dimanche 19 juillet 2009

La peur de l'autre (2)

Rosine et son professeur de philo dans Conte d'automne de Rohmer

"Les dieux, pour toi, ce sont les autres, les individus se suffisant à eux-mêmes et souverains, on constate un fait - un destin."
Le métier de vivre - Cesare Pavese

La lumière du jour était très crue -lumière de parking, impression de sur-réalité- et me faisait plisser les yeux. Je me demandais à chaque instant comment je trouvais la force de ne pas faillir, de ne pas faire l'une de mes crises de timidité adorée où je perds mes mots pour préférer devenir rouge. Chaque minute passée était une nouvelle révélation sur l'autre, un nouveau "c'est cet homme que j'ai eu pendant un an devant moi", et je ne le soupçonnais pas : on demande toujours à être convaincu de la richesse de la vie des autres, un raisonnement par analogie ne suffit pas. Je le racontais à un ami il y a quelques semaines, devant le désir de connaître la vie privée et intérieure d'une personne et devant l'impossibilité de la connaître une attitude est possible : on sous-estime ce que peut être cette personne. Il y avait de la découverte en même temps que de la compréhension, l'une suit nécessairement l'autre.

On est aveuglé par cet amour adolescent et maladroit pour l'autre et sous prétexte d'avoir pris le temps d'une prise de conscience l'on retourne s'engloutir sous notre couette de moelleuses illusions. J'arrive à adopter l'avis du premier venu qui trouverait cet homme physiquement on ne peut plus banal alors que je pourrais rédiger une nouvelle sur la peau brillante et réactive de son visage, sur ses vêtements. Si j'aime ses bras, si j'apprécie de voir son corps en mouvement ce n'est non pas pour ce qu'ils sont mais pour le rapport que je l'imagine avoir avec eux. Je n'aime pas son corps, je n'aime en fait, rien d'autres que tout ce qui est sien, c'est à dire tout ce que sa conscience englobe, son rapport singulier avec ces choses à lui, comme on aime la famille de l'être aimé pour la simple raison qu'il les enrobe d'intérêt, les comprend dans son monde.

Il a du mal à retenir les titres des livres et des réalisateurs, il va beaucoup au cinéma, ça m'a beaucoup amusé qu'il aille voir Les Beaux gosses, et on finit par se dire "finalement pourquoi pas, qui suis-je pour le faire correspondre à mon étroitesse d'esprit, mon manque d'imagination?", il n'aime pas la "farce" des macarons, il aime son métier, trouve très bien comme elle est la philosophie en terminale et lutte pour qu'elle reste ainsi, pense que les vrais rebelles, les vrais indomptés se trouvent en S parce qu'ils mettent le doigt sur les insuffisances de la philosophie, pensent que les meilleurs profs se trouvent à la fac, Jeanne Balibar l'a déçu au théâtre dans Le Soulier de satin, il a beaucoup aimé Emmanuelle Devos dans les Beaux Gosses, se demande à chaque film pourquoi il aime toujours autant "cette femme", Catherine Deneuve. Il n'aimait pas du tout l'heure de philosophie que nous avions en première et s'y ennuyait beaucoup. Il m'a dit que les moments où les élèves s'ennuyaient n'étaient pas forcément ces moments d'ennui à lui et que c'était même plutôt le contraire parce que justement les moments d'ennui étaient pour lui ceux où ils comprenaient de nouvelles choses. Je lui ai expliqué que moi-même je n'aimais pas les moments où il faisait rire la classe, je nous sentais tous embobinés, ça ne me plaisait pas.

Je m'étais fixée des règles : ne pas le complimenter, ne pas lui couper la parole comme ça m'arrive quand je suis intimidée, l'écouter (on oublie les évidences), ne pas consulter mon portable, ne pas parler du lycée, ne pas aller aux toilettes, ne pas être indiscrète, réfléchir avant de parler, être moi-même (on oublie les évidences).

J'étais à l'affût de sa moindre opinion concernant des sujets autre que la philosophie, le scolaire, les élèves. D'une personne qu'on aime et qu'on admire on est désireux de connaître son enfance, son quotidien, bref, ce qui doit être le plus dur à atteindre et le moins immédiatement utile, ce dont on ne parle jamais. On peut voir cette curieuse curiosité comme la preuve indéniable de nos sentiments pour cette personne, on aime comme une groupie.
Et il semblerait que plus c'est insignifiant plus on est content, ainsi savoir qu'elle est son parfum de yaourt préféré m'aurait ravie.


C'était une journée très chaude et qui contrastait violemment avec les jours précédents. Dès les chaleurs du matin j'avais alors su que je n'aurai pas pu commander un café crème; j'avais déjà pensé à ce que je commanderai par souci de tout contrôler, c'était en somme un oral d'examen comme un autre où plus on révise et plus on a de chance de réussir.
J'ai alors opté pour un Ice Tea et restais curieuse de savoir ce qu'il pouvait prendre en un pareil temps, ce qu'il pouvait boire, autrement dit ce qu'il daignait faire glisser dans sa gorge. Un peu bêtement j'imagine que ses choix veulent dire quelque chose chez lui, je leur fait porter des significations qui les dépassent, ce qu'il choisit est ce qui mérite de l'être.
Il a commandé un citron pressé et en a repris un autre une heure plus tard en demandant au serveur cette fois de l'eau fraîche, disant quelque chose comme "celle-ci est imbuvable, elle a dû rester des années stockée dans votre cave" avec ce petit ton faussement premier degré qui m'a valu un jour que je vienne m'excuser à son bureau pour une insignifiance. Il m'a demandé si je reprenais quelque chose, c'est alors que je me suis rendue compte que cette discussion pouvait durer encore longtemps et que cette raisonnable question demeurait le seul élément perturbateur de notre élan, et qu'il n'aurait qu'à dire "vous reprenez quelque chose?" une fois par heure pour nous replacer dans une réalité, un contexte, moi qui avait finie par ne plus voir que son visage, c'est à dire que vraiment, j'avais même du mal à le voir lui et son polo, je ne voyais plus que clairement son visage, et je n'osais pas fixer ses bras qui pourtant m'intéréssaient. J'ai un peu hésité, "en fait c'est que je sais pas si je veux du chaud ou du froid, mmmmh,ah je sais, je vais prendre un coca light", je faisais la débile hésitante et il souriait.

Ce qui est toujours agréable à faire, c'est de se retracer le chemin parcouru en négligeant le processus: penser à ce jour où j'ai su qu'il serait mon professeur de philo, puis à cet instant là où nous parlions de choses et d'autres place de la Sorbonne un jour parfumé de vacances d'été. A mes yeux c'était miraculeux, peut-être que lui considérait cela comme un simple plaisir qu'il pouvait renouveler chaque année avec des élèves différents.
De cette situation, deux doux vertiges : d'abord, constatons que le temps passe très vite et puis que j'obtiens souvent ce que je veux. Je le disais à Marie avant de me rendre à mon rendez-vous, j'ai toujours eu beaucoup de chance avec les gens, j'ai toujours pu avoir des tête à tête avec les personnes que je voulais, des relations privilégiées avec certaines d'entre elles -je pense à A., à notre amitié lui qui pourtant me fascine toujours autant, une amitié ne s'établit pourtant jamais dans la fascination. J'ai toujours été contentée, jamais frustrée et je vis des relations idéales avec elles, c'est à dire que la souplesse de nos rapports n'émousse en rien l'admiration que j'ai pour eux; ainsi je constate ma chance à chaque instant. Voilà ce que j'aurai réussi dans ma jeunesse et qui m'aura permis de ne pas trop souffrir de mon admiration maladive que je déposais et dépose toujours aux pieds de certaines personnes.

Nos discussions me reviennent comme des vagues, une attitude les régissait : la curiosité. Qu'est-ce qu'une rencontre sinon le moment d'un commun accord afin d'assouvir les curiosités respectives? D'abord la mienne; j'en suis venue à lui demander ce qu'il faisait de ses journées, puis : vous habitez par ici? Vous allez souvent au trois cinémas là-bas? Vous lisez quoi en ce moment? Il venait de finir 2666 de Roberto Bolano. Et devant la somme des films qu'il avait vus récemment je n'ai pu m'empêcher de lui demander s'il avait la carte UGC, réponse positive et amusée.
Mais aussi la sienne car le plus souvent je ne faisais que lui retourner ses questions, il m'aura demandé ce que je pensais de la philosophie en terminale, si je pensais qu'il fallait en faire en première, si je partais en vacances, mes comédiens préférés, mes auteurs contemporains, ce que j'avais vu d'intéréssant au cinéma ces derniers temps.

Mais aussi le souci de la sincérité, et jamais rien d'autre. Je lui aurai avoué jusqu'à mon excès d'amour-propre, mon amour maladroit pour mes professeurs dont il a dû comprendre à demi-mot que je m'excusais pour l'année. Beaucoup de détails sur mes amies, le fait que je n'ai jamais eu qu'elles au lycée, le ravissement qu'a pu être mon année de terminale, le fait que j'ai compris très tard que cela aurait été bien d'être une bonne élève, le fait qu'on a eu du mal à lui trouver un cadeau " c'était dur, parce que votre statut nous impressionnait encore, un livre on ne pouvait pas parce que pour nous vous aviez tout lu alors on trouvait que les macarons c'était une bonne idée". Il m'écoutait et restait silencieux, il y avait parfois de charmants silences que je redoutais pour l'unique raison qu'il pouvait lui faire réaliser qu'il s'ennuyait et le faire partir. Il est resté jusqu'à qu'un ami vienne le rejoindre, prétexte soulageant en ceci qu'il est naturel et inévitable, chacun de nous deux ne pouvant se résoudre à mettre un terme à l'entretien sans blesser l'autre (je n'y aurai jamais mis fin) il nous fallait un intervenant.

Savoir ce qu'il lit, ce qu'il fait de ses journées, ce qu'il va voir au cinéma pour le simple plaisir de lire ces livres, voir ces films en s'amusant à basculer de son point de vue au mien, c'est à dire à travailler à un rapprochement, à un hommage, aux moments de temps mort où l'on se sent le plus impuissant, aux moments où il n'est pas là.

Je lui ai demandé où il avait trouvé son vélo pliant car j'en cherchais un, il m'a répondu "je le vends si vous voulez", je m'attendais à cette réponse."Vous le faites à combien?" il me le faisait pour 200€ mais les réparations semblaient considérables; si jamais je l'achète je me connais, ce sera d'abord motivé par le simple fait d'avoir son vélo, je dois me l'avouer.

Sur un ton légèrement nonchalant, "j'avais un livre pour vous mais je ne l'ai pas trouvé dans l'édition que je voulais", et me parle des difficultés qu'il a eu à le trouver dans cette édition bien précise, comme si c'était naturel, déjà admis par mon esprit depuis des jours alors que j'en étais encore à digérer le fait qu'il avait pensé à un cadeau pour moi. J'ai baissé les yeux et esquissé un sourire : cette personne que vous placez au-dessus de beaucoup de choses fait comprendre qu'à ses yeux vous méritez cela, et qu'elle veut vous faire plaisir, vous lui inspirez ce don-là. Il aura pris mon adresse postale sur son Iphone pour me l'envoyer.

Offrir un livre, on pourrait passer un article à réfléchir à quoi cela renvoit. J'y vois comme une tentative de faire correspondre la personne à quelque chose que l'on connaît, on aimerait qu'elle nous échappe moins pendant un moment (on saura ce qu'elle lit), c'est un geste très doux, presque protecteur, on choisit pour elle par souci de remédier à tout ce qui en elle nous échappe. Dans un cadeau, celui qui offre à le sentiment d'un contrôle total : il connaît et recherche les effets de son attention sur la "victime" (M. Franck était d'accord sur ce terme de victime): surprise, joie, gratitude, reconnaissance si le livre est bien.
Cela peut être aussi un simple test; pour une expérience de lecture donnée on regarde et on attend que le livre ait le même retentissement sur cette personne; on lui veut du bien. De toute façon, comme je le lui ai dit, offrir est toujours mille fois plus gratifiant que recevoir et il est bizarre que cette évidence ne soit pas admise de façon plus clair dans les esprits; la générosité n'a jamais existé, elle est une jolie étole pailletée dans laquelle s'enroulent les plus secrètes et égoïstes intentions, au mieux elle est volonté d'accélération du rythme d'une relation, heure du bilan, tentative de création d'un évènement où l'autre, faute de calcul, ne pourra être que nu dans sa spontanéité: liberté et contrôle totale sur la narration, et se présente toujours sous la forme d'une euphorie, d'un coup de génie; le don soigne beaucoup de choses en nous, il purifie.

Il a toujours été très dur de savoir ce qu'il pensait de moi, il y avait des professeurs avec qui c'était vraiment très simple mais la plupart tentent quand même de préserver ce rapport respectueusement distant avec leurs élèves - et j'aurai passé mon année à me révolter contre ce phénomène pourtant nécessaire. Au lycée les professeurs sont très justes et offrent à tout les élèves une égale attention : ils s'en tiennent au devoir d'indifférence que suppose leur métier.

La discussion étair rythmée par l'expression de nos égales curiosités à l'égard de l'autre. L'une des formes de la curiosité, certainement la plus intéréssante, trahit le fait que nous pensons beaucoup à la personne, qu'elle nous a longuement intéréssée et celui qui assouvit sa curiosité instruit délibérément l'autre personne du fait qu'elle est intriguée par elle depuis déjà un certain temps; la curiosité est toujours construction fictive autour de l'autre et qui demande à être confirmée. Ce n'est pas quelque chose de ponctuel mais un désir en progression qui ne se tarit jamais en ceci qu'il se nourrit des réponses qu'on lui donne pour désirer toujours plus. C'est le plus bel hommage que l'on puisse faire à l'autre même s'il est toujours mieux de dissimuler sa curiosité (comme il a toujours été bien vu de ne laisser percevoir aucun signe d'attachement à l'autre mais uniquement de subtils et ambigus indices lui permettant d'espérer tout en désespérant, c'est le secret et on le sait) qui peut être perçue comme une faiblesse, une abdication; c'est en somme quelque chose de très fort, comparable à une passion, un abandon de soi dans l'autre.

Je disais souvent "oui voilà", et lui disait "oui c'est ça". C'était les moments les plus doux où chacun prolongeait, explicitait la pensée de l'autre.

A la question "vous faites quoi de vos journées?", question d'un père qui soupçonne sa fille de ne rien faire de ses vacances, étonné d'une telle question il me répond
- je lis, je travaille, j'apprends des choses...je vois des amis...
- vous allez au cinéma
- je vais au cinéma", il fait une tête incrédule, comprenant mal où je veux en venir et ayant l'impression de ne pas avoir encore répondu tellement j'aurai pu deviner ses réponses
- mine de rien vous venez de répondre à la question.

- j'écris aussi un scénario pour un film.

j'ignore s'il se souvient mais comment oublier le fait que j'ai été accidentellement mise au courant de ce scénario par un mail qui ne m'était pas adressé et qu'il m'a envoyé par erreur. Je lui avais répondu que je l'avais supprimé mais je n'ai pu m'empêcher de le lire; j'ai été d'avance désolée pour lui de ne pouvoir faire autrement que de le lire : je suis trop humaine et ce type m'intéresse maladivement. Il usait d'un langage bien loin de celui auquel il nous avait habitué, ce langage me faisait accéder à des éléments que je n'aurai pu envisager de façon autonome. Fixant les glaçons qui s'affalaient au fond de mon verre, j'essayais de ne pas sourire, j'aurais bien voulu lui parler de son scénario, c'est le genre de réponse, de grand projet qui suscitent des questions, des curiosités, mais n'est pas comédienne qui veut et j'ai préféré me détourner sur un sujet tout autant intéréssant.
- vous n'écrivez rien à côté?
- non rien, ça ne m'intéresse pas du tout.
- je comprends, je comprends très bien.

à suivre, faute d'avoir mes brouillons sur moi.

samedi 18 juillet 2009

La peur de l'autre (1)






















"Le point d'attache de ton métier à la vie est le besoin d'expression du premier et le besoin de contact avec le prochain de la seconde.
Tant qu'il y aura quelqu'un de haï, de méconnu, d'ignoré dans la vie, il y aura quelque chose à faire: s'approcher de lui."

"La compagnie d'une personne aimée fait souffrir et vivre dans un état violent. Il faut choisir la compagnie de celle qui nous est indifférente, mais alors notre rapport avec elle est plein de restrictions mentales, et on désire continuellement rester seul, au-dedans de nous on la supprime."

Le métier de vivre - Cesare Pavese

"La timidité génère une souffrance. En effet, la personne peut parfaitement mesurer son handicap mais ne trouve pas de solutions pour le résoudre. De plus, elle analyse son comportement et mesure avec précision les difficultés sociales que cela déclenche. C'est une caractéristique humaine difficile à résoudre et qui a un rôle plus dévastateur que constructif." Wikipédia
"Sur le plan psychologique, le timide se sent paralysé, incapable de la moindre réaction, focalisé sur l’objet de sa peur : autrui. Il n’arrive pas à envisager la relation avec l’autre autrement que sous le rapport dominant-dominé. Il fuit le contact, se dévalorise"
Doctissimo


J'ai passé l'année scolaire à scanner mes cours de philosophie à Sophie, une fille de ma classe et Monsieur Franck m'avait demandé que je les lui envoie à lui aussi. Ainsi tous les soirs je lui écrivais un mail qui se limitait à trois phrases de politesse, mais parfois j'en profitais pour lui dire quelque chose, essayer d'établir un contact qu'il prenait toujours pour ce qu'il était : le mail d'une élève qui ne doit être qu'une élève. un an de ce régime-là, cela ne pouvait tout de même que nous rapprocher. Il lui manquait les premiers cours et en fin d'année il me réclama mes premiers cahiers, que je lui avais glissé dans son casier pendant les épreuves du baccalauréat, j’étais censée les lui donner en main propre mais il s'était cassé le nez à vélo ce jour-là.
Le jour des résultats du bac Monsieur Franck portait une veste en toile bleu marine et un pansement sur le nez et m'avait dit, "je viens de récupérer vos cahiers, je vous les rendrai...plus tard". M'attendant à ce qu'il me les rende à la rentrée, je n'espérais pas le revoir avant longtemps et me lançait dans les vacances avec l'idée d'une ferme rupture d'avec mes professeurs. Une semaine après je reçois un mail de sa part m'informant qu'il pouvait me les rendre soit par envoi postal, ou si je craignais qu'ils ne s'égarent, il serait sur Paris la semaine prochaine. Je lui ai dit que l'envoi postal ne présentait que des inconvénients et que j’étais libre et sur Paris tous les jours à partir de 14h30, heure à laquelle après mon travail commence ma journée.
Le dimanche, j'étais revenue chez moi à 6 heures du matin et il me fallait me réveiller tôt, disons à midi, car mes copines venaient goûter chez moi: devant l'ennui mortel d'Emile j'avais proposé qu'elles viennent jouer avec lui à la Gamecube. Marie ramènerait des pizzas, Cécilia un gâteau, je m'occupais de la salade et des croques-monsieur. Emile était content, il aime bien mes copines, et dans l'incapacité de garder quelque chose pour moi je leur avais parlé du premier mail de Franck et du fait que j'attendais sa réponse. Il n'y avait que trois manettes, aussi je ne jouais pas et je trainais sur mon ordinateur à l'affût d'une réponse que je finis par recevoir. Marie et moi avons poussé un cri, toute seule je n'aurais jamais fait ça, mais entre copines il est agréable de toujours pouvoir faire les connes. Il me proposait jeudi à 18h30, dans un café place de la Sorbonne. Les autres jours n'ont été rien d'autres qu'une longue attente impatiente.
( Devant le centre Pierre Mendès-France à Paris I, les mêmes stands faisant face de sécurité sociale étudiante que pour la fois où j'ai dû accompagner Marie à ASSAS. SMEREP vs. LMDE. En passant devant la SMEREP j'éprouve un grand plaisir à fayoter leur annoncer que je suis inscrite chez eux, ils me félicitent, me tendent des pouces du genre "bien joué" et ma mère passe après moi pour calmer le jeu "non non non, je suis pas du tout contente de la SMEREP", s'ensuit un petit débat alors que nous sommes en retard.

Je crois que l'on n'est pas censé aimer Paris I et ses locaux délabrés, ses ascenseurs multicolores, ses amphithéâtres en ruine, cette ambiance linoléum insupportable, à en croire ce que je lis ça et là il faudrait plutôt s'en plaindre. Et pourtant je crois que je l'aime bien, il y a dans cet endroit quelque chose de fougueux, d'urbain. On se croirait encore dans la rue, on croise en tout cas des dégradations qu'on ne trouve normalement que dans la rue.

Stand jaune fluo de l'OFUP. La nana me propose un pack spécial pour ma licence, Philosophie magazine plus le Time pour 100€. Je lui dis que j'ai déjà du mal à finir de lire Philosophie magazine alors le Time je n'en veux pas, par contre j'avais déjà projeté de m'abonner à Philosophie magazine et de résilier mon abonnement à Technikart qui à présent me tombe des mains. Je pensais pourtant ne jamais me désabonner et même tristement assister à la mort du magazine mais c'est que je ne le lis plus vraiment et que la proportion de bons articles n'est rien à côté de ceux qui m'exaspèrent. 4 ans d'abonnement, c'est déjà pas mal.

La fille, qui en est à sa troisième année de Licence de Droit me donne beaucoup de conseils et finit par m'inscrire une sorte de devise dans la tête "critique, analyse, valeur ajoutée, y'a que comme ça que tu peux réussir, évidemment moi je l'ai compris qu'en redoublant ma première année.", "faut juste être plus malin que les autres", "enfin tu vois, en Licence de Philosophie y'a 30% de réussite la première année". Elle connaît bien son texte, ne cesse de m'informer que c'est la fin de la journée et qu'elle est crevée, je lui demande depuis combien de temps elle est ici, "depuis ce matin, 8h". Il est 16h30, elle repart avec un contrat qui obligera ma mère à payer un abonnement et mes coordonnées sur un papier si jamais je veux du travail en septembre. Je file rejoindre Cécilia, avec beaucoup d'émotions je lui montre ma carte d'étudiante et nous allons voir Playtime de Jacques Tati.)

Le risque : ne pas réussir à se défaire du costume que je me suis tricotée depuis le premier jour où je lui ai parlé. D'où vient-il ce costume, quels en sont les fils? Un mélange de ce que je voulais être à ses yeux, de ce que je pensais être à ses yeux, un peu n'importe quoi; tout sauf vraiment moi. Et pourtant je choisis ce que je dis, ce que je fais, mais je ne contrôle pas mes effets et même, je produis l'inverse de ce que je voulais produire et j'ai fait mille et une gaffe inavouables avec lui. J'ai été à la fois dans l'incapacité d’ être moi-même en même temps que dans l'incapacité de me taire, de faire profil bas, j'ai toujours voulu qu'il me voit et je souffrais beaucoup de son rapport avec ses élèves qu'il se devait de vouloir égal avec chacun d'entre eux.

Je me demande s'il s'est fixé un certain temps à passer avec moi, au début j'avais eu peur qu'il ne me propose de le voir juste une minute pour qu'il me rende mes cahiers, mais ça m'aurait fait trop de mal et tout bien réfléchi personne ne serait capable d'une telle impolitesse; mes copines aussi savaient qu'il ne ferait jamais ça, mais dans l'attente de son mail j'imaginais le pire.

Le fait que l'on parle d'autre chose que du lycée ou du baccalauréat m'aiderait grandement à m'émanciper de mon statut d'élève. J'aimerais lui montrer que je peux être bien différente et voir à quel point lui aussi peut l'être, car si je le suis il le sera. J'avais peur qu'il ne fasse trop chaud, mais je ne m'inquiète pas trop: il y a toujours un courant d'air sur la place de la Sorbonne.

Ma soeur, qui était l'une des rares personnes à qui j'en avais parlé et qui avait passé l'année à supporter mes emportements et des anecdotes sur un prof qu'elle avait aussi eu, constatait "tu as eu ce que tu voulais" et me conseillait depuis Dubaï de faire ma technique du jeu vidéo, technique inventée vers mes 14 ans où j'expérimentais mes premiers rendez-vous: il s'agissait d’agir dans la vie comme dans un jeu vidéo, voir les choses en plusieurs niveaux, faire en sorte de gagner des points, et surtout ce qui importait le plus c'était la préparation qu'on pouvait faire avant de s'y rendre: réunir les conditions d'une victoire. Vue comme ça la vie paraissait être un jeu auquel on avait envie de jouer. Si ma soeur m'en reparle des années après c'est qu'elle doit souvent user de cette technique qui peut servir lors d'entretiens d'embauche.
J'avais le souci de n'en parler qu'à un minimum de personnes, c'est-à-dire en parler assez pour pallier à l'impatience maladive. Je ne voulais m'en vanter auprès de personne : cela aurait attiré les ondes négatives et le mauvais oeil, je suis d'une superstition pessimiste qui ne croit qu'à la malchance et espère peu d'un heureux hasard. Je savais qu'il revoyait beaucoup d'anciens élèves car ma soeur qui l’avait en terminale me racontait ses journées et me parlait souvent de lui, c'est comme ça que je l'ai d'abord connu : une image de lui était rendue très présente, très vive, c'était un personnage sans visage et qui n'existait que sous quelques évènements, quelques apparences qu'elle trouvait digne de me raconter ; Julie l'avait aussi souvent vu en compagnie d'anciens élèves au Polly Magoo, et m'en informait précipitamment par sms.

Sortie du travail où je n'ai jamais été aussi distraite par mes pensées, j'avais passé mon temps à consulter des articles concernant la timidité sur Doctissimo, mes copines se foutent de ma gueule quand je leur dis que je lis des choses sur ce site, mais d'abord leurs tons informatif et pédagogique me détendent et c'est comme ça que j'ai pu trouver le titre de ces notes.
La météo avait pourtant annoncé un temps frais semblable aux autres jours de la semaine mais tôt le matin ma mère m'avait annoncé qu'il s'agissait de la journée la plus chaude de la semaine et cette chaleur totalitaire m'avait incité à prendre un bain qui servirait de scission idéale entre le début de la journée et la suite. Je n'en avais pas pris depuis des années car vivre au sein d'une famille nombreuse ne rend plus possible ce genre de luxe. Mais j'étais toute seule avec ma mère qui était alors au travail, Emile et papa étaient à Trouville, Myriam à Dubaï, je pouvais n'avoir peur de rien et faire couler l'eau et le savon avec inconscience/insouciance en écoutant Tom Waits. J'ai finalement porté ce que Cécilia m'avait conseillé : ma chemise bleu marine, mon pantacourt beige en toile, mes sandales beige et mon sac bleu marine, j'avais attaché mes cheveux en queue de cheval, mes yeux était surlignés d'un fard à paupières marron, j'avais très chaud, ma peau était moite mais M. Franck et la philosophie m'auront appris à accepter ce qui ne dépend pas de moi.
Il faut toujours porter des habits confortables et qui sachent se faire oublier car si l'on réfléchit bien l'habit ne représente rien lors d'un rendez-vous, je me suis rendue compte de ça il y a quelques années, toute la différence entre un bon rendez-vous et un mauvais reste à faire sur place. Le plus grand retentissement dont peuvent se prévaloir les habits se fait dans la rue et dans le métro où à défaut de connaître les personnes l'on juge de leur élégance.

Cette question qui revenait souvent chez Marie et Cécilia : "ça va t'arrives à dormir?", bien sûr j'y arrivais, c'était seulement une fois éveillée que je ne pensais à rien d'autre.

Dans le métro je m'amusais à relativiser, je me disais que ce rendez-vous avait donné un sens à ma semaine et venait conclure une année passée avec un homme que j'admire et qui me terrorisait, mais que représente-t-il aux yeux des passagers? Il aurait été drôle de le leur demander, chacun aurait compris mon trac, aurait vainement essayé de se mettre à ma place mais la peur est la peur en ceci qu'elle n'est pas partagée, tout sentiment se vit solitairement, c'est en fait le corps qui nous rappelle sans cesse à notre solitude. Ce jour-là tout se passait au niveau de mon seul ventre.

A 17h je rejoins Marie à Saint-Michel où nous attendons l'heure du rendez-vous au Reflet devant des Coca. Il n'y avait personne exceptés deux hommes seuls qui lisaient, l'un le Procès de Kafka dans une édition kistch des années 80 et l'autre un essai en poche des éditions Le Points-Seuil. Ainsi quand nous parlions tout le monde pouvait nous entendre et dans l'impatience qui était la mienne je ne pouvais que m'amuser à anticiper le rendez-vous à défaut de ne pas y être. Je l'imaginais en chemise bleu ciel et pantalon beige, Marie en chemise blanche et jean Levi's. Je pensais qu'il passerait par la rue Champollion pour se rendre place de la Sorbonne, nous étions près des fenêtres qui étaient ouvertes, il aurait pu nous voir.

Je suis sortie à 18h30 du Reflet, j'avais passé les dernières minutes main sur le front à essayer de me calmer, Marie me disait que c'est vrai que je jouais gros, c'était sa façon à elle de me rassurer. Je lui disais "peut-être qu'en fait je me persuade que je suis en panique alors qu’en fait je vais bien", je me suis alors redressée mais mon mal de ventre restait inchangé; j'étais réellement dans un état bizarre qui ne pouvait se régler qu'au moment de le voir. Cécilia nous a rejoint à 18h25, je suis allée une dernière fois aux toilettes pour me coiffer la frange, me retrouver avec moi-même et me regarder dans les yeux, j'ai respiré profondément, susurré un "c'est parti", Cécilia est entrée en catastrophe dans les toilettes et m'a annoncé "on vient juste de le voir passer avec son vélo, il portait un polo noir". Cécilia m'a demandé si je voulais un bisou et Marie m'a dit "quoiqu’il arrive sache qu’on t’aimera quand même". J'ai remonté la rue Champollion, mes copines derrière moi, M. Franck devant, j'ai retrouvé pendant quelques minutes une solitude, un sérieux face à face avec moi-même; de nouveau je n'avais plus rien, tout restait à faire.
Une fois arrivée devant le café je n'ai vu personne et l'imaginais en train de garer son vélo quelque part, puis quelques secondes après je l'ai vu ressortir de la rue Champollion, mes lunettes de soleil me permettaient de faire comme si je ne l'avais pas vu: étant trop loin de moi, j'aurai dû soutenir un sourire jusqu'à ce qu'il m'atteigne, cela aurait été gênant. J'ai donc pu choisir le moment de la reconnaissance. Il marchait à côté de son vélo, les manches relevées de son polo noir, un de ses poignets était encerclé par une montre noire, c'était une image très masculine, quelque chose avait définitivement changé dans son apparence, dans la forme que son corps prenait à mes yeux. A une distance raisonnable j'ai ôté mes lunettes de soleil pour lui sourire de façon respectueuse, j'avais tellement peur. Il m'a dit en souriant "Bonjour Murielle" et j'ai répondu par un "Bonjour Monsieur", il hésitait entre le fond de la terrasse et le bord, près des jets d'eau, je lui ai dit que ça m'était égal, il a sorti de son panier et posé négligemment sur la table mes deux cahiers et un CD de tous mes cours réunis en format pdf. J'étais dans l'ignorance et la crainte totale de ce qui allait se passer, j'avais surtout peur de moi et de mes réponses, à mes yeux il aurait de toute façon tout bon. Peut-être que finalement la timidité avant d'être peur de l'autre doit être crainte de soi-même.

photo extraite de Brigitte et Brigitte de Luc Moullet

dimanche 12 juillet 2009

"Noter que l'ennui est une forte passion,[...]"

De plus en plus bizarre ces coïncidences vestimentaires qui avaient déjà eu lieu avec Monsieur Delmas, Monsieur Franck et puis aussi F. avec qui cela s'est reproduit. Samedi à une fête, chemise à petits carreaux vichy bordeau pour moi, bleu marine pour lui, veste beige pour lui, parka beige pour moi, le même beige. Il n'y a pas seulement le fait de porter telle chemise de telle couleur le même jour qu'untel, mais il faut prendre aussi en compte que ces trois personnes pèsent à leur façon, plus que d'autres dans ma vie et que de ces trois personnes la situation est la même : me situant entre l'ignorance totale de ce qu'elles sont et l'intuition d'une connaissance profonde de ces mêmes personnes; de mon côté je n'ai jamais vécu autre chose qu'un jeu de sous-entendus, d'interprétations inssuportables, uniquement avec elles. Tout cela est beaucoup trop magique parce qu'on porte les vêtements qu'on porte selon la vague humeur du moment, c'est le moment du pur hasard, alors que l'on sait que l'on va se brosser les dents. F. explique cela très simplement : je m'habille comme un garçon.

Le travail, ça ne s'arrange pas, mais on finit bien à un moment par occuper d'une façon ou d'une autre une attitude qui rend la situation tolérable. L'habitude aplanit les fureurs et les fait se transformer en petites ruses. Quand on n'y peut rien on finit par ruser : on réduit son temps de travail en s'autorisant des écarts, des pauses honteuses, quand le chat n'est pas là la souris danse, etc. Parce qu'il est seulement impossible d'éxécuter une telle corvée de façon sérieuse, c'est à dire sincère et sans arrière-pensées.

Emile devient de plus en plus une source de préoccupations, de questionnements; surtout quand ma mère n'est pas là. J'ai à l'égard d'Emile le sentiment d'un certain nombre de devoir que je me dois d'accomplir : ne pas le laisser s'ennuyer, se morfondre dans sa paresse pré-adolescente; la pire de toute car c'est une paresse irresponsable, qui n'a pas le sentiment de la perte, du gâchis, mais qui n'a pas non plus les moyens d'être autonome, de sortir en dehors d'un périmètre bien circonscrit. Bref, il faut compter sur les copains qui sont peut-être la seule issue garantissant une diversité d'activités et de ressources pour un jeune garçon comme Emile : on s'ennuie, on veut s'en sortir ensemble et la créativité fait des ravages. Mais ses copains ne sont pas là et il est toute la journée tout seul à la maison, je l'appelle à l'heure où je déjeune de mon sandwich dans le métro, le plus souvent il a cette voix endormie et doucement boudeuse de celui qui vous reproche de l'avoir réveillé avec votre appel. Je devine son monde de couette et de torpeur, de journée déterminée par l'heure de son réveil, je finis par me désolidariser de lui et mon raccrochage annonce : "A chacun sa journée".

Mais il s'est remis à la lecture, et cette nouvelle me suffit, je lui ai seulement dit de repenser aux livres qu'il avait lus, à leurs histoires -je sais qu'il tient à ces histoires, que je touchais un point sensible en les invocant- et le souvenir a amené avec lui l'envie de se remettre à la lecture. Au moins il y a un instrument de mesure permettant de se rendre compte d'une progression, d'un doux travail accompli : "j'ai lu 80 pages" sera toujours beaucoup moins incertain que "j'ai joué à Dofus".

C'est dur de ne pas imposer aux autres les"valeurs du moment" qui nous animent. Par exemple, ma récente hostilité à l'égard de la paresse retentit sur mes rapports avec Emile que je passe mon temps à engueuler. Je ne supporte pas de le voir encore habillé et devant l'ordinateur à 23 heures, et l'excuse qui veut que moi aussi je sois passée par là n'en est pas une : je ne suis la norme de rien. Je ne peux pas attendre d'Emile qu'il comprenne l'heure venue les pertes qu'entraîne la paresse, alors je me dois d'agir tout de suite, même s'il en est à un point de sa vie et de ses expériences qui font qu'il reste un fossé d'incompréhension entre lui et moi, un peu à la manière de certains romans qu'on ne pourrait lire qu'à un certain âge, car trop tôt il ne comprendrait pas.

Puis finalement je me dis : je veux le sortir de son ennui, de sa paresse pour qu'il n'ait pas de mauvaises pensées, parce que lui-même pense à sa solitude et me dit "quand je suis seul les blagues que je fais devant la télévision elles sont que pour moi", et il a toujours aimé me demander "On discute?". Et si je regarde en moi je vois bien qu'il n'y a pas moments plus décisifs que ces moments terribles d'ennui et que c'est peut-être ça qui fera la différence plus tard; notre passé est porteur de ces heures aussi et pas seulement des évènements.

De plus en plus souvent, des prises de conscience de mon absolu bonheur d'être où je suis, ce que je suis, malgré tout. Ce sont des moments qui me viennent au restaurant, au café, au lit, dans ma cuisine le matin, dans le bus, en classe quand j'y allais encore, bref partout, j'en ai déjà parlé mais je ne pensais pas que ça allait durer si longtemps. Ce n'est pas un état permanent, c'est plus comme un bilan ponctuel qui ne tient pas compte des irrégularités, des passages à vide, ou qui au contraire en prend justement compte et les estime positifs. La question se pose de savoir : quelle est ma part de responsabilité dans tout ça? D'un côté si je suis, disons "heureuse" j'en suis la seule responsable mais de l'autre la poursuite de ce bonheur semble ne pas m'appartenir et ne tenir sur rien, de plus, chaque journée s'annonce comme potentiellement ratée et non pas réussie, cela ça ne change pas.

Samedi je sors Emile, je m'étais promise de le faire en l'absence de ma mère, il doit aller chez Gibert Joseph s'acheter un pinceau pour ses Warhammer, on prend le prétexte pour aller déjeuner à St-Michel, rue des Ecoles dans un café qu'on aime bien avec les filles. Le trajet est long et Emile me dit que ça fait longtemps qu'il n'avait pas autant marché. C'est vrai que mon père l'habitue à l'immédiateté de la voiture, se rendre d'un point à un autre en niant ce qui se passe entre les deux. Je le fais marcher jusqu'au bus et dans le bus il regarde par la vitre et se plaît à des remarques rigolotes "même si tu regardes les gens en terrasse c'est rare d'en voir un porter sa fourchette à sa bouche". Les circonstances suscitent les pensées. Il mange un croque-monsieur et moi une salade qui tardent à venir, puis finit par une crème brûlée qu'il commande toujours mais qu'il a de plus en plus de mal à finir, seul le dessus est intéréssant, la crème est excessivement bourrative. Je lui conseille de ne pas en recommander avant longtemps et de changer de desserts préférés jusqu'à nouvel ordre. Nos préférences changent sans crier gare et il faut à chaque instant se questionner : est-ce que j'aime encore la crème brûlée ou est-ce par habitude de la préférer que je la préfère?
Il s'est acheté un livre de Daniel Pennac et n'a pas trouvé son pinceau, quant à moi j'ai trouvé Out of Season de Beth Gibbons que je n'avais pas encore acheté, chez OCD ils emballent ton achat dans une enveloppe en kraft agréable à tenir.

Le piéton (celui qui est dans une situation de faiblesse) insiste pour laisser passer la voiture (celle qui a du pouvoir) et le fait comprendre par des gestes: les situations s'inversent.

Samedi, la première partie de la fête aura été consacrée aux discussions (on m'aura offert des bonbons pour mon bac), puis vers 2h du matin j'ai commencé à danser pour ne plus m'arrêter. Dans l'attente du premier métro nous sommes allés avec mes camarades dans une brasserie ouverte toute la nuit dont on aurait dit le comptoir peint par Edward Hopper: certains mangeaient des crêpes, d'autres des cafés, quant à Elise et moi nous avons demandé des chocolats viennois avec plein de chantilly. La dame derrière le comptoir avec un sourire aussi doux qu'inadéquat à la situation et quand elle a sorti le gros pot en verre de Nutella pour les crêpes des garçons j'ai compris que je n'avais plus à avoir peur de la nuit. L'idée de dire "merci maman" m'aura traversé l'esprit.

mercredi 8 juillet 2009


"Comment une personne de trente ans peut-elle ne pas se sentir un débris? En cessant de vivre d'espoirs : c'est-à-dire en cessant de croire qu'un contact amical réciproque peut changer quelque chose à sa vie, et de rechercher dans ses propos un point d'appui, un élargissement de sa personne.
On dit que la jeunesse est l'âge de l'espoir justement parce que, quand on est jeune, on espère confusément quelque chose des autres comme de soi-même -on ne sait pas encore que les autres sont précisément les autres. On cesse d'être jeune quand on distingue entre soi et les autres; c'est-à-dire quand on n'a plus besoin de leur compagnie. Et l'on vieillit de deux manières : ou bien en espérant plus rien, même pas de soi-même (pétrification, abêtissement, etc.) ou bien en espérant seulement de soi-même (activité).[...]
Pourquoi le mariage marque-t-il le passage de la jeunesse à la maturité? Parce que, par cet acte on choisit entre les compagnie une compagnie qui vous sépare de toutes, qui s'identifie avec nous, qui devient l'arène circonscrite de notre vie sociale où l'on n'a plus besoin de chercher de compagnie en dehors de nous-mêmes. C'est le sceau de l'égoïsme qu'il faut pour vivre modérément, un égoïsme auquel sert d'excuse le fait qu'on se crée des devoirs."
Le métier de vivre - Cesare Pavese

La veille ma mère m'avait donnée un Stressam pour me faire dormir, sur Doctissimo ils disent que ça sert à lutter contre l'anxiété, je lui avais seulement demander un somnifère, un vrai, de celui qui à forte dose aurait pu tuer Dalida. Je m'endors sur les coups de minuit.

J'avais pour mission de retrouver la vigueur matinale de ma semaine de lycée, cette façon d'être éveillée coûte que coûte, ces travailleurs sponsorisés par le Pass Navigo et Direct Matin. Pour ce premier jour de travail c'était comme si je ne coïncidais pas tout à fait avec moi-même, me sentant faite pour mon lit, émergeant vers 13 heures pour manger un croissant Auchan préalablement chauffé 5 secondes au micro-ondes en écoutant France Inter, puis internet et un dvd pour meubler jusqu'à 16 heures et sortie au parc, au café et au cinéma pour rentrer sur les coups de minuit. Une fraîche quiétude, et la même chose le lendemain. Sauf que ce matin c'est ma mère qui me réveille à 8 heures et me souhaite "bon courage, travaille bien" avec une douceur qui, je le voyais bien, tentais de remédier à la violence du réveil et de ce qu'il inaugurait. Le premier pied sur la moquette et c'était à moi de jouer. A la radio Bégaudeau chez Vincent Josse "pour Nietszche les amis c'est ce qui empêche le ressentiment, c'est tout à fait ça". J'avale un café colombien en capsule Tassimo, une vitamine C et une douche; je redeviens moi-même. Je me mets de la crème solaire sur les bras et je me fais belle comme une secrétaire: toujours viser une préparation bien au-dessus de l'importance de l'évènement, cela nous permettra de tenir.

Les femmes portent majoritairement des robes, certaines ont les jambes très bronzées, d'autres très blanches avec des restes de veine. Elles portent des talons souvent compensés, c'est beaucoup plus confortables, et puis d'énormes besaces, gros blocs noirs et rectangulaires pour ordinateur portable qui les font légèrement se pencher d'un côté. Ces sacs butent sur leur hanche gênant ainsi leur marche.

Le matin je dois trier le courrier : ouvrir toutes les enveloppes, aller chercher une chemise, écrire la date dessus, tamponner sur chaque feuille la date, mettre de côté les chèques pour ensuite les placer par dessus la paperasse. Quand le téléphone sonne je dois dire le plus sincèrement possible "*** Assurances bonjour", écoutez la personne, la transférer à Charles (mon employeur) s'il n'est pas occupé et s'il l'est je dois prendre son nom, son numéro de téléphone et son numéro de police si c'est un client. La femme de Charles a passé la matinée avec moi, elle m'a expliquée comment marchait la boîte, avec quels grands groupes ils étaient affiliés, comment ils gagnaient de l'argent; ils touchent en fait de petites commissions sur les gros chèques qu'ils reçoivent.

Viviane passe son temps à aller chercher des cafés au café du coin, elle vient avec la tasse jusque dans le bureau, quand elle ne boit pas son café elle fume dans l'encadrure de la porte des Marlboro Lights qu'elle allume avec un briquet qu'elle égare tout le temps sur le bureau devant lequel je me trouve. Les tasses s'accumulent rapidement.

Un client, la quarantaine peut-être, très chic et au visage aussi beau qu'en bonne santé, l'un des rares clients venu et qui ne soit pas libanais. Il s'assoit et assiste à une petite scène entre moi et l'un des fils qui me demande ce que je ferai l'année prochaine et puis aussi si le bac c'est dur, "oui, même si tu travailles toute l'année ça reste dur". "Tu vois Pascal, si tu veux être riche tu dois travailler, si tu veux gagner beaucoup d'argent, tu dois travailler". Voilà qui pourrait résumer la mentalité libanaise. Le client, malgré son sourire a dû halluciner même si j'ai compris plus tard qu'il s'agissait en fait d'un commercial au discours d'automate. Quant au travail, tout le monde en parle, tout le monde le vante, mais on ne sait pas vraiment à quoi cela renvoit et qu'est-ce que chacun met comme image derrière cette idée. Je crois que si j'ai tant aimé les Cousins de Chabrol c'est pour cette raison qu'il nous mettait tous d'accord sur une belle image du travail : un étudiant obstiné malgré la fatigue à travailler son droit, et qui se refuse tout ce qui ne serait pas ce travail.
Elle demande au client s'il veut un café et tarde à le lui apporter, je finis par trop y penser, je crois qu'elle a oublié. J'essaye d'éloigner cette pensée de moi, ce problème ne me concerne pas, je n'y suis pour rien si elle a oublié le café, j'espère seulement qui ne m'en tiendra pas rigueur, lui. Cette agence n'est pas la mienne, il a dû comprendre que je venais de commencer.

Ma ferme incapacité à la contrainte, mon impossibilité à faire autre chose que toujours ces mêmes activités de plaisir. Je souffre plus qu'il ne le faudrait et j'identifie le reste de ma vie comme la continuité de cette souffrance.

Le "j'ai travail demain" qui empêche toute perspective, qui fait que l'on préfère la télé, ou disons le lit au restaurant, cinéma, nuit blanche, et s'il m'arrivait de vouloir être réellement en vacances, d'aller au cinéma à 20h, la fatigue rappelle à l'ordre et alors plus rien ne devient possible, on devient la rabat-joie qui s'endort au cinéma, dans le métro, regarde sa montre. Malgré le fait que j'ai pu négocier de ne travailler que le matin, il semble que le reste de ma vie gravite autour de ces quelques heures de travail : week-end et après-midi de libre sont une réponse à l'ennui du matin. Je ne sais pas comment font les autres, hier je regardais les cuisines du restaurant japonais, une dame s'ennuyait mollement en attendant la prochaine commande, et puis le serveur du Café Beaubourg gardait le sourire et la" tchatche", je me disais "eux, c'est toute la journée, pourquoi je me plains". Est-ce que, quoi qu'ils fassent de leur soirée, elle s'en trouvera gâchée par le travail du lendemain, est-ce qu'on peut vivre sa soirée sans arrière-pensées, sans forcément vivre en vue de récupérer de notre journée pour celle du lendemain? Bref, je me demande comment font les gens pour accepter de façon si naturelle un travail aliénant, qui les prive de faire ce qu'ils veulent même quand ils ne travaillent plus (la fatigue). Je comprends la nécessité des vacances, c'est à dire d'une période de congés assez large pour qu'on puisse se défaire de ses habitudes de travailleur, un mode d'existence aux règles différentes, car le week-end ne suffit pas : le vendredi soir on est fatigué, le samedi on récupère, le dimanche il nous faut penser au lundi. Est-ce forcément un luxe égoïste de faire un métier qui nous plaît et est-ce que la résignation est un processus qui, me concernant, viendrait de commencer?
Plus largement : est-ce que tout s'émousse en nous - notre curiosité, notre naïveté, notre faim de vivre, notre façon de rendre tout grave, plongés jusqu'au cou dans nos sentiments, notre amour tragique des autres contrastant avec ce même amour pour nous-même, nos ambitions- avec l'arrivée de l'âge adulte? Est-ce que le repliement sur soi à force de se heurter à un monde décevant et qui ne semble pas être fait pour nous, est inévitable? Je ne sais pas, et j'ai un peu peur du gâchis.

Très vite j'ai adopté l'attitude de celle qui fait le décompte du temps qui lui reste à travailler. "Vivement 13h30", "Vivement le week-end", "Vivement les vacances", je déteste vivre de cette manière, regardant par dessus le moment présent comme par-dessus un mur, avec une puérile impatience.

Morrissey - This world is full of crashing bores

samedi 27 juin 2009

"Or, à quoi d'historique est-ce que je crois actuellement? Peut-être aux révolutions? Mais, outre que l'on a jamais tiré de la bonne poésie de l'idée d'une révolution en action, je ne m'enthousiasme pour elles qu'à fleur de peau. Naturellement, il ne s'agirait pas de décrire les tumultes, l'éloquence, le sang et les triomphes de la révolution, mais de vivre dans l'atmosphère morale, et à partir de là, de contempler et de juger la vie. Est-ce que j'éprouve ce renouvellement moral? Non, et j'ai même jusqu'à maintenant manifesté une certaine tendance à célébrer dans la vie plutôt les facultés statiques et jouisseuses que les facultés actives et rénovatrices."
Le métier de vivre - Cesare Pavese

Mon père m'a trouvé un travail chez un ami de la famille. Cela fait plusieurs mois que je devais aller voir l'employeur qui travaille avec sa femme dans une société d'assurance et qui comme tout les amis de la famille m'aura vu grandir. Il a d'abord été très surpris de me voir aussi changée, et elle aussi. Ce premier sujet d'étonnement, ce "comme tu as grandi" entendu, même sincèrement pensé reste la seule chose qu'un ami-de-la-famille puisse trouver à dire aux enfants de son ami. Ces derniers temps, consciente d'un réel changement opéré sur ma personne qui durant les autres années ne se manifestait que par une modification de coiffure et de tenue d'une année sur l'autre, j'ai vu les réactions des amis libanais comme de la famille s'amplifier de façon de moins en moins surjouée, de plus en plus sincère et nourrissant l'étonnement de cet autre étonnement d'avoir pour une fois été réellement surpris. C'est vrai que j'ai grandi, que j'avais les yeux maquillés, ma frange, et les traits reposés, et puis, il faut le dire, connaissant les codes j'avais sournoisement pris soin de me faire belle.

Mon travail consistera à saisir des données dans un logiciel d'archivage, le travail avait déjà été fait mais tout a été perdu lors d'un plantage comme chacun doit en avoir vécu au moins un. Et c'est là que j'interviens, avec mes doigts rapides de bloggueuse et mon temps libre à profusion. Spontanément j'ai pensé que ce travail qui me fera me lever à 8h30 pour courir à Puteaux et arriver à 10h pour finir vers 15h30 ne pourrait que me gâcher mon temps de vacances. J'ai énormément de mal avec la contrainte, le baby-sitting me tuait, j'aime désespérément faire ce que je veux et quand je ne le fais pas je me sens triste et oppressée, n'essayant jamais de "prendre sur moi". Quant au secteur tertiaire je ne l'aime que dans les livres et la vue des dossiers d'archives, même colorés, me donnaient l'envie de bailler.
D'un autre côté et parce que je n'ai pas d'autres choix que de me persuader des avantages, je n'émerge de chez moi qu'à partir de 15-16 heures, heure à laquelle j'aurai fini, et si je suis trop fatiguée pour entreprendre de sauver la journée, j'irai me rincer la gorge de café. Ce travail me pliera à une discipline (discipline de l'horaire, de l'ennui, de la politesse), chose que les vacances s'annonçant longues, s'appliqueront à me faire oublier jusqu'au mot. Enfin je ne culpabiliserai plus devant la somme que je dépense quotidiennement dans Paris puisqu'en contrepartie j'aurai passé ma journée à renflouer les caisses, tout s'équilibrera. Ces derniers mois je me dégoûtais à dépenser autant d'argent de façon si irresponsable, avant j'avais pour habitude de tenir un cahier de compte mais j'ai vite fait d'arrêter pour me décider à littéralement dépenser sans compter : je ne sais pas vraiment combien j'ai sur moi ni combien je dépense, je sais juste que je vais presque tous les jours au café sinon au restaurant, je n'achète plus de Cd mais je n'hésite pas à m'offrir encore et encore des livres, et puis des vêtements, tout récemment.
Je vais donc passer un mois à mettre des baffes à mon côté pourri gâté, il s'agira d'une frustration positive et productive au sens où le temps libre, par sa rareté et par contraste avec l'ennui du travail ne pourra être que mieux utilisé et apprécié.
Je crois par exemple que le désir d'un projet de création n'est jamais aussi fort qu'en période de dur labeur, il nous faut l'urgence, la contestation, le sentiment que les choses ne s'obtiennent pas de façon magique et qu'il nous faut agir pour être reconnu. La création se fait alors contre la pauvreté d'une partie de la vie, ce sont les lignes de Francis Ponge que j'aime paraphraser : il ne disposait que de 20 minutes d'écriture après son travail. Dans la même idée : je n'ai jamais autant écrit ici qu'au moment où je n'avais pas internet à la maison et Sartre n'a "jamais été aussi libre que pendant l'Occupation". L'amalgame est maladroit mais rend bien compte de l'absolue nécessité de la contrainte en toute situation. On ne saurait être libre n'importe comment. A mon âge et dans ces conditions (5h30 de travail d'archivage par jour) le travail aura quelque chose de sain sinon de purificateur. L'excès de temps libre a quelque chose d'immoral; être au monde c'est désormais "y être au travail".
--
Pendant que Viviane m'expliquait ce que j'avais à faire mon portable a sonné. J'ai vu en sortant que c'était A. qui m'appelait: je pensais qu'il avait lu mon mail lui annonçant ma nouvelle et totale disponibilité, il me demandait comment s'étaient passées mes épreuves de bac et de le tenir au courant. La timidité m'étant déjà une difficulté j'aime être au calme pour l'appeler. Je ne l'ai rappelé qu'une fois au Jardin du Luxembourg où je m'étais installée pour lire Le Métier de vivre. Il était en Corrèze avec son petit-neveu et nous avons parlé quatre minutes, il m'a dit qu'il revenait bientôt et que nous pourrions nous voir, que je ne devais pas hésiter à l'appeler. C'est l'une des personnes que j'ai envie de voir pendant ces vacances; j'ai, de toute façon, envie de voir des gens, "faire des rencontres" avec la simplicité que suppose l'expression.
Avec A. on se voit tellement rarement mais c'est toujours très beau, on a des choses à se dire et je crois que ma jeunesse doit objectivement avoir pour lui quelque chose de rafraîchissant: même s'il est d'une gravité sans nom dans tout ce qu'il fait c'est à peu près l'effet qu'il me fait, celui d'un calme dépaysement; j'endosse tout de suite les problèmes d'un autre monde. L'évoquer me fait me rendre compte qu'il est lui aussi très concerné par ce que j'ai dit du travail qui semble lui conférer la "rage de l'expression" (Ponge) mais dans un même temps annihile la majorité de ses forces. Je ne pense pas qu'il soit humainement possible de se retrancher tout à fait du métier que l'on exerce, se dire : je le fais mais il n'est pas moi. Comme dirait le type dans Taxi Driver (vu tout à l'heure) "je fais mon job, je deviens mon job", même s'il ne nous transforme pas il nous démoralise et le reste de la vie se passe en réaction à lui. Dans l'année mon professeur de philo nous a donné à faire un exercice aussi facultatif qu'extrêmement réjouissant sur le sujet : il s'agissait de voir en quoi un métier pouvait influer sur la vie de celui qui l'exerce. Sans vous l'imposer, je vous met à disposition ma rédaction qui n'a pas grand chose de scolaire et doit donc avoir sa place ici, je ne l'ai pas relu et m'excuse pour les fautes que je sais nombreuse.

jeudi 25 juin 2009

Hier soir avant de m'endormir j'ai pris trois secondes pour me fixer des buts pour la journée d'aujourd'hui. Pour le temps libre il faut procéder par anticipation, sinon on ne s'en sort pas. En manque d'idées l'épisode du sac poubelle s'est révélé incontournable, résultat: on distingue enfin la couleur du bureau. J'ai jeté toute l'histoire géo, j'ai gardé toute la philo. Par volonté de mettre les cahiers hors de ma vue, excédée, j'avais tout enfoncé sous mon lit. Il me reste les petits manuels de révisions Bordas pour l'histoire géo ainsi que le manuel de croquis Belin conçu entre autre par M. Delmas et qu'il avait eu la gentillesse de me dédicacer. "Désolé, ça n'est pas du Houellebecq...chacun fait de son mieux.". Chacun fait de son mieux, cette phrase m'avait tué.
J'ignore quelles formes prendront ces vacances et je me dis un peu bizarrement que seul une épreuve de rattrapage pourrait me faire goûter une dernière fois avant longtemps les joies du travail.
Je me suis réveillée à midi et j'ai mangé des tartines en écoutant toute les émissions de France Inter les unes à la suite des autres alors que normalement je n'en ai le droit qu'à une. J'ai consulté mon Pariscope acheté hier avec Cécilia, on a donné 80 centimes et la caissière nous a tendu les fraîches possibilités de la semaine. Maintenant je suis dans mon lit et j'éprouve une petite excitation à l'idée que ma pile de livres fonde, à l'idée de commencer à faire de la philo sans enjeux pendant 3 mois, à l'idée d'un emploi du temps quotidien qui sera souvent le même mais dont je ne vais pas me lasser, il suffit de savoir ce que l'on aime faire et de ne pas trop dépenser. Apprendre à vivre avec soi-même pendant 3 mois sera le beau défi. Je vais aussi travailler, je reprends la relève du baby-sitting de ma soeur qui part pendant 3 mois à Dubaï pour un stage et j'ai dit à Emile qu'il pourrait venir habiter dans ma chambre pendant cette période. Quant à moi je n'ai aucun voyage d'organisé, j'ai refusé le Liban de cette année et consulter la brochure EF inaugurerait le début d'une série de choix et d'efforts dont je ne me sens pas encore capable. J'ai toujours eu des désirs de voyage, souvent en Russie et en Asie orientale et qui se sont accrus avec les cours de philosophie, tant pour les anecdotes de voyage du prof que pour le contenu des cours, mais j'attends de pouvoir être véritablement autonome jusque dans le financement de mes vacances pour laisser décider de la destination ma curiosité. Tant que mes parents me financeront je ne pourrais compter que sur des anti-voyages trop organisés alors je préfère rester ici. J'ai été rassurée le jour où j'ai senti en moi le début d'un goût pour le voyage alors que je m'étais toujours plu à dire par provocation à mes parents que je n'aimais pas voyager, puis j'ai fini par voir dans cette attitude le premier indice d'une fermeture d'esprit. Dans un sens la littérature fait déjà voyager très loin, j'ai l'impression de parler comme dans une pub mais c'est au final très vrai et d'une évidence qu'il est bon de rappeler. Seulement le vrai voyage se nourrit d'images et d'odeurs, de "concret", c'est quelque chose qui se passe avec le corps, de très sensuel (je pense à l'odeur du Liban, à l'atmosphère du climat qui influe sur tout le reste). Peut-être alors que, comme on aime à nous le répéter pour la philosophie, l'apprentissage ne suffit pas et il faut à son tour pratiquer. "On leur demande des réponses, il ne nous donne que des désirs" écrit Proust à propos de la lecture : un écrivain est d'abord un lecteur désirant écrire. Ainsi l'on apprend le voyage dans la littérature mais il ne nous est pas donné, et il reste à faire.


Je me suis recoupée la frange, j'ai acheté sans essayer et en moins de deux minutes deux robes bleu marine, je crois que cette manie d'acheter tout ce qui est bleu marine est maintenant devenue comme un devoir. J'ai bu un coca light en face du Champo, des hommes venus de province et très bruyants sont venues s'installer devant moi, je n'ai pas trop réussi à lire, au début je les détestais après j'ai commencé à tout leur pardonner. J'ai dit au revoir au garçon qui ne m'avait pas servi, c'était un au revoir symbolique, un au revoir au café, c'était le garçon de la dernière fois qui a un visage plutôt très beau et que je n'arrêtais pas de dévisager quand je portais mes lunettes de soleil, il a dû me reconnaître. Je suis allée à ma séance de cinéma, A tombeau ouvert de Scorsese, pour changer. La dizaine de personnes présentes rigolaient "avec la voix" sauf la fille devant moi dont le silence m'inquiétait un peu, mais j'ai pu finalement deviner par la lumière que l'écran projetait sur son visage -et c'était très joli- qu'elle souriait par la forme bombée que prenait ses joues. En sortant Marie m'attendait assise dans le petit hall alors qu'il était 23h40 et qu'on avait le temps de rien faire sinon le trajet inverse. Ca m'a fait plaisir de la voir, surtout que je trouvais ça déprimant ce trajet nocturne en milieu de semaine. On est quand même passé par un glacier pour fêter ça, Marie a demandé une glace à la violette "avec de la chantilly" mais la bouteille était vide alors il lui a fait un prix pour la consoler et quand ce fut mon tour j'ai dit "un cornet simple au nutella...sans chantilly" et il m'a aussi fait un prix.
Nous avons pris le bus de St-Michel jusqu'à St-Lazare, on ne prend plus du tout le métro, la ligne 14 pue beaucoup trop, ce n'est plus possible. Je lui ai montré mes robes en les dépliant comme je pouvais, elle m'a dit "tu achètes toujours les trucs moches avec nous et les trucs beaux toute seule", je voyais ce qu'elle voulait dire. Sur le quai du métro elle m'a ensuite dit: "tu t'es faite toute belle aujourd'hui, c'est pour qui?" j'ai rigolé car j'en avais justement pris conscience aujourd'hui que quand je sortais toute seule je me faisais toujours belle et en plus pour personne, je crois sincèrement que je me fais belle pour les gens dans la rue et aussi pour moi même, on est presque comme bluffé devant son reflet ou devant l'effet qu'on suppose faire sur les autres. Quand on se trouve beau on est toujours autre que soi-même, on est "l'ami qui a réussi" et quand on se trouve laid c'est comme si on était trop englué en soi-même, on s'encombre.
En rentrant j'ai essayé mes robes et je les ai montrées à ma mère, elle était très joyeuse devant le résultat et les a trouvées très belles, l'une est une saharienne bien étroite et bien plaquée sur le corps, la matière est un peu rigide, l'autre est beaucoup plus impressionnante, un peu brillante et plissé, j'aimerais bien qu'on m'invite à une soirée uniquement pour le plaisir de la mettre et de me montrer. Je crois que j'aime les robes depuis que j'ai entendu ce qu'en a dit Gilles Deleuze en parlant du désir. Le passage est très souvent repris sur internet, mais c'est justifié :
"quand une femme désire une robe, tel chemisier, c’est évident qu’elle ne désire pas telle robe,
telle chemisier dans l’abstrait, elle le désire dans tout un contexte de vie à elle qu’elle va organiser, elle le désire non seulement en rapport avec un paysage mais avec des gens qui sont ses amis, ou avec des gens qui ne sont pas ses amis, ou avec sa profession etc. Je ne désire jamais quelque chose de tout seul. Je ne désire pas un ensemble non plus, je désire dans un ensemble."

Elle m'a ensuite expliqué qu'au moment où elle partira dix jours à Dubaï je devrais m'occuper d'Emile et de mon père, les faire manger, ne pas laisser Emile prendre la trottinette dans la rue et lui faire manger sa compote et sa Danette comme elle le lui fait tous les soirs dans son lit, aller à pied chercher des pizzas, leur dire de nettoyer la cuisine, faire un peu de courses au Franprix. J'ai réfléchi à ce que je pouvais faire d'un peu fou en son absence, dans les films pour ados c'est toujours quand les parents partent que la vie commence, mais en fait je crois que je vais m'en tenir à des séances de cinéma à 22h, et des glaces sans chantilly. C'est le plus bel hommage que l'on puisse rendre à sa vie : ne rien changer même quand on peut.

mercredi 24 juin 2009

Numéro du candidat : M920800090

Hier s'imprimait par dessus la vision écoeurante de mes cahiers, celle beaucoup plus plaisante d'un gros sac poubelle où j'enfournais les fiches de révisions sans tri ni compassion; par pur esprit de vengeance. Aujourd'hui il est 22h et je n'en ai même pas la force. Ma soeur est partie chez son amie à Toulon et elle revient samedi, cela me laisse donc un peu de temps pour marquer mon territoire de mille façons possibles, autrement dit foutre le bordel sans envisager son probable mécontentement à trouver mon bas de pyjama et/ou ma tasse de café sur son ordinateur portable: tout le charme de la nature morte moderne. Je m'entendais très bien avec elle en ce moment, on discutait beaucoup, j'avais besoin d'être consolée de mes révisions, d'y être tirée le plus loin possible sans pour autant changer de pièce; et elle était là et nous pouvions discuter chacune dans son lit, en fixant le plafond ou en jouant avec la peau de notre bras.J'insiste beaucoup auprès des gens pour souligner le caractère traumatisant du baccalauréat qui nous fait nous trouver en butte à des doutes, une fatigue d'un tout autre genre et qui touche le cerveau, la mémoire pleine d'une soupe qu'elle n'avale plus, cette communication superficielle qui n'allège en rien notre responsabilité; mais je l'ai déjà dit. Ainsi les révisions n'ont aucun charme pour elles, sinon quelques comportements que j'ai su relever dont un bien particulier, celui des micro-pauses qui consiste en de petites choses: aller chercher quelque chose dans le frigo ou tout simplement une porte à fermer et qui sont autant de petites ruses servant à différer la difficulté, à s'en échapper pour un moment. La procrastination (mot le plus moche de la langue française, oui) n'a qu'un remède et c'est l'obligation combinée à l'urgence.
Les révisions ont cette façon à elles de tout niveler, de réclamer pour fonctionner un espace privé de réalité et de repères, elles neutralisent les heures de repas et de repos, le sens de l'orientation dans la semaine, l'idée que l'on s'était faite des heures de la journée, toutes projections dans l'avenir, toutes lectures de livres et de magazines. Quant aux séances de cinéma grattées ici et là au cycle Martin Scorcese de la Filmothèque, aux rêveries du Jardin du Luxembourg il a fallu vite y mettre un terme. Quand on pense leur échapper, on parle ou l'on pense encore à elles. Bien sûr tout peut se passer, un film peut avoir lieu, une promenade aussi, mais jamais sans l'arrière-pensée démoralisante que nous ne sommes pas tout à fait à notre place.

Hier ma vie avait quelque chose de plus déterminé, elle était plus facile à comprendre, il y avait un but et il y avait moi qui m'y préparait; je pensais qu'une fois la dernière épreuve passée le soulagement sinon un vague sentiment de stimulante liberté venant du fond du ventre suivrait, au lieu de ça je tombe sur le trou monotone et béant qu'a laissé derrière elle l'angoisse impériale. Je ne sais pas trop quoi en penser, j'ai donc préféré sombrer dans l'achat de quelques t-shirts informes mais colorés (et soldés) qui m'habilleront pendant les vacances, le jaune poussin du t-shirt Gap dissimulera tant bien que mal ma probable petite langueur estivale. Oui jaune poussin, il y a des choix qu'on aime bien faire parce que justement ils ne sont pas nous.

Dans la salle d'examen, je finis toujours plus tôt que les autres pour l'histoire géo, je sais où je vais et je fais mon chemin, assurée de mes connaissances le parcours est prévisible et s'annonce comme autant de petits bonds d'une connaissance à une autre. Parce que je dois attendre les copines et que je ne veux pas sortir la première par peur de ce que cela représente, je reste aux aguets, dans l'attente d'un épiphénomène et parce que je sais que n'importe quel situation de la vie possède ses charmants détails, aussi minuscules soient-ils, pouvant nourrir un texte littéraire. Alors j'observe : Iba qui mange du chocolat et qui a laissé tomber les clémentines, les bouteilles d'eau présentes sur la totalité des tables comme livrées avec elles : certains adoptent la bouteille de 50cl, d'autres le litre par peur d'un incendie...ou une anti-sèche sur l'europe rhénane en lieu et place des informations nutritionnelles. Des papiers de mes chewing-gum à mes pieds datant d'avant-hier, synonyme que je suis restée peut-être trop longtemps dans cette salle. Quelquefois, la difficile tentative de croiser le regard des copines toute derrière moi, et puis Hubert qui pendant l'épreuve d'espagnol se démène à dévisser son stylo plume, la surveillante qui demande "qui est fort?" et moi qui me propose par simple fidélité à mon bizarre esprit d'initiative même quand je ne suis pas à la hauteur et que mes copines rigolent. La défaite aurait été triste et réussir après trois personnes était digne d'une victoire de cour de récré.

Il n'y a pas beaucoup de monde dans les magasins, ce n'est plus cette image américanisante de la femme engloutie sous les sacs, j'ai dit à ma mère "c'est plus les soldes d'il y a 8 ans", avec ce souci vain d'approcher la date exacte de ces images au JT où l'on voyait des hommes se faufiler à plat ventre sous les grilles des Auchan. Les gens tiennent trois sacs et ils s'en satisfont; demain ils porteront du jaune poussin.


J'ai revu Monsieur Delmas tout à l'heure, il surveillait une classe et partait s'acheter un sandwich. Je l'ai vu une première fois fumer autour des élèves regroupés devant les grilles. J'ignore comment s'organisent les surveillances mais je pensais que certains profs en étaient épargnés dont lui. Lors de son dernier cours, j'étais sortie du lycée avec une tristesse que j'aurai voulu plus prononcée, il n'y avait pas eu de véritable scission, il n'y avait aucune preuve tangible de rupture, on pouvait encore croire que l'année se poursuivait et l'on prenait la lourdeur morale de fin de semaine pour la tristesse d'une année finissante. Aujourd'hui, il était plus beau qued'habitude, disons plus "en forme", avec cette coupe nouvelle et qui lui fait les cheveux coiffés vers un côté, ça le rend tout sage tout mignon, j'aimerais qu'il comprenne que ça lui va bien. Il portait une chemise bien blanche et une veste noire, je n'ai rien à dire sur cette tenue sinon qu'elle le rendait charmant, même si j'aime de moins en moins le noir, la chemise reste ma faiblesse et redonne un peu de vigueur à son corps un peu faible.
Nous étions arrêtés au milieu du trottoir, il nous a demandé quels sujets nous avions pris, si ça s'était bien passé, les politesses et la curiosité de rigueur. Je lui ai dit "on va avancer, peut-être que vous êtes pressé". Il m'a ensuite désigné de ses deux index et a introduit ses remerciements pour Lacrimosa par "je voulais pas vous traumatiser pendant vos révisions", livre que la classe lui avait officiellement offert mais dont il avait su que j'étais à l'origine du choix. Il venait de le finir, il me remerciait de lui avoir fait découvrir un nouvel écrivain, et il lira Microfictions, "j'ai eu quand même un peu peur au moment du passage fantastique mais elle le remet bien à sa place"; "oui c'est vrai, elle le casse". Puis il a bifurqué en direction de la boulangerie. Apparemment j'aurai juste le temps de l'entrevoir le 7 juillet, un peu comme cela se passait la majorité de l'année; sa silhouette qui en été comme en hiver n'avait de sens que devant le portail et avec une cigarette, c'est dans ce contexte qu'il semble contrôler les choses. Je crois que c'est en évoquant ce 7 juillet et en le regardant un peu plus dépoussiéré que d'habitude de sa fonction de prof, allant s'acheter un sandwich tout seul comme un grand, que je me suis rendue compte de ce qui était en train de se terminer. Il m'intéresse toujours autant et j'ai toujours autant l'impression de sérieusement le connaître, de le comprendre en même temps qu'il reste pour moi un terrible point d'interrogation que je désire détordre.

Mes doigts sentent encore le saumon fumé que je n'aime qu'avec les doigts, l'expérience m'aura appris que l'odeur s'imprègne de façon tenace mais manger demande une certaine dose d'insouciance sinon d'abandon. On mange comme mange les enfants, de ce point de vue rien ne change vraiment. Pendant que je mangeais ma mère a attiré mon attention sur le cierge et les deux petites icônes qu'elle avait dit qu'elle allumerait quand le matin même je partais pour mon épreuve. La crainte était surdimensionnée et je pense l'avoir réussie, seulement voir ce cierge et l'entendre dire "t'as pas eu une lumière pendant l'épreuve?" qu'elle supposait venir du cierge me déprimait dans la mesure où les lumières s'appelaient révisions et où je ne voulais pas attribuer à quelqu'un d'autre qu'à moi-même le petit fruit de mon travail.

jeudi 18 juin 2009


Notes d'une prissonière bachotante retrouvées gravées sur les murs de sa chambre et sur des morceaux de ticket de caisse.


La philosophie à ceci de fascinant qu'on tombe par hasard sur un texte au détour d'un lien ou d'un livre, tout est fait pour qu'on ne le lise pas, c'est le moment du pur hasard, comme si de rien n'était.
A sa lecture c'est le monde qui se renverse, s'orne du charme de la vérité, de l'illusion de moins. Illusion de moins qui ne tenait qu'à un lien plutôt qu'un autre ou à ce texte plutôt que celui-là. Nous venons chercher la philosophie, son austérité est son exigence, l'étape à franchir. Une fois l'étape franchie elle nous dévoile ce qu'elle a d'irrésistible, mais c'est un charme comme une ivresse et qui s'oublie parfois.

Il y a (avait) deux types de cours de philosophie. Ceux après lesquels je ressortais assurée de mon savoir et de ma compréhension, les idées claires et la tête pleine; un homme dans la rue aurait pu m'arrêter, me poser une question sur le cours que je lui aurai répondu et qu'il m'aurait tendu un bon point.
Puis le cours où la philosophie devenait un cercle dont je suis exclue, je ne suis plus à elle, elle n'est plus mienne, mon incompréhension se mue en haine, en dégoût, je ne veux plus la voir, je préfère la douceur des livres, la modestie de leurs vérités tremblantes à la rigueur de cette femme trop assurée de ses charmes.
On aurait pu faire en sorte que cette incompréhension soit sans enjeux mais tout repose sur elle du fait du choix de mes études, c'est la première fois de ma vie que je n'ai plus le droit de renoncer. Le renoncement, l'abdication me donne désormais envie de pleurer et pourtant à chaque instant je m'en sens capable, capable de retourner à la vie d'avant, de la conséquence zéro, du risque zéro; j'étais plutôt nase mais j'étais tranquille, aujourd'hui je suis submergée parce que l'ambition peut avoir d'aventure, de romanesque en sachet individuel.

Les matins de révisions je suis entièrement dépendante de ma douche et de mon café, si ne je les prends pas je me rendors pour la journée. En plus il commence à faire chaud et ma chambre est petite et la moquette, c'était comme si elle emprisonnait la chaleur. Quand il fait chaud, je ne sais plus quoi faire de ma vie.

Je me suis fait une raison, j'arrive à comprendre que le corps n'est pas voué à être propre et à sentir le gel douche, il transpire, il se rebelle, il s'enbaume lui-même et il ne faut pas trouver ça sale mais naturel.

J'étais en train de me laver les pieds quand Emile est venu à 2h du matin me demander de sa voix d'endormi-réveillé "tu peux m'héberger j'ai peur y'a des moustiques dans ma chambre", il a dit ça d'une traite. Je lui ai improvisé un lit entre le lit de ma soeur et le mien, comme on fait quand c'est les vacances et qu'on peut se permettre de faire la fête.

Mes journées de révisions se passent en deux temps:
1) je me félicite d'avoir autant réviser et je commence ma pause
2) je me punis d'avoir pris une si longue pause et je me remets au travail. Petit cercle vertueux.

Dans ma tête le rythme est aussi binaire:
1) confiance totale en mes connaissances sinon en mes facultés d'improvisation
2) doute de tout, panique, mal de tête.

Je me demande comment doit aimer mon professeur de philosophie, penser à sa vie est jusqu'à présent le plus grand exercice d'imagination qu'il m'ait été donné d'accomplir, disons plutôt de correspondance de l'imagination avec une vague idée de vraisemblance. Il a connu l'amour et même l'adolescence, alors qu'il semble être si définitif, si lui-même dans ce qu'il est à présent. il ne sort pas de nulle part et il est fou de penser que d'une personne étrange et qui subjugue je n'arrive à rien me figurer, plus que d'autres je veux dire. J'arrive à croire qu'il puisse venir de nulle part, mais contrairement à ce que l'on croit, personne n'est une apparition, et j'en ai conclu que mon professeur doit aimer comme Antoine Doinel. Il retrace du doigt, l'arête du nez, les contours du visage de l'être aimé. Ca me paraît plausible, je le vois le faire.

Je travaille l'après-midi dans ma cuisine, au début je me fixais des horaires à la fois pour me garantir un certain temps de révisions comme pour me limiter dans mon travail. En fin d'après-midi je fuis vers le Jardin du Luxembourg où je lis sur une chaise ou un banc. Dimanche il y avait un orchestre et deux coréennes qui papotaient derrière moi, en sortant je me suis achetée une glace au cappucinno avec la boule mal vissée sur le cornet et qui dégoulinait gravement, j'ai tout de suite regretté le choix du goût. Les deux marchands de glace qui se font face près de l'entrée du jardin ont une palette impressionnante de goûts, allant du muguet à la lavande en passant par je ne sais quoi, initialement je voulais du chocolat blanc mais la fille m'a dit qu'il n'y en avait plus -nos goûts sont prévisibles- aussi j'ai dû choisir vite et j'ai choisi non seulement le plus banal mais le plus mauvais. Le pire c'est que j'ai de la glace au café à la maison, je m'en suis rendue compte après. Ensuite je suis allée au cinéma voir le premier film de Martin Scorcese; un ravissement qui contenait tout ce qu'il me fallait : de la musique, du noir et blanc, des manteaux précieux.
Ca ne marche pas à tout les coups ces sorties toute seule mais il est toujours plaisant de constater que sa propre compagnie est suffisante, qu'on ne se désespère pas, c'est comme si dans le fond tout le monde était neutre et bon, agréable et conciliant et que par dessus cette substance se trouvait une épaisseur d'humeur qui pouvait faire qu'on se déteste ou qu'on s'adore, qu'on se trouve bien en soi ou non. Il y a ce dédoublement.

On ne sait pas vraiment pour les bancs. Si on a le droit de s'asseoir à l'extrêmité d'un banc déjà occupé en son autre extrêmité, si on a le droit de s'asseoir avec une personne assise en son milieu, est-ce que tout le monde à la même mesure de l'espace vital? Qu'est-ce qu'un banc occupé? Comment s'asseoir près de quelqu'un sans lui faire croire que je m'intéresse à lui? Et parfois c'est vrai. Parfois c'est faux. J'ai dû faire le tour du Jardin pour en trouver un totalement libre et ainsi ne pas me poser ces questions trop torturantes.

J'ai ma théorie sur les mugs de café dans les films américains. Il ne sont pas les champions pour tout ce qui est objets de quotidienneté au sein de la fiction, par contre ils aiment bien faire revenir un personnage des courses, surtout dans les séries, mais leur grand dada reste le mug de café. Do you want some coffee? Ca ils aiment bien, ça ils en ont besoin, comme si le personnage ne pouvait continuer le film sans sa tasse, cela ajoute ce petit côté de vraisemblance et de convivialité à toute situation. L'esprit Starbucks.

Je regarde trop les femmes, je les mate à mort. Il y a des femmes enrobées dans des robes très colorées et très distinguées, comme de gros cadeaux. Leur peau est uniforme et parfaite, presque virtuelle, pas d'égratinures, pas de signes de faiblesse si ce n'est au niveau des pieds et du talon, la cicatrice d'une cloque, d'une ampoule, bref, d'un pied malmené et qui contraste terriblement avec le reste.

Un jour je me suis rendue compte qu'on pouvait deviner la direction de mon regard à travers mes Rayban, elles ne sont pas assez opaques. Depuis je ne quitte plus mon autre paire, bien noire, bien large, qui englobe plus que le regard mais pas du tout à la mode, et achetée pour cela même. C'est un luxe inestimable que de pouvoir voir sans être vue, de pouvoir remarquer que les gens passent leur temps à vous remarquer comme vous les remarquez.

Je reste très au courant de la provenance des visiteurs de mon blog. Depuis un mois, une personne qui aime à taper mon nom et prénom sur google jusqu'à 10 fois dans la journée. Mystère et curiosité: que cette personne s'explique.

La veille au soir de l'épreuve de philosophie, j'ai tout oublié de la méthode de dissertation, je suis d'une tristesse crasse, dégoulinante, un besoin de dormir pour m'isoler comme un petit chat, je semble inconsolable, je ne m'étais jamais vue dans cet état.

Lundi je retrouve mes copines. J'ai l'impression de revenir de loin, du fond de mon esseulement. Qu'il est bon de parler de films d'horreur tout en mangeant une de ses salades préférées. Tout accablement mérite d'être partagé. Les révisions sont dures pour tout le monde et l'on comprend que c'est une peine qui ne peut se partager, elle est le moment de la solitude responsable. On ne peut donc la partager en l'allégeant mais la partager en comprenant que tout le monde en à une part égale, et que c'est un peu soulageant.

Après les révisions, je pars à la recherche de l'acte nul : lire un magazine dans les transports, me faire encerclée par des bambins de centre aéré touchants d'impolitesse, acheter une crème hydratante qui sent fort, sentir les pages d'un beau livre et consulter son prix en pensant qu'"un jour, je l'aurai", regarder une caissière désoeuvrée pensive à qui je dois répéter "c'est ouvert?", tenir une porte, observer une queue devant un cinéma, boire un Nestea sur une terrasse, ramasser quelque chose pour quelqu'un, prendre le bus dans Paris, n'importe quoi mais une fuite loin des cahiers pour dédramatiser et comprendre que la vie vit sa vie indépendamment de ces moments que l'on s'imagine déterminants.

Un bon site à fouiller de fond en comble:
http://pierre.campion2.free.fr/textes.htm

mercredi 10 juin 2009


C'est d'une tristesse paralysante que de voir son monde s'évanouir, s'effriter devant soi. Tout disparait de façon si claire, le monde bascule à la dernière heure de cours de terminale, je n'ai rien vécu d'aussi heureux que cette année de terminale. J'aurai vécu un an d'un bonheur indécent, entourée d'amies aimantes, de professeurs que j'aimais excessivement et sans conditions, une présence parentale quasi-inexistante, j'aurai vécu de confort et de travail, je n'ai manqué de rien, et si j'ai eu des problèmes ils auront tous été d'ordre introspectif, soit les plus beaux problèmes qui soient.
A présent j'ai le sentiment de devoir me soutenir toute seule pendant un certain temps. Mon professeur de philosophie allait dans le même sens que moi quand il disait qu'on aura passé une scolarité à voir des professeurs bienveillants qui voyaient en nous des possibles plutôt que le réel, avec le temps et la faculté on ne verra plus que le réel en nous. Je vais être jetée dans un monde sans charme, où personne ne sera là pour m'identifier.

Je passe le plus clair de mon temps à relire les Liaisons, à manger des cornets de glace au chocolat, à dormir et à travailler la philosophie et la géographie. Sur son site mon professeur de philosophie fait le décompte jusqu'au bac, il y a quelques temps on en était encore à J-20 aujourd'hui il ne reste plus qu'une semaine. J'ai en tête ces reportages sur le baccalauréat dans les JT et à la radio, il faisait si bon de ne pas y être, d'y être encore loin, la moindre distance temporelle offrait l'illusion que ça n'arriverait jamais. Aujourd'hui j'y suis et l'évènement n'est pas à la mesure de ce qu'on annonçait, en fait il prend une toute autre forme et se teinte d'une mélancolie insoupçonnée en cela qu'il se situe entre la belle année et un océan de jours libres, de vacances. Il n'y a rien d'autres à faire sinon se taire et passer à l'action, travailler jusqu'à un stade avancé de la fatigue. Le problème du bac c'est que ça fait beaucoup de solitude d'un seul coup.

Je ne pense qu'à une chose : aller au cinéma pour aplanir les révisions dans mon cerveau, pour digérer le réel.

Une fille de 18 ans qui parle de son bac sur son blog; je devrais m'arrêter là.

vendredi 5 juin 2009

Les chemises demandent à ce que l'on se tienne droit, elles ont une rigidité, un ordre, une symétrie et une forme à respecter, il ne faut pas s'avachir quand on porte une chemise, elle est le nouveau corset. La chemise est le vêtement de l'homme éveillé, réveillé, celui qui en remonte les manches sur ses puissants avant-bras, la chemise porte le travail en elle, elle est l'apparence du travail. C'est pour cette raison qu'on en croise autant à la Défense.

Le vendredi après-midi je perds le sens du réel. On prend la fatigue de fin de journée pour celle de toute une semaine, puis on attend dans une torpeur impatiente le bus, entourée du bruit prévisible des voitures allant et venant : c'est le silence de la ville, le silence la ville qui n'offre plus rien d'autres depuis bien longtemps, qui égalise tout. La ville est l'épreuve de trop pour la fatigue, elle est le lieu de la réaction, de l'homme éveillé, celui-là même qui porte une chemise.
Les membres sont abrutis, le dos voûté sous l'abribus, les discussions pâteuses. Dans la journée on hésite à programmer quelque chose pour la soirée, on anticipe la fatigue de l'après-midi, on se demande si les copines ont envie de commencer le week-end avec nous où si elles sont dans leur période de retirement, de "je suis contre tout". On ne peut se retrancher d'elle, elle est là et il n'est pas question de se dire "je dis ça parce que je suis fatiguée"; nous prenons la vision du monde qu'elle nous impose comme la seule valeur possible. 

Beaucoup de rancoeur à l'égard des voitures, de leur laideur définitive qu'elles tentent de dissimuler par des lignes élancées, des noms inventifs, des couleurs de cadavres, de ce qu'elles représentent : l'individualisme sous sa forme la plus éloquente, une petite boîte tout confort autour de son conducteur, un confort qui quand on y est, pousse à la haine de tout ce qui en est extérieur. On a l'air de rien dans une voiture et absolument rien ne la sauve.  
Quand j'étais petite je me concentrais sur la figure que leur conféraient les deux phares avant et le pare-choc, certaines avaient des têtes impitoyables, d'autres sympathiquement simplettes, comme la Twingo.

Pourtant je n'aime rien autant que les promenades en voiture, ce qu'elles permettent de combiner : le transport, une bonne température ambiante, la tranquillité qui caractérise tout ce qui n'est pas en commun, la musique, la radio que l'on veut. On regarde au-dehors de manière aussi impliquée qu'effacée, avec la bienveillance de l'observateur dont tout le monde ignore qu'il observe. S'il existe un lieu pour les morts il doit certainement ressembler à une voiture.

J'aime bien tomber sur mon odeur. Enfiler ma chemise de nuit et puis, dans le tuyau qui mène à l'embouchure, tombé sur une odeur, un mélange de déodorant, de transpiration nocturne, de gel douche, une odeur de présence. Avant je mettais au sale la chemise de nuit avant qu'elle ne sente quoique ce soit, maintenant j'essaye de me calmer concernant mon hygiènisme, j'essaye de m'accepter en tant qu'odeur...ma mère s'en rejouit.

Je n'ai jamais aimé Rock Bottom de Robert Wyatt mais la version que A. propose de Sea Song m'a convaincue de donner à l'album une sec...disons une troisième voire quatrième chance. C'est le genre d'album que j'ai honte de ne pas aimer tellement s'est constitué autour de lui un consensus de grandes personnes qui pensent inconcevable d'y voir autre chose qu'un pur chef-d'oeuvre. Heureusement A. me ferait tout aimer, il m'en offre une version qui restitue toute la profondeur qui manquait à la version de Robert Wyatt, de cette profondeur qui nous oblige à en consulter les paroles.
Sea Song - A.

mardi 2 juin 2009

"Salut Murielle,

Ton blog est très bien, mais ce serait cool de pouvoir mettre des commentaires.

Bonne suite"

:-)

lundi 1 juin 2009


J'ai racheté les Liaisons Dangereuses, je ne supporte plus l'édition GF trop imprégnée de scolarité, d'obligation. Je l'ai pris en édition Folio pour donner l'illusion d'une belle lecture achetée pour le plaisir malgré le bandeau insultant "BAC 2009". Je vais/dois le relire avant le bac. S'il vous arrive de croiser dans le métro une fille un peu honteuse de jouer le rôle de la lycéenne en terminale littéraire relisant un livre qui n'a plus de sens à force d'avoir été acheté, manié, commenté, insulté par des lycéens, ne vous gênez pas, criez "Murielle", nous irons prendre un café, comme aime bien faire la lycéenne.

J'ai tout noté des cours sur Pascal, peut-être à cause du fait que les Pensées ont été une des grandes lectures d'adolescence de Houellebecq qui disait qu'après l'avoir lu, il ne voyait plus que des squelettes à la place des hommes. L'image m'est resté et j'ai lu Pascal comme un écrivain on ne peut plus actuel.

Tout le monde "pari" sur le duo Shakespeare/Laclos. Quant à moi j'ai le pari pascalien.

Claude Chabrol est l'un de ses réalisateurs dont je n'aime pas les films mais que je continue d'aller voir dans l'espoir qu'il me plaise un jour. C'est comme s'il s'obligeait à toujours finir ses films de façon dramatique, il veut des armes dans ces films, coûte que coûte. Si le cinéma est le lieu de la vie transfigurée dans la vie transfigurée de Chabrol il y a forcément des armes, il n'y a que de grandes morts. Il aime le drame et il ne l'abandonnerait pour rien au monde. Si on enlève les armes alors ces films ressembleraient à du Rohmer. Peut-être n'assume-t-il pas de ne filmer que ce qu'il y a de plus volumineux, trivial encombrant dans la vie : la nourriture, les vêtements, les étudiants; bref tout ce qui nourrit l'oeuvre de Rohmer, alors il s'oblige à faire en sorte que X tue Y. En allant voir les Cousins je ne m'attendais à rien d'autre qu'à cela. Le film n'y échappe pas mais passé outre la jeunesse fringuante des années 60 qu'il est toujours agréable de regarder à cause de cette élégante insolence qui n'existe plus qu'en noir et blanc, c'est pour la première fois la brillance des idées s'enchaînant comme durant un face à face avec un ami, la beauté de la morale qui m'ont foudroyée sur place.

"tu as une peau d'allumeuse", je n'ai jamais autant compris une phrase et après la séance, près des quais de Seine, j'explique ce que j'entends par "peau d'allumeuse" à Cécilia, lui donnant des exemples du lycée.
J'ai un couple en tête, l'homme et la femme ont exactement la même peau, régulière, bronzé comme de la brioche, une peau pour crème solaire, pour traces de maillot, qu'on voit souffrir en direct sous les manteaux et la grisaille. Je comprends alors que l'amour connaît une nouvelle limite, un nouveau critère : celui de la peau. J'ai le sentiment que cette vérité aveuglante d'évidence me délivre de la plus grande des illusions; on finit de voir cette vérité exprimée partout, comme si elle avait toujours été là. Je me souviens avoir pensé à propos de quelqu'un et de sa quelqu'une "ils ont la même peau" et un peu plus loin "ils vont très bien ensemble". Sans me dire que c'est parce qu'ils ont la même peau qu'ils vont si bien ensemble.

A l'expo Valadon Utrillo je découvre qu'en fait la première, Suzanne Valadon, est la mère du second, Maurice Utrillo, et que ce n'est pas le nom d'un peintre comme le laisse croire les affiches. Ce dernier est d'un ennui mortel, qui plus est d'une vie antipathique, peignant principalement des églises, des chemins, des maisons et des ciels (seule chose qu'il réussit plutôt très bien) couleur plâtre. On en veut toujours à un peintre de ne pas rendre la laideur au moins fascinante. Mais de cet ennui crasse j'observe quelque chose de plus fondamental, symptomatique de toutes expositions: par ce principe même de l'accumulation, de la "collection", l'exposition mène forcément à l'indigestion, à la sur-fréquentation de l'oeuvre. Personne n'a jamais dit qu'une exposition devait être un inventaire. Mais peut-être que l'inventaire à des vertus pédagogiques nous amenant à comparer, à prendre en compte parallèlement à ses oeuvres, la vie du peintre, ses périodes. Comparer les tableaux de Maurice Utrillo c'est se rendre compte qu'ils se ressemblent tous, maladivement. Utrillo déprimé, alcoolique, interné, fauché, jaloux de sa mère, etc. Les commentaires sont biographiques jusqu'à l'obscénité, jusqu'à ce qui ne devrait pas nous intéresser.

Peut-être qu'il nous faut une certaine quantité de tableaux pour avoir le ventre rempli, le sentiment d'avoir "consommé" le peintre.

Ce que l'on pourrait reprocher aux expositions : la scénographie faisant tout pour mettre les oeuvres en valeur (ici pénombre + spot individuel pour chaque tableau) c'est l'effet inverse qui se produit : la majesté du lieu, le cérémonial éclipsent tout à fait l'oeuvre. Il faudrait faire des expositions dans des parkings, des cuisines, des magasins de fringues, des cantines.

Devant la beauté le regard ne sait jamais par où commencer.

A la fin de l'exposition j'entends :
-" j'admire de plus en plus Utrillo et je déteste de plus en plus Valadon
-pourquoi?
- j'trouve qu'elle a fait trop de mal à son fils."