vendredi 12 décembre 2008

































Mercredi nuit j'ai rêvé que j'achetais un paquet de chewing-gum, le vendeur était gentil, je lui ai demandé s'il avait pas autre chose que goût menthe et il m'en a sorti un autre goût fraise. Avant ou après j'ai rêvé de A., j'ai oublié le scenario mais je sais que j'ai rêvé à trois reprises de lui et qu'à chaque fois ça me mettait curieusement en émoi, je n'y retenais que son corps troublant qu'on devinait sous ses vêtements, le corps masculin comme on l'évoque dans les magazines féminins, intimidant, protecteur, source de fantasmes. J'y ai pensé pendant les premières heures de la matinée, j'ai repensé à lui, j'avais envie de le voir, je ressentais le désir d'avant à portée de main. Finalement il n'a jamais changé il ne m'a jamais déçu, il n'y a que moi et ma façon de m'agripper avec les griffes à des hommes profondément inaccessibles.
Jeudi il y avait le conseil de classe et on avait prévu d'aller tout de suite après au restaurant pour que je leur fasse le bilan. Au début il était question du Lutèce mais les filles avaient la flemme d'aller jusqu'à Saint-Michel un jeudi soir, on s'est rabattu sur le virgin café des Champs-Elysées, j'aime bien cet endroit, je le trouve neutre, j'y suis allée avec beaucoup de personnes. On a finit les cours à 16h, le conseil était à 18h10, on venait d'avoir français et les filles pensaient traîner au centre commercial avec moi pendant au moins une heure. Charlette voulait des élastiques et la Nouvelle Heloïse, Cécilia devait acheter un labello à la fraise. En marchant vers le métro on a croisé la prof de français qui venait de nous faire le premier cours sur les Pensées de Pascal. Je portais mon bonnet, elle m'a frotté la tête en disant "heureusement y'a pas de dreadlocks là-dedans", je crois que le look des jeunes l'effraient un peu, elle nous rapporte souvent ses trouvailles dans le lycée, du style un jogging avec marqué "hello kitty" sur les fesses et qui l'avait particulièrement effrayée. Elle ne sait pas trop comment gérer ça.
Une fois les filles parties je savais que j'allais les revoir aujourd'hui et il me restait une heure à tuer. J'avais très mal dormi, il me fallait un endroit où me poser et me reposer, prendre un café, lire le chapitre du livre sur lequel on bosse en anglais renforcé parce que je me voyais mal travailler après le restaurant. Le Mcdo de la Défense est unique, tout neuf, à peine deux ans, très grand, cosy si vous voulez : partout il n'est question que de profondes banquettes marrons ou blanches disposées autour de tables blanches ou marrons ou sinon de tabourets de bar perchés devant de longues surfaces blanches pour les mangeurs solitaires, les gens osent largement manger seuls au mcdo. Passer devant le Mcdo c'est s'offrir à la vue de ces personnes seuls qui mâchent devant la baie vitrée, des deux côtés de la vitre on craint de croiser le regard de celui qu'on regarde, regard vitreux dans la baie vitrée. J'aime ce mcdo parce qu'on n'y est pas dérangé, qu'il est immense, d'une décoration improbable pour un mcdo, qu'on s'y sent dans notre coin, échappant à l'attention des employés, ce qui est impossible dans un café normal. On peut travailler, y rester deux heures avec les copines, boire 20cl de cappucino pour 1,20€, des pains aux raisins, des mcflurry, des salades, des macarons, des flans, c'est bien. Il était 17 heures, c'était calme, pas trop de monde, je pouvais largement prendre une table pour quatre avec Marie alors que mercredi à midi on avait fait l'expérience de manger face à des gens qui attendaient qu'on parte pour pouvoir le faire à leur tour. Bondé donc. J'ai pris un cappucino, j'ai demandé au mec du Canderel, il ne m'en a passé que deux alors qu'il m'en fallait trois mais j'avais des réserves dans mon sac, je crois que je dois penser à me racheter un petit distributeur, ça m'évitera de flipper ou d'utiliser du sucre normal.
Marie n'est pas resté longtemps aussi quand elle est partie j'ai pris une place face à la baie vitrée. Quand vient la nuit on a le privilège de pouvoir se voir distinctement en surimpression sur la nuit, on se regarde dans les yeux. Le chapitre était facile à comprendre, écrit dans un style assez dégueulasse mais ça n'avait pas d'importance puisque j'allais voir M. Delmas un jeudi : ce qui en temps normal n'arrive jamais. J'ai jeté le contenu de mon plateau (trois sticks de canderel éventrés, un cappucino, le set du plateau) dans les grandes poubelles "Merci", je suis allée aux toilettes me laver les mains, me regarder dans les yeux, me préparer mentalement, j'angoissais un peu, n'ayant aucune idée précise de ma moyenne générale je me faisais une vague idée de mes moyennes dans chaque matière, comme des taches mouvantes prenant la forme de 8 ou de 11. Tout pouvait arriver, on pouvait mettre l'accent sur mes absences, sur mon absence de moyenne en espagnol et ma triche en sport qui m'avait valu un 4, on pouvait tout faire de moi.
J'ai pris le métro, prévoyant de l'avance de peur d'un imprévu que je sentais imminent et parce que ces temps-ci il ne faut pas faire confiance à la ligne 1 particulièrement capricieuse. Le RER A ne marchait pas et tout le monde s'est rabattu sur le métro, on était assez serré pour que 1) je ne puisse pas m'asseoir, 2) je ne puisse pas lire. Prévisiblement des gens commençaient à se plaindre et comme des gens sont autour les plaintes finissent par s'adresser à celui qu'on regarde dans les yeux, vers qui on tourne sa voix et des discussions sont entamées. Une fille m'a demandé si ça faisait longtemps que le métro était là, j'ai dit 2, 3 minutes, c'est elle qui m'a dit pour le RER A, elle s'est plainte, une autre fille considérait que vu les circonstances elle pouvait entrer dans la conversation, j'aimais bien sa tête, elle tenait un livre de Jonathan Trooper, je sais que Julie en a lu un, ça devait être Le livre de Joe, Julie lit plusieurs fois les livres, beaucoup plus que deux fois.
Le métro ne décollait pas et n'était qu'à moitié éclairé, "hors ligne", c'est tout ce que j'ai réussi à entendre. Un bébé chialait, les deux nanas m'ont fait comprendre que c'était de trop, je trouvais ça aussi de trop mais j'ai dit "je pense que la mère est beaucoup plus énervée que nous, ne l'accablons pas", elles ont discrètement rigolé. Un bébé qui pleure ça prend aux tripes, ajoutez à ça la perspective d'un retard au rendez-vous du siècle, j'ai tourné la tête vers la vitre pour pouvoir me calmer, respirer calmement, la tristesse me gagnait à l'idée de rater le conseil, de décevoir les professeurs. Avec mes deux nouvelles copines on a parlé des problèmes de métro qu'il y a eu pendant la semaine et qui étaient toujours causés par des humains : suicide, malade dans la rame. La nana sans livre m'a dit qu'elle n'y croyait pas du tout, elle disait "de toute façon RATP/SNCF c'est...", "pour y avoir travailler à une époque de ma vie...", "ils disent toujours...mais...", des choses comme ça.
J'ai pensé à toutes ces nanas malmenées, défraichies, fatiguées par le trop-plein de transport et qu'on trimballe d'une banlieue à la capitale, j'en avais deux devant moi, je les voyais bien faire toute la ligne pendant que je descendais comme une fleur au bout de deux stations. J'ai dit "bonne soirée" à la fille au livre, l'autre était déjà passé à son I-pod. L'énervement a fait place à l'appréhension, respectant plus que de raison certains de mes professeurs je ne pouvais faire autrement à l'idée de tous les voir réunis. Je ne suis pas arrivée en retard, je suis arrivée en avance, le conseil des 1ère L était encore en cours, j'ai parlé à Lucia, il y a eu beaucoup de retard, j'ai vu les déléguées des 1ère L sortir : jogging, Ugg, doudoune vernis (grand retour de la Montcler, "hors de prix"), sac siglé, overdose et accumulation d'objets de mode sans aucune tentative d'harmonisation, c'est pas ce qu'on pourrait appeler une "relève". Et oui, quand on rassemble tout ses efforts dans son look c'est dur mais normal de ne juger qu'à partir du look. Les jugements faits sont proportionnelles aux efforts fournis par la modeuse.
Je suis entrée dans la salle en même temps que Monsieur Delmas, bonjour + sourire sincère, je pense que mon sourire et ce qui me trahit le plus, sans le voir je l'imagine excessivement sincère, contrastant beaucoup trop avec mon expression précédente et souvent endormie. Sur la grande table ronde je ne pouvais rien tenter, il me fallait me mettre à côté de Lucia, la suivre, tout se passe très vite quant au choix des places mais je savais que la table ronde faisait que où que je sois je pourrais le voir, c'était l'essentiel. J'étais loin de lui, à son complet opposé. Je portais ma chemise blanche à quadrillage serré bordeaux, du vernis bleu marine, j'avais volontairement fourni ce que j'estimais être un effort, je n'aurai certainement pas porté cette chemise si je n'avais pas été sûre de le voir aujourd'hui. Il portait une chemise blanche avec un gilet noir zippé et ses lunettes. Il semblait si sage, si effacé, si loin de ce qu'on peut voir de lui en cours, parfois je le regardais mais le fait de le regarder de si loin voulait dire que j'avais choisi de le regarder, je le fixais deux secondes, puis je continuais d'écrire. Je crois pouvoir dire qu'il me regardait parfois mais sans intention, comme on pose prévisiblement son regard sur une personne en face de nous depuis une heure. Seul le prof de philo parlait, les autres ne disaient rien mais pouvaient émettre des objections, ça allait très vite, je m'étais demandé à quoi ressemblait mon prof de philo si peu expansif en conseil au milieu des autres profs, il est un peu plus goguenard mais fidèle à sa discipline qui consiste à ne dire que l'essentiel, jamais rien de trop, quatre phrases pour chaque élève, c'est ce mystère qui lui confère son prestige, son charisme, mais pas que ça, cet homme est un tombeur.
Je sais comment tout ça fonctionne, ce qu'on éprouve au moment de son nom, "Joudet, Murielle", ce qui se dit sur nous et en notre présence, une occasion tellement rare. "Elle s'intéresse à beaucoup de choses, on sent qu'elle aime lire, qu'elle aime écrire..." par contre le sport "puisque qu'elle a triché", "c'est inadmissible". Il m'a regardé dans les yeux. Je devenais la Tricheuse, j'avais envie de m'expliquer, je pensais à M. Delmas. En terminale tricher c'est plus qu'une bêtise, c'est moralement incorrect, ça veut dire quelque chose sur la personne et sur ce qu'elle est capable de faire. Aïe. J'ai essayé de ne rien exprimer, je n'ai rien exprimé.
Je suis sortie en même temps que M. Delmas, il voulait ouvrir la porte pendant que j'étais derrière, la salle est petite, j'ai bougé, puis c'est le dossier d'une chaise qui maintenant gênait et qu'on arrivait pas à bouger, on a lutté pendant cinq secondes en rigolant, "on est coincé, hi hi hi". En sortant il avait décidé de me parler, on sentait dans le temps qu'on prenait à fermer nos manteaux, à mettre nos sacs en place, un moment d'hésitation, ne pas agir avant que l'autre n'agisse, ne pas le brusquer, le laisser décider pour ne pas regretter ce qu'on aurait fait de trop mais prendre le risque de faire des choses en moins. "Alors j'ai appris que vous avez triché?" sourire pour montrer qu'il s'en fiche, qu'il m'aime toujours, ah ah. Ca me rappelait un an plutôt M. Paillat qui s'étonnait exactement en ces termes de mes absences "j'ai appris que vous étiez souvent absente", précisément.
J'ai répondu :
vu comme ça ça paraît monstrueux mais c'était rien, en fait j'ai regardé ma montre en endurance et on avait pas le droit
mais on peut tricher en sport?
oui, parce qu'en fait y'a un temps à respecter et donc en regardant ma montre je trichais
ensuite il m'a raconté que lui aussi il trichait, qu'il se planquait et qu'il ressortait après.
Lucia marchait avec nous
il dit
michel houellebecq il aurait jamais triché en sport.
ouais michel houellebecq il faisait pas sport du tout je pense, avec sa petite santé fragile
lucia dit : vu comment il fume aussi
moi : vous savez qu'il a arrêté de fumer?
NAAAN? c'est pas vrai?
si si, je vous jure, j'ai vu ça à la télé, chez picouly
mais pourquoi?
bah parce que, il a des problèmes de santé et il doit vraiment arrêter
mais ça existe pas
comment ça?
arrêter de fumer pour des raisons de santé
(rires)
...vous verrez.
il rigole un peu
Ici s'arrêtait notre conversation et j'ai marché jusqu'au métro avec la majorité des profs autour de moi, chacun tripotait son portable ce qui faisait que personne n'était obligé de se parler, drôle de situation. Lucia avait son blackberry, M. Franck son Iphone, moi ma grosse merde de LG Chocolate qui ne me paraitrait pas démodé si je n'avais pas cette horde de petits bijoux technologiques autour de moi. J'ai toujours attendu que mon père me propose de changer de portable, je n'ai jamais rien demandé, il lui faut des points carré rouge.
Comme je devais aller sur les Champs-Elysées j'ai pris la direction opposée à celle qui est normalement la mienne, ça me faisait faire le trajet avec tout les profs. Mon prof de philo habite dans le Marais (à ce qu'on m'a dit) et M. Delmas à Saint-Germain-des-Près. Lucia va jusqu'à Porte Maillot pour ensuite aller à Suresnes. Mon prof de philo m'a vu derrière lui et m'a tenu le battant qui suit le tourniquet. On a pas voulu les déranger et on s'est arrêté en début de quai pour pouvoir leur laisser la place de partir loin, ils se sont mis à côté de ce qu'ils devaient juger être deux portes après la nôtre, quand le métro est arrivé ils se sont rapprocher de sorte à ce qu'ils n'étaient plus qu'à une porte de la nôtre, mais il y avait trop de monde et on ne pouvait pas les voir, c'est après que Lucia soit partie que j'ai réussi à distinguer la voix de M. Franck et un bout de sa veste verte. C'était impossible de lire avec M. Delmas pas loin et le métro qui s'arrêtait au milieu de chaque station suffisait à me faire croire que j'allais passer la nuit ici, coincée avec mes profs, une aubaine. Je suis sortie de mon wagon, mes copines se sont jettées sur moi, elles voulaient voir M. Franck dans le métro, ça faisait un groupe de cinq demeurées attendant sur le quai. On est parti manger, pour faire durer le suspense elles n'ont pas voulu que je parle avant qu'on ne commande. On a pris des hamburgers super bons, Marie et Julie ont commandé des mi-cuits pour le dessert.
En rentrant chez moi, le sac encore plein de cahiers, de livres, je me demandais si M. Delmas était capable d'affecter un comportement normal en sachant tout de mes sentiments, puis j'ai pensé à moi qui feignait l'indifférence pendant ces cours alors que je cramais de l'intérieur, bien sûr que c'était possible, de jouer la comédie. J'avais sacrément envie de prendre une douche et de dormir. On se lève le matin sans savoir qu'on va passer tout ce temps dehors, à bouger, à parler, à travailler, quand on rentre on sent la matinée très loin derrière nous, on n'y retrouve rien sinon les grosses pantoufles Muji et le lit défait. La fatigue du soir rejoint celle qu'on éprouve le matin, elle boucle la boucle en quelque sorte.

Le lendemain, ma mère m'accompagne en voiture jusqu'au métro, je vois une femme prise dans les embouteillages crier seule dans sa voiture. Je dois m'acheter un nouveau cahier de philo, un mec fixe un jeu de Wii dans la vitrine du virgin, je le choisis bleu turquoise, je paye et je pars, ils ont de nouveaux sacs chez virgin. Une vieille dame me demande si c'est bien le quai de la ligne 1, qu'elle a rendez-vous ici, qu'elle va au Centre Pompidou avec un groupe, j'ai pensé "aller au musée le matin", j'étais en avance alors j'ai relu le livre d'anglais renforcé sur le quai, en sortant un mec un peu louche demandait du feu à un autre, puis lui dit "vive la résistance ! Pensez à tout les résistants mort pendant la guerre !
et le mec de répondre "y'en a trop".

J'ai pris les escaliers en même temps que M. Delmas, j'étais tellement heureuse de le voir. J'ai dit plus tard à Julie, assez sérieusement mais tout en jouant mon rôle de pétasse énamourachée que quand je parlais à M. Delmas je sentais qu'on était mutuellement ému, façon "je te retrouve, mon amour", et je trouve ça tellement beau. Et elle m'a dit "on dirait une collégienne", mais j'estime qu'on aime toujours comme une collégienne. Je lui ai dit bonjour, il m'a demandé :
alors la course à pieds?
oh non monsieur, pas ça,
ah là c'est parti pour l'année
c'est bon, je suis cataloguée...si moi je suis la Tricheuse, vous vous êtes le Macho
ouais mais moi je suis vraiment mysogyne
...ouais je vous comprends, parfois moi aussi j'ai mes élans mysogynes
ouais je vous comprends
(rires)
à toute à l'heure Monsieur
à toute à l'heure.
Dernière heure de cours, la classe a énervé M. Delmas, mais M. Delmas ne sait pas exprimer son énervement, on le sent juste triste et ça m'est insupportable de le voir comme ça, il est énervé mais n'ose pas gueuler, il est doux, doux en toutes circonstances, doux quand il dit "c'est pas grave", extrêmement doux quand il dit "j'étais énervé mais maintenant c'est bon, je peux expliquer". Quand la classe énerve M. Delmas ça m'énerve, je me dis que comme il ne sait pas s'énerver il ne faut pas l'énerver, voilà ce que je me dis, ne pas lui rappeler qu'il ne sait pas s'énerver. En sortant j'étais super en colère, énervée, je voulais sincèrement rentrer chez moi. J'ai acheté le nouveau Pariscope, je suis rentrée chez moi, je venais de recevoir le nouveau Technikart et un gilet que j'avais commandé il y a trois semaines sur La Redoute, long, épais, marron. J'ai mangé des tomates farcies, des barquettes de Lu trois chatons à la fraise, j'en avais mangé au chocolat à midi, 1,40€ les deux paquets Leader Price, on s'était partagé les sachets avec les nanas, super bon, M. Delmas n'aime pas le chocolat. Je me suis endormie devant "Un dîner presque parfait".






Megapuss - Crop Circle Jerk '94

lundi 8 décembre 2008


Ce n'est que depuis mon lit que j'ai le sentiment de contrôler le monde: livres, ordinateur, coca, télécommande télé + chaine hifi, couverture, George l'ourson fluo, c'est depuis ce rectangle moelleux mais ferme que quand le week-end arrive je me "ressource", comme aurait pu le dire une mauvaise pub Center Parc. Dehors il fait froid et on s'ennuie dans les transports, ici il fait chaud et on apprend des choses, on poursuit des lectures, le frigo n'est pas loin, internet est une mine insensée. J'ai passé une bonne partie de mon week-end dans mon lit, à regarder d'anciens "Ce soir ou jamais" en pensant à ce qu'on aime à appeler "la télé du futur", l'émission de vendredi dernier tenait du buzz : Catherine Deneuve en invitée, suivi du groupe Justice, un groupe d'electro assez connu, Romain Gavras et So_me leur graphiste, une confrontation qui sur le menu intrigue énormément. J'ai aussi continué la Tache et le Jourde et Naulleau que BibliObs et Dimitry m'ont fait découvrir presque simultanément il y a quelques semaines. Le ton du livre me fait penser au deux bouquins sortis chez Scali avec un an d'écart et dont j'ai toujours voulu parler sans en trouver le lieu : le premier Petite encyclopédie de la vie merdique en Grande Bretagne, et le deuxième La merde mondiale, lus pendant les grandes vacances 2007 et 2008. Je cherchais pour mes vacances des livres joyeux tout en voulant éviter livres de blague et BD sur les blondes, des essais divertissants mais pas débiles. Fût un temps où la maison d'éditions Scali en sortait beaucoup jusqu'à qu'elle s'abaisse à publier le livre de la mère de Houellebecq et un livre sur N.S. et C.B., ah et aussi les livres de Boris Bergmann, mais ne nous énervons pas.
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Monsieur Delmas nous a conseillé en milieu de cours de lire "Et si c'était niais?", quand il commence à digresser le plus souvent il s'autorise à ne finir qu'avec la fin du cours. Il s'est ensuite moqué de Christine Angot comme le font 99% des hommes qui ont essayé de la lire. Le cours de littérature contemporaine se poursuivait : il nous a raconté qu'il passait tous les jours devant le Flore et que l'autre fois il avait vu frédéric bgbd en terrasse, essayant de voir si les gens le reconnaissaient, "j'ai dit au Flore, c'est Bgbd ou moi. Depuis, je bois du café soluble...et je pleure", parodiant en même temps Angot. C'est entre deux reprises de souffle que je lui ai parlé du Jourde et Naulleau, il m'a demandé de lui écrire le nom sur un bout de papier, en le lui tendant Alexia a dit "elle vous a écrit son numéro". A plusieurs reprises je l'ai vu ne pas rigoler à ce genre de blagues d'abord innocentes et qui deviennent délicates et gênantes quand il décide de ne pas en rire. Depuis le début de l'année, que ce soit de la bouche d'Alexia ou d'Augustin chez qui c'est devenu une tradition, ces blagues m'ont toujours concernée, me prenait toujours pour cible, jamais il n'en a rit, il a toujours fait en sorte de les ignorer et ça me faisait me poser des questions, n'importe lesquelles.
- On peut se dire que voila un sujet sur lequel Delmas ne rigole pas et tient à être clair, on ne mélange pas élève et professeur, toutes allusions en devient alors douteuses, dangereuses.
- On peut aussi se dire que Monsieur Delmas a déjà eu des problèmes avec ça et que ces boutades ne font que lui faire revenir douloureusement à l'esprit quelque chose qui ne peut que s'oublier totalement ou réapparaitre violemment, sans juste milieu.
- Enfin, on peut aussi se dire qu'il est au courant pour tout ça, mon blog, mes sentiments, et que ça le gêne énormément et qu'il préfère ne rien faire paraître parce qu'il ne sait toujours pas comment réagir, comment gérer ma connerie.

A partir de là, le lundi en noir et le mardi en bleu

Tout à l'heure la proviseure nous a convoqué Lucia et moi, les déléguées de la classe. Elle voulait nous demander de remercier l'ensemble de la classe pour l'aide apportée à Sophie, une fille de ma classe qui pour des raisons qui lui appartiennent n'arrivent que trop difficilement à prendre ses cours. Ca m'a fait raté une demi-heure de géo, la proviseure s'est beaucoup trop épanché sur son cas, dépassant largement les limites de la décence, frôlant la confession. Les proviseurs parlent toujours trop, je me souviens qu'au collège Monsieur Valette était une putain de pipelette, que rien ne pouvait l'arrêter sinon lui-même ou la sonnerie annonçant la récréation. Plus il parlait plus ça le rendait sympathique, voilà le seul avantage qu'on pouvait y voir. Je me souviens aussi qu'en 3ème il m'adorait et avait sa façon à lui de me considérer comme une sorte de personne à qui il pouvait parler normalement, un peu moins qu'une égale. Bref, la proviseure était bavarde et à partir du moment où j'avais compris la raison de notre venue j'avais du mal à dissimuler mon impatience face à ses papotages superflus, j'ai essayé de me faire violence et de me dire : "ne pense pas qu'à toi, écoute ce qu'elle dit, tu es déléguée, rater un autre cours ne t'aurait rien fait, tu rates un cours de géo et non pas un rendez-vous avec Delmas", mais les faits étaient là : Monsieur Delmas me manquait, je ne le verrais plus que jeudi au moment du conseil, la proviseure me retenait pour rien.
A l'idée que la torture morale prenne fin j'ai été particulièrement souriante au moment de partir, j'ai dit plusieurs fois "bonne journée", plusieurs fois "au revoir", et il n'y avait plus que Lucia qui me retenait de courir jusqu'en salle 208, courir m'installer à côté de Julie, l'écouter, le fixer jusqu'à ce qu'il me regarde, mourir devant ses petits yeux polonais, partir à contrecoeur, tout ça.
Avant de s'installer on a parlé à la classe, debout à côté du bureau, on a dit "la proviseure vous remercie" et les choses qu'il fallait dire. Sophie n'était pas là, à chaque fois qu'on a besoin de parler d'elle, de faire le point sur sa situation elle n'est jamais là, c'est fou. Je me suis assise, Julie m'a dit "j'ai plein de trucs à te raconter", comme à chaque fois que je rate quelques minutes du cours de Delmas et que des choses se sont dites sur moi. Cette phrase m'excite plus que de raison, elle me susurre cette phrase et elle ne dit plus rien ensuite. L'envie de parler est trop forte mais les choses doivent être rapportées clairement et fidèlement alors on a pris l'habitude de communiquer par écrit au crayon à papier. Le plus souvent ça se passe dans la marge de mes cahiers, on écrit de sorte à ce que l'autre ne voit pas ce qu'on rédige jusqu'à que ce soit fait jusqu'au bout puis on fait pivoter le cahier pour que la personne puisse lire, on attend une réaction, on dit "t'as vuu". L'histoire, allant de Julie à moi va maintenant de moi à vous :
J'avais prêté mon cahier de philosophie à M. Franck, mon prof de philo, il l'a passé à Monsieur Delmas pour qu'il me le rende. En classe Augustin lui a demandé ce qu'il faisait avec mon cahier de philo, ajoutant "elle l'a laissé chez vous". A ce qu'il paraît la classe a pété de rire, lui s'est appliqué à ne rien exprimer malgré le sous-entendu bien gras qui aurait dû le faire réagir, à la limite le mettre en colère. J'étais donc rentrer en classe avec une sorte de petit statut de victime, la classe partageait un secret à mon sujet. Il est rare de savoir ce qui se dit de nous en notre absence et Julie m'a raconté la chose avec un sens du détail que ce genre de situation réclame, quelque part elle m'aide dans mon amour et dans les choses que je rate et qui s'y rapporte. Lundi elle l'a vu fumer devant le lycée et elle m'a dit "il est beau", je lui ai demandé "ah ouais tu le trouves beau?" elle m'a répondu, "nan mais je me mets à ta place et je le trouve beau". J'ai trouvé ça parfait, c'était tellement compréhensible. Je suis sortie de la classe, Augustin et Marie-Laetitia se sont jettés sur moi, "j'ai fait une blague pendant le cours, je suis désolé", "ouaais je suis au courant, c'est pas grave". Dehors il neigeait, ce qui nous a fait hésiter au moment de sortir nos têtes sèches du préau, Marie et moi étions excitées, Julie blasée comme une adulte, seulement l'excitation n'a duré que le temps d'un flocon sur une plaque chauffante et une fois seule à Courbevoie j'ai considéré la neige se posant sur mon écharpe rouge comme un évènement d'une beauté simple et silencieuse. Une neige avec laquelle je n'avais pour une fois pas envie de jouer.


Monsieur Delmas a réussi à caser furtivement, toujours en milieu de cours, qu'après avoir lu ce que je lui avais envoyé sur Florian Zeller il avait demandé à sa compagne de lui acheter le Jourde et Naulleau. Julie et moi n'étions pas assises à nos places habituelles, c'est à dire tout devant à droite mais deux rangées en arrière, ça nous destabilisait carrément, on payait pour le caprice d'Amélie et Lucia qui avaient décidé de voir ce que pouvait être la géo depuis nos places. J'étais dégoûtée, et c'est depuis ce qui me semblait être le fond de la classe que je lui ai demandé "c'était drôle hein?" il a acquiesé avec cette tête presque nostalgique du moment où il avait rit, je l'avais prévenu dans mon mail "c'est à se rouler par terre" sans avoir l'impression d'exagérer mais en insistant bien pour l'inciter à cliquer sur le lien. Ca avait donc marché, il n'avait pas répondu à mon mail mais il m'avait lu et il avait même acheté le livre, j'ai mis du temps à m'y faire, je mets du temps à m'y faire. Ensuite on avait deux heures pour manger et Marie nous invitait chez elle pour la première fois, on a mangé des pennes dans le salon avec de l'eau dans des verres en plastique, les filles ne voulaient pas de la télé en mangeant, on a dû se contenter du tintement des fourchettes et de nos discussions, du gros chat obèse qui passe ses journées seul, je me souviens plus de son nom mais Marie l'appelle "Choupette" alors qu'il mériterait de s'appeler Edouard ou Socrate. Pour le dessert on a eu droit à des cookies-brownies Carrefour. Quand tu vas chez quelqu'un il y a toujours plusieurs produits venant d'un même supermarché/hypermarché, par exemple je sais que chez moi la plupart des aliments de base viennent de chez Auchan, la famille de Marie était donc une famille Carrefour. Toujours se méfier des familles Monoprix.
Retour au lycée pour le sport, nous portions toutes ce même jogging féminin et informe pourvu d'aucun élastique aux extrémités du bas, vendu la plupart du temps bleu marine pour ne pas trop nous dépayser du jean. Au handball on s'est donné comme qui dirait "à fond", jusqu'à que de l'eau apparaisse sur nos membres, j'ai cru mourir d'une crise cardiaque juste au moment où Cécilia me proposait d'aller au goal. Augustin était planté derrière le but, il me parlait de mes notes de géo, je lui ai dit que j'avais eu deux 14/20, il m'a répondu "aah c'est bieen", je lui ai dit "ouais et toi t'as eu un 17...aaah c'est bieeen hein" ironiquement, puis je suis retournée empêcher la balle de toucher le filet, c'était ma mission, peut-être qu'Augustin me matait les fesses, je crois que les mecs font ça même si ça m'a toujours semblé bizarre, inutile et source d'aucun plaisir, je dis ça parce que j'ai essayé.
Monsieur Delmas corrige très lentement mais vendredi il s'est fêlé deux côtes en voulant éviter d'écraser un chat et n'était pas venu en cours, l'annonce de son absence m'avait démoraliser comme jamais. Il m'avait écrit la raison de son absence dans un mail qui m'informait de sa présence lundi et que je devais communiquer au reste de la classe. Au début je pensais à un chat qu'il avait voulu éviter en voiture jusqu'à ce que Julie me raconte que non, c'était chez lui, et donc "à pieds", et qu'en plus de ça il avait eu droit à une semaine d'arrêt maladie qu'il ne comptait pas prendre. C'est à ce moment précis que je me suis demandée quand est-ce que ce type comptait arrêter d'être si parfait, si bouleversant, parce que moi ça me bouleverse.
Je suis rentrée en bus avec Marie, il faisait nuit, j'étais très très fatiguée, ce qui me rendait toute sensible à l'environnement extérieur, aux guirlandes de Noël qui faisaient comme de gros colliers en or dans le ciel, je pense avoir déjà tout dit des guirlandes de Noël. Marie s'est acheté une baguette, je me suis mise derrière elle pour ne pas passer pour une cliente au regard de la caissière. J'ai regardé les gâteaux et les tartelettes, leur prix me semblait raisonnables et Neuilly plus sympathique. J'ai demandé à Marie avec quoi elle comptait la manger, elle m'a répondu "avec de la soupe potiron/carotte", j'ai dit que c'était pas bon. "Et tu vas manger la baguette toute seule?", elle m'a raconté que certains midis elle mangeait toute la baguette à elle toute seule : elle se faisait deux hot-dog et le reste elle le mangeait avec du beurre. J'aurai pu passer la soirée à l'écouter parler de ses habitudes alimentaires. En rentrant elle comptait se faire un grand verre de lait, je lui ai dit que c'était mignon, elle m'a retourné la question, que comptais-je faire : "bah moi, mmh, prendre une douche, dormir, et puis aussi boire du coca".
Fidèle à mes propos, après ma douche j'ai effectivement bu du thé et du coca, il me restait un peu de mousse de gel douche sur l'orteil. Je me suis endormie à 19 heures pour me réveiller vers minuit en partie à cause de la lumière de la lampe de bureau qui m'éblouissait et parce que j'avais enfin besoin d'évacuer les litres d'eau bus pendant le sport et qui m'empêchait de dormir sur le ventre, je suis allée manger un yaourt à la fraise et une orange, et je me suis rendormie jusqu'au lendemain. Je comptais porter mon nouveau haut en mousseline blanc crème à motif cerises. Ma soeur se demande encore comment je fais pour trouver des trucs pareils chez H&M, Julie le trouve horrible.

The Doors - Wishful Sinful

vendredi 5 décembre 2008

En ce moment des choix sont à faire, entre ce que je vais offrir pour Noël et puis mon orientation, l'un des choix est plus important et lourd de conséquences que l'autre, je vous laisse trancher.
Dimanche je suis allée au salon de l'étudiant avec Marie, Charlette et Augustin, le sentiment général que suscite ce genre d'endroit est assez contradictoire avec ce que l'on recherche : la désorientation. Puis aussi la fatigue, l'irritation, le découragement, voici que tout le monde cherche la même chose que nous et que tout le monde semble être plus ambitieux et plus doué. C'était aussi l'occasion de croiser des gens de mon âge, mes collègues, je n'en vois pas souvent ou en tout cas pas autant en même temps, c'était l'occasion où jamais de les saluer un peu. On s'est lancé dans une molle recherche d'études littéraires, préférant suivre Augustin en mangeant des petits beurres et en lançant des vannes dans tout les sens, Charlette a eu la formule qu'il fallait pour rendre compte de nos aspirations, "la bouffe, les mecs, éventuellement les études...". Les étudiants d'école de commerce étaient prévisiblement habillés de polo aux couleurs de leur école, propre sur eux, beaucoup de cheveux, et puis d'autres étudiants d'écoles un peu plus obscures nous imploraient du regard quand on avait le malheur de s'approcher de leur stand, la vie est injuste. On est reparti de cette grande fête foraine de l'ambition avec notre paquet de feuilles colorés là où on voyait la majorité des gens avec des sacs plastique plein de paperasses d'une durée de vie moyenne d'une semaine. Charlette a fini par avoir mal à la tête et je ne savais pas qui était à l'origine de quoi : ma fatigue physique à l'origine de ma lassitude ou bien le contraire. J'ai fini la soirée dans le lit d'Emile a regarder Tanguy, c'était rigolo même si c'était dur de passer à côté des défauts inhérent à la deuxième vision. Je ne m'inquiète pas trop pour l'avenir, je veux dire, en temps qu'élève médiocre il a forcément des raisons de s'inquiéter mais je ne m'inquiète pas, j'ai seulement peur d'être triste plus tard, je peux vivre avec moins de confort, mais je ne veux pas de tristesse. Et puis je trouve ça mauvais de prévoir des choses dans un futur un peu lointain (ok, 6 mois) et qui dépend sensiblement d'autres facteurs, même si je sais qu'il faut que je me décide cette année. C'est comme Indochine qui prévoit un concert en 2010: d'ici là des choses peuvent arriver, il serait plus sage pour tout le monde de prévoir des choses pour le week-end et de s'en tenir à cette limite là.

Vendredi soir je suis allée à l'anniversaire d'Alice, qui lit ce blog, amie de Juliette, qui lit ce blog aussi, on se lit nos blogs. Je les ai toujours discrètement suivi sur internet, j'ai connu Alice, ensuite j'ai connu Juliette, et avant de les rencontrer j'ai fait les choses dans le désordre en rencontrant leur ami Dimitry qui est devenu un ami en moins d'une semaine. La première fois que nous nous sommes vus j'avais peur et nous sommes allés au cinéma voir "la femme est l'avenir de l'homme", la deuxième fois j'avais moins peur et nous sommes allés voir "la vie moderne". Pendant 5 minutes Alice était là, assez fidèle à tout ce que j'avais pu imaginer mais avec toujours ce morceau qu'on oublie de calculer, qu'on se prend dans la gueule et qui n'est autre que la réalité de la personne, d'un corps, d'une voix. Elle portait un bandeau et des converses, un sac plastique avec deux bouteilles de coca light, elle m'a donné un carambar au citron, c'était un geste très doux et que j'approuvais, elle devait partir rejoindre son copain. Je me suis sentie nase devant elle parce que j'avais refusé de la voir une semaine plus tôt et qu'elle ne le comprenait pas. J'avais très simplement peur de la voir et je voulais m'épargner des journées d'appréhension et d'angoisse, j'aspirais à de la tranquilité pour mon week-end, j'avais alors passé mon samedi seule, j'avais marché, je m'étais achetée des trucs, puis j'avais fini par un cinéma, ça avait été une journée neutre comme la Suisse, sans histoire. La saveur du week-end me revenait peu à peu en bouche, cinq jours avait réussi à me la faire oublier. Pour elle se voir c'était l'aventure, ça ne devait pas faire peur, bien sûr elle avait raison et ma peur crasse avait tort, d'avoir agi comme une gamine me déprimait.
Ce vendredi, la flemme de fin de semaine me guettait et j'essayais de peser le pour et le contre, de savoir quelle sorte de risque je pouvais prendre à aller à l'anniversaire d'une fille que je ne connaissais pas. Disons que si on établit une liste d'évènements avec à côté le nombre de mois de connaissance de la personne qu'il nous faut pour assister à ces évènements
exemple :
mariage - 5 ans
pendaison de crémaillère - 2 ans
anniversaire - 1 an et demi
et bien je ne connaissais pas assez Alice. L'anniversaire fête l'existence d'une personne aussi je ne me sentais pas assez proche d'elle pour me permettre l'audace de lui dire par ma présence "merci d'exister" et tout de suite ce qui me venait naturellement à l'esprit était que j'allais "taper l'incruste", et ne connaître personne, et m'ennuyer, et j'avais l'impression d'avoir perdu l'habitude de tenir une discussion tellement ça faisait longtemps que j'en avais pas eu une, je me sentais comme un ballon de baudruche en fin de vie, inapte à la fête, je me sentais vulnérable avec encore un pied sinon l'esprit encore dans la semaine, un mélange de copies doubles et de café. C'est à moitié habillée que je me disais tout ça, debout dans ma chambre, puis Alice à eu le mot qu'il faut, par sms, "ne te pose pas les mauvaises questions". J'ai voulu agir comme j'agissais avant : vivre ce qu'il y avait à vivre, puis écrire, c'était ma discipline. Je me suis un peu maquillée, je lui ai trouvé deux livres au Virgin de la Défense, j'ai demandé une pochette cadeau à la fille et j'ai rejoint Dimitry sur le quai du métro Saint-Lazare.

Avec Alice on s'est dit que les rencontres faites via internet ne sont que depuis très récemment admises comme de vraies rencontres et qu'avant on avait honte de dire "je l'ai rencontré sur internet", aujourd'hui on ne fait plus la différence, internet est un terrain de rencontres comme les autres, ce n'est plus original, le moyen s'estompe. De mon côté et depuis mes 13 ans il est mon unique moyen de m'approcher des gens sans trop les effrayer, on peut prendre son temps, on peut choisir, je n'ai jamais eu la sensation d'un risque ni de quelque chose d'impersonnel, de froid, certains disent ça mais ils ne savent rien. Pendant la soirée, en regardant Juliette, en regardant Alice, je me suis demandée ce que je pouvais prétendre connaître d'elles et pourquoi au fond de moi je pensais les connaître et ce que représentaient leurs écrits que je lisais par rapport aux journées entières qu'elles vivaient loin de moi depuis 18 ans et qui m'étaient cachées, qu'est-ce que leur blog disait d'elles, qu'est-ce qui légitimait ma présence ici, pourquoi cette indéniable connivence, ce respect qu'elles m'inspiraient. J'avais conscience de l'extrême fragilité de ma présence chez Alice, c'est à dire dépendante de nombreuses choses, d'un nombre incalculable de choses : de Juliette qui lit Technikart puis le forum de Technikart puis mon blog puis qui le dit à Alice, puis on se parle, puis des mois passent, puis Dimitry laisse un commentaire sur mon article parlant de Gatsby le magnifique, puis je réponds, et il répond, et je réponds puis on continue de se parler par mail, on se voit, je vois Alice, puis mon humeur du vendredi soir, puis Alice qui décide de m'écrire de ne pas "me poser les mauvaises questions". Vertige.

Ce qui m'avait frappé dans les quelques photos que j'avais pu voir de Juliette c'était la couleur flamboyante de ses cheveux, un peu iréelle, pas assez fade pour des cheveux. En face de moi elle était méconnaissable à mon travail d'imagination. Elle portait une robe avec des rayures horizontales noires et grises, des collants noirs à rayures verticales je crois et qui avaient tendance à s'éclaircir au niveau des genoux quand elle s'asseyait, mais c'est normal. Des bottes plates en daim gris plutôt clair. Elle a les expressions qui vont avec son visage, on peut se demander qui du visage ou des expressions s'est adapté à l'autre. Un haussement de sourcils légèrement ironique, une voix très posée et très polie mais là encore aussi très ironique, quelque chose dans l'allure qui tient d'une sorte de dandysme féminin, elle me faisait penser à Agnès Jaoui, mais avec les jours qui passent et parce que j'y ai réfléchi je lui trouve le regard de Virginia Woolf. Parfois elle m'appelait par mon prénom pour me servir à manger où me situer sur la table et la façon qu'elle avait de prononcer "Murielle" me troublait à chaque fois, on sentait qu'elle n'était pas habituée à ces syllabes, on sentait un effort spécial et charmant. Tout en elle transpirait la bienveillance , dans sa façon de me servir, de mettre Chromatics ou Crystal Castles, j'avais l'intime conviction qu'elle était comme ma mère, notre légère différence d'âge devait y être pour quelque chose, parfois un mois de décalage suffit pour nous faire sentir qu'une personne est plus âgée. Alice et elle me faisaient toujours très subtilement participé aux conversations, la table était naturellement scindée en deux, d'un côté les garçons et de l'autre les filles, je mangeais un peu et j'avais conscience de ce qui se passait, je voyais les choses, je comprenais l'étrangeté de la situation mais ça me paraissait logique, ça devait arriver. A un moment Juliette m'a parlé avec extrême justesse de mes études, elle me voyait faire de la philosophie, pas des études de lettres, je m'ennuierai, mais de la philosophie, à cause de mon esprit analytique, c'était comme si elle parlait à ma place, tout était très vrai, ça m'a tué, j'aurai pu l'embrasser.
La tarte tatin était bonne, des milliards de tranches de livres nous entouraient, je m'amusais à regarder les titres, j'ai mis quelques jours à me remettre du nombres de livres que j'avais balayé du regard, Juliette se coloriait les mains avec le bout d'un bouchon de liège brûlé, ses mains étaient noires, ça m'a fait pensé à Agathe Cléry et quelques secondes après elle disait "Agathe Cléry, elle est blanche, elle est raciste, elle va devenir noire", ensuite elle a cassé une flûte à champagne et elle a saigné du bout des doigts, ça ressemblait à un rite de purification, quelque chose dans le genre. Dimitry ne parlait pas et restait la plupart du temps seul, je suis restée toute la nuit chez Alice et très tôt dans la soirée je me suis rendue compte de la perfection de tout ce qui m'arrivait, de l'enchaînement des évènements, des discussions, des personnes présentes, de la musique, du lieu. J'ai vu la chambre de ses parents, la pensée que des endroits pareils puissent exister sur la terre est réconfortante, Alice a un très grand lit, je sais pas pourquoi j'ai toujours cette petite vidéo mentale et inventée d'elle en train de se jeter dessus après une journée de travail. Elle m'a fait visité son appartement, au moment de la salle de bains je lui ai dit, devant la montagne de produits qui s'accumulaient près du lavabo : "han j'adore ce genre de trucs, je peux rester des heures devant", elle m'a dit "ouaiis, bah évite, j'ai pas envie que tu saches tout mes secrets", elle m'a aussi dit que la frange ça obligeait à l'immobilité, j'étais d'accord.
J'ai le souvenir parfait des 5 heures du matin, Alice dort, on voit sa culotte noire sous son épais collant, on est plus que 5, une personne pour chaque heure si vous voulez, je ramasse les verres et les assiettes, le lave vaisselle est grand et à la lueur d'une petite lampe je les empile les unes derrière les autres avec le souci de bien les mettre toutes parallèles, sans provoquer de décalage. Dimitry m'aide, la soirée nous a éloigné, c'est le moment du bilan, on parle de Michael, le copain d'Alice qui restera comme la personne m'ayant demandé le plus sérieusement du monde si j'avais déjà couché avec ma soeur. Je lave la grande surface blanche, creuse et lisse d'un plat, ça me détend, je suis en caban, Dimitry est derrière moi.
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mercredi 26 novembre 2008





Dimanche soir au cinéma j'avais eu le temps d'y penser : il faisait trop froid pour que Monsieur Delmas ne sorte qu'en chemise. Les chemises constituent depuis le début de l'année la base de sa garde-robe, chemise rentrée dans le pantalon lui-même soutenu par une ceinture, parfois un bout de peau claire apparaissant au détour d'un haussement de bras, de quoi rendre folle une fille de la classe bien précise. Cette fille, toujours là, attentive, regardante, s'il savait ô combien elle était attentive peut-être ferait-il plus attention à sa gestuelle, à ses paroles, à tout. Il en serait tétanisé parce que chez lui et pendant une heure elle voit tout, elle entend tout, elle perçoit les imperceptibles changements de voix, le sourire au coin des yeux, la réticence face à l'objection d'un élève, les précautions qu'il prend pour lui répondre, quand il est agacé par la rumeur du fond elle ne peut s'empêcher d'être doublement agacée, de dire "chuuuuut" même à ses amies.
Je prévoyais donc que pour ce lundi Monsieur Delmas vienne en pull, ce matin en m'habillant j'y songeais déjà : pour les amateurs de chemise l'hiver n'opère pas de véritable changement vestimentaire, il suffit juste d'y enfiler par dessus des pulls col V et votre obsession des chemises s'en trouve respectée. Je pensais à ça en m'habillant, ce matin, je pensais à ça. J'en ai parlé aux copines, Monsieur Delmas + froid = chemise + pull col V, alors quant il est rentré en classe retardé par sa cigarette (si seulement je m'appelais Marlboro) le constat était sans appel : j'avais triomphé et Julie trouvait ça effrayant. Un pull col V noir faisait son apparition. Est-ce que ça lui allait bien? Ca lui allait super bien. (sourire)

mercredi
Chaque matin c'est le froid qui détruit mes pieds malgré les chaussettes et les bottes, qui détruit mes doigts malgré les gants et les poches, à la maison on a du mal à gérer le chauffage de la chambre et j'ai remarqué qu'il y en avait un dans la cuisine, je trouve que ça sert à rien, ça me choque un peu, mais pourquoi pas. J'essaye de faire gaffe, à l'eau chaude, au chauffage, le matin c'est comme si la pièce était nue et tremblante, j'aimerais pouvoir rester enroulée comme un pâté impérial dans ma couverture mais une journée doit se faire et il faut s'étirer comme un ours et se décider à lever. Quand je pense à moi au collège et au temps que je prenais pour me réveiller, mon père qui devait revenir pour s'assurer que j'étais bien en mouvements, je ne connais plus ça, désormais je suis domptée et chaque matin j'écoute les ordres de mes différents réveils.
Emile débarque vers 7h10 dans son pyjama en velours caramel, les cheveux à la Louis Garrel, la voix enrouée par les rêves, il essaye de calculer son coup et de ne jamais se lever avant que les toilettes soient libres. Je me souviens qu'avant aussi j'étais comme ça, la préparation ne pouvait commencer sans un pipi et j'attendais très énervée devant la porte des toilettes que ma soeur finisse, elle avait tendance à somnoler un peu, peut-être appuyée contre le distributeur de papier toilettes, qui sait.
Je suis déjà prête quand Emile et Myriam sont en train de manger dans la cuisine, après moi et après mon père. En enfilant mes lentilles dans l'entrée j'entends Emile dire à Myriam "tu trouves pas que c'est chiant de tartiner?", alors je me suis souvenue de mon petit-déjeuner, de la confiture de framboise sur la petite brioche et je ne trouvais pas ça chiant, recouvrir une surface à quelque chose de plaisant, c'est mieux qu'un jeu, c'est comme de la peinture, du coloriage.
Je dis "bye", j'attends que trois "bye" me fassent écho, ou au moins deux, sinon je répète.
Je sors de l'immeuble et j'attends d'être surprise par le froid, la marche est laborieuse, les lèvres craquelées. Je marche vers le bus, si des gens attendent autour de l'abribus c'est bon signe, sinon ça veut dire qu'il vient de passer, je sais que tout le monde sait comment ça marche mais on en a jamais parlé.
Sous l'abribus le nouveau programme du cinéma Abel Gance de Courbevoie a corrigé la faute qu'il avait faite au nouveau James Bond et à la place du "Quantum of Salace" on avait enfin droit au "o" qu'on réclamait. En ce moment Monsieur Delmas aime bien se comparer à Daniel Craig en cours, ça va faire depuis la rentrée qu'il le fait, j'ai pas vu le film, j'ai vu aucun James Bond.
Je marche vers le lycée avec mon sac tout neuf, au loin je discerne la façon de marcher de Julie, encore habillée tout de noir avec seulement les bottes camel qui se découpent du reste, dans un sens on dirait une cigarette. J'attends de pouvoir être à portée de voix pour crier son nom et comme elle n'entend pas j'entreprends de courir vers elle, je sais qu'elle porte son nouveau manteau, j'ai mon bonnet noir et mon écharpe noire, mon visage se réduit à une bande de regard, je suis le contraire de Zorro. En me voyant débarqué à sa droite elle pousse un "oooooh" d'attendrissement, on parle un peu jusqu'à qu'on soit stoppé par l'arrivée furieuse de Charlette et Cécilia qui sortent du lycée, elles nous annoncent que le prof de philo n'est pas là, drame pendant 10 minutes
"pourquoi il a pas envoyé un mail au délégué comme la dernière fois
putain j'en ai marre
en plus j'avais révisé mon cours,
j'ai pas envie de rentrer chez moi,
dire qu'on aurait pu dormir jusqu'à 10h,
en plus pour revenir juste pour une heure
je sais pas quoi faire,
en plus là c'est fini je peux pas me rendormir
c'est à quelle heure les premières séances de cinéma?
en plus là j'étais bien, maquillée, coiffée, habillée
putain mais laisse tomber"
En faisant demi-tour jusqu'au métro on croise Monsieur Delmas, le seul cours qui nous restait pour la journée. Quand tout le monde ne voyait en lui qu'un moyen de décaler le cours un tremblement d'amour me parcourait le corps, je m'étais toujours demandé à quelle heure il pouvait commencer, je rêvais de le croiser sur mon chemin, je rêvais de le voir autre part et plus loin que devant le lycée, de le voir évoluer dans la rue, s'arrêter au passage d'une voiture. J'imagine qu'à une certaine distance du lycée notre statut d'élève ou de professeur finit par disparaître derrière nous. Je commence toujours plus tôt que lui, il finit toujours plus tard.

On lui a sauté dessus, les autres parlaient pour moi, j'étais pas prête à rassembler mes idées et devant son visage c'est toujours l'histoire d'une première fois, d'une révélation, je le sous-estimais en pensées, voilà qu'en vrai sa présence me choque. On était tous rassemblés sur le bord d'un trottoir, autour de lui, moi le plus au bord, et sans me regarder une seule fois et plutôt en regardant mon manteau, peut-être plus intimidé qu'en train de m'ignorer, comme par réflexe il m'a touché l'épaule en me disant "attention à vous", me faisant faire un pas en avant. Choc.
Ce n'est qu'au moment de l'écriture que je me rends compte que c'est la première fois qu'il me touchait, qu'il y avait contact. Depuis cette année j'ai eu conscience du fait qu'on ne touchait jamais ses professeurs et que quand le contact intervient il trouble toujours un peu, on sent que c'est inhabituel. Nous sommes pour l'un comme pour l'autre des sortes d'images virtuelles impossibles à atteindre, la morale à trop dresser de choses entre nous.
Il a accepté de décaler le cours mais il fallait une autorisation du proviseur, "faut qu'une de vous demande une autorisation pour décaler le cours", j'étais la déléguée et tout le monde venait avec moi pendant que lui partait acheter des croissants. Quand il part je flippe, j'aimerais pouvoir lui dire "non restez un peu". Quand il est revenu nous étions encore dehors à parler à travers la grille au proviseur qui était en train de fumer. Il tenait un gros sac de croissants, ça m'intriguait vachement, je me suis demandé s'il en achetait pour tout les profs, ça doit être ça mais j'ignore s'il le fait tous les jours, je pense pas parce que ça coûterait cher, je me suis posée plein de questions et j'ai fini par l'imaginer en train de gérer son argent avec le peu d'indices que j'avais en tête :
les livres, qu'il doit acheter en grande quantité parce que dans un mail il parlait d'une pile à lire qui l'attendait. je l'imagine très gros lecteur aussi il est du genre à acheter compulsivement sans se préoccuper de savoir si oui ou non il peut se le permettre vu ce qui l'attend à la maison.
ses vêtements chez Gap parce qu'un jour il nous a raconté qu'il y était allé.
ses baskets, toujours des noirs, des Diesel, des Gola, des Adidas.
ses cigarettes, deux paquets par jour.

On avait fini notre journée, je devais appeler certaines personnes de ma classe pour les prévenir que le cours de géo était annulé, Monsieur Delmas finissait à 17 heures, ça me faisait quelque chose de "le laisser", de ne pas passer ma matinée à le chercher en récré, dans les couloirs, à le fixer en cours, la puissante exaltation des 5 minutes avant le début du cours, quand je marche vers la classe, que je rentre, que je pose mon sac sur la table pour marquer mon territoire, que je fais mine de m'intéresser à tout sauf à lui, seulement au début. Je me sentais particulièrement démunie face à cette journée, j'avais honte pour nous tous qui ne savions pas quoi faire quand du temps libre nous était accordé, avec Julie on était d'accord pour dire qu'on préférait aller en cours. On a passé plus de deux heures au Mcdo, la seule chose ouverte à 8 heures du matin, j'ai payé un croissant à Marie et les filles ont pris des chocolats chauds, je n'avais pas faim, j'avais mangé, je ne voulais pas dépenser pour rien, j'essaye de faire un peu attention, comme pour le chauffage. J'ai parlé à Julie ce qu'à dit Emile à ma soeur, elle m'a répondu qu'une amie à elle disait que justement tartiner c'était un peu le travail avant la récompense, j'ai trouvé ça brillant. Tout autour de nous s'installait de curieuses et solitaires personnes qui buvaient des boissons chaudes, mangeaient des pains aux raisins ou des croissants en lisant la presse gratuite, ce n'est qu'à partir de 10h30 environ que les odeurs salés faisaient leurs apparitions, les premiers hamburgers s'achetaient et dehors régnait une ambiance de flaques d'eau et de soleil. En rentrant j'ai recroisé dans l'ascenseur la femme au chien que j'avais déjà croisé à 2 heures du matin vendredi soir, cette fois-ci elle me parlait du temps froid et en coopération avec ma bonne humeur j'ai trouvé ça plutôt agréable de m'impliquer dans mes réponses, de prendre ça à coeur. Nous n'étions pas dupes, voilà bien une discussion d'ascenseur mais elle habitait au 5ème étage soit le dernier, et moi au 4ème, il nous fallait discuter vu le temps qu'on allait passer ensemble. Ca fait partie du jeu.

Belle and Sebastian - Marx and Engels

samedi 22 novembre 2008


J'ai l'impression d'avoir vécu cette semaine comme un immense rubicube, avec rien à sa place et tout qui se mélange, sommeil, travail, repas. La fin de la semaine s'est annoncée avec un dernier sourire de Monsieur Delmas s'embrouillant dans ses schémas et l'incroyable nouvelle qu'il allait nous accompagner au Louvre dans deux semaines avec notre professeur de philo. J'avais prévu plusieurs choses pour le week-end : vendredi soir rassemblement technikart, samedi soir cinéma avec D., ça faisait déjà beaucoup pour une jeune fille qui a l'impression d'avoir passé sa semaine près de sa trousse, de ses cahiers, de ses sandwichs et de ses rêves de siestes d'après-midi. La vie de lycéen à ceci d'étonnant que depuis toujours elle ne subit que de rares modifications et les principes sont les mêmes : réviser, remplir des copies doubles en collaboration avec sa mémoire et ses connaissances, se plaindre du manque de sommeil, les transports en commun.
Cette fois-ci il fallait sortir de chez soi avec autre chose qu'un sac à dos et ne plus rien apprendre mais tout improviser, et se vendre, et séduire, et faire rire, et rire, et plaisanter, et discuter, et argumenter sur autre chose que sur "le personnage de Mercutio" ou "les lieux dans les deux premières parties du Guépard".
Si Monsieur Delmas reste en semaine mon amour incontesté T. pourrait être le mec de mes week-end. Tout bien enfermé dans sa petite chemise au motif vichy très serré et ses cheveux longs qui semblaient pousser malgré lui, il ressemblait à un chanteur de groupe pop indé. C'est marrant, chez les filles on sent qu'elles consentent à laisser pousser leurs cheveux et qu'elles sont responsables de leur longueur, avec les garçons c'est autre chose, et dans une main qui traverse la chevelure ils vous annoncent que "ouais, j'dois les couper". Je lui ai dit "tu fais 17 ans dans ta chemise" et cet explicite et effrayant rapprochement d'avec mon âge a fait dire à P. que je devais me calmer. Si lui faisait 17 ans de mon côté j'ai eu droit à "ouais, avec ta marinière et ton caban, Christophe Honoré", j'ai trouvé ça plutôt gentil même si dans sa bouche ça voulait dire que j'étais conforme à mon image de petite minette. Un conseil qui ne cesse de me traverser à chaque rendez-vous : quand on ne voit pas assez les gens il faut toujours bien s'habiller car vos tenues vous résument, alors que quand vous êtes au lycée vous pouvez vous permettre des jours de relâchements, les gens de votre classe savent ce que vous valez, vestimentairement ils sont les seuls à vous connaître, et on ne peut pas être 200 fois bien habillé, mais on peut l'être une dizaine de fois. Nous étions 12 dans un bar à Bastille, nous mangions des frites et les gens commandaient de manière insouciante des bières pour remplacer les vides placées devant eux, je sentais que l'addition allait être foudroyante et elle l'a été, j'avais prévenu P., "on commande, on commande, on fait pas attention, on est euphorique et puis BAM à la fin...". Lui il avait sa théorie sur les frites, "ouais les frites du Mcdo c'est pour les jeunes mais quand elles sont bonnes elles sont pour les adultes". Quand je suis en soirée avec mes amis de technikart et même quand je vais en soirée il y a toujours de bonnes théories sur pas grand chose qui apparaissent sur un cas particulier qui devient alors généralité, j'essaye de les retenir parce que je peux pas toujours sortir mon carnet au milieu des personnes, au milieu d'une discussion et que je me force à jouer le jeu d'une soirée vécue "normalement", c'est à dire sans prise de notes. Je me souviens de ces deux-là, les frites et l'addition, je me souviens aussi de F. qui me rapportait une théorie sur les blancs dans les conversations, je me souviens aussi de sa très belle image : elle voulait partir à l'étranger mais ça voulait dire laisser derrière elle beaucoup de choses et c'était comme si elle sentait les racines d'un arbre s'entêter à s'accrocher, elle a fait le geste : les doigts d'une main qui essaye de s'extirper de la prise des doigts de l'autre avec le bruit d'un crissement, je m'en souviendrai toujours, ça faisait plus d'un an que je l'avais pas vu et je sais que son visage délavé et sa gentillesse facilement repérable auront largement marqués ma soirée.
Tout le monde était particulièrement beau, l'hiver a le don d'enrichir et d'illuminer considérablement les look et les visages des gens : cols roulés, gros pulls torsadés, chemises, écharpes, châles, pashminas, bonnets, doudounes, cabans, parkas, et même costume en laine et cravate pour B. qui venait de sortir de son travail. Qu'est-ce qui caractérise la bande et pourquoi je l'aime tant ? C'est pour cette vision d'ensemble où rien ne concorde, où personne ne va avec personne, où le "nous" n'existe pas et où chacun se distingue, rien ne se colle ensemble, tout le monde est impeccable dans son rôle, chacun semble fidèle à ce qu'il est vraiment, fidèle à ses désirs, j'ai de la chance de les avoir connus si tôt et de ne même plus avoir cette constante pression sur mes épaules qui caractérisait nos premiers rassemblements. Suis-je bien. Ai-je dis des bêtises. Et ma coiffure. Tout ça n'existe plus et dorénavant tout me passe dessus avec sérénité, j'ai l'impression de lentement me calquer sur leurs comportements, d'assimiler leurs influences, ils sont posés, je le deviens, et le recul qui nous traverse après avoir agit se fait cette fois-ci en même temps que l'action. Dans ces conditions la fête n'est plus possible, dans ces conditions je ne peux pas faire la fête et c'est pour ça que ces réunions me suffisent : l'amusement ne se mesure pas à la capacité à pouvoir se tenir le plus possible hors de soi, à la capacité à "faire le fou". La fête, solide, stable, non décevante, c'est les rencontres et j'aimerais pouvoir rendre mon texte aussi chaleureux, aussi chargé en énergie que le petit groupe que nous formions. Les rencontres ont toujours été le terrain de tout les bouleversements et il me suffit de prendre pour exemple ma rencontre avec A., de tous mes souvenirs celui-ci me laisse le meilleur goût en bouche, mais ce soir A. n'était pas là, ni lui ni ses looongs cheveux noirs mieux entretenus que les miens et ses 2 mètres...mais mes souvenirs fabulent, il n 'a jamais fait 2 mètres.
Vers 23 heures nous sommes allés au Mcdo de Bastille et B. dans son costume a viré des jeunes de mon âge à coup de "allez les techtoniciens, on va en boîte maintenant", ce qui lui a valu les regards foudroyants de la bande qui tentait de se défendre à coup de glaçant "j'peux prendre mon sac au moins?", "c'est gentil de nous laisser partir hein". De toute la bande B. est de loin le plus fidèle à son moi virtuel, d'ailleurs il me l'a dit "sur le forum, comme dans la vie privée et professionnelle je suis le même". Vers minuit, après les Big Mac, les frites, les cigarettes, les bières, les coca lights et les mojitos nous buvions les dernières canettes de l'amitié le vendeur de l'épicerie avait apparemment dit "buvez les loin d'ici", il avait du avoir des problèmes, nous étions donc en face du café Bastille. Les canettes nous glaçaient les mains même si on avait l'impression qu'on tenait des chocolats chauds, B². mangeait un nouveau sundae au citron dans son épais manteau beige et son écharpe bleu électrique, s'il fallait être un genre de femmes je crois bien qu'il me faudrait être elle, faire en sorte d'avoir cette voix de vase cassé qui me parle de mode comme d'une drogue futile. T. portait son bonnet, ça nous faisait un point commun, je le connaissais assez pour connaître ce bonnet, j'ai déjà vécu un hiver avec lui, j'ai aussi vécu l'été, je connais quelques unes de ces chemises, j'ai demandé des nouvelles de ses Geox, je lui ai proposé mon aide pour lui trouver de nouvelles baskets, en Springcourt en cuir marron ce mec serait trop classe. A un moment il m'a dit "ma vie est mignonne hein?" c'était précisément ce que je pensais de lui, les raisons pour lesquelles je l'appréciais autant même si j'ai le sentiment qu'en face de moi il ne fait pas vraiment d'efforts et que ce manque de séduction me vexe un peu, je veux dire séduction au sens global, la séduction qui s'installe entre toutes les personnes, vouloir plaire c'est estimer la personne qu'on a en face de nous, produire un effort, et T. ne produit pas d'efforts en face de moi, il sait qu'il m'a à peu de choses près dans la poche de son jean. J'aimerais qu'il me parle plus, et quand nous sommes rentrés ensemble et sa parole a su prendre l'envol que je lui réclamais, des phrases, des opinions, des impressions, mais ça n'a pas duré longtemps. Dans le métro je lui ai demandé "elles sont belles mes bottes hein?" et dans sa réponse j'ai repéré dans son ton qu'il était justement en train de se dire la même chose parce qu'il me voyait les regarder et me tordre les pieds pour les voir dans tous les sens.
Dans le métro ligne 3, je lis La tâche pas loin d'un beau garçon la tête en arrière, loin dans les pensées que lui suggère la musique de son I-pod, quant à moi je ne demande qu'à retourner à mes lectures personnelles, finir La Tâche délaissée il y a des mois.
La voiture qui s'est arrêtée au feu ne s'attendait peut-être pas à ce que quelque passe si tard dans Courbevoie et le passant que j'ai croisé à dû se sentir vexé à l'idée qu'il n'était pas le seul à rentrer tard chez lui, il n'avait qu'à s'y préparer : mes talons en bois m'annoncent longtemps avant qu'on puisse me voir.

Le soir même j'avais reçu mon nouveau sac et ma nouvelle robe noire achetés à -65% sur le site de La Redoute (faites-y un tour les filles, y'a des trucs beaux à pleurer pour moins de 20€) , ma mère était allé chercher le colis avant de m'accompagner métro Pont de Neuilly et j'avais regardé et tripoté la robe et le sac à la lueur de la petite lumière près du rétroviseur, ne distinguant que peu de choses sinon que les deux étaient conformes à leurs moi virtuel, matières, couleurs, dimensions. Ce midi j'ai essayé la robe en descendant mon bas de pyjama en accordéon pour laisser de la place à la robe, ma mère m'a demandé si je comptais la mettre avec mes bottes ou mes ballerines, je pense qu'avec les bottes ça ira mieux, ça galbera la jambe. Je pense la porter le jour de la sortie au Louvre, aller au musée en robe, je trouve que c'est une bonne idée.

Amadou et Mariam - Sabali

jeudi 13 novembre 2008


"Les loisirs de mes promenades journalières ont souvent été remplis de contemplations charmantes dont j'ai regret d'avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l'écriture celles qui pourront me venir encore; chaque fois que je relirai m'en rendra la jouissance. J'oublierai mes malheurs, mes persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu'avait mérité mon coeur.

Ces feuilles ne seront proprement qu'un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi parce qu'un solitaire qui réfléchit s'occupe nécessairement beaucoup de lui-même."

Jean-Jacques Rousseau - Rêveries du promeneur solitaire

Julie m'a dit en cours qu'elle avait été choquée par ma dernière note, disons plutôt par l'attitude de ma mère, je lui ai répondu "ouaiis moi aussii", mais je pense qu'on avait compris. On peut très bien rester sur cette cruelle image de ma mère mais je peux aussi vous raconter la suite et comment j'ai senti qu'elle s'en voulait et comment je sens qu'elle s'en veut encore. Le lendemain, par exemple, elle est venue dans ma chambre avec un café et des biscuits alors que selon sa loi il est interdit de boire et de manger dans la chambre, bien sûr comme je suis un peu punk je l'écoute jamais et chaque matin je finis ma tasse dans ma chambre en m'habillant et même je la laisse dans la salle de bains au milieu des brosses à dents et des fonds de teint. Je lui ai toujours reproché de prendre la maison pour un musée, ne pas s'allonger sur le canapé, ne manger que dans la cuisine, ne pas acheter de livres s'il y a pas de place dans la bibli, ne pas laisser les revues dans les toilettes, cette expression "c'est pas le musée ici", je l'ai trouvé il y a environ 3 ans depuis elle me sert toujours autant et ma mère n'a jamais réussi à me répondre, au pire elle me course pour me taper un peu.
Ce café c'était parce que je lui avais dit que j'avais pas faim et que je voulais pas de son riz et donc elle pensait vraiment que j'étais tellement contrariée que ça affectait mon appétit alors elle a trouvé un moyen de me nourrir avec des aliments qui ne demandent pas à ce qu'on ait faim : chocolat, biscuit, café. Aujourd'hui elle m'a donné 10€, c'était bien, mais à sa façon de ne pas me dire pardon je n'ose lui dire "je te pardonne", personne ne veut perdre et le conflit s'évaporera doucement, comme souvent, comme toujours.

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Ce matin et comme tout les matins le passé s'est effondré et seul subsistait l'esprit de famille dans l'appartement chaud. Les choses disparaissent le matin mais seulement le matin et le soir on peut tout à fait se permettre de revenir sur les conflits de la veille, c'est assez bizarre, j'ai observé ça. Ce matin donc je ne sais pas ce qui s'est réellement passé pour que ma mère arrive à me demander comment étaient les cheveux de mes copines et je crois que le plus spécial c'était que je lui ai répondu comme si cette question était normale et saine alors qu'il est évident qu'elle ne peut germer que dans un esprit détraqué. Ça donnait quelque chose du genre
- et tes copines elles ont les cheveux comment?
- mmh, bah, y'en a une qui les a raides, enfin non lisses tu vois, très lisses puis une autre qui les touche pas, qui les laisse comme ça, bouclé, enfin des boucles un peu molles puis y'en a une autre qui les a longs avec de belles boucles, pas frisées, vraiment des boucles comme ça...
ensuite elle m'a demandé
- et elles sont belles tes copines?
- ouais, franchement ouais
puis par manque de preuve j'ai fini par prendre Emile pour témoin

- pas vrai Emile qu'elles sont belles mes copines? souviens toi
- ouais ça va
- pourquoi, Emile il les connaît?
- ouais il les a déjà vu
après j'en suis venue à raconter à Emile que mon prof de philo était obsédé par les girafes, il m'a répondu

- c'est parce qu'elles savent tout, elles voient les volcans avant tout le monde, (imitation d'une girafe) attention, là-bas, un volcan!
j'ai ri comme c'est pas permis et ça m'a même transporté jusque dans la cuisine où j'ai refais l'imitation à ma soeur qui était devant son café au lait, les idées pas encore bien nettes, comme si elle était bourrée.
Aujourd'hui je portais une chemise vert foncé en velours côtelé, je l'ai acheté chez Muji pendant les soldes d'été et c'est sûrement pour cette raison qu'elle a fini par se faire oublier dans ma penderie, je veux dire, on achète rarement des pulls en soldes en été, on pense justement à l'été qui arrive. J'étais contente de la retrouver, c'était comme une ressource inespérée, j'ai laissé mes cheveux bouclés et presque soyeux tomber dessus, je suis même allée en cours comme ça, tout ça faisait très automne. bleu marine, vert, rouge, j'étais bien.
Et Hubert-le-nouveau était bien aussi, comme toujours je m'occupe de lui, je fais des acrobaties toute la soirée pour lui scanner des cours et ça reste quelque chose de purement professionnel même si j'ai le sentiment d'agir comme si j'étais un peu sous le charme, pourtant j'étais allée vers lui de manière purement innocente, la déléguitude dans l'âme, et là je viens de me rendre compte qu'en plus d'être assez beau gosse il a une voix à tomber et que nos premiers échanges se sont faits sans que je me rende vraiment compte de tout ça, de manière tout à fait désintéressée. Il me fait penser à Gaëtan, le garçon que j'aimais du CE2 jusqu'en 3ème et que je me sens capable d'aimer encore, même blond terne, même sourcils bruns, même petits vêtements du parfait petit chrétien biberonné aux fringues Cyrillus et tout juste émancipé, se lâchant avec des sweats à capuche et des Converse. Bien sûr il n'est pas question d'entreprendre quoi que ce soit, disons que je ne sais pas comment tout ça se passe au lycée et je trouve même plus facile de tenter une approche avec un prof qu'avec un élève de sa propre classe, je suis beaucoup plus intimidée par les garçons de mon âge que par les adultes, avec un garçon de mon âge j'ai soit l'impression d'être sa mère soit sa victime, c'est absurde et compliqué et entre la victime et la mère il y a des nuances mais globalement c'est ça. De toute façon tout à l'heure je l'ai vu tripoté son portable et l'écran était assez grand pour que je distingue la silhouette d'une fille en fond d'écran, je n'ai rien senti de particulier sinon qu'il aurait pu au moins me le dire.

J'aime la petite coterie qu'on forme avec mes copines, et celle plus large encore que je forme avec ma classe, j'aime cette vingtaine de personnes qui s'engouffre dans une classe et se réchauffe au son de la voix d'un prof, j'aime notre docilité, notre calme, ce qui fait dire à Monsieur Delmas qu'on est une classe très agréable, des choses comme ça. Comme je suis toujours tout devant et toujours à côté de Julie parfois je me retourne pour avoir un point de vue plus ou moins semblable à celui du prof et comprendre ce qui fait de nous cette classe si agréable dont on parle depuis l'année dernière, je vois mes copines à l'autre bout de la salle, leurs visages doux et à moitié enfoncés dans leurs écharpes, leurs talons, parfois leur ennui, parfois leurs visages simplement fermés et où il est impossible de distinguer si cette fille s'ennuie ou se passionne, puis ensuite Augustin qui la plupart du temps est en train de me fixer, je lui souris un peu, on s'est toujours aimé, ensuite il y a Léo, bon Léo je le déteste un peu et globalement c'est un déchet mais son côté empressé à parfois des avantages, par exemple hier il m'a filé un mini Snickers et Métro, ensuite Iba qui est très fort en histoire géo et en anglais et qui aimerait cartonner autant que son frère en philo qui a gagné un prix de philosophie, un truc dans le genre, Iba est très imbu de lui-même, d'une prétention assez surnaturelle, snob, il est dur de s'imaginer qu'au CE1 je trainais avec lui et qu'il aura fallu 8 ans pour nous retrouver, puis Alexia, Lucia, Amélie, Rafael, Rita, Hélène, Samir, Boubakar, Emmanuel, j'ai rien contre eux et je les aime, et je pourrais continuer comme l'année précédente et celle-ci pendant au moins 10 ans, sans qu'il se passe réellement quelque chose, juste des cours, des contrôles, des pauses et des vies qui se déploient le week-end, Monsieur Delmas quatre jours par semaine, Monsieur Franck 8 heures par semaine avec son Iphone et son nouveau Ibook tout fin, sa classe intersidéral, des sandwichs au Franprix, des remarques sur le temps et sur combien d'heures on a dormi cette nuit, des cinémas le mercredi après-midi, des romans qu'on étudie, des philosophes qu'on respecte, des langues qui nous sont familières, des discours de président américain lus par une fille de la classe, sa voix fluette qui articule des mots importants, des mots qui ont été décisifs, l'Union Européenne, les trentes glorieuses, bien sûr que ça suffit, ça suffira toujours et ça ne pourra jamais être mieux.

Sur le trajet du retour c'est là que j'ai le plus de temps pour penser et même si je lis ça reste assez léger pour que mon attention se fixe sur le cercle béant d'une lettre, d'un a ou d'un o, et que je me mette à réfléchir, j'imagine que si j'habitais à côté du lycée comme Julie j'aurai pas tout ce temps pour cogiter pendant une demi heure, et rien ne ressortirait de la journée, et j'écrirai déjà moins, ça c'est aussi sûr qu'une vérité mathématique. A deux reprises et en moins d'une semaine m'est venue en tête la réalité de mon prénom, MURIELLE, et ce qu'il désignait : moi. Murielle, c'est moi, c'est ce corps, c'est ce monde, ces affaires dans ce sac à dos, c'est toujours très bizarre de se rendre compte de sa vie, de se sentir dédoubler, le moi intérieur qui observe le moi social, ça donne le vertige.

Le mercredi après-midi y'a plein de petits mecs chrétiens en uniforme, chaussures bateau chemises, cravates et parka sombres qui courent vers jesaispasoù comme s'ils habitaient tous au même endroit, ils ont des trottinettes et on tolère leur fougue parce qu'ils sont mignons, bien coiffés et petit comme des hobbits, à chaque fois ils me provoquent, me frôlent avec leurs machines d'enfer et sont à deux doigts de me rentrer dans le caban, on se croirait dans un film de Truffaut, on s'amuse bien à Courbevoie.

Bonnie 'Prince' Billy - A Minor Place

lundi 10 novembre 2008

"J'ai laissé mes sentiments sur la télévision et tout le reste devenir des sentiments personnels."

"Franny, désespérée sans doute de la naïveté de cette question, se frappa le front d'une main. C'était un geste qu'elle n'avait probablement pas fait depuis cinq ou six ans, depuis le jour où, ayant fait la moitié du trajet sur le bus qui revenait de Lexington Avenue, elle s'était aperçue qu'elle avait oublié son écharpe dans une salle de cinéma."
J.D Salinger - Franny et Zooey

Je devais aller me faire recenser et j'étais en train de dormir en plein après-midi avec I-télé et les gagnants du Goncourt et du Renaudot en bande son, je dormais parce que cette nuit je n'avais dormi que trois heures. J'avais programmé le réveil pour 16h40, presque au moment où je me lève le téléphone sonne, c'est ma mère, elle me demande si j'ai pris le livret de famille, tout ça, j'ai encore la tête dans un paquet de coton chaud, je ne contrôle pas encore tout à fait mes gestes, mes paroles, j'ai besoin de reprendre en mains les fils du pantin. Je lui dis que "je viens de me réveiller, je vais le chercher maintenant" je cherche le livret de famille en lui parlant, je lui fais, et je lui ai déjà dit ça des dizaines de fois souvent sur un ton gentil mais tout de même un peu irrité "attends je peux pas chercher avec une main, je te rappelle quand je le trouve", avec cette voix qu'acceptable très tôt le matin mais surtout pas en fin d'après-midi. Elle me "bye" (Julie trouve ça bizarre qu'on se dise "bye" avec ma mère, j'ai le sentiment d'un truc très libanais, tout le monde se dit "bye" au Liban) et je pensais qu'elle avait raccroché quand je l'entends encore au bout du fil rapporter la discussion à une lointaine collègue, le rapport semblait être attendu vue l'absence de transition entre notre discussion et la leur. Ca donnait un truc horrible où ma mère m'imitait et en rajoutait un paquet, comme toujours. J'ai toujours détesté les personnes incapables de raconter une histoire sans en rajouter des tonnes, ma soeur et ma mère sont comme ça, aussi j'ai pris l'habitude de ne jamais tout à fait leurs faire confiance et de procéder automatiquement à une "déséxagération" de leurs propos.
Elle m'imitait avec une voix horrible de babouin là où il n'y avait que douceur et faiblesse des premières minutes du réveil, j'aurai pu écouter la discussion indéfiniment, ses plaintes et cette très médiocre imitation de moi mais j'ai préféré raccrocher parce que c'était trop dégueulasse et trop effrayant, ce n'était tout bonnement pas ma mère.
J'ai toujours pensé que ma mère m'aimait bien malgré notre incompréhension et qu'elle ne pouvait se plaindre que gentiment de nous, je comprends bien qu'elle a un rôle à tenir auprès de ses collègues, un rôle qu'elle s'est forgé, peut-être celui de la mère à plaindre mais un tel décalage, une telle hypocrisie de celle qui à longueur d'années me fait culpabiliser à cause de son trop grand sens du sacrifice, c'était écoeurant. J'étais encore sous le coup de la fatigue et de la lucidité que procure toujours sur moi cette fatigue, lucidité qui s'accompagne d'un découragement général du corps et de la pensée, je savais simplement qu'il fallait que je lui en parle, soit elle s'énerverait au point de faire demi-tour et de ne pas aller à la mairie, soit elle se tairait sous le coup de la difficile situation du manque d'arguments.
J'en ai parlé à Emile qui semblait tout émoustillé par la perspective d'une bagarre et il voulait absolument que je lui en parle devant lui et non pas dans la voiture. A17h05 je l'ai rejointe dans sa petite Clio de fonction, aux couleurs de Courbevoie, déprimante comme ça se fait plus. A peine 10 mètres parcourus que je lui racontais ma mésaventure sur un ton très digne, elle n'a pas su quoi répondre, elle m'a dit "mais non mais c'était comme ça", je lui ai dit très simplement "même quand on parle de toi avec Myriam on se permet jamais ça, on fait attention", après on roulait encore et mon silence habituel devait certainement la glacer plus qu'autre chose et elle a mis du temps à me sortir son "t'es fâchée?" qu'il faut prendre là comme un "pardonne moi" que jamais de sa vie elle n'articulera. Au fond je m'en fous mais ça me fait plaisir de la voir un peu souffrir et je sais que sa méchanceté crasse en a pris un coup, aussi la prochaine fois elle réfléchira avant de m'imiter.
A chaque fois que je monte dans sa voiture c'est toujours l'occasion de redécouvrir Courbevoie que je ne vois finalement jamais et que je parcoure le plus souvent dans le seul but de m'enfoncer dans un transport et fuir vers le lycée ou un cinéma. Cette ville est finalement très triste et j'ai le sentiment qu'on y vit un peu moins fort qu'à Paris par exemple, c'est comme ça : dans une ville de Playmobil on ne peut vivre que des vies de Playmobil. Il y a bien sûr un certain lyrisme qui se dégage de tout cet ennui, on pourrait par exemple faire un recueil de poèmes rien qu'en observant longuement les guirlandes de Noël accrochées sur les façades des boucheries, les fleuristes esseulés les lundi soirs à 18 heures et l'odeur immuable des boulangeries bouleverserait n'importe quel individu doté d'un nez en bon état.
Une fois à la maison ma mère a pris ma fatigue pour de la contrariété, je lui tournais le dos dans ma couverture rose bariolée toute moche avec marianne faithfull plus ou moins à fond. Elle m'a demandé si je voulais qu'elle me fasse un thé, du fond de mon confort je lui ai répondu que "nan ça va merci", c'est ma phrase préférée avec elle, avec toujours ce côté automatique et froid dans le ton. Elle m'a demandé si j'allais dormir avec la musique comme ça, je lui ai dit "ouais".

Deerhunter - Never Stops

jeudi 6 novembre 2008



On attendait notre séance du Hong SangSoo devant la filmothèque et je me souviens très bien de ce que Cécilia m'a dit, elle m'a dit "c'est à cause de toi si je casse avec Jérémie". Toute gonflée de la nouvelle importance qu'elle me conférait je lui ai demandé "pourquoi?" presque flattée. Elle m'a répondu "bah hier je lisais "La bête qui meurt" et je suis tombée sur une phrase qui décrivait parfaitement Jérémie et ça m'a décidé à casser". Le mot était lancé, la littérature pouvait quelque chose.
Aujourd'hui elle était très simplement aller acheter au Franprix son désormais culte et triste sandwich au poulet, j'avais du manger dans mon sac mais je l'ai quand même accompagnée. Charlette déjeunait avec une amie, Marie avait deux heures, Anaïs et Julie habitent dans le coin. Nous marchions seules et peut-être pourrions nous émettre l'hypothèse d'un fil de l'amitié qui nous relierait elle et moi, quelque chose qui fait que nous ne sommes pas simplement en train de marcher côte à côte et de parler ensemble, quelque chose de simple et de naturel, un espace vital pour deux, une connivence visible depuis la table à côté de la baie vitrée du restaurant libanais.
Il faisait quand même froid et je portais mon nouveau caban bleu marine et ma nouvelle écharpe rouge pétant. Bleu marine, rouge, des couleurs qui réchauffent rien qu'à les regarder.
Je me souviens de ce que je disais à ma mère et aussi à Cécilia, je leurs disais que chaque année je me lassais de mon manteau et que j'en voulais toujours un neuf. Ce que je ne leurs ai pas dit c'est que je considère que la saison froide ne commence qu'à partir du moment où on a acheté son nouveau manteau et que chaque matin pendant des mois on prend toujours le même plaisir à l'enfiler, à nous redécouvrir dedans, à finir son mug de café appuyé au bord de l'évier, les gestes un peu entravés par l'épaisseur du manteau, jettant le reste d'elixir marron à même le siphon. Un dernier au revoir à Emile en train de lentement se remplir de chocapic Auchan (donc ce n'est pas des chocapic mais je me vois mal vous dire pétales de riz soufflé je sais pas quoi, on est pressé).
Hier il a eu 12 ans et c'est comme si ça faisait 3 ans qu'il n'arrête pas d'avoir 12 ans, j'attends le jour où je serai choquée par l'âge qu'on lui fêtera. Je lui ai offert le dvd des Simpsons le Film, en fait il n'a eu que des dvds et hier ma mère a pris sa journée pour nous sortir comme ça arrive si rarement. Le soir on a mangé du japonais et de la tarte à la framboise, l'intérieur était en fromage blanc, rose fuschia sur le dessus, des framboises comme des joyaux, des pierres précieuses en toc, comme on pouvait en avoir sur de grosses bagouses dont l'anneau finissait toujours par noircir nos doigts. On en a laissé la moitié pour le matin, enfin quand je dis "on en a laissé", on a pas forcément fait exprès et si on avait eu encore faim on n'aurait pas hésité une seule seconde à la finir avec les mains.

En sortant du Franprix je m'inquiétais à propos de ce vieux mythe qui voulait qu'un manteau se déforme à force de mettre ses mains dans les poches ou alors des objets lourds dans les poches. J'ai demandé à Cécilia si c'était vrai, j'imagine qu'elle devait avoir plus d'expérience que moi dans ces choses-là, je lui ai demandé si à son avis il fallait mettre ses mains dans les poches de son manteau ou non, et elle de me répondre "c'est comme si tu me demandais "est-ce que j'ai le droit de vivre?", je n'ai rien répondu de spécial, je pense m'être contenté de rire un peu bêtement mais j'imagine bien que ce fameux fil de l'amitié a dû s'épaissir ou quelque chose dans le genre. Voilà une amie, quelqu'un qui ne baigne pas dans la même peur que vous et qui avec une simple remarque pleine de lucidité vous calme sur l'avenir de votre nouveau manteau, si beau mais si bon marché. A choisir entre Cécilia et mon caban, je vote Cécilia.

Elle voulait manger dehors et moi j'étais un peu réticente parce que j'avais froid aux mains mais j'ai accepté tout en la regardant droit le nez, son nez qui était tout rouge, son nez qui ne mentait pas, son nez qui avait froid.
Pour ce déjeuner j'ai repris cette vieille habitude du sandwich préparé la veille au soir qui fleure bon l'aluminium, en l'enlevant de son armure argentée j'avais le sentiment d'une attention particulière faite à moi-même, comme si c'était ma mère qui me l'avait préparé et qu'à chaque bouchée des flash du moment où elle l'avait préparé me revenait, je m'aimais bien, j'aimais mon autonomie, j'aimais ce que je faisais de moi, ce manteau, ce sandwich, Cécilia pas loin, Franny et Zooey dans mon sac, c'était tout moi. C'est rare mais toujours très plaisant de se sentir fidèle à l'image qu'on se fait de soi-même.
Pour le dessert j'avais un yaourt à la mangue, ce qui supposait la présence saugrenue d'une cuillère dans mon sac. J'avais l'impression d'être la première sur terre à manger un yaourt à la mangue en pleine rue, comme un peu plus tard j'avais eu le sentiment d'être la première à manger du miel en pleine réunion pour les inscriptions au bac, voici ce qu'est la vie, une succession de choses folles et uniques, la grande aventure. J'ai d'ailleurs fait à Julie, petite Julie dont la pousse des cheveux ne connaît plus de limite, "à ton avis on est combien à manger du miel ici?". J'avais le sentiment d'une bonne blague, c'est pourquoi je la retranscris ici.
C'est en marchant vers le lycée que Cécilia m'a annoncé qu'elle avait cassé avec Jérémie, que ça s'était bien passé, qu'ils doivent se revoir samedi pour se rendre leurs affaires. Je voulais lui envoyer l'article sur tasanté.com qui aidait à rompre proprement mais mille choses me sont passées par la tête, demain je vais essayer de lui rendre les deux copies doubles qu'elle m'a prêtées, j'ai toujours rêvé de tenir cette promesse de rendre des feuilles à la personne qui m'en a prêtées. J'ai envie d'être ce genre de personnes, un peu fiable.
En rentrant j'avais vraiment l'impression d'avoir vécu, avec le travail, chaque seconde de cette journée plus ou moins intensément. Le jeudi est incontestablement la pire journée de la semaine au niveau de l'enchaînement des cours, des heures de travail, de tout ça, mais en se rendant en cours on mise tous énormément sur cette importante part d'imprévus et de beauté qui ne va pas sans une journée, ça se glisse n'importe où, c'est souvent rien mais sans ça je pense qu'on resterait chez nous, aujourd'hui ça s'était concrétiser sous forme de brouillard qui avait duré toute la journée ou encore sous forme du nouveau venu dans la classe qui a l'air plutôt sympa malgré son sweat gris et rose, j'ai essayé de lui sourire quand il est entré dans la classe mais il me regardait pas. Il s'appelle Hubert, comme l'espèce de boulangerie café pas loin du métro Pont de Neuilly et qui vous oblige à consommer même si vous êtes en présence de 10 personnes qui commandent parce qu' "on paye l'électricité, on paye le chauffage, etc".
Dans le bus je commençais à rédiger les grandes idées de cette note avec la crainte que quelqu'un lise par dessus mon épaule. Je savais pas vraiment de quoi j'allais dîner, je ne me souvenais pas avoir vu quelque chose de prêt dans la cuisine ce matin, aussi au moment où je suis rentrée le téléphone sonnait et ma mère m'annonçait qu'elle était revenue à la maison pendant sa pause pour faire une tarte au thon, je lui ai simplement dit "ah ouais ça sent le thon", le dîner était assuré.

Brian Eno - Dead finks don't talk
cette chanson est d'une classe et d'une beauté étourdissante