mardi 16 février 2010



Hier, je me suis endormie sur les JO de Vancouver, j'ai encore cassé ma lampe de chevet alors je m'éclaire à la lumière de la télé. Le patinage c'est trop ringard, voilà ce que je pensais. Ma soeur regardait, je sais plus ce que je disais mais je vomissais mon cynisme à deux balles, le sport c'est nul, tout est nul, c'est souvent le rôle que je joue quand on regarde la télé. Elle me disait
certains développent leur corps et d'autres leur esprit, c'est comme ça
bah faut travailler l'esprit parce qu'on est d'abord ça.
Ensuite elle s'endort et je finis Kerouac et je me mets en position "prête à sombrer" dans mon lit, je jette un oeil à la télé sans pour autant mettre le son et j'agrippe mon regard et mon intérêt sur les figures du couple de patineurs américain. Je crois être par hasard tombée sur un couple très fort, leur chorégraphie est fluide avec ses petits moments de tension où ils s'aventurent à des figures que je n'avais encore jamais vues, des figures où la pesanteur peut bien aller se faire foutre. Même ce sport évolue et d'années en années les patineurs font la nique à ceux des décennies précédentes. Avant j'aimais bien regarder le patinage artistique, de loin les couples sont beaux jusqu'à que la caméra s'approche et que tu vois deux laiderons envoyer des baisers à la foule.
Mais ce couple sans visage, cette Blonde, ce Brun, dans des tenues qui en dehors de cet unique contexte sont ridicules, je me disais, ce couple hé bien il danse l'Amour. Les amoureux qui emmerdent les autres et qui font tout à deux.
Je rigole toute seule tellement ça m'impressionne, je n'arrive pas à décrocher mon regard et je finis par regarder le reste, je regarde la bouille rassurante et abrutie de Philippe Candeloro, égal à lui-même avec sa coupe de merde, je pense à son nom dans ma tête, CAN-DE-LO-RO, tellement étranger et si familier, le genre de célébrité dont on oublie le nom. J'imagine qu'on me demande le nom d'un patineur français et que j'ai Philippe Candeloro au bout de la langue. J'ai eu un fou rire devant une course de ski de fond, puis j'ai tourné le dos à la télé et hop, je sombrais.

Sachez donc que tard dans la nuit, vers les deux heures du matin, vous pouvez compter sur les JO de Vancouver, et que s'y intéresser relève d'une consistante expérience sociologique, un peu kistch, irréelle. Vous en sortirez en comprenant un peu mieux l'une des facettes assumées de votre monde.

Courbatures aux mollets à cause que je cours après le train tous les jours, c'est comme si de la poudre de fatigue venait se loger dans le muscle, et qu'on étirait sans jamais pouvoir le détendre, c'est d'une douleur plaisante.

Cours d'anglais, j'ai dit à la prof que je devais partir cinq minutes plus tôt parce que j'ai un cours à l'autre bout de Paris. Ce qui est en partie vrai/faux : c'est juste à l'autre bout du bâtiment mais c'est comme au cinéma, il faut exagérer pour que ça semble réaliste.
On était plus que la première fois, ce qui est rassurant pour un cours ou la prof ne fait que nous faire parler. Elle nous sort encore ces âneries du premier cours, "si tout le monde se souriait dans le métro, vous imaginez ? Sur CNN on entendrait "Evénement à Paris, tout le monde se sourit"...avez-vous dit bonjour à quelqu'un aujourd'hui ? Vos devoirs pour la semaine prochaine, sourire à quelqu'un dans la rue, et la prochaine fois on en parle." Le tout en anglais.
C'est fatigant de penser des choses pareilles, ce n'est pas comme ça qu'on règle des problèmes de tristesse, c'est d'ailleurs faux de penser que les transports sont tristes, on n'en sait absolument rien, les gens aiment porter du noir parce que c'est chic et sérieux, mais ce n'est pas forcément triste. Je ne veux pas du sourire des gens, je veux des discussions comme Kerouac pouvait en avoir avec n'importe qui dans les cafés, quelque chose qui faisait que la ville devenait électrique et les gens potentiellement reliés entre eux. Se parlant non pas par une sorte de bonhomie ridicule, un besoin pauvre de communiquer, mais comme ça, parce qu'on a pris l'habitude de parler à une personne seule, on l'insulte, on lui paye un coup, on se bagarre, on fabrique de la vie.

Au début du cours elle nous fait réciter des phrases que chacun doit lire à haute voix devant la classe, c'est pour nous entraîner à la prononciation, apparemment avec l'habitude on doit se sentir faire des progrès mais je reste intimement persuadée que cet exercice qui nous prend bien 40 minutes ne sert à rien, les voici :

1) How now brown cow
2) The rain is Spain falls mainly on the plain
3) In Hereford, Hereford, and Hampshire hurricanes hardly happen
4) Peter Piper picked a peck of pickled peppers

Ensuite on a enchaîné avec trois exposés, sujet libre.
La première est passé sur un article dans Beaux-Arts Magazine sur les oeuvres préférées des directeurs du Louvre et de Pompidou, ensuite on demande à des gens ce qu'ils pensent de ces oeuvres. L'opinion s'améliore selon qu'ils sont au courant du nom du peintre.
Plein de belles études et de beaux sondages pour prouver une fois de plus que les gens ne comprennent rien à l'art et que bouh l'abstrait ça pue, reviens Van Gogh.

La deuxième passe sur Soulages, rien compris à son exposé, "speak louder please", ses peintres préférés sont "Kandinsky, Warhol, Soulages", en gros ses préférences suivent le programme des expositions de Pompidou. Elle a 20 ans, elle étudie les arts plastiques. Elle tort des bouts de plastique pour faire des chaises ? Coupe des catalogues La Redoute pour faire des patchworks conceptuels ? Contrairement à moi j'ai l'impression qu'elle a la vie devant elle, plus que jamais. Je moisis dans mon coin, ruminant mon ressentiment pour tout, ma sympathie pour tout, ma soif de tout, mon dégoût de tout, mon besoin des autres et de personne, tout ça en même temps.

La troisième passe sur un article sur le marché de l'art. Rien compris, rien entendu, rien écouté. Je me demande juste pourquoi trois sujets sur l'art. Cet amateurisme feint pour l'art me dégoûte un peu, ce désir impur d'érudition, si seulement les jeunes avouaient main dans la main ce qu'ils ont sur le coeur, et surtout les étudiantes en histoire de l'art, disons tous bien fort que pour cent oeuvres vues une seule nous frappe au coeur, qu'on ne doit pas surestimer l'art mais oser sincèrement décrire ce qu'on ressent devant un chef-d'oeuvre, pourquoi notre rapport à l'oeuvre est d'emblée vicié par tout ce cérémonial intériorisé. Disons aussi que l'art est pour la plupart du temps inappréciable sans un peu d'explications, de théorie, d'habitude, de cours d'esthétique générale plutôt que d'histoire de l'art. Avouons que le musée parfait se trouve être Google Images ou encore les couvertures de livre.

L'histoire de l'art on s'en fiche, on achète un gros manuel, on le lit, on prend des notes, ça suffit. Karine me disait que l'ambiance dans les TD étaient un peu lourdes, que chacun voulait étaler sa culture. Il n'y a pas de rapport pur à l'art en dehors de l'intimité de sa conscience. Les discussions sur l'art sont alourdies d'un jeu social, l'art pictural a toujours été l'art de la distinction ultime, celui qu'on n'apprend pas à l'école. Il faudrait ne pouvoir en parler que pour apprendre des choses aux personnes, sinon ce n'est pas la peine, c'est lourd, mais lourd. Il faudrait pouvoir aller dans les musées en anonyme, apprécier la couleur et les formes, les madames qui sont peintes, puis repartir un peu content. Que chacun y prenne ce qu'il veut, qu'il ne se sente pas obligé de retenir les noms des oeuvres ou des peintres, qu'il essaye de comprendre mais qu'il ne se force pas à aimer, qu'il ne fasse surtout pas de licence d'histoire de l'art.
Monsieur Franck a été le seul a m'inspirer des motivations valables pour en apprendre plus sur l'art.
Je préfère chercher ce qu'il y a de beau et de parfait dans le cinéma et la littérature, plutôt que de chercher ce qui est juste à ma taille dans l'art pictural.

Oh ce soleil, les toits des bâtiments sont légèrement éclairés, comme trempés dans du jus d'orange. J'aimerais croiser une personne en manteau super classe et avec une paire de lunettes bien noires, un petit Lou Reed sûr de lui et que j'aimerais pour son arrogance. J'aimerais aussi avoir l'audace de porter des lunettes de soleil en plein hiver, juste pour le style, faire des choses juste pour le style.

Dans le train direction Saint-Nom-la-Bretêche, les filles lisent souvent des livres de Yasmina Khadra. Un jour avec un petit groupe de personnes on se chargera de lire toute cette littérature qui marche et qu'on ne lit pas, on cherchera à comprendre.

Si vous pouviez m'envoyer CINQ PHOTOS DE VOTRE CHAMBRE,
une de votre lit + commode
une de votre bibliothèque
une de votre bureau
et deux au choix
J'aimerais les publier sur mon blog, les garder pour moi, les commenter, en faire une collection, quelque chose, n'hésitez pas, faites le tous, envoyez ça anonymement ou pas à : m.joudet[at]gmail.com



Sabrina - Billy Wilder

lundi 15 février 2010

"Aime, Souffre et Travaille" (2)


"Paris est vraiment une ville où vous pouvez vraiment vous promenez à pied la nuit, et trouver ce que vous ne voulez pas."

Le mec à côté de moi en philo politique avait une trousse peluche en forme de vache violette et jaune, ça m'a fait penser aux nanas qui pour paraître originales portent des montres Flik Flak.

Le matin en me réveillant sans l'aide d'un réveil ni de personne j'ai senti autour de moi ce calme un peu trop parfait, trop serein, celui qui vient après la bataille du matin, des réveils, des plaintes et du tumulte dans la salle de bains et la cuisine. Le calme comme un entracte jusqu'à la deuxième partie de la journée, qui fait la transition avec Ceux-qui-sont-du-matin et Ceux-qui-sont-du-midi. Le plus souvent ce calme est le signe que je me suis levée en retard, et que la Nature a voulu que je ne me réveille pas. En tournant mon réveil Dream Machine de Sony j'étais déjà ennuyée pour moi (alors qu'en fait je relativise très vite un retard ou une absence à la fac). Mais en fait ça allait, je m'étais levée trente minutes plus tôt. Belle histoire.

Dans la salle du Lincoln, cinéma que je déteste de toute mon âme, avec un projectionniste sûrement aveugle, manchot et sourd et qui laisse la pellicule sortir du cadre jusqu'à qu'on en perde les sous-titres pendant plusieurs minutes, c'est arrivé au moins trois fois et c'est révoltant, ça prend aux tripes, surtout quand le film est russe. Aujourd'hui, Partition inachevée pour piano mécanique* de Nikita Mikhalkov. Une personne qui crie dans la salle en frappant des mains "hé ho, recadrez !" une deuxième, puis plusieurs qui tapent dans leurs mains en demandant qu'on recadre, et qui crient des "hé hoooo" et des "hooouu" et enfin une personne qui se lève pour aller voir le mec. Le film était sublime.

*"Il est faux de croire qu'on a la vie devant soi, qu'on peut vivre comme "pour voir" et qu'on pourra corriger après."

Façade du Louis Vuitton : "Chili, l'envers du décor".

Les touristes des Champs-Elysées sont les pires, sans-gêne, parlant fort, se croyant tout permis, traversant comme des porcs, vous bloquant le passage, il n'y a aucun intérêt à ne pas éprouver de la haine envers eux. C'est une haine gratuite et qui purifie en s'exprimant (= petit froncement de sourcils).

Les Hommes Elégants aux Manteaux Sombres et aux Pensées Parisiennes.

J'aime bien deviner les prix des trucs dans les vitrines des magasins de luxe et vérifier après. Sac Cartier, 2000€ et tout.

Du côté de la place de l'Etoile le ciel est franchement dégagé pour laisser agir toute l'ampleur de l'Arc de Triomphe. Le ciel prend des teintes romantiques, de ces couleurs bien étalées qu'on essayait d'obtenir en frottant le crayon de couleur du bout des doigts en cours d'art plastique ou ailleurs. Je n'en dirai pas plus, décrire la "nature" est d'un chiant total, c'est seulement que le ciel était d'un rose moelleux et qu'au premier plan on pouvait voir les branches des arbres s'agrippant avec désespoir et violence, voilà la maigre poésie qui m'allégeait le coeur.

"Qu'est-ce que vous savez des Lebris de Kerouack et de leur devise Aime, Souffre et Travaille, espèce de vieille bourgeoise ringarde ?"

Dans le bus, le mec à côté de moi parle au téléphone, j'essaye toujours de discerner la voix de l'interlocuteur au bout du fil histoire de voir si la personne ne parle pas dans le vide.

Serrés dans le bus, j'ai l'audace de me lever de mon strapontin la première, celui qui se lèvera après moi ne sera qu'un mouton, mais personne ne se lève, pourtant il le faut. Le mec à côté de moi regarde un peu autour de lui pour voir si c'est utile et reste assis. Je crois que même si ce n'est pas forcément utile j'éprouve une honte à être assise devant des gens à l'étroit et s'agrippant là où ils peuvent, "galérons ensemble", voilà mon message. Le mec à côté (le même que celui du téléphone) dit à une vieille dame "Madame, vous voulez vous asseoir à ma place ?" et la vieille dame remercie et s'asseoit. Le bougre m'a battue.

En rentrant mère criait déjà sur tout ce qui bougeait et j'avais faim et je pensais déjà aux bonnes choses sur le trajet. Emile s'était réfugié dans la salle de bain pour être tranquille et travailler, je lui ai apporté un énorme chocolat chaud Lion (il me revaut ça en me faisant mon café le week-end), et quand elle a commencé à m'engueuler moi j'ai frappé à la porte pour me réfugier avec lui et on a insulté tout le monde. Ma soeur me saoulait alors je lui ai dit que je lui rembourserai jamais ses 12€, elle a balancé à ma mère et celle-ci ne sachant pas comment m'emmerder est venue mettre mes livres dans un grand sac pour les apporter à la cave, c'était la menace, parce que je ne rangeais pas la chambre et que je ne voulais pas rembourser ma soeur. J'ai dit à Myriam que c'était une balance.
J'ai laissé faire et je discutais avec Emile, il voulait qu'on discute, il adore ça, on était toujours dans la salle de bain et il prenait maintenant sa douche. Puis je suis ressortie, le sac était devant la porte, je l'ai remis dans ma chambre et je suis allée manger. Tout est redevenu calme et ma soeur a gueulé "Murielle ta gueule" avant d'entrer dans la cuisine et elle m'a dit :
y'a quelqu'un qui t'as insulté dans le couloir
mais je t'ai défendu
quoi ?
je t'ai défendu
j'espère bien
quoi ?
j'ai dit : j'espère bien
putain...

elle trouvait ma réponse bizarre, elle savait pas que j'allais continuer à jouer son jeu.
Je lui ai dit que c'était la dernière fois que je rentrais si tôt, qu'une famille libanaise après 20h c'est comme les loup-garous.
En rentrant dans ma chambre je suis allée voir Emile pour lui dire :
hé Emile, viens un jour on tabasse maman dans le couloir, on la prend et on la tabasse
ouais et on la tue
ouais, héhé

Hier il s'est remis à la lecture et je lui ai filé l'Etranger de Camus parce qu'il voulait pas de Steinbeck et encore moins de Truman Capote à cause des couvertures et que j'avais offert Franny et Zooey à Cécilia. En s'habillant il disait à ma mère
hé maman tu veux que je te lise la première phrase ?
"Aujourd'hui maman est morte", AH AH AH

il aimait pas son nouveau pull beige alors je l'ai autorisé à porter mon pull marron qu'il aime bien, ma mère a dit que c'était trop décolleté pour lui, que ça se voyait que c'était pour les filles alors que le col est limite ras du cou.
Il a dit que mère ressemblait à un oeuf avec sa coiffure, à un oeuf magnifique.

"Ce que je suis en réalité demeure inconnu" (1)

"Je crois que les femmes commencent par m'aimer, et puis elles se rendent compte que je suis ivre de la terre entière et elles comprennent alors que je ne puis me concentrer sur elles seules bien longtemps. Cela les rend jalouses. Car je suis un dément amoureux de Dieu. Eh oui."

Ils ont ressorti l'Attrape-coeurs, version originale, tout bleu marine, comme si c'était un livre qui venait de sortir et qu'on allait découvrir, discrétement. Et a côté, pas du tout les autres livres de Salinger, juste l'Attrape-coeurs comme ça. Si j'étais riche et avec une grosse carte bancaire qui clignote je l'achèterai juste parce qu'il est beau comme ça, mais je peux pas, 20€, je peux vraiment pas, je veux autre chose, je dois hiérarchiser mes désirs parce que je suis l'Etudiante Fauchée, non plutôt, l'Etudiante Dépensière donc Fauchée. Je dépense toujours mon argent jusqu'à être fauchée. J'estime qu'on a toujours un truc à faire de l'argent qu'on a sur soi.

Ils ont aussi sorti un livre d'entretiens avec Alain Badiou, par contre celui-là je vais l'acheter parce que je lis Pop Philosophie en ce moment et que je comprends trop approximativement la pensée de Mehdi Belhaj Kacem et encore moins celle de Badiou, et ils disent que ce livre d'entretiens est une introduction à la pensée de Badiou, alors je vais l'acheter, c'est toujours mieux que de s'introduire à la philosophie avec Luc Ferry. Je veux bien jouer la fille qui achète des livres qui démocratisent des trucs mais j'ai une dignité. Ne pas oublier ce que je veux comme livres, je vais faire une liste et j'espère qu'elle ne paraîtra pas pédante.

J'aime bien parler avec Juliette parce qu'elle me donne des idées, elle m'incite à les exprimer, je saurais pas dire pourquoi, peut-être parce qu'on s'est d'abord aimé pour ça, nos idées et les choses comme ça, j'exprime les choses que je veux exprimer avec elle. C'est quelqu'un de sérieux et de posé, de ces personnes qui ne sont pas vraiment dans leur époque mais un peu à côté, à distance de, plus témoins qu'acteurs. Quand elle grandira elle ne se dira pas "j'étais con à cette époque" mais elle se sentira la même, et appréciera cette fidélité et cette cohérence. Elle va bien sûr parfaire sa connaissance et son expérience des choses mais quelque chose en elle est déjà intimement relié à l'adulte qu'elle sera, et elle en est consciente, je crois qu'elle attend.

Donc je disais, puisque c'est des livres que je n'ai pas encore lu je n'y vois rien de pédant.

Cancer de Mehdi Belhaj Kacem
Romans et nouvelles de Virginia Woolf, la Pochothèque
Ce que je suis en réalité demeure inconnu - Virginia Woolf
La Sonate à Kreutzer - Tolstoï
Hitchcock de Chabrol, Rohmer
Hitchcock Truffaut, trop cher (60€), à commander pour mon anniversaire, ne pas oublier, ne rien faire passer avant.
Les hanches de Laetitia - Eric Neuhoff
De grandes espérances - Dickens
Freud et la création littéraire, vient de sortir en Puf violet pétant
Le supplice des week-ends - Robert Benchley
We are l'Europe - Jean-Charles Massera

je pourrais en sortir d'autres

Je tripotais des livres quand j'entends deux vendeuses de la Fnac : "Le rayon érotique pour Monsieur, le rayon érotique, c'est là-bas, caméra sur Monsieur, on vous a repéré"

je crois que si j'étais lui je me suiciderais, personnellement en tant que regard extérieur je n'en pense rien, juste que ça se fait pas pour lui, mais disons que lui, intérieurement, il doit trouver que c'est la honte. Je peux pas aller lui dire "vous inquiètez pas monsieur, c'est pas la honte", parce que peut-être qu'il estime que ce n'est pas la honte et qu'alors si je lui dis ça il pensera que peut-être pour certains c'est la honte. Cercle vicieux. Je préfère sourire. La littérature érotique c'est quand même quelque chose de très beau, c'est presque mystique, je dis ça en pensant à Calaferte. La honte ce serait de la mauvaise littérature érotique.

"et je profite de l'occasion, lecteur, pour te poser une autre question : -Où donc, sinon dans un livre, peux-tu revenir en arrière pour saisir ce que tu n'as pas compris, et non seulement cela, mais aussi le savourer, et le garder, et l'envoyer au diable ?"

Il faut se fixer une règle à respecter : participer au moins une fois au cours. Je m'y sens trop extérieure, j'aime quand je participe et que le cours devient confortable. Participer ça veut dire s'approprier le cours, la voix du prof ne vient plus se jeter contre les murs, elle vient dans votre direction, vous devenez l'Elève.
Participer c'est aussi attester de votre présence devant le monde, retrouver sa voix, vérifier sa pensée auprès du prof, se rassurer quant à son existence. Même si ça peut agacer les autres étudiants qui n'aiment pas cette provocation qui consiste à participer au cours et à leur faire comprendre que vous désirez vous émanciper de cette meute assise. C'est aussi jeter tous les étudiants en dehors de ce champ-contrechamp que vous créer subitement avec le prof.

A la fac, il est facile d'oublier qu'on existe soi-même, rien n'est là pour en témoigner, il n'y a même pas de miroir dans les toilettes pour vérifier. Même le rendu d'une copie se dissout toujours dans cinquante autres copies que le prof va rendre aux autres étudiants, vos conversations ne sont pas les vôtres, vous aimeriez parler d'autre chose que des chargés de TD mais vous ne savez pas de quoi.

Florian et Karine sont venus me dire bonjour, Florian portait un jean, un t-shirt gris, un cardigan noir et un joli caban gris chiné, il est assez classe, toujours avec son petit visage froid et un peu religieux. Il m'a demandé ce que je lisais, je lui ai filé le livre, c'était Satori à Paris de Kerouac, je lui ai dit que je faisais une pause dans Pop Philosophie parce qu'il venait de prendre l'eau. Son ami est venu, il lui a demandé ce qu'il lisait, il a dit "c'est pas à moi c'est à mon amie", le mec a vu le titre, il a acquiesé, il m'a dit que ça faisait à peine une semaine qu'il venait de finir Sur la route, il m'a demandé de quoi parlait le livre, j'ai raconté l'histoire : le mec a une sorte d'illumination -un satori- et il retranscrit tout son voyage à Paris pour savoir où il a pu bien avoir cette illumination. Si vous me demandez de quoi parle le livre je vous répondrai ça. J'ai dit que Sur la route était génial, il a dit que oui, il a utilisé d'autres mots mais je les ai oubliés, il a dit que c'était un peu mal écrit je crois, et que dans le même genre il préférait Bukowski. J'ai dit que moi aussi, je mettais Bukowski avant, "mais un tout petit peu avant", j'ai dit oui, juste après y'a Kerouac, mais oui Bukowski c'est le meilleur.
Nous n'étions pas non plus dans cette sorte d'euphorie surjouée et qui n'est pas le fait d'un consensus concernant un écrivain mais plutôt de la surprise agréable de voir qu'une personne connaît la même chose que vous et que vous désirez tenir une discussion exaltée d'initiés immatures. Cette sorte de connivence culturelle un peu dégueu, un peu comme ces étudiants en philo qui parlent de Nietszche dans l'ascenseur en se l'appropriant avec des tournures de phrase ampoulées, de telle sorte qu'ils vous dégoûtent de toucher à ses livres. Non c'était plutôt calme et plutôt sain, Bukowski et Kerouac gardaient tout de leur monde et de leur autonomie, quiconque nous écoutait n'aurait pas été dégoûté de la façon dont on en parlait.

Florian m'a dit
je te lis le dernier mot du livre
j'ai fait genre : nan nan steuplaît naan
"séparations". Tiens y'a pas de point à la fin, pourquoi y'a pas de point ? C'est voulu ou c'est une erreur d'impression ?
je pense que c'est voulu
pourquoi y'a pas de point ?
bah t'as qu'à l'ajouter stu veux.

textes : Satori à Paris - Jack Kerouac
image :
Sur les quais - Elia Kazan
A partir de lundi et pour la semaine j'écrirai tous les jours sur ce blog, je ne sais pas encore si ça prendra la forme d'un bloc sec d'écriture ou si ce sera différent, plus décousu, on verra ça, mais j'aime bien l'idée d'annoncer ce que j'aimerais faire pour comme ça être tenue de le faire. Comme je ne sais pas m'imposer des contraintes je prends à témoin les lecteurs et cette contrainte devient la vôtre (à moins que vous n'en ayez rien à foutre, ce qui me paraît très probable). C'est toujours un peu honteux d'échouer publiquement dans un projet.

jeudi 11 février 2010

Quelques trucs qui me viennent en rentrant chez moi

1) Avant, au lycée, j'avais pour habitude de poursuivre en marchant jusqu'à chez moi la lecture que je faisais dans le bus, l'arrêt était assez loin pour que je puisse avancer de deux ou d'une page et il n'y avait qu'à marcher en ligne droite en évitant les arbres et les piétons.
Le trajet du train jusqu'à chez moi me prend 10 minutes, 10 minutes qui me paraissent toujours trop longues, et je me suis dit que ça faisait peut-être une centaine de fois que je faisais ce trajet et que je pouvais donc me permettre de lire sans même me préoccuper de mes pieds qui ont acquit par l'habitude une forme d'autonomie, c'était le moment de vérifier. Par contre il faut faire attention aux passages piétons et lever les yeux. J'avais peur aussi que les réverbères n'éclairent pas assez ou que l'ombre se fasse trop noire pour que je puisse arriver à lire. Mais ça allait, il faut juste arriver à stabiliser la main; le trajet est vite passé.

2) J'ai toujours ce projet en tête d'aller prendre en photo l'intérieur des maisons depuis les fenêtres, j'y pense à chaque fois que je prends le train parce qu'on a une vu imprenable sur les villes qu'on traverse et que même en passant très vite et de très loin on arrive à distinguer les couleurs d'un tableau, la forme du canapé ou de la lampe. Les intérieurs d'abord inaccessibles se dote d'une part de vulnérabilité et je me demande toujours "est-ce que la personne qui y habite sait qu'à ce moment précis de la soirée quelqu'un regarde et visite son salon depuis le train ?" la réponse doit être non.
J'ai parlé à Cécilia de ce projet, elle ne m'écoute jamais sérieusement je crois, ou alors distraitement mais c'est parce que je dis souvent des conneries pour amuser la galerie. J'aimerais revenir à la photo comme quand j'étais au collège ou au lycée et que par simple et pur plaisir je prenais en photo les supermarchés. Je prenais ce risque-là alors que ça m'a toujours gêné de prendre en photo des choses qui a priori ne méritaient pas de l'être devant les autres, ils vous regardent et ils vous jugent. Au supermarché parfois on m'interpellait, on me disait que c'était interdit et je recommençais un rayon plus loin. Aujourd'hui j'ai la flemme et je me borne à regarder les choses.
Cette semaine à Pompidou j'ai vu un mec poser son appareil photo sur la rampe de l'escalator pour prendre en photo une vue en plongée, j'ai trouvé ça nul, j'aurais voulu qu'il arrête, surtout que l'homme en face de moi et que je suivais mollement s'est retourné pour voir ce que visait l'appareil photo, cela a dû le conforter dans sa pose d'artiste de merde.
Cécilia m'a dit que c'était illégal de prendre en photo l'intérieur des maisons et que j'aurais une amende de 40.000€ et que je ferais peut-être de la prison et tout, je lui ai dit que je m'en doutais mais que c'était pas grave, que j'exposerai le tout au Palais de Tokyo et que ça marchera. C'est la blague que je fais souvent, comme j'estime que tout et un peu n'importe quoi s'expose là-bas, à chaque fois que j'ai une idée je dis "je l'exposerai au Palais de Tokyo". C'est ma façon de faire passer non sérieusement une idée ou un projet que j'estime pourtant sérieux, j'assume rarement mes idées. C'est comme faire un test comme il est recommandé de faire avec le maquillage sur une parcelle de peau pour voir si aucune réaction n'a lieu avant de l'appliquer sur le visage.

3) La nuit il y a peu de voitures et pas de piétons, et je me disais que le feu rouge la nuit devait irriter les voitures surtout quand il était long et qu'il ne voyait aucun piéton ni voiture passer. Alors que le piéton peut toujours prévoir, en regardant assez loin, qu'une voiture ne risque pas de passer d'ici les six secondes de sa traversée et ainsi s'arranger avec la règle. Pour lui il s'agit toujours de s'arrêter pour son bien, pour ne pas mourir, alors que la voiture s'arrête d'abord et toujours pour ne pas tuer, et puis dans un deuxième temps pour ne pas avoir d'accident, il y a plus d'enjeux.
Les conducteurs doivent se sentir un peu cons, un peu trop obéissants devant ce qui la nuit (et dans une ville comme Courbevoie, calme) ne leur apparaît plus comme une instance régulatrice et nécessaire mais comme des sortes d'orbites béantes s'allumant à vide. Et je crois que ça leur fait plaisir de voir un piéton apparaître magiquement dans la nuit et traverser le passage piéton, il justifie ainsi l'arbitraire du feu tricolore qui leur susurre en passant "vous voyez...".

samedi 6 février 2010

Entretiens

Murielle : Pourquoi c'est important les artistes ?

Emile : c'est important parce qu'ils permettent de pas oublier l'art, parce que, enfin, si personne n'employait l'art dans quelque chose ça fera...on oublierait l'art. C'est comme le latin, il est mort on l'oublie de plus en plus, et les artistes ils servent à ce qu'on oublie pas l'art parce que sinon on oublierait un truc intéressant, tu vois ? Un truc essentiel à l'humanité et caetera.

Et pourquoi c'est intéressant l'art ?

Parce que c'est une création de l'homme et que comme toutes créations on peut pas l'oublier. Et parce que c'est beau.

Juste parce que c'est beau ?

Parce que c'est...attends j'vais trouver, mais t'sais j'suis pas un artiste alors je m'y connais pas trop. Parce que c'est distrayant et que ça plaît à beaucoup de gens et aussi ça permet de pas oublier d'anciennes époques où l'art était...enfin les anciens arts.

Pourquoi c'est important la littérature ?

Olala, oh la colle. et la prochaine fois tu me demanderas pourquoi les lapins ont des poils, ahah.

Myriam : Pour apprécier les moments sans littérature


Murielle : hé on t'as demandé un truc toi ?

Suite

samedi 30 janvier 2010

Une vie de malade

Faites l'expérience un jour, tombez malade et laissez vous porter par ce que vous dicte votre corps : le repos. Retrouvez vous alité, à penser malgré vous à des gens que vous ne voyez plus depuis des années, à vous-même, à vos amis, pensez-y assez longtemps comme on regarde sa propre photo assez longtemps pour ne plus y voir qu'un étranger. Pensez-y jusqu'à que tout cela se détache de vous. Pensez à cette agitation constante qu'est votre vie quand la maladie se tait, pensez aux personnes qui sont au cinéma ou au restaurant, qui discutent entre personnes en bonne santé au moment où vous êtes le Grand Invisible, le Grand Absent, elles ne pensent pas à vous, comme ces cours que vous séchez et qui se poursuivent imperturbablement. Même votre mère ne vous dit pas "bye" quand elle sort, elle doit vous penser endormi, ou trop faible pour répondre, et on ne vous propose pas un thé ou des médicaments, il faut que vous demandiez.
Des pensées lucides vous viendront, comme si vous veniez de digérer des mois et des années de réel et d'agitation en quelques heures et que le bilan se faisait depuis ce large trône un peu mou qu'est votre lit. Vous laissez l'affairement aux autres comme si vous l'aviez choisi, vous n'êtes, pour un moment, plus concerné par le monde, en retrait, et constatez que c'est faisable de ne plus être sollicité par rien ni personne, qu'on disparaît le plus souvent dans la plus grande indifférence : vous relativisez votre importance, vous n'êtes en fait pas grand chose et plus personne ne l'est à vos yeux d'ailleurs, tout est vain, c'est vertigineux. Vous concevez en pensées un monde dont vous ne comprenez plus comment il marche, vous avez oubliez le truc: c'était devenu une habitude de se jeter à l'intérieur et de marcher de ce pas assuré et de ce regard concerné, adulte, qui sait où il va ou qui fait mine de le savoir. Aujourd'hui cette habitude vous en reprenez conscience et son sens vous échappe, vous pleurez en pensées au milieu d'une rue bondée, d'un grand magasin, et cela vous semble la seule chose raisonnable à faire.
Comment arriviez-vous à appréhender le monde en un tout facilement déchiffrable dans les pages des journaux alors qu'il n'y a rien de plus déconstruit que lui, de plus indépendantes que toutes ses parties. C'est presque magique cette retraite, mais aussi très dangereux, et vous comprenez pourquoi Pascal disait "
Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.", cela prend sens une fois qu'on y est. Ce repos est salvateur, un peu déprimant, vous ne pensez qu'à vous en échapper et pourtant ce spectacle introspectif un peu morbide vous plaît en même temps qu'il vous horrifie. D'autres s'agitent pour tenir à la surface de l'eau, pendant que vous vous laissez couler dans l'étrangeté et le calme des fonds. C'est un degré de sagesse en plus de gagné, assez facilement mais non sans douleur. Vous êtes à la place idéale du mort qui regarde comment le monde se porte sans lui, qui témoigne de l'arrogance des vivants : le soleil s'est levé, des hommes se sont habillés pour sortir, pour agir, la maison est vide. Rien n'a bougé, rien ne dépend de vous, et vous (vos pensées) ne dépendez de personne.
Vous vous retrouvez vous-même, les couches de civilisation et de rôles sociaux se sont évaporés, il ne reste plus que cet être si peu sûr de lui, si solitaire, admirant les autres, ces "monstres incompréhensibles" et n'arrivant à rien penser de lui-même sans leur regard posé sur lui. Vous êtes un petit animal faible, la fille, le fils de personne, l'ami(e) de personne, l'étudiant(e) d'aucune université, vous êtes le noyau d'un fruit, ce sur quoi s'agrippe la chair mais sans laquelle il ne sert plus à rien et que l'on jette à la poubelle sans états d'âme.
La paresse obligée du malade vous semble ne plus qu'être la seule attitude à adopter devant la vie, et c'est pour cela qu'avec la guérison se joint rarement une amélioration visible de votre comportement, vous aimez vous complaire dans votre état, lancez des "attendez pas tout de suite, encore un peu", par des sortes de rites répétitifs afin de prolonger le statut de celui-qui-a-droit-au-repos. S'il était possible vous laisseriez tous les inconvénients de cette vie de malade pour n'en garder que les privilèges, vivre tel un roi affaibli.
La paresse est cette attitude qui consiste à jeter indifféremment à tout ce qui se présente à vous des "A quoi bon ?" auxquels personne ne peut véritablement répondre puisque de toute façon le paresseux n'en écoute pas la réponse. La petite maladie serait alors cette chose qui vous somme d'arrêter de ne pas vous demander "A quoi bon ?".

mercredi 27 janvier 2010

Ensuite (2)

"Notre élément, c'est l'éternelle immaturité. Ce que nous pensons ou sentons aujourd'hui sera fatalement une sottise pour nos arrière-petits-enfants. Mieux vaudrait donc accepter dans tout cela dès maintenant la part de sottise que révélera l'avenir. [...] Nous nous rendrons compte bientôt que le plus important n'est plus de mourir pour des idées, des styles, des thèses, des slogans, des croyances, ni de s'enfermer en eux et de se bloquer, mais bien de reculer un peu et de prendre ses distances avec tout ce qui nous arrive. [...] Nous nous mettrons bientôt à redouter notre personne et notre personnalité en discernant qu'elles ne sont pas pleinement nôtres. Et au lieu de meugler "Voilà ce que je crois, voilà ce que je sens, voilà ce que je suis, voilà ce que je soutiens", nous dirons avec humilité : "Quelque chose en moi a parlé, agi, pensé...".
Ferdydurke - Witold Gombrowicz

Ensuite, j'ai pris le trottoir qui longe la vitre donnant sur la piscine municipale, depuis ma nuit à moi je voyais des gens, un groupe d'enfants s'affairer dans l'eau et la lumière. Je n'avais pas besoin de plus que cette vue sur la piscine à travers une vitre un peu sale et éloignée, je devinais tout, tout m'était reconnaissable : le carrelage beige, le bonnet qui colle et arrache le front, l'échelle en métal qui couine un peu, l'étrange profession de maître nageur, le brouhaha général du lieu, mélange de cris, plongeons, mouvements de l'eau, et sifflets. L'odeur vivifiante de l'eau chlorée, sa manière à elle de décaper la peau, les chaussettes qui collent aux pieds encore humides, cette impression d'inconfort, le temps que met le corps avant de redevenir vraiment sec, vraiment lui-même.
Tout un monde, une atmosphère que je n'ai jamais aimée, qui n'a pas changé et m'a toujours particulièrement terrifiée : j'avais peur qu'on me demande de faire des galipettes parce que je ne savais pas les faire et déjà très petite je n'aimais pas montrer mon corps. Je me souviens du jour où ma mère accompagnait ma classe à la piscine et où ne la voyant plus me regarder et ne la voyant plus tout court j'avais pleuré, quand je prenais le toboggan et que la personne suivante me tombait dessus, quand j'allais sous l'eau et qu'en voulant émerger je me retrouvais bloquée par un gros tapis en mousse, quand en sortant de la piscine on devait mettre nos bonnets ou nos capuches pour ne pas attraper froid et que, traversés d'une fatigue particulière et les cheveux encore mouillés, nous prenions plaisir à manger notre goûter, mais ça c'est un bon souvenir. A la fin je me débrouillais pour sécher la piscine, je sortais de la queue et courrait dans une direction pour aller regarder Léo fumer. C'était quand je détestais assez tout le monde pour ne pas tenir à leur montrer précisément la forme de mon corps. L'âge du grand jugement des autres. C'est tout ce que je retiens de la piscine. Désormais j'en suis au point tant désiré du "je fais ce que je veux", il n'y a guère que le grec ancien qui m'ennuie et je ne fais plus de sport.

J'ai jeté l'aluminium de mon friand, je me suis essuyé la bouche, et en passant devant un café j'ai jeté un coup d'oeil à un homme attablé en terrasse, dans la nuit et dans le froid, avec son Mac, concentré, d'une classe d'un autre temps. Je crois m'être retournée une deuxième fois, reconnaissant là M. Franck, entouré de ses Pléiades, de sa grande tasse blanche de thé, d'un cigarillo et de son ordinateur. Je l'ai déjà vu fumer des cigarettes normales mais il refuse quand on lui en propose. Il était hors de question de passer mon chemin et je ne savais pas vraiment comment l'aborder, j'étais effrayée, je me suis fébrilement approchée et je crois avoir dit "monsieur, je viens juste vous dire bonjour", il m'a invitée à m'asseoir et m'a dit
vous permettez, je finis juste ça
je vous en prie, c'est moi qui vous dérange
(je dis de plus en plus souvent "je vous en prie", belle formule qui est pour moi ce que la politesse a produit de mieux)
mais vous ne me dérangez jamais Murielle
j'ai alors esquissé un sourire pour moi même en cherchant mon paquet de cigarettes dans mon sac sans fond. Et là, dans la grande fraîcheur du grand mois de janvier, j'ai discuté avec lui, cet homme devant qui se produit en moi une multitude de mystérieuses réactions chimiques, cette terreur sacrée; l'imagination délire, le corps encaisse. Notre relation est si soumise au hasard comme le sont toujours les relations quand elles en sont à leurs balbutiements et que l'un désire la régularité pendant que l'autre ne désire rien de particulier et qui sans rien n'accepter pour autant ne rejette pas la personne. Ces plages limitées de discussions que m'offre parfois les circonstances, voilà à quoi je m'en tiens, je ne les espère plus et ne fait que les accueillir.
Je nous préfère en hiver, bien calés dans nos solitudes. Nous sommes dans cette période creuse de l'année, sans événements et sans fards, constituée uniquement de longues plages de travail, de vie de famille, de transports, de pensées molles, de rendez-vous; il y a très simplement une vie à vivre au creux du quotidien et c'est absolument la seule que l'on a. Parfois nous croisons des gens que nous connaissons et nous bavardons calmement avec eux, nos regards se croisent, et les consciences qui traversent les regards qui se croisent discutent de tout autre chose que ce que veulent bien articuler les lèvres; sous une forme affaiblie de la télépathie les consciences arrivent à faire comprendre ce qu'elles ne peuvent pas dire.
Je lui ai demandé ce qu'il lisait en ce moment, il m'a dit qu'il découvrait Simenon, que c'était très bien. Il m'a demandé si je voulais quelque chose, en temps normal je n'ose jamais aller au café sans rien prendre mais là j'ai juste bêtement penser au fait de ne rien lui faire débourser pour moi, de ne pas m'imposer de ce côté-là plus que de la gêne qui consiste à monopoliser une chaise et à ne rien prendre. C'est quand le serveur est reparti que je me suis souvenue que j'agissais contre mes principes et quand M. Franck m'a dit "vous êtes sûre que vous ne voulez rien prendre?", j'ai cru comprendre qu'il était gêné pour moi que je ne prenne rien, mais peut-être que ce n'était pas ça. Il a repris un thé, comme pour compenser ma non-commande. Il a dit qu'il voulait régler tout de suite, et a sorti plusieurs billets de sa poche, des billets de vingt et de cinquante, comme dans les films où des hommes inconscients se baladent avec une grosse somme sur eux, j'ai furtivement pensé ça.
Quand Charlette l'a revu lundi elle m'a chuchoté qu'il venait de se prendre "mille ans dans la gueule", je ne m'en étais pas rendue compte mais peut-être que oui, ses cheveux s'éclaircissent d'une lenteur terrifiante car cela suppose qu'un jour je sois foudroyée par le changement. Mais je n'y pense rien, cela ajoute peut-être un peu plus de gravité au fait que je le veuille toujours auprès de moi et que lui m'échappe dans tout les sens du terme. De cette dose de gravité nécessaire pour qu'une chose devienne belle.
J'aime le sentir exister à distance raisonnable de moi-même.
Il a je crois une nouvelle veste d'hiver marron, et cette écharpe grise qui doit être un cadeau. C'est le plus beau des hommes, il l'a toujours été.
Il est cette conscience plus robuste et plus pénétrante qu'aucune autre, je suis devant lui comme devant une intelligence pure et qui me sonde en profondeur. Il faudrait pouvoir, devant les gens qui nous paralysent et nous font inévitablement jouer des rôles, pouvoir renverser la situation par le langage, c'est comme si avec lui, tous les dialogues étaient écrits: je passe pour une conne qui ne regarde pas dans les yeux et qui a cent mots de vocabulaire; il est lui-même parce que je ne lui fais rien. Il faudrait donc pouvoir, dire autre chose que ce qui est écrit, sinon clarifié la situation "vous savez Monsieur, notre relation est condamnée parce que je suis condamnée à ne pas dire ce que je pense avec vous, je pense une chose et mes mots visent à côté parce que je ne suis pas concentrée, j'ai des sentiments et des pulsions à apprivoiser en même temps, j'ai des apparences à sauver, mais le langage coïncide de telle sorte avec la pensée que quand elle est bouleversée, il l'est aussi, je ne peux pas être partout à la fois, soyez indulgent avec moi et essayons de nous découvrir par mail, au moins là j'aurais le temps de vous répondre. POURQUOI PAS UN CINEMA?" Mais rien de tout cela n'est sorti, on préfère perdre du temps dans des comédies médiocres comme si le temps ne nous était pas compté.
Se rassurer équivaudrait à dire : avec lui je ne suis pas moi, il me fait perdre mes moyens, mais alors si je ressens cette impression de ne jamais être tout à fait moi avec personne, si je sors cette excuse pour ne pas avoir à m'imposer, à faire l'effort de plaire et de me plaire, quand est-ce que je pourrais espérer être moi, avec qui suis-je moi-même ?

Il m'a demandé si ma soeur était rentrée, je me suis dit "il se souvient de ça, il est gentil", et puis nous avons parlé du cadeau que j'ai offert à Noël à mon frère, un livre illustré de philo pour les enfants et dont je lui avais parlé. Je lui ai demandé si ça allait avec ses terminales, il m'a dit que les terminales L étaient très faibles, que Mme Chauvière était obligée de paraphraser l'Odyssée parce qu'ils n'y comprenaient rien. Je ne sais pas à quel moment la question est venue, peut-être au moment où il m'a dit que la philo ne les intéressait pas. Je lui ai demandé "vous pensez que c'est un problème liée à notre génération et que d'une année à l'autre ça s'empire?", il m'a répondu que non, ou plutôt que le problème venait du fait que nous avions à notre disposition trop de distractions, alors que sa génération n'avait pas internet et cela laissait du temps pour lire. On la connaît cette explication, mais si elle revient souvent c'est parce que c'est la bonne.
Puis nous avons marché l'un à côté de l'autre vers le lycée où a lieu son cours, avec son nouveau vélo pliable vieux jaune qu'il faisait rouler à côté de lui. Il me parlait de ses étudiants en cinéma qui ne pensent qu'à avoir la caméra à l'épaule, et me racontait qu'il avait enseigné le droit dans un amphi, qu'il a fait ça pendant quatre ans et qu'il n'a jamais compris la fac, qu'il n'a jamais su ce qu'aimaient les étudiants, qu'ils étaient là à prendre des notes mais qu'on ne discernait rien sur leur visage. Je lui ai dit que moi, ne sachant pas quoi penser de ces visages fermés, j'étendais mes propres sentiments aux autres, et si un cours m'apparaissait passionnant il le devenait pour tout le monde. Mais je l'ai dit maladroitement, je cherchais mes mots et ce n'était pas joli à entendre. C'est ensuite que je comprenais que ce dont il parlait était précisément ce qui à la fac pouvait m'effrayer : le fourmillement des existences qui incite au repli sur soi. Ne pouvant absolument rien saisir des autres je décide de mettre des murs en lieu et place de mes interrogations.
Nous étions six à son cours et quand d'autres personnes arrivent je sais que tout se disloque entre lui et moi, qu'il recommence à m'échapper et que je ne dois plus rien lui demander alors je l'ai regardé parler de Rousseau, me consolant par le seul fait que l'on était un peu moins que d'habitude et que donc une plus grande part de ses paroles, de ses regards et de son attention me revenait.

En me levant le matin, je m'étais dit que ce serait une dure journée, de ces journées on l'on va d'une épreuve à une autre, de la socio jusqu'en grec, sans trop s'attarder à réfléchir à notre ennui de faire toutes ses choses, une journée sacrifiée vécu comme un robot, en se disant qu'il y en aura d'autres, qu'on compensera avec le week-end. Et comme souvent, c'est de ces journées que j'imagine tourner à vide, que m'arrivent les meilleures choses, pas forcément des grandes, disons des petites. J'ai un tel mode de vie, tellement calme que j'ai pris pour habitude de m'accrocher à l'imperceptible changement, à la nuance, sinon ce serait invivable, mais quand je m'y accroche c'est sincère, c'est devenu une habitude, mais peut-être que d'autres ne le supporteraient pas. On oublie parfois que le prévisible n'existe pas, et qu'il n'y a pas à sa place de grandes coïncidences ou de grandes rencontres mais juste autre chose et jamais la même chose.
Si j'avais fait demi-tour, si je m'étais forcée à me sentir fatiguée pour éviter le long trajet en métro, si je m'étais dit "non un cours sans Netbook ça craint, je rentre", si je n'avais pas regardé l'homme sur la terrasse du café, si, de son côté il n'était pas allé sur la terrasse ni même dans ce café, si j'étais simplement rentrée dormir sans même m'acheter une tarte à la rhubarbe, mais je me souviens m'être sentie la responsabilité de passer une bonne journée. Et j'étais contente de tout, de la douceur de Marc le prof de socio, de la tarte à la rhubarbe, de la fille qui demandait un lutin dans la librairie, de mon indétermination face au temps libre, du cinéma et de la salle qui se rallume, de la rue de Charonne la nuit, de la boulangerie, de M. Franck dans la nuit, et puis comme à chaque fin de journée, de ce privilège quotidien qui consiste à se retrouver avec soi-même chaque soir et à penser à toutes ces choses comme l'on se remémore une nouvelle parfaitement rédigée de bout en bout, l'ivresse du contentement et la fatigue en plus.

mercredi 13 janvier 2010

D'abord (1)

"Gaspiller son temps est donc le premier, en principe le plus grave de tout les pêchés. Notre vie ne dure qu'un moment, infiniment bref et précieux, qui devra "confirmer" notre propre élection. Passer son temps en société, le perdre en "vains bavardages", dans le luxe, voire en dormant plus qu'il n'est nécessaire à la santé -six à huit heures au plus-, est passible d'une condamnation morale absolue. [...] Aussi la contemplation inactive, en elle-même dénuée de valeur, est-elle directement répréhensible lorsqu'elle survient aux dépens de la besogne quotidienne"
L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme - Max Weber

D'abord il s'agissait d'un contrôle de sociologie qu'il fallait que je rattrape pendant un cours dispensé à des L2, au fond de la classe. Il n'y avait que des filles et le chargé de TD, Marc, spécialiste de Walter Benjamin, est plutôt très beau. Il leur a projeté La sociologie est un sport de combat, ça m'a rappelée à quel point j'avais eu il y a très longtemps envie de voir ce film (il y a comme ça des choses qui irrésistiblement nous attirent : film, livre, personne, c'est comme une mère intérieure qui avec peu d'informations pressent que cela vous plaira) et donc à quel point j'avais pressenti que la sociologie serait mon domaine de prédilection. Je ne sais pas s'il s'agit vraiment de choses "faites pour nous", on est jamais sûr et ce n'est écrit nulle part; l'important est plutôt de voir comment chacun se débrouille pour être "fait pour elles".
J'étais contente d'être cohérente avec moi-même et mes désirs et contente aussi de retrouver par où toute cette histoire de sociologie avait commencé. A présent je me retrouvais au fond d'une classe de filles fatiguées et silencieuses où un bellâtre me demande par écrit les critiques que l'on peut faire à la méthode compréhensive de Weber. C'était le moment du sursaut de la conscience qui se dit : merde, j'ai 18 ans, je suis "à la fac" comme ma cousine qui va bientôt se marier et qui y était quand j'avais à peine 10 ans (je ne savais pas ce que cela voulait dire à l'époque, je l'imaginais avoir son casier avec ses affaires et marcher seule et pensivement dans un couloir avec des livres dans les bras, séries américaines quand tu nous tiens) mes talons claquent, j'ai des gants en cuir, je ramène en classe mon gobelet de café, je fume mollement en considérant le ciel, je paye des additions au restaurant, je programme mes journées de la première à la dernière heure, j'ai des hobbies et je crois à tout cet ensemble un peu bancal que je pense être moi-même. C'est simplement vertigineux, cela relève du miracle, j'aurais pu mourir à 12 ans. Qu'est-ce qui fait que tout dans notre attitude semble vouloir dire que tout cela nous l'avons mérité? Il faudrait pourtant remercier sinon s'excuser sans cesse de cette aisance que l'on a à être soi-même.

Il s'est avancé vers le fond de la classe, plus que nos regards, se sont nos visages qui se sont arrêtés l'un en face de l'autre et assez brutalement pour que ça me pique les yeux, je ne supporte pas qu'un bel homme me regarde. Je crois qu'il ne voulait rien me dire, simplement me surveiller un peu, "voir comment ça se passe", et en me voyant le fixer comme en attente de sa question il m'a dit "ça va ça se passe bien?". J'ai répondu par l'affirmatif, et me suis excusée plus tard d'avoir fait les deux exercices au lieu d'un seul, je n'avais pas lu la consigne. Je ne suis pas sortie avant la fin du cours, j'avais la flemme d'avoir cette audace-là, je suis restée jusqu'à la fin et j'ai regardé le documentaire.

J'avais ensuite mon partiel de grec ancien, Karine m'avait envoyée le sujet tombé lundi, il fallait feindre de ne pas savoir que le prof allait en changer, ça réduisait les révisions. Je suis une merde intersidérale en grec, les deux premiers cours ont fait l'objet d'un travail régulier, studieux et désireux que cela se passe ainsi jusqu'à la fin de l'année mais se sachant pourtant déjà condamné; on ne change pas comme ça. Au fur et a mesure ça n'a plus été qu'une lente et prévisible déchéance jusqu'à que le message à caractère régressif parvienne à la conscience : "c'est dur et pourri le grec", et que la conduite se règle dessus.
Un peu décontenancée par la durée du contrôle, 45 minutes, je me retrouvais au pied du bâtiment avec mes deux copines de grec qui sont en master et que je ne reverrai plus à moins qu'on se "prenne un café". Je ne savais pas trop quoi faire, j'avais du temps libre, un peu d'argent, je pouvais aller au cinéma et mon ventre gargouillait.
j'avais bien un cours de M. Franck facultatif à 20h mais pas de netbook ni de papier, enfin une copie double peut-être, j'ai donc improvisé
j'ai d'abord acheté une part de tarte à la rhubarbe
puis le Pariscope dans une librairie, les gens achetaient des choses bien précises et c'était agréable à entendre : vous savez un cahier pour le CP sans les petites lignes, oui j'ai ça, on a tout ici, fille ou garçon? rose alors. oh le cliché. Vous auriez un lutin 120 vues?
j'ai dû très vite prendre une décision, faire quoi où aller, surtout ne pas rentrer, surtout se déterminer, descendre à Châtelet ou pas? vite ça sonne.
je me suis décidé à aller voir Le Reptile de Mankiewicz
j'avais du temps à tuer avant la séance et qu'un manuel de sociologie dans mon sac parce que j'avais anticipé une fatigue trop rude pour faire autre chose que rentrer chez moi après les partiels.
je suis donc allée acheter un livre
j'ai pris Ferdydurke de Gombrowicz
je suis allée le lire au Reflet avec un café, toujours cette même ambiance d'après-midi, quelques hommes sérieux beaux et seuls, des paires de copines, des couples, des gens plutôt beaux en général, et mon nez qui saigne tout seul au milieu de tout ça, j'ai dû foncer aux toilettes, je ne savais pas comment le justifier auprès de la communauté.
C'était le serveur que je n'aime pas qui servait, Alexandre. Sa voix s'est adoucie quand j'ai lâché un pourboire dans le verre prévu à cet effet, une voix qui signifiait "tu n'es donc pas une connasse comme prévu".
Puis je suis allée à ma séance, il y avait un bel homme âgé devant moi et un autre plus jeune et moins beau pas trop loin, je regardais son profil pendant le film en espérant qu'il ne sentait rien, aucune lourdeur dans son dos. A un moment les lumières se sont rallumées pendant le film, c'était juste impossible de se concentrer, le bel homme est allé dire au projectionniste d'éteindre la lumière et je me suis dit : il y a ceux qui agissent et ceux qui acceptent tout, qui s'adapteraient à n'importe quoi parce qu'ils n'ont de toute façon pas le choix puisqu'ils n'agissent pas.
J'ai hésité très longuement à aller au cours sur Rousseau, j'ai pesé le pour et le contre, c'est loin et ça finit à 22h mais peut-être que des choses allaient s'y passer et je ne le saurai jamais. Je suis même descendue à Gare de Lyon pour faire demi-tour mais j'ai pensé à M. Franck et j'y suis retournée. J'avais vu M. Franck lundi et je voulais le revoir, je voulais lui re-témoigner mon intérêt absolu pour tout ce qu'il fait, pour sa douce personne, un soir de janvier. Je sentais qu'il n'y aurait que peu de monde à son cours ce jour-là et qu'il fallait donc être imprévisible et y aller.
Je suis d'abord aller dans une boulangerie rue de Charonne et qui vend tout un tas de choses délicieuses : des chocolats raffinés, des bonbons qui piquent la langue rien qu'à les voir, de belles galettes cirées au jaune d'oeuf, les nouveaux Carambar au pop-corn, des desserts confortables aux noms délicieux et peu onéreux. Il y a les boulangeries qui promettent la variété et la profusion et puis celles qui ne vous vendent que des tartes aux fraises et des croissants et vous disent "on n'a plus que ça" quand on leur demande un sandwich. Rien de plus triste qu'une vitrine de boulangerie clairsemée. Ils n'avaient plus de sandwiches au pain suédois et je ne voulais pas de sandwich dans de la baguette, ça demande toujours à ce qu'on ouvre trop largement la bouche, j'ai donc pris un friand poulet poireaux que j'ai mangé en marchant. J'ai repensé à cette scène sublime dans Persécution de Patrice Chéreau où Romain Duris va s'acheter un éclair au chocolat et le mange dans la rue en marchant d'un pas leste et qui fait plaisir à voir. Il assiste à un accident, il parle au motard accidenté, lui demande comment ça va, il n'a rien et remonte sur sa moto, ils plaisantent ensemble et puis le motard s'évanouit et je crois qu'il meurt.

image : Palombella Rossa de Nanni Moretti

lundi 28 décembre 2009



"Elle n'était jamais plus heureuse que lorsque la vie pouvait se réduire à l'état de métaphore; mais la vie à ses hauts sommets de réalisme l'accablait."

Les Consolateurs - Muriel Spark

Elle se disait que l'important n'a jamais été d'être seul ou non mais plutôt d'avoir des personnes à emporter avec soi à chaque fois qu'il lui arrivait de marcher toute seule dans la rue. Des personnes, des amis si l'on veut, avec qui le dialogue ne s'interrompt jamais et qu'elle pouvait invoquer à chaque moment de la journée, sans formule de politesse ni point de rendez-vous. Juste penser à elles pour que leur masse corporelle se trouve placée devant elle, dans le regard de ses pensées. Il n'y avait que dans sa tête qu'elle pouvait mélanger les relations sans crainte d'incompréhension, d'antipathie entre les personnes, ils étaient tous là, comme dans un collage idéal, un peu comme la pochette de Sergent Pepper.
Il lui arrivait même de solliciter l'attention de personne qu'elle ne connaissait que de vue ou d'écriture, très vaguement, vaguement c'est-à-dire, sans que la personne ne soit au courant de son existence sinon de son intérêt pour elle. Ces personnes qu'elle ne connaissait pas assez et qui de ce fait lui semblaient admirables, et bien elles aussi étaient invoquées, et dans le creux de cet univers à son image et à son écoute elle trouvait parfois le monde des pensées bien trop beau pour être vrai et de la même façon qu'un caprice avait rassemblé tout ce beau monde, il l'effaça d'un coup de pensée. Et la rue devant elle apparaissait dans toute sa matérialité; froide et géométrique.
Dans le métro elle s'amusait mollement à deviner ce qui chez les gens semblait assez neuf pour avoir constitué il y a deux jours un cadeau de Noël. Baskets trop blanches d'un adolescent, bracelet qu'une femme tripotait un peu trop souvent, tout ces objets avec qui maintenant il fallait faire, qu'il fallait s'approprier, combien de temps mettrait l'adolescent avant d'enfiler ses baskets devenues crades en pensant qu'il lui en faudrait des autres? Les objets réceptionnent deux choses : le temps et les désirs des hommes, c'est ce qu'elle se disait un peu mollement, sans trop y croire.
Pour elle-même il s'agissait de cette paire de gants en cuir qu'elle n'arrêtait pas de sentir, d'enfiler comme on glisse sa main dans une main plus grande, à leur vue elle se disait "vraiment un bel objet", peut-être trop beau pour se l'approprier tout à fait. Il y a comme ça, deux trois choses qui lui appartiennent, qu'elle aime et désire comme au premier jour. Des objets qui par leur étrange et durable beauté lui échappaient. Elle qui a toujours réussit à se lasser de tout en en usant jusqu'à plus soif : objets ou personnes, comme on mangerait précautionneusement sinon cliniquement un poulet jusqu'à la moelle avant de s'en débarrasser et d'en laver l'assiette pour recevoir autre chose. Elle aimait cette idée, l'idée que son monde était régit par ses lois, ses caprices, que nul n'y sortait de son plein gré, un peu comme dans les films "vous ne démissionnez pas, c'est moi qui vous vire", alors qu'il avait plus souvent été question de se résigner à la perte d'une présence.
Elle faisait attention à ne pas les perdre, "ils sont coûteux", le pire pour elle serait de perdre un gant et de se retrouver avec un seul inutilisable. Voulant s'éviter l'ennui de la perte d'un objet elle vérifiait obsessionellement qu'ils étaient bien dans son sac et dans un second temps, qu'il y en avait bien deux.

Officiellement Noël n'avait été pour tous "qu'un mauvais moment à passer", pour elle cela avait été une simple et longue soirée où il n'y avait eu qu'à se laisser aller, recevoir, offrir et se nourrir, se glisser du canapé jusqu'à la table dressée, dire des bêtises à son voisin de gauche, à son frère, ils riaient ensemble de bonnes répliques élaborées à deux "- tu veux du saumon? -ouais mais j'ose pas il est trop loin.", autant de remarques qui n'étaient que la cristallisation tardive d'une même expérience des dîners de famille et qui avaient suscité les mêmes intimes et anodines réflexions en eux.
Ne pas forcément faire d'effort quant à la tenue ou à la politesse, on était en famille, elle faisait de toute façon de moins en moins d'effort pour tout. Cela provenait d'une volonté de ne privilégier aucun moment de sa vie, elle sentait que plus elle grandissait et plus tout se valait. Une fête n'était qu'une fête, un anniversaire, qu'un anniversaire, Noël, un jour de fac, un rendez-vous galant, tout dans le même sac. Parfois elle se satisfaisait plus d'une douche que d'une soirée qu'elle avait patiemment attendue et le signifiait dans sa façon de ne rien modifier de sa tenue ou de son attitude, il n'y avait pas d'apogée mais partout et sans discontinuer, de la vie, "c'est ce qu'on apprend quand on lit des romans".Elle jalousait mollement la fille d'avant, hypersensible, excessive, admirative et maladroite, se donnant comme incompréhensible aux adultes. Maintenant ce n'était plus que sagesse de surface, opinions sur, intelligence froide et dandysme balbutiant.

Un couple d'amis avait été invité, leur présence avait été longuement redoutée, puis une fois arrivé et officiellement introduit dans l'environnement, il s'agissait soit de résignation soit de la prise de conscience silencieuse que ce n'était pas si catastrophique que cela, elle hésitait encore. Elle avait eu peur, peur que son père se comporte mal, peur que personne n'ait rien à se dire, peur de se sentir trop concernée par le ratage de la soirée alors qu'elle avait voulu adopter l'attitude de celle qui se contente de ne considérer que deux choses: son interlocuteur de frère et son assiette, extérieure à tout le reste. Elle jouait très bien l'immaturité.
Plus que la peur, chez elle c'était l'impatience qu'une chose
a priori désagréable arrive au plus vite qui l'oppressait. Si la réalité était généralement plutôt confortable son imagination la faisait se confronter à des monstres de pensées. Tout les problèmes viennent du fait que les choses ne sont jamais seulement matérielles mais ouvertes à l'imagination de tous, prête à être manipulées, modelées, interprétées, ressenties par chacun. "Sur quoi pouvait-on se mettre d'accord?", c'était la question, aussi désespérante que passionnante se disait-elle, c'était la question qui remet sans cesse tout en jeu. Heureusement personne n'était vraiment tatillon et sur beaucoup de choses on se permettait l'entente commune, on devenait raisonnables quant à la vie en communauté. La nuance, la subtilité étaient réservées à la sphère individuelle sinon intérieure (la thèse lui plaisait), l'art a toujours été l'art du détail, de la nuance, du pinaillage, mais on avait eu besoin, pour que ce monde se permette d'exister de manière autonome, de le retrancher totalement, du moins en apparence, du vrai monde raisonnable. Les questionnements apportés par l'art sont des questionnements que l'on doit porter en soi, une déraison que l'on porte en soi et à partir desquels on interroge le vrai monde raisonnable. Mais il s'agissait toujours de tout garder pour soi. La simplicité du monde était déjà bien trop compliquée à admettre sans souffrance, on ne pouvait se permettre de compliquer les choses en supposant des trésors de questionnement chez toutes personnes passant devant soi. "Quel est votre rapport à l'art?", oui vraiment une très belle et très intéressante question, mais qui devenait flippante à partir du moment où elle s'aventurait dans le vrai-monde-raisonnable. C'est ainsi que l'adolescent aux baskets blanches resta l'adolescent aux baskets blanches, et avec sa disparition de la rame, c'était en fait sa disparition totale que chacun devait s'entraîner à envisager. En sortant elle-même de la rame elle captura au creux de l'oreille la remarque d'une petite fille à sa mère, "Châtelet c'est comme un chat,c'est comme un chat", elle n'y avait jamais pensé, peut-être parce qu'elle ne considérait plus le monde sous l'unique prisme de la figure du chat. Elle envoya par sms la remarque à deux de ses amies et une fois en état de sortir un stylo et d'écrire, la nota dans son carnet en hommage à la créativité qui se contente de peu de la petite fille, précisément ce qui lui manquait.
Dans un couloir de métro démodé, passant devant une affiche pour l'exposition Fellini au Jeu de Paume, la pensée fulgurante de prendre cette affiche en photo la traversa. Photo, séquence du film d'une beauté commentée et appréciée un nombre insupportable de fois et qu'il fallait redégager dans toute sa pureté. Elle s'efforça de comprendre et d'apprécier l'affiche comme s'il s'agissait de la première publication devant le premier regard; il avait toujours été question d'être un enfant devant le beau, jamais un être cultivé. Elle fit demi-tour -car elle avait pensé tout ça très vite, en une seule boule de pensées et tout en marchant, le métro n'étant qu'un lieu de marche en avant- et activa l'option appareil photo de son portable, et devant l'affiche se délesta pour de bon de son habitude à considérer laid tout ce qui prend place dans le métro. La photo n'était pas très bonne mais l'intention venait d'être matérialisée, c'est ce qui comptait. Et remettant son portable dans sa besace elle vérifia si ses gants étaient bien encore là.

Nick Cave & Warren Ellis - The Rider Song

jeudi 17 décembre 2009


La fenêtre ouverte de ma chambre m'offre une modeste vue, fraîche et rectangulaire sur un bout du monde, l'air qui me frappe les yeux et les pores, me redonne le goût du dehors, l'envie du dehors, les pieds encore sur la moquette, le corps dans un pyjama. M. Franck disait, faites l'expérience, sur une vitre embuée, tracez le contour de votre visage, on a l'impression que ça prend toute la place, tracez le contour, c'est en fait ridiculeusement petit. Je ne prends pas de douche assez longue et assez chaude pour que la buée se fixe, mais je prends mon visage dans mes mains, je sens que c'est tout petit, alors que c'est vrai, je pensais "mon visage est tout", je réceptionne et envoie tout depuis ce visage, et c'est si petit c'est vrai,un galet. Faites pareil avec votre corps, mesurez à l'aide de vos mains la largeur de vos hanches, de vos cuisses, constatez à quel point on a beau se sentir en train de prendre de la place, avec un corps envahissant, l'épaisseur des hanches est en fait ridicule, un petit espace mou et vulnérable.

Un peu de dentifrice et quelques cheveux sur les parois du lavabo, j'ai changé de brosse à dents, les poils se tiennent droits et me font mal aux gencives, je les écrase et les frotte contre mes dents, un jour ils seront souples, avachis. Un jour ils formeront un bouquet de tiges se ramifiant dans tout les sens, résultat de cet écrasement répété matin et soir sur mes dents. Je me fais boire à la main, je crache, je passe ma langue sur mes dents et j'éprouve la première satisfaction de la journée, la netteté, la chose bien faite. C'est agréable, c'est agréable les dents alignées mais aussi et surtout propres.

Cahier, carnet, agenda, livre, manuel, journal, magazine, tract, copie simple, copie double, l'étudiant appartient à un monde de papier, c'est ce que je me disais l'autre jour. Du papier partout. qu'il manipule, rend, consulte, jette, gribouille.

Virgin Megastore un 24. Acheter la saison 4 des Griffins pour Emile, autour de soi des adultes qui cherchent et choisissent, ils ont le recul de ceux qui ne font qu'acheter ce qui leur a été demandé, ils tiennent des livres du Petit Ours Brun, de Marc Lévy, des saisons de séries télé inconnues, des mondes qui appartiennent à d'autres, à leurs proches, ils font la queue les bras chargés de choses qui ne les concernent pas, ils emballent et puis ils offrent. Ils ont l'air tendrement "à côté".

On a déjà cherché, on cherche toujours la personne qui lors d'une séquence d'un film oublie qu'elle joue. Le figurant qui est tellement au fond qu'il pense qu'il n'est plus dans le champ. Et on ne trouve jamais car au cinéma tout le monde est sérieusement concerné, tellement concerné que l'histoire en devient vraie, que ça existe. Je n'ai jamais douté une seule fois de la véracité de l'histoire que me racontait un bon film, ça a existé, et si vous me demandez des preuves et bien je vous tends le DVD. Dire que "c'est pour faux" serait désespérant. Le cinéma est une bonne religion.
Et de salle en salle il s'agit toujours de se désintéresser temporairement du monde pour ensuite mieux s'y intéresser.

L'effort produit pour être une meilleure personne, on ne le retrouve pas chez les autres, on n'emporte pas le monde avec nous dans cette volonté d'être comme il faut ou dans la souffrance morale qui résulte du constat de justement ne pas l'être. Quoique je devienne, le monde lui reste tel qu'il est, il s'accorde avec ma médiocrité fondamentale mais rejette et contrarie mes efforts pour m'en extirper. Alors peut être que c'est ça qui peut désespérer, décourager dans cette grande entreprise qu'est le perfectionnement de soi-même. Il faut donc rejeter, nier l'existence de ce qui ne nous plaît pas, on choisit sa réalité, c'est à dire qu'on choisit amis, principes de vie, habitudes, lectures et centres d'intérêt, on se crée un monde et on s'arrange pour penser qu'il n'y a que celui-là. Il arrive que ce monde soit perturbé, bouleversé par un élément étranger, qui gêne et qui fait souffrir, tout est alors à réajuster.


photo : Night on Earth de Jim Jarmusch

lundi 7 décembre 2009

























"Je me disais donc que le monde est dévoré par l'ennui. Naturellement, il faut un peu réfléchir pour se rendre compte, ça ne se saisit pas tout de suite. C'est une espèce de poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue, qu'elle ne craque même pas sous la dent. Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter sans cesse pour secouer cette pluie de cendres. Alors, le monde s'agite beaucoup."
Journal d'un curé de campagne - Georges Bernanos


Cours de grec ancien, j'aurais passé trois heures à faire semblant d'être concernée par le problème de la compréhension, alors que j'en avais juste rien à battre. Les autres étaient tout autant pressés que moi d'en finir, ils se plaignaient comme convenu, parfois plus que moi, mais pour avoir balayé la salle plusieurs fois du regard, je les voyais tous rivés sur leurs cahiers et sur ce foutu manuel à vingt-cinq euros dont les pages se détachent dès que la caissière vous en tend le ticket de caisse. S'il y en avait un qui s'ennuyait vraiment je l'aurais surpris en train de balayer comme moi la salle du regard et nous nous serions aimés pendant longtemps.
Ils avaient compris qu'étant obligés de rester là autant rendre rentable ces heures de cours, ils produisaient un effort d'attention et de compréhension que je ne trouvais pas dans mes ressources propres, ne retenant juste que ça ne m'intéressait pas. On s'ennuie, c'est tenace, il faut juste savoir prendre l'ennui comme une forme particulière de vie mais toujours toujours de la vie. Les informations se heurtaient à mon esprit borné et distrait. Le jour où j'avais décidé de décrocher avec les mathématiques ou l'espagnol, on pouvait dire que s'en était fini pour la vie, chez moi tout s'établit et se développe durablement sur le socle solide de l'intérêt éprouvé à. Le reste est considéré comme superflu, et même si dans mon esprit dire au revoir à certains domaines me donne l'amer sentiment d'une perte de réalité, je me dis qu'au fond nous n'avons pas le temps pour tout. J'admire les personnes qui ne font pas entrer en considération leur goût personnel quant à l'apprentissage d'une matière: j'aime les gens qui étudient, de ce point de vue toute bibliothèque en impose. Je n'arrive que trop difficilement à jouer le jeu de ce dédoublement, d'un moi autoritaire qui en contraindrait un autre, je suis remplie de moi de toute part et ce moi est définitivement paresseux, ce qui fait que je ne connais que peu de choses, deux trois trucs enrobés d'affectif et encore que je crois connaître. De toute façon et de manière générale j'avance à tâtons dans un monde que je ne connais que de manière approximative.

Je sors du cours avec mes deux copines, deux filles en master d'histoire qui à ce niveau de leurs études ont été obligées de prendre grec. Je porte mon bonnet multicolore et je marche, le visage mangé par l'air frais, en mordant dans mon sandwich au Kiri que je m'étais préparé, pleine d'attention pour moi-même. Entre deux tranches de pain de mie un Kiri ne suffit pas, il faut en mettre deux pour que le goût se rééquilibre, pour ne pas que le goût du pain surpasse celui du Kiri, c'était bon, un peu mou et frais en bouche, j'aime quand le pain de mie s'écrase sous le papier aluminium et sous les cahiers. A la pause du cours de grec je regardais calmement la ville depuis la fenêtre du 21ème étage en me disant que oui, j'y reviens encore mais c'est bien la ville, ça oblige à la modestie, la ville c'est un monde et dans ce monde, encore un monde et un monde, ça n'en finit pas, ça n'est pas appréhendable, ni par le regard ni par l'imagination, ça nous dépasse et rien d'autres, cette opacité de la ville comme source inépuisable de frustrations m'a toujours faite souffrir. J'étais donc là, au 21ème, au chaud dans mon pull, protégée d'elle, l'observant comme on observe un malade derrière une vitre comme dans les films, et même si je la surplombais c'est elle au fond qui me surplombe toujours, ses immeubles et son oeil immense, et j'étais là et je pouvais la regarder sans qu'elle me malmène mais je savais qu'à un moment ou à un autre je finirais par redescendre gesticuler dans ses organes, et je sentais qu'elle le savait.
Ce chemin qui mène de Paris 1 jusqu'au métro Olympiades, je l'aime beaucoup, j'aime ces petits hommes vieux qui nous regardent posément passer, assis au bas de la tour HLM et j'aime la douceur des travailleurs prenant le métro et qui n'ont rien de l'agressivité de ceux de la Défense, ils sont comme il faut, ici le réel ne s'impose pas par la force et on y verse nos pensées comme une pointe de lait dans du café. Oui en marchant je me disais que vraiment il y a des moments où mon environnement accordé à mon état d'esprit font que je trouve de la saveur à tout, comme quand je fais le trajet pour aller au cinéma et que ma vision du monde est conditionnée par cette séance de cinéma imminente, je trouve tout le monde très bien, parfaits dans leur rôle, je les couvre mentalement de fleurs, je les enrobe de curiosité affectueuse, je les sers contre mon manteau avant de m'enfoncer dans la salle, égoïstement.

dimanche 29 novembre 2009

Je suis allée faire des courses, des croissants, une baguette, quatre aubergines pour la purée d'aubergines, c'est bon les aubergines, du Nutella parce qu'il m'avait demandé si j'en avais et que j'en avais que du faux, de la crème fraîche pour maman, de la crème pour les mains, du Coca, des barquettes trois chatons au chocolat. J'ai même pris un cabas bien résistant parce que les petits sacs rouges je voyais venir d'ici le trou au milieu de la rue et le ventre tendu et plastique qui à mes pieds se vide de son contenu. C'était la première fois que je payais avec la carte de crédit de maman, ou la deuxième, en tout cas j'arrivais pas à voir la fente pour l'introduire, c'était la honte, j'ai dit "c'est la première fois que je l'utilise", j'avais peut-être l'air aussi sérieuse que les gens autour de moi, très sérieux, très concernés par je sais pas quoi, ils font des courses avec une arrière-pensées qui mobilise toute leur force, leur attention : le lait > pour le matin, les mouchoirs de poche > pour le nez dans le métro, l'autre fois c'était la galère, la pizza > le mercredi les gosses ont rien à manger, etc.
Oui donc j'avais l'air sérieuse, fermée à tout ce qui n'était pas moi, mes courses, mes besoins, et puis là, une faille, une inadaptation à la réalité bien dure, un manque cruel de professionnalisme, dans la vie on ne tâtonne pas, et une phrase qui devait embarrasser la jeune caissière qui dans un autre monde que celui du surmoi m'aurait répondu "on en a rien à foutre". Le cabas était pratique à porter, il y avait deux longueurs de anses pour le porter à la main ou sur l'épaule. Dehors ça crachinait un peu, de ce crachin qui nous fait croire qu'on hallucine la pluie, on doute, on sait pas trop, on cherche sur le sol ou sur notre main la goutte. Après-midi grisâtre et modeste à Courbevoie où il n'y a jamais rien de plus que ce qu'on a sous les yeux, ça n'inspire rien sinon une poésie forcée. La lourdeur des bâtiments et de l'atmosphère, la torpeur généralisée, dans les banlieues. Je suis allée acheter un briquet de merde chez l'épicier, j'ai même pas pu en choisir la couleur alors qu'il semblait en avoir un large choix, je me suis dirigée vers l'Espace Carpeaux où nous avions rendez-vous et où il prend ses cours de violon. Il devait arriver d'une minute à l'autre, je me disais "il arrivera avant la fin de ma cigarette", je l'ai vu se diriger vers moi avec son scooter, couper net, passer de la chaussée au trottoir.
De loin je reconnaissais la forme de son corps, son visage aussi peut-être, il s'est garé devant moi et je le regardais se garer, ensuite je lui ai dit "la classe", il était d'un chic qui faisait plaisir à voir, j'ai remarqué ses bottines en cuir camel. Il a enlevé son casque, ses cheveux sont retombés de part et d'autre de son visage. Je l'avais pas vu depuis mercredi et j'avais perdu le goût de son visage, je savais à peu près comment il s'agençait mais j'en avais oublié les grandes lignes, le voir remettait tout en place, j'ai ressenti comme un soulagement, quelque chose qui s'épanouissait en moi, je reconnaissais tout ce que j'avais aimé la première fois et dont je doutais. L'harmonie, la forme si ovale, ses yeux clairs, sa peau blanche, quand il met ses cheveux derrière l'oreille, ça j'aime vraiment. Il m'a parlé du récital qu'il avait vu la veille justement ici à l'Espace Carpeaux. Il m'a demandé si j'étais déjà montée sur un scooter et si chez moi c'était loin, il avait un deuxième casque. J'ai frétillé de joie et d'appréhension, c'était trop coul.
J'avais mes courses et ma clope visiblement pas terminée, je ressemblais à je sais pas, une femme au foyer sexy, Gena Rowlands quoi. Il attendait que je finisse ma cigarette, je l'ai écrasé avant même de la finir, je lui ai offert ma tête et il m'a mis le casque comme on pose une couronne sur la tête, petite Daft Punk. Une fois la tête bien compressée entre deux tranches de casque il m'a dit qu'il devait m'expliquer deux trois choses : "surtout si le scooter se penche tu le suis pas, tu restes bien droite" et des trucs comme ça. Les canettes de Coca étaient dans un sac à part du cabas, il l'a mis dans le coffre et a accroché le cabas à un crochet qui se trouvait à ses pieds. Il s'est installé, je suis venue me coller derrière lui, "où je mets mes jambes?" il m'a pris la cuisse pour me soulever la jambe et l'a posé sur le rebord. Tu peux te tenir aux trucs sur les côtés ou à moi, j'ai posé naïvement mes mains sur ses épaules, il m'a dit non plutôt en bas si ça te dérange pas. Je l'ai timidement agrippé par les hanches, plutôt le manteau qu'à même le corps tout en me disant que c'est quand même fou cette proximité que le scooter rend nécessaire, d'une sensualité urbaine, exécutée au grand jour; mais là encore tout dépend du caractère de la relation qui lie les deux personnes s'y aventurant parce que ça peut aussi ne vouloir rien dire, être totalement dénué de sensualité et de plaisir.
C'était rigolo, ça change de la voiture parce qu'il y a du vide de part et d'autre de son corps, on se sent encore proche des piétons mais prétendant à rivaliser avec les voitures. Et puis ça roule, ça glisse, j'aime quand ça glisse, quand ça ne rencontre pas d'obstacles, est-ce qu'on s'habitue au plaisir de cette légèreté ressentie, de cette liberté bon marché, est-ce qu'il s'est habitué? j'ai l'impression d'avoir vu mille fois cette scène dans les films, la fille derrière le garçon qui conduit et qui se repose sur son épaule, récemment Fish Tank, mais pas sur un scooter. Derrière on a tellement l'air passif, on s'agrippe par faiblesse et on ne fait rien d'autre que de ne rien contrôler. et puis cette rivalité brève et tacite entre un scooter et un autre et qui s'installe par pur divertissement, on y prend mollement goût et on s'y défait tout aussi facilement. Je lui ai dit trop tard de tourner pour entrer dans ma rue, il a dû continuer tout droit et prendre un rond-point un peu plus loin, ça prolongeait la promenade.
C'est fou comme la loi de la route semble ne tenir qu'à un fil, qu'à la volonté de chacun de ne pas forcément faire comme il le désire, ça peut très vite partir dans tout les sens, ça se sent parfois. Il disait qu'on sentait que je paniquais aux accélérations. Je regardais l'extrémité de ses cheveux s'échapper bucoliquement de la lourdeur de son casque, de dos il a l'air si courageux, son manteau était râpeux, je me tenais droite comme il avait dit. Dès le début les règles avaient été établies : le prof et l'élève qui s'abandonne à la toute puissance du premier et exécute poliment. Autant d'ingénuité de ma part, ça remontait à longtemps. Je lui ai pointé du doigt ma résidence, il s'est arrêté devant, je suis descendue, Florian s'est garé un peu plus loin, retour à la terre.

jeudi 5 novembre 2009

"L'imagination qui fait tant de ravages parmi nous"

On devrait aimer sans réserve les bons profs, ne serait-ce que pour leur capacité à nous dérober pour un instant au monde, à faire de la salle de classe un refuge brillant où le langage se fait incantatoire, précieux, où il se suffit à lui-même: nul besoin de bouger, de boire un peu d'eau ou de prendre un chewing-gum, on écoute le ventre vide et ça pourrait ne pas avoir de fin.
Je ne sais combien d'élèves par jour M.Franck nourrit mais il y passe ses journées, déjà il nourrissait ma soeur et puis je suis passée par là en comprenant que jamais de ma vie je ne le lâcherai ne serait-ce qu'en pensées ou dans l'acte d'écriture pour la simple raison qu'il y a eu un après et un avant M. Franck, une période en noir et blanc qui se passait sans lui et dans l'ignorance de ce qui m'attendait, et une période en technicolor où je jouis à chaque fois qu'il m'est donné d'y penser, des multiples circonstances (et plus elles sont nombreuses plus l'évènement aurait pu ne pas être) qui ont posé cet adorable petit être sur mon chemin (et si j'avais réellement changé de lycée en seconde?). A présent que la terminale est finie j'assiste discrètement à des cours d'esthétique générale qu'il donne à la fac et à des cours en entrée libre qu'il donne sur le Discours sur le fondement et les origines des inégalités parmi les hommes qui me font retrouver le goût d'un an de cours de philosophie matinale, cours qui progressait en même temps que, par la fenêtre, la lumière du jour, ça je m'en souviens.

Il y a une montée de tension dans son discours, un paroxysme à atteindre où la beauté du propos se fait dans une stable et parfaite progression : un mot fait sens, nous interpelle, puis deux mots bien combinés brillent ensemble et c'est ensuite la phrase entière, la phrase scandée qui naît, qui fait prendre à Julie son stylo rouge, qui me fait prendre mon plus beau sourire. J'en ai plein le cerveau de ses phrases, je n'ai absolument rien oublié, surtout pas l'anecdotique.
Je me souviens quand il me disait qu'écrire pour lui ne l'intéressait pas, je lui avais répondu "je comprends très bien" et tout de suite dans mon esprit cela restreignait mon champ d'imagination à quelque chose de plus austère : spectateur plutôt que créateur, une sensibilité et des opinions entièrement détenues par la sphère privée et la jouissance personnelle s'ajoutant à une modestie érudite, de celle qui consiste à ne pas trouver qu'il soit nécessaire de créer soi-même, qu'on laisse ça aux autres mais qu'on s'y intéresse de très près. Je m'étais trompé, M. Franck ne cesse de créer, et la façon qu'il a d'orner de mille détails son métier -et sa vie j'imagine- est tout simplement déchirante. Il est en tout point mon modèle.
Lors de la soirée passée avec les trois grecs je me souviens que Ianis le Très Beau m'avait dit qu'il avait réalisé un court-métrage sur le thème de l'admiration et qui consistait à démontrer qu'elle n'existait pas. Je lui avais demandé tu entends quoi par elle n'existe pas? si elle existe. Il disait que l'admiration n'était toujours qu'ignorance des défauts de l'autre, que c'était une illusion, qu'elle n'était jamais fondée. Il voulait dire qu'elle n'avait pas à exister. J'avais spontanément examiné ce qu'il en était de mon admiration pour M. Franck, je n'avais pas l'impression de me tromper, mille choses étaient à découvrir mais j'avais l'impression que cette admiration englobait par l'imagination même les plis les plus obscurs de sa vie, que j'étais prête à tout concevoir et à tout accepter et que cette admiration se faisait malgré les découvertes, les représentations les plus désavantageuses à son sujet. Je dirais même que l'admiration se nourrit des aspects les plus triviaux de la personne, c'est par contraste d'avec tout ce que l'on sait de peu glorieux de la vie et qu'on a en commun avec les autres, que l'admiration s'installe. Par un respect solennel on remercie l'autre d'arriver, malgré le poids de la vie pratique et des défauts des hommes, à donner l'illusion d'y échapper. Il y a quelque chose de l'ordre de la volonté d'être trompé.

M. Franck m'a toujours inspiré une terreur sacrée et j'ai toujours mis ça sur le compte d'un halo de fiction délirante que j'ai pu construire autour de lui mais dont il en est le seul responsable. Voilà un peu plus d'un an que je le connais et qu'il a intégré ma conscience plus intensément qu'aucun autre. Il était devant moi, cours en entrée libre sur Rousseau, dans une belle chemise blanche et une veste noire qui ressemblait étrangement à mon manteau et qui est en tout point sa veste en plus long (considération qui n'intéressait que moi), devant lui deux Pléiades colorées et très belles, Lévi-Strauss et Rousseau. Dans mon sac, deux livres : Lévi-Strauss et Rousseau. Il a commencé le cours par un hommage à ce premier sans pour autant dévier du sujet Rousseau en nous lisant un passage de Tristes tropiques, il était d'une austérité émouvante et solennelle. Il y a toujours une connivence qui s'installe quand on évoque publiquement quelque chose qui a été appris par des moyens différents dans le secret de notre vie quotidienne et qui concerne l'actualité, un léger sourire, ou un sourire en pensée se dessine.
Je me souviens que l'année dernière il parlait de Lévi-Strauss avec des mots qui semblaient se contenir eux-mêmes, il n'est pas souvent enclin au superlatif mais je me souviens qu'il en avait utilisés. Il les utilisait toujours très posément et dans un seul souffle, et quand cela arrivait je le voyais devenir capable de parler comme un enfant qui perd toute idée de proportions et de relativisme pour n'écouter que son coeur tendre, il disait que le plaisir de l'érudit était celui de l'enfant. Cela voulait aussi dire que le rapport secret que ma conscience possède avec lui et bien il avait le même avec d'autres. Aujourd'hui encore je me dis que c'est une chose sublime que l'émulation fidèle, amoureuse et respectueuse d'un modèle et j'ai décidé que j'assumais dans sa totalité ce que tout cela suppose de puérilité, de spontanéité, d'impétuosité, de maladresse et d'erreurs que j'ai pu commettre auprès de lui (et elles sont nombreuses); j'ai compris que c'était précisément là, dans une passion délirante d'immaturité, que se situait le sucre même de la vie.

lundi 2 novembre 2009

La vie extérieure

Aller au cinéma c'est parfois avoir peur de ne plus "croire à tout ça", pousser la réflexion trop loin pourrait nous mener à un état de dangereuse lucidité, le règne du "c'est pour de faux" mais ce qui est bien, ce qui est beau, c'est qu'à chaque fois que les lumières s'éteignent, que le générique commence, que son voisin se tait, et bien tout recommence, on se laisse embobiner, si j'ose dire.

Il disait, "l'homme a inventé un truc génial, ça s'appelle le prétexte", c'est en extrapolant cette phrase, en me disant "tente n'importe quoi jeune fille" que je me suis glissé comme une furie dans la rangée de Florian, Murielle, ou tu meurs sans avoir rien tenté, ou tu tentes gentiment. Insérer la mort lors d'un dilemme, ça marche toujours chez moi. En dehors de lui la rangée était vide, c'est comme au cinéma : si une rangée est vide tu ne vas pas te foutre à côté du mec, tu te places assez loin pour ne pas qu'il sente ta présence, pour qu'il se croit encore seul dans sa rangée. Deux places entre nous deux, voilà qui est convenable. Puis les deux personnes handicapées sont venues et m'ont fait comprendre qu'il s'agissait de leur place, il y a la prise. ce qui me faisait avancer de deux tables, juste à côté de Florian. Je souriais à ses blagues et parfois il ne suivait plus alors il jetait un coup d'oeil à l'écran de mon Netbook en chuchotant avec une tendresse infinie "bouge pas". La semaine d'après, aujourd'hui en fait, je ne l'ai pas vu attendre devant la porte, ça voulait dire qu'il allait être en retard et qu'il allait me faire souffrir, je crois que nous devenons tous un peu sédentaires de semaine en semaine, il suffit qu'une personne choisisse de rester à une place pour que son voisin se repère en fonction d'elle et ainsi de suite, ce qui fait qu'on en arrive tous à avoir des places fixes. Je lis mon journal docilement à ma place et le voit arriver, c'est à lui de jouer. La veille je me disais "tu te mets à côté de lui mine de rien et tu sors une phrase marrante pour lui dire que tu viens juste de décider que tu veux te mettre ici, que c'est un choix indifférent, que tu viens juste de remarquer que la semaine dernière tu étais là". 10 secondes après il s'installait en me disant "je me remets là hein". J'ai un excellent scénariste. S'il savait, mais il ne sait rien, il croit que je tiens à ma place de la semaine dernière alors que je ne tiens qu'à
faire sa connaissance mais aucun signe ne le laisse le deviner, merveille des apparences. Oui donc, "les prétextes", je lui parle de textes pas encore reçus en cours de méthodes (il aura compris que je l'ai remarqué),
la prof est coul,
oui j'aime bien mais à la fin ça devient un peu soûlant;
il lit par dessus mon épaule dans mon agenda, il est mignon ce con
Histoire de l'art?!
oui mais c'est pas ici, c'est dans le centre culturel de ma ville
tu fais une mineure?
oui, sciences politiques
moi sociologie
je feuillette son livre,
aaah j'aime pas les livres de droit, ils sont moches

Des polycopiés manquent, on en prend un pour deux
si tu veux je peux te le scanner ou tu me le scannes
j'ai pas de scanner
je lui tends mon agenda
tu peux m'écrire ton mail
je préfère que tu le fasses, j'ai une écriture illisible comme tu peux le voir
il m'épelle son adresse, s'il savait que je la connaissais déjà et que j'aurais pu devancer sa dictée, je fais mine de m'étonner
Ah Gmail, comme moi, c'est le meilleur
oui l'interface est bonne.
To be continued...

Plus la librairie est petite plus c'est mal vu de sortir sans rien acheter.

Le petit con de St-Michel a rappliqué avec ses cartes postales hideuses d'étudiants aux Beaux-Arts, sa technique, "mademoiselle, je vous ai vu me regarder du coin de l'oeil, ne fuyez pas", la première fois c'était le cas, la deuxième pas du tout, rien à battre, je mangeais mon sandwich en marchant, c'était déjà assez compliqué. Je lui ai tout de suite dit que je lui avais déjà acheté une carte, en me souvenant de ce que B. m'avait dit, "c'est pas un étudiant aux Beaux-Arts", je m'étais ravie d'autant de naïveté de ma part, Candide à Paris, je lui avais donné 1€, c'était le prix de la tranquillité.
Elle est où maintenant la carte?
Euh...quelque part dans un livre
vous avez senti une différence? (il commençait à me parler de l'éventuel âme soeur au moment où je l'ai coupé, faisant mine de chercher dans ma tête)
euuh...oui, je dors beaucoup mieux
aah bah voilà
bonne journée
bonne soirée
Le soir je raconte l'histoire à ma soeur, elle me dit qu'elle aussi elle lui a dit aujourd'hui même qu'elle lui en avait déjà acheté une.

Dimanche près du MK2 Beaubourg, la table à côté de moi est inondée de pluie, depuis ma place je ne reçois que des postillons. j'ai demandé un chocolat chaud, j'ai raté ma séance, j'attends la prochaine, il est délicieux, préparé avec amour et moins cher que partout, l'endroit est parfaitement situé, si vous connaissez le MK2 Beaubourg, vous le connaissez forcément. On voit de jeunes papas intellos sortir du cinéma et croiser votre regard, de toute façon l'allée qui va du flunch et passe par Leroy Merlin, une boutique de DVD et une librairie allemande est vraiment l'une des meilleures de Paris pour croiser du beau monde. Il fait nuit, dans le métro je me disais, nuit tôt + pluie + dimanche= il y a deux fois moins de monde partout, on a l'impression d'être des résistants, on fait les fous, on fait cinquante minutes de trajet rien que pour aller au cinéma, qu'il vente ou qu'il pleuve, rien ne nous dégonfle, absolument rien. Je demande à une femme si c'est pris ici, elle a la poésie de me répondre "mmh mmh", la bouche pleine de soda, cinquante ans dans la vraie vie, huit ans à ce moment précis. Un très beau touriste vient manger sa crêpe à côté de moi, les cheveux trempés, une belle écharpe. on est vraiment l'un en face de l'autre, je ne décolle pas mes yeux du journal, c'est ma façon à moi de faire comprendre à quelqu'un qui me plaît : impossible de le regarder. le propriétaire a pour habitude de toujours parler à ces clients, surtout si ce sont des femmes, il demande au serveur s'il connaît le temps de demain, il dit que le vent à partir de 50km c'est foutu, "on se prend toute la pluie", il me demande si j'ai pas la météo dans mon journal, je lui dis "si justement j'allais chercher", je lui dis qu'il y a pas la vitesse du vent, qu'il fera entre 11 et 15°C, qu'il pleuvra pas. Le silence revient, je souris comme une dingue de la perfection de la situation et poursuis ma lecture du commentaire d'une photo de Lautréamont par Nadar, comme quoi si on prend séparément les deux côtés de son visage on croirait que ce n'est pas du tout le même visage, j'ai l'impression qu'on dit ça de toutes les photos, de tout les portraits, je mets ma main sur la moitié de son visage, effectivement effectivement. Oui je souriais de la situation parfaite, Cécilia qui s'approche insensiblement du lieu où je me trouve, le petit beau gosse à côté de moi qui mange sa crêpe en polo à manches courtes, le serveur qui prépare silencieusement ma crêpe, oui j'ai vu trop de monde passer et demander des crêpes-au-nutella-s'il-vous-plaît que je me suis lancée, la phrase me gonflait la bouche, puis ça a explosé en un coup "jepourraisavoirunecrêpeausucres'ilvousplait". Elle était peu sucrée, je crois qu'il dose le sucre à la tête du client : petite femme cernée = complexée = peu de sucre. Il me demande s'il y a un truc drôle dans mon journal, parce que je souris en le lisant, je dis non y'a rien de drôle. S'il savait que le bonheur est précisément ici là maintenant, mais le plaisir à la vie se garde comme un bonbon au fond de sa poche. Et puis Cécilia arrive. 4,40€ la crêpe et le chocolat, qui dit mieux?

Un mec sort son portable de sa poche, je lis mais la blancheur des deux tickets qui tombent entre les deux sièges (entre les deux sièges, pas par terre) attire mon regard. Je me dis "si en remettant son portable dans sa poche il ne s'en aperçoit pas je le lui dirais". Il ne voit rien. "excusez moi mais vous avez fait tomber deux tickets", phrase qui m'autorise à le regarder dans le visage, plutôt beau. je ne regarde jamais les gens dans le métro mais toujours à côté d'eux. Après je pense à mon cours de philosophie morale puis à quel point le métro est le terrain privilégié de la bonne action : poussettes à porter dans les escaliers, pièces à la "faune non-voyageuse" (dixit cours de socio), strapontin à offrir, objets à ramasser, personnes à faire passer avec soi dans les tourniquets, portes à tenir.