vendredi 30 avril 2010

♥ ♥ ♥


C'est donc une amoureuse qui parle et qui dit :


Le rêve
Je comprenais difficilement l'importance que Pessoa conférait aux rêves comme réelles alternatives à la vie, refuge. Je lisais ses pages avant de dormir et la nuit même, forcément, je n'ai jamais vécu rêve aussi heureux :
Monsieur Franck me tendait un papier sur lequel était écrit qu'à partir de maintenant nous pouvions nous tutoyer. Et j'imaginais tout ce que cela impliquait comme changement entre nous "tu vas bien ?" "tu fais quoi ce week-end ?"; un renversement du monde. Le réveil était affolant de tristesse.

Deuxième rêve quelques jours plus tard : je le croise dans une rue, il va dans un bar à vins avec une amie qui ne m'irrite pas, qui n'est pas ma rivale, nous buvons du vin assis sur des matelas. Extrême euphorie.

"Créature (nom féminin) ; Tout ce qui est créé
Personne dévouée à une autre de qui elle tient tout ce qu'elle possède."

Le contempler, totalement fascinée qu'une chose pareille soit animée, douée d'une conscience, parce que ce n'est pas un être humain mais une créature, "ma créature", comme il y a des licornes (Alice de la fac appelle son chien comme ça et c'est plutôt beau : "tu veux voir ma créature ?") le pire c'est quand je suis moi-même dans le champ de cette conscience, quand il croise mon regard, je perds mes moyens comme devant une caméra, j'oublie mon rôle à force de trop y penser, donc : je rougis et je tremble.
Trembler et Rougir c'est laisser se manifester cette vulnérabilité inhérente à chacun, un peu dégueulasse, un peu honteuse, c'est être trop humain, trop excusable "viens dans mes bras, tu me dégoûtes". [Franck le jour de la visite de l'inspecteur accompagné de la proviseure et du proviseur adjoint, il maîtrisait la situation, seul son rougissement le trahissait, suffisait à dire que justement il ne la contrôlait pas du tout].

+/-
Je n'en reviens toujours pas qu'il puisse avoir retenu mon nom / et qu'il ait passé tant de temps à ne pas le connaître.
On passe son temps dans la révolte de ce qui pourrait être plus / dans l'abrutissement devant ce qui devrait être moins, de ce qui est trop pour soi. C'est d'ailleurs le mouvement naturel de la vie, je ne peux pas imaginer autre chose que des individus cyclothymiques.
On peut aussi le décliner ainsi : je passe mon temps entre considérer que j'ai toutes mes chances avec lui, que c'est du tout cuit et qu'il n'y a plus qu'à attendre que cela lui monte à la conscience : "je vais rester quelques années à vivre devant lui et un jour il me verra, loyale et fidèle mais aussi indépendante et ne lui réclamant rien d'autres que sa seule présence, toujours là pour lui, il me tombera dans les bras." et de l'autre côté "je suis complètement tarée", il suffit de se mettre deux minutes à sa place [qu'est-ce que cela veut dire que "se mettre à la place de" sinon dire : par une expérience de sincérité et de discernement je peux tout devenir, je peux me désengluer de moi-même, je peux tout savoir de tout le monde] pour se rendre compte que je ne peux même pas dire "il ne m'aime pas" puisqu'il ne m'a jamais envisagé comme potentiellement aimable, désirable.

Le corps imaginé

Si son corps me fascine c'est que son corps n'est jamais seulement inscrit dans le présent, le corps a un passé, un passé de lieux et de gestes et dont il en porte les marques et la lourdeur, le corps se traîne, se fixer n'est pas nécessairement arrêter d'errer. Ce passé, à partir du moment où je me mets à l'imaginer, à des chances d'être vraisemblable : à son âge il y a des choses que tout être humain a fait, des passages obligés :il a été soûl, amoureux, il a déjà lu dans son lit. Je peux penser à ça, je comble ainsi à la fois l'exigence de véracité et mon imagination délirante.

Je décortique, je passe mon temps à chercher à m'émouvoir :
Exemple, je suis bouleversée du seul fait de l'imaginer sucrer son café. Rien que d'envisager toute la palette de petits gestes que cela suppose de sa part, de gestes qu'il n'a jamais fait devant moi donc de nouvelles façons de faire, de nouvelles manières d'être : incessamment je lui réclame la nouveauté, de nouvelles figures comme autant de nouvelles performances. J'accueille l'anodin comme une extraordinaire découverte. Pourquoi c'est comme ça ? Parce qu'il fait forcément tout bellement, et inconsciemment, je suis frappée à la seule idée qu'il puisse s'abandonner, lâcher la réflexivité à un moment de sa vie : il sucre son café, il condescend à faire un geste aussi banal, à tourner la petite cuillère dans la petite tasse. C'est celui que j'aime qui fixe la norme : s'il boit son café sucré cela veut dire que rien ne vaut le café sucré.

En toute cohérence je dois me mettre à fumer comme lui des cigarillos. Je ne peux donc que l'imiter, le laisser m'influencer, chercher l'influence, je ne peux pas le trahir et faire précisément le contraire d'une de ses habitudes, par exemple délaisser ce même goût pour ce qui est caché, pour cette grande pudeur. [ce jour d'été dans son polo noir où il a baissé ses manches qui étaient retroussées, j'aurais pu embrasser doucement ses bras, c'était la première fois que je les voyais]

"Voici donc enfin la définition de l'image, de toute image: l'image, c'est ce dont je suis exclu." Barthes
L'imaginer investir le quotidien à sa façon a une autre conséquence, douloureuse cette fois-ci : c'est que l'image perçue ou imaginaire m'exclut réellement. Barthes dit que voir l'être aimé dans les bras d'un autre fait plus mal que n'importe quel pensée, l'image c'est donc "ce dont je suis exclu" [le cinéma devient alors l'éloge de l'exclusion, la fascination de l'exclusion, quelque chose comme ça]. Donc l'image imaginée de Monsieur Franck vivant sans moi, se débrouillant sans moi (en général le monde se débrouille sans moi, et c'est d'autant plus triste que l'inverse est faux), me fait trop mal puisque je ne suis nulle part dans le champ et je ne peux arriver par nulle part, c'est un cadre strict et qui n'admet et ne contient rien de plus que ce qui s'y trouve déjà. L'image, le cadre, c'est le face à face, l'expérience quotidienne de l'infranchissable : la vitrine de magasin, l'écran de cinéma, la vitre.
Je regarde l'image de Monsieur Franck, j'admire, je contemple, je scrute, je considère, en un mot je respecte, mais personne moi ne me regarde, ne me respecte, et tout regard caméra serait lancé à la cantonade.


Il ne s'agit pas de l'imaginer avec ses amoureuses et de pleurer, c'est moins extrême que ça, je suis jalouse à partir du moment où il entre en rapport avec une personne (un cancre) ou un objet (son Mac). A l'époque il suffisait que je m'en aille deux minutes de la classe pour qu'en y revenant je me sente exclue par les deux minutes de cours que je venais de perdre, je me disais : ils en savent plus long sur M. Franck que moi, "ils ont passé plus de temps avec lui que moi et ces abrutis ne s'en rendent pas compte, ils attendent la pause". Et dans le couloir je pressais le pas, impatientée par nos retrouvailles imminentes. Il m'ignorait, poursuivait le cours et je lui en voulais.

L'état d'extrême abandon dans lequel je me trouvais lorsqu'il lui arrivait de ne pas venir en cours. Je m'étais pourtant arrangée.

Le corps imaginable
Face à lui je ne sais pas ce qu'il pense, je suppose mais je ne suis pas sûre ("il pense tout le temps à moi" mais ça ne me paraît pas très vraisemblable), mais tout ce que je présume à propos de son corps peut s'avérer être juste, vraisemblable, je peux l'imaginer en voyage, approcher par le sens du détail et l'intuition des conduites qu'il aurait vraiment eues, je peux témoigner du réel. Je peux présumer de façon certaine qu'il était au café, qu'il a pris une douche, qu'il a déjeuné (je suis jalouse de son déjeuner qu'il a choisi tandis qu'il ne me choisit pas moi : oui pour le sandwich, non pour la gamine) je peux envisager assez sûrement sa gestuelle quotidienne, cette chorégraphie involontaire des mains, du corps entier, du visage, de cet ensemble malléable et que j'embrasse religieusement et sans appuyer mais dans un frôlement mille fois tous les jours en pensée. Ce qui me renforce tant c'est cette imagination qui ne se trompe pas, ou peu, quand elle pense au corps.

Le corps de Monsieur Franck dans la ville n'a pas de possibilités infinies contrairement aux pensées qui peuvent se tourner vers n'importe quoi, son corps dans la ville est

soit chez des amis, soit avec des amis, au restaurant, au théâtre, à l'opéra, à un concert, au cinéma, il travaille, il lit, il achète des livres, il fait cours, il est au musée, il mange, il dort, il fait des courses. Je maîtrise quelque chose.

Eloge de la présence
Le corps a un passé, et c'est ce qui rend sa présence d'autant plus déchirante (ce livre ni lu ni acheté et que je croise souvent et dont je fantasme les pages en sachant qu'il ne parle pas de ça : Eloge de la présence), il s'agit toujours de choisir d'être là et donc de choisir de n'être pas ailleurs. La pensée peut être ailleurs, quand le corps est là, il est là, il n'y a pas d'ambiguïté, il n'y a rien à chercher "oui mais il est là mais est-ce qu'on peut supposer qu'il est ailleurs, qu'il est pensif", non, on ne suppose rien et ses pensées m'importent peu puisque ce que je veux c'est physiquement l'agripper. Je veux d'abord son corps tellement proche et pourtant à jamais distant comme au musée, la proximité ne veut rien dire : je ne suis pas loin de la Joconde, pas loin de tel chef d'oeuvre que je pourrais toucher du doigt (le jour où j'ai touché un Delaunay du bout des doigts, le mec qui m'engueule) et pourtant cette proximité m'en impose, m'impressionne, je respecte l'espace vital de l'oeuvre justement parce que je la sais proche, et tant que je ne la touche pas elle reste presque un peu virtuelle, dans son ambiance, sur son mur, c'est une image qui m'exclut.

Nous sommes dans cette situation mille fois répétée, condition de non existence du chaos qui est la situation de politesse, exemple du métro: comment être proche, collés poliment les uns aux autres par une indifférence de l'attitude, nous pourrions nous enlacer mais nous sommes raides.
Donc le corps indéniablement présent, "ici, là, maintenant, tout de suite" [je ne pense à lui qu'en ces termes, je le veux ici là maintenant tout de suite] tout délire sur le corps devient alors légitime "je pense à ton corps parce qu'il est devant moi" et je me sens capable de
1 penser d'abord à son corps, sans penser à ce qui anime ce corps,
2 puis doucement je pense à la conscience pure sans le corps, à une énergie et alors cela devient fascinant.
3 mais son corps même est l'émanation de cette pure énergie, du corps à l'esprit rien ne se perd, l'un renvoie à l'autre. Et je finis par arrêter tout ça et par dire : tout cela, c'est lui.


Le corps autonome
il va tout seul au café, comment lui en vient l'idée ? il se dit : j'ai du travail, je pars plus tôt, je vais au café. il se porte en lui même, il ne s'aime pas comme je peux l'aimer, il ne se trouve pas désirable, il ne se dit pas "je suis au café seul"

mais moi qui était au café d'à côté avec Juliette je me suis dit
"il est au café seul", son autonomie me fait défaillir. Là encore
Il n'a jamais eu besoin de moi / comment peut-il ne pas avoir besoin de moi ?

Le regard tyrannique
Ne pouvant le toucher, l'embrasser un peu, je décide d'être déplacée et obscène, par le regard j'abolis la distance: je me concentre sur le grain de sa peau, sur la cicatrice sur son nez, sur sa chevelure, je procède à des plans de détail et pénètre une relation à son corps similaire à celle de la mère avec celui de son enfant, j'intègre ce point de vue pédiatrique et bienveillant "ah tu devrais" "ah on ira chez le dermato", "tu as pensé à telle crème", relation médicale qui est la pointe extrême de l'intimité. Je ne fais que jouer au docteur, à la dînette, je joue au marché avec des fruits en plastique. [La mère est la seule qui peut voir son enfant dénudé pendant longtemps, c'est à elle que je vais me plaindre quand j'ai un grain de beauté chelou, mon corps est pour elle une pâte dépourvue de sensualité, mon corps ne renvoie à rien]. Je lui fais de doux et de délirants reproches. J'essaye de voir ses dents, que je n'ai jamais vues. J'en viens à passer mentalement ma main dans sa chevelure et il se laisse faire. Je perçois ces signes inavouables et réellement à pleurer de lente sénescence. Je m'en veux tellement de ces pensées, de l'idée que je puisse l'atteindre, lui faire du mal sans qu'il le sache, il devient alors si innocent et vulnérable à mes yeux que mon amour finit par redoubler pour lui. Je le console, je me renie, alors que justement c'est moi qui était en train de me consoler et qui en avait besoin. Je me calme et finis par réinvestir le sérieux du réel, je redeviens Murielle l'élève docile qui écoute un cours sur Rousseau, sans arrière-pensées. Je lui demande de me pardonner.

Le soupçon
Il y a moyen pour lui de se rendre compte des histoires que je suis en train de construire autour de lui, il suffit qu'il surprenne la narration de mon regard allant des cheveux aux mains et qui s'accorde avec un certain sourire pétri d'interdites intentions.

"J'en aime un autre"
Je racontais à Juliette, scène possible du moment des explications, ce que l'amoureux redoute, attend et prépare, le jour du "je dis tout". Franck qui me dirait "alors comme ça vous m'aimez ?"

et moi de répondre : mais non, bien sûr que non, enfin pas tout à fait, ce n'est pas vous que j'aime, c'est votre rayonnement, c'est tout ce qui est très vous mais sans l'être, c'est votre abandon, l'abandon dont vous témoignez pour pouvoir vivre, c'est la spontanéité que vous mettez à vivre, ma constante surprise devant vos paroles, vos expressions, vos réactions, vous êtes vivant et tellement beau, mais vous ne le savez pas et je le sais pour vous. Je suis votre conscience quand la vôtre s'abandonne à vivre, je suis une conscience plus des émotions, je suis votre conscience rose.

Identité
Je passe mon temps à décliner mentalement son identité. Je le regarde et je me dis
M. Franck
prof de philo
président de...
aimant tel réalisateur
la quarantaine
je décline inlassablement son identité parce que
il m'échappe de tous côtés, tout le temps, il part au bout de deux heures de cours mais il y a des choses qui ne m'échappent pas, que je maîtrise : tout ce que je sais de lui, même des vieilles choses de début d'année de terminale (la répulsion au premier contact avec lui : "c'est lui Monsieur Franck ?" et ma soeur qui m'en parlait tout le temps) et qui pour moi font encore sens, que je peux encore réinterpréter, réactualiser. Je ne peux pas faire autrement, j'ai déjà si peu à me mettre sous la dent et ma mémoire n'a jamais été si performante que lorsqu'il s'agit de Monsieur Franck. Je n'oublie rien, j'interprète tout.

Prendre le relais
Je prends en charge ce qu'il est à sa place. Je ne peux oublier tout ce qu'il est, tout ce que je sais de lui, tout ce que j'en devine, absolument tout ce que je sais et que je fais défiler comme des souvenirs partagés : vous souvenez vous le jour du bac de philo, vous vouliez nous ramener des chouquettes à la pistache et vous avez eu un accident de vélo. C'est comme la coupe du monde 98, j'en parlerai encore dans dix ans et avec la même surprise.
Je suis devant lui et en activité : je le regarde et projette sur son visage les lumières atmosphériques de ces souvenirs.
J'ai sur lui le point de vue qu'il doit avoir lors des grands jours : quand il a bien travaillé, qu'il est plein d'une honnête estime de soi. Je lui offre mon estime amoureuse et permanente.
Il est le vieux sage qui vient de naître, il m'en impose, je le respecte, je sais qu'il sait tout. Il baigne dans la lumière fraîche et argentée de la jeunesse, de la nouveauté, et en même temps dans la lumière mordorée et religieuse de la sagesse.


Il oublie sa chevelure, le choix de ses vêtements, il oublie ses yeux clairs, il oublie sa façon de porter le jean, il oublie tout ce qui le rend irrésistible, son identité son parcours sont irrésistibles (visuel : j'embrasse sa carte d'identité), il oublie tout cela pour ce moment de pure présence qu'est le cours. Il est le corps enseignant, un médiateur devant lequel il ne faut pas s'arrêter.


Mais quelle est son identité ? J'aimerais lui dire : "guide moi, je ne sais pas quoi connaître pour te connaître". Bon moyen de ne jamais en finir avec lui.

Le visage
Le visage est tout, il n'y a jamais eu rien d'autres que le visage. On ne peut retrancher ses actions, ses paroles, tout ce qu'on pense et voit de lui de son visage, il s'imprime nécessairement en filigrane sur toute pensée à son sujet. Par le souvenir de son visage tout me revient à l'esprit : pourquoi je l'aime, pourquoi est-il beau mais aussi pourquoi est-il si unique, si spirituel. Le visage témoigne de tout.
Pourquoi tu l'aimes ?
Bah parce que, son visage.

Le corps en mouvement

La photo ne m'intéresse pas, j'en ai bien une ou deux mais ce n'est pas lui, personne n'a compris qui il était:

le photographe qui ose le prendre en photo et qui le prend mal
les gens qui l'entourent sur la photo, qui ose le noyer, avec cet esprit bon enfant de merde "allez on s'en fout, oeuvrons pour le souvenir"
justement l'appareil a compris qu'il n'était pas réductible à une photo et pour cette raison a rendu Monsieur Franck non photogénique, la photo dit "concernant ce mec, il faut aller voir ailleurs". Je ne l'aime qu'en mouvement.


L'absence
On tombe amoureux derrière le dos de la personne, dans ses absences. Quand on pense à elle, que des choses se font, se disent, se pensent sans elle mais à propos d'elle. Elle devient de l'ordre du mythe, de l'histoire qui se transmet, Il, Elle. (à creuser)

jeudi 22 avril 2010

"Je pourrais consacrer solennellement cette heure en achetant des bananes, car on dirait qu'en elles s'est projeté le soleil tout entier, comme un photophore sans appareil. Mais j'ai honte des rituels, des symboles, honte aussi d'acheter quelque chose dans la rue. On pourrait ne pas bien empaqueter mes bananes, ne pas me les vendre comme on doit les vendre, parce que je ne saurais pas les acheter comme on doit les acheter. On pourrait trouver ma voix bizarre, quand je demanderais le prix. Mieux vaut écrire que risquer de vivre, même si vivre se réduit acheter des bananes au soleil, aussi longtemps que dure le soleil et qu'il y a des bananes à vendre."
Le livre de l'intranquillité - Fernando Pessoa

Sortir de l'amphi et voir au sommet de la spirale de pierre de Tolbiac mes amis héliotropes et fumeurs debout ou assis comme des princes dans le seul endroit mangé par le soleil. Je m'approche avec Juliette, je fais gaffe à ne pas troubler un certain état des choses, de tranquillité fragile, que je veux pénétrer sans me faire remarquer, il suffit qu'un étudiant dise "bon moi je bouge"/"bon faut que je bouge" pour que cela donne l'idée à d'autres de le faire et que le petit cercle se désagrège, se disperse dans Paris et pour le week-end entier. Heureusement j'entends la rumeur d'un "on va boire un verre ?" qui monte peu à peu jusqu'à mon petit groupe assis et JD qui demande aux gens autour, je dépends de la réponse de Juliette et d'Anne-Laure qui finissent par mollement accepter ce qui est incompréhensible aux yeux de mon enthousiasme et de mon grand assentiment intérieur que je ne laisse pas s'exprimer.
Nous restons trois heures à discuter papoter bavarder débattre accessoirement au soleil, nous sommes plus d'une dizaine et je n'ai jamais eu de discussions aussi belles. JD a dit "personne ne parlait de soi", les ego étaient magiquement autre part, au bout de deux heures tout le monde avait fait abstraction de tout ce qui n'était pas ce cercle : le trottoir, l'heure, le café, les bruits de la rue, les trucs que chacun devait ou voulait faire, insensiblement nous devenions entièrement dévoués à la discussion et les choses qui se disaient étaient très sérieuses et belles, et d'une beauté propre à la philosophie telle qu'on la croise dans la bouche d'un bon prof ou dans les livres. Ce n'était pas une discussion telles qu'elles m'apparaissaient au début de l'année chez quelques groupes d'étudiants: pédantes, insupportables, insincères, poseuses, et où je n'imaginais aucune alternative à ce genre de discussions.

A quel point ils étaient quiets, et heureux, et beaux et chacun avec sa personnalité qui se traduisait par l'étrange beauté et particularité de leurs visages. Chacun sur terre à son visage, mais il y a des visages traversés par rien, d'autres qui ne demandent qu'à être catégorisés. Ceux-là sont d'autant plus originaux que je les perçois dans une guirlande que conçoit mon regard qui va de JD à Juliette en passant par Maeva et Anne-Laure.
Dans la joyeuseté objective de cet instant leur gravité de vivre est autre part mais je sais qu'elle existe, et on ne peut pas dire ça de tout le monde.

Bizarre à quel point j'éprouve le besoin mais ne trouve pas la force ni le temps de parler comme je le voudrais de mon nouveau petit cercle d'amis (j'aimerais un mot plus fort que "pote" mais moins fort qu'"ami" car c'est encore trop neuf et je ne peux pas m'engager à user du terme "ami" sans être sûre que ces amis en question l'utilisent de leur côté) étudiants. Je ne sais pas par où commencer, et si je commence je ne finirai jamais car cela supposerait de trop nombreux détails. A force de vouloir tout dire je ne dis rien. Tout se passe dans un mouvement paradoxal, une envie de tout décrire jusqu'aux détails et une envie de dire bêtement "nan mais tu peux pas comprendre". Il s'agit surtout de partager ce qui n'intéresse personne, de parler de ce cercle que pour en exclure tout ceux qui n'y sont pas, et c'est méchant.

La dernière fois, j'ai éprouvé une immense joie à donner ce cours de philosophie à Sophie. Nous avons corrigé l'un des sujets tombés au bac blanc "L'art peut-il sauver la réalité de son insignifiance ?" et qui selon ses dires et de manière assez mignonne avait paniqué toute la classe par sa difficulté, connaissant un peu le microcosme que constitue la classe de TL à Saint-James, cela a dû être vécu comme un événement dont on parlera encore après la correction.
La philosophie est un exemple jouissif de ce qui est rendu possible par le travail et la patience. Donc d'abord ce sujet qui ne me disait rien et sur lequel butait ma première approche du sujet que je faisais de tête pendant le trajet en métro. Une fois l'analyse méticuleuse des termes du sujet improvisée devant elle, les liens se font, tout se révèle, la problématique émerge et l'exercice ridicule pour certains se justifie par la fin. Tout se révèle à moi et enfin à elle qui m'écoute et prend des notes, et en me retournant, car j'écrivais au tableau comme une grande, je la vois pour la première fois esquisser un sourire devant ce qui doit être début de vérité, ce qu'on cherchait et qui est enfin trouvé, c'est-à-dire une sorte de relâchement, de pente douce qui se situe toujours derrière toute difficulté et qui est le signe qu'on est certainement sur le bon chemin. C'est ce moment de la dissertation où à partir du simple sujet, de la matière pensée se créer et qui n'est dû qu'à nous; timidement et humblement nous en prenons conscience.

Je n'arrive pas à adopter le point de vue de JD sur notre groupe d'étudiants, il est plus vieux, il connaît tandis que je découvre (que
nous découvrons peut-être) la qualité de ces discussions, de ces présences, d'une certaine manière d'être, de s'expliquer, de se lier aux autres pour d'autres raisons qu'avant. Est-ce qu'à ses yeux nous sommes crédibles ou jouons-nous les grands ? Est-ce qu'il nous paterne du regard ?

Réaliser que le cinéma, mais aussi la télévision ne sont en fait qu'un enchaînement de points de vue, un plan général succède à un plan détaillé, etc, etc. Ce procédé est tout sauf ce qui nous est donné de vivre.
J'explique à ma soeur que je viens de réaliser que ce gros plan sur la meuf chez Taddéi n'existe pour personne dans la salle, qu'il n'existe que pour le spectateur qui trouve cela naturel : une personne parle, on cadre sur son visage. Or le public a une vue sur les dos des intervenants et est au courant de qui est en train de parler par la seule gestuelle de la personne qui d'un coup s'anime. Cet endroit est objectivement une boîte, sans centre, sans chef, c'est une pièce comme les autres qui est médiatisée par la caméra et qui n'existera jamais de la même façon pour le spectateur que pour le public présent dans la salle. Le public présent dans la salle choisit sur quoi il peut se concentrer, il peut s'amuser à fixer un moment d'inattention d'un invité pendant qu'un autre parle, alors que le spectateur est nécessairement guidé, contraint de se farcir le foyer de l'action.
Et peut-être que le cinéma est ce détournement de l'usage de la caméra qui n'est plus seulement utilitaire et active mais arrive à se faire contemplative, pensante, qui n'hésite pas à balayer une pièce du regard pendant qu'un acteur parle, ou à filmer un pied, bref, tout ce qui est infilmable, infilmé par la télévision, ou non visible, non regardé, non observé par notre regard abruti par l'habitude.



jeudi 15 avril 2010

Le samedi est un rêve. 2

Juliette me fait de grand signe de bras au loin, elle a réservé des places dans l'amphi pour le contrôle de philo, sujet sur la culture, on n'en sait pas plus, chacun pensait réviser ça et ça et ça, et au final on n'a révisé que ça. On prend des cafés, on s'approche des gens pour leur dire bonjour mais surtout leur demander "c'est dans quel amphi?", On est tous là bien au chaud, comme des poussins qui pensent, l'amphi épouse la forme de la masse des L1 et L2, il y a la prof de méthodo qu'on aime pas parce qu'elle était trop mode la première fois qu'on l'avait vue et que pour nous philo et mode ça ne va pas, ok pour l'élégance, bien sûr, l'élégance, mais pas la mode, c'est trop hyperficiel. C'était trop mondain pour être sérieux, j'ai trop perdu de temps, entre les twits qu'on s'envoyait par sms avec Juliette, la vibration du portable qui dans le silence équivaut à un vrai bruit, son C. que je découvrais, les présentations se faisant en silence, mon JD qui se fait draguer par la Modeuse plutôt belle mais sévère du regard, la seule qui ose jouer le jeu un peu ridicule à la fac de l'autorité, on compte sur vous pour vous auto-réguler, on est tellement grands qu'à part quelques mecs de l'Unef on a tous intériorisé l'interdiction d'écrire sur les tables et les murs. Elle disait quoi, un truc du genre, une rime avec "discussion", qu'il ne fallait pas avoir, et "dissertation" qu'il fallait faire. Quand JD est sorti fumer j'ai attendu pour le suivre une minute après, pensant dans ma folie qu'il s'agissait d'un intervalle parfait, que j'avais suffisamment attendu, et puis une cigarette ça se consume vite, je pouvais pas attendre plus longtemps, il allait bientôt revenir. En plus j'étais déjà sortie pour aller chercher un café à Juliette et un Coca, et tacitement je crois que la règle est que chacun à droit à une sortie, après c'est un peu de la provocation. Je comptais sur lui pour ne pas trop réfléchir à pourquoi je me trouvais devant lui, toute seule, dans l'air menthe et matinal avec ma mini-jupe, mon pull, mes cheveux peut-être bien en place, ou peut-être qu'il y en a toujours trop pour qu'ils soient en place et il ne faut plus lutter, de toute façon quand il est là je vais jusqu'à me demander si mon nez ou mes yeux sont bien en place, ça va trop loin. On a parlé, ça me suffisait, il était pas content de son plan, on se souriait matinalement, amicalement. Apparemment la Modeuse m'a mal regardée quand je suis rentrée dans l'amphi avec JD qui me tenait la porte, plus par politesse que par amour, c'est Juliette qui me l'a dit tout de suite après par sms.

mercredi 14 avril 2010

Le samedi est un rêve.

"En toute oeuvre de génie nous reconnaissons les pensées que nous avons écartées; elles nous reviennent avec une majesté née de leur caractère étranger Les grandes oeuvres d'art n'offrent pas pour nous de leçon plus valable que celle-ci. Elles nous enseignent à nous soumettre à notre spontanéité avec une inflexibilité enjouée et cela d'autant plus que le choeur des opinion se trouve dans l'autre camp. Sinon, demain, avec un bon sens magistral, un étranger énoncera précisément ce que nous avons toujours pensé et ressenti, et nous, tout honteux, seront obligés d'admettre de la part d'un autre ce qui était notre opinion propre."

"Il est facile, étant dans le monde, de vivre selon l'opinion du monde; il est facile, dans la solitude, de vivre selon la nôtre mais il a de la grandeur, celui qui au milieu de la foule garde avec une suavité parfaite l'indépendance de la solitude."
La Confiance en soi - Ralph Waldo Emerson

Samedi soir, soirée du forum chez E., je porte une jupe en laine marron, des collants marrons, des mocassins à talons bleus et un pull bleu marine, nous sommes tous réunis au salon et nous mangeons des choses en discutant, entre nous un esprit de groupe qui s'efforce avec le temps de lier les gens entre eux, aussi différents soient-ils les uns des autres, une étrangeté commune nous lie. Ca va faire plus de quatre ans maintenant et je les regarde avec la même stupeur, la même curiosité : qui sont ces gens ? Je le sais, mais je ne le sais pas et notre relation semble s'être construite sur cette ignorance fondamentale, sur ce "au fond, qui connaissons-nous ?" que nous assumons, nous sommes bien au-delà, nous ne cherchons pas à nous connaître juste à nous sourire. Il m'arrive de me lever jeter quelques bouteilles vides, je peux en tenir beaucoup entre mes doigts, mon mégot entre les lèvres, mon regard inconscient, qui n'accroche rien, je me dirige vers la cuisine, ignorant qu'on m'observe en même temps qu'on réfléchit sur moi : C. qui rigole
"c'est Vernis devant l'évier avec sa cigarette, ça fait film espagnol des années soixante".

Vers quatre heures du matin nous ne sommes plus que quatre et je finis la tête posée sur le ventre de C., séparée de sa peau blanche par son seul petit polo, il fait parfaitement rebondir sa main sur ma tête au rythme de la musique où les chansons sont tellement bien que je demande à chaque fois "qui c'est ?". Il ne sait pas vraiment où mettre son bras, c'est encore un peu défendu qu'il me touche mais finit par le poser le long de mon cou et ça fait comme une ceinture protectrice pour la tête, et je me demande pourquoi ce besoin, cette volupté ressentie à être physiquement protégé. C'est que nous sommes physiquement livrés au hasard, livrés au moindre choc, livrés à la ville, encerclés par rien qui n'ait d'intentions bienveillantes à notre égard, livrés au froid et à notre seul recroquevillement. Dans ce ballotement de tous les instants, tout peut nous arriver, et c'est quand rien ne peut nous arriver que nous nous sentons dans une situation de profond bien-être. Nous avions d'abord passé la soirée chacun à une extrémité du canapé, mes jambes enrobées dans les collants étaient coincées derrière son dos, son visage n'exprimait rien et il ne parlait pas, il a peut-être toujours été comme ça, il avait passé la soirée à somnoler et à finir les Carambar comme un gamin qui ne veut pas jouer. Je lui demandais ce qu'il avait, je lui posais des questions auxquelles il répondait sans curiosité pour ses propres réponses. Je m'amusais à mettre ma tête dans le vide, le cou au bord du canapé, puis j'ai fini le sommet de la tête posé sur le sol pendant que G. expliquait la relativité à E. à partir d'un livre pour enfant. Je lui demandais pourquoi il passait son temps à dévisager les gens et j'ignorais s'il était dans son état normal, de toute façon qui pouvait l'être avec ce néon rouge qui modifiait totalement la réalité et ce qu'on pouvait penser d'elle. La tête en arrière, les pieds derrière le dos de C. à moitié mort, je disais "vous vous rendez compte qu'on passe sa vie à ne pas toucher les gens". J'étais excitée par cette seule nuit passée à quatre à attendre le métro ou à ne rien attendre, au samedi absolument parfait que je venais de passer et auquel je repensais dans le coton rassurant de la nuit, du hasard et de ses intentions, du besoin de rien, dans la quiétude des samedis soirs où l'on ne sait plus très bien où se situe le coeur de la ville tellement plusieurs battent en même temps. Le samedi nous laisse entrevoir de l'énergie pure.

Protégée, c'est comme ça que je m'endors, et la musique est trop forte pour que je puisse réellement m'endormir alors je somnole, encore capable de garder à l'esprit les phrases que j'entends, je dors mais mes sens travaillent encore à toucher, à percevoir ce qui est extérieur à mon corps, et c'est tellement agréable. Je sens que lentement il se lève et fait passer ma tête de son ventre au cuir chaud du canapé où je m'agrippe comme à de la peau, la tête lourde et échevelée. En ouvrant les yeux je vois un peu du ciel baigné dans de l'abricot et je demande à C. quelle heure il est, il me répond méchamment "midi" et je finis par y croire pendant plusieurs minutes, il est en fait huit heures, le huit heures des travailleurs et des vraies familles. Je suis lourde, paralysée par le manque de sommeil, les trois se foutent gentiment de ma gueule parce que j'ai l'air à l'ouest et que j'enfile mes talons et que je titube les cheveux en pétard, je ne sais pas où je vais, la réalité est trop forte, le réveil trop dur, je vais aux toilettes, je bois une gorgée de Coca même pas light sans trouver de verre, je lâche mes cheveux et je regarde mes yeux rouges, j'enfile mon trench, E. me dit de ne rien débarrasser, de tout laisser en place, cette nature morte faite de brownie industriel, de papier de Carambar, de gobelets, de bouteilles d'alcool, de Tupperware, de cendriers pleins. Elle nous donne à chacun une cigarette avant de partir, j'enfile mes lunettes car toute lumière m'éblouira et nous filons dans la ville tels trois fantômes magnifiques, un goût amer de nuit rouge au fond de la gorge.

Sauvage Innocence - Philippe Garrel

lundi 12 avril 2010


je passais mon temps à nous voir dans un plan large, depuis l'autre trottoir ou depuis le regard de Cécilia qui passait par là et à qui je l'ai présenté, côte à côte, lui et sa démarche éclatée, moi et ma confiance en moi envolée, ne regardant nulle part, détachés du monde, ne considérant plus que le trajet allant de la fac au tabac mais concernés par une même discussion que l'on poursuivait sur l'écriture. C'est le plus souvent comme ça que je le voyais, de loin, plutôt voûté, regardant le sol, tout seul ou avec quelqu'un et je rêvais d'intégrer cet égoïsme à plusieurs que peut être toute discussion. Vertigineux à quel point je ne le connais pas mais j'ai eu le culot de lui demander quand nous nous sommes retrouvés seuls l'un à côté de l'autre une fois Nassim parti : "ça te dérange pas si je t'accompagne ?" quand il était l'heure de courir dans la ville chercher de quoi remplir nos ventres fatigués. Il m'a répondu presque en chuchotant, disons pour lui-même "non pas du tout, ça me dérange pas du tout" ou peut-être "tu me déranges pas du tout", ce chuchotement me laissait croire le contraire, mais il était trop tard.
Son visage est vallonné, creusé d'ombres lisses, les yeux enfoncés sous des arcades sourcilières que je qualifierais de musclées. J'ai repéré ses mimiques, ses mouvements de visage récurrents, on ne se voit pas les faire mais on devine qu'un certain positionnement du visage doit vouloir dire quelque chose et on utilise ce positionnement, qu'on ne voit pas mais qu'on sent de l'intérieur, comme un repère : à chaque fois que je serai énervé je positionnerai de telles manières mon visage. Voilà ce qui fait, entre autres, une personne: le jeu de visage et la gestuelle sont aussi particuliers que la pensée ou la voix.
Pas vraiment satisfaite du déjeuner, j'avais peur, quant à lui il pouvait me laisser faire, ce n'était pas lui qui avait proposé. J'ai préféré quand nous marchions dehors et que je n'avais aucun autre moyen d'impulser une conversation qu'un moyen brutal, une question issue de mon fond de curiosité primaire et qui déboucha sur des considérations sur l'écriture.
J'adore quand son visage se détend en signe d'approbation, qu'il regarde au loin comme s'il fixait la pensée qui s'était écrite magiquement derrière moi, voit ce qu'on peut lui objecter et, ne trouvant rien, laisse infuser la "vérité" de ma proposition et finit par m'approuver. C'est tout son corps qui approuve, on approuve toujours de l'intérieur, c'est un apaisement. Au moment de se quitter il me dit "je te laisse la" quand je m'apprêtais à traverser tout en poursuivant mon blabla sur l'écriture.
j'dois te laisser là, je retourne à la fac
ah d'accord
...en fait, j'vais traverser parce que j'ai envie de t'écouter."
je n'avais encore jamais entendu une personne "changer ses plans" de manière aussi soudaine pour moi, osant changer les répliques d'un dialogue prédéfini, en disant ça il disait aussi : on ne parle pas pour ne pas rester silencieux pendant la marche mais on marche pour parler. J'ai été touchée au coeur, cette simple phrase me transformait en fille intéressante et me conférait dans un même mouvement la confiance inhérente à ce genre de personnage, je l'ai laissé sur un
c'était coul
ouais c'était coul, à plus
à plus

Ca n'a jamais été la gravité qui me donne envie de mourir un peu, mais plutôt la futilité grave de toutes choses, de mes ambitions, des qualités que je m'accorde, des amis que je m'accorde, de l'avenir que je m'imagine avec plus ou moins de confiance tout en ayant l'impression de tout rater, de faire les choses tièdement. Si tout se joue dans l'instant alors je ne possède rien, mes poches ne sont pas pleines de mes acquis passés mais vides de ce qui me restent à acquérir.

Idée qui me vient après une discussion avec Anne-Laure de procéder à un éloge du manque. Idée qui me vient du fait que l'on parlait des références artistiques que la prof de méthodologie invoquait en cours, avec une précision un peu décourageante. J'ajoute à cela l'impression que j'ai d'être bombardée de toutes parts d'Erudits Autarciques, tant chez mes chargés de TD que, je ne sais pas, chez Taddéi ou dans les magazines que je lis. J'aimerais lui opposer la figure du Tendre Cultivé, qui lit, écoute, regarde et oublie le plus souvent, mais oublie sans gravité, dans une sorte de fondu-enchaîné, et garde de toute oeuvre seulement un arrière-goût, une atmosphère; rien d'autres en fait que le souvenir des affects ressentis. Il ne reste plus qu'à assumer cette position, assumer l'oubli, les trous, et en même temps, comprendre le manque autrement, comme la possibilité de pouvoir dire : ma culture est nécessairement faite de sélections et donc de manques et il y a des choses qui ne m'intéressent pas.

Baby Doll - Elia Kazan

mercredi 31 mars 2010

"De même que nous lavons notre corps, nous devrions laver notre destin, changer de vie comme nous changeons de linge - non point pour nous maintenir en vie, comme lorsque nous mangeons et dormons, mais en vertu de ce respect détaché de nous-mêmes que l'on appelle précisément propreté.
Il y a bien des gens chez qui le manque de propreté n'est pas un trait de volonté , mais comme un haussement d'épaules de l'intelligence ; et il en est beaucoup chez qui une vie égale et effacée n'est due à une décision délibérée, ni a une résignation naturelle devant une vie qu'ils n'ont pas voulue, mais à un affaiblissement de leur compréhension d'eux-mêmes, à une ironie automatique de la connaissance.
Il y a des porcs à qui répugne leur propre saleté, mais qui ne s'en écarte pas, retenus par le même sentiment, poussé à l'extrême, qui fait que l'homme épouvanté ne fuit pas le danger. Il y a des porcs du destin, comme moi, qui ne s'écartent pas de la banalité de leur vie quotidienne en raison même de l'attrait exercé par leur propre impuissance. Ce sont des oiseaux fascinés par l'absence de serpent ; des mouches qui restent collées à un tronc d'arbre sans rien voir, jusqu'au moment où elles arrivent à la portée visqueuse de la langue du caméléon."
Le livre de l'intranquillité - Fernando Pessoa

Le cinéma est ce miracle silencieux, les plans se succèdent silencieusement, il n'y a pas un bruit de diapositifs qui se succèdent, tout se passe silencieusement, c'est rarement démonstratif, le plus souvent rien n'est là pour vous souligner la beauté d'un plan puisque le réalisateur n'hésite pas à en changer, à les faire se succéder sans états d'âme alors que nous aimerions nous attarder sur le pied de cette actrice. Le film est nécessairement troué et attends le spectateur pour être complété. Le cinéma est sur deux fronts, il est du monde du "tout ce que vous voyez est volontaire", l'intrusion d'un personnage n'est jamais anodine et il faut la prendre en compte, il faut se préparer à une modification de l'intrigue à cause de lui, et à côté de ça, il y a la douceur paradoxale du "bigger than life", tout est volontaire mais tout doit apparaître comme étant le fait du hasard. On vous enferme dans une salle obscure pour mieux vous montrer ce qu'il se passe dehors (approfondir ça un jour), et cet isolement, ce dos tourné, est la condition de possibilités de cette révélation.

je m'en rends compte, il y a un moyen de toujours subordonner l'action à la pensée, à la réflexion, à un calcul de sagesse, il suffit d'en avoir conscience TOUT LE TEMPS, et alors la souffrance inhérente à l'action qui semble ne pas être la nôtre, à l'action de merde, disparaît, parce qu'on contrôle, à chaque instant. La spontanéité ne devrait pas exister, être spontané c'est dire ce qu'on pense d'un film en venant de sortir de la salle, sans réfléchir, c'est juger les gens avec le peu de ce qu'on en sait d'eux ou le peu qu'on a construit autour d'eux. Je vais essayer de m'atteler à cette nouvelle façon de faire, je pense être sur le seuil d'une grande aventure assez excitante.

Faire un demi-tour pour faire passer une fille sans ticket devant les tourniquets, sa copine de l'autre côté, 23 heures et plus grand monde qui passe dans son sens. Elle me remercie, je baisse les yeux en disant je vous en prie, je ne fais pas ça tant pour elle que pour me réconcilier avec l'Inconnu perpétuel.

J'avais cette théorie selon laquelle les premiers temps avaient été durs pour tout le monde puisqu'il s'agissait d'assimiler le mode de vie estudiantin et à partir de là construire,choisir sa réalité. On devait : se faire des amis, des ennemis intimes, avoir un avis sur les chargés de TD, revendiquer le séchage d'un amphi, se choisir des habitudes de travail, des occupations pour le week-end, changer de régime alimentaire, se faire une opinion de la fac en général, bref, tout réorganiser, et il y avait un moment où l'on pouvait sentir que tout le monde était à sa place, que tout le monde s'était octroyé un rôle et qu'on ne pouvait déloger personne de ce rôle, un peu comme une chaise musicale où il y aurait des chaises pour tout le monde. Au premier semestre j'avais décidé d'être contre le monde, à présent je m'amollis, j'ai des amis, j'aime venir à la fac, simplement attendre devant et regarder les étudiants passer entre le soleil et l'ombre, être dans l'ascenseur avec eux, on ose même me proposer de suivre le groupe après les cours, je rate des séances de ciné pour rester parler avec les gens, et quand je sors dehors "m'en griller une" je peux être presque sûre de reconnaître quelqu'un.

Je me sens incroyablement faible ces temps-ci, d'un manque crasse de volonté, je laisse tout en chantier, je ne supporte plus les trop longues heures de travail, je sens que tout ce que je fais tend à l'inachevé, au médiocre. Il m'arrive de sécher des cours pour dormir ou de tout simplement ne pas me réveiller. Je pense que lire dans mon lit de la philo suffit à me déculpabiliser. je me fixe toujours un idéal d'objectif que je n'atteint même pas à moitié.

Je ne sais pas ce qui me travaillait l'autre soir car j'ai été émue aux larmes en retombant nez à nez dans un GF Corpus sur la morale sur une citation du Discours de la méthode, passage que j'ai trouvé d'une générosité et d'une bienveillance envers le lecteur à la limite du supportable:
"Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que l'ordre du monde: et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées."

Fumer à côté d'une fille qui lit mon blog sans d'abord le savoir, jusqu'à que Karine me rejoigne et nous présente et qu'elle me dise "j'aime beaucoup votre blog". Puis Karine qui a cette façon assez agréable de toujours m'objectiver par ses compliments, ses remarques :
"Murielle elle écrit comme une adulte, elle fume comme une adulte et elle aime Paris quand il pleut comme une adulte."
Et chez elle c'est magique mais on ne sent jamais qu'elle fait ça à contre-coeur, c'est toujours volontiers qu'elle vous annonce comment elle vous voit, qu'elle nourrit avec beaucoup de générosité l'image que vous vous faites de vous-même.


dimanche 28 mars 2010


Je courrais pour ne pas rater ma séance, j'étais dans la zone rouge des dix minutes d'attente avant la séance, il n'en restait plus qu'une ou deux, je cours et devant le Champo je me retrouve nez à dos avec un homme que je crois pouvoir reconnaître, je connais la texture de ses cheveux, leur noirceur et leur brillance, je connais sa carrure, la forme de ses épaules. Je n'arrive pas à voir son profil, j'oscille entre un "c'est lui" et "c'est pas lui", ces deux grains de beauté dans le cou, je ne les connais pas, ce n'est pas lui, peut-être que je ne le connaissais pas assez bien pour être au courant des deux grains de beauté, et puis à l'époque il avait les cheveux encore un peu longs. C'est pas la première fois que je le vois là, ce style de fringues c'est tout à fait lui, je le trouve élégant, plus adulte, autonome dans sa façon d'être, de faire la queue. C'est un peu un "alors qu'est-ce que tu deviens ?" à sens unique, et j'en profite, je dévisage son dos, son cou, quelle situation cocasse quand même, je pense à son prénom dans ma tête. Je finis par le reconnaître à sa bouche et par son sonore et puissant "Bonsoir" à la dame du cinéma, il a encore quelque chose d'un gamin, c'était aussi comme ça avant. J'entends son rire plein et sincère résonner seul dans la salle lors d'une réplique du film. En sortant du cinéma P. et ses baskets blanches m'attendaient dans la nuit noire, nous marchons vers un autre cinéma et je lui demande une cigarette.

Shock Corridor - Samuel Fuller

vendredi 26 mars 2010

Pré-textes

Au collège c'était toujours le dernier jour de la semaine que des intrigues amoureuses arrivaient, que le romanesque se saisissait de tout, et le week-end suffisait à faire tout oublier à tout le monde, et le lundi il fallait tout recommencer, se délester du scolaire, faire de la récré la loi. le vendredi à la fac c'est le jour où je le vois lui le plus souvent. Je venais de lui adresser deux trois phrases et lui aussi, je sortais mon potin en mousse "cette prof je l'ai déjà vu chez Taddéi, c'était une émission sur la virilité" et lui il me répondait "ah ouii je crois que je l'ai déjà vu". Je crois qu'il me parle mais il ne sait pas encore que j'existe, ça peut exister ça comme situation. C'était une discussion impersonnelle, entourée de gens qui le connaissaient tous mieux que moi, et quand il est parti, avec toujours cette manière inassumée de dire au revoir à tout le monde et à personne, "Bonjour Mesdemoiselles" "Au revoir tout le monde" avec des petits signes de la main dans l'air, quand il est parti j'aurais voulu le suivre, c'était ma direction. Tu pars parce que tu t'ennuies, parce que tu as quelque chose à faire, parce que tu tiens à rentrer tout seul et à ne tenir aucune conversation de trop, tu pars parce que ce n'est pas encore moi qui te retiens mais un jour si. C'est en partant seul au loin et en arrivant seul de loin que tu donnes l'impression d'une totale indépendance, d'une totale autonomie, quand tu lis en marchant je suis désemparée, je le prends pour moi, peut-être que tu fais de l'effet parce que tu arrives de loin, toi et ta démarche dégingandée, charmante. Tu ne te tiens pas droit, tu ne portes pas ta besace à la diagonale, de l'épaule jusqu'à la hanche, tu participes en cours. Drame sourd de la fille qui n'a aucun prétexte pour suivre cet homme, ce qui me manque c'est les prétextes, les prétextes pour te parler, pour te dire bonjour, pour te tirer les cheveux et te dire deux trois choses sur moi.

Je m'en vais au cinéma, je ne sais pas vraiment ce que je fais, là encore le week-end pour oublier, les pieds tournent tout seuls en dessous, c'est peut-être mieux comme ça parce que je sens la volonté lentement quitter mon corps alors je préfère faire le robot, ne pas me poser la question de savoir ce que je suis en train de faire, ce que j'aimerais faire, sinon je me vois bien aller dormir dans le noir avec un CD triste qui tourne. Demander à être seule, voilà la chose la plus lucide qu'on puisse demander, il n'y en a pas d'autres. Je mange le sandwich Monoprix au goût programmé, un sandwich à 18 heures, je ne connais plus que le décalage, l'anomie comme on dit en socio. J'essaye de ne pas penser au week-end qui approche dans sa voiture de feu, sur le trottoir devant le Mcdo j'essaye d'élaborer une pensée :
je n'ai pas d'objectif, je ne sais pas où je vais
je ne vaux pas plus que ceux qui n'en ont pas, et que ceux qui en ont, je suis de ceux qui n'ont pas d'objectifs dans la vie mais qui veulent bien s'en trouver un pour jouer le jeu.
il y a quand même toujours cette queue devant la Filmothèque que j'aime parcourir timidement des yeux et que j'aime intégrer. Des gens passent et on ne sait pas s'ils viennent se mettre derrière nous où s'ils remontent juste la rue Champollion, entre deux nuques je perçois quelque chose de familier, une joue que je connais, et qui remonte la rue et qui est Monsieur Franck. Il me dit bonjour, il a l'air pressé et pas du tout surpris, il ne connaît pas la surprise, c'est horrible de ne jamais le voir surpris, voilà comment ça rend la philosophie, je suis blessée par la rapidité de son pas et de son bonjour, il me demande ce que je vais voir tout en marchant, il me demande ça de loin, je réponds limite la bouche pleine "Crossing the bridge", en plus un titre en anglais, "de...(je déglutis) Fatih Akin", je me demande s'il a compris. Je n'ai pas réfléchi, sans doute l'énergie du désespoir m'a fait quitter la queue pour remonter la rue avec lui, là encore : aucun prétexte, rien à lui dire, juste une vingtaine de pas avec lui, car il avait rendez-vous au bout de la rue. Il m'a dit "mais votre séance" ou "mais votre film" ou "mais la queue" je ne sais pas et j'ai dû répondre "oh j'ai le temps", mais ça aurait été plus marrant de répondre "oh ils m'attendront". Et nous avons parlé des cours de philosophie que je dois donner à une élève de terminale, heureusement qu'il y avait ça, ce sujet sérieux qui pansait ma fureur, nous nous étions résolus à finir la discussion sur le nom de mon film et moi je cours fidèlement après lui, après coup je me suis dit "je préfère ça plutôt que de l'avoir laisser filer DONC j'ai bien fait". Il doit avoir peur de mon audace et sa placidité me refroidit sans pour autant me décourager parce que mon sentiment est d'une fougue aveugle qui m'impressionne moi-même, à ce degré-là d'opposition on ne se complète même plus, on s'annule. Il sait trop ce que je pense de lui, moi je ne sais rien.
Bon week-end
Vous'aussi, et bon film
Merci
vous ne brisez jamais la glace parce que vous vous en fichez, parfois je vous sens tout prêt, je vous sens disponible, presque adolescent, et puis parfois vous redevenez cet homme de goût inaccessible, conscient de la distance polie mise entre vous et les gens. Mais vous ne calculez pas, ce qui provoque parfois des sortes d'incohérence entre deux actes, l'un presque familier l'autre froidement distancié. Je pourrais justifier tout ce que vous avez trouvé bizarre ou excessif à votre égard; un jour il va bien falloir me laisser parler je pense, ou plutôt : c'est moi qui me laisserais parler. Je pense tous les jours à vous, je vous trouve magique et votre présence même lointaine me réconforte.

vendredi 19 mars 2010

"Le manque est partout [...] Transformons le manque en fait établi plutôt qu'en problème. Et une fois qu'on aura accepté le manque, on agira, on négociera avec le réel. [...] accepter le réel c'est accepter le manque."
"C'est très facile de trouver ce qui est absent, ça l'est beaucoup moins de traiter le point de concret, de réel qui est sous tes yeux. C'est vraiment ce pathos typique du dépressif. Et il ne s'agit pas seulement de lui, le problème, bien sûr, est que la majorité des gens que nous connaissons fonctionnent ainsi. Au lieu de s'intéresser au point de réel, à ce que la personne fait effectivement, on parle tout de suite de ce qui lui manque. [...] Quand tu fais quelque chose, c'est toujours particulier. Tu ne peux pas tout faire. Donc intéresse-toi à ce que la personne fait de spécifique et ne lui demande pas "pourquoi tu fais ça plutôt que ça ?" et surtout "pourquoi tu ne fais pas ça ?". Ben, pourquoi je ne fais pas ça ? Fais-le, toi. Je n'ai même plus envie de répondre violemment
."
Pop Philosophie - Mehdi Belhaj Kacem & Philippe Nassif

J'attends que les humains deviennent identiques, que nous ne soyons plus que des robots car au moins il n'y aura plus ce devoir et cette souffrance de penser à l'autre, toujours, tout le temps. La différence fait trop mal, cette semaine c'est ce que j'ai appris, il y a cette différence essentielle entre soi et les autres et certains jours elle est galvanisante, elle est ce goût d'aventure, elle est précisément ce dans quoi s'incarne l'idée de l'infini; d'autres jours elle m'accable et me désespère pour ces mêmes raisons.
Ce qui me gêne c'est d'avoir sous les yeux tout en même temps la médiocrité, l'excellence, la beauté, la laideur, l'assurance, le doute, l'intelligence, la bêtise, l'égoïsme, la générosité, la tempérance, l'excitation, la blondeur, la noirceur, tout ces pôles et les nuances qui se situent entre se trouvent être mélangés et répartis entre les êtres humains que je côtoie. Nos rapports sont suffisamment superficiels pour que les défauts détectés chez eux ne me gênent pas, je les accepte puisque je n'aurai pas l'occasion d'en faire les frais, mais quand même, je suis ennuyée pour eux, pour cette bavure de la conscience qui fait que cette personne ne se rend pas compte et ne se rendra jamais compte qu'elle me fait goûter aux joies d'avoir sous les yeux des pépites de narcissisme pure.

Les gens me font des infidélités, ils ne respectent pas l'idée que je me faisais d'eux, ils ne respectent pas les espoirs de confort et de réconfort que l'on mettait en eux, C. que j'appelle de loin pour lui dire bonjour et qui crie devant mes amies dans un seul souffle et rapidement qu'elle a eu 17, que là elle a un contrôle, qu'elle a pas révisé et qu'elle doit y aller, salut, bisou, et qui repart. Et bien j'étais profondément choquée par son mépris, son excitation outrancière, je rigolais mais je ne trouvais pas ça drôle, le problème c'est que les gens sont un peu trop libres et que l'on a aucune autorité sur eux. Tout ce chemin pour faire ça, pour dire ça, pour être ça, je crois que j'aurais pu décider de ne plus jamais lui parler. De toute façon cette journée, cette semaine ? avaient été une série de petites aventures qui m'exhortaient de retourner à une solitude et un isolement primaire, à cet ascétisme relatif qui est le mien, un ressourcement par le manque. Je n'ai jamais connu trajet de retour plus amer, la famille était dans son perpétuel et mou vrombissement, celui de la quotidienneté insignifiante, celle qui n'admet rien d'autre qu'une tranquillité somnolente, elle est ce terrain du neutre allant de la bouteille de lait à la télécommande en passant par la brosse à dents. Pour une fois le foyer familial m'apparaissait dangereux, pouvant me faire tomber plus bas que je ne l'étais déjà dans ma déception et mon dégoût de tout, ça ne tenait qu'à un fil, je préférais m'enfoncer dans ma chambre pour me consoler de cette lourdeur morale, de ce trait d'esprit qui me rend intolérante à tout ce qui n'est pas moi.

dimanche 14 mars 2010

"Rien ne l'avait jamais contraint à faire quoi que ce soit. Enfant il avait vécu isolé. Il se trouve qu'il n'avait jamais appartenu à aucun groupe, ni fréquenté aucune école. Il n'avait jamais fait partie d'un troupeau. Il s'était produit, en ce qui le concerne, un phénomène curieux que l'on retrouve chez bien des gens ( ou peut-être, qui sait ? chez tout le monde) : les circonstances fortuites de son existence s'étaient modelées à l'image et dans le sens de ses instincts - inertie pure et profond détachement."

"Sur son visage pâle, aux traits dénués de tout intérêt, on décelait un air de souffrance qui ne leur en ajoutait aucun, et il était bien difficile de définir quelle sorte de souffrance indiquait cet air-là - il semblait en désigner plusieurs, privations, angoisses, et aussi cette souffrance née de l'indifférence qui nait elle-même d'un excès de souffrance.
Il dînait toujours légèrement, et fumait des cigarettes qu'il roulait lui-même. Il était extraordinairement attentif aux personnes qui l'entouraient , non pas d'un air soupçonneux mais en observant avec un intérêt particulier : non pas d'un air scrutateur, mais en semblant s'intéresser à elles, sans pour autant fixer leur figure ou détailler leur trait de caractère. C'est ce fait curieux qui suscita tout d'abord mon intérêt pour lui."

Le livre de l'intranquilité - Fernando Pessoa


se rendre compte qu'objectivement il ne se passe rien mais il ne pourrait pas se passer plus, que le détail et son frémissement mobilise toute notre attention, notre compréhension.

Drôle de remarquer à quel point l'obsession pour une personne est toujours persuasion et pure construction de soi-même pour soi-même, il n'y a pas de coup de foudre, mais toujours une soudaine croyance en ce qui était une ébauche de sentiment, une cristallisation fragile, et si nous nous y arrêtons cinq minutes nous apercevrions clairement les étapes du processus de ce coup de foudre feint.
Mais expliquer n'est pas démolir, et aimer c'est aimer, et si c'est un jeu, une façon de s'occuper, il est toujours pris au sérieux, et c'est ce sérieux qui compte en ce que le chemin inverse ne devient plus possible. Je ne pense pas qu'il faille croire à des règles concernant les sentiments, on ressent ce qu'on peut, les mots doivent s'adapter à ce qu'on ressent et non pas le contraire, on doit verbaliser pour exprimer et mettre au clair et non pour normaliser et rendre présentable. L'expression aurait d'ailleurs l'effet inverse, plus on en parle, plus on y croit, plus on devient amoureux.

La partie qui ne change pas, cette partie lucide, froide, silencieuse, intouchable et non amoureuse, cette partie sait des choses que la partie agissante et ressentant préfère ignorer, elle sait peut-être que mes désirs trouvent des objets pour avoir un prétexte, la partie touchée ne réfléchit pas mais attend de ressentir et de manquer.

Je feuillette Pessoa, je me décide à le lire, tellement l'édition est belle, la page large, la phrase sublime, j'en ai la boule au ventre, ce qu'il dira sera systématiquement retenu, noté, mis en application.

L'écrivain agit sans espoir : d'être lu, d'être bien lu, d'être retenu, d'être aimé. Et c'est ce manque d'espérance qui fait que cela marche, parce qu'on écrit pour soi et pour l'instant.
Les lecteurs agissent avec espérance : de comprendre, d'être compris, de ne pas oublier (sans pour autant chercher à retenir), d'être touché.


Vivre intensément et retenir sa vie c'est ne jamais s'arrêter de lire, enchaîner les lectures comme s'il s'agissait toujours du même livre, comme s'il ne fallait pas briser une chaîne de vie et lire à intervalles assez rapprochés pour ne pas oublier ce que peut la lecture, il faut rendre stable et non occasionnel son rapport à la lecture. Je dois réfléchir à ce qu'elle peut, c'est peut-être plus modeste qu'on ne le pense, il ne faut pas penser autre chose qu'un apport individuel voire égoïste, ce n'est jamais que du pur plaisir pris pour de bonnes raisons. Pour soi-même la littérature est tout, elle est ce va-et-vient entre votre vie factuelle (la vie debout) et votre vie de lecteur (la vie allongée), un va-et-vient qui se fait d'abord sur de grandes distances mais qui tend à rebondir de plus en plus rapidement, les deux finissant par se confondre. C'est aussi ce que disait Descartes, on ne peut pas rencontrer tout le monde alors lisons leurs livres.
Les romans sont des histoires impossibles aux états d'âmes et réflexions possibles, l'espoir d'une vie comme un roman ne se situe pas tant dans l'intrigue de votre propre vie que dans ce que vous ressentirez au cours; c'est génial de se dire ça. "La vie n'est pas un roman, n'est pas un film", on peut bien y passer du temps, cette phrase ne rend jamais triste.


Sauvage Innocence de Philippe Garrel

vendredi 12 mars 2010

Il y avait les effluves du thé à la menthe de Juliette qui me montaient jusqu'au visage, quant à mon Fanta il n'a pas d'odeur a plus de cinq centimètres. C'était l'après-midi et on attendait que le cours de Monsieur Franck commence près de la rue de Charonne. Le temps, les objets, les hommes étaient tout plein d'une sérénité déchirante, tout était vain mais tout était important, on sentait les actes inutiles et les fatigues, penser à la mort et à la solitude à cette heure de la journée laissait indifférent, rien n'existait en dehors de la vie et tout méritait d'être célébré. Nous étions sur la terrasse chauffée d'un café,large et rouge comme une tente de cirque et une effervescence assez rare et assez belle autour de nous, des gens qui discutent fort et qui donnent envie d'imiter; il en est du café comme de l'écriture d'un roman, on ne devrait y aller que si on a de bonnes choses à dire. Et rien ne dit que l'on sera plus entendu dans un roman que sur la terrasse d'un café.

En ce moment je me prends la tête avec des histoires sur mon rapport avec les gens de la fac, à chaque moment de ma vie une obsession qui me travaille, m'épuise, un dossier que je potasse dans le cabinet de ma conscience pour en arriver à une conclusion, une définition, quelque chose de net et de lisible et sur lequel viendra s'ajuster mon comportement à venir, mon rapport à la chose étudiée. Les gens de la fac, Juliette est la seule personne avec qui je peux vraiment en parler, d'abord parce qu'elle est là à Paris 1, qu'elle "comprend le truc", ce qui se passe là et pas ailleurs, le flux intempestif d'étudiants que leur ambition et leur look individualisent. Ce n'est pas que je me sens la responsabilité de voir des individus là où il y a souvent une meute, c'est qu'au bout d'un moment et à force d'entraînement on ne voit plus que des hommes, des individus, et ça fait mal parce que ça nous réduit à peu de chose, ça nivelle tout, il n'y a pas de centre du monde.

Et puis avec Juliette on se croise de plus en plus souvent et on "parle sur du concret" comme j'aime lui dire. Nous vivons nos vies d'étudiantes de façon parallèle, nous avons des événements communs et des opinions communes ou à partager sur le déroulement de tout cela, je crois qu'on a beaucoup de recul sur la fac parce qu'on s'est connues en train de prendre du recul sur les choses sur nos blogs respectifs, on sociologise pas mal. Donc je lui parlais de mon incapacité à parler avec les gens de mon âge, le rôle dans lequel je pense qu'ils m'enferment et qui fait qu'au final je me sens comme une merde incapable de dire ce qu'elle est capable de penser; j'aimerais que de ma tête à ma langue il n'y ait pas de perte de matière. Mais avec Juliette ça va, ça sort, et c'est parce que, je l'ai déjà dit, il y a eu les idées avant tout autre chose.

Tout à l'heure je me disais : "détrompe toi ce n'est pas une amie rencontrée à la fac, tu l'as connue sur internet et vous auriez très bien pu vous croiser vaguement, être dans la même fac mais sans vous connaître", mais doucement nos itinéraires ont convergé, j'aurais pu aller à Paris 4, elle aurait pu, etc. Notre relation trouve ses fondements sur un terrain vierge de toute connotation scolaire, nous ne nous fréquentons pas parce que nous avons un vécu en commun, des choses accidentelles et qui nous lient, on s'est surtout choisies je crois et c'est bizarre à vivre parce que c'est assez neuf, ça vient avec internet. Je lui demandais tout à l'heure si ça lui arrivait d'avoir des "discussions philosophiques" parce que je voulais voir s'il s'agissait d'une constante chez les étudiants en philo et j'accordais à ces étudiants bavards le fait qu'on avait besoin de discuter ne serait-ce que pour voir ce que valent nos idées, surtout en philo, les tester un peu parce que tant que ce n'est pas verbalisé rien n'existe vraiment et je n'arrête pas de parler de mon insatisfaction, de mon énervement concernant les discussions d'étudiants auxquelles j'ai assisté, je cherche un idéal de discussion.

Un idéal de discussion, c'est-à-dire, une suite de réactions en chaîne, un va-et-vient d'une personne à une autre, où ce que dira la personne suscitera en moi de nouvelles idées et vice versa, et les nouvelles idées sont la chose la plus importante qui puisse arriver à notre conscience, à notre rapport au monde, le triomphe de ce qu'on est sur tout l'immense reste, avoir des idées c'est ne pas se laisser envahir, c'est presque comme sentir le monde nous observer plutôt que l'inverse.
Je disais à Nassim, moi avec la philo je veux progresser sur l'échelle des idées, insensiblement. Parce qu'on ne peut avoir que ça, des idées sur les choses.
Quand je fais la liste des choses qui m'appartiennent réellement, un truc dont je peux parler, quand je me fais mon auto-entretien d'embauche je vois qu'il ne me reste que l'écriture, mes idées sur les choses, j'écris parce que quand on commence et qu'on continue et bien on ne peut simplement pas s'arrêter.

Ca me rappelle que l'autre jour ma prof d'anglais new age s'est amusée à faire des sondages, qui sait cuisiner, repasser, tricoter, faire du feu, conduire, qui fume, qui nanani nanana, levez le doigt. Ensuite elle faisait mine d'être impressionnée par notre incompétence généralisée, et si jamais il y a une panne d'électricité, qu'est-ce que vous sauriez faire, et bien rien, on discuterait, on apprendrait tout ces trucs qui pour le moment ne nous serve pas vraiment, on dépend des choses mais ça irait et puis elle nous dit ça en haut d'une tour au milieu d'une ville qui bruit, qui brille, tais toi femme, arrête de vivre à côté, de vouloir tout changer. Et elle nous a encore parlé du Zimbabwe, au Zimbabwe tout le monde se sourit alors que personne n'a rien, quelqu'un a essayé de sourire à une personne dans le métro ? Bon alors la semaine prochaine je vous interroge sur ça.

Avec Juliette on a aucun cours en commun mais on a réussi à se mettre d'accord sur l'identité de deux trois personnes sur qui on s'acharne comme des furies et ça fait du bien parce que je sais que si elle pense quelque chose de quelqu'un et que je le pense aussi alors c'est que c'est la vérité. C'est un peu mon coach objectif, on a mis ça au point, c'est-à-dire une personne qu'il faut consulter en cas d'état de crise, de doute concernant le bien-fondé de sa perception de la réalité à un moment de sa vie, très utile en cas de dépression ou d'amour sacrificiel pour un chargé de td ou un étudiant, ce qui peut arriver à chaque instant au détour d'un ascenseur, ou d'un "excuse moi t'aurais du feu ?". D'ailleurs penser à avoir l'élégance de vouvoyer les étudiants "auriez-vous du feu ?" suivi d'un baise-main si vous voulez, ce n'est pas parce que les locaux sont pourris et que l'Unef contrôle nos âmes et nos discussions, que nous mangeons des paninis en plastique et que nous sommes tous coul par essence, que nous devons nous laisser aller.

On mangeait le même sandwich devant une laverie, on attendait qu'un mec se casse pour pouvoir entrer s'asseoir parce qu'on avait froid et qu'on était trop en avance pour le cours, mais elle m'a dit "si tu oses pas j'oserai pas" et j'ai su alors que c'était mort pour le grand squat de la laverie. Finalement on a mangé devant la laverie, devant ce halo rectangulaire de lumière blanche surnaturelle censée dénoter la blancheur du linge qui en sort (?), on commentait les affiches pour les régionales et j'ai même réussi à esquisser deux ou trois idées que j'avais en moi plutôt sous forme de ressentis et jamais de ma vie verbalisés. Ne pouvant parler de politique de manière générale j'en ai fait une chose personnelle. Je lui disais que la politique c'était surtout une affaire de bonne ambiance dans la rue, de gens heureux quand ils marchent, moi par exemple je serais contente si le gouvernement s'occupait plus d'éducation et de culture, c'est ce qui m'intéresse, je me sentirais bien en général et bêtement fière de mon pays, ça me ferait simplement plaisir et si aujourd'hui dans la presse on parlait beaucoup de "climat nauséabond" ça veut bien dire que la politique c'est une question d'atmosphère.
Je fais gaffe avec Juliette, je sais qu'elle a ses idées sur les choses, qu'elle ne les dit jamais ou alors elle ne dévoile pas plus haut que les genoux de ses idées, alors on ne sait pas vraiment ce qu'elle pense au fond du fond mais je lui sens des opinions bien faites sur beaucoup de choses. Elle me disait que la politique ici ça ne sert pas vraiment, que ça servirait plutôt pour les pays en Afrique où les populations galèrent et qui eux ressentiraient directement les changements. Je lui disais que oui mais qu'en France alors, pareil, la politique s'adresse d'abord à ceux qui galèrent, qu'on veut du changement pour eux, pour les extrêmes et que si ma mère votait de droite c'était pour que le changement aille plus vite vers elle. Et quand j'ai dit ça j'étais contente, parce que je ne l'avais jamais pensé et à la fois toujours ressenti, ça venait du coeur, j'étais apaisée, je pensais enfin quelque chose de la politique, je n'en ai jamais parlé à quelqu'un, je me suis toujours interrogé sur mes opinions politiques, "est-ce que ça te choque ? pourquoi ça te choque ? pourquoi personne ne m'a jamais demandé mon avis pour que je puisse progresser un peu, pour que j'évite d'être aussi apolitique ? tu n'as pas d'opinions, tu ne penses qu'à toi, va crever", je me fais passer des tests pour tout.
Mon prof de socio disait que pour pouvoir communiquer il fallait mettre de côté toutes les possibilités d'incompréhension, de malentendu, le fait qu'on ne connaîtra jamais la personne aussi, qu'on s'adresse finalement à un gros point d'interrogation et qu'il fallait aller vers elle en faisant avec tout ça.

Foutoir, trucs plus ou moins vieux :

maman : j'attire votre attention
myriam : nan on veut pas
moi : on veut pas t'écouter
maman : Pâques c'est dans un mois
faudra aller à la messe,
je vous prépare psychologiquement
moi : nan moi je viendrai pas, hé maman je lis la Bible en ce moment, t'es contente ? tu pourras le dire à Nona (ma grand-mère)
maman : oui c'est bien mais maintenant il faut aller à la messe
moi : non

"-tu peux pas dire aux gens qui ont pas de talent qu'ils en ont pas, c'est fini, s'ils y croient ils y croient"
- ouais, y'a des gens leur jardin secret il est pourri"

"elle prend des cachets parce qu'elle fait des crises de panique quand elle pense au vide, à l'espace, à la mort."

Juliette porte souvent des couleurs imprécises, je ne savais pas quoi dire de son écharpe, ni de son manteau et j'avais déjà eu du mal avec son sac.

Quand la sobriété des travailleurs (de la Défense) vous dépriment un peu dans les transports, dites vous qu'ils sont chics et vous obtenez devant vous une pub Burberry.

- hé t'sais que Neil young c'est un débile ?
- Ahah, comment ça ?
- Bah apparemment il est trop teubé dans la vraie vie, je sais plus qui me racontait ça.
- Je pourrais contester, tout ça mais ça me plaît bien comme histoire.

T'sais le bordel c'est pas un truc temporaire, c'est l'ordre qui est un truc temporaire.

J'ai toujours peur d'un peu louper mon époque.

Myriam avant tu chantais et tu dansais tout le temps, pourquoi t'as arrêté ? Tu es comme un oiseau qui ne siffle plus.

"Le dîner est prêt", c'est peut-être la plus belle phrase du monde après "je t'aime"."

mardi 9 mars 2010

En sortant du Cirque, P. me dit "il a tout compris", il dit aussi que son rôle de vagabond permet à Chaplin de toucher aux choses sans les posséder et que c'est très beau, je trouve qu'il a raison et je mémorise l'idée. Je suis un peu sonnée par la beauté du film, par ce que permet le cinéma, on ne peut pas demander plus au monde qu'une bonne séance de cinéma. L'engouement miraculeux qui est là et qui reste 80 ans après la première sortie du film. Les parents qui amènent leurs gosses à la séance, qui prennent les sièges réhausseurs par pile, les enfants adorent être en hauteur, pour eux c'est toujours la grande aventure. Ils rigolent comme des dingues, la tête entière d'un enfant qui dépasse du siège, les vieux qui rigolent encore plus fort. P. à côté de moi, calme mais pas insensible pour autant, c'est juste qu'il n'extériorise pas, ça fait que je m'inquiète de savoir si ça lui plaît. Il m'emmène dans un bar belge rue Racine assez chic, super beau, avec des miroirs partout et peu de gens, nous nous asseyons au bar. En buvant ma tasse de chocolat chaud je sens un bout de cannelle me rentrer dans la bouche, je le mâchonne sans plaisir.
Dehors le soleil voit sa toute-puissance obstruée par les hauts bâtiments et le monde de la ville hésite entre lumière et ombre. Un barman remplit des petits ramequins d'olives pour les clients du soir, dehors la nuit tombe, la nuit monte, disons qu'elle arrive et elle n'éprouve pas les mêmes difficultés que le soleil, il y a bien les réverbères qui tentent de déjouer sa toute-puissance négative mais les limites de la lumière et de l'ombre sont moins tranchées, plus vaporeuses ; à l'intérieur on tamise la lumière pour mieux correspondre à ce qui se passe dehors.

lundi 1 mars 2010

"Il fit courir ses doigts sur l'épine dorsale d'Alma par-dessus le tissu léger du chemisier et, pendant un moment, il oublia le danger devant lequel il se trouvait, reconnaissant envers le monde qui met volontairement des obstacles en place afin que nous puissions les vaincre, ressentant la joie de se rapprocher de quelqu'un, même si au plus profond de nous-mêmes nous ne pouvons pas oublier la tristesse de nos différences insurmontables."
L'histoire de l'amour - Nicole Krauss

Florian arrête pas de me vanner, il dit que je quiphe Nassim alors que j'aime juste son visage
irréel, ces ombres autour des yeux
devant la salle de classe, dehors en train de fumer, je lui dis "j'aime juste sa tête et il est gentil, en plus il a une meuf".
quel visage quand même
je trouve qu'il s'occupe bien de moi, c'était seulement la deuxième fois que je lui parlais, il est allé parler à des amis et je suis restée à ma place à côté de la poubelle, il m'a dit d'approcher, de ne pas être timide, je devenais un élément du cercle qu'ils formaient. Il m'a présentée, j'ai fait la bise à des gens que je ne connaissais pas et qui ne me reparleront jamais. Je n'avais plus de cigarettes et les mains dans les poches, il m'a passé la moitié de la sienne qu'il avait taxé à un ami, en la portant à ma bouche j'ai secrètement senti l'extrémité humide, on discutait ensemble.

En sortant du cours pour la pause il m'a dit "Murielle, t'as quoi dans la bouche ?" comme on le dirait à un enfant, j'ai fait "ah, euh...une brique de jus, je sais qu'à la base c'est pour les enfants mais j'avais que ça chez moi et j'ai paumé la paille". Puis une fois en bas il a rigolé et m'a dit que j'étais trop mignonne avec ma brique de jus Rik et Rok.
Je lui devine un coeur pur, il doit être fidèle en amitié, on sent l'intelligence et la bonté de coeur au principe de toutes ses actions. Il est dans la douceur, il parle aux gens et il s'intéresse à eux d'une façon qui désarçonne, il me dit "quand t'as levé le doigt je me suis dit "Murielle elle va tout niquer"" alors que comme d'habitude j'avais seulement demandé une définition pour pas trop me mouiller. Je lui ai dit que j'étais timide, que je ne faisais que participer en terminale mais là c'était fini, il m'a dit qu'on ferait une thérapie ensemble, que je devais me mettre à côté de lui au fond de la salle et qu'on attendrait que les autres participent pour lever le doigt, c'est comme ça qu'il procède.

Je lui allée chercher mes résultats du premier semestre, j'ai validé assez confortablement tous mes crédits, j'étais contente, j'accueillais la joie telle quelle m'arrivait, une énergie fluide couleur soleil. Je marchais vers la caféteria les yeux encore sur le bulletin, bravo Murielle, il fallait fêter ça avec un Ice-tea et un sandwich jambon-beurre. J'ai essayé à plusieurs reprises d'appeler ma mère pour hystériser la nouvelle, "maman j'ai mon semestre, hiiiiiiii" comme les filles qui pleurent au téléphone quand elles ont leur bac, on voit ça parfois à la télé dans le JT quand il parle du bac. L'enthousiasme c'est toujours mieux à plusieurs pour y croire vraiment, mais elle ne répondait pas.
Juliette n'allait pas tarder à aller chercher son bulletin, elle portait une belle veste grise avec une écharpe noire et grise, c'est une dame. De dos je doutais que ce soit vraiment elle mais j'ai reconnu son sac vert foncé. Elle s'engouffrait dans l'ascenseur, j'ai couru sur la pointe des pieds pour être auprès d'elle avant que les portes ne se ferment, nous étions toutes les deux enfermées dans une boîte en métal qui montait doucement. Quand nous nous sommes quittées peu de temps après elle m'a dit "encore bravo" très sincèrement.

L'autre fois un homme me bouscule assez violemment et s'excuse, je lui souris, je suis contente. Je crois que je préfère être bousculée et qu'on s'excuse car la relation infiniment brève tissée avec le coupable me réjouit, plutôt que de ne pas me faire bousculer. Je suis prête à souffrir du petit orteil écrasé jusqu'à la fracture pourvu que l'on s'excuse.

Les cuisses d'une fille rousse sous son collant noir transparent où l'on devine la peau froide et laiteuse qui rougit.

image : L'opinion publique - Charlie Chaplin
ces réveils d'après-midi où le rêve était tellement lourd, imposant, qu'on ne sait plus par quoi lui répondre une fois éveillé. Démuni, incapable d'agir, on met bien une après-midi avant d'émerger de cette langueur triste. J'étais complètement sonnée, dans l'incapacité de me voir autrement qu'éclatée sur mon lit, je testais la lourdeur de mes paupières, m'amusais à voir si elles étaient de cette lourdeur funeste qui nous fait ressombrer dans le sommeil ou si sous les yeux ne se trouvait plus aucune fatigue, et alors la paupière ne se ferme pas mais rebondit simplement. Je m'amuse à frôler la limite du sommeil puis à me réveiller, je fais ça plusieurs fois jusqu'à ce que je me dise qu'il ne serait pas raisonnable de se rendormir maintenant et que me lever à 15 heures me déprimerait.
Dans l'état où je suis il serait surprenant et très courageux de ma part d'adopter la position verticale pour la journée, je m'imagine en manteau moi qui suis en pyjama dépareillé, les cheveux emmêlés dans tous les sens, le sommeil passant amoureusement chaque nuit sa main dans ma chevelure pour la secouer, jouer avec. Et puis cette langueur vaporeuse sous la peau, ce courant électrique que l'on fait passer d'un membre à l'autre en s'étirant et qui ne part qu'avec la tasse de café, la douche, les vêtements. La fatigue appelle le repos, l'excès de repos rappelle la fatigue, voilà le cercle vicieux du samedi matin.
On ne peut qu'arrêter d'être fatigué en voulant l'être, en combattant la fatigue par les apparences, je suis déjà moins fatiguée une fois habillée et coiffée, mais le samedi, sauf rendez-vous, rien ne vous invite à ne pas l'être. Les motivations se perdent, le corps ne leur répond plus, il bredouille dans son bâillement un léger "pour quoi faire ?". Il ne reste plus que cette pâle bonhomie, cette légèreté présente dans tout, ce soleil de samedi qui éblouit tragiquement la chambre, vous criez dans votre tête "fermez les stores". Des familles méritent le samedi, vous vous ne méritez rien, le repos vous le prenez quand cela vous chante et n'importe quel jour, vous ne connaissez ni le travail, ni les responsabilités, ni la joie du week-end, ni la vraie fatigue qui n'a pas d'autre choix que d'être contenue parce que la journée sera encore longue. Moi j'ai toujours le choix, je suis capricieuse et fainéante et inutile. Mes journées manquent d'une structure, même avec des cours et des devoirs je n'ai jamais fait qu'errer, partout je suis en touriste.

Dans la cuisine je réchauffe des gnocchis, maman m'a fait de la salade et un steak. En m'installant ma mère écoutait sa fréquence et je n'ai même pas osé changer. C'est tout le temps la grande bataille pour qui choisit la fréquence de la radio et je sais que si elle persiste parfois à ce qu'on laisse la sienne elle ne l'écoute pas vraiment mais disons qu'elle préfère son bruit de fond au mien. Si elle ne veut pas que je change c'est juste histoire de ne pas se faire marcher sur les pieds, c'est une question de territoire aussi, la cuisine c'est vraiment son territoire.
J'ai donc attendu qu'elle mette elle-même France Inter, au bout d'un moment elle le fait volontiers, plus volontiers même que lorsque je le lui demande. C'est toujours dur d'agir conformément à une demande, d'obéir.
Je prends tout ce que France Inter m'offre, et cette émission sur les otaries je l'ai écoutée attentivement, même ma mère l'écoutait. J'ignore pourquoi mais il y a toujours des phrases ou des mots qui résonnent plus que d'autres à la radio, même si on n'écoute pas vraiment, une phrase belle ou une phrase vraie vous ne la raterez pas, elle s'énonce plus distinctement que les autres. L'attention est cette courbe molle et fluctuante et je sentais qu'elle n'avait peut-être pas écouté la phrase précédente mais elle a poussé un "oh le pauvre" lorsque le scientifique disait que l'otarie était jalouse.
Je me souviens lui avoir demandé
qu'est-ce qu'il y a ?
et elle m'a répondu en citant précisément les termes du scientifique
"elle éprouve de la jalousie", quelque chose dans le genre et j'ai souri à mon assiette. On ne sait jamais ce que ma mère éprouve, ce qu'elle pense du monde, si elle aime des choses, je n'ai jamais rien su, aucun avis sur rien et rien qu'en tapant cette phrase je sens que je la perds de vue en la regardant avec ce recul-là, elle me devient étrangère. Alors j'étais contente de la voir dire "oh la pauvre". Je me souviens d'Emile qui lui disait "tu me déprimes, tu t'intéresses à rien". On a essayé des trucs mais elle s'en fiche, l'habitude est trop ancrée, c'est comme tracer des sillages assez profondément pour ne pas pouvoir en sortir, l'habitude c'est comme des rails, ça vous prive de tout ce qui n'est pas le chemin de fer.

On se retrouve toutes seules à la maison, papa, Emile et Myriam sont au ski. La maison est d'une sérénité toute féminine et chacune vaque à ses occupations, la cohabitation est tranquille, joyeuse, le soir on fait souvent du thé et on papote sans s'en rendre compte, c'est toujours beau quand les gens vivent sans se regarder vivre, comme dans les films.
Il y a toujours une grande part d'activités possibles depuis votre lit et qui ne requiert d'ailleurs rien d'autres que cette immobilité oisive: ces lectures de magazine, de livres, ces écoutes de podcast, tout ce qui demande uniquement votre attention et que vous n'avez jamais le temps de faire en semaine. La fin d'après-midi approchait dangereusement mais je restais tranquille, dans la sagesse froide de mon pyjama.

Brian Eno - The true wheel

Qui êtes-vous Polly Maggoo ? - William Klein