de déodorant, de transpiration nocturne, de gel douche, une odeur de présence. Avant je mettais au sale la chemise de nuit avant qu'elle ne sente quoique ce soit, maintenant j'essaye de me calmer concernant mon hygiènisme, j'essaye de m'accepter en tant qu'odeur...ma mère s'en rejouit.

Je n'ai jamais aimé Rock Bottom de Robert Wyatt mais la version que A. propose de Sea Song m'a convaincue de donner à l'album une sec...disons une troisième voire quatrième chance. C'est le genre d'album que j'ai honte de ne pas aimer tellement s'est constitué autour de lui un consensus de grandes personnes qui pensent inconcevable d'y voir autre chose qu'un pur chef-d'oeuvre. Heureusement A. me ferait tout aimer, il m'en offre une version qui restitue toute la profondeur qui manquait à la version de Robert Wyatt, de cette profondeur qui nous oblige à en consulter les paroles.
Sea Song - A.

mardi 2 juin 2009

"Salut Murielle,

Ton blog est très bien, mais ce serait cool de pouvoir mettre des commentaires.

Bonne suite"

:-)

lundi 1 juin 2009


J'ai racheté les Liaisons Dangereuses, je ne supporte plus l'édition GF trop imprégnée de scolarité, d'obligation. Je l'ai pris en édition Folio pour donner l'illusion d'une belle lecture achetée pour le plaisir malgré le bandeau insultant "BAC 2009". Je vais/dois le relire avant le bac. S'il vous arrive de croiser dans le métro une fille un peu honteuse de jouer le rôle de la lycéenne en terminale littéraire relisant un livre qui n'a plus de sens à force d'avoir été acheté, manié, commenté, insulté par des lycéens, ne vous gênez pas, criez "Murielle", nous irons prendre un café, comme aime bien faire la lycéenne.

J'ai tout noté des cours sur Pascal, peut-être à cause du fait que les Pensées ont été une des grandes lectures d'adolescence de Houellebecq qui disait qu'après l'avoir lu, il ne voyait plus que des squelettes à la place des hommes. L'image m'est resté et j'ai lu Pascal comme un écrivain on ne peut plus actuel.

Tout le monde "pari" sur le duo Shakespeare/Laclos. Quant à moi j'ai le pari pascalien.

Claude Chabrol est l'un de ses réalisateurs dont je n'aime pas les films mais que je continue d'aller voir dans l'espoir qu'il me plaise un jour. C'est comme s'il s'obligeait à toujours finir ses films de façon dramatique, il veut des armes dans ces films, coûte que coûte. Si le cinéma est le lieu de la vie transfigurée dans la vie transfigurée de Chabrol il y a forcément des armes, il n'y a que de grandes morts. Il aime le drame et il ne l'abandonnerait pour rien au monde. Si on enlève les armes alors ces films ressembleraient à du Rohmer. Peut-être n'assume-t-il pas de ne filmer que ce qu'il y a de plus volumineux, trivial encombrant dans la vie : la nourriture, les vêtements, les étudiants; bref tout ce qui nourrit l'oeuvre de Rohmer, alors il s'oblige à faire en sorte que X tue Y. En allant voir les Cousins je ne m'attendais à rien d'autre qu'à cela. Le film n'y échappe pas mais passé outre la jeunesse fringuante des années 60 qu'il est toujours agréable de regarder à cause de cette élégante insolence qui n'existe plus qu'en noir et blanc, c'est pour la première fois la brillance des idées s'enchaînant comme durant un face à face avec un ami, la beauté de la morale qui m'ont foudroyée sur place.

"tu as une peau d'allumeuse", je n'ai jamais autant compris une phrase et après la séance, près des quais de Seine, j'explique ce que j'entends par "peau d'allumeuse" à Cécilia, lui donnant des exemples du lycée.
J'ai un couple en tête, l'homme et la femme ont exactement la même peau, régulière, bronzé comme de la brioche, une peau pour crème solaire, pour traces de maillot, qu'on voit souffrir en direct sous les manteaux et la grisaille. Je comprends alors que l'amour connaît une nouvelle limite, un nouveau critère : celui de la peau. J'ai le sentiment que cette vérité aveuglante d'évidence me délivre de la plus grande des illusions; on finit de voir cette vérité exprimée partout, comme si elle avait toujours été là. Je me souviens avoir pensé à propos de quelqu'un et de sa quelqu'une "ils ont la même peau" et un peu plus loin "ils vont très bien ensemble". Sans me dire que c'est parce qu'ils ont la même peau qu'ils vont si bien ensemble.

A l'expo Valadon Utrillo je découvre qu'en fait la première, Suzanne Valadon, est la mère du second, Maurice Utrillo, et que ce n'est pas le nom d'un peintre comme le laisse croire les affiches. Ce dernier est d'un ennui mortel, qui plus est d'une vie antipathique, peignant principalement des églises, des chemins, des maisons et des ciels (seule chose qu'il réussit plutôt très bien) couleur plâtre. On en veut toujours à un peintre de ne pas rendre la laideur au moins fascinante. Mais de cet ennui crasse j'observe quelque chose de plus fondamental, symptomatique de toutes expositions: par ce principe même de l'accumulation, de la "collection", l'exposition mène forcément à l'indigestion, à la sur-fréquentation de l'oeuvre. Personne n'a jamais dit qu'une exposition devait être un inventaire. Mais peut-être que l'inventaire à des vertus pédagogiques nous amenant à comparer, à prendre en compte parallèlement à ses oeuvres, la vie du peintre, ses périodes. Comparer les tableaux de Maurice Utrillo c'est se rendre compte qu'ils se ressemblent tous, maladivement. Utrillo déprimé, alcoolique, interné, fauché, jaloux de sa mère, etc. Les commentaires sont biographiques jusqu'à l'obscénité, jusqu'à ce qui ne devrait pas nous intéresser.

Peut-être qu'il nous faut une certaine quantité de tableaux pour avoir le ventre rempli, le sentiment d'avoir "consommé" le peintre.

Ce que l'on pourrait reprocher aux expositions : la scénographie faisant tout pour mettre les oeuvres en valeur (ici pénombre + spot individuel pour chaque tableau) c'est l'effet inverse qui se produit : la majesté du lieu, le cérémonial éclipsent tout à fait l'oeuvre. Il faudrait faire des expositions dans des parkings, des cuisines, des magasins de fringues, des cantines.

Devant la beauté le regard ne sait jamais par où commencer.

A la fin de l'exposition j'entends :
-" j'admire de plus en plus Utrillo et je déteste de plus en plus Valadon
-pourquoi?
- j'trouve qu'elle a fait trop de mal à son fils."

dimanche 31 mai 2009

Tentativement d'épuisement du sujet Prof de Philo (2)


"Ce que font les esclaves désoeuvrés. On se divertit, on boit en bandes; nuits consolatrices. On entre dans des cinémas: il y au moins la chaleur animales, les femmes dont on touche les genoux et qu'on accompagne. Dans ces cuves sonores pleines d'éclairs blancs, les hommes vont s'oublier: ils sortent hébétés par les songes et vont se perdre dans des cubes où se déroulent ce que Bergson ose encore appeler la vie, avec ce robinet éternel dans un coin. Nous faisons comme les hommes."
Aden Arabie - Paul Nizan

 Il y a le plaisir des images dont j'ai pris conscience en philosophie puis un peu après chez A. quand j'ai vu ses Marylin Monroe étalées sur les murs. J'identifiais ça à un plaisir enfantin qui s'amenuisait avec le temps, mais non, il reste vivace et trahissait chez A. quelque chose de bouleversant renvoyant à sa solitude face à l'image "pieuse". Il y a quelque chose de semblable au plaisir insatiable que je prends à regarder mon professeur de philosophie et qu'on pourrait plutôt nommer "le plaisir de la présence", c'est à peu près la même chose qu'une image puisque dans les deux cas quelque chose est rendu présent. Le plaisir de l'image de mon professeur de philo, pourvue d'une dimension charnelle, de sa gestuelle, de sa voix.

Dimension charnelle, mais je n'ai jamais dû le toucher, à part peut-être les fois où il m'a tendu la clé de sa salle pour que je l'ouvre. L'objet est si petit qu'il est difficile d'éviter le contact.
A ne jamais toucher ses profs on pourrait se demander s'ils existent vraiment.

Parfois, je ne peux rien faire d'autre que de fixer mon cahier et gratter comme on prendrait en note les sous-titres d'un film sans pouvoir en profiter. Parfois des pauses pendant lesquelles je peux lever les yeux, regarder l'image-prof soliloquer pendant près de deux heures, avec quelques interventions çà et là. Parfois sa gestuelle est rudimentaire, peu de choses, parfois il atteint ce moment où le discours se fait littérature, prend tout son sens dans la déclamation, avec la gestuelle du politicien qui ne peut que croire en ce qu'il dit. Il s'emporte.

Il ne s'emporte pas tous les jours, il y a les jours où tout se passe normalement, soit cours magistral entraînant une légère paralysie de mon poignet. Puis il a ses jours où il marche et marche à travers la salle, de la fênetre à la porte, de l'avant à l'arrière, écoutant les questions en regardant par la fenêtre, jettant la craie en l'air pour la rattraper (de moins en moins souvent), digressant pour finir par se reprendre "excusez moi".

Des choses curieuses qu'il faisait, il a fini par les abandonner, comme s'il n'était plus nécessaire de nous en mettre plein la vue, de faire de lui un personnage. Il s'en tient à ses histoires rigolotes, à ses remarques curieuses que je note entre guillemets dans mon cahier. "C'est toujours une petit aventure l'éternuement".

Je ne sais pas si à force de quotidienneté de la solitude (la douce, la normale) on finit par agencer un roman autour de quelqu'un, à commencer à devenir superstitieuse, à interpréter n'importe comment n'importe quoi. On installe une narration entre les faits; on finit par faire un bon roman de tout, roman qu'on appelerait "période de sa vie". Juger d'une période, dire qu'elle est bonne ou affreuse équivaudrait à faire de la critique littéraire.

Plusieurs fois nous avons fonctionné par malentendu. Je ne saisis pas son ironie, je ne saisis pas quand il est sérieux. Parce que je l'écoute, je surinterprète, je panique.

Il me plaît de raconter une seconde fois que la première que je l'ai vu, c'est à dire en train d'ouvrir la porte de sa salle 105, je me suis dit "cet homme n'est pas fait pour moi" et je pensais que tout ce qui m'était possible de penser de lui se trouvait là, dans ce que m'inspirait son physique, l'absence d'expression finissant de lui donner un visage grave. Je me disais que je n'essaierai pas de lui plaire, et cette idée d'échapper aux charmes compliqués du professeur de philosophie me rassurait, me rendait sereine pour l'année à venir. La fin de l'année approchant je peux témoigner que j'ai passé l'année à attendre qu'il me reconnaisse et ces derniers mois à trop souvent penser à lui.

La salle 105 est la seule salle de cours à se trouver au premier étage, les autres pièces sont reservées à l'administration, à la salle de photocopie, au CDI et aux toilettes, les seules toilettes plutôt calmes du fait de l'absence d'élèves. La salle 105 est la salle du professeur de philosophie. Il s'y trouve une armoire grise fermée à clé où il lui arrive d'aller chercher les livres dont il a besoin pour le cours. Cette armoire est le seul élément qui lui permette de marquer son territoire. En venant en cours il n'a donc besoin que de peu d'effets, d'abord nous avons déjà vu qu'il ne portait aucun manteau sinon des vestes en laine et un parapluie au grand maximum. Il a sa besace en cuir, je n'en ai qu'une en tête, une marron très plate mais je pense qu'il en a d'autres. Dedans doit tenir son Macbook et puis il a ce cahier un peu bizarre, non pas à spirales mais à anneaux argentés ne se reliant pas entre eux. Ce cahier semble lui servir à tout, n'est réservé à rien,  il l'utilise comme surface pour écrire. Il a aussi un unique stylo et pas l'ombre d'une trousse ni d'aucun lieu d'accumulation sinon peut-être son portefeuille. Il est l'homme de l'objet unique.

Parfois nos copies sont corrigées en noir, parfois en une sorte d'encre prune. On ne comprend pas tout ce qui y est écrit et la copie fait le tour de plusieurs personnes avant d'être intégralement déchiffrée.

Oui, les copies sentent la cigarette.

Il fait tout très singulièrement, c'est un homme aux manières délicates et émouvantes, qu'on observe comme on scruterait une photo d'actrice glamour, avec la même terreur fascinée, le même désir, la même curiosité devant l'altérité, l'insaisissable étrangeté.

Ce jour-là, c'était la première fois que je lui parlais de si près. De près on arrive à comprendre la clarté de ses yeux et tout son visage s'en trouve renversé. J'ai aussi vu sa peau rose, l'homogénéité de son teint, ses pores dilatés sur les joues, exactement comme Charlette et moi. Une beauté de poupon aux expressions incompréhensiblement sévères.

Cette semaine, première fois que je le voyais avec une chemise de couleur parme.

Son mystère vient de notre incapacité, de notre incrédulité à l'imaginer intégrer un quotidien, avec ce que cela suppose d'actes nuls, de répétitions, de trivialités, d'absurdités. Est-ce qu'il le tolère? On en viendrait presque à avoir peur pour lui et à s'excuser de consentir à vivre comme cela.
Ou peut-être en est-il au stade d'une compréhension totale et homogène du monde. Le quotidien est poétique en ses répétitions toujours réinventées, le confort n'a de sens que lorsque nous en sommes conscients. Il est assez détaché de tout pour en jouir comme s'il s'agissait d'un séjour dans un hôtel. Il voyage aussi beaucoup, ce qui lui permet, comme dit Paul Nizan, le moment de l'inventaire.

dimanche 24 mai 2009


Ma mère a sorti la grande coupelle qu'elle a remplie d'un ensemble de fruits se partageant l'espace de façon égale. Recluse à côté se trouvait une grande et silencieuse demi-pastèque; ce fruit-objet qui, même éventré en son milieu, par sa dimension et sa lourdeur est contraint à une existence solitaire en dehors de tout ensemble. Mais c'est d'une solitude assumée sinon exubérante que traduisent ses couleurs, trop vives pour dénoter une quelconque tristesse. Le melon, quant à lui, laisse deviner une nature introvertie: se trouvant entre deux mondes, indécis par nature, tenant dans une main en prenant le risque de lui échapper, complexant sur une dimension qui ne lui appartient pas. On assiste parfois à l'une de ses tentatives de repliement sur lui-même -ce sont les petits melons- nous faisant ainsi profiter du même coup d'une plus grande intensité de saveur; là où la pastèque ne nous assure pas de l'homogénéité de son goût en chacune de ses parties, comme s'il s'agissait uniquement pour elle de s'étendre, de s'étirer, au mépris de sa fonction et de son consommateur; elle n'en fait qu'à sa grosse tête.

Les fruits ne nous font parvenir aucune odeur, ce sont les objets du goût. Ils sont un peu comme les fleurs qui exhalent leurs odeurs à un périmètre très réduit et dépassant rarement les limites de leurs propres matières : c'est pour cela qu'il faut plonger le nez au coeur du bouquet, au risque de les faire vibrer...ou se résigner à les connaître par le biais de sprays désodorisants pour toilettes, de shampooing et autres cosmétiques.
Alors dans la cuisine ça ne sentait pas le fruit mais plutôt la viande que ma mère cuisinait dans une sorte de gros wok qui doit être nouveau : je connais nos casseroles et poêles, il n'y a aucune raison d'en changer mais en déménageant et avec la nouvelle plaque chauffante à induction on a dû tout renouveler. Inquiète de l'odeur conventionnellement délicieuse mais que la chaleur rendait écoeurante je lui ai signifié, comme une sorte de règle à appliquer jusqu'à nouvel ordre, de ne pas cuisiner d'aliments trop lourds parce qu'il faisait chaud, elle m'a répondu qu'elle n'avait cuisiné que de la viande. Dans ma chambre où les deux grandes fenêtres sont ouvertes dans l'espoir qu'un courant d'air se forme on pouvait aussi sentir une toug autre odeur de viande provenant du balcon des voisins, on y entendait aussi de subtils tintements de vaisselles et de couverts mais pas de discussions. Il est dur d'échapper à la tentation familiale du repas sur la terrasse qui suppose une organisation sommaire et une motivation partagée.

Je me souviens de l'année dernière, période du bac oral de français, je passais des journées seule sur ma terrasse à poursuivre la massive lecture de l'Adolescent, j'avais vraiment bronzé et j'aimais porter cette chemise à manches courtes bleu marine achetée chez Muji, je ne voulais presque porter que ça tellement elle m'assurait d'une élégance sous les plus lourdes chaleurs là où les autres succombaient à un total mépris de cette élégance sinon de la pudeur. Je tiens à la pudeur comme une vieille dame à son sac, parfois j'en ai honte et parfois je me dis "tant mieux tant mieux".

Il n'en reste plus que sa chair grossièrement découpée en morceaux inégaux, domestiquée afin de lui conférer une taille humaine. C'est la pastèque déconstruite, puzzleisée, cubiste, finissant dans un bol entre les yaourts, agonisant dans son jus insipide, avec un léger et miséreux voile de film transparent censé l'aider à se conserver jusqu'au prochain dessert. L'heure venue il n'en reste déjà plus, car la pastèque se mange sans faim, elle se mange par caprice, parce qu'en panne d'inspiration nous ouvrons le frigo et que la pureté de sa couleur nous drague; telle une petite adolescente aguicheuse dont les effets qu'elle provoque la dépassent.

peinture de Fernando Botero

samedi 23 mai 2009

A l'exposition Giorgio de Chirico.

Je me jette dans l'exposition avec une curiosité innocente et nettoyée, j'ai le désir simple de découvrir un artiste avec lequel je pars déjà sur un mauvais a priori. Je me souviens de grandes expositions faites toute seule et où je suivais méticuleusement le parcours, où je lisais tout et où je finissais après une heure et demi à me rendre compte que j'avais mal aux jambes ainsi que la gorge et la bouche sèches. J'étais heureuse de m'en rendre compte si tard car c'est ce vers quoi le musée tend: que l'on arrive à en oublier son corps, ses besoins naturels, son statut social, ses préoccupations les plus triviales. Il y a des expositions avec lesquelles ça prend mais cela suppose toujours que je m'y rende seule.

Il m'arrive de persister. Si je n'aime pas un écrivain je continue de lire ses livres, si je n'aime pas un cinéaste, je continue d'aller voir ses films. Je maintiens ma confiance en eux, la rupture en art est douloureuse.

Je vois des couples qui évoluent entre les pièces, l'un se tient par la taille, ici la femme regarde le tableau et l'homme vient lui embrasser le front. Je me dis que l'amour exclue de son monde tout ce qui n'est pas lui parce que justement ceux qui s'y trouvent subissent une révolution dans leur vie. Je me dis que le jeu de l'amour ne cesse jamais, que l'amour englobe la vie, la retourne, la révolutionne. C'est un autre langage qu'on se met à parler; et c'est très bizarre à observer: ces gens ne sont pas dans leur état normal. Même dans les musées ils persistent à s'aimer et à se le prouver. Devant un tableau on préfère encore sa compagne au tableau. Peut-être même vont-ils au musée pour voir "sa moitié" regarder un tableau plutôt que le tableau.
Je me souviens que j'étais venue avec Baptiste au Musée d'art moderne et que j'avais touché du bout des doigts un Delaunay, le mec m'avait engueulé.

Je m'intéresse aussi aux documents exposés sous verre, j'en viens même à rester plusieurs minutes à déchiffrer une lettre qu'il écrit à un grand collectionneur Paul Guillaume. Il lui dit qu'il peint beaucoup et qu'il a le sentiment de devancer tout les peintres qui ne sont pas en train de le faire, il dit aussi qu'il ne croit pas en la pérennité de Monsieur Modigliani et Utrillo. C'est très drôle et rien n'est perdu de la vivacité du propos, de l'écriture : destinataire comme expéditeur sont morts et pourtant tout est restitué dans sa totalité. Soudainement j'ai la très forte envie de commencer une relation épistolaire, intelligente et discrète.

L'idée que Chirico finisse par ne plus que faire et refaire ses premiers tableaux, dans un souci (j'imagine) de conservation obsédante, entêtante, de conscience de son talent finalement assumée, trahit quelque chose de touchant et que l'on ne rencontre pas très souvent je crois, l'idée que l'artiste avant d'être surhumain est peut-être trop humain.

Mes 12-13 ans, ont été marqués par une correspondance avec un certain Hugo qui vivait à Tours je crois. Je lui écrivais des lettres d'une vingtaine de feuilles sur des blocs de correspondance bon marché que j'achetais chez Champion. Je n'ai jamais retrouvé cette même ferveur à l'écriture sur papier, avec Baptiste je le faisais aussi et ça marchait très bien, j'éprouvais un plaisir bouleversant à le lire et une excitation à lui répondre, à savoir que j'étais en train de lui dire des choses.

A la fin de l'exposition je tombe nez à nez avec un tableau qui illustrait la couverture d'un livre de Roger Pol-Droit acheté en 4ème. Je me dis -et j'avais le sentiment d'avoir déjà pensé ça de façon si précise à un moment de ma vie- que la première approche que l'on fait de la peinture se fait avec les couvertures de livres de poche.
Camus/Nicolas de Staël
Proust/Monet

Une journée avec une exposition est une journée bien remplie, quoiqu'il arrive.
Au moment où l'on sent que la journée bascule dans l'inertie et l'insatisfaction : se précipiter dans un musée.

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A propos de A bout de course de Sidney Lumet.

Alister dans la queue devant moi avec sa copine.

Impossible de passer à côté de cette façon qu'ont les personnages de laisser le robinet ouvert pendant de très longues secondes, autant dans la salle de bains que dans la cuisine.

Une larme me nettoie la joue à la scène finale, je ne fais aucun geste pour ne pas attirer l'attention de Cécilia qui repérerait tout de suite que je suis en train de me sécher les yeux.

vendredi 22 mai 2009

Vendredi dernier nous étions invités ma classe et moi ainsi que quelques élèves de ES et de S qui remplaçaient les Grands Absents de la TL, à assister à l'enregistrement des Nouveaux Chemins de la Connaissance sur France Culture. Mon professeur de philosophie devait y dérouler pendant une heure un plan de dissertation sous les interruptions de l'ancien mec de Carla Bruni.

Je me souviens du jour où il a annoncé à la classe que six élèves pouvaient venir à l'émission, il disait que c'était inutile, qu'il n'en voyait pas l'intérêt mais que la production y tenait, et il pensait qu'on penserait pareil que lui alors qu'on était tout éblouis tout excités; les médias impressionnent toujours un peu avant qu'on arrive à comprendre de quoi il en retourne, peut-être qu'on les associe à des artistes.
Je crois que j'ai eu honte pour moi d'avoir l'envie d'y assister, je me trouvais des excuses "oui mais moi j'y vais parce que j'écoute l'émission et je veux voir ce que ça donne, comment ça se passe, je veux voir Raphaël Enthoven". Oui en fait ça n'était pas bien compliqué. Aussi c'est que l'enregistrement tombait au moment du cours de philosophie du vendredi et que je déteste rater des cours de philosophie, que ça m'aurait attristé de rester chez moi alors que je pouvais passer du temps avec pas loin de mon professeur.

C'était la deuxième fois que j'allais à la maison de la radio, la première étant il y a 4 ans. J'étais assez émue d'y retourner, parce que j'adore ce bâtiment, disons qu'il "en impose" et qu'on ne sait pas vraiment comment s'organise le lieu entre les différentes radios qui y sont établies mais qu'on sait néanmoins que des cartons d'intelligence et de personnalités s'y entassent, que des gens connus y entrent, y sortent, c'est le grand moulin et ça ne s'arrête jamais. C'est pour ça que j'aime autant la radio : elle ne cesse jamais de bouillir, à toute heure, cela a quelque chose de rassurant. Macha Béranger décédée il y a quelques semaines est l'exemple même du réconfort que peut nous prodiguer la radio. Dès 01h du matin on pouvait l'appeler pour lui parler ou sinon s'endormir au son de sa voix rocailleuse, on avait des insomnies mais on finissait par penser que nous étions dans un lit et elle dans un studio, sa marginalité répondait à la nôtre, l'apprivoisait. Peut-être même était-elle maquillée. Puis le jour où le nouveau patron de France Inter lui a supprimé son émission qu'elle tenait depuis 30 ans c'était elle qui a eu besoin du soutien de ses auditeurs, la situation s'inversait, elle devenait vulnérable; ce qu'elle n'avait jamais été.

Cette visite allait de pair avec une écoute de plus en plus intensive de la radio. J'en suis à un stade où j'ai écouté France Inter à toutes les plages horaires d'une journée; je connais l'enchaînement logique des émissions comme il m'est arrivé de comprendre à la longue comment s'enchaînait les quartiers de Paris. J'observe finalement que les apprentissages les plus durables et les plus précis se font sans nous, c'est à dire par l'habitude, sans qu'on les réclame ni qu'on s'y acharne, et sur plusieurs années; on finit par prendre le pli. Quant à France Culture je ne la connais que par les podcasts que j'écoute à l'heure que je veux, et j'estime que ses animateurs parlent encore trop bas pour accompagner mes repas; la mastication assourdissant mes oreilles.

Le fait de me rendre à la maison de la radio, d'y voir ces trentenaires beaux garçons en train de fumer comme des lycéens pendant leur pause, le fait de sentir concrètement le monde discret, élégant, sans mensonges et intelligent de la radio, de repenser à ces publicités pour France Culture plaquées sur les bus ou celle encore plus classes de France Inter où on devine derrière ces physiques lambda et peu télégéniques une personnalité portée par une voix, tout ça m'a donné sérieusement envie d'y travailler. Et puis je repense à Radio Vernis, et j'y vois là comme le signe inconscient d'un désir de travailler dans la radio. La radio ne peut subir que peu de modifications, elle ne ment pas parce qu'elle n'essaye pas de séduire, ce n'est pas de l'apparence, seulement du contenu, et c'est lui qui doit séduire.

Le café "Les Ondes" où nous nous sommes installées car nous étions en avance.

M. Franck avait réussi à "négocier un plus grand studio", ainsi nous étions 20 au lieu des 6 prévus. J'étais tout devant avec le reste de ma bande et devant nous des tables avec des bouteilles de jus d'orange que je proposais à ceux qui derrière n'y avaient pas accès. Une fille de la régie est venue nous descendre une boîte entamée de biscuits au chocolat. "Et surtout n'oubliez pas de rallumer vos portables à la fin", c'est la première chose que Raphael Enthoven nous ait dite, enchaînant sur une anecdote rigolote concernant ses années d'enseignement au lycée : une fille était sortie de la classe pour répondre à son portable, quand elle était revenue en classe il l'avait virée et à ce moment-là son portable à lui s'était mis à sonner. En parlant il ne nous regardait pas, il regardait dans le vide, je me suis demandée s'il était timide, il est pourtant -autant à la télévision qu'à la radio- affolant d'aisance.
C'était impressionnant de le voir faire ses grands gestes à la régie, ce matériel qu'il ne remarquait plus et dont la superbe devait s'être émoussé avec l'habitude, ce générique electro-hip hop qui donne toute sa modernité à l'émission et qui retentissait dans la salle, cette fois "pour de vrai". Nous observions un poisson dans l'eau de son métier, nous nous sentions de trop, voyeurs, étrangers, et pourtant invités.

Il était programmé que des caméras de France 3 viennent nous filmer pour le JT régional d'Ile-de-France. Je voyais le résultat d'ici : d'un côté Raphael Enthoven remerciant les élèves de La-Folie-Saint-James d'avoir été sages comme des images et l'auditeur qui se demande l'intérêt de leur présence; de l'autre France 3 qui nous filme à notre insu en train d'écouter notre professeur, réduit aux rôles de petits objets dociles, de lycéens hypnotisés par la réussite au baccalauréat.

J'étais en train d'empiler gobelets, de trier les propres des utilisés, de rassembler sur un point de la table gobelets et bouteilles de jus d'orange lorsque j'ai entendu le journaliste de France 3 demander "qui veut répondre aux questions?" et mes copines gueuler mon nom, "Oui Murielle, elle elle veut". Deux secondes après j'étais sous les sunlights à dire n'importe quoi à un journaliste avec pour arrière-plan mes copines hilares, apparemment M. Franck l'était aussi.

C'est ensuite que j'ai réfléchi au nombre d'élèves qui avaient voulu répondre aux questions et passer à la télé, et au fait que je les avais devancer avec force et cruauté, et que peut-être ils regrettaient d'avoir hésité une seconde de trop, que ça les tourmentait légèrement.
En y réfléchissant bien je crois que j'aurai été rongée un certain temps par le regret d'un acte manqué, qu'il n'y a rien de plus inconfortable que l'idée d'une chose même banale sur laquelle on n'a plus prise. J'expliquais au journaliste qui me demandait si nous avions les mêmes références cinématographiques que notre professeur et si nous étions capables de les réutiliser dans nos copies, que non, d'abord nous ne les avions pas et deuxièmement ce n'était pas à des films que l'on pensait pendant 4 heures devant une copie. Et que c'était un peu l'esprit d'escalier, que les références nous venait souvent après coup, une fois la copie rendue. L'intelligence de l'esprit d'à-propos, voilà ce qu'on devrait nous apprendre.
Nous avons ensuite déjeuné aux Madrilènes à Neuilly, un café que Julie fréquente beaucoup. J'ai commandé un sandwich au chorizo.

mardi 19 mai 2009

La solitude de l'élève




















Plus que du travail, notre scolarité nous a offert à tous de la solitude, des kilos de solitude. Solitude pendant les contrôles, pendant les révisions, devant une mauvaise note, devant une bonne note, solitude devant l'histoire, la littérature, la philosophie; l'élève est seul, il s'organise seul, il se réjouit seul et se décourage seul.
Je me demande si les profs, je me dis que les profs pensent à cela (disons au début) quand on leur rend une copie, à ce petit individu aux idées vagues et vagabondes et qui tentent de se concentrer sur quelque chose qui lui échappe et qu'il tente de faire sien; l'élève est touchant, il essaye de se prendre au sérieux. Peut-être que nos copies doubles d'histoire sont de la littérature, peut-être que quelque chose doit être gardée.

Je pense à moi aux yeux cernés, au corps vide de fatigue, en train de rendre poliment une dissertation de philosophie à mon professeur comme si de rien n'était alors que je me suis débattue avec moi-même, que j'ai joué l'obstinée, que je me suis portée à ébullition dans le silence de ma cuisine, à 2 heures du matin, ou dans une salle de classe au son de mon ventre chantant la faim, pendant 4 heures. Je rends ce travail qui à en apparence de la tenue et un cadre rouge pour le commentaire, avec mon nom que j'écris en haut à gauche, une belle présentation comme on ferait porter un costume à un sale gosse. C'est peut-être ça le travail, la scolarité, les études: nettoyer d'un doigt humide le coin de bouche chocolaté des sales gosses.
Je trouve que l'élève doit être à certains moments désirable aux yeux du professeur, justement pour cette solitude, brillante et pleine d'espérance. Le cancre est celui qui ne supporte pas d'être seul face à ce qu'il sait et ne sait pas; face au travail il se fait peur à lui-même.  Et peut-être qu'on aime le bon élève pour son endurance à la solitude, ce qu'il comprend et admet avant les autres et sans se poser de questions; une sagesse avant l'heure.

vendredi 15 mai 2009


Je redoute toujours un peu la fin des cours, c'est à dire ce moment où je rentre chez moi et où j'ai du temps libre que je sais irrémédiablement gâché par la fatigue ou encore pire les révisions. Et puis plus sérieusement il y a cette panique à l'idée d'être avec soi et de ressasser des choses et des erreurs et cette inquiétude qui ne me quitte pas depuis des mois concernant mes aptitudes au travail, ce que je serai capable de fournir l'année prochaine, si je peux me permettre de croire en ma capacité à me changer, à me transformer par les études ou s'il serait plus sage de ne pas se faire d'illusion et de rester avec son moi médiocre, celui que l'on tolère depuis des années.

Hier, exception à la règle, je passe une très bonne soirée avec moi-même, je m'endors devant un épisode de Titeuf et j'initie Emile au thé. Ma soeur ne rentre pas de la soirée et je peux ainsi à loisir écouter "Beginning to see the light" du VU, l'écouter en suivant les paroles sur internet comme j'aime bien faire, puis ensuite dans mon lit sous ma couette; changer de posture, voir si cela modifie quelque chose. Bonne soirée notamment parce que Meurtre dans un jardin anglais m'a mangé ma soirée et qu'il est toujours bon de se "déresponsabiliser" devant un film. Plus que ça, il s'agit de se libérer du corsée de la réalité pour un peu aller voir du côté de la création et de la liberté : que font les hommes quand ils ont du temps, du talent et des moyens? Ils font des films aussi bouleversants que celui-ci, créé dans un enthousiasme créatif qui se communique intégralement au spectateur. Au milieu du film des larmes me viennent, ce n'est pas l'histoire, plutôt comique et trop intelligente pour qu'on en pleure, non, justement c'est cela : la beauté de l'intelligence, le coup d'espoir porté au coeur; heureuse que cela existe et que cela soit humain, ça veut dire qu'on en est tous capables. Rien n'est impossible, etc.

vendredi 8 mai 2009

Dans les magasins, Cécilia qui m'empêche physiquement de ne pas approcher les hauts à rayures sous prétexte que j'en ai trop.

Le bizarre sentiment (et dans lequel je ne me complais absolument pas), que quand on parle du bac, quand on donne des conseils de révisions j'ai toujours l'impression que cela ne s'adresse jamais à moi, à tout le monde sauf à moi, et ce sentiment persiste depuis que j'ai une conscience d'écolière, déjà au collège c'était comme ça. L'impression que d'une certaine façon même les "cancres" sont beaucoup plus engagés que moi dans l'affaire. Le cancre est une des figures du scolaire même s'il tend à en échapper. En se détachant au maximum du scolaire il lui donne malgré lui une importance démesurée.

les personnes qui traitent les livres comme des yaourts, de manière totalement indifférencié. Peu importe qu'on en voit la tranche ou pas, qu'il y ait une harmonie entre les tranches alignées pourvu que tout ça soit rangé, que "ça rentre", c'est ça que je constate quand je passe après ma mère venant de toucher à mes livres : un rangement fonctionnel, sans état d'âme où les livres au lieu de se montrer deviennent comme intimidés, gênées de prendre autant de place. Je viens les consoler.

Lecture du Savon de Ponge : s'en est fini du savon liquide. je vais dans la réserve chercher s'il ne reste pas un vrai savon comme il faut, voir si le souci de l'efficacité n'aurait pas eu raison de lui. Si Godard a filmé des personnes en train de se laver les mains ça veut bien dire qu'on est en présence de quelque chose de beau, un geste esthétique du quotidien comme les coups de peigne dans les films de la Nouvelle Vague, les scènes de repas. J'en trouve un tout rond tout rose, l'image même du savon, il est à la rose, je pense aux moments que l'on va passer ensemble.

En 3ème? j'ai acheté un dictionnaire des expressions et locutions, un peu par hasard, parce que je trouvais ça utile. je me demandais alors pourquoi personne n'en avait chez lui alors que c'est une mine, j'avais l'impression d'être en présence d'un secret, d'autant plus un secret qu'il était accessible à tous.

Chez American Apparel. première fois que jachète dans la boutique, j'avais déjà acheté sur le site, aujourd'hui c'était shopping "je sais ce que je veux" et non pas "je cherche ce que je veux". Un t-shirt manches longues gris chiné avec un col V, un peu coûteux mais tellement convaincant quand je l'essaye. Je finis aussi par prendre une écharpe couleur "cranberry", il y avait une vingtaine de couleurs disponibles mais Marie m'a aidé à choisir, il fallait que ça aille avec un maximum de mes fringues : le beige de ma parka, le marron de ma veste en velours, le noir de ma veste en cuir, le bleu marine de toute ma garde-robe, c'était O.K.


J'ai passé la matinée à lire méticuleusement le dernier Technikart dans mon lit : certains magazines ne peuvent se lire autrement que comme des livres. Le magazine fait le lien entre internet et les livres : internet pour le côté j'actualise l'information et les livres parce que ça se lit sérieusement et que l'on juge les journalistes. Je n'ai pas tout de suite dévoré l'interview Michel Houellebecq/Iggy Pop, je sais que ce dernier est plutôt nase en interview, que c'est d'abord un homme qui a l'intelligence de l'action plutôt que de la parole et que les interviews en général ne sont jamais qu'un échantillon de ce qui s'est dit, on ne fait que toucher la surface des choses, les interviewés ont à peine le temps d'arrêter de prendre la pose, d'en venir aux choses sérieuses que l'entretien est déjà terminé.

Les week-end c'est comme s'il n'y avait que moi qui avait le droit de rester alitée autant de temps, jusqu'à 13h. Ma mère et ma soeur rangent un peu ou en tout cas s'agitent, Emile doit faire son lit et prendre sa douche, mon père est déjà dehors et moi je commande le monde depuis mon lit, personne ne me dit rien, on se plaint mollement de mon inaction, de mon "oblomovisme". Puis constatant que la journée est en train de m'échapper je finis par me lever, par ouvrir la fenêtre et par faire mon lit, puis tranquillement je me prépare et me jette dehors.

J'ai oublié mon portable au Lutèce, je pars le chercher. Le serveur me demande si en échange je ne pourrais pas aller lui acheter des cigarettes en face, des Marlboro; j'accepte. Je reviens les lui donner, il me dit merci beaucoup, bonne soirée, faites attention en rentrant.

mardi 5 mai 2009






















"Pourquoi, dans des oeuvres historiques, romanesques, biographiques, y a-t-il (pour certains dont je suis) un plaisir à voir représenter la "vie quotidienne" d'une époque, d'un personnage? Pourquoi cette curiosité des menus détails : horaires, habitudes, repas, logements, vêtements, etc.? Est-ce le goût fantasmatique de la réalité (la matérialité même du "
cela a été")? Et n'est-ce pas le fantasme lui-même qui appelle le "détail", la scène minuscule, privée, dans laquelle je puis facilement prendre place? Y aurait-il en somme de "petits hystériques" (ces lecteurs-là), qui tireraient jouissance d'un singulier théâtre : non celui de la grandeur, mais celui de la médiocrité (ne peut-il y avoir des rêves, des fantasmes de médiocrité?).

*
Le plaisir du texte, c'est ce moment où mon corps va suivre ses propres idées -car mon corps n'a pas les mêmes idées que moi."

Le plaisir du texte - Roland Barthes

Un jour faire un film, quelque chose de 5 minutes sur l'esprit d'escalier. Une séquence où la fille ne dirait pas ce qu'elle aurait voulu dire, puis tout de suite après ou alors à la fin d'une série de séquences désordonnées, la scène "idéale" : son discours impeccable, sans bafouillages, sans postillons, le mot adéquat du début jusqu'à la fin. Elle se fait son cinéma. Montrer que parfois on pense en terme de scène.

Aujourd'hui l'employée de chez Hubert (notre repère quand on a une heure de trou) m'a adressé la parole pour la première fois. On commençait à devenir des habituées et je la voyais être familière avec tout les lycéens sauf avec nous, faisant comme si on ne venait pas deux fois par semaine. Normalement elle était censée nous détester; la propriétaire nous demande souvent de baisser le ton, tout le monde nous le demande, on rigole trop fort, même Monsieur Delmas nous l'a déjà dit, "avec vos copines".
Tout en préparant mon café et d'un air super dégagé, elle m'a demandé si on avait déjà passé les examens. Je ne savais pas si elle parlait du bac, j'ai dû tiré une tête du genre "no comprendo". Elle m'a dit "vous passez le bac?" j'ai dit "ah oui, non c'est en juin...le 18". Je lui ai dit que pour l'instant on avait passé que des bacs blancs, que ça nous obligeait à réviser, qu'on pouvait s'évaluer, que c'était bien. J'étais impliquée, j'avais le souci de la relancer et aussi du détails, ce qui lui montrait que j'avais accepté les règles du jeu, la réconciliation. Jétais ravie qu'elle me parle, c'est mon côté petite fille qui veut plaire, qui pardonne tout (l'indifférence d'alors) pourvu qu'un lien aussi ténu soit-il se tisse.

En sortant du café il faut poser les plateaux sur l'espèce de comptoir en verre, je leurs dit toujours "merci, au revoir", je n'hésite pas à le dire plusieurs fois, à chaque employée, jusqu'à ce qu'elles me répondent. Je sens toute l'hostilité engrangée pendant notre séjour retomber subitement dans les voix aigus qu'elles prennent.

Récemment j'ai pris conscience que je tenais énormément -peut-être un peu trop- à la politesse et à la civilité et ceci chez les autres autant que chez moi. Je parle de ce qu'on pourrait appeler la politesse "urbaine", celle dont on use avec les inconnus qu'on est amené à cotôyer un peu partout, un peu tous les jours. Les commerçants et les usagers des transports en commun.

Ce côté "c'est la moindre des choses" de la politesse : une poussette qu'on se propose de soulever, demander à quelqu'un s'il voudrait passer avec nous au lieu d'attendre qu'il le fasse, etc. La provoquer, en faire les frais comme en être témoin c'est comme autant de signes disséminés dans ma journée et qui me suffisent à croire que les autres ne me sont pas si étrangers que ça. Délaisser ce point de vue de caméra de surveillance qui surplombe une foule abrutie, se saisir de l'imprévisible, de l'esprit d'initiative, de l'attention que suppose la politesse; c'est à tomber.
Cela humanise n'importe quelle situation dans laquelle on a tendance à se tasser dans son individualisme, son petit intérêt, son petit strapontin. Les transports et toutes ces lieux de passage dans lesquels on veut faire comprendre aux autres que l'on est là par obligation et certainement pas pour eux, cette indifférence nécessaire que l'audace humaniste de la politesse vient troubler.

Par un bizarre calcul, selon qu'il y ait du monde sur une des deux rangées je pénètre dans le bus par le côté gauche ou droit de l'entrée. Déception au moment de rentrer dans le bus du côté gauche, c'est à dire du côté où on ne voit qu'à peine le conducteur. Aucune possibilité de lui dire "bonjour", impolitesse forcée que je n'assumerai jamais. [Aucune exagération mais l'expression d'un véritable probléme de mes matins].

Parfois la fatigue en revenant du lycée, l'idée que je ne céderai ma place à aucune vieille dame, que je ferai la gueule, que je ne courrai après aucun bus, aucun train. Je m'accorde la lenteur et je demande aux autres de repérer cette fatigue en moi et d'y être indulgent, "attention jeune fille fatiguée". J'essaye de me consoler en m'accordant cette indulgence à moi-même, oui prends ton temps, oui en rentrant tu dormiras tout de suite, ma pauvre Mumu. Les transports usent.

Ces femmes qui par fatigue refuse de jouer le jeu de la civilité et ne cèdent pas leur place, ne se lèvent pas quand c'est bondé dans le métro. La politesse doit être par définition à toute épreuve.
Un jour Juliette m'a invité au théâtre voir des lectures de la Recherche, avant que la pièce ne commence nous sommes allées au restaurant. Je n'ai jamais parlé de cette rencontre même si je pense en avoir gardé un long brouillon quelque part. Elle m'avait alors offert en plus de la place pour la pièce quatre précieux livres de philosophie dont La Politesse de Bergson, commencé hier et fini aujourd'hui dans mon lit.
D'abord, parler de ce décalage entre le titre d'un essai, l'idée qu'on se fait du traitement de la notion et le résultat, toujours étonnant. Très vite j'ai compris -peut-être que je me trompe- où Juliette voulait en venir et pourquoi elle m'avait offert ce livre qui à bien des égards ressemble aux très beaux conseils que mon prof de philo nous prodigue concernant notre orientation pour l'année prochaine. Il est toujours un peu décontenancé, surpris, à l'idée qu'on lui demande des réponses précises à des questions dont nous devrions pourtant en être les seuls juges. Il se demande pourquoi on lui fait confiance, moi je le prends juste au mot.

A la fin de ma lecture j'en voulais à mon prof ne pas nous avoir conseillé la lecture de La Politesse qui est suivi de deux petits essais sur Les études littéraires et la spécialisation, même s'il nous a tenu le même discours un propos mis en scène, disposé au sein d'un livre comme au creux d'un écrin, est toujours beaucoup plus convaincant que les propos d'un prof de philosophie. Quelque chose de définitif et de "gravé dans le marbre" dans tout ce qu'il y a d'imprimé, l'impossibilité d'y revenir, de le corriger : ce qui est imprimé est donc jugé digne d'être imprimé, je m'y fis.
J'en veux d'ailleurs à tout le corps enseignant de ne pas nous avoir mis ce livre entre les mains, de ne pas y avoir seulement songer, en émettre la simple éventualité, un petit gribouillis dans le coin de tableau histoire de nous dire que ce livre existe. Mon prof de philo conseille souvent des livres mais jamais assez; quelques bonnes oeuvres bien choisies plutôt qu'une longue liste; j'essaye pourtant de le faire parler. Si j'ai lu La Politesse à mon âge c'est par le plus grand des hasards, c'est par l'arrivée de Juliette à un moment de ma vie, qui a décidé de m'offrir ce livre et que j'ai décidé de lire maintenant. J'ai dit à Charlette que j'allais le lui prêter.

Aujourd'hui avec le prof de philo nous nous sommes tendus des objets.
Devant la salle il me tend la clé de la salle pour que je fasse entrer la classe, le geste m'a surpris, je regardais ailleurs. La clé était sans porte clé ni rien, je me suis dit que ça allait évidemment assez bien avec ce que je m'imagine de ses partis pris esthétiques : le dénuement le plus strict, etc.
Ensuite il demande un stylo à la classe. Toujours cette réaction puérile avec laquelle je n'arrive toujours pas à me défaire, être celle à qui il va prendre le stylo, même mes copines ont abandonné ce désir secret. Personne n'a bougé je crois, c'est un peu comme pour les voitures lors d'un feu qui passe au vert : il faut un temps de flottement pour qu'elles s'en rendent compte et qu'elles avancent. Ici il fallait un temps pour se rendre compte de la demande, réagir en conséquences. Je me suis levée sans me précipiter, j'ai fait claqué mes talons peut-être deux fois et je lui ai tendu le stylo avec lequel j'écrivais, le mouvement était précis, chorégraphique. Je crois qu'il doit connaître ce stylo, quand je lui scanne mes cours (tous les soirs) il y a des zones plus lisibles que d'autres : le stylo plume passe mal au scanner alors que ce stylo Monoprix (on en avait déjà parlé) est bien foncé, bien gras. Parfois j'oublie de me saisir du bon stylo "pour la philo" et j'écris au plume car c'est plus rapide, une fois que j'ai commencé je ne veux pas continuer avec l'autre stylo, la différence de bleu est beaucoup trop importante, ça ferait moche et je suis maniaque avec mon cahier de philo.
Je trouve que le stylo Monoprix ressemble à un stylo de luxe, assez gros comme eux, avec sa petite languette argentée et je ne me lasse pas de le regarder, de le voir briller un peu, se démarquer de mes autres stylos; c'est un peu comme mon ancien portable que j'aimais tendrement et que j'ai trouvé beau jusqu'à la fin, il y a des objets comme ça. Avec ma soeur on a établit cette idée que certains objets faisant parties de notre quotidien continuaient de nous "choquer". "J'ai un choc quand je le vois", et puis elle répond "ouais je vois"; on se permet ce genre de raccourci d'idées.

J'espérais de tout mon coeur qu'il soit sensible à la qualité du stylo, sa fluidité, l'épaisseur du trait, son débit d'encre assez important et qui pourtant ne bave pas. Est-ce qu'il s'est senti à ma place? Est-ce qu'il s'est dit "voilà avec quoi elle écrit". Je pensais qu'il allait le garder pour l'heure mais il a vite fait de me le reposer sur la table. Je voulais saisir discrètement le stylo et voir s'il était encore un peu chaud de sa prise mais cela faisait déjà un certain temps qu'il n'avait pas écrit avec.
L'histoire de la clé et l'histoire du stylo. Là où vous ne voyez que détails je vois les deux points névralgiques autour desquels vient se greffer le reste du cours.

Une forme de paperasse à laquelle on ne peut venir à bout : des bouts de papier avec des mots de vocabulaire, des feuilles volantes pleines d'idées, des dépliants sur les films restaurés qui se jouent dans la rue Champollion, de vieux Pariscope (ceci on peut les jeter sans regrets), des contrôles d'espagnol de temps immémoriaux et dont je n'arrive pas à me séparer pour la seule petite marge criblée de dessins de Julie et moi.

Mon père qui m'offre un collier d'or blanc rapporté du Liban et qui fait très fifille romantique. En matière de bijoux je ne suis ni coeur ni papillon et d'ailleurs je ne porte pas de bijoux, je ne sais pas gérer certains signes de féminité mais le détail de trop reste qu'à partir du moment où il faut les enlever pour prendre sa douche je ne joue plus, trouvant que cela entrave ma liberté de mouvements. Le corps nu est libre, le corps habillé l'est aussi, mais le corps orné, "bijouisé", ce n'est pas possible. J'ai déjà accepté la présence de la montre, pareille à une menotte.


Puis j'enfile le collier, c'est ce qu'il faut faire quand on reçoit un bijou : le porter et le toucher du bout des doigts comme dans les films . Autant pour les habits les mettre devant notre corps pour en voir l'allure suffit, autant pour les bijoux rien ne justifie qu'on ne les porte pas. Je demande à Emile de me le fermer car il est trop court pour que le fermoir soit dans mon champ de vision. Avant de me regarder dans le miroir juste à côté de moi (nous sommes au restaurant), je tends mon cou à l'adresse de ma soeur et de ma mère pour le leurs montrer et avant même de voir le collier j'en observe l'effet qu'il produit sur elles. Une fois devant le miroir je me laisse bêtement enivrer par sa brillance, son pur éclat, les deux papillons sur la peau comme deux bouts de secret. Le bijou brille autant qu'il met la peau en valeur et c'est à ne plus savoir qui des deux est le plus avantagé. Je commence à comprendre pourquoi ces petites choses fines et délicates comme de la lingerie peuvent intéresser certaines femmes, c'est un jeu de plus à jouer et un peu le même principe que pour le blush dont j'ai déjà parlé : s'essayer pour un temps à des choses qu'on estimait pas faites pour soi, élargir son champ d'actions.

Ma soeur : "je t'ai acheté du faux cuir et des fausses perles pour tes 18 ans".

La bizarre sympathie que j'éprouve à l'égard du mois dans lequel je suis née.

Quand Monsieur Franck passe devant moi en cours et qu'un courant d'air le suit, la frustration qui résulte du fait que de son corps n'émane aucune odeur, aucun parfum, de ces parfums que l'on attend avec impatience une seconde après qu'une femme qui nous semble trop coquette pour ne pas être parfumée passe devant nous. Aucun moyen de le voir se trahir, de percevoir un effort timide et inavoué de coquetterie; le courage de l'austérité. Ne pas jouer le jeu complaisant et rusé du parfum.

Tom Waits - Martha
je parle de cette chanson comme de "la plus belle du monde" et ce qui est surprenant c'est que le temps passant j'en pense toujours la même chose; rien ne s'atténue ni ne se modère.

dimanche 3 mai 2009

Bastille désert suite à la manifestation, je suis ici par hasard, parce qu'en voulant rentrer des Buttes-Chaumont j'ai dû reprendre la ligne 1 par Bastille. Quai du métro bondé, après quelques minutes je finis par laisser ma place sur le quai aux autres "ils en ont plus besoin que moi, aujourd'hui je flâne, je peux bien marcher un peu et vers n'importe où". Dehors la foire de l'art contemporain et des chaussées sur lesquelles on peut marcher. Il fait soleil et je mange une pomme en essayant de comprendre comment me rendre à Châtelet à pied.

Un peu plus tard, un groupe de jeunes de mon âge avec drapeau du Che, drapeau multicolore avec écrit "Pace", mélange confus de signes mal digérés et pourtant que je sentais pourvus d'une conscience politique qui chez moi n'en ait qu'à ses balbutiements. Ils scandent "police nationale, milice du capital!", calculent leur coup de manière à embêter le plus possible les agents de police. Dans le wagon avec eux, j'essaye de percer à jour leur manque de sérieux tout en espérant de leur part une sincérité dans la démarche qui aurait eu le don de me rassurer, de me convaincre que oui, à mon âge être engagé de cette façon pure, totale et sans arrière-pensées que réclame l'engagement, c'est possible. Ils sont exubérants et antipathiques.

Écouter les copines parler c'est de la mythologie. Là devant moi, elles me parlent et invoquent des personnes que je n'ai jamais vu et auxquelles elles ont l'air de croire. Elles en tirent des portraits bien précis en trois coups de pinceau et ce portrait devient comme une petite esquisse que je ressors, un petit dossier qui d'anecdotes en anecdotes finit par s'étoffer. Un tel est celui qui travaille dans une maison de retraite, une prochaine fois il fera cela, et puis ceci : il est donc cela. Portrait grossier mais truffé de subtiles précisions d'où en sort un monstre incompréhensible.

En sortant des Buttes-Chaumont, une maman tenait son fils par le poignet et se baissant à sa hauteur pour plus d'autorité, pour lui faire peur : "j'aimerais entendre ce que tu viens de dire parce que c'est facile de marmonner dans sa barbe...On fait tout pour te faire plaisir et toi tu dis que c'est la pire sortie que t'es jamais faite? On fait tout pour te faire plaisir..."

En me dirigeant vers le métro, un papa explique le 1er mai à son enfant "...le 1er mai...un jour seulement on a droit de vendre du muguet".

La glace de chez Jeff de Bruges, taille médium à 3,60€ pistache/chocolat. Je me pose des questions quant au goût pistache, comment on l'extrait, comment de la pistache il n'en reste que la couleur. Cécilia me dit que la glace pistache a le goût de l'amande.

Soeur : "maintenant je travaille ma précision, j'exagère plus."

La confiture à la rhubarbe dans le frigo depuis trop longtemps. Que faire sinon attendre qu'elle se périme? Ce serait trop fou, trop culpabilisant de la jeter telle quel, alors on fait quoi: on attend qu'elle soit en état d'être jetée comme si le signal venait d'elle. Il en est ainsi de tout les produits que l'on aime pas.

J'aime bien la zone d'attente devant le MK2 Beaubourg, je m'y sens à ma place. Les personnes qui attendent se trouvent en face du cinéma mais laisse l'allée entre eux et le cinéma, ils se placent derrière la ligne de poteaux, là où sont garés les scooters.

Au café, un couple discute calmement à côté de moi, ils boivent des cocktails, ils n'ont rien de spécial à se dire et restent très distants; on dirait un homme d'affaires et sa secrétaire, avec ce rapport uniquement utilitaire à l'autre, "on se voit trop= on ne se voit plus, je suis devant toi comme devant un miroir, je connais ça par coeur", c'était très bizarre. "J't'ai pas dit mais jeudi c'est soirée entre filles avec mes collègues". Il y a des phrases comme ça, des formules dont l'écoute fait trop plaisir. Ce qui fait encore plus plaisir c'est bien le naturel sinon la naïveté avec lesquels la phrase est prononcée, comme si nous nous trouvions loin du cliché, loin du prévisible, "soirée entre filles avec mes collègues", quand même.

L'homme qui en voulant sortir du wagon de métro a ramassé le pan de mon écharpe qui traînait par terre, d'un geste trop spontané, trop rapide, comme un réflexe de politesse. Je lui ai dit merci et une fois sorti je souriais encore dans le vide.