Dehors le soleil voit sa toute-puissance obstruée par les hauts bâtiments et le monde de la ville hésite entre lumière et ombre. Un barman remplit des petits ramequins d'olives pour les clients du soir, dehors la nuit tombe, la nuit monte, disons qu'elle arrive et elle n'éprouve pas les mêmes difficultés que le soleil, il y a bien les réverbères qui tentent de déjouer sa toute-puissance négative mais les limites de la lumière et de l'ombre sont moins tranchées, plus vaporeuses ; à l'intérieur on tamise la lumière pour mieux correspondre à ce qui se passe dehors.
"Peut-être qu'au moins dans la journée il faut faire sa page : parce qu'au moins on est content d'avoir fait sa page" Hervé Guibert
"j'ai soudain senti que je m'étais rééduqué moi-même, et justement par le processus du souvenir et de l'écriture" Dostoïevski
"Ce qui est exprimé est résolu, dit sa profession de foi." Thomas Mann
"Règle d'or : laisser une image incomplète de soi..." Cioran
mardi 9 mars 2010
Dehors le soleil voit sa toute-puissance obstruée par les hauts bâtiments et le monde de la ville hésite entre lumière et ombre. Un barman remplit des petits ramequins d'olives pour les clients du soir, dehors la nuit tombe, la nuit monte, disons qu'elle arrive et elle n'éprouve pas les mêmes difficultés que le soleil, il y a bien les réverbères qui tentent de déjouer sa toute-puissance négative mais les limites de la lumière et de l'ombre sont moins tranchées, plus vaporeuses ; à l'intérieur on tamise la lumière pour mieux correspondre à ce qui se passe dehors.
lundi 1 mars 2010
L'histoire de l'amour - Nicole Krauss
Florian arrête pas de me vanner, il dit que je quiphe Nassim alors que j'aime juste son visage
irréel, ces ombres autour des yeux
je trouve qu'il s'occupe bien de moi, c'était seulement la deuxième fois que je lui parlais, il est allé parler à des amis et je suis restée à ma place à côté de la poubelle, il m'a dit d'approcher, de ne pas être timide, je devenais un élément du cercle qu'ils formaient. Il m'a présentée, j'ai fait la bise à des gens que je ne connaissais pas et qui ne me reparleront jamais. Je n'avais plus de cigarettes et les mains dans les poches, il m'a passé la moitié de la sienne qu'il avait taxé à un ami, en la portant à ma bouche j'ai secrètement senti l'extrémité humide, on discutait ensemble.
En sortant du cours pour la pause il m'a dit "Murielle, t'as quoi dans la bouche ?" comme on le dirait à un enfant, j'ai fait "ah, euh...une brique de jus, je sais qu'à la base c'est pour les enfants mais j'avais que ça chez moi et j'ai paumé la paille". Puis une fois en bas il a rigolé et m'a dit que j'étais trop mignonne avec ma brique de jus Rik et Rok.
Je lui devine un coeur pur, il doit être fidèle en amitié, on sent l'intelligence et la bonté de coeur au principe de toutes ses actions. Il est dans la douceur, il parle aux gens et il s'intéresse à eux d'une façon qui désarçonne, il me dit "quand t'as levé le doigt je me suis dit "Murielle elle va tout niquer"" alors que comme d'habitude j'avais seulement demandé une définition pour pas trop me mouiller. Je lui ai dit que j'étais timide, que je ne faisais que participer en terminale mais là c'était fini, il m'a dit qu'on ferait une thérapie ensemble, que je devais me mettre à côté de lui au fond de la salle et qu'on attendrait que les autres participent pour lever le doigt, c'est comme ça qu'il procède.
Je lui allée chercher mes résultats du premier semestre, j'ai validé assez confortablement tous mes crédits, j'étais contente, j'accueillais la joie telle quelle m'arrivait, une énergie fluide couleur soleil. Je marchais vers la caféteria les yeux encore sur le bulletin, bravo Murielle, il fallait fêter ça avec un Ice-tea et un sandwich jambon-beurre. J'ai essayé à plusieurs reprises d'appeler ma mère pour hystériser la nouvelle, "maman j'ai mon semestre, hiiiiiiii" comme les filles qui pleurent au téléphone quand elles ont leur bac, on voit ça parfois à la télé dans le JT quand il parle du bac. L'enthousiasme c'est toujours mieux à plusieurs pour y croire vraiment, mais elle ne répondait pas.
Juliette n'allait pas tarder à aller chercher son bulletin, elle portait une belle veste grise avec une écharpe noire et grise, c'est une dame. De dos je doutais que ce soit vraiment elle mais j'ai reconnu son sac vert foncé. Elle s'engouffrait dans l'ascenseur, j'ai couru sur la pointe des pieds pour être auprès d'elle avant que les portes ne se ferment, nous étions toutes les deux enfermées dans une boîte en métal qui montait doucement. Quand nous nous sommes quittées peu de temps après elle m'a dit "encore bravo" très sincèrement.
L'autre fois un homme me bouscule assez violemment et s'excuse, je lui souris, je suis contente. Je crois que je préfère être bousculée et qu'on s'excuse car la relation infiniment brève tissée avec le coupable me réjouit, plutôt que de ne pas me faire bousculer. Je suis prête à souffrir du petit orteil écrasé jusqu'à la fracture pourvu que l'on s'excuse.
Les cuisses d'une fille rousse sous son collant noir transparent où l'on devine la peau froide et laiteuse qui rougit.
Dans l'état où je suis il serait surprenant et très courageux de ma part d'adopter la position verticale pour la journée, je m'imagine en manteau moi qui suis en pyjama dépareillé, les cheveux emmêlés dans tous les sens, le sommeil passant amoureusement chaque nuit sa main dans ma chevelure pour la secouer, jouer avec. Et puis cette langueur vaporeuse sous la peau, ce courant électrique que l'on fait passer d'un membre à l'autre en s'étirant et qui ne part qu'avec la tasse de café, la douche, les vêtements. La fatigue appelle le repos, l'excès de repos rappelle la fatigue, voilà le cercle vicieux du samedi matin.
On ne peut qu'arrêter d'être fatigué en voulant l'être, en combattant la fatigue par les apparences, je suis déjà moins fatiguée une fois habillée et coiffée, mais le samedi, sauf rendez-vous, rien ne vous invite à ne pas l'être. Les motivations se perdent, le corps ne leur répond plus, il bredouille dans son bâillement un léger "pour quoi faire ?". Il ne reste plus que cette pâle bonhomie, cette légèreté présente dans tout, ce soleil de samedi qui éblouit tragiquement la chambre, vous criez dans votre tête "fermez les stores". Des familles méritent le samedi, vous vous ne méritez rien, le repos vous le prenez quand cela vous chante et n'importe quel jour, vous ne connaissez ni le travail, ni les responsabilités, ni la joie du week-end, ni la vraie fatigue qui n'a pas d'autre choix que d'être contenue parce que la journée sera encore longue. Moi j'ai toujours le choix, je suis capricieuse et fainéante et inutile. Mes journées manquent d'une structure, même avec des cours et des devoirs je n'ai jamais fait qu'errer, partout je suis en touriste.
Dans la cuisine je réchauffe des gnocchis, maman m'a fait de la salade et un steak. En m'installant ma mère écoutait sa fréquence et je n'ai même pas osé changer. C'est tout le temps la grande bataille pour qui choisit la fréquence de la radio et je sais que si elle persiste parfois à ce qu'on laisse la sienne elle ne l'écoute pas vraiment mais disons qu'elle préfère son bruit de fond au mien. Si elle ne veut pas que je change c'est juste histoire de ne pas se faire marcher sur les pieds, c'est une question de territoire aussi, la cuisine c'est vraiment son territoire.
J'ai donc attendu qu'elle mette elle-même France Inter, au bout d'un moment elle le fait volontiers, plus volontiers même que lorsque je le lui demande. C'est toujours dur d'agir conformément à une demande, d'obéir.
Je prends tout ce que France Inter m'offre, et cette émission sur les otaries je l'ai écoutée attentivement, même ma mère l'écoutait. J'ignore pourquoi mais il y a toujours des phrases ou des mots qui résonnent plus que d'autres à la radio, même si on n'écoute pas vraiment, une phrase belle ou une phrase vraie vous ne la raterez pas, elle s'énonce plus distinctement que les autres. L'attention est cette courbe molle et fluctuante et je sentais qu'elle n'avait peut-être pas écouté la phrase précédente mais elle a poussé un "oh le pauvre" lorsque le scientifique disait que l'otarie était jalouse.
Je me souviens lui avoir demandé
On se retrouve toutes seules à la maison, papa, Emile et Myriam sont au ski. La maison est d'une sérénité toute féminine et chacune vaque à ses occupations, la cohabitation est tranquille, joyeuse, le soir on fait souvent du thé et on papote sans s'en rendre compte, c'est toujours beau quand les gens vivent sans se regarder vivre, comme dans les films.
Il y a toujours une grande part d'activités possibles depuis votre lit et qui ne requiert d'ailleurs rien d'autres que cette immobilité oisive: ces lectures de magazine, de livres, ces écoutes de podcast, tout ce qui demande uniquement votre attention et que vous n'avez jamais le temps de faire en semaine. La fin d'après-midi approchait dangereusement mais je restais tranquille, dans la sagesse froide de mon pyjama.
Brian Eno - The true wheel
jeudi 25 février 2010
De la paranoïa fondée
il y a une rumeur qui court comme quoi le cours sur l'irrationnel de la semaine dernière était trop dur
j'hésite à lever le doigt et à dire "mais madame, vous êtes sur qu'on est capable d'en arriver à là par nos propres moyens ?"
ne vous inquiètez pas, ce qu'on a fait lors du cours dernier je vous demande pas de savoir le faire en fin de L1 mais au moins en fin de Licence 3.
mais j'ai d'emblée adopté une telle attitude pendant ce cours que j'ai décidé de ne plus jamais participer pour rester cohérente."
J'aimerais que l'un d'entre vous, avec ces éléments, me trouve une problématique...Florian quelque chose ? Votre voisine peut-être ?"
En sachant qu'elle n'a jamais interrogé quelqu'un qui ne levait pas le doigt.
lundi 22 février 2010
Peu au courant de la démarche à suivre j'avais envoyé comme une bouteille à la mer un mail demandant s'il pouvait m'accueillir dans son TD et il m'a dit que j'étais la bienvenue. Premier contact et déjà "la bienvenue", oh my.
Toute la semaine je n'avais d'abord eu aucune réponse, ce qui m'attristait mais je tentais d'en voir le bon côté, cela me permettait une glande du mercredi soir au jeudi midi non négligeable, je suis très glande, très insomnie aussi. Mercredi soir quand j'ai reçu le mail je n'étais plus que joie, la situation s'inversait "oh et puis 9h ça reste relativement tard comme heure du lever", voilà comment on fonctionne: on s'arrange de tout ce qui nous arrive, on prend en compte les avantages, on en cherche, on laisse tomber les inconvénients, sinon on ne supporterait rien.
Il avait repris la structure de mon mail pour répondre, avait fini par le même "Bien cordialement", j'étais toute émue.
Je l'ai d'abord aperçu de dos, encore tout affairé à parler avec des élèves du cours précédent, je n'étais pas jalouse, ça allait. J'étais dans cet instant suspendu où tout en prenant place dans la salle je faisais définitivement connaissance avec son visage; personne n'était au courant de rien, toute l'histoire tenait dans ma tête.
Au fur et à mesure du cours je saisissais des bribes de données, des pièces du puzzle. Quelque soit le professeur qui est devant vous il vous est livré dans une relative vulnérabilité, on ne se rend pas compte du pouvoir que l'on a sur lui en le saisissant simplement du regard, en passant le cours à le fixer de ce regard qui dans un va-et-vient juge et pose des questions. Il est là, se portant tout entier devant vous, avec ses mimiques, sa gestuelle, ses vêtements, ses affaires, sa gestion de l'espace, sa voix, ses phrases.
Un rapport observateur/observé s'est installé d'emblée, j'avais honte de mes recherches trop poussées à son sujet, il y avait déséquilibre, j'avais une longueur d'avance qui frisait l'obscène. Il pensait qu'il était le simple chargé de TD au cours d'une heure et demi alors que j'étais pour ma part assez émue d'enfin le rencontrer, à la limite de lui dire "on m'a beaucoup parlé de vous". Il était tout mignon, tout frêle, de fines lèvres, la peau irritée, beaucoup de cheveux, un pull marron sur une chemise bleu clair à la limite du gris, sa parka et sa besace pas loin. Une charmante petite personne qui ne laisse rien deviner de ce qu'elle est et de ce qu'elle aime.
Ce qui me frappe chez les chargés de TD c'est qu'ils sont encore bien jeunes pour la plupart et qu'on les sent comme ayant tout récemment fait leur place dans le monde tandis que nous nous débattons et que nous nous cherchons encore et pendant des années devant leurs yeux. Ils sont calmes, du moins sûrs d'une chose, c'est qu'ils ont ce savoir à nous transmettre, quant à nous, nous ne savons encore rien de nous sinon que nous devons réceptionner ce qui nous arrive, tâcher de donner un sens à tout cela. Nous sommes plein de fureur et d'ambitions contradictoires. Ô étudiant, toi, ta cigarette et ton gobelet de café, tu prends ton absence de vocation pour de l'errance mais un jour tu te plaindras de précisément le contraire, aujourd'hui tu ne sais pas pour quoi tu es fait, demain il sera trop tard pour être autre chose.
Peu d'étudiants participent en cours, on ne sait pas très bien mais il arrive que dans un cours de cinquante personnes aucun d'entre nous ne se manifeste ou alors après plusieurs secondes deux trois doigts se lèvent : pas envie de se mouiller, timidité ou simple ignorance de la réponse, les causes sont multiples. J'avais bien envie de dire mon mot sur Gustave Le Bon et la psychologie des foules, envie de dire que quand même ce truc de conscience collective qui s'impose à soi et qu'on ne peut contourner je n'avais pas l'impression que c'était vrai et que par exemple à un concert j'étais plutôt du genre à considérer que la foule c'est tout les autres sauf moi (des gens rient) que je peux toujours m'abstraire d'elle. Voilà Raphaël ce que je pense. Puis j'ai fini sur des considérations sur internet, "ptêt que les choses changent avec internet, puisqu'il y a foule sauf qu'on est toujours tout seul à réagir". Il avait l'air d'accord, en plus il a répondu à mon "au revoir", je crois qu'il m'aime.
Je me souviens que ma soeur se foutait gentiment de ma gueule parce que je me démenais pour changer de prof de socio, je lui avais alors répondu : "le jour où j'ai réalisé que j'ai failli ne pas connaître Monsieur Franck en changeant de lycée en première, j'ai décidé d'être le hasard, de le forcer." Elle a rigolé.
dimanche 21 février 2010
Une chambre à soi
Je remercie les personnes qui m'ont envoyé leurs photos et celles qui y ont pensé sans trouver le temps de le faire mais qui le feront d'ici bientôt.
C'est vraiment trop beau de voir vos petites chambres toutes chaudes dans lesquelles vous évoluez.
J'ouvrirai d'autres rubriques pour Le Bureau et les autres photos et vous tiendrez au courant des mises à jour. Je viens d'ajouter deux bibliothèques et un lit.
Pour l'instant il n'y a pas d'autres buts que celui de la collection mais ces photos m'inspirent franchement.
jeudi 18 février 2010
On (2)
Je fais toujours le même gâteau au chocolat auquel j'ajoute ma déco personnelle, il y a déjà eu les étoiles en sucre en forme de T puis les vermicelles multicolores, aujourd'hui les Smarties. Je vise une déco bien précise à chaque fois, un truc un peu spectaculaire et marrant, j'ai le truc en tête et ça finit toujours mal, un peu crado, ce n'est pas lisse, c'est crevassé, raté-touchant.
Je prends ma douche, j'ai cru que j'avais le temps, j'ai trop traîné et là je suis limite. Je me fais propre et je m'arrange, je mets la crème hydratante assortie au parfum, flippant, mais il faut bien les utiliser ces crèmes vendues avec le parfum qu'on m'offre à Noël. En arrière-plan sonore Deezer déploie les nombreuses versions de la musique d'Il était une fois la révolution par Ennio Morricone, d'une beauté insoutenable, je rêve de faire du roller dans une rue déserte sur cette musique, en l'écoutant la vie me paraît limpide, compréhensible, je demande à aimer un homme sur cette musique. Emile fait "chom chom"(il faut l'écouter pour comprendre), [me souvenir lorsque A. m'a fait découvrir cette musique très tard dans la nuit dans son appartement, le son au maximum, pour l'apprécier aussi vite on ne pouvait l'apprécier qu'aussi fort, c'était l'une des plus belles soirées de ma vie] et me demande si on peut regarder un Hitchcock ce soir, je lui dis que moi ce soir je sors, il me demande de rester, je lui dis à demain. Ma soeur dort comme une chenille dans son cocon et insulte Emile parce qu'il la réveille, je ne la connais presque plus que comme ça, en Oblomova, dirigeant le monde depuis son lit. Et quand je pars pour de vrai, enroulée dans mon parfum, mon écharpe, mon manteau, montée sur des talons, avec cet air féminin affairé en retard, cette nana qui débarque dans la cuisine au milieu de sa mère et de sa soeur en chaussettes, toute apprêtée et qui ne fait déjà plus partie du monde chaud, rond et mou du foyer.
F. m'invite chez lui pour inaugurer sa machine à raclette, la table est dressée, on est six, j'appréhende un peu parce qu'il s'agit d'un vrai dîner d'adultes, je suis l'unique jeunette et j'essaye de bien me tenir, trouver un équilibre entre la discrétion et la participation, j'ai l'impression d'émerger d'un isolement (toujours l'impression d'être isolée) et qu'on me fout sous les projecteurs. Il faut un certain moment avant que ça glisse vraiment, avant que l'on s'oublie dans la discussion jusqu'à en oublier nos assiettes. La mienne est peut-être à la hauteur de ma petite appréhension, tout y est déchiqueté, celle de M. très organisée. F. me laisse choisir les vinyles à passer, il m'explique la différence entre les richelieus et les derbys, me sort les modèles, on fume dans l'encadrement de la fenêtre, les sujets de discussion sont variés, tout est absolument tranquille.
Chaque fois que je viens chez eux je m'éclipse du salon et prends un peu de temps pour fureter dans l'immense bibliothèque qui se trouve dans le couloir, les Gallimard tel un peu jaunis, les tranches régulières des Folio, les livres de philo exigeants, les Dennis Cooper rassemblés, quelques Dvd, un coffret Mankiewicz, un coffret Godard avec 25 films (je crois que c'est A. qui a du le lui ramener de Chine).
F. me dit "les classiques tu dois les lire, les adorer pour ensuite pouvoir dire "ah non ça en fait c'est de la merde" et passer à autre chose".
et aussi "t'as de la chance de pouvoir écouter ce genre de musique, t'as de la chance d'être avec des adultes et de manger de la raclette alors que tu pourrais être en train d'écouter de la dance dans une soirée aux Planches."
Je lui demande si leurs livres sont mélangés, il me dit que non et qu'il a lu tous ses livres à elle.
C'est un couple très beau et très calme et à chaque fois que je parle de ce couple à quelqu'un les gens sont doucement admiratifs. On dirait qu'ils tiennent quelque chose, une bonne recette, un juste milieu, une tranquillité, peut-être que je dis ça parce que je les ai vus à l'oeuvre dans leur appartement. Ils ne font même pas couple bobo insupportable. J'essaye de capter comme je peux quelques moments de complicité entre elle et lui, ils se parlent sur un ton cordial et surtout pour des détails pratiques avec un ton qui a ce je ne sais quoi de plus intime que le ton employé avec les autres. Parfois elle fait appel à lui pour se souvenir d'une chose, et lui insiste pour qu'elle se souvienne, il n'y a plus que ce "On", "On est allé", "On est interdit d'écharpes, on en a trop".
Je suis curieuse de savoir si un jour je serais capable d'une telle relation avec une personne, une personne que je ne connais toujours pas et qui n'est même pas encore désignée par un Destin, mais qui arrive doucement vers moi. Au début, quand même, il y a deux parfaits étrangers feignant qu'ils ont tout en commun et finissant par y croire et par nous le faire croire, la relation devient alors nécessaire. Cela suppose, je crois, une certaine forme d'abandon, d'inconscience, on ne peut pas raisonnablement s'observer et être en plein dedans ou alors on alterne entre état de conscience et d'inconscience.
Midi (1)
Je ne sais plus ce que j'écoutais ce matin, si j'ai écouté la radio, rien ne me revient, je sais seulement qu'avant de partir j'ai mis les Talking Heads et que j'ai dansé. Non pas d'une danse molle, d'un pied qui vit sa vie dans son coin, mais une vraie chorégraphie, vestige de 6-7 ans de modern jazz. Mon corps n'a jamais réclamé que trois choses : du repos, de la douche, de la danse.
Je note le cours sans y croire tout en allant de ma boîte mail au forum de Tech à Twitter à Blogspot à Statcounter. Plusieurs fois. Parce qu'internet est cette chose vivante ou d'une minute à l'autre vous pouvez recevoir un mail. A l'époque (selon les films, les séries plutôt, comme dans Notre belle famille) les gens ne sortaient pas de chez eux quand ils attendaient un coup de fil, aujourd'hui on vérifie frénétiquement sa boîte mail.
J'envoie un message sur le chat de Gmail à Karine qui est juste devant moi, on discute un peu, on ne laisse rien paraître de cette situation cocasse.
Je sèche le grec ancien, je vais voir Le Mécano de la Général au Grand Action, je passe d'abord par le Monoprix et achète
des Smarties
J'ignore si le beurre qui est dans le sandwich glisse insensiblement à l'extrémité tenue vers le bas ou s'il y a d'emblée trop de beurre à l'une des extrémités, je me pose cette question à chaque fois que je l'achète. Le pain est farineux, on s'en prend plein les doigts.
C'est l'heure de manger pour un peu tout le monde et j'aime assister à ce moment de la journée absolument joyeux comme si une multitude de cages à oiseaux s'ouvrait pour laisser s'échapper des êtres humains possédant un certain nombre de minutes pour se restaurer. Certains errent sandwich à la main, d'autres sont bloqués entre deux collègues dans un restaurant, certains dépensent 5€, d'autres 15€. Un homme devant moi achète une petite barquette de céleris et trois Kinder Bueno, une femme, des serviettes hygiéniques. C'est le moment où je ne m'en fais pas pour les restaurants, moi qui normalement m'inquiète de leur survie, qui m'inquiète de les voir vides vers les seize heures alors que c'est normal. A présent ils sont remplis, tout l'est d'ailleurs, les ventres les bouches, et plus aucune question ne se pose, les serveurs s'affairent, l'interaction est à son comble, c'est la ville qui déploie ce dont elle est capable. Tout est possible à midi, seulement les heures passent et les promesses se perdent. Nous ne sommes jamais à la hauteur des midis.
Je suis de Ceux qui errent sandwich à la main, j'ai trente minutes à tuer alors je me promène, prends un long détour, remonte la rue Saint-Jacques, passe par la rue de l'Ecole Polytechnique, les bars à l'étouffante ambiance étudiante, comment je fais pour aller si souvent au Reflet alors que je n'aime que les cafés à l'ambiance neutre, je retombe sur la rue des Ecoles, je scrute précautionneusement les nombreuses vitrines de la librairie La Compagnie, je n'ose pas y rentrer parce que je n'aime pas rentrer dans les "petites" librairies (c'est à dire les librairies où le client est à portée de vue du caissier) sans rien acheter, je me dirige vers le Grand Action. Peu de spectateurs, pour la plupart des grands-mères et grands-pères et leurs petit-enfants. Le cinéma vient d'ouvrir, l'Action Ecoles a son grillage encore abaissé.
Quand je me promène seule j'ai toujours l'impression qu'on me déteste et qu'on me persécute, que je ne dégage pas quelque chose de bien, je ne sais pas à quoi c'est dû, je parle de ça comme ça, comme si je le pensais à moitié alors qu'il s'agit d'exprimer une constante de mon existence, quelque chose de vécu comme une évidence et qui ne se verbalise que maintenant. J'ai l'impression de toujours devoir m'excuser, de ne jamais être à ma place, de devoir me justifier, de dire toujours dans mon attitude "ne vous inquiétez pas ce n'est que temporaire, je m'en vais bientôt". Et si c'est différent quand je suis accompagnée c'est que je suis simplement distraite par autre chose pour y penser.
Tout le monde rigole de bon coeur pendant la séance, d'un rire qui ne prend pas en compte le fait qu'il est entendu, de celui qu'on aurait plutôt chez soi tout seul, ridicule, obscène, presque monstrueux, dont on se dit "j'hallucine ou j'ai bien entendu ça ?", surtout celui de la femme derrière. La musique est à pleurer (orchestration qui date de 2004), l'histoire est trop riche en rebondissements, je n'arrive pas à suivre et puis je n'aime pas les scènes de guerre mais je reste reconnaissante à l'idée qu'elles ont dû coûter un max, mais je m'arrête à la reconnaisance. Quelque chose cloche dans le film, une mauvaise façon de dépeindre l'amour, de le rendre secondaire à cette histoire de locomotive. Et vers la fin, quelque chose que Chaplin ne se serait jamais permis de faire, il n'aurait jamais fonder l'amour de la femme pour l'homme sur la simple preuve de son courage et des apparences, il nous aurait fait pleurer plutôt que de nous laisser sur un dernier gag, gentiment contents.
mardi 16 février 2010
Hier, je me suis endormie sur les JO de Vancouver, j'ai encore cassé ma lampe de chevet alors je m'éclaire à la lumière de la télé. Le patinage c'est trop ringard, voilà ce que je pensais. Ma soeur regardait, je sais plus ce que je disais mais je vomissais mon cynisme à deux balles, le sport c'est nul, tout est nul, c'est souvent le rôle que je joue quand on regarde la télé. Elle me disait
certains développent leur corps et d'autres leur esprit, c'est comme ça
bah faut travailler l'esprit parce qu'on est d'abord ça.
Mais ce couple sans visage, cette Blonde, ce Brun, dans des tenues qui en dehors de cet unique contexte sont ridicules, je me disais, ce couple hé bien il danse l'Amour. Les amoureux qui emmerdent les autres et qui font tout à deux.
Je rigole toute seule tellement ça m'impressionne, je n'arrive pas à décrocher mon regard et je finis par regarder le reste, je regarde la bouille rassurante et abrutie de Philippe Candeloro, égal à lui-même avec sa coupe de merde, je pense à son nom dans ma tête, CAN-DE-LO-RO, tellement étranger et si familier, le genre de célébrité dont on oublie le nom. J'imagine qu'on me demande le nom d'un patineur français et que j'ai Philippe Candeloro au bout de la langue. J'ai eu un fou rire devant une course de ski de fond, puis j'ai tourné le dos à la télé et hop, je sombrais.
Sachez donc que tard dans la nuit, vers les deux heures du matin, vous pouvez compter sur les JO de Vancouver, et que s'y intéresser relève d'une consistante expérience sociologique, un peu kistch, irréelle. Vous en sortirez en comprenant un peu mieux l'une des facettes assumées de votre monde.
Courbatures aux mollets à cause que je cours après le train tous les jours, c'est comme si de la poudre de fatigue venait se loger dans le muscle, et qu'on étirait sans jamais pouvoir le détendre, c'est d'une douleur plaisante.
Cours d'anglais, j'ai dit à la prof que je devais partir cinq minutes plus tôt parce que j'ai un cours à l'autre bout de Paris. Ce qui est en partie vrai/faux : c'est juste à l'autre bout du bâtiment mais c'est comme au cinéma, il faut exagérer pour que ça semble réaliste.
On était plus que la première fois, ce qui est rassurant pour un cours ou la prof ne fait que nous faire parler. Elle nous sort encore ces âneries du premier cours, "si tout le monde se souriait dans le métro, vous imaginez ? Sur CNN on entendrait "Evénement à Paris, tout le monde se sourit"...avez-vous dit bonjour à quelqu'un aujourd'hui ? Vos devoirs pour la semaine prochaine, sourire à quelqu'un dans la rue, et la prochaine fois on en parle." Le tout en anglais.
C'est fatigant de penser des choses pareilles, ce n'est pas comme ça qu'on règle des problèmes de tristesse, c'est d'ailleurs faux de penser que les transports sont tristes, on n'en sait absolument rien, les gens aiment porter du noir parce que c'est chic et sérieux, mais ce n'est pas forcément triste. Je ne veux pas du sourire des gens, je veux des discussions comme Kerouac pouvait en avoir avec n'importe qui dans les cafés, quelque chose qui faisait que la ville devenait électrique et les gens potentiellement reliés entre eux. Se parlant non pas par une sorte de bonhomie ridicule, un besoin pauvre de communiquer, mais comme ça, parce qu'on a pris l'habitude de parler à une personne seule, on l'insulte, on lui paye un coup, on se bagarre, on fabrique de la vie.
Au début du cours elle nous fait réciter des phrases que chacun doit lire à haute voix devant la classe, c'est pour nous entraîner à la prononciation, apparemment avec l'habitude on doit se sentir faire des progrès mais je reste intimement persuadée que cet exercice qui nous prend bien 40 minutes ne sert à rien, les voici :
1) How now brown cow
2) The rain is Spain falls mainly on the plain
3) In Hereford, Hereford, and Hampshire hurricanes hardly happen
4) Peter Piper picked a peck of pickled peppers
Ensuite on a enchaîné avec trois exposés, sujet libre.
La première est passé sur un article dans Beaux-Arts Magazine sur les oeuvres préférées des directeurs du Louvre et de Pompidou, ensuite on demande à des gens ce qu'ils pensent de ces oeuvres. L'opinion s'améliore selon qu'ils sont au courant du nom du peintre.
Plein de belles études et de beaux sondages pour prouver une fois de plus que les gens ne comprennent rien à l'art et que bouh l'abstrait ça pue, reviens Van Gogh.
La deuxième passe sur Soulages, rien compris à son exposé, "speak louder please", ses peintres préférés sont "Kandinsky, Warhol, Soulages", en gros ses préférences suivent le programme des expositions de Pompidou. Elle a 20 ans, elle étudie les arts plastiques. Elle tort des bouts de plastique pour faire des chaises ? Coupe des catalogues La Redoute pour faire des patchworks conceptuels ? Contrairement à moi j'ai l'impression qu'elle a la vie devant elle, plus que jamais. Je moisis dans mon coin, ruminant mon ressentiment pour tout, ma sympathie pour tout, ma soif de tout, mon dégoût de tout, mon besoin des autres et de personne, tout ça en même temps.
La troisième passe sur un article sur le marché de l'art. Rien compris, rien entendu, rien écouté. Je me demande juste pourquoi trois sujets sur l'art. Cet amateurisme feint pour l'art me dégoûte un peu, ce désir impur d'érudition, si seulement les jeunes avouaient main dans la main ce qu'ils ont sur le coeur, et surtout les étudiantes en histoire de l'art, disons tous bien fort que pour cent oeuvres vues une seule nous frappe au coeur, qu'on ne doit pas surestimer l'art mais oser sincèrement décrire ce qu'on ressent devant un chef-d'oeuvre, pourquoi notre rapport à l'oeuvre est d'emblée vicié par tout ce cérémonial intériorisé. Disons aussi que l'art est pour la plupart du temps inappréciable sans un peu d'explications, de théorie, d'habitude, de cours d'esthétique générale plutôt que d'histoire de l'art. Avouons que le musée parfait se trouve être Google Images ou encore les couvertures de livre.
Je préfère chercher ce qu'il y a de beau et de parfait dans le cinéma et la littérature, plutôt que de chercher ce qui est juste à ma taille dans l'art pictural.
Oh ce soleil, les toits des bâtiments sont légèrement éclairés, comme trempés dans du jus d'orange. J'aimerais croiser une personne en manteau super classe et avec une paire de lunettes bien noires, un petit Lou Reed sûr de lui et que j'aimerais pour son arrogance. J'aimerais aussi avoir l'audace de porter des lunettes de soleil en plein hiver, juste pour le style, faire des choses juste pour le style.
Dans le train direction Saint-Nom-la-Bretêche, les filles lisent souvent des livres de Yasmina Khadra. Un jour avec un petit groupe de personnes on se chargera de lire toute cette littérature qui marche et qu'on ne lit pas, on cherchera à comprendre.
Si vous pouviez m'envoyer CINQ PHOTOS DE VOTRE CHAMBRE,
J'aimerais les publier sur mon blog, les garder pour moi, les commenter, en faire une collection, quelque chose, n'hésitez pas, faites le tous, envoyez ça anonymement ou pas à : m.joudet[at]gmail.com
Sabrina - Billy Wilder
lundi 15 février 2010
"Aime, Souffre et Travaille" (2)
Le mec à côté de moi en philo politique avait une trousse peluche en forme de vache violette et jaune, ça m'a fait penser aux nanas qui pour paraître originales portent des montres Flik Flak.
Le matin en me réveillant sans l'aide d'un réveil ni de personne j'ai senti autour de moi ce calme un peu trop parfait, trop serein, celui qui vient après la bataille du matin, des réveils, des plaintes et du tumulte dans la salle de bains et la cuisine. Le calme comme un entracte jusqu'à la deuxième partie de la journée, qui fait la transition avec Ceux-qui-sont-du-matin et Ceux-qui-sont-du-midi. Le plus souvent ce calme est le signe que je me suis levée en retard, et que la Nature a voulu que je ne me réveille pas. En tournant mon réveil Dream Machine de Sony j'étais déjà ennuyée pour moi (alors qu'en fait je relativise très vite un retard ou une absence à la fac). Mais en fait ça allait, je m'étais levée trente minutes plus tôt. Belle histoire.
Dans la salle du Lincoln, cinéma que je déteste de toute mon âme, avec un projectionniste sûrement aveugle, manchot et sourd et qui laisse la pellicule sortir du cadre jusqu'à qu'on en perde les sous-titres pendant plusieurs minutes, c'est arrivé au moins trois fois et c'est révoltant, ça prend aux tripes, surtout quand le film est russe. Aujourd'hui, Partition inachevée pour piano mécanique* de Nikita Mikhalkov. Une personne qui crie dans la salle en frappant des mains "hé ho, recadrez !" une deuxième, puis plusieurs qui tapent dans leurs mains en demandant qu'on recadre, et qui crient des "hé hoooo" et des "hooouu" et enfin une personne qui se lève pour aller voir le mec. Le film était sublime.
*"Il est faux de croire qu'on a la vie devant soi, qu'on peut vivre comme "pour voir" et qu'on pourra corriger après."
Façade du Louis Vuitton : "Chili, l'envers du décor".
Les touristes des Champs-Elysées sont les pires, sans-gêne, parlant fort, se croyant tout permis, traversant comme des porcs, vous bloquant le passage, il n'y a aucun intérêt à ne pas éprouver de la haine envers eux. C'est une haine gratuite et qui purifie en s'exprimant (= petit froncement de sourcils).
Les Hommes Elégants aux Manteaux Sombres et aux Pensées Parisiennes.
J'aime bien deviner les prix des trucs dans les vitrines des magasins de luxe et vérifier après. Sac Cartier, 2000€ et tout.
"Qu'est-ce que vous savez des Lebris de Kerouack et de leur devise Aime, Souffre et Travaille, espèce de vieille bourgeoise ringarde ?"
Dans le bus, le mec à côté de moi parle au téléphone, j'essaye toujours de discerner la voix de l'interlocuteur au bout du fil histoire de voir si la personne ne parle pas dans le vide.
Serrés dans le bus, j'ai l'audace de me lever de mon strapontin la première, celui qui se lèvera après moi ne sera qu'un mouton, mais personne ne se lève, pourtant il le faut. Le mec à côté de moi regarde un peu autour de lui pour voir si c'est utile et reste assis. Je crois que même si ce n'est pas forcément utile j'éprouve une honte à être assise devant des gens à l'étroit et s'agrippant là où ils peuvent, "galérons ensemble", voilà mon message. Le mec à côté (le même que celui du téléphone) dit à une vieille dame "Madame, vous voulez vous asseoir à ma place ?" et la vieille dame remercie et s'asseoit. Le bougre m'a battue.
En rentrant mère criait déjà sur tout ce qui bougeait et j'avais faim et je pensais déjà aux bonnes choses sur le trajet. Emile s'était réfugié dans la salle de bain pour être tranquille et travailler, je lui ai apporté un énorme chocolat chaud Lion (il me revaut ça en me faisant mon café le week-end), et quand elle a commencé à m'engueuler moi j'ai frappé à la porte pour me réfugier avec lui et on a insulté tout le monde. Ma soeur me saoulait alors je lui ai dit que je lui rembourserai jamais ses 12€, elle a balancé à ma mère et celle-ci ne sachant pas comment m'emmerder est venue mettre mes livres dans un grand sac pour les apporter à la cave, c'était la menace, parce que je ne rangeais pas la chambre et que je ne voulais pas rembourser ma soeur. J'ai dit à Myriam que c'était une balance.
J'ai laissé faire et je discutais avec Emile, il voulait qu'on discute, il adore ça, on était toujours dans la salle de bain et il prenait maintenant sa douche. Puis je suis ressortie, le sac était devant la porte, je l'ai remis dans ma chambre et je suis allée manger. Tout est redevenu calme et ma soeur a gueulé "Murielle ta gueule" avant d'entrer dans la cuisine et elle m'a dit :
quoi ?
putain...
elle trouvait ma réponse bizarre, elle savait pas que j'allais continuer à jouer son jeu.
Je lui ai dit que c'était la dernière fois que je rentrais si tôt, qu'une famille libanaise après 20h c'est comme les loup-garous.
En rentrant dans ma chambre je suis allée voir Emile pour lui dire :
Hier il s'est remis à la lecture et je lui ai filé l'Etranger de Camus parce qu'il voulait pas de Steinbeck et encore moins de Truman Capote à cause des couvertures et que j'avais offert Franny et Zooey à Cécilia. En s'habillant il disait à ma mère
"Aujourd'hui maman est morte", AH AH AH
Il a dit que mère ressemblait à un oeuf avec sa coiffure, à un oeuf magnifique.
"Ce que je suis en réalité demeure inconnu" (1)
Ils ont ressorti l'Attrape-coeurs, version originale, tout bleu marine, comme si c'était un livre qui venait de sortir et qu'on allait découvrir, discrétement. Et a côté, pas du tout les autres livres de Salinger, juste l'Attrape-coeurs comme ça. Si j'étais riche et avec une grosse carte bancaire qui clignote je l'achèterai juste parce qu'il est beau comme ça, mais je peux pas, 20€, je peux vraiment pas, je veux autre chose, je dois hiérarchiser mes désirs parce que je suis l'Etudiante Fauchée, non plutôt, l'Etudiante Dépensière donc Fauchée. Je dépense toujours mon argent jusqu'à être fauchée. J'estime qu'on a toujours un truc à faire de l'argent qu'on a sur soi.
Ils ont aussi sorti un livre d'entretiens avec Alain Badiou, par contre celui-là je vais l'acheter parce que je lis Pop Philosophie en ce moment et que je comprends trop approximativement la pensée de Mehdi Belhaj Kacem et encore moins celle de Badiou, et ils disent que ce livre d'entretiens est une introduction à la pensée de Badiou, alors je vais l'acheter, c'est toujours mieux que de s'introduire à la philosophie avec Luc Ferry. Je veux bien jouer la fille qui achète des livres qui démocratisent des trucs mais j'ai une dignité. Ne pas oublier ce que je veux comme livres, je vais faire une liste et j'espère qu'elle ne paraîtra pas pédante.
Donc je disais, puisque c'est des livres que je n'ai pas encore lu je n'y vois rien de pédant.
Cancer de Mehdi Belhaj Kacem
Romans et nouvelles de Virginia Woolf, la Pochothèque
Ce que je suis en réalité demeure inconnu - Virginia Woolf
La Sonate à Kreutzer - Tolstoï
Hitchcock de Chabrol, Rohmer
Hitchcock Truffaut, trop cher (60€), à commander pour mon anniversaire, ne pas oublier, ne rien faire passer avant.
Les hanches de Laetitia - Eric Neuhoff
De grandes espérances - Dickens
Freud et la création littéraire, vient de sortir en Puf violet pétant
Le supplice des week-ends - Robert Benchley
We are l'Europe - Jean-Charles Massera
Je tripotais des livres quand j'entends deux vendeuses de la Fnac : "Le rayon érotique pour Monsieur, le rayon érotique, c'est là-bas, caméra sur Monsieur, on vous a repéré"
"et je profite de l'occasion, lecteur, pour te poser une autre question : -Où donc, sinon dans un livre, peux-tu revenir en arrière pour saisir ce que tu n'as pas compris, et non seulement cela, mais aussi le savourer, et le garder, et l'envoyer au diable ?"
Il faut se fixer une règle à respecter : participer au moins une fois au cours. Je m'y sens trop extérieure, j'aime quand je participe et que le cours devient confortable. Participer ça veut dire s'approprier le cours, la voix du prof ne vient plus se jeter contre les murs, elle vient dans votre direction, vous devenez l'Elève.
Participer c'est aussi attester de votre présence devant le monde, retrouver sa voix, vérifier sa pensée auprès du prof, se rassurer quant à son existence. Même si ça peut agacer les autres étudiants qui n'aiment pas cette provocation qui consiste à participer au cours et à leur faire comprendre que vous désirez vous émanciper de cette meute assise. C'est aussi jeter tous les étudiants en dehors de ce champ-contrechamp que vous créer subitement avec le prof.
A la fac, il est facile d'oublier qu'on existe soi-même, rien n'est là pour en témoigner, il n'y a même pas de miroir dans les toilettes pour vérifier. Même le rendu d'une copie se dissout toujours dans cinquante autres copies que le prof va rendre aux autres étudiants, vos conversations ne sont pas les vôtres, vous aimeriez parler d'autre chose que des chargés de TD mais vous ne savez pas de quoi.
Florian et Karine sont venus me dire bonjour, Florian portait un jean, un t-shirt gris, un cardigan noir et un joli caban gris chiné, il est assez classe, toujours avec son petit visage froid et un peu religieux. Il m'a demandé ce que je lisais, je lui ai filé le livre, c'était Satori à Paris de Kerouac, je lui ai dit que je faisais une pause dans Pop Philosophie parce qu'il venait de prendre l'eau. Son ami est venu, il lui a demandé ce qu'il lisait, il a dit "c'est pas à moi c'est à mon amie", le mec a vu le titre, il a acquiesé, il m'a dit que ça faisait à peine une semaine qu'il venait de finir Sur la route, il m'a demandé de quoi parlait le livre, j'ai raconté l'histoire : le mec a une sorte d'illumination -un satori- et il retranscrit tout son voyage à Paris pour savoir où il a pu bien avoir cette illumination. Si vous me demandez de quoi parle le livre je vous répondrai ça. J'ai dit que Sur la route était génial, il a dit que oui, il a utilisé d'autres mots mais je les ai oubliés, il a dit que c'était un peu mal écrit je crois, et que dans le même genre il préférait Bukowski. J'ai dit que moi aussi, je mettais Bukowski avant, "mais un tout petit peu avant", j'ai dit oui, juste après y'a Kerouac, mais oui Bukowski c'est le meilleur.
Nous n'étions pas non plus dans cette sorte d'euphorie surjouée et qui n'est pas le fait d'un consensus concernant un écrivain mais plutôt de la surprise agréable de voir qu'une personne connaît la même chose que vous et que vous désirez tenir une discussion exaltée d'initiés immatures. Cette sorte de connivence culturelle un peu dégueu, un peu comme ces étudiants en philo qui parlent de Nietszche dans l'ascenseur en se l'appropriant avec des tournures de phrase ampoulées, de telle sorte qu'ils vous dégoûtent de toucher à ses livres. Non c'était plutôt calme et plutôt sain, Bukowski et Kerouac gardaient tout de leur monde et de leur autonomie, quiconque nous écoutait n'aurait pas été dégoûté de la façon dont on en parlait.
Florian m'a dit
je te lis le dernier mot du livre
j'ai fait genre : nan nan steuplaît naan
textes : Satori à Paris - Jack Kerouac
image : Sur les quais - Elia Kazan
jeudi 11 février 2010
Quelques trucs qui me viennent en rentrant chez moi
Le trajet du train jusqu'à chez moi me prend 10 minutes, 10 minutes qui me paraissent toujours trop longues, et je me suis dit que ça faisait peut-être une centaine de fois que je faisais ce trajet et que je pouvais donc me permettre de lire sans même me préoccuper de mes pieds qui ont acquit par l'habitude une forme d'autonomie, c'était le moment de vérifier. Par contre il faut faire attention aux passages piétons et lever les yeux. J'avais peur aussi que les réverbères n'éclairent pas assez ou que l'ombre se fasse trop noire pour que je puisse arriver à lire. Mais ça allait, il faut juste arriver à stabiliser la main; le trajet est vite passé.
2) J'ai toujours ce projet en tête d'aller prendre en photo l'intérieur des maisons depuis les fenêtres, j'y pense à chaque fois que je prends le train parce qu'on a une vu imprenable sur les villes qu'on traverse et que même en passant très vite et de très loin on arrive à distinguer les couleurs d'un tableau, la forme du canapé ou de la lampe. Les intérieurs d'abord inaccessibles se dote d'une part de vulnérabilité et je me demande toujours "est-ce que la personne qui y habite sait qu'à ce moment précis de la soirée quelqu'un regarde et visite son salon depuis le train ?" la réponse doit être non.
J'ai parlé à Cécilia de ce projet, elle ne m'écoute jamais sérieusement je crois, ou alors distraitement mais c'est parce que je dis souvent des conneries pour amuser la galerie. J'aimerais revenir à la photo comme quand j'étais au collège ou au lycée et que par simple et pur plaisir je prenais en photo les supermarchés. Je prenais ce risque-là alors que ça m'a toujours gêné de prendre en photo des choses qui a priori ne méritaient pas de l'être devant les autres, ils vous regardent et ils vous jugent. Au supermarché parfois on m'interpellait, on me disait que c'était interdit et je recommençais un rayon plus loin. Aujourd'hui j'ai la flemme et je me borne à regarder les choses.
Cette semaine à Pompidou j'ai vu un mec poser son appareil photo sur la rampe de l'escalator pour prendre en photo une vue en plongée, j'ai trouvé ça nul, j'aurais voulu qu'il arrête, surtout que l'homme en face de moi et que je suivais mollement s'est retourné pour voir ce que visait l'appareil photo, cela a dû le conforter dans sa pose d'artiste de merde.
Cécilia m'a dit que c'était illégal de prendre en photo l'intérieur des maisons et que j'aurais une amende de 40.000€ et que je ferais peut-être de la prison et tout, je lui ai dit que je m'en doutais mais que c'était pas grave, que j'exposerai le tout au Palais de Tokyo et que ça marchera. C'est la blague que je fais souvent, comme j'estime que tout et un peu n'importe quoi s'expose là-bas, à chaque fois que j'ai une idée je dis "je l'exposerai au Palais de Tokyo". C'est ma façon de faire passer non sérieusement une idée ou un projet que j'estime pourtant sérieux, j'assume rarement mes idées. C'est comme faire un test comme il est recommandé de faire avec le maquillage sur une parcelle de peau pour voir si aucune réaction n'a lieu avant de l'appliquer sur le visage.
3) La nuit il y a peu de voitures et pas de piétons, et je me disais que le feu rouge la nuit devait irriter les voitures surtout quand il était long et qu'il ne voyait aucun piéton ni voiture passer. Alors que le piéton peut toujours prévoir, en regardant assez loin, qu'une voiture ne risque pas de passer d'ici les six secondes de sa traversée et ainsi s'arranger avec la règle. Pour lui il s'agit toujours de s'arrêter pour son bien, pour ne pas mourir, alors que la voiture s'arrête d'abord et toujours pour ne pas tuer, et puis dans un deuxième temps pour ne pas avoir d'accident, il y a plus d'enjeux.
Les conducteurs doivent se sentir un peu cons, un peu trop obéissants devant ce qui la nuit (et dans une ville comme Courbevoie, calme) ne leur apparaît plus comme une instance régulatrice et nécessaire mais comme des sortes d'orbites béantes s'allumant à vide. Et je crois que ça leur fait plaisir de voir un piéton apparaître magiquement dans la nuit et traverser le passage piéton, il justifie ainsi l'arbitraire du feu tricolore qui leur susurre en passant "vous voyez...".
samedi 6 février 2010
Entretiens
Murielle : Pourquoi c'est important les artistes ?
Emile : c'est important parce qu'ils permettent de pas oublier l'art, parce que, enfin, si personne n'employait l'art dans quelque chose ça fera...on oublierait l'art. C'est comme le latin, il est mort on l'oublie de plus en plus, et les artistes ils servent à ce qu'on oublie pas l'art parce que sinon on oublierait un truc intéressant, tu vois ? Un truc essentiel à l'humanité et caetera.
Et pourquoi c'est intéressant l'art ?
Parce que c'est une création de l'homme et que comme toutes créations on peut pas l'oublier. Et parce que c'est beau.
Juste parce que c'est beau ?
Parce que c'est...attends j'vais trouver, mais t'sais j'suis pas un artiste alors je m'y connais pas trop. Parce que c'est distrayant et que ça plaît à beaucoup de gens et aussi ça permet de pas oublier d'anciennes époques où l'art était...enfin les anciens arts.
Pourquoi c'est important la littérature ?
Olala, oh la colle. et la prochaine fois tu me demanderas pourquoi les lapins ont des poils, ahah.
Myriam : Pour apprécier les moments sans littérature
Murielle : hé on t'as demandé un truc toi ?
Suite
samedi 30 janvier 2010
Une vie de malade
Des pensées lucides vous viendront, comme si vous veniez de digérer des mois et des années de réel et d'agitation en quelques heures et que le bilan se faisait depuis ce large trône un peu mou qu'est votre lit. Vous laissez l'affairement aux autres comme si vous l'aviez choisi, vous n'êtes, pour un moment, plus concerné par le monde, en retrait, et constatez que c'est faisable de ne plus être sollicité par rien ni personne, qu'on disparaît le plus souvent dans la plus grande indifférence : vous relativisez votre importance, vous n'êtes en fait pas grand chose et plus personne ne l'est à vos yeux d'ailleurs, tout est vain, c'est vertigineux. Vous concevez en pensées un monde dont vous ne comprenez plus comment il marche, vous avez oubliez le truc: c'était devenu une habitude de se jeter à l'intérieur et de marcher de ce pas assuré et de ce regard concerné, adulte, qui sait où il va ou qui fait mine de le savoir. Aujourd'hui cette habitude vous en reprenez conscience et son sens vous échappe, vous pleurez en pensées au milieu d'une rue bondée, d'un grand magasin, et cela vous semble la seule chose raisonnable à faire.
Comment arriviez-vous à appréhender le monde en un tout facilement déchiffrable dans les pages des journaux alors qu'il n'y a rien de plus déconstruit que lui, de plus indépendantes que toutes ses parties. C'est presque magique cette retraite, mais aussi très dangereux, et vous comprenez pourquoi Pascal disait "Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.", cela prend sens une fois qu'on y est. Ce repos est salvateur, un peu déprimant, vous ne pensez qu'à vous en échapper et pourtant ce spectacle introspectif un peu morbide vous plaît en même temps qu'il vous horrifie. D'autres s'agitent pour tenir à la surface de l'eau, pendant que vous vous laissez couler dans l'étrangeté et le calme des fonds. C'est un degré de sagesse en plus de gagné, assez facilement mais non sans douleur. Vous êtes à la place idéale du mort qui regarde comment le monde se porte sans lui, qui témoigne de l'arrogance des vivants : le soleil s'est levé, des hommes se sont habillés pour sortir, pour agir, la maison est vide. Rien n'a bougé, rien ne dépend de vous, et vous (vos pensées) ne dépendez de personne.
Vous vous retrouvez vous-même, les couches de civilisation et de rôles sociaux se sont évaporés, il ne reste plus que cet être si peu sûr de lui, si solitaire, admirant les autres, ces "monstres incompréhensibles" et n'arrivant à rien penser de lui-même sans leur regard posé sur lui. Vous êtes un petit animal faible, la fille, le fils de personne, l'ami(e) de personne, l'étudiant(e) d'aucune université, vous êtes le noyau d'un fruit, ce sur quoi s'agrippe la chair mais sans laquelle il ne sert plus à rien et que l'on jette à la poubelle sans états d'âme.
La paresse obligée du malade vous semble ne plus qu'être la seule attitude à adopter devant la vie, et c'est pour cela qu'avec la guérison se joint rarement une amélioration visible de votre comportement, vous aimez vous complaire dans votre état, lancez des "attendez pas tout de suite, encore un peu", par des sortes de rites répétitifs afin de prolonger le statut de celui-qui-a-droit-au-repos. S'il était possible vous laisseriez tous les inconvénients de cette vie de malade pour n'en garder que les privilèges, vivre tel un roi affaibli.
La paresse est cette attitude qui consiste à jeter indifféremment à tout ce qui se présente à vous des "A quoi bon ?" auxquels personne ne peut véritablement répondre puisque de toute façon le paresseux n'en écoute pas la réponse. La petite maladie serait alors cette chose qui vous somme d'arrêter de ne pas vous demander "A quoi bon ?".
mercredi 27 janvier 2010
Ensuite (2)
Ferdydurke - Witold Gombrowicz
Ensuite, j'ai pris le trottoir qui longe la vitre donnant sur la piscine municipale, depuis ma nuit à moi je voyais des gens, un groupe d'enfants s'affairer dans l'eau et la lumière. Je n'avais pas besoin de plus que cette vue sur la piscine à travers une vitre un peu sale et éloignée, je devinais tout, tout m'était reconnaissable : le carrelage beige, le bonnet qui colle et arrache le front, l'échelle en métal qui couine un peu, l'étrange profession de maître nageur, le brouhaha général du lieu, mélange de cris, plongeons, mouvements de l'eau, et sifflets. L'odeur vivifiante de l'eau chlorée, sa manière à elle de décaper la peau, les chaussettes qui collent aux pieds encore humides, cette impression d'inconfort, le temps que met le corps avant de redevenir vraiment sec, vraiment lui-même.
Tout un monde, une atmosphère que je n'ai jamais aimée, qui n'a pas changé et m'a toujours particulièrement terrifiée : j'avais peur qu'on me demande de faire des galipettes parce que je ne savais pas les faire et déjà très petite je n'aimais pas montrer mon corps. Je me souviens du jour où ma mère accompagnait ma classe à la piscine et où ne la voyant plus me regarder et ne la voyant plus tout court j'avais pleuré, quand je prenais le toboggan et que la personne suivante me tombait dessus, quand j'allais sous l'eau et qu'en voulant émerger je me retrouvais bloquée par un gros tapis en mousse, quand en sortant de la piscine on devait mettre nos bonnets ou nos capuches pour ne pas attraper froid et que, traversés d'une fatigue particulière et les cheveux encore mouillés, nous prenions plaisir à manger notre goûter, mais ça c'est un bon souvenir. A la fin je me débrouillais pour sécher la piscine, je sortais de la queue et courrait dans une direction pour aller regarder Léo fumer. C'était quand je détestais assez tout le monde pour ne pas tenir à leur montrer précisément la forme de mon corps. L'âge du grand jugement des autres. C'est tout ce que je retiens de la piscine. Désormais j'en suis au point tant désiré du "je fais ce que je veux", il n'y a guère que le grec ancien qui m'ennuie et je ne fais plus de sport.
J'ai jeté l'aluminium de mon friand, je me suis essuyé la bouche, et en passant devant un café j'ai jeté un coup d'oeil à un homme attablé en terrasse, dans la nuit et dans le froid, avec son Mac, concentré, d'une classe d'un autre temps. Je crois m'être retournée une deuxième fois, reconnaissant là M. Franck, entouré de ses Pléiades, de sa grande tasse blanche de thé, d'un cigarillo et de son ordinateur. Je l'ai déjà vu fumer des cigarettes normales mais il refuse quand on lui en propose. Il était hors de question de passer mon chemin et je ne savais pas vraiment comment l'aborder, j'étais effrayée, je me suis fébrilement approchée et je crois avoir dit "monsieur, je viens juste vous dire bonjour", il m'a invitée à m'asseoir et m'a dit
vous permettez, je finis juste ça
je vous en prie, c'est moi qui vous dérange
Je nous préfère en hiver, bien calés dans nos solitudes. Nous sommes dans cette période creuse de l'année, sans événements et sans fards, constituée uniquement de longues plages de travail, de vie de famille, de transports, de pensées molles, de rendez-vous; il y a très simplement une vie à vivre au creux du quotidien et c'est absolument la seule que l'on a. Parfois nous croisons des gens que nous connaissons et nous bavardons calmement avec eux, nos regards se croisent, et les consciences qui traversent les regards qui se croisent discutent de tout autre chose que ce que veulent bien articuler les lèvres; sous une forme affaiblie de la télépathie les consciences arrivent à faire comprendre ce qu'elles ne peuvent pas dire.
Je lui ai demandé ce qu'il lisait en ce moment, il m'a dit qu'il découvrait Simenon, que c'était très bien. Il m'a demandé si je voulais quelque chose, en temps normal je n'ose jamais aller au café sans rien prendre mais là j'ai juste bêtement penser au fait de ne rien lui faire débourser pour moi, de ne pas m'imposer de ce côté-là plus que de la gêne qui consiste à monopoliser une chaise et à ne rien prendre. C'est quand le serveur est reparti que je me suis souvenue que j'agissais contre mes principes et quand M. Franck m'a dit "vous êtes sûre que vous ne voulez rien prendre?", j'ai cru comprendre qu'il était gêné pour moi que je ne prenne rien, mais peut-être que ce n'était pas ça. Il a repris un thé, comme pour compenser ma non-commande. Il a dit qu'il voulait régler tout de suite, et a sorti plusieurs billets de sa poche, des billets de vingt et de cinquante, comme dans les films où des hommes inconscients se baladent avec une grosse somme sur eux, j'ai furtivement pensé ça.
Quand Charlette l'a revu lundi elle m'a chuchoté qu'il venait de se prendre "mille ans dans la gueule", je ne m'en étais pas rendue compte mais peut-être que oui, ses cheveux s'éclaircissent d'une lenteur terrifiante car cela suppose qu'un jour je sois foudroyée par le changement. Mais je n'y pense rien, cela ajoute peut-être un peu plus de gravité au fait que je le veuille toujours auprès de moi et que lui m'échappe dans tout les sens du terme. De cette dose de gravité nécessaire pour qu'une chose devienne belle.
J'aime le sentir exister à distance raisonnable de moi-même.
Il a je crois une nouvelle veste d'hiver marron, et cette écharpe grise qui doit être un cadeau. C'est le plus beau des hommes, il l'a toujours été.
Il est cette conscience plus robuste et plus pénétrante qu'aucune autre, je suis devant lui comme devant une intelligence pure et qui me sonde en profondeur. Il faudrait pouvoir, devant les gens qui nous paralysent et nous font inévitablement jouer des rôles, pouvoir renverser la situation par le langage, c'est comme si avec lui, tous les dialogues étaient écrits: je passe pour une conne qui ne regarde pas dans les yeux et qui a cent mots de vocabulaire; il est lui-même parce que je ne lui fais rien. Il faudrait donc pouvoir, dire autre chose que ce qui est écrit, sinon clarifié la situation "vous savez Monsieur, notre relation est condamnée parce que je suis condamnée à ne pas dire ce que je pense avec vous, je pense une chose et mes mots visent à côté parce que je ne suis pas concentrée, j'ai des sentiments et des pulsions à apprivoiser en même temps, j'ai des apparences à sauver, mais le langage coïncide de telle sorte avec la pensée que quand elle est bouleversée, il l'est aussi, je ne peux pas être partout à la fois, soyez indulgent avec moi et essayons de nous découvrir par mail, au moins là j'aurais le temps de vous répondre. POURQUOI PAS UN CINEMA?" Mais rien de tout cela n'est sorti, on préfère perdre du temps dans des comédies médiocres comme si le temps ne nous était pas compté.
Se rassurer équivaudrait à dire : avec lui je ne suis pas moi, il me fait perdre mes moyens, mais alors si je ressens cette impression de ne jamais être tout à fait moi avec personne, si je sors cette excuse pour ne pas avoir à m'imposer, à faire l'effort de plaire et de me plaire, quand est-ce que je pourrais espérer être moi, avec qui suis-je moi-même ?
Il m'a demandé si ma soeur était rentrée, je me suis dit "il se souvient de ça, il est gentil", et puis nous avons parlé du cadeau que j'ai offert à Noël à mon frère, un livre illustré de philo pour les enfants et dont je lui avais parlé. Je lui ai demandé si ça allait avec ses terminales, il m'a dit que les terminales L étaient très faibles, que Mme Chauvière était obligée de paraphraser l'Odyssée parce qu'ils n'y comprenaient rien. Je ne sais pas à quel moment la question est venue, peut-être au moment où il m'a dit que la philo ne les intéressait pas. Je lui ai demandé "vous pensez que c'est un problème liée à notre génération et que d'une année à l'autre ça s'empire?", il m'a répondu que non, ou plutôt que le problème venait du fait que nous avions à notre disposition trop de distractions, alors que sa génération n'avait pas internet et cela laissait du temps pour lire. On la connaît cette explication, mais si elle revient souvent c'est parce que c'est la bonne.
Puis nous avons marché l'un à côté de l'autre vers le lycée où a lieu son cours, avec son nouveau vélo pliable vieux jaune qu'il faisait rouler à côté de lui. Il me parlait de ses étudiants en cinéma qui ne pensent qu'à avoir la caméra à l'épaule, et me racontait qu'il avait enseigné le droit dans un amphi, qu'il a fait ça pendant quatre ans et qu'il n'a jamais compris la fac, qu'il n'a jamais su ce qu'aimaient les étudiants, qu'ils étaient là à prendre des notes mais qu'on ne discernait rien sur leur visage. Je lui ai dit que moi, ne sachant pas quoi penser de ces visages fermés, j'étendais mes propres sentiments aux autres, et si un cours m'apparaissait passionnant il le devenait pour tout le monde. Mais je l'ai dit maladroitement, je cherchais mes mots et ce n'était pas joli à entendre. C'est ensuite que je comprenais que ce dont il parlait était précisément ce qui à la fac pouvait m'effrayer : le fourmillement des existences qui incite au repli sur soi. Ne pouvant absolument rien saisir des autres je décide de mettre des murs en lieu et place de mes interrogations.
Nous étions six à son cours et quand d'autres personnes arrivent je sais que tout se disloque entre lui et moi, qu'il recommence à m'échapper et que je ne dois plus rien lui demander alors je l'ai regardé parler de Rousseau, me consolant par le seul fait que l'on était un peu moins que d'habitude et que donc une plus grande part de ses paroles, de ses regards et de son attention me revenait.
En me levant le matin, je m'étais dit que ce serait une dure journée, de ces journées on l'on va d'une épreuve à une autre, de la socio jusqu'en grec, sans trop s'attarder à réfléchir à notre ennui de faire toutes ses choses, une journée sacrifiée vécu comme un robot, en se disant qu'il y en aura d'autres, qu'on compensera avec le week-end. Et comme souvent, c'est de ces journées que j'imagine tourner à vide, que m'arrivent les meilleures choses, pas forcément des grandes, disons des petites. J'ai un tel mode de vie, tellement calme que j'ai pris pour habitude de m'accrocher à l'imperceptible changement, à la nuance, sinon ce serait invivable, mais quand je m'y accroche c'est sincère, c'est devenu une habitude, mais peut-être que d'autres ne le supporteraient pas. On oublie parfois que le prévisible n'existe pas, et qu'il n'y a pas à sa place de grandes coïncidences ou de grandes rencontres mais juste autre chose et jamais la même chose.
Si j'avais fait demi-tour, si je m'étais forcée à me sentir fatiguée pour éviter le long trajet en métro, si je m'étais dit "non un cours sans Netbook ça craint, je rentre", si je n'avais pas regardé l'homme sur la terrasse du café, si, de son côté il n'était pas allé sur la terrasse ni même dans ce café, si j'étais simplement rentrée dormir sans même m'acheter une tarte à la rhubarbe, mais je me souviens m'être sentie la responsabilité de passer une bonne journée. Et j'étais contente de tout, de la douceur de Marc le prof de socio, de la tarte à la rhubarbe, de la fille qui demandait un lutin dans la librairie, de mon indétermination face au temps libre, du cinéma et de la salle qui se rallume, de la rue de Charonne la nuit, de la boulangerie, de M. Franck dans la nuit, et puis comme à chaque fin de journée, de ce privilège quotidien qui consiste à se retrouver avec soi-même chaque soir et à penser à toutes ces choses comme l'on se remémore une nouvelle parfaitement rédigée de bout en bout, l'ivresse du contentement et la fatigue en plus.
mercredi 13 janvier 2010
D'abord (1)
D'abord il s'agissait d'un contrôle de sociologie qu'il fallait que je rattrape pendant un cours dispensé à des L2, au fond de la classe. Il n'y avait que des filles et le chargé de TD, Marc, spécialiste de Walter Benjamin, est plutôt très beau. Il leur a projeté La sociologie est un sport de combat, ça m'a rappelée à quel point j'avais eu il y a très longtemps envie de voir ce film (il y a comme ça des choses qui irrésistiblement nous attirent : film, livre, personne, c'est comme une mère intérieure qui avec peu d'informations pressent que cela vous plaira) et donc à quel point j'avais pressenti que la sociologie serait mon domaine de prédilection. Je ne sais pas s'il s'agit vraiment de choses "faites pour nous", on est jamais sûr et ce n'est écrit nulle part; l'important est plutôt de voir comment chacun se débrouille pour être "fait pour elles".
J'étais contente d'être cohérente avec moi-même et mes désirs et contente aussi de retrouver par où toute cette histoire de sociologie avait commencé. A présent je me retrouvais au fond d'une classe de filles fatiguées et silencieuses où un bellâtre me demande par écrit les critiques que l'on peut faire à la méthode compréhensive de Weber. C'était le moment du sursaut de la conscience qui se dit : merde, j'ai 18 ans, je suis "à la fac" comme ma cousine qui va bientôt se marier et qui y était quand j'avais à peine 10 ans (je ne savais pas ce que cela voulait dire à l'époque, je l'imaginais avoir son casier avec ses affaires et marcher seule et pensivement dans un couloir avec des livres dans les bras, séries américaines quand tu nous tiens) mes talons claquent, j'ai des gants en cuir, je ramène en classe mon gobelet de café, je fume mollement en considérant le ciel, je paye des additions au restaurant, je programme mes journées de la première à la dernière heure, j'ai des hobbies et je crois à tout cet ensemble un peu bancal que je pense être moi-même. C'est simplement vertigineux, cela relève du miracle, j'aurais pu mourir à 12 ans. Qu'est-ce qui fait que tout dans notre attitude semble vouloir dire que tout cela nous l'avons mérité? Il faudrait pourtant remercier sinon s'excuser sans cesse de cette aisance que l'on a à être soi-même.
Il s'est avancé vers le fond de la classe, plus que nos regards, se sont nos visages qui se sont arrêtés l'un en face de l'autre et assez brutalement pour que ça me pique les yeux, je ne supporte pas qu'un bel homme me regarde. Je crois qu'il ne voulait rien me dire, simplement me surveiller un peu, "voir comment ça se passe", et en me voyant le fixer comme en attente de sa question il m'a dit "ça va ça se passe bien?". J'ai répondu par l'affirmatif, et me suis excusée plus tard d'avoir fait les deux exercices au lieu d'un seul, je n'avais pas lu la consigne. Je ne suis pas sortie avant la fin du cours, j'avais la flemme d'avoir cette audace-là, je suis restée jusqu'à la fin et j'ai regardé le documentaire.
J'avais ensuite mon partiel de grec ancien, Karine m'avait envoyée le sujet tombé lundi, il fallait feindre de ne pas savoir que le prof allait en changer, ça réduisait les révisions. Je suis une merde intersidérale en grec, les deux premiers cours ont fait l'objet d'un travail régulier, studieux et désireux que cela se passe ainsi jusqu'à la fin de l'année mais se sachant pourtant déjà condamné; on ne change pas comme ça. Au fur et a mesure ça n'a plus été qu'une lente et prévisible déchéance jusqu'à que le message à caractère régressif parvienne à la conscience : "c'est dur et pourri le grec", et que la conduite se règle dessus.
Un peu décontenancée par la durée du contrôle, 45 minutes, je me retrouvais au pied du bâtiment avec mes deux copines de grec qui sont en master et que je ne reverrai plus à moins qu'on se "prenne un café". Je ne savais pas trop quoi faire, j'avais du temps libre, un peu d'argent, je pouvais aller au cinéma et mon ventre gargouillait.
j'ai d'abord acheté une part de tarte à la rhubarbe
je suis donc allée acheter un livre
C'était le serveur que je n'aime pas qui servait, Alexandre. Sa voix s'est adoucie quand j'ai lâché un pourboire dans le verre prévu à cet effet, une voix qui signifiait "tu n'es donc pas une connasse comme prévu".
Je suis d'abord aller dans une boulangerie rue de Charonne et qui vend tout un tas de choses délicieuses : des chocolats raffinés, des bonbons qui piquent la langue rien qu'à les voir, de belles galettes cirées au jaune d'oeuf, les nouveaux Carambar au pop-corn, des desserts confortables aux noms délicieux et peu onéreux. Il y a les boulangeries qui promettent la variété et la profusion et puis celles qui ne vous vendent que des tartes aux fraises et des croissants et vous disent "on n'a plus que ça" quand on leur demande un sandwich. Rien de plus triste qu'une vitrine de boulangerie clairsemée. Ils n'avaient plus de sandwiches au pain suédois et je ne voulais pas de sandwich dans de la baguette, ça demande toujours à ce qu'on ouvre trop largement la bouche, j'ai donc pris un friand poulet poireaux que j'ai mangé en marchant. J'ai repensé à cette scène sublime dans Persécution de Patrice Chéreau où Romain Duris va s'acheter un éclair au chocolat et le mange dans la rue en marchant d'un pas leste et qui fait plaisir à voir. Il assiste à un accident, il parle au motard accidenté, lui demande comment ça va, il n'a rien et remonte sur sa moto, ils plaisantent ensemble et puis le motard s'évanouit et je crois qu'il meurt.