samedi 27 juin 2009

"Or, à quoi d'historique est-ce que je crois actuellement? Peut-être aux révolutions? Mais, outre que l'on a jamais tiré de la bonne poésie de l'idée d'une révolution en action, je ne m'enthousiasme pour elles qu'à fleur de peau. Naturellement, il ne s'agirait pas de décrire les tumultes, l'éloquence, le sang et les triomphes de la révolution, mais de vivre dans l'atmosphère morale, et à partir de là, de contempler et de juger la vie. Est-ce que j'éprouve ce renouvellement moral? Non, et j'ai même jusqu'à maintenant manifesté une certaine tendance à célébrer dans la vie plutôt les facultés statiques et jouisseuses que les facultés actives et rénovatrices."
Le métier de vivre - Cesare Pavese

Mon père m'a trouvé un travail chez un ami de la famille. Cela fait plusieurs mois que je devais aller voir l'employeur qui travaille avec sa femme dans une société d'assurance et qui comme tout les amis de la famille m'aura vu grandir. Il a d'abord été très surpris de me voir aussi changée, et elle aussi. Ce premier sujet d'étonnement, ce "comme tu as grandi" entendu, même sincèrement pensé reste la seule chose qu'un ami-de-la-famille puisse trouver à dire aux enfants de son ami. Ces derniers temps, consciente d'un réel changement opéré sur ma personne qui durant les autres années ne se manifestait que par une modification de coiffure et de tenue d'une année sur l'autre, j'ai vu les réactions des amis libanais comme de la famille s'amplifier de façon de moins en moins surjouée, de plus en plus sincère et nourrissant l'étonnement de cet autre étonnement d'avoir pour une fois été réellement surpris. C'est vrai que j'ai grandi, que j'avais les yeux maquillés, ma frange, et les traits reposés, et puis, il faut le dire, connaissant les codes j'avais sournoisement pris soin de me faire belle.

Mon travail consistera à saisir des données dans un logiciel d'archivage, le travail avait déjà été fait mais tout a été perdu lors d'un plantage comme chacun doit en avoir vécu au moins un. Et c'est là que j'interviens, avec mes doigts rapides de bloggueuse et mon temps libre à profusion. Spontanément j'ai pensé que ce travail qui me fera me lever à 8h30 pour courir à Puteaux et arriver à 10h pour finir vers 15h30 ne pourrait que me gâcher mon temps de vacances. J'ai énormément de mal avec la contrainte, le baby-sitting me tuait, j'aime désespérément faire ce que je veux et quand je ne le fais pas je me sens triste et oppressée, n'essayant jamais de "prendre sur moi". Quant au secteur tertiaire je ne l'aime que dans les livres et la vue des dossiers d'archives, même colorés, me donnaient l'envie de bailler.
D'un autre côté et parce que je n'ai pas d'autres choix que de me persuader des avantages, je n'émerge de chez moi qu'à partir de 15-16 heures, heure à laquelle j'aurai fini, et si je suis trop fatiguée pour entreprendre de sauver la journée, j'irai me rincer la gorge de café. Ce travail me pliera à une discipline (discipline de l'horaire, de l'ennui, de la politesse), chose que les vacances s'annonçant longues, s'appliqueront à me faire oublier jusqu'au mot. Enfin je ne culpabiliserai plus devant la somme que je dépense quotidiennement dans Paris puisqu'en contrepartie j'aurai passé ma journée à renflouer les caisses, tout s'équilibrera. Ces derniers mois je me dégoûtais à dépenser autant d'argent de façon si irresponsable, avant j'avais pour habitude de tenir un cahier de compte mais j'ai vite fait d'arrêter pour me décider à littéralement dépenser sans compter : je ne sais pas vraiment combien j'ai sur moi ni combien je dépense, je sais juste que je vais presque tous les jours au café sinon au restaurant, je n'achète plus de Cd mais je n'hésite pas à m'offrir encore et encore des livres, et puis des vêtements, tout récemment.
Je vais donc passer un mois à mettre des baffes à mon côté pourri gâté, il s'agira d'une frustration positive et productive au sens où le temps libre, par sa rareté et par contraste avec l'ennui du travail ne pourra être que mieux utilisé et apprécié.
Je crois par exemple que le désir d'un projet de création n'est jamais aussi fort qu'en période de dur labeur, il nous faut l'urgence, la contestation, le sentiment que les choses ne s'obtiennent pas de façon magique et qu'il nous faut agir pour être reconnu. La création se fait alors contre la pauvreté d'une partie de la vie, ce sont les lignes de Francis Ponge que j'aime paraphraser : il ne disposait que de 20 minutes d'écriture après son travail. Dans la même idée : je n'ai jamais autant écrit ici qu'au moment où je n'avais pas internet à la maison et Sartre n'a "jamais été aussi libre que pendant l'Occupation". L'amalgame est maladroit mais rend bien compte de l'absolue nécessité de la contrainte en toute situation. On ne saurait être libre n'importe comment. A mon âge et dans ces conditions (5h30 de travail d'archivage par jour) le travail aura quelque chose de sain sinon de purificateur. L'excès de temps libre a quelque chose d'immoral; être au monde c'est désormais "y être au travail".
--
Pendant que Viviane m'expliquait ce que j'avais à faire mon portable a sonné. J'ai vu en sortant que c'était A. qui m'appelait: je pensais qu'il avait lu mon mail lui annonçant ma nouvelle et totale disponibilité, il me demandait comment s'étaient passées mes épreuves de bac et de le tenir au courant. La timidité m'étant déjà une difficulté j'aime être au calme pour l'appeler. Je ne l'ai rappelé qu'une fois au Jardin du Luxembourg où je m'étais installée pour lire Le Métier de vivre. Il était en Corrèze avec son petit-neveu et nous avons parlé quatre minutes, il m'a dit qu'il revenait bientôt et que nous pourrions nous voir, que je ne devais pas hésiter à l'appeler. C'est l'une des personnes que j'ai envie de voir pendant ces vacances; j'ai, de toute façon, envie de voir des gens, "faire des rencontres" avec la simplicité que suppose l'expression.
Avec A. on se voit tellement rarement mais c'est toujours très beau, on a des choses à se dire et je crois que ma jeunesse doit objectivement avoir pour lui quelque chose de rafraîchissant: même s'il est d'une gravité sans nom dans tout ce qu'il fait c'est à peu près l'effet qu'il me fait, celui d'un calme dépaysement; j'endosse tout de suite les problèmes d'un autre monde. L'évoquer me fait me rendre compte qu'il est lui aussi très concerné par ce que j'ai dit du travail qui semble lui conférer la "rage de l'expression" (Ponge) mais dans un même temps annihile la majorité de ses forces. Je ne pense pas qu'il soit humainement possible de se retrancher tout à fait du métier que l'on exerce, se dire : je le fais mais il n'est pas moi. Comme dirait le type dans Taxi Driver (vu tout à l'heure) "je fais mon job, je deviens mon job", même s'il ne nous transforme pas il nous démoralise et le reste de la vie se passe en réaction à lui. Dans l'année mon professeur de philo nous a donné à faire un exercice aussi facultatif qu'extrêmement réjouissant sur le sujet : il s'agissait de voir en quoi un métier pouvait influer sur la vie de celui qui l'exerce. Sans vous l'imposer, je vous met à disposition ma rédaction qui n'a pas grand chose de scolaire et doit donc avoir sa place ici, je ne l'ai pas relu et m'excuse pour les fautes que je sais nombreuse.

15 commentaires:

Anonyme a dit…

Nous espérons tous connaître vos "brillants" (je n'en doute pas) résultats.

Murielle a dit…

Je reste une cancre en voie de réinsertion; les résultats je les imagine plutôt convenables que brillants.
Je ne suis pas fan des affichages de résultats (en même temps je dis ça mais si j'ai plus de 5 en espagnol vous le saurez)

Anonyme a dit…

J'espère que vous ne vous embarquez pas vers des études de philo.
Choisissez pour vous, pas pour plaire à vos profs (ou parce que vos profs vous plaisent)!...

Elisabeth a dit…

Anonyme : Je ne vois pas en quoi ce serait dramatique que la jeune fille s'embarque vers des études philo, alors que de toute évidence ça a l'air de lui plaire. De plus, on peut le nuancer, mais les profs ont une influence énorme sur nos choix d'orientation : combien de gens qui ont fuit les sciences parce que leurs profs étaient sibyllins ?

Pierre a dit…

on fait quoi après des études de philo?
prof, auteur, chercheur?

ça a l'air cool.

Anonyme a dit…

c'est surtout que la philo c'est un truc qui dépend complètement d'un bon professeur ou pas et aussi que ça n'est pas du tout la même chose dans le secondaire et dans le post bac et ça peut créer de grosses déceptions. WARNING.

Anonyme a dit…

et surtout pas beaucoup de débouché à part prof, le plus souvent ds le secondaire, et il y a très peu de postes à l'agrégation, et les profs de philo sont le plus souvent sous employés et plutôt malheureux; il leur reste à séduire leurs élèves (intellectuellement) pour passer le temps.

Anonyme a dit…

JOUDET MURIELLE
--------------------------------------------------------------------------------
BACCALAUREAT GENERAL L
--------------------------------------------------------------------------------
LITTERAIRE
--------------------------------------------------------------------------------
Décision : ADMIS(E)

Anonyme a dit…

bof

Murielle a dit…

Oui je fais philo et oui, certainement à cause de mon prof de philo mais certainement pas pour lui. La groupie réfléchit parfois.

La prévenance des lecteurs dépasse souvent l'espace qui leur est circonscrit quand on commence à parler études.

Anonyme a dit…

on t'aura prévenue...

Anonyme a dit…

possibilités professionnelles qui s'offrent aux étudiants de philosophie: abstraction faite des carrières de l'enseignement, les principales de ces possibilités sont : l'ensemble des concours de la fonction publique, les métiers du livre (édition, documentation, librairie, bibliothèque), de la communication (journalisme, relations publiques, publicité), de la gestion et de l'administration des entreprises, de la formation et de l'insertion, du secteur culturel (documentation, arts et spectacles).
Voilà de quoi convenir à Murielle

Juliette a dit…

bravo pour ton bac, je crois que ça se dit encore ? quant à la philosophie dans le supérieur, les premières années de fac ne sont de toute façon jamais totalement passionnantes, quelle que soit la matière, le côté on vous prend encore pour des débiles, sans doute...

mais les corbeaux de mauvais augure peuvent rabattre leurs ailes, tu sembles avoir choisi avec lucidité, être indépendante dans la réflexion - ce blog en témoigne - donc pouvoir t'acclimater à la fac, et tu as largement les armes non seulement pour réussir mais surtout pour être brillante. et bizarrement, c'est la clé

Murielle a dit…

merci Juliette, ton commentaire et ta bienveillance me touche beaucoup, comme toujours. Ceux qui me demandent à quoi peut bien servir la licence de philo doivent être de la même espèce que ceux qui te demandent pourquoi tu as arrêté l'hypokhâgne. J'avais apprécié ton message à leur intention. Donc oui, "vivez vos vies".

:-)

Elisabeth a dit…

Tout à fait d'accord avec Juliette, les études de philosophie sont fascinantes, tu n'as pas vingt ans, fonce ! Il y aura toujours des gens pour ressortir le vieux couplet de la prétendue inutilité des études littéraires alors qu'ils ne les ont jamais pratiquées ou sont des déçus de la chose (et je sais de quoi je parle, j'ai lâché Sciences Po pour faire des Lettres Modernes, et maintenant je suis dans un cursus sciences-lettres que pratiquement personne ne soutient).

Donc vas-y, et tu nous raconteras :)