Ce matin à la radio, l'émission Service Public sur comment faire venir les jeunes au musée. J'écoute le début de l'émission à la cuisine puis je la poursuis dans mon lit, avec le radio-réveil que j'enlace. Je suis en quête d'arguments qui diffèrent de ceux qu'on connaît déjà, à savoir
1) inculquer très tôt le goût de l'art aux enfants
2) rendre l'accès gratuit
tout les professionnels, dont une femme déjà croisée chez Taddéi et que je reconnais par la seule singularité de son métier : spécialiste en économie de la culture, bref, tous ces professionnels semblent vouloir se mettre d'accord sur une sorte de stratégie à adopter pour faire venir les jeunes aux musées. La question, plus fondamentale et sans doute plus intéressante à poser, serait "pourquoi voulez-vous qu'ils y aillent ?". Je ne tiens pas une heure et le lancement d'une chanson est un bon prétexte pour éteindre et retourner à ma lecture.
Ce sac à dos qui contient mon ordinateur alourdi mes épaules, il fait contraste avec ma tenue. On dirait une écolière qui semble se détacher complètement de cette charge portée sur son dos, elle le porte comme quelque chose d'amovible, comme une charge qui n'entrave en rien ses désirs de coquetterie.
Je vais au Mcdo de la Défense, je commande un Coca Zero et je m'installe. A chaque instant j'ai peur que quelqu'un se décide à me voler mon ordinateur, qu'il me suive et qu'il me frappe, je ne supporterai pas l'agression. J'ai anticipé le coup et j'ai dans la pochette avant de mon sac une bombe au poivre que je n'aurai ni le temps ni les moyens de sortir mais qui d'une façon ou d'une autre me protège, s'annonce comme une option, qui me fait penser que "contre le mal, je peux gagner".
Obsession de la précision. Au moment de poster sur mon blog je demande à Cécilia qui vient d'arriver quel poulet nous avons mangé hier, le nom m'échappait, "poulet à l'impériale". Au moment où elle me le dit je sens que je viens d'échapper à une erreur grave alors que tout le monde s'en fiche, que ça n'enlève et n'ajoute rien au texte; sinon de la véracité.
Chez Gibert Joseph, je fais d'abord le tour des étages pour voir si T. n'y est pas, depuis le jour où je l'ai croisé par hasard dans le métro c'est comme si je sentais que nous étions fait pour tomber l'un sur l'autre. Mais une fois c'est déjà beaucoup, ma chance de tomber sur lui est déjà passée.
Progressivement j'abandonne Cécilia, à la recherche d'un livre je m'éloigne d'elle et finis par quitter l'étage. Nous avons toutes les deux une série de livres et d'auteurs à acheter, des titres plus ou moins déterminés, d'autres que l'on aimerait feuilleter par curiosité. Je cherche le rayon Mille et une nuit.
L'impatience m'oblige à oeuvrer en vue de la soirée chez A., de m'agiter comme si des choses étaient à faire alors que je n'ai qu'à attendre sa confirmation. Je lui cherche un cadeau, j'ai déjà en tête Journal de deuil de Roland Barthes. J'ai reçu le livre récemment, je ne l'ai pas encore lu, je sais que ça lui fera plaisir; c'était ça ou de la nourriture mais j'ai le désir secret de durer plus longtemps que de la nourriture, j'aimerais étirer le moment de la consommation à celui de la lecture d'un livre. Savoir qu'A. pensera à moi le temps de la lecture et que si cela lui plaît il puisse relié ce plaisir pris à ma personne.
Devant la Filmothèque, je vois sortir ma soeur du cinéma, elle vient de voir La Carrière de Suzanne et La boulangère de Monceau. Je lui dis que je les adore ces deux-là, elle me dit "de toute façon c'est tous les mêmes". Je finis par me demander si elle aime ce qu'elle voit et que je devrais le lui demander, je suis curieuse de savoir si elle est sensible à ce cinéma particulier et qu'elle vient de découvrir. Il y a son copain Jocelyn avec elle, il est très beau, j'ai un petit faible pour lui et je pense que c'est réciproque. Je présente Cécilia à ma soeur et inversement, je parle tellement de ma soeur à Cécilia et aujourd'hui elle la voit. Jocelyn nous demande ce que nous allons voir. Une fois partis Cécilia me dit que ma soeur est plus belle que moi et que Jocelyn est d'une beauté "simple et pur" mais qu'il devrait trop changer ses fringues.
Devant le cinéma, deux beaux gosses espagnols viennent faire la queue et demandent aux filles derrière nous "vous faites la queue?"
"euh oui plus ou moins, c'est un peu le désordre",
tout le monde rigole de bon coeur, "et bah on va remettre un peu d'ordre". J'aime la remarque, j'aime le ton et cet accent qui en même temps qu'il se déploie essaye de se faire oublier, joue à faire comme s'il n'y avait pas d'accent. Je le dis à Cécilia "ils sont pour nous".
Une fois dans la salle il s'installe près de nous et pendant que j'attends pour aller aux toilettes je vois Cécilia qui leur parle par dessus mon siège vide, je me dis "elle a réussi" mais la discussion tourne court et restera sans suite. Je sors des toilettes et le film a déjà commencé, je m'installe entre Cécilia et l'homme, je sens son parfum, je me sens comme assise à côté d'un homme que j'aime. Je me dis pour moi-même que cette séance s'avèrera intéressante. Pendant la séance je sens la chaleur qui se dégage de son bras, comme une pierre chaude, le tissu de ma chemise frôle le sien et il semble que tout soit dit, que notre relation se résumera à cette vibration de ces bras qui ne se touchent même pas et qui se repoussent en même temps qu'ils s'attirent, exactement comme des aimants. Parfois l'un de nous deux bouge son bras comme par refus de poursuivre le jeu.
En rentrant je raconte à ma soeur ce qu'a dit Cécilia à son sujet, "elle dit que t'es plus belle que moi et que tu te maquilles bien". Je prends ma douche et je vais manger un peu dans la cuisine, j'essaye de perdre quelques kilos alors je me fais violence et je ne touche pas à la paella, je mange plutôt un potage suivi d'un yaourt. Ce n'est pas aussi savoureux mais j'ai au moins la satisfaction de m'être soumise à une discipline, de manger d'abord fonctionnel plus que pour le plaisir, c'est ça tout le but du régime.
Je passe le laps de temps qui me sépare du sommeil à lire Le droit à la paresse de Lafargue qui se révèle être en fait un réquisitoire politique plus qu'autre chose, on y retrouve la verve des anciens textes politiques sur lesquels on tombe parfois dans les manuels d'histoire. Si mon professeur de philo m'a conseillé ça plutôt qu'un autre livre (il y avait aussi Oblomov) c'est que j'y trouverais forcément mon compte, donc je poursuis.
Hervé Guibert.
Un journal fait toujours un peu douter de la mort de l'écrivain, disons qu'on y pense même plus : s'il a existé c'est qu'il existe encore, forcément. J'ai le sentiment de vivre deux vies parallèles et je ne sais pas laquelle des deux est la plus réelle, me marque le plus.
Ce matin, réveil matinal et l'impression que je peux enchaîner une série d'activités inutiles comme écouter On the beach de Neil Young dans mon lit avec Emile qui dort par terre. Douceur de la musique, douceur du ciel blanc et du visage d'Emile qui lentement se réanime, reprend conscience. Sentiment rassurant d'être progressivement puis totalement en présence d'une autre conscience que la mienne, d'être réellement deux dans la pièce.
A chaque chanson je lui demande "et celle-là tu l'aimes ?", il aime bien les passages avec l'harmonica mais je comprends qu'il n'aime pas, Neil Young est compliqué, Neil Young créer de la musique qui ne se comprend que si à la base on est pourvu d'une certaine somme d'expériences et de sentiments, et dans cette musique il s'agira de retrouver ces sentiments, ces expériences.
Je ne comprends pas encore tout Neil Young, il y a des chansons qui m'échappent, dont l'émotion m'est encore incompréhensible et j'ai conscience de la masculinité de sa musique, des chansons écrites et chantées depuis son petit statut d'homme. Quand Neil Young parle de la femme d'une façon que je peux seulement envisager mais qui ne fait écho à aucune expérience.
"You're only real, with your make-up on"
Il veut Crystal Castles, il prononce le T de Castles. Je lui mets Animal Collective, ça il aime.
Puis comme par habitude je finis par poser sur le ventre mon livre et par me rendormir. Je crains toujours d'avoir trop dormi, je crains qu'il soit plus de 13h mais il est toujours 12h57 quand je me lève. Je n'ai toujours pas réglé ma montre à l'heure d'hiver.
Je me coupe les ongles des pieds en réécoutant Doolittle des Pixies, quelque chose m'échappe dans cet album, je ne comprends pas comment on peut passer du bruitiste Crackity Jones à la douce perfection pop de La La love you.
Je ne prends pas de parapluie malgré le fait qu'il soit impossible qu'il ne pleuve pas. Je ne prends pas de parapluie comme pour conjurer le mal, comme pour soumettre le temps à ma volonté. Je ne veux pas qu'il pleuve, il ne pleuvra pas.
En sortant du bus je déplie mon écharpe fleurie pour la poser sur ma tête.
Charlette et Cécilia concernant Miro.
Cécilia, c'est ton préféré Miro ? Il a fait trois taches.
C'est des jolies taches.
Aujourd'hui jeudi je vois Gabriel, cela va faire plus d'un an que je ne l'ai pas vu et j'ai peur, comme à chaque fois. Un jour qu'il me restait du temps après un bac blanc j'ai établi la liste exhaustive des gens rencontrés par internet, elle était immense, il y en avait 50. Je pourrais parler comme un comédien qui à chaque fois qui monte sur scène n'en finit jamais d'avoir le trac. J'ai toujours peur et toujours envie de reculer devant l'idée d'une rencontre imminente.
Le désir de rencontrer l'autre est toujours déséquilibré, il y en a toujours un qui désire plus que l'autre de faire cette rencontre, et quand c'est moi qui désire un peu plus il s'avère alors que j'ai peur de décevoir, que j'ai peur de rater ce que je considère comme un examen. Quand c'est l'autre qui désire un peu plus que moi alors je flippe qu'il ne soit pas à la hauteur, j'ai peur de la déception, de la discussion qui ne va nulle part, d'une discussion qui aurait pu ne pas exister. Pourtant ça ne s'est jamais mal passé, à force d'expérience on a très tôt l'intuition de ces choses-là, dès le moment où l'on se frotte virtuellement à la personne, dans sa façon de s'exprimer sur internet, dans la tournure que prenne ses idées, dans ses goûts autant littéraires que musicaux, dans sa façon de se mettre ou pas en scène, d'agencer, d'organiser le dévoilement de sa personnalité; on devine tout. Il y a une première "sélection" qui se fait sur internet : décider de parler à la personne ou l'ignorer, la rejeter ou vouloir atteindre une sorte d'amitié pure avec elle.
J'ai déjà vu Gabriel mais cela remonte à trop longtemps. Je ne me souviens que partiellement de son visage : yeux clairs, cheveux très bruns, j'ai tout oublié de sa voix mais je sais qu'il n'était pas timide et que je ne l'étais pas non plus malgré la sorte de pression constante de son amour pour moi. Je ne peux éviter de parler de ça sans le sentiment de le trahir, comme si en disant "son amour pour moi" j'affirmais ma supériorité sur lui.
Impression qui se confirme de jour en jour que je vais me confronter à une annulation de la part de A. Envie de dire "je le sens gros comme un camion". Je vois déjà la scène, au téléphone ou par mail : A. qui a une excuse forcément valable et moi qui lui affirme bêtement que je comprends, qui accepte jusqu'au bout, qui n'a même pas à accepter mais plutôt à subir, à encaisser mais qui préfère penser qu'elle accepte, que la volonté y est pour quelque chose.
[toujours ce sentiment de m'imposer à lui, de le gêner, que mon affection le colle et le dégoûte.] Je mimerai le détachement, l'indifférence devant la perspective de cette soirée et encore plus devant son annulation alors que mon imagination malade semble avoir déjà tout vécu de cette soirée, tout créé dans les moindres détails.
Penser à remercier les gens comme lui qui sur quelques jours nous font vivre de délicieux moments d'imaginaire, peut-être que finalement cela suffit.
Je retrouve cette idée chez Guibert qui dans sa première note écrit :
"Coin de fenêtre : emplacement vide où je vais mettre ce mannequin d'enfant si je l'achète. Mais il me semble déjà le voir, à cet emplacement vide, puisque je le désire. Je pourrais ainsi vivre dans un décor dénué, contrairement au mien, entouré seulement de désirs et de suggestions d'objets (je refuse toujours de constituer une collection)."
Lien étroit entre cette façon quotidienne d'écrire et le rapport que j'entretiens avec ma vie. Plus qu'une vie qui influence et dirige directement mes propos il semblerait qu'à force d'écrire et de faire de sa vie un moment quotidien de littérature j'en arrive à vivre ma vie comme une création de chaque instant, profondément excitante, comme une source inépuisable d'inspiration. Interpénétration des deux dans laquelle je trouve mon compte, dans laquelle je suis heureuse, je pense ne jamais arrêter et je regrette d'avoir passé tant de mois à n'écrire qu'une fois par semaine, à me sentir engloutie dans le réel. Il y a une manière d'alléger le poids du réel par l'écriture, de vivre à cheval sur les deux, c'est du 50/50. L'écriture n'est pas quelque chose d'abstrait, d'idéal, ce n'est pas un truc de lâche ou de frustré, c'est très concret. [Soulagement devant cette idée pour laquelle il n'y a pas à se persuader puisque je la vis et la constate.]
"Peut-être qu'au moins dans la journée il faut faire sa page : parce qu'au moins on est content d'avoir fait sa page" Hervé Guibert
"j'ai soudain senti que je m'étais rééduqué moi-même, et justement par le processus du souvenir et de l'écriture" Dostoïevski
"Ce qui est exprimé est résolu, dit sa profession de foi." Thomas Mann
"Règle d'or : laisser une image incomplète de soi..." Cioran
jeudi 16 avril 2009
mercredi 15 avril 2009
"Il est heureux que j'aie la possibilité d'une évacuation quotidienne, par le journal, d'une écriture, même mineure, même déviée ou recouverte, sans elle je serais désespéré, peut-être déjà mort."
Hervé Guibert - Le mausolée des amants
Harold & Maude au cinéma, une histoire mignonne sur fond de Cat Stevens, une histoire peut-être même beaucoup trop mignonne, qui ne marche pas, en tout cas pas sur moi. Une sorte de Juno 70's à l'humour incompréhensible. Je n'accroche pas, et je suis triste de ne pas accrocher car j'ai pourtant un a priori positif sur tout film en provenance des années 70 mais ce bon a priori finit par se retourner contre ces films. Midnight Cowboy reste l'indétrônable.
Mcdo St-Michel, l'hôtesse de caisse est belle et douce, blonde. Je regarde sa nuque en train de me préparer mon cappucino. Sorte de complicité blonde/brune au moment de lui dire au revoir, en tout cas c'est comme ça que je le ressens.
Finalement bénéficier de la connexion Wifi du Mcdo se révèle avoir un prix, celui de la boisson.
Bizarre de se retrouver dans un lieu publique avec un objet aussi familier que mon ordinateur, je ne l'ai jamais vu autre part que poser sur mon lit, dans ma cuisine ou au salon, ici il est exposé aux regards de tous, c'est un peu comme surprendre un proche dans un univers publique que l'on a toujours côtoyer seul, choc des rencontres.
Nous attendons Marie qui prend son temps pour arriver. J'ai internet mais Cécilia et Charlette s'ennuient et finissent par inventer des jeux insensés. J'écris à G., j'écris à A., j'écris à Julie partie à Rennes, j'écris à mon professeur de philo, j'écris sur mon blog et sur le forum. Au moment de partir j'ai le sentiment d'avoir tout accompli, d'avoir tout bien fait mais comme d'habitude ce travail ne tient qu'un temps et demain il faudra encore répondre à d'autres mails, actualiser tout ça. Internet est une course interminable, ne plus avoir de connexion est impardonnable.
Nous mangeons au restaurant chinois à St-Michel, c'est jour de fêtes et nous prenons toutes des menus, nous mangeons dehors. Beignets de riz soufflet, poulet à l'impériale, glace café vanille. Nous vivons la venue progressive de la nuit et la venue progressive des enseignes lumineuses qui domptent l'obscurité. Aujourd'hui encore, et ce depuis bientôt 2 ans, la richesse de nos sujets de discussion est inépuisable.
A. m'a appelé deux fois vers 19h30. Voir ces deux appels en absence sur mon portable est comme voir se retourner la situation : cela a toujours été moi qui le réclamait,qui avait besoin de lui, et les appels en absence me font miroiter le contraire, je le sens déçu à l'autre bout du téléphone, dans un état d'attente et de contrariétés dans lequel j'aimerais pouvoir le laisser languir. Seulement laisser ses messages sans réponse m'est plus insupportable qu'à lui, je sais qu'il s'en fiche. Je ne le rappelle pas tout de suite, je préfère lui envoyer un sms pour lui demander si je pouvais le rappeler plus tard. J'aimerais être au calme pour lui parler, le trac me fera lui demander de répéter à chaque phrase, je ne serais pas "au top, je ne me sens pas capable de gérer deux dimensions en même temps, l'extérieur et l'intérieur du téléphone. J'ai toujours redouté de l'avoir au téléphone, il m'impressionne encore trop et avec le temps ça ne se calme pas. Tout travail de relativisme est inutile : le considérer comme ce qu'il est, c'est à dire une sorte d'ami rare comme on parlerait d'oiseau rare, ne calme en rien ma fascination, ma timidité, cette façon que j'ai de ne pas me sentir naturelle en lui parlant, de jouer le rôle de la jeune fille. Je travaille à détruire tout cet amas de fantasmes pour ensuite mieux reconstruire, reconstruire quelque chose qui se rapprocherait d'une saine réalité, mais je me confronte à mon impuissance, à l'inefficacité.
A ma proposition de le rappeler à 22h il répond "Minuit".
Je le rappelle à minuit dix, je le pensais chez lui mais il est entouré d'amis, j'ai peur de paraître ridicule, la fille qui appelle à l'heure, qui est seule chez elle et qui croit des choses pendant que les amis attendent, peur de ne "rien lui dire". Il me propose qu'on se voit pendant mes vacances, puis l'invitation se précise, il aimerait que je vienne dîner chez lui un soir et je pourrais même dormir. Je n'accepte pas tout de suite, je suis encore surprise et je préfère attendre de mentir à ma mère pour confirmer l'invitation. Cette invitation est l'aboutissement de notre belle relation, nous nous connaissons à peine, disons que ce qu'il connaît de moi et ce que je connais de lui est à 50% de la projection, à 50% de la réalité, et nous nous en tenons à cette équilibre, nous construisons là-dessus.
A chaque fois que je le vois il apporte avec lui un univers si neuf, en décalage avec la ritournelle du quotidien que chacune de nos rencontres est autant de petits îlots de liberté où personne ne se doit rien et où la bienveillance règne. On ne fait que parler, qu'échanger, on se distrait de nos vies respectives, puis on ne se voit plus pendant des mois et on reprend contact par hasard.
Je lui rappelle que je n'ai plus internet, que je le lui ai dit dans mon mail, il ne s'en souvient plus, je suis un peu vexée d'autant plus que le mail, écrit dans l'urgence, ne faisait pas plus de dix lignes et qu'il date d'il y a seulement quatre heures. Ce manque d'indulgence le caractérise assez mais dans l'idée qu'il ne s'adresse pas seulement à moi je ne le prends pas comme une offense personnelle. Je ne sais pas réellement ce qu'il veut, il me veut chez lui à dîner, mais il ne m'écoute qu'à moitié. Par contre il se souvient de mon avertissement de travail l'année dernière alors que mon propre père n'est pas au courant, j'oublie la première mésaventure, je lui souhaite bonne nuit.
C'est un peu ridicule mais je pense à la tenue que je porterais pour aller le voir, je pense à la tunique neuve trouvée chez Bershka, bleu marine, un peu vaporeuse, manches chauve souris, col de chemise. Je sais qu'il reste très sensible aux apparences féminines, très exigeant, et que les conseils qu'il me prodigue je les reçois comme provenant d'une sorte d'opinion commune masculine. Je sais que ses remarques sont celles d'un homme aux critères de beauté d'une exigence sans pitié, semblable à celle des enfants qui jugent d'une chose "belle" ou "pas belle" sans jamais plancher sur un juste milieu. J'éprouve encore le besoin de le séduire, je sais que ça compte pour lui, je sais que ça compte d'avoir devant soi quelqu'un de présentable, que cela pèse pas mal sur le bilan de la soirée. Je pense d'ailleurs que devant la beauté ou son absence nous restons nous aussi sévère comme des enfants, on ne pardonne pas vraiment à la laideur. La beauté est purificatrice, donne l'impression que le fond de notre oeil se nettoie. Si je dors chez lui cela demandera beaucoup d'organisation, déjà que me rendre présentable demande du travail mais me rendre négligemment présentable (cette façon de rester présentable, de paraître encore bien habillée en pyjama au moment de dormir chez quelqu'un)...
Bien lire est aussi important que bien manger, cela influe sur mon humeur. Si je lis bien alors j'écris bien car je suis directement influencée par mes lectures, cette nouvelle façon d'écrire, par fragments, par tranches, c'est à Hervé Guibert que je la dois. En ce moment je suis bien, je suis "heureuse" parce que ce que je lis est bon, ce que je mange aussi, et parce que j'écris tous les jours et que ça c'est un remède inestimable contre la tristesse et la frustration.
Page 161, message d'Hervé Guibert à mon intention.
Discussion avec T. sur le but de la publication [...] l'idée de ne pas être publié dépasse l'idée de mon corps rongé par les vers. Il ne s'agit pas de postérité, mais de l'assurance vague, presque abstraite, de rencontre, dans le temps, à des fuseaux divers (non plus horaires, mais annuels, et peut-être centenaires), même si le livre n'a jamais été réédité, même si le stock a été pilonné, même si la plupart des exemplaires ont été détruits dans le feu ou ramollis par l'eau des égouts, et la plupart des caractères effacés, d'un lecteur, d'un seul lecteur, d'un jeune homme ou une jeune fille, un vieillard, un enfant, d'un exemplaire réchappé qu'il prendra entre ses mains, et que cette parole, cette voix se remettra à vivre, pour quelque temps, dans son corps, avant de se refiger en surface morte, compressée, inutile, qu'elle sera encore une fois redéployée, et célébrée par sa lecture, cette action physique de l'écriture, cette matière, ce temps perdu, comme à prier, et qu'il aimera, qu'il sera sensible à l'amour, mais peut-être je l'explique encore mal, je l'amoindris. Je serais tenté de dire : s'il n'y avait cette assurance, cet espoir d'un seul lecteur, un jour, je n'écrirais plus, mais j'écrirais encore moins s'il n'y avait pas d'amour à raconter, car c'est l'amour que j'ai envie que ce lecteur-là discerne."
Hervé Guibert - Le mausolée des amants
Harold & Maude au cinéma, une histoire mignonne sur fond de Cat Stevens, une histoire peut-être même beaucoup trop mignonne, qui ne marche pas, en tout cas pas sur moi. Une sorte de Juno 70's à l'humour incompréhensible. Je n'accroche pas, et je suis triste de ne pas accrocher car j'ai pourtant un a priori positif sur tout film en provenance des années 70 mais ce bon a priori finit par se retourner contre ces films. Midnight Cowboy reste l'indétrônable.
Mcdo St-Michel, l'hôtesse de caisse est belle et douce, blonde. Je regarde sa nuque en train de me préparer mon cappucino. Sorte de complicité blonde/brune au moment de lui dire au revoir, en tout cas c'est comme ça que je le ressens.
Finalement bénéficier de la connexion Wifi du Mcdo se révèle avoir un prix, celui de la boisson.
Bizarre de se retrouver dans un lieu publique avec un objet aussi familier que mon ordinateur, je ne l'ai jamais vu autre part que poser sur mon lit, dans ma cuisine ou au salon, ici il est exposé aux regards de tous, c'est un peu comme surprendre un proche dans un univers publique que l'on a toujours côtoyer seul, choc des rencontres.
Nous attendons Marie qui prend son temps pour arriver. J'ai internet mais Cécilia et Charlette s'ennuient et finissent par inventer des jeux insensés. J'écris à G., j'écris à A., j'écris à Julie partie à Rennes, j'écris à mon professeur de philo, j'écris sur mon blog et sur le forum. Au moment de partir j'ai le sentiment d'avoir tout accompli, d'avoir tout bien fait mais comme d'habitude ce travail ne tient qu'un temps et demain il faudra encore répondre à d'autres mails, actualiser tout ça. Internet est une course interminable, ne plus avoir de connexion est impardonnable.
Nous mangeons au restaurant chinois à St-Michel, c'est jour de fêtes et nous prenons toutes des menus, nous mangeons dehors. Beignets de riz soufflet, poulet à l'impériale, glace café vanille. Nous vivons la venue progressive de la nuit et la venue progressive des enseignes lumineuses qui domptent l'obscurité. Aujourd'hui encore, et ce depuis bientôt 2 ans, la richesse de nos sujets de discussion est inépuisable.
A. m'a appelé deux fois vers 19h30. Voir ces deux appels en absence sur mon portable est comme voir se retourner la situation : cela a toujours été moi qui le réclamait,qui avait besoin de lui, et les appels en absence me font miroiter le contraire, je le sens déçu à l'autre bout du téléphone, dans un état d'attente et de contrariétés dans lequel j'aimerais pouvoir le laisser languir. Seulement laisser ses messages sans réponse m'est plus insupportable qu'à lui, je sais qu'il s'en fiche. Je ne le rappelle pas tout de suite, je préfère lui envoyer un sms pour lui demander si je pouvais le rappeler plus tard. J'aimerais être au calme pour lui parler, le trac me fera lui demander de répéter à chaque phrase, je ne serais pas "au top, je ne me sens pas capable de gérer deux dimensions en même temps, l'extérieur et l'intérieur du téléphone. J'ai toujours redouté de l'avoir au téléphone, il m'impressionne encore trop et avec le temps ça ne se calme pas. Tout travail de relativisme est inutile : le considérer comme ce qu'il est, c'est à dire une sorte d'ami rare comme on parlerait d'oiseau rare, ne calme en rien ma fascination, ma timidité, cette façon que j'ai de ne pas me sentir naturelle en lui parlant, de jouer le rôle de la jeune fille. Je travaille à détruire tout cet amas de fantasmes pour ensuite mieux reconstruire, reconstruire quelque chose qui se rapprocherait d'une saine réalité, mais je me confronte à mon impuissance, à l'inefficacité.
A ma proposition de le rappeler à 22h il répond "Minuit".
Je le rappelle à minuit dix, je le pensais chez lui mais il est entouré d'amis, j'ai peur de paraître ridicule, la fille qui appelle à l'heure, qui est seule chez elle et qui croit des choses pendant que les amis attendent, peur de ne "rien lui dire". Il me propose qu'on se voit pendant mes vacances, puis l'invitation se précise, il aimerait que je vienne dîner chez lui un soir et je pourrais même dormir. Je n'accepte pas tout de suite, je suis encore surprise et je préfère attendre de mentir à ma mère pour confirmer l'invitation. Cette invitation est l'aboutissement de notre belle relation, nous nous connaissons à peine, disons que ce qu'il connaît de moi et ce que je connais de lui est à 50% de la projection, à 50% de la réalité, et nous nous en tenons à cette équilibre, nous construisons là-dessus.
A chaque fois que je le vois il apporte avec lui un univers si neuf, en décalage avec la ritournelle du quotidien que chacune de nos rencontres est autant de petits îlots de liberté où personne ne se doit rien et où la bienveillance règne. On ne fait que parler, qu'échanger, on se distrait de nos vies respectives, puis on ne se voit plus pendant des mois et on reprend contact par hasard.
Je lui rappelle que je n'ai plus internet, que je le lui ai dit dans mon mail, il ne s'en souvient plus, je suis un peu vexée d'autant plus que le mail, écrit dans l'urgence, ne faisait pas plus de dix lignes et qu'il date d'il y a seulement quatre heures. Ce manque d'indulgence le caractérise assez mais dans l'idée qu'il ne s'adresse pas seulement à moi je ne le prends pas comme une offense personnelle. Je ne sais pas réellement ce qu'il veut, il me veut chez lui à dîner, mais il ne m'écoute qu'à moitié. Par contre il se souvient de mon avertissement de travail l'année dernière alors que mon propre père n'est pas au courant, j'oublie la première mésaventure, je lui souhaite bonne nuit.
C'est un peu ridicule mais je pense à la tenue que je porterais pour aller le voir, je pense à la tunique neuve trouvée chez Bershka, bleu marine, un peu vaporeuse, manches chauve souris, col de chemise. Je sais qu'il reste très sensible aux apparences féminines, très exigeant, et que les conseils qu'il me prodigue je les reçois comme provenant d'une sorte d'opinion commune masculine. Je sais que ses remarques sont celles d'un homme aux critères de beauté d'une exigence sans pitié, semblable à celle des enfants qui jugent d'une chose "belle" ou "pas belle" sans jamais plancher sur un juste milieu. J'éprouve encore le besoin de le séduire, je sais que ça compte pour lui, je sais que ça compte d'avoir devant soi quelqu'un de présentable, que cela pèse pas mal sur le bilan de la soirée. Je pense d'ailleurs que devant la beauté ou son absence nous restons nous aussi sévère comme des enfants, on ne pardonne pas vraiment à la laideur. La beauté est purificatrice, donne l'impression que le fond de notre oeil se nettoie. Si je dors chez lui cela demandera beaucoup d'organisation, déjà que me rendre présentable demande du travail mais me rendre négligemment présentable (cette façon de rester présentable, de paraître encore bien habillée en pyjama au moment de dormir chez quelqu'un)...
Bien lire est aussi important que bien manger, cela influe sur mon humeur. Si je lis bien alors j'écris bien car je suis directement influencée par mes lectures, cette nouvelle façon d'écrire, par fragments, par tranches, c'est à Hervé Guibert que je la dois. En ce moment je suis bien, je suis "heureuse" parce que ce que je lis est bon, ce que je mange aussi, et parce que j'écris tous les jours et que ça c'est un remède inestimable contre la tristesse et la frustration.
Page 161, message d'Hervé Guibert à mon intention.
Discussion avec T. sur le but de la publication [...] l'idée de ne pas être publié dépasse l'idée de mon corps rongé par les vers. Il ne s'agit pas de postérité, mais de l'assurance vague, presque abstraite, de rencontre, dans le temps, à des fuseaux divers (non plus horaires, mais annuels, et peut-être centenaires), même si le livre n'a jamais été réédité, même si le stock a été pilonné, même si la plupart des exemplaires ont été détruits dans le feu ou ramollis par l'eau des égouts, et la plupart des caractères effacés, d'un lecteur, d'un seul lecteur, d'un jeune homme ou une jeune fille, un vieillard, un enfant, d'un exemplaire réchappé qu'il prendra entre ses mains, et que cette parole, cette voix se remettra à vivre, pour quelque temps, dans son corps, avant de se refiger en surface morte, compressée, inutile, qu'elle sera encore une fois redéployée, et célébrée par sa lecture, cette action physique de l'écriture, cette matière, ce temps perdu, comme à prier, et qu'il aimera, qu'il sera sensible à l'amour, mais peut-être je l'explique encore mal, je l'amoindris. Je serais tenté de dire : s'il n'y avait cette assurance, cet espoir d'un seul lecteur, un jour, je n'écrirais plus, mais j'écrirais encore moins s'il n'y avait pas d'amour à raconter, car c'est l'amour que j'ai envie que ce lecteur-là discerne."
mardi 14 avril 2009
Je me réveille à 14h sans pour autant avoir abuser de la nuit, j'ai dû m'endormir vers 3h, ce qui me paraît convenable. La limite, l'excès, se trouve pour moi toujours à partir de 5h, quand on commence à concevoir que le levé du jour n'est pas loin. En me levant je détecte ma faim et je déjeune tout de suite, je prendrais mon café plus tard.
J'ai des cheveux à tendance grasse aussi il est fréquent que je me lave les cheveux alors qu'ils sentent encore le shampooing; en lavant les racines je suis obligée de laver le reste. Petit gâchis.
Nous retournons aux Buttes-Chaumont avec les copines, il était dur de s'entendre pour un cinéma. C'est intéréssant de retourner à la belle saison dans ce parc afin d'en constater les changements : on ne connaît plus les modifications apportées par les saisons sur la nature, nous ne connaissons plus que la ville où chacun de ses éléments restent impassibles face aux saisons, la ville est sans odeurs, quand elle n'est pas nauséabonde.
Il faut donc aller au parc pour connaître les saisons. Quand je traverse ma résidence je passe devant des buissons qui en été sont fortement odorants, chaque année et plus qu'autre chose, ils sont le souvenir le plus marquant de mes étés, cette odeur et les vêtements que je porte. La dernière fois que nous sommes allées au Buttes-Chaumont l'odeur d'herbe humide nous violentait les narines et Cécilia se plaignait.
Dans le métro je poursuis ma lecture du Mausolée des amants de Hervé Guibert, journal intime de 560 pages. Il laissait le journal à la disposition de son petit ami T. qui pouvait le consulter à tout instant, idée d'une littérature-photographie, qui ne laisse rien passer et qui évoque le moment vécu avec une "précision photographique". L'homme m'était étranger il me devient familier, je touche sa vie, je comprends tout, il n'y a pas à y croire, c'est la réalité, au pire une réalité très légèrement atténuée. Vu l'épaisseur du journal je pense le lire en plusieurs fois comme pour ménager une présence qui pourrait devenir lourde à force d'être côtoyée, comme on prévoit quelques jours de pause avant de revoir une personne trop longuement fréquentée afin de ne pas saturer, pour faire face à une sorte de trop-plein d'autrui. Ses couvertures de livre sont toutes sans exception illustrées de ses propres photos en noir et blanc. Les livres de Sartre, roman et pièces de théâtre sont tous aussi noir et blanc. Cela connote une certaine gravité qui chez l'un comme chez l'autre, est omniprésente. Gravité des films en noir et blanc.
Je lis ce livre, (acheté en occasion chez le bouquiniste jouxtant Boulinier) en attendant de pouvoir acheter les lectures conseillées par mon professeur de philo sur des thèmes que je lui ai soumis. L'idée que je vais, dans un futur proche, pouvoir m'acheter des livres me met en joie, j'espère seulement pouvoir ne pas faire d'excès ou pouvoir en faire sans que cela entrave trop l'organisation financière des jours qui suivront. Il faut une fréquence d'achat proportionnelle à sa vitesse de lecture : l'idée est évidente, il faut savoir s'y tenir.
Pensée dans le métro :
mettre des boucles d'oreille = prendre le risque d'être moins belle sans.
ne pas en mettre = être sans cesse soi-même, ne mentir à personne.
C'est pour une de ses raisons que je ne me maquille que rarement et plus par fantaisie que par tromperie.
Avant d'aller au parc nous allons au 8 à huit acheter de quoi boire, "c'est comme un pique-nique de boissons" dit Cécilia, précisant sa pensée j'ajoute "un pique-nique liquide". Je paye la boisson de Cécilia et de Marie à qui je devais de l'argent. Deux bouteilles de Coca zero, une canette d'Ice tea et une grande bouteille d'eau pour 3,50€.
Nous buvons nos bouteilles en marchant calmement. J'aimerais m'asseoir sur la pelouse, je suis prête à déplier mon programme du cycle Rohmer pour que Marie s'asseye dessus mais la vue d'une crotte de chien s'annoncera rédhibitoire, nous finissons sur un banc.
Une fois en hauteur je mesure enfin l'étendue du parc : il est à la mesure de ce que l'on demande à la nature, du vert à perte de vue, c'est rassurant. Il y a assez de matière pour s'émerveiller, toute trace d'urbanité est mise à distance, l'illusion prend, on finit par y croire.
Il y a un parterre de tulipes jaunes absolument réjouissant, Marie s'allonge entre les fleurs et nous la prenons en photo, des gens pique-niquent derrière nous, Cécilia fait la remarque "on dirait les photos de calendrier LaPoste avec le gros chien entouré de tulipes", je me plie en deux pour rigoler.
Le soleil se devine sur des surfaces qu'on pourrait délimiter à la règle, comme sur un tableau de Mondrian. Quelques arbres sont frappés dans leurs feuilles rousses, un reflet auburn apparaît, le même que l'on peut retrouver sur une chevelure également frappée par le soleil.
Correspondance feuilles/cheveux à creuser.
Marie et Charlette s'achètent des barbes à papa, je leurs demande de les mettre devant leur tête pour la photo.
Joie simple aux Buttes Chaumont, fatigue familière dans le métro. Je pense "fragile équilibre du bonheur".
Dans le train une famille entre dans le wagon, une petite joue avec son piano magique pendant tout le trajet, c'aurait été insoutenable si je ne m'étais pas calmé, si je ne lisais pas un bon livre, si je n'étais pas durement entraînée à lire dans le bruit. Personne pour lui dire d'arrêter, même pas les parents, et cette musique idiote qui change à chaque touche. Peut-être les parents savent-ils qu'elle n'arrêtera pour rien au monde, que si ce n'est pas le piano ce sera les pleurs qu'on se tapera, je laisse couler.
En sortant du parc, vive discussion entre un gardien et des jeunes, l'un d'entre eux à fait tomber un portable à 800€ dans une bouche d'égouts, il veut descendre le chercher mais le gardien le lui interdit et commence à crier "si vous descendez j'appelle la police".
On marche dans le 19ème, on aimerait habiter ici, on s'arrête devant la vitrine d'une agence immobilière. Je n'ai aucune expérience de ces choses là, j'ignore si le prix des appartements est cher ou convenable, tout cela fait référence à une réalité encore lointaine, mais peut-être pas aussi lointaine que ça, je ne sais pas, il faut faire attention quand on commence à rejeter un problème loin de soi sous prétexte que "c'est dans loongtemps". J'ai le sentiment que l'acquisition d'un appartement ne se fait pas sans une interminable série de procédures, de paperasses. Je pense à ma chambre à Courbevoie.
En rentrant chez moi, mon père est assis au salon, il n'a jamais été placé là en soirée, je demande qu'est-ce qui se passe ? On me répond que ma mère a fait tomber de l'eau sur la Freebox. Il ne me suffit pas de plus pour comprendre que cela me handicape d'internet pour au moins une semaine, qu'il va falloir changer totalement de système de vie. J'ai encore un peu de mal à digérer la nouvelle, j'en veux à ma mère, j'en veux à tout le monde, la soirée sera affreuse.
Ne plus avoir internet est toujours l'occasion d'une remise en question de sa dépendance, c'est une remise en question qui fait du sur-place, on sait qu'une fois les choses en ordre on replongera avec délice dedans. Après m'être imaginé la désastre de la semaine qui arrive j'ai essayé d'en voir les bons côtés : il s'agira d'avancer dans mes lectures autant que dans les films prêtés/téléchargés, peut-être même de parler à ma mère, je sortirai quelque chose comme 2h plus tôt que d'habitude de chez moi. Vu ainsi internet ne manquera que dans la programmation de rendez-vous pris dans la semaine et pour la réponse aux longs mails de Gabriel qui nécessitent plusieurs heures. J'irai au Mcdo de La Défense profiter de la Wifi, j'y commanderai un cappucino, personne ne m'embêtera, je transporterai mon ordinateur dans mon sac à dos bleu marine. Vu le temps restreint qui me sera imparti tout forum est pour l'instant proscrit. Les notes de blog seront rédigées à l'avance et publiées le lendemain, pour les horaires de cinéma et les expositions j'achèterai le Pariscope.
J'ai pu brièvement me connecter à ma boîte mail avec mon portable, j'ignore combien le voyage m'en a coûté mais il fallait voir si A. ou G. m'avait répondu. Rien sinon les remerciements de mon professeur de philo pour les cours envoyés ainsi qu'une remarque concernant un lapsus dans un de mes cours.
Mardi, je me lève avec l'idée fulgurante qu'aucun réseau internet ne traverse mon appartement, les pièces sont comme vidées de quelque chose, d'un lien infini sur le monde. Tout est profondément présent, réel, austère, il n'y a pas de réalité qui se cache comme celle que cache internet, tout est affreusement là. Il y a au mieux le contenu des livres, de la radio, de la télé, de la musique, des personnes, il faut que je sorte au plus vite de l'appartement.
Le journal intime est le genre littéraire qui nous fait le plus ressentir cette sorte de "vie par procuration" que certaines personnes invoque devant une personne qui lirait trop et oublierait presque de vivre pour finir par s'enfoncer dans ce qu'on appelle le bovarysme.
Je me frotte à l'homosexualité de Hervé Guibert, ce n'est pas une chose qui m'est naturellement envisageable, je trouve ça mystérieux, étrange en même temps qu'intéressant, si l'on parle de "culture gay" c'est bien parce que cette sexualité change les moindres aspects de la vie. Il y a une violence inhérente à l'amour entre deux hommes, c'est impossible de passer à côté de ça, quand Hervé Guibert parle de sexe, il en parle comme d'une lutte langoureuse, c'est violent, jamais érotique, toujours pornographique. Il est dur de ne pas être homosexuel sans le revendiquer, le choix est en lui-même une revendication de par les efforts, les justifications que l'environnement réclame. Nous vivons dans une société elle-même hétérosexuelle.
Je glisse un crayon entre les pages du livre, j'ai envie d'écouter de la musique, mon étagère à CD est juste à côté de mon lit, je parcours des yeux les rangées en attendant qu'un CD me dise quelque chose. Je tends à Emile "Free the Bees" des Bees, je lui dis de me le mettre et de monter le son à 18. J'ai passé ma 4ème a écouter ce Cd qui est l'une des musiques les plus riches qui m'ait été donné d'écouter. Inavouable fierté de ne pas avoir perdu mon temps à écouter des cochonneries, très tôt j'ai su où il fallait aller, je n'ai bien que ce mérite.
Je me plonge dans mon lit, je danse dans ma tête tout en fixant ma tasse de café. Je porte une jupe et un polo 60's et je twiste, plan large de la caméra, petit budget. Dans ma jeunesse je tournais énormément de clips dans ma tête, je voulais en faire un métier, c'est une chose très libre et très enfantine que de tourner un clip, c'est comme un caprice qui n'engage en rien.
Je me maquille de quelques touches de blush sur les pommettes, c'est ma mère qui me l'a acheté. Il y a quelques semaines j'avais essayé un vieux blush appartenant à ma soeur, un peu comme ça, pour m'amuser, pour le plaisir du changement facile, de l'aventure à moindre coût. Je me maquille toujours pour "voir ce que ça donne" puis quand cela se révèle joli je finis par aller en cours avec. Le blush fait ressortir les vestiges de candeur qu'il reste à mon visage, la bonhomie liée à sa rondeur, à mes gros yeux cernés.
J'enfile ma veste en cuir que je ne mets que trop rarement car elle ne va pas avec tous mes pantalons, le cuir est traité de façon à être mat, mes copines me taquinent en me disant que ce n'est pas du vrai et je fais mine de chouiner. J'ai eu cette veste pour Noël, je l'avais repérée très tôt dans l'année, je l'avais touché, puis son prix ainsi que le manque cruel de taille vu son succès m'avait tout de suite fait perdre mes illusions, je ne l'aurai jamais. Puis sont venus les soldes et les tailles avec.
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Harold et Maude : 2/5
Au Mcdo St-Michel, je suis en train de poster sur mon blog.
Charlette : de quoi ça parle ?
de ma journée d'hier
Cécilia : de quoi tu veux que ça parle ? de ta journée d'il y a un an ? parce que ta journée d'il y a un an tu l'as déjà racontée.
Correspondance entre le film regardé hier, 17 fois Cécile Cassard et l'écran de mon ordinateur 17 pouces. J'ai tenu une heure devant le film.
dimanche 12 avril 2009
Ce matin j'entends mon père broncher, tous les soirs il s'endort sans que je sois là. Je me souviens des vacances précédentes, j'étais restée plus d'une semaine sans le croiser. Quand il partait au travail je m'endormais, quand je revenais de mes journées de temps libre il dormait déjà. Ce matin je l'entends me dire "faut que t'arrêtes de sortir comme ça tous les soirs", je crois lui avoir demandé "pourquoi ?" car il m'a répondu "parce qu'il y a le bac à la fin de l'année". Encore dans mon lit et déjà énervée, je lui ai répondu "je vois pas le rapport". Quelques minutes après il fallait s'attendre à voir débarquer ma mère, il était 10h20, la messe était à 11h.
Ma mère m'oblige à aller à la messe pour les grandes occasions, disons pour Noël et pour Pâques, "après je vous demande plus rien", il y a en fait plusieurs choses qu'elle nous demande en ajoutant "après je vous demande plus rien". Je crois que c'est ma grand-mère qui l'oblige à nous y emmener. A chaque fois qu'on est au Liban on fait la promesse d'aller à la messe tous les dimanches, c'est une promesse vague et qu'on sait ne pas pouvoir tenir. Au Liban c'est quelque chose de très naturel d'aller à la messe, qu'on fait par habitude, c'est à dire qu'on ne se sent pas faire, et puis les messes durent 40 minutes.
Nous sommes arrivés à l'église à 11h20. Il y avait du monde jusque dans l'encadrement de la porte d'entrée, toutes les femmes à poussettes étaient recluses au fond de l'église et une voix monocorde dont on imaginait provenir du devant résonnait dans l'église, des bébés chialaient de partout, ce bruit ça fait partie du déroulement de l'église, ils sont là, ils pleurent comme des fous, on dirait qu'ils entrent en transe, à chaque fois je dis à ma soeur "c'est Rosemary's baby", je crois qu'elle n'a pas vu le film mais qu'elle comprend, j'avais dû lui expliquer la scène avec le landau noir et en surimpression on voyait le visage du diable. Je suis restée debout pendant une heure en face d'une statue de Sainte-Germaine, je n'ai pas esquissé une prière, je n'ai fait aucun geste, je n'ai pas communié, j'ai attendu, j'ai regardé les coupes de cheveux des vieilles dames, je me suis demandée si elles votaient FN, je les imaginais ne pas regarder mielleusement autre chose que les enfants et les animaux de compagnie, enfin j'ai observé si le discours du prêtre collait avec mon cours de philo sur la religion. Il y avait surtout des vieux ou des très jeunes, les premiers commençaient peut-être par prendre conscience de la nécessité de se soumettre à une discipline religieuse qui collait bien avec les inquiétudes inhérentes au vieil âge , les deuxièmes étaient encore en train de subir leur éducation religieuse, mais les jeunes n'étaient pas là et on comprenait pourquoi : quand on a tout, quand on se trouve au centre de la vie il n'y pas vraiment besoin de religion, j'avais donc envie d'être ailleurs.
En rentrant, j'exécute des activités vides, des activités-outils : je scanne mes cours de philo, je nettoie ma besace Upla : l'eau qu'elle dégorge est légèrement grisâtre, c'est ce que je m'attendais à voir, cela fait du bien de voir cette eau sale glisser dans le siphon, c'est une vision apaisante, comme nettoyer le dessus d'une télé, quelque chose se calme en nous. J'écoute le masque et la plume, mon père rentre et nous mangeons tous ensemble, les plats rassemblés sur la table sont sans aucune cohérence, pas d'entrée ni de plat principal, tout est déjà sur la table, on sépare simplement le salé du sucré, pas de hiérarchie.
Le masque et la plume,
j'ai déjà croisé Xavier Leherpeur dans le métro. Il était au téléphone, je me suis dit "ce mec je le connais, sa voix, c'est pas possible". Il était habillé très coloré, il faisait très gay. Il a fini par épeler son adresse e-mail par téléphone xleherpeur@quelque chose, j'ai cherché le nom mon google mental, oui c'était lui. Je ne pouvais rien faire et encore moins le raconter à quelqu'un, qui ça pouvait intéresser, même moi ça ne m'intéressait pas, je ne pouvais rien faire, le "scoop" tombait dans le vide. Je me dis, ce serait stupide d'adresser la parole à un journaliste, un journaliste n'est pas une célébrité, il s'efface.
Je demande à ma mère si elle veut un café, je lui fais un café et je m'en fais un dans la machine, le café s'appelle columbia, il est très parfumé, très corsé. Le matin je prends plutôt une dosette de café "petit-déjeuner", c'est le seul café qui s'écoule dans la tasse en grande quantité, il remplit 3/4 d'un grand mug. Le café n'est jamais tendre avec moi, je pense qu'avant j'esquissais une sorte de grimace face à son amertume et puis au fur et à mesure que l'on grandit la grimace s'estompe et s'intériorise, pour anticiper l'amertume je mets beaucoup de sucre, comme pour l'apprivoiser. Le matin je prends toujours ma tasse avec moi dans la chambre et je le bois à petites gorgées entre chaque tâche que j'exécute : coiffage, habillage, etc. Parfois je ne finis pas le café ou alors je le finis d'une traite déterminée avant de descendre de chez moi. Quand je n'ai pas le temps je laisse la tasse dans la chambre pour ne l'enlever qu'une fois rentrée des cours et avant de déverser le liquide je hume l'odeur de café froid, c'est une odeur lointaine, aussi lointaine que peut l'être un matin quand on y pense l'après-midi. Mon grand plaisir de week-end et de vacances est de rester dans mon lit à lire avec la tasse pas loin. Je remarque une chose pourtant logique : moins il y a de café plus vite il se refroidit. La tasse pleine reste chaude pendant longtemps.
Dans les films américains ils aiment bien préparer du café, "you want some coffee ?", je suis toujours très déçue quand la personne concernée refuse. Ce dimanche-là j'aurais bu 4 cafés.
J'ai des problèmes d'argent, je n'ai plus d'argent sur moi, mes copines m'avancent, je dois 12 euros. Je ne veux pas demander à mon père et ma mère me dit qu'elle m'a payée trop de choses ce mois-ci, elle me sort le compte exact. Je demande à Emile de me donner l'argent, je suis coincée alors qu'il y a de l'argent pas loin de moi, dans le sac de ma mère, dans la tirelire d'Emile. Il est là, près de moi, mais personne ne veut m'en donner. Ma mère me dit que je vais trop au restaurant et dans les cafés, ma soeur me dit la même chose "vous êtes exigeantes, allez au Mcdo et mangez dehors". Mon père finit par me donner 20€, je pense : "je rembourserai mes dettes, je me paierai quelque chose".
Cécilia devant le cinéma,
elle m'explique que quand elle a des boucles c'est qu'elle est en forme, et inversement quand ses cheveux sont lisses c'est qu'elle est fatiguée. Je rigole, je sors mon carnet.
En sortant du cinéma,
on se dirige vers une sandwicherie, on entend un bruit démoniaque, presque animal, très fort, on distingue des applaudissements incompréhensibles, des sifflets, beaucoup trop de joie alors que la ville est d'abord un lieu de modération, de neutralité. Ça vient du Centre Pompidou. On court, on essaye de voir ce qu'il se passe, on met un certain temps avant de pouvoir se faufiler et comprendre qu'un artiste de rue fait la joie de plusieurs centaines de personnes assises par terre comme des enfants, il fait le poirier sur une série d'objets empilés les uns sur les autres, en équilibre précaire. C'est de par leur présence et leur applaudissement qu'ils donnent une valeur de spectacle à ce qui se passe tous les jours devant le Centre Pompidou. J'ai perdu Charlette et Marie de vue, elle m'appelle sur mon portable.
The Magnetic Fields - Let's Pretend We're Bunny Rabbits
mardi 7 avril 2009
Je pense aussi que des choses peuvent se dire du shopping, qu'on peut en déduire quelque chose de positif devant ces femmes qu'on estime généralement en train de "se ruiner en fringues qu'elles ne veulent même pas".
Ce samedi j'ai rejoint ma mère à Saint-Lazare, c'est toujours là que je vais quand elle veut m'acheter des habits ou quand c'est les soldes. Tout le monde a son lieu de shopping, c'est à dire d'importante concentration de magasins. Ce sont souvent les mêmes, on va de l'un à l'autre, ils ont leur hiérarchie, si on ne trouve rien ici on ira là-bas. De mon côté je commence toujours par H&M, j'éprouve une sympathie particulière à l'égard de ce magasin et qui provient en partie du fait que tout le monde dénigre cette marque : la qualité, le monde, les collections importables depuis bien trop longtemps. Ma grande fierté à toujours été de réussir à y trouver des choses et pas seulement de mon point de vue, j'ai en tête ma soeur assise devant son ordinateur et devant qui je dépliais mes achats, Lucia avec qui j'attends toujours de me retrouver aux toilettes pour lui demander/qu'elle me demande "tu l'as acheté où?", je lui ai toujours répondu "H&M", et elle m'a toujours répondu "ah bon? On dirait pas". H&M est le meilleur exemple du shopping vécu comme une chasse aux trésors et du vêtement-trouvaille qui vient clore d'intenses recherches. C'est ce plaisir là, du vêtement gagné à la sueur de son front que nous quêtons. Il y a tout un moment d'infini plaisir qui se déroule entre l'instant de l'achat et le moment de la redécouverte où on le sort du sac. Au pire, ce moment de redécouverte s'épuise une fois le vêtement plié et intégré dans l'armoire, au mieux le vêtement reste une source inépuisable de surprise, de plaisir à le voir et à le porter, on désire le porter en même temps qu'on le porte. Dans ces cas-là le vêtement nous semble à chaque instant étranger, insaisissable, il dégage sa personnalité, son corps propre, il semble nous snober légèrement et ne se mélange jamais vraiment avec le reste de l'armoire. Il n'est pas seulement rangé, il est aussi en mouvement : on ne cesse de s'imaginer le porter, on se figure des scènes quotidiennes avec lui sur le dos, on l'inclut dans un ensemble.
Elle était encore à son anglais et j'avais un peu de temps pour faire mon repérage, choisir les jolies choses et passer à la caisse une fois qu'elle serait arrivée, ça permettrait de lui épargner les tâches estimées ingrates : c'est toujours pénible d'accompagner quelqu'un faire du shopping, c'est une activité égoïste par définition, qui n'est soucieuse que de la personne qui l'exécute, y être accompagné ne présente aucun intérêt puisque tout le monde ne pense qu'à ce qu'il va trouver. Je sais que quand ma mère me demande si quelque chose lui va je ne peux me livrer qu'à une réponse molle.
Le shopping se révèle être une tâche ingrate pour les femmes : il se caractérise principalement par de l'attente et l'attente n'est pas souhaitable, d'abord elle fatigue, ensuite elle nous rend sensible à l'idée que nous sommes plutôt quelconques et pourvues de désirs prévisibles. Le shopping, combine le "chacun pour soi" et le"chacun son tour", l'idée est insupportable. Pourtant on continue d'en faire pour le moment si agréable de la trouvaille. Faire glisser des cintres de droite à gauche, s'arrêter puis lentement identifier l'objet, le voir correspondre à l'ensemble de nos exigences, le voir devenir réel entre nos mains, comprendre que l'essayage ne sera qu'une accessoire précaution devant la perfection du vêtement et avoir le sentiment que toutes celles qui sont autre part dans le magasin sont en train de se tromper.
J'ai fait la queue pour les cabines d'essayage, j'ai fixé le look de la fille qui était devant moi, de ces filles qui combinent baskets colorées et trench. Quand il y a trop de monde ça m'arrive de sortir mon livre même si je trouve ça un peu incongru, je me dis qu'il faut estomper le choc de l'attente d'une manière ou d'une autre et que je ne fais rien de mal. La nana a compté les cintres, je suis entrée dans la cabine, j'ai tout placé sur les patères et je me suis déshabillée en fonction de ce que j'avais à essayer. Chez H&M il y a un interrupteur qui permet de changer l'intensité et le ton de la lumière pour pouvoir mettre en situation l'article essayé. La cabine d'essayage est le moment d'un retour à la vérité de son corps avec ce que ça comprend de bonnes ou de mauvaises surprises. Là où l'on s'accorde chez soi quelques petits arrangements d'éclairage ou de miroir s'arrêtant au portrait, la cabine d'essayage est sans pitié pour nous. Tout nous invite à observer notre corps de manière précautionneuse, on peut même difficilement faire autre chose : le mobilier est précaire, un miroir un tabouret ou un banc, des patères, parfois seulement le miroir, bref, on finit par s'y tourner et par vite se rendre compte qu'on n'est jamais vraiment en règle avec son propre corps.
Je suis repartie avec trois trucs, selon mes critères je venais de faire "de raisonnables folies", à tenir les sacs dans la main on éprouve le plaisir toujours constant de s'être refaite une panoplie, un déguisement, de pouvoir presque devenir une autre. Plaisir encore plus délicieux du trou de mémoire au moment de repenser à ce qu'on a acheté. Puis on se souvient et on se rend compte que des trois c'est le vêtement qu'on préférait. En accompagnant ma mère aux Galeries Lafayette je ne pouvais éviter de me confronter aux irritantes remarques des femmes qui se plaignaient naïvement du "monde qu'il y a" comme si depuis le temps qu'elles sortent le samedi elles ne s'étaient pas rendues compte de la chose et comme si à chaque fois il s'agissait de les tromper; donc, pour une bonne fois pour toutes: oui mesdames, les magasins sont bondés le samedi. Et mieux encore: vous contribuez à ce qu'il y ait du monde. Expérience donc hautement instructive du shopping qui me révèle la banalité de mes petits désirs et de mes distractions, mon propre corps ainsi que ma contribution à ce que j'appelle sans jamais m'y inclure, "la foule".
dimanche 29 mars 2009
Je me souviens de l'espagnol, j'avais choisi la place la plus au soleil et le soleil tapait sur ma copie, sur mon dos, sur mes cheveux, l'encre de mon stylo plume resté lui aussi au soleil se fluidifiait et coulait comme de l'eau sur ma copie, j'ai dû changer de stylo. J'avais apporté des caramels au beurre salé pour me divertir entre deux phrases, je les ouvrais et les laissais chauffer au soleil avant de mordre dedans, ça ne faisait pas de bruit, ça collait aux gencives. Avec les nénettes qui passaient le concours général ça faisait que tout les bacs blancs étaient décalés d'un jour et que la philo serait mardi : soulagement à l'idée de l'obtention d'un jour de plus de révisions/de répit, c'est selon.
La philosophie me terrorisait, je n'étais vraiment pas bien, trop sérieuse dans mes révisions, devant ma copie, j'étais prise dans le sérieux, des révisions jusqu'au rendu de la copie j'ai trouvé ça chiant et trop austère et j'ai essayé de retenir ce que j'éprouvais, une sorte de fatigue blanche et cérébrale, pour pouvoir l'identifier dans des cas ultérieurs, ce qui arriverait bientôt. Je voulais que ça finisse, quelque soit la note. Et puis non, la note m'importe, puisque je veux faire ça, puisque j'ai décidé que mon travail deviendra déterminant. On décide toujours du degré d'impact de nos actions, ici de notre travail. Ne pas réviser c'est dire : cela n'a pas d'impact.
Après l'épreuve on se retrouve avec les copines avec qui j'ai pris la presque-habitude d'aller au Chistera manger des sandwichs pour 3,50€. La femme blonde qui me sert mon café du vendredi nous les amène coupés en deux dans des assiettes pas plus grandes que des soucoupes avec une carafe d'eau et des verres façon cantine. On mange entre les hommes d'affaires du coin qui on les moyens d'un hamburger-frites et d'une mousse au chocolat, on lorgne un peu sur leurs assiettes mais on reste satisfaite du goût de la simplicité, on a l'impression qu'on ne pourrait vivre uniquement de ça, d'amitié, de baguette et de jambon de pays. Il y a quelque chose dans la baguette d'assez authentique, dans sa composition très simple, sa couleur, la rugosité de sa surface qui fait penser à des bras d'artisans.
On discute de la philo, on rigole bruyamment, on révise quelques connecteurs logiques en anglais, le manuel prend de la place sur la table, on paye l'addition. Je passe au Franprix acheter un paquet de biscuits pour 40 centimes et on retourne au lycée pour le bac blanc d'anglais. Je croise vaguement Monsieur Delmas qui nous dit bonjour en allant fumer. Du point de vue sociabilité et plaisir les semaines de bac blanc frôlent le degré zéro et je croise l'homme avec le sentiment que je ne le reverrais pas avant très longtemps. Je suis seule engluée dans mes révisions, la nuit et le jour. Charlette le dit "j'ai dû vous adresser 4 phrases maximum pendant cette semaine", moi je dis "ouais c'est une semaine chacun pour sa gueule, c'est horrible". L'envie d'aller au cinéma ou de finir un livre se fait pressante. Une fois chez moi je travaillais dans la salle à manger avec quelques feuilles, mes cahiers et un mug de café, à la fin mon espace de révisions finissait obligatoirement par sentir le café froid. Je m'autorisais une petite pause dans mes révisions au moment des Simpsons sur Canal+, parfois je regardais ce qui précède soit l'Album de la semaine et ce qui suivait, soit le JT et même le Grand Journal. J'ai vu la tête d'Isabelle Adjani, je la trouve intelligente, ça fait du bien, par contre sa face est immonde, on dirait Mickey Rourke.
Parfois certains profs qui surveillent insistent pour que l'on soit placés par ordre alphabétique alors je me retrouve derrière Iba avec ses deux plaquettes de chocolat, ses mandarines, ses bouteilles d'eau. Il avait l'habitude de prendre avec lui deux bouteilles d'1,5L Volvic que j'appelais pour moi-même "les Twin Towers", cette semaine il n'en prend plus qu'une grande et une petite, Julie me dit "il commence à comprendre", j'avais pensé la même chose. Quant à moi j'ai pris des caramels et une poignée de bonbons fruités ED que je n'aime plus à force de les avoir aimer. Les bonbons sont trop bon marché pour que l'emballage soit facile à ouvrir (il y a un lien évident entre le prix d'un produit et son emballage plus ou moins facile à ouvrir) aussi je les ouvre avant que commence l'épreuve, j'en passe quelques uns à mes copines, les bruits d'emballage sont tous singuliers et je reconnais celui de mes bonbons, aussi je me retourne à chaque fois que j'entends une de mes amies se démener à en ouvrir un.
Au moment de signer la feuille de présence je me souviens avoir ressenti une sorte de reconnaissance à l'égard d'un destinataire encore assez vague : l'éducation nationale ou plus directement mes profs en général, et toutes les équipes pédagogiques qui m'entourent depuis que je suis un être scolarisé. Merci à eux de prendre au sérieux ma présence aux épreuves, merci de m'octroyer un numéro de candidat, de m'intégrer à une classe, d'appeler ma mère à son travail quand je suis absente, merci de me réclamer, de corriger mes copies, tout ça m'a fait me sentir existé. J'ai trop longtemps vécu dans un système scolaire pour avoir oublié ce que cela faisait de ne pas y être, j'ai au maximum vécu deux mois sans école et j'en ai vu les désastres et l'ennui, la perte de soi ressentie, le manque écrasant d'autonomie, de rythme, d'actions. Ici on se sent entouré et des gens nous demandent à ce qu'on justifie nos absences, autant les professeurs que les amies, à rendre un travail, à prendre les transports quand il fait encore froid et nuit, et c'est au terme de cette existence réglée et choyée que je me rends compte que je n'ai pas envie d'en sortir, qu'en me livrant à moi-même on m'abandonne. J'ai le sentiment d'effectuer une marche arrière, d'en revenir à un stade encore vierge de la vie, dépourvue de structure sociale, d'obligations, comme si 18 ans après, toute cette discipline et cette organisation imposées avaient dû finir par s'intérioriser. Bien au contraire, elle nous reste profondément extérieure, posée à côté de nous, et qu'elle a pris l'habitude de se perdre en vacances ou plus simplement, le temps d'un week-end. Je ne sais pas ce que je vais faire de moi, et ce vide devant moi est au mieux inconfortable, au pire, juste terrorisant. J'ai regardé autour de moi les élèves, eux aussi étaient engagés jusqu'au cou dans ce qui allait suivre, il ne s'en rendait pas compte, il vivait l'épreuve avec pour seule difficulté de mobiliser leurs connaissances. Dans quelques mois nous serons ensemble dispersés dans les universités, écoles et lycées de l'Ile-de-France et j'imagine que nos adieux se feront sans nous, c'est à dire qu'un jour arrivera où je les verrais pour la dernière fois sans le savoir.
The Magnetic Fields - Too Drunk To Dream
La philosophie me terrorisait, je n'étais vraiment pas bien, trop sérieuse dans mes révisions, devant ma copie, j'étais prise dans le sérieux, des révisions jusqu'au rendu de la copie j'ai trouvé ça chiant et trop austère et j'ai essayé de retenir ce que j'éprouvais, une sorte de fatigue blanche et cérébrale, pour pouvoir l'identifier dans des cas ultérieurs, ce qui arriverait bientôt. Je voulais que ça finisse, quelque soit la note. Et puis non, la note m'importe, puisque je veux faire ça, puisque j'ai décidé que mon travail deviendra déterminant. On décide toujours du degré d'impact de nos actions, ici de notre travail. Ne pas réviser c'est dire : cela n'a pas d'impact.
Après l'épreuve on se retrouve avec les copines avec qui j'ai pris la presque-habitude d'aller au Chistera manger des sandwichs pour 3,50€. La femme blonde qui me sert mon café du vendredi nous les amène coupés en deux dans des assiettes pas plus grandes que des soucoupes avec une carafe d'eau et des verres façon cantine. On mange entre les hommes d'affaires du coin qui on les moyens d'un hamburger-frites et d'une mousse au chocolat, on lorgne un peu sur leurs assiettes mais on reste satisfaite du goût de la simplicité, on a l'impression qu'on ne pourrait vivre uniquement de ça, d'amitié, de baguette et de jambon de pays. Il y a quelque chose dans la baguette d'assez authentique, dans sa composition très simple, sa couleur, la rugosité de sa surface qui fait penser à des bras d'artisans.
On discute de la philo, on rigole bruyamment, on révise quelques connecteurs logiques en anglais, le manuel prend de la place sur la table, on paye l'addition. Je passe au Franprix acheter un paquet de biscuits pour 40 centimes et on retourne au lycée pour le bac blanc d'anglais. Je croise vaguement Monsieur Delmas qui nous dit bonjour en allant fumer. Du point de vue sociabilité et plaisir les semaines de bac blanc frôlent le degré zéro et je croise l'homme avec le sentiment que je ne le reverrais pas avant très longtemps. Je suis seule engluée dans mes révisions, la nuit et le jour. Charlette le dit "j'ai dû vous adresser 4 phrases maximum pendant cette semaine", moi je dis "ouais c'est une semaine chacun pour sa gueule, c'est horrible". L'envie d'aller au cinéma ou de finir un livre se fait pressante. Une fois chez moi je travaillais dans la salle à manger avec quelques feuilles, mes cahiers et un mug de café, à la fin mon espace de révisions finissait obligatoirement par sentir le café froid. Je m'autorisais une petite pause dans mes révisions au moment des Simpsons sur Canal+, parfois je regardais ce qui précède soit l'Album de la semaine et ce qui suivait, soit le JT et même le Grand Journal. J'ai vu la tête d'Isabelle Adjani, je la trouve intelligente, ça fait du bien, par contre sa face est immonde, on dirait Mickey Rourke.
Parfois certains profs qui surveillent insistent pour que l'on soit placés par ordre alphabétique alors je me retrouve derrière Iba avec ses deux plaquettes de chocolat, ses mandarines, ses bouteilles d'eau. Il avait l'habitude de prendre avec lui deux bouteilles d'1,5L Volvic que j'appelais pour moi-même "les Twin Towers", cette semaine il n'en prend plus qu'une grande et une petite, Julie me dit "il commence à comprendre", j'avais pensé la même chose. Quant à moi j'ai pris des caramels et une poignée de bonbons fruités ED que je n'aime plus à force de les avoir aimer. Les bonbons sont trop bon marché pour que l'emballage soit facile à ouvrir (il y a un lien évident entre le prix d'un produit et son emballage plus ou moins facile à ouvrir) aussi je les ouvre avant que commence l'épreuve, j'en passe quelques uns à mes copines, les bruits d'emballage sont tous singuliers et je reconnais celui de mes bonbons, aussi je me retourne à chaque fois que j'entends une de mes amies se démener à en ouvrir un.
Au moment de signer la feuille de présence je me souviens avoir ressenti une sorte de reconnaissance à l'égard d'un destinataire encore assez vague : l'éducation nationale ou plus directement mes profs en général, et toutes les équipes pédagogiques qui m'entourent depuis que je suis un être scolarisé. Merci à eux de prendre au sérieux ma présence aux épreuves, merci de m'octroyer un numéro de candidat, de m'intégrer à une classe, d'appeler ma mère à son travail quand je suis absente, merci de me réclamer, de corriger mes copies, tout ça m'a fait me sentir existé. J'ai trop longtemps vécu dans un système scolaire pour avoir oublié ce que cela faisait de ne pas y être, j'ai au maximum vécu deux mois sans école et j'en ai vu les désastres et l'ennui, la perte de soi ressentie, le manque écrasant d'autonomie, de rythme, d'actions. Ici on se sent entouré et des gens nous demandent à ce qu'on justifie nos absences, autant les professeurs que les amies, à rendre un travail, à prendre les transports quand il fait encore froid et nuit, et c'est au terme de cette existence réglée et choyée que je me rends compte que je n'ai pas envie d'en sortir, qu'en me livrant à moi-même on m'abandonne. J'ai le sentiment d'effectuer une marche arrière, d'en revenir à un stade encore vierge de la vie, dépourvue de structure sociale, d'obligations, comme si 18 ans après, toute cette discipline et cette organisation imposées avaient dû finir par s'intérioriser. Bien au contraire, elle nous reste profondément extérieure, posée à côté de nous, et qu'elle a pris l'habitude de se perdre en vacances ou plus simplement, le temps d'un week-end. Je ne sais pas ce que je vais faire de moi, et ce vide devant moi est au mieux inconfortable, au pire, juste terrorisant. J'ai regardé autour de moi les élèves, eux aussi étaient engagés jusqu'au cou dans ce qui allait suivre, il ne s'en rendait pas compte, il vivait l'épreuve avec pour seule difficulté de mobiliser leurs connaissances. Dans quelques mois nous serons ensemble dispersés dans les universités, écoles et lycées de l'Ile-de-France et j'imagine que nos adieux se feront sans nous, c'est à dire qu'un jour arrivera où je les verrais pour la dernière fois sans le savoir.
The Magnetic Fields - Too Drunk To Dream
lundi 16 mars 2009
Jusque là personne n'avait jamais fait le trajet lycée-maison avec moi et j'abandonne certaines de mes copines à la Défense, d'autres sur le Pont de Neuilly. Petit à petit je finis par me retrouver seule avec mon livre dans le bus. Je me souviens encore des débuts de ce trajet, quand c'était encore neuf et que j'arrivais encore à me perdre, à arriver à Saint-Lazare au lieu de Bécon-les-Bruyères, j'essayais de ne pas signifier ma panique dans le train, je savais que c'était récupérable mais quand même, j'avais l'impression d'une faute grave. C'est souvent comme ça les transports, on ne se dit pas "je vais prendre le prochain", mais on court, on rentre son ventre pour filer entre les portes qui se ferment. Je pense que c'est à cause de la masse imposante de la machine qui nous transporte, elle fait peur, on dirait qu'elle effectue des gestes définitifs, on se sent pris dans un engrenage aveugle; c'est un peu bizarre mais surtout compréhensible.
Il arrive pourtant que l'inespéré arrive et que par un drôle de concours de circonstances mon prof d'histoire géo, Monsieur Delmas, veuille se rendre au lycée Paul Lapie pour corriger les TPE : le lycée qui se trouve à côté de chez moi, et qu'au même moment je m'apprêtais à rentrer chez moi. C'était pendant le contrôle de géo, il nous dit que tout de suite après le contrôle il doit "courir à Paul Lapie", Paul Lapie, c'est le champ lexical de Courbevoie: on parle de moi. "Mais vous savez où c'est ?", je connais l'arrêt du bus, je l'adore cet homme mais jamais il ne le trouvera. Les autres demandent à ce qu'on se taise, ils ont envie de travailler, la discussion est ravalée. Il espère que je l'aiderais, j'espère qu'il aura besoin de moi. Je pense avoir chuchoté à Julie "je vais l'accompagner, c'est obligé", le calcul était inutile mais on peut le faire : je devais rentrer chez moi, il devait aller à Paul Lapie, il n'allait tout de même pas rester derrière moi et me suivre. Voilà la vie.
Après le cours nous parlions encore du trajet, je range toujours mes affaires lentement de manière à lui laisser le temps de me dire quelque chose. Parfois j'ai envie de lui parler mais je sens les interstices dans lesquels me glisser trop fragiles, et lui trop fuyant, alors je me figure que pour lui c'est pareil, je lui accorde ce qu'on pourrait appeler "la politesse de la disponibilité", cela a quelque chose de rassurant, comme un vidéo club ouvert 24h/24. Ca me fait penser à quelque chose de dire ça : j'imagine que les lignes d'écoute genre SOS Amitié sont en soi un réconfort pour les gens pour qui elles s'adressent par le simple fait qu'ils savent qu'elles sont disponibles : pas besoin d'appeler, je sais que c'est là, à ma portée, tout chaud sous ma main. Il avait imprimé un plan sur ratp.fr comme il m'arrive de faire pour me rendre à des concerts, sa cartouche d'encre était presque vide, ça imprimait orange. J'ai fait une petite remarque complice du genre "oh la cartouche vide", il commençait déjà à se justifier, je ne l'écoutais pas pour lui montrer que ce n'était pas grave. Je reconnaissais ma ville dans ce labyrinthe de rue, "oui voilà, c'est à côté de chez moi, c'est sur mon trajet". C'est alors que Julie, spectatrice patiente et bienveillante de ma relation mignonne avec Monsieur Delmas, intervint avec le naturel de celle qui vient de trouver une solution logique et sans arrière-pensées. "Vous avez qu'à la suivre derrière elle, ou elle a qu'à vous accompagner". L'intervention de Julie était nécessaire : nous n'aurions jamais pu en arriver là sans elle. De mon côté lui dire qu'il pouvait me suivre l'aurait obligé à ne pas refuser, quant à lui, je le connais, il pensait qu'il allait gêner, et puis je le soupçonne d'avoir peur de moi et de savoir tout de mes intentions. Je ne sais pas si je peux me fier à mon intuition et c'est bien là le problème parce qu'on est porteur de quelque chose qui s'amuse à deviner ce qu'on a envie de savoir mais dont on est pas sûr de la fiabilité.
Vous rentrez chez vous ?
Oui
Et ça vous dérange pas de m'accompagner ?
Non non, pas du tout.
C'était parti.
Nous devenions de moins en moins entourés et chaque élève parti me paraissait complice de la farce; on pouvait avoir peur de cette classe qui se vide, il y allait bien avoir un moment où nous ne serions plus que deux où il y aurait plus de tables que d'élèves.
J'attends qu'il ferme la porte de la salle, les autres lycéens sont déjà loin, dans la réalité d'un trajet, la tête dans le repas de midi. Je l'attends pour qu'il règle un truc au bureau des surveillants, je l'attends comme on attend une femme vers les 20h, qui s'éternise à se maquiller : de manière très calme on se figure la soirée à venir, à cheval entre l'excitation et le sentiment d'une fin aussi prévisible que décevante mais où l'on finira bien par "en profiter" à un moment. Je me figure tout le trajet qu'on va faire ensemble, quelque chose comme 30 minutes où il va falloir discuter et où il sera question de pénétrer plusieurs dimensions : l'extérieur, le métro, la Défense, le bus, tout cela défilera autour de nous, nous serons ensemble, côte à côte, et pour une fois je ne distinguerai rien de ce qui se trouvera en dehors de notre espace vital : je ne regarderai pas à l'intérieur de la para pharmacie, ni du Relay, parfois pourtant j'arrive à distinguer les couvertures des magazines exposés, les titres jaunes du Point ou de L'Express, des paquets de M&M's tout de plastique luisant et de colorants. Je n'étais pas vraiment apeurée à l'idée de tenir une discussion : avoir le lycée en commun avec quelqu'un cela suffit à remplir une heure de discussion. J'espérais simplement ne pas perdre le contrôle comme cela m'arrive souvent sous le coup de la timidité ou du trac : je panique et finis par ne plus trouver mes mots. J'ai eu une période où cela m'arrivait très fréquemment, puis je me suis calmée et avec mon calme est venue l'idée que ça ne m'arriverait plus, puis j'ai connu d'autres "crises".
Dans le métro je m'étais imaginé que m'asseoir à côté de lui aurait été de trop et penchait plutôt pour rester debout, je me devais de faire les choix les plus neutres et les plus blancs possibles. C'est lui qui m'a invité à m'asseoir, je crois qu'il ne calculait rien. Parce que les strapontins nous y oblige, nous étions très proches et je trouvais vertigineux d'être dans cette situation avec lui, moi qui ne l'ai jamais vu que sur le quai d'en face, mais souvent voire toujours comme une silhouette située plus ou moins loin, noire et peu épaisse et d'une forme devenue reconnaissable. C'était comme s'il acceptait de tourner quelques scènes que j'aurai voulu vivre depuis longtemps avec lui juste pour le plaisir de me dire "ça a existé", tourner un petit film avec la caméra DV de la mémoire juste pour le plaisir de le revoir. J'aurai très bien pu m'amuser à délirer, à penser que je ne faisais pas que l'accompagner à un lycée pas loin de chez moi mais qu'on revenait du restaurant. La discussion était cordiale, respectueuse, émouvante, et l'aspect scolaire finissait de se dissiper lentement. Nous parlions encore des profs, j'en suis venue à lui dire "vous ne vous imaginez pas la place que prenne les profs dans les discussions des élèves" je voulais tout lui dire sur la réalité des élèves, et lui en demander autant sur celle des professeurs. Quelque chose s'était libéré : je le voyais comme un homme dont j'ignorais la profession et je crois qu'il devait me voir comme une élève qui n'a pas qu'histoire géo dans sa journée et dotée d'une sorte d'autonomie insoupçonnée à la vie active. Je le guidais un peu, il découvrait la Défense qu'il ne connaissait pas, il marchait du pas léger de celui qui ne comprend pas où il va. Je devine qu'on ne vient pas à la Défense par envie mais parce qu'on y travaille ou qu'une boutique s'y trouve, il me dit qu'il n'est pas très fan des centres commerciaux, oui ça se comprend. Je crois qu'on peut prendre la Défense comme un quartier dévasté par la modernité, auquel on finit de s'habituer mais qui doit choquer la première fois : la Défense apparaît comme une bêtise d'urbanisme, une gaffe dont tout le monde se serait rendu compte; il n'y a que les "nouveaux arrivants" qui en parlent. Il n'en parlait pas, là où des gens pouvaient critiquer : il a toujours été trop gentil et s'il est possible de mettre plusieurs ingrédients dans l'intelligence, je parlerais en premier d'une gentillesse de l'intelligence. [Il arrive que des gens critiquent l'endroit où l'on vit, ou quelque chose qui est nous sans l'être, on leur accorde ce droit parce qu'on est souvent d'accord sur la laideur d'un lieu, mais après réflexion on se rend vite compte de l'indélicatesse dont à fait preuve la personne, du jugement grossier et méprisant, mais cela arrive toujours bien après.]
Je le guidais, cela me plaisait cette supériorité évidente et installée que j'avais sur lui; je pense que nous étions mignons. En montant dans le bus je lui ai dit de passer à droite pour acheter des tickets, il oubliait un peu tout, je devais réagir pour lui. J'étais celle pour qui le trajet était comme une seconde nature, il était celui qui entrait dans une sorte de monde effrayant de nouveauté.
De voir défiler mon bon vieux Courbevoie derrière lui c'était pas mal, ça avait quelque chose de trop irréel pour ne pas me mettre en joie, c'était joliment kitsch, lui que j'ai toujours imaginé à l'aise dans son quartier ou en voyage. On décide des endroits qui ne sont que des lieux de passage, il y a des filles qui font du lycée des lieux de passage et d'autres qui le vivent comme un environnement qui leur vont. Quand Monsieur Delmas est au lycée il n'est pas chez lui, on le sent, et il ne peut s'empêcher de fuir fumer ses cigarettes devant le lycée : c'est son repère, fumer ça il sait. Vous le verriez sortir du mur blanc où se trouve la porte menant à la salle des profs, il furète dans la poche intérieure de son manteau noir, et égoïstement cherche son matériel; il dit bonjour, il peut même vous parler, mais une fois la cigarette consumée ne compter pas sur lui pour rester.
Je sentais que j'avais un certain temps qui m'était imparti pour "faire mes preuves" et parler de choses dont j'aurai toujours voulu parler avec lui. Je sentais mon temps limité, je parlais, entre autres, du fait que je pensais qu'il y avait forcément un lien entre le tempérament dépressif d'un écrivain et son talent, il pensait le contraire mais ne demandait qu'à me croire, défendait une position qu'il venait de prendre pour l'occasion. Il n'y avait pas de silence et je n'en avais pas peur : on partage beaucoup trop de choses en commun, on se ressemble trop pour ne pas nous découvrir d'autres choses en commun à force de parler. Il y a conversation comme découverte progressive que l'on a rien en commun et conversation comme découverte progressive que des choses et des choses ne cessent de nous lier, c'est un bon critère pour juger d'une nouvelle rencontre.
Je ne me suis pourtant pas sentie "au top", je pense avoir fait quelques erreurs qui en y repensant le jour même me paralysaient de peur. Ce voyage en bus était comme un faux secret entre nous qui résultait de ses complications pratiques et de ma disponibilité. On dirait que des jours les circonstances ont des intentions à notre égard, et qu'on nous réserve parfois des cadeaux au milieu d'une semaine. Je bénis la section littéraire de me libérer le midi.
Avant qu'il ne descende je lui racontais que je comptais sécher le sport pour réviser, je ne sais plus ce que je devais réviser mais c'était vrai. En rentrant chez moi je venais d'être assaillie de mails et de texto des copines qui éprouvaient le besoin immédiat de tout savoir, elle aurait pu bien sûr attendre le lendemain mais il y a des devoirs que l'on a envers ses copines : le devoir de raconter un potin 12h après qu'il ait pris forme, et puis il y a le plaisir de communiquer, de parler le même langage qu'elles : elles regardent l'évènement à la lumière de mes attentes exprimées, de nos discussions sur lui, de ce que j'éprouve pour lui, là où je suis obligée de dire à ma mère "tu sais le prof d'histoire géo que j'aime bien", il me suffit de dire "Delmas" ou même son prénom pour que mes copines saisissent, c'est comme si elles retrouvaient la page d'un roman entamé. Les sentir impatientes dans une ville voisine est ce qui m'a décidé à enfiler mon jogging et à déjeuner d'un maxisandwich Auchan en me dirigeant vers le train. Il faisait très beau et ma marche suivait les zones de soleil, je chérissais les évènements de me conforter dans l'idée déjà tenace que quelque chose dans ma vie tient du romanesque, sinon du racontable.
Il arrive pourtant que l'inespéré arrive et que par un drôle de concours de circonstances mon prof d'histoire géo, Monsieur Delmas, veuille se rendre au lycée Paul Lapie pour corriger les TPE : le lycée qui se trouve à côté de chez moi, et qu'au même moment je m'apprêtais à rentrer chez moi. C'était pendant le contrôle de géo, il nous dit que tout de suite après le contrôle il doit "courir à Paul Lapie", Paul Lapie, c'est le champ lexical de Courbevoie: on parle de moi. "Mais vous savez où c'est ?", je connais l'arrêt du bus, je l'adore cet homme mais jamais il ne le trouvera. Les autres demandent à ce qu'on se taise, ils ont envie de travailler, la discussion est ravalée. Il espère que je l'aiderais, j'espère qu'il aura besoin de moi. Je pense avoir chuchoté à Julie "je vais l'accompagner, c'est obligé", le calcul était inutile mais on peut le faire : je devais rentrer chez moi, il devait aller à Paul Lapie, il n'allait tout de même pas rester derrière moi et me suivre. Voilà la vie.
Après le cours nous parlions encore du trajet, je range toujours mes affaires lentement de manière à lui laisser le temps de me dire quelque chose. Parfois j'ai envie de lui parler mais je sens les interstices dans lesquels me glisser trop fragiles, et lui trop fuyant, alors je me figure que pour lui c'est pareil, je lui accorde ce qu'on pourrait appeler "la politesse de la disponibilité", cela a quelque chose de rassurant, comme un vidéo club ouvert 24h/24. Ca me fait penser à quelque chose de dire ça : j'imagine que les lignes d'écoute genre SOS Amitié sont en soi un réconfort pour les gens pour qui elles s'adressent par le simple fait qu'ils savent qu'elles sont disponibles : pas besoin d'appeler, je sais que c'est là, à ma portée, tout chaud sous ma main. Il avait imprimé un plan sur ratp.fr comme il m'arrive de faire pour me rendre à des concerts, sa cartouche d'encre était presque vide, ça imprimait orange. J'ai fait une petite remarque complice du genre "oh la cartouche vide", il commençait déjà à se justifier, je ne l'écoutais pas pour lui montrer que ce n'était pas grave. Je reconnaissais ma ville dans ce labyrinthe de rue, "oui voilà, c'est à côté de chez moi, c'est sur mon trajet". C'est alors que Julie, spectatrice patiente et bienveillante de ma relation mignonne avec Monsieur Delmas, intervint avec le naturel de celle qui vient de trouver une solution logique et sans arrière-pensées. "Vous avez qu'à la suivre derrière elle, ou elle a qu'à vous accompagner". L'intervention de Julie était nécessaire : nous n'aurions jamais pu en arriver là sans elle. De mon côté lui dire qu'il pouvait me suivre l'aurait obligé à ne pas refuser, quant à lui, je le connais, il pensait qu'il allait gêner, et puis je le soupçonne d'avoir peur de moi et de savoir tout de mes intentions. Je ne sais pas si je peux me fier à mon intuition et c'est bien là le problème parce qu'on est porteur de quelque chose qui s'amuse à deviner ce qu'on a envie de savoir mais dont on est pas sûr de la fiabilité.
Vous rentrez chez vous ?
Oui
Et ça vous dérange pas de m'accompagner ?
Non non, pas du tout.
C'était parti.
Nous devenions de moins en moins entourés et chaque élève parti me paraissait complice de la farce; on pouvait avoir peur de cette classe qui se vide, il y allait bien avoir un moment où nous ne serions plus que deux où il y aurait plus de tables que d'élèves.
J'attends qu'il ferme la porte de la salle, les autres lycéens sont déjà loin, dans la réalité d'un trajet, la tête dans le repas de midi. Je l'attends pour qu'il règle un truc au bureau des surveillants, je l'attends comme on attend une femme vers les 20h, qui s'éternise à se maquiller : de manière très calme on se figure la soirée à venir, à cheval entre l'excitation et le sentiment d'une fin aussi prévisible que décevante mais où l'on finira bien par "en profiter" à un moment. Je me figure tout le trajet qu'on va faire ensemble, quelque chose comme 30 minutes où il va falloir discuter et où il sera question de pénétrer plusieurs dimensions : l'extérieur, le métro, la Défense, le bus, tout cela défilera autour de nous, nous serons ensemble, côte à côte, et pour une fois je ne distinguerai rien de ce qui se trouvera en dehors de notre espace vital : je ne regarderai pas à l'intérieur de la para pharmacie, ni du Relay, parfois pourtant j'arrive à distinguer les couvertures des magazines exposés, les titres jaunes du Point ou de L'Express, des paquets de M&M's tout de plastique luisant et de colorants. Je n'étais pas vraiment apeurée à l'idée de tenir une discussion : avoir le lycée en commun avec quelqu'un cela suffit à remplir une heure de discussion. J'espérais simplement ne pas perdre le contrôle comme cela m'arrive souvent sous le coup de la timidité ou du trac : je panique et finis par ne plus trouver mes mots. J'ai eu une période où cela m'arrivait très fréquemment, puis je me suis calmée et avec mon calme est venue l'idée que ça ne m'arriverait plus, puis j'ai connu d'autres "crises".
Dans le métro je m'étais imaginé que m'asseoir à côté de lui aurait été de trop et penchait plutôt pour rester debout, je me devais de faire les choix les plus neutres et les plus blancs possibles. C'est lui qui m'a invité à m'asseoir, je crois qu'il ne calculait rien. Parce que les strapontins nous y oblige, nous étions très proches et je trouvais vertigineux d'être dans cette situation avec lui, moi qui ne l'ai jamais vu que sur le quai d'en face, mais souvent voire toujours comme une silhouette située plus ou moins loin, noire et peu épaisse et d'une forme devenue reconnaissable. C'était comme s'il acceptait de tourner quelques scènes que j'aurai voulu vivre depuis longtemps avec lui juste pour le plaisir de me dire "ça a existé", tourner un petit film avec la caméra DV de la mémoire juste pour le plaisir de le revoir. J'aurai très bien pu m'amuser à délirer, à penser que je ne faisais pas que l'accompagner à un lycée pas loin de chez moi mais qu'on revenait du restaurant. La discussion était cordiale, respectueuse, émouvante, et l'aspect scolaire finissait de se dissiper lentement. Nous parlions encore des profs, j'en suis venue à lui dire "vous ne vous imaginez pas la place que prenne les profs dans les discussions des élèves" je voulais tout lui dire sur la réalité des élèves, et lui en demander autant sur celle des professeurs. Quelque chose s'était libéré : je le voyais comme un homme dont j'ignorais la profession et je crois qu'il devait me voir comme une élève qui n'a pas qu'histoire géo dans sa journée et dotée d'une sorte d'autonomie insoupçonnée à la vie active. Je le guidais un peu, il découvrait la Défense qu'il ne connaissait pas, il marchait du pas léger de celui qui ne comprend pas où il va. Je devine qu'on ne vient pas à la Défense par envie mais parce qu'on y travaille ou qu'une boutique s'y trouve, il me dit qu'il n'est pas très fan des centres commerciaux, oui ça se comprend. Je crois qu'on peut prendre la Défense comme un quartier dévasté par la modernité, auquel on finit de s'habituer mais qui doit choquer la première fois : la Défense apparaît comme une bêtise d'urbanisme, une gaffe dont tout le monde se serait rendu compte; il n'y a que les "nouveaux arrivants" qui en parlent. Il n'en parlait pas, là où des gens pouvaient critiquer : il a toujours été trop gentil et s'il est possible de mettre plusieurs ingrédients dans l'intelligence, je parlerais en premier d'une gentillesse de l'intelligence. [Il arrive que des gens critiquent l'endroit où l'on vit, ou quelque chose qui est nous sans l'être, on leur accorde ce droit parce qu'on est souvent d'accord sur la laideur d'un lieu, mais après réflexion on se rend vite compte de l'indélicatesse dont à fait preuve la personne, du jugement grossier et méprisant, mais cela arrive toujours bien après.]
Je le guidais, cela me plaisait cette supériorité évidente et installée que j'avais sur lui; je pense que nous étions mignons. En montant dans le bus je lui ai dit de passer à droite pour acheter des tickets, il oubliait un peu tout, je devais réagir pour lui. J'étais celle pour qui le trajet était comme une seconde nature, il était celui qui entrait dans une sorte de monde effrayant de nouveauté.
De voir défiler mon bon vieux Courbevoie derrière lui c'était pas mal, ça avait quelque chose de trop irréel pour ne pas me mettre en joie, c'était joliment kitsch, lui que j'ai toujours imaginé à l'aise dans son quartier ou en voyage. On décide des endroits qui ne sont que des lieux de passage, il y a des filles qui font du lycée des lieux de passage et d'autres qui le vivent comme un environnement qui leur vont. Quand Monsieur Delmas est au lycée il n'est pas chez lui, on le sent, et il ne peut s'empêcher de fuir fumer ses cigarettes devant le lycée : c'est son repère, fumer ça il sait. Vous le verriez sortir du mur blanc où se trouve la porte menant à la salle des profs, il furète dans la poche intérieure de son manteau noir, et égoïstement cherche son matériel; il dit bonjour, il peut même vous parler, mais une fois la cigarette consumée ne compter pas sur lui pour rester.
Je sentais que j'avais un certain temps qui m'était imparti pour "faire mes preuves" et parler de choses dont j'aurai toujours voulu parler avec lui. Je sentais mon temps limité, je parlais, entre autres, du fait que je pensais qu'il y avait forcément un lien entre le tempérament dépressif d'un écrivain et son talent, il pensait le contraire mais ne demandait qu'à me croire, défendait une position qu'il venait de prendre pour l'occasion. Il n'y avait pas de silence et je n'en avais pas peur : on partage beaucoup trop de choses en commun, on se ressemble trop pour ne pas nous découvrir d'autres choses en commun à force de parler. Il y a conversation comme découverte progressive que l'on a rien en commun et conversation comme découverte progressive que des choses et des choses ne cessent de nous lier, c'est un bon critère pour juger d'une nouvelle rencontre.
Je ne me suis pourtant pas sentie "au top", je pense avoir fait quelques erreurs qui en y repensant le jour même me paralysaient de peur. Ce voyage en bus était comme un faux secret entre nous qui résultait de ses complications pratiques et de ma disponibilité. On dirait que des jours les circonstances ont des intentions à notre égard, et qu'on nous réserve parfois des cadeaux au milieu d'une semaine. Je bénis la section littéraire de me libérer le midi.
Avant qu'il ne descende je lui racontais que je comptais sécher le sport pour réviser, je ne sais plus ce que je devais réviser mais c'était vrai. En rentrant chez moi je venais d'être assaillie de mails et de texto des copines qui éprouvaient le besoin immédiat de tout savoir, elle aurait pu bien sûr attendre le lendemain mais il y a des devoirs que l'on a envers ses copines : le devoir de raconter un potin 12h après qu'il ait pris forme, et puis il y a le plaisir de communiquer, de parler le même langage qu'elles : elles regardent l'évènement à la lumière de mes attentes exprimées, de nos discussions sur lui, de ce que j'éprouve pour lui, là où je suis obligée de dire à ma mère "tu sais le prof d'histoire géo que j'aime bien", il me suffit de dire "Delmas" ou même son prénom pour que mes copines saisissent, c'est comme si elles retrouvaient la page d'un roman entamé. Les sentir impatientes dans une ville voisine est ce qui m'a décidé à enfiler mon jogging et à déjeuner d'un maxisandwich Auchan en me dirigeant vers le train. Il faisait très beau et ma marche suivait les zones de soleil, je chérissais les évènements de me conforter dans l'idée déjà tenace que quelque chose dans ma vie tient du romanesque, sinon du racontable.
mardi 10 mars 2009
Tentative d'épuisement du sujet Prof de philo (1)
Je suis en train de vivre un amour neuf et respectueux pour mon professeur de philosophie. Un amour qui s'est appris en même temps que s'est apprise la philosophie. Je voulais ne pas en parler, pour ne pas que ça existe, que ça encombre, parce que j'en avais un peu honte et parce qu'il y a toujours une trahison quand on exprime le ressenti : c'est comme traduire un livre, ce n'est jamais à 100% fidèle, quelque chose se perd. Puis j'ai estimé que clarifier et résoudre la situation par l'écrit n'était finalement pas une mauvaise idée, qu'en faire de la littérature était la meilleure issue pour ce poids qu'est la fascination amoureuse et qu'est par définition tout sentiment excessif.
Je ne crois pas qu'il soit vraiment utile de revenir sur les raisons qui font qu'on tombe sous le charme de son professeur de philo, c'est tellement prévisible, tellement programmé. Je vais alors essayer de dresser un portrait exhaustif et en plusieurs temps de ce professeur, et peut-être qu'au fil des lignes se dressera en creux le portrait d'autres professeurs de philosophie. Je fais ça pour mon bien, parce que parler d'une personne qui prend de la place en nous c'est aussi jouissif que parler de soi, j'ignore pourquoi. Aussi, j'imagine que tous les élèves l'ayant eu ont désiré à un moment ou à un autre lui rendre hommage sinon parler de lui de manière complète et précise, ils ne savent pas comment utiliser leur respect pour lui. Certains ont créé un groupe Facebook, d'autres se sont essayés à une imitation filmée devant lui, quant à moi je décide d'écrire ici. Je commence par n'importe où, par le plus frais, qui finira forcément par me faire revenir sur des évènements antérieurs. Je peux tirer sur n'importe quel bout : "toute la pelote finira par se dérouler". C'est ce qu'il disait du programme de philosophie et c'est ce que je dis de ma modeste entreprise.
Jeudi mon professeur m'a rendu deux bonnes notes. Il y a eu mouvement violent, explosion de quelque chose. J'étais très émue, parcourue d'une sorte de choc solaire, de douce chaleur qui glisse sur le corps et finit de frapper le cerveau, une chaleur intellectuelle. Ce choc est là le temps que la note s'assimile, s'accepte. Une fois acceptée, j'ai fini par avoir les yeux humides d'une joie pure d'écolière. Tout est bon et légitime dans la joie que procure une bonne note : de bout en bout, il s'agit du fruit de notre travail. J'ai eu quelques minutes sinon quelques heures de pur égoïsme, de pure introspection : que signifiaient ces notes pour moi, quelles exigences et responsabilités supposent-elles pour la suite, comment devais-je procéder pour ne pas me décevoir à l'avenir, qu'est-ce que je devenais. Ces notes faisaient suite à mes réflexions et considérations personnelles sur le travail, débutées avec la lecture de Jean-Paul Sartre puis poursuivies avec les cours de philosophie sur le travail et la technique.
J'ai conscience d'un parcours assez prévisible : la jeune fille qui découvre l'existentialisme et qui prend ça très au sérieux, qui le vit de l'intérieur, qui confronte l'idée aux circonstances de sa propre vie et qui à chaque fois se rend compte que c'est la solution, que rien n'est encore perdu, qui éprouve "l'angoisse et le délaissement" et une sorte de vertige face au pouvoir dont elle est potentiellement porteuse. Je me suis penchée sur le travail dans ma vie, sur le manque de travail qui a jalonné la totalité de ma scolarité, je n'y pense pas comme à un gâchis parce que je sais que les choses sont rattrapables et que la plupart des matières qu'on m'enseigne encore sont autonomes comme de petites îles dont les compteurs sont remis à zéro à chaque début d'année. Mais avec la négligence qui caractérisait mon travail des années passées, un savoir s'est forcément perdu.
La question s'est alors posée, pourquoi ne pas se mettre au travail, pourquoi ne pas sauter le pas, pourquoi préférer la paresse à tout. Depuis que je suis élève j'aurai dû comprendre comment s'élabore le piège : projetter de travailler, puis avoir la flemme, puis commencer le dernier jour; c'est une routine qu'on finit par accepter. Parfois je sens que je suis aux frontières de quelque chose, qu'un pas suffirait à ce que je me mette au travail. On sent cette limite, on peut presque la toucher du doigt : cette énergie qui en même temps qu'elle nous garde aimanté au fond du lit trace en pointillé le parcours mental d'une action, d'un travail accompli. Ce qu'il y a avec le travail c'est qu'il s'impose à nous et qu'on ne peut le contourner, le travail se tient devant nous, son corps est gris et anguleux, il ne nous laissera pas passer sans qu'on lui soit passé dessus. "Agir, voilà la vraie intelligence" dit Pessoa.
Mon professeur de philo, appelons-le Monsieur Franck, doit être dans la deuxième partie de sa trentaine, 37 ou 38 ans, peut-être 36. Son corps ne dit pas son âge et Charlette s'est déjà engueulé avec sa grand-mère qui pensait qu'il avait entre 40 et 50 ans alors que Charlette pensait 30-40. C'est donc un sujet sensible sur lequel personne ne se met d'accord et dont on ne saura jamais la réponse. Il n'a pas de cheveux blancs en dehors d'une petite mèche blanche sur le devant et qu'il lui arrive de plaquer en arrière avec un peu de gel je crois, car la mèche tient vraiment bien mais l'utilisation du gel me paraît, de sa part, curieuse, enfin je ne le vois pas acheter du gel au Monoprix : mon imagination rejette l'image. Il porte des costumes d'une belle matière épaisse, il en a un marron et un noir et on aime à penser qu'ils sont fait sur mesure, qu'il en a les moyens et l'envie. Il porte des chemises, il en a beaucoup, des unies et des quadrillées, mais pas de rayées, surtout des blanches mais aussi une bleu et rose pâle : elles me font penser à mes deux chemises rose et bleu pâle Benetton que je ne mets pas souvent. Il arrive qu'il ne porte que la veste avec un jean Levi's foncé,il a aussi une veste bleu marine qu'il n'a mis que récemment. Le jour où il la portait je revenais des toilettes et il était dans le couloir en train de parler à mon ancien professeur d'histoire géo. Je suis restée derrière lui, fixant sa veste et ses cheveux, je me sentais en train de capturer un bout de lui qui lui échappera à jamais : son dos mis en mouvement par la discussion, la forme de son crâne légèrement atténuée par la surépaisseur de ses cheveux, c'est la seule fois où je me suis sentie en situation de supériorité par rapport à lui. Il possède aussi une veste d'hiver en tweed d'un vert caca d'oie et qu'il portait uniquement par dessus un pull à col roulé noir quand il commençait à faire très froid. Il n'a jamais de manteau et ne s'est trahi qu'un seul jour en portant une petite écharpe grise qui avait l'air doux et dont j'essayais tant bien que mal d'en distinguer la marque. Savoir que ses vêtements proviennent d'un lieu précis me rendrait sûrement le personnage moins fascinant.
Je vois, en ce refus de vêtements plus élaborés qu'une simple veste ou un pantalon, le refus d'une sorte de faiblesse vaguement ridicule sinon d'une dépendance au temps qu'il fait comme aux vêtements que l'on porte, qui nous réchauffent et nous protègent. Porter un bonnet, une écharpe et des gants traduit notre conscience poussée du temps qu'il fait, une sorte de faiblesse assumée.
Pour les jours de pluie il a un très grand parapluie noir. Un jour l'alarme du lycée a sonné pour un essai et nous nous sommes tous retrouvés dans la cour et sous la pluie. Monsieur Franck avait ouvert son parapluie et continuait le cours : nous nous rassemblions autour de lui comme de petits enfants autour d'un marchand de glaces, certains arrivaient à se loger sous le parapluie, d'autres à moitié, quant à moi j'en étais complètement rejetée mais j'avais un bonnet. Nous étions tous d'accord pour juger du mignon de la situation.
Il range ses affaires dans une petite besace plate et marron qu'il pose sur le bureau et où il y a de la place pour son Macbook gris. Il en avait un blanc au début de l'année mais paraît-il qu'il l'a fait tombé par terre lors d'un cours donné au ES : le lendemain il en avait un nouveau. Il a aussi un Iphone, c'est toujours assez curieux de réfléchir sur ça, sur ce petit pêché mignon qu'il ne peut réfréner, son attirance esthétique pour les objets Apple comme une sorte de faiblesse. Il possède aussi un vélo pliable qu'il enfourche pour venir au lycée mais je crois que le plus souvent il vient en métro. Chanceuses sont les personnes qui ont pu le voir rouler sur son vélo, qui ont pu le voir plus en mouvement que d'habitude lui qui est connu pour son calme de gestes et de paroles.
Beaucoup de rumeur circule sur lui, énormément, là où il y a mystère sur sa vie il a forcément rumeur, et avec mes amies, que ce soit au restaurant où lors de nos heures de pauses matinales que l'on passe chez Hubert, nous nous livrons trop souvent à un exercice d'imagination, imaginant son appartement, sa vie sentimentale, son opinion sur., ses comportements face à., ça peut aller très loin, en sachant que ce qui nous tracasse le plus reste sa vie sentimentale.
Je me souviens du jour où j'ai su qu'il serait mon professeur de philo. C'était en première et on avait une heure d'initiation à la philosophie par semaine que ma prof de français avait négocié avec Monsieur Franck et qui est aussi très très amie avec lui. J'étais très déçue, de son visage, de sa sévérité, je le trouvais beaucoup trop opaque; je me sentais au début d'un long chemin à parcourir avant qu'il n'arrive à se faire à mon existence, à l'envisager.
Le premier stade est le jour où le professeur vous appelle par votre prénom, cela provoque toujours un léger sursaut d'amour-propre, il conçoit votre existence autonome, il s'y est fait. C'est le produit d'un travail quotidien, comme un bébé qui après avoir vu pendant un certain temps évoluer sa mère devant ses yeux l'identifie enfin comme "maman", la fait exister. Vous existez enfin en cours, la belle et prudente relation prof/élève peut alors commencer. Je me souviens du jour où pour la première fois il m'a appelé "Murielle", il savait qui j'étais et tenait à me le faire savoir. Plus qu'une identification il semblait que mon corps redevenait mon prénom, et mon prénom retrouvait sa souplesse, son utilisation libre, facile et à portée de tous et dont le prof en question venait d'en acquérir l'usage : aucun retour en arrière n'était possible, je devenais Murielle, définitivement. Progressivement il a fini par distinguer toute la classe et j'ignore à quel moment il avait fini de tous nous appeler par nos prénoms : c'était la fin d'un processus. La deuxième étape est le rendu de votre première dissertation soit votre premier échange : il commence à connaître votre écriture, la façon que vous avez d'agencer les mots, d'occuper l'espace d'une copie double, les mots que vous utilisez le plus souvent. Plus ça va plus vous avez le choix de vous impliquez dans le travail rendu, plus le travail rendu se personnalise, créer une sorte de rituel quotidien et intime entre vous et le professeur, de dialogue respectueux entre deux personnes vouées à ne connaître que le travail de l'autre : le travail de réflexion, le travail de correction, rarement autre chose.
Tears for Fears - Sowing the seeds of love
vendredi 6 mars 2009

"Un adolescent choisit d'écrire pour échapper à une oppression dont il souffre et à une solidarité qui lui fait honte; aux premiers mots qu'il trace, il croit échapper à son milieu et à sa classe, à tous les milieux et à toutes les classes et faire éclater sa situation historique par le seul fait d'en prendre une connaissance réflexive et critique : au-dessus de la mêlée de ces bourgeois et de ces nobles que leurs préjugés enferment dans une époque particulière, il se découvre, dès qu'il prend la plume, comme conscience sans date et sans lieu, bref comme homme universel. Et la littérature, qui le délivre, est une fonction abstraite et un pouvoir a priori de la nature humaine; elle est le mouvement par lequel, à chaque instant, l'homme se libère de l'histoire: en un mot c'est l'exercice de la liberté."
Qu'est-ce que la littérature ? - Jean-Paul Sartre
Samedi
Il me restait 2€50 dans mon porte-monnaie, et je me disais "voici donc les vestiges, le bilan de mes vacances". Il y a surtout eu les restaurants et les cafés, les Coca Light à 5€ dont le prix garantissait une table, une chaise et des gens bien assis autour, puis le milk-shake à L'Orée des Champs. Je m'en souviens encore, il n'était pas bien mixé et de la glace au chocolat dormait au fond du verre saupoudrée de quelques copeaux de chocolat. J'avais emprunté la cuillère à café de Cécilia pour l'exhumer tout en prenant bien conscience que je mangeais/buvais le meilleur milk-shake au monde. J'étais contente de m'en rendre compte au moment où je l'avais, vivant, devant moi et non pas après coup. Nous y étions retournées quelques jours après et sachant d'avance que le milk-shake aurait été bien mixé j'avais commandé une fraise melba . Je ne sais pas bien ce que j'avais fait de la journée, de tout ce qui n'avait pas été cette fraise melba, je sais que je me souviens surtout des soirées, parce que je sors plutôt tard et que la journée se passe souvent de la même façon: café au lit, lecture, forum, regard dans le vide, forum jusqu'à recevoir un SMS de Cécilia qui veut faire quelque chose. La deuxième fois à l'Orée des Champs, Marie venait de se faire poser un lapin par Hubert, un mec de la classe dont j'ai déjà parler et qui plaisait à Marie. Quand Marie se fait poser un lapin ou est amoureuse il faut alors la prendre en main, la sortir, la faire rire. Pour le coup, Hubert se souviendra longtemps de cette soirée où il a reçu sur son portable la photo d'une addition (celle de nos desserts) avec écrit en dessous "tu vas payer", ou encore la photo du couteau de la crêpe à Charlette et puis ses appels anonymes, ses SMS blancs. Je pense que le jeu aurait pu durer longtemps si seulement il n'était pas tombé sur ma messagerie.
L'Orée des Champs n'est pas très fréquenté en semaine, des hommes seuls viennent y manger avec eux-mêmes après s'être rappelé que leur frigo était froid et vide. Nous étions près d'eux, à portée de voix, et on riait énormément, de ces fous rires qui nous détendent tellement qu'on en ferait pipi sur place. Ils ne sont pas assez en contact avec la jeunesse pour savoir qu'elle est en vacances et ils ne savent pas quoi penser de ces rires : c'est vrai que c'est irritant mais bon, une fois dans la vie, ça peut aller.
J'étais donc hier, sans le sou, et on retrouve cette histoire des 3€ donc j'avais parlé un peu plus tôt, sauf que cette fois-ci je ne me suis pas risquée à sortir parce que ça m'aurait déprimée, je bossais donc vaguement sur une dissertation facultative. Vers 17h Cécilia me demande ce que je veux faire et j'ai toujours une solution de secours qui ne requiert pas d'argent du tout : les expositions du Centre Pompidou ou le Palais de Tokyo quand il est déjà bien tard.
Cécilia était très enjouée, elle n'avait dormi que trois heures et son manque de sommeil la maintenait dans une forme spéciale d'enthousiasme et d'excitation. Elle-même disait qu'elle faisait n'importe quoi, qu'un mec regardait le plan du métro dans une rame et qu'elle avait passé sa main entre lui et le plan pour rigoler. Elle venait de faire du shopping, de s'acheter une "veste classe", une chemise, un pantalon bleu marine, elle avait mangé une crêpe avec sa soeur et fêtait son anniversaire demain. Elle m'a dit "en fait je m'en fiche de dépenser mon argent en fringues parce que je sais que je vais avoir plein d'argent pour mon anniversaire". Cécilia a quelque chose d'assez fascinant, elle semble fonctionner "au caprice", achète des livres, des CD, des DVD, de la lingerie et des fringues de façon anarchique, sans jamais compter, elle va "faire un tour chez Zara" ou chez Gibert, elle consomme librement, de toutes mes copines c'est celle qui fait le plus ce qu'elle veut.
Il faut que je pense à lui trouver un cadeau, j'aimerais faire plus original qu'un livre mais je peux toujours trouver un livre original, ou un dvd. Cécilia aime recevoir des livres, il faudrait que j'arrive à trouver de l'argent pour son cadeau, pour le restaurant qui se prépare puis pour le cadeau de ma soeur qui aura 21 ans le 31 mars. Je pense lui offrir un vêtement, je suis plutôt douée pour savoir ce qui lui va. A Noël je lui ai offert un joli haut violet, en coton léger et une écharpe rouge en coton à motif tartan que depuis j'ai dû voir sur une dizaine de filles. C'était marrant parce qu'elle m'offrait au même moment une chemise à motif tartan, on se sentait un peu piégées par la mode. La chemise était un peu petite et chez Etam il ne restait plus de taille. J'avais alors pris le même pull que j'avais offert à ma mère mais en une autre couleur, c'était peut-être le 26 décembre et il y avait beaucoup de femmes qui venaient acheter des vêtements alors qu'on imagine toujours les gens un peu fauchés après les fêtes, les femmes persistent avec enthousiasme à s'acheter des vêtements, c'est assez rassurant de savoir que quelque chose de durable et de fidèle puisse exister dans le monde.
Nous sommes allées au Palais de Tokyo, on y entre toujours les mains dans les poches, on visite l'exposition en 30 minutes à peine, c'est rapide, on ne comprend pas grand chose et à chaque fois que j'y vais je ne peux m'empêcher de penser que tout cet espace, immense, pourrait être mieux utilisé. Je lis à Cécilia les légendes à haute voix. Dans les musées, on fait toujours la visite avec les personnes venues au même moment que nous, aujourd'hui c'était avec un groupe composé de deux garçons et d'une fille bien vêtus, robe, talons, trench, gel dans les cheveux, qui devaient passer par le musée avant de vivre une nuit de fête, ce soir ils veulent tout vivre. Il y a une salle rigolote où il faut signer un papier, ne pas être enceinte et éteindre son portable pour y entrer : deux lignées d'énormes plaques de cuivre sont suspendues au plafond, elles se font face et il faut se placer entre les deux pour ressentir un léger trouble électrique et les cheveux qui s'aplatissent sur la tête. J'ai essayé de toucher les cheveux de Cécilia mais je me suis électrocuter. En sortant on s'amusait à imaginer quel genre de maladie pouvait bien provoquer ce truc qui n'était sûrement pas innocent. Puis nous sommes allées dans un café rue du Temple, métro Hôtel de Ville. On sait que les cafés s'y alignent et que cela rassure, que c'est "animé". Je suis retournée dans le café où j'étais allée avec Baptiste il y a un peu plus d'une semaine, où il me parlait de la licence philo et où une fille derrière nous ne pouvait s'empêcher de nous écouter et quand elle est allée aux toilettes Baptiste est allé à sa table pour voir ce qu'elle lisait, c'était un gros livre, c'était Qu'est-ce que le théâtre ?. La question était posée là sur le livre, sobrement, et on sentait tout un monde austère et théorique s'ouvrir et se refermer entre la première et la quatrième de couverture. J'étais un peu déçue parce que je n'aime pas le théâtre.
Le serveur tardait à venir prendre nos commandes et j'avais eu le temps de lorgner sur les salades lointaines des autres clients. Finalement la meilleure pub qu'on puisse faire à un restaurant se sont les autres clients: ils discutent et mangent comme s'ils pouvaient tout à fait faire autre chose, ils semblent contents de manger mais sans plus alors que nous encore en train de nous débattre avec le menu, le ventre vide, à ne pas savoir ce que l'on veut, à penser sucré, à penser salé, à penser léger ou lourd. Nous avons pris des coupes parisiennes, soit trois boules de glaces dans une coupe avec une cuillère. La vraie comme dans les livres de notre enfance avec trois boules superposées en forme de triangle. Fraise, chocolat, vanille, "les couleurs primaires de la glace" comme a dit si justement ma soeur quand je lui ai dit ce que j'avais mangé. Pour certains le café n'est pas le lieu de la soirée mais seulement son annonce, on va au café avant de faire autre chose, pour nous il a presque toujours constitué le noyau de nos soirées. Nous discutions lentement de chose et d'autre, de la rentrée qu'on sentait comme un point fixe dans le temps qui n'en finissait pas de se rapprocher alors qu'on venait tout juste de prendre goût à ça, au temps libre. On en a vu bien d'autres des rentrées mais on ne s'habitue jamais à la sourde tristesse qu'ils nous inspirent. De ces samedis émouvants vécus comme de lents deuils, des feux d'artifices en noir et blanc, à ne pas trop savoir quoi faire pour "en profiter". Le début des vacances m'est toujours insupportable parce que je me sens capable de faire encore une semaine de cours, alors que la fin des vacances me fait l'effet inverse : j'aurai bien voulu une semaine de plus.
Cécilia m'a aussi racontée un truc marrant qu'elle avait remarqué et qu'elle oubliait toujours de me dire : elle m'a dit qu'elle trouvait que je m'habillais comme dans les films de Rohmer. J'ai beaucoup rigolé parce que je me souvenais avoir passé mon cycle Rohmer sérieusement fascinée par les vêtements des personnages. De ce point de vue pas un seul Rohmer ne m'a laissé indifférente, à chaque film je me prenais en pleine tête ce qu'on pourrait appeler une sorte de vérité des vêtements. Les gilets tombants des épaules par dessus les robes portefeuille, les besaces que l'on porte sur une épaule et pas du tout à la diagonale, les pulls boulochés des hommes, les t-shirts au col qui baille, et puis la besace Upla du Rayon vert alors que ce jour-là je portais justement ma besace Upla.
Devant le BHV était assis par terre un jeune sans domicile qui fumait avec un chat dans des couvertures posé sur ses genoux, il nous interpelle comme le font souvent les "punks à chien" dans la rue. C'est toujours très embarrassant parce qu'ils ne nous laissent pas vraiment le choix, que c'est comme s'ils demandaient l'heure et qu'on ne pouvait le leur refuser, ils ne te suggèrent même pas de faire un geste, ils te le réclament très ouvertement. Et puis en une demi-seconde il y a un choix à faire : répondre, ignorer ou répondre et donner. C'est toujours dur pour soi-même d'ignorer, d'être infidèle à une certaine image de soi, d'être son propre étranger en ne donnant pas : on se voit de l'extérieur, on voit ce visage couvert de honte et de peur non pas du sans domicile mais de celle d'être jugé. Et puis il y a toujours ce moment où l'on se dit "ça m'arrive de donner, je donne souvent, seulement il ne le sait pas". Oui, seulement le sans domicile présent ne sait pas qu'on a donné au sans domicile qui lui précédait, il faut alors, idéalement, toujours donner. J'étais à deux pas de l'ignorer et il commençait déjà à parler de nous, de moi à la troisième personne "et allez, elle fait comme si elle avait pas entendu". Il avait eu l'idée ingénieuse de ne demander que 10 centimes là où la plupart du temps les gens réclament 1€. 10 centimes c'est convenable, on se dit "tiens je peux faire une bonne action pour 10 centimes", c'est plus raisonnable qu'un euro. Je m'étais subitement arrêté pour une raison qui m'échappait un peu, je fouinais dans mon portefeuille. Je n'avais que 20 centimes, je les ai posés devant lui, un peu honteuse, m'excusant de n'avoir que ça, "tu rigoles, tu t'es déjà arrêté". J'ai soulevé mon regard jusqu'à son visage, mince, il était beau comme un dieu.
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