De plus en plus bizarre ces coïncidences vestimentaires qui avaient déjà eu lieu avec Monsieur Delmas, Monsieur Franck et puis aussi F. avec qui cela s'est reproduit. Samedi à une fête, chemise à petits carreaux vichy bordeau pour moi, bleu marine pour lui, veste beige pour lui, parka beige pour moi, le même beige. Il n'y a pas seulement le fait de porter telle chemise de telle couleur le même jour qu'untel, mais il faut prendre aussi en compte que ces trois personnes pèsent à leur façon, plus que d'autres dans ma vie et que de ces trois personnes la situation est la même : me situant entre l'ignorance totale de ce qu'elles sont et l'intuition d'une connaissance profonde de ces mêmes personnes; de mon côté je n'ai jamais vécu autre chose qu'un jeu de sous-entendus, d'interprétations inssuportables, uniquement avec elles. Tout cela est beaucoup trop magique parce qu'on porte les vêtements qu'on porte selon la vague humeur du moment, c'est le moment du pur hasard, alors que l'on sait que l'on va se brosser les dents. F. explique cela très simplement : je m'habille comme un garçon.
Le travail, ça ne s'arrange pas, mais on finit bien à un moment par occuper d'une façon ou d'une autre une attitude qui rend la situation tolérable. L'habitude aplanit les fureurs et les fait se transformer en petites ruses. Quand on n'y peut rien on finit par ruser : on réduit son temps de travail en s'autorisant des écarts, des pauses honteuses, quand le chat n'est pas là la souris danse, etc. Parce qu'il est seulement impossible d'éxécuter une telle corvée de façon sérieuse, c'est à dire sincère et sans arrière-pensées.
Emile devient de plus en plus une source de préoccupations, de questionnements; surtout quand ma mère n'est pas là. J'ai à l'égard d'Emile le sentiment d'un certain nombre de devoir que je me dois d'accomplir : ne pas le laisser s'ennuyer, se morfondre dans sa paresse pré-adolescente; la pire de toute car c'est une paresse irresponsable, qui n'a pas le sentiment de la perte, du gâchis, mais qui n'a pas non plus les moyens d'être autonome, de sortir en dehors d'un périmètre bien circonscrit. Bref, il faut compter sur les copains qui sont peut-être la seule issue garantissant une diversité d'activités et de ressources pour un jeune garçon comme Emile : on s'ennuie, on veut s'en sortir ensemble et la créativité fait des ravages. Mais ses copains ne sont pas là et il est toute la journée tout seul à la maison, je l'appelle à l'heure où je déjeune de mon sandwich dans le métro, le plus souvent il a cette voix endormie et doucement boudeuse de celui qui vous reproche de l'avoir réveillé avec votre appel. Je devine son monde de couette et de torpeur, de journée déterminée par l'heure de son réveil, je finis par me désolidariser de lui et mon raccrochage annonce : "A chacun sa journée".
Mais il s'est remis à la lecture, et cette nouvelle me suffit, je lui ai seulement dit de repenser aux livres qu'il avait lus, à leurs histoires -je sais qu'il tient à ces histoires, que je touchais un point sensible en les invocant- et le souvenir a amené avec lui l'envie de se remettre à la lecture. Au moins il y a un instrument de mesure permettant de se rendre compte d'une progression, d'un doux travail accompli : "j'ai lu 80 pages" sera toujours beaucoup moins incertain que "j'ai joué à Dofus".
C'est dur de ne pas imposer aux autres les"valeurs du moment" qui nous animent. Par exemple, ma récente hostilité à l'égard de la paresse retentit sur mes rapports avec Emile que je passe mon temps à engueuler. Je ne supporte pas de le voir encore habillé et devant l'ordinateur à 23 heures, et l'excuse qui veut que moi aussi je sois passée par là n'en est pas une : je ne suis la norme de rien. Je ne peux pas attendre d'Emile qu'il comprenne l'heure venue les pertes qu'entraîne la paresse, alors je me dois d'agir tout de suite, même s'il en est à un point de sa vie et de ses expériences qui font qu'il reste un fossé d'incompréhension entre lui et moi, un peu à la manière de certains romans qu'on ne pourrait lire qu'à un certain âge, car trop tôt il ne comprendrait pas.
Puis finalement je me dis : je veux le sortir de son ennui, de sa paresse pour qu'il n'ait pas de mauvaises pensées, parce que lui-même pense à sa solitude et me dit "quand je suis seul les blagues que je fais devant la télévision elles sont que pour moi", et il a toujours aimé me demander "On discute?". Et si je regarde en moi je vois bien qu'il n'y a pas moments plus décisifs que ces moments terribles d'ennui et que c'est peut-être ça qui fera la différence plus tard; notre passé est porteur de ces heures aussi et pas seulement des évènements.
De plus en plus souvent, des prises de conscience de mon absolu bonheur d'être où je suis, ce que je suis, malgré tout. Ce sont des moments qui me viennent au restaurant, au café, au lit, dans ma cuisine le matin, dans le bus, en classe quand j'y allais encore, bref partout, j'en ai déjà parlé mais je ne pensais pas que ça allait durer si longtemps. Ce n'est pas un état permanent, c'est plus comme un bilan ponctuel qui ne tient pas compte des irrégularités, des passages à vide, ou qui au contraire en prend justement compte et les estime positifs. La question se pose de savoir : quelle est ma part de responsabilité dans tout ça? D'un côté si je suis, disons "heureuse" j'en suis la seule responsable mais de l'autre la poursuite de ce bonheur semble ne pas m'appartenir et ne tenir sur rien, de plus, chaque journée s'annonce comme potentiellement ratée et non pas réussie, cela ça ne change pas.
Samedi je sors Emile, je m'étais promise de le faire en l'absence de ma mère, il doit aller chez Gibert Joseph s'acheter un pinceau pour ses Warhammer, on prend le prétexte pour aller déjeuner à St-Michel, rue des Ecoles dans un café qu'on aime bien avec les filles. Le trajet est long et Emile me dit que ça fait longtemps qu'il n'avait pas autant marché. C'est vrai que mon père l'habitue à l'immédiateté de la voiture, se rendre d'un point à un autre en niant ce qui se passe entre les deux. Je le fais marcher jusqu'au bus et dans le bus il regarde par la vitre et se plaît à des remarques rigolotes "même si tu regardes les gens en terrasse c'est rare d'en voir un porter sa fourchette à sa bouche". Les circonstances suscitent les pensées. Il mange un croque-monsieur et moi une salade qui tardent à venir, puis finit par une crème brûlée qu'il commande toujours mais qu'il a de plus en plus de mal à finir, seul le dessus est intéréssant, la crème est excessivement bourrative. Je lui conseille de ne pas en recommander avant longtemps et de changer de desserts préférés jusqu'à nouvel ordre. Nos préférences changent sans crier gare et il faut à chaque instant se questionner : est-ce que j'aime encore la crème brûlée ou est-ce par habitude de la préférer que je la préfère?
Il s'est acheté un livre de Daniel Pennac et n'a pas trouvé son pinceau, quant à moi j'ai trouvé Out of Season de Beth Gibbons que je n'avais pas encore acheté, chez OCD ils emballent ton achat dans une enveloppe en kraft agréable à tenir.
Le piéton (celui qui est dans une situation de faiblesse) insiste pour laisser passer la voiture (celle qui a du pouvoir) et le fait comprendre par des gestes: les situations s'inversent.
Samedi, la première partie de la fête aura été consacrée aux discussions (on m'aura offert des bonbons pour mon bac), puis vers 2h du matin j'ai commencé à danser pour ne plus m'arrêter. Dans l'attente du premier métro nous sommes allés avec mes camarades dans une brasserie ouverte toute la nuit dont on aurait dit le comptoir peint par Edward Hopper: certains mangeaient des crêpes, d'autres des cafés, quant à Elise et moi nous avons demandé des chocolats viennois avec plein de chantilly. La dame derrière le comptoir avec un sourire aussi doux qu'inadéquat à la situation et quand elle a sorti le gros pot en verre de Nutella pour les crêpes des garçons j'ai compris que je n'avais plus à avoir peur de la nuit. L'idée de dire "merci maman" m'aura traversé l'esprit.
TRANCHES
"Peut-être qu'au moins dans la journée il faut faire sa page : parce qu'au moins on est content d'avoir fait sa page" Hervé Guibert
"j'ai soudain senti que je m'étais rééduqué moi-même, et justement par le processus du souvenir et de l'écriture" Dostoïevski
"Ce qui est exprimé est résolu, dit sa profession de foi." Thomas Mann
"Règle d'or : laisser une image incomplète de soi..." Cioran
dimanche 12 juillet 2009
"Noter que l'ennui est une forte passion,[...]"
mercredi 8 juillet 2009
On dit que la jeunesse est l'âge de l'espoir justement parce que, quand on est jeune, on espère confusément quelque chose des autres comme de soi-même -on ne sait pas encore que les autres sont précisément les autres. On cesse d'être jeune quand on distingue entre soi et les autres; c'est-à-dire quand on n'a plus besoin de leur compagnie. Et l'on vieillit de deux manières : ou bien en espérant plus rien, même pas de soi-même (pétrification, abêtissement, etc.) ou bien en espérant seulement de soi-même (activité).[...]
Pourquoi le mariage marque-t-il le passage de la jeunesse à la maturité? Parce que, par cet acte on choisit entre les compagnie une compagnie qui vous sépare de toutes, qui s'identifie avec nous, qui devient l'arène circonscrite de notre vie sociale où l'on n'a plus besoin de chercher de compagnie en dehors de nous-mêmes. C'est le sceau de l'égoïsme qu'il faut pour vivre modérément, un égoïsme auquel sert d'excuse le fait qu'on se crée des devoirs."
La veille ma mère m'avait donnée un Stressam pour me faire dormir, sur Doctissimo ils disent que ça sert à lutter contre l'anxiété, je lui avais seulement demander un somnifère, un vrai, de celui qui à forte dose aurait pu tuer Dalida. Je m'endors sur les coups de minuit.
J'avais pour mission de retrouver la vigueur matinale de ma semaine de lycée, cette façon d'être éveillée coûte que coûte, ces travailleurs sponsorisés par le Pass Navigo et Direct Matin. Pour ce premier jour de travail c'était comme si je ne coïncidais pas tout à fait avec moi-même, me sentant faite pour mon lit, émergeant vers 13 heures pour manger un croissant Auchan préalablement chauffé 5 secondes au micro-ondes en écoutant France Inter, puis internet et un dvd pour meubler jusqu'à 16 heures et sortie au parc, au café et au cinéma pour rentrer sur les coups de minuit. Une fraîche quiétude, et la même chose le lendemain. Sauf que ce matin c'est ma mère qui me réveille à 8 heures et me souhaite "bon courage, travaille bien" avec une douceur qui, je le voyais bien, tentais de remédier à la violence du réveil et de ce qu'il inaugurait. Le premier pied sur la moquette et c'était à moi de jouer. A la radio Bégaudeau chez Vincent Josse "pour Nietszche les amis c'est ce qui empêche le ressentiment, c'est tout à fait ça". J'avale un café colombien en capsule Tassimo, une vitamine C et une douche; je redeviens moi-même. Je me mets de la crème solaire sur les bras et je me fais belle comme une secrétaire: toujours viser une préparation bien au-dessus de l'importance de l'évènement, cela nous permettra de tenir.
Les femmes portent majoritairement des robes, certaines ont les jambes très bronzées, d'autres très blanches avec des restes de veine. Elles portent des talons souvent compensés, c'est beaucoup plus confortables, et puis d'énormes besaces, gros blocs noirs et rectangulaires pour ordinateur portable qui les font légèrement se pencher d'un côté. Ces sacs butent sur leur hanche gênant ainsi leur marche.
Le matin je dois trier le courrier : ouvrir toutes les enveloppes, aller chercher une chemise, écrire la date dessus, tamponner sur chaque feuille la date, mettre de côté les chèques pour ensuite les placer par dessus la paperasse. Quand le téléphone sonne je dois dire le plus sincèrement possible "*** Assurances bonjour", écoutez la personne, la transférer à Charles (mon employeur) s'il n'est pas occupé et s'il l'est je dois prendre son nom, son numéro de téléphone et son numéro de police si c'est un client. La femme de Charles a passé la matinée avec moi, elle m'a expliquée comment marchait la boîte, avec quels grands groupes ils étaient affiliés, comment ils gagnaient de l'argent; ils touchent en fait de petites commissions sur les gros chèques qu'ils reçoivent.
Viviane passe son temps à aller chercher des cafés au café du coin, elle vient avec la tasse jusque dans le bureau, quand elle ne boit pas son café elle fume dans l'encadrure de la porte des Marlboro Lights qu'elle allume avec un briquet qu'elle égare tout le temps sur le bureau devant lequel je me trouve. Les tasses s'accumulent rapidement.
Un client, la quarantaine peut-être, très chic et au visage aussi beau qu'en bonne santé, l'un des rares clients venu et qui ne soit pas libanais. Il s'assoit et assiste à une petite scène entre moi et l'un des fils qui me demande ce que je ferai l'année prochaine et puis aussi si le bac c'est dur, "oui, même si tu travailles toute l'année ça reste dur". "Tu vois Pascal, si tu veux être riche tu dois travailler, si tu veux gagner beaucoup d'argent, tu dois travailler". Voilà qui pourrait résumer la mentalité libanaise. Le client, malgré son sourire a dû halluciner même si j'ai compris plus tard qu'il s'agissait en fait d'un commercial au discours d'automate. Quant au travail, tout le monde en parle, tout le monde le vante, mais on ne sait pas vraiment à quoi cela renvoit et qu'est-ce que chacun met comme image derrière cette idée. Je crois que si j'ai tant aimé les Cousins de Chabrol c'est pour cette raison qu'il nous mettait tous d'accord sur une belle image du travail : un étudiant obstiné malgré la fatigue à travailler son droit, et qui se refuse tout ce qui ne serait pas ce travail.
Elle demande au client s'il veut un café et tarde à le lui apporter, je finis par trop y penser, je crois qu'elle a oublié. J'essaye d'éloigner cette pensée de moi, ce problème ne me concerne pas, je n'y suis pour rien si elle a oublié le café, j'espère seulement qui ne m'en tiendra pas rigueur, lui. Cette agence n'est pas la mienne, il a dû comprendre que je venais de commencer.
Ma ferme incapacité à la contrainte, mon impossibilité à faire autre chose que toujours ces mêmes activités de plaisir. Je souffre plus qu'il ne le faudrait et j'identifie le reste de ma vie comme la continuité de cette souffrance.
Le "j'ai travail demain" qui empêche toute perspective, qui fait que l'on préfère la télé, ou disons le lit au restaurant, cinéma, nuit blanche, et s'il m'arrivait de vouloir être réellement en vacances, d'aller au cinéma à 20h, la fatigue rappelle à l'ordre et alors plus rien ne devient possible, on devient la rabat-joie qui s'endort au cinéma, dans le métro, regarde sa montre. Malgré le fait que j'ai pu négocier de ne travailler que le matin, il semble que le reste de ma vie gravite autour de ces quelques heures de travail : week-end et après-midi de libre sont une réponse à l'ennui du matin. Je ne sais pas comment font les autres, hier je regardais les cuisines du restaurant japonais, une dame s'ennuyait mollement en attendant la prochaine commande, et puis le serveur du Café Beaubourg gardait le sourire et la" tchatche", je me disais "eux, c'est toute la journée, pourquoi je me plains". Est-ce que, quoi qu'ils fassent de leur soirée, elle s'en trouvera gâchée par le travail du lendemain, est-ce qu'on peut vivre sa soirée sans arrière-pensées, sans forcément vivre en vue de récupérer de notre journée pour celle du lendemain? Bref, je me demande comment font les gens pour accepter de façon si naturelle un travail aliénant, qui les prive de faire ce qu'ils veulent même quand ils ne travaillent plus (la fatigue). Je comprends la nécessité des vacances, c'est à dire d'une période de congés assez large pour qu'on puisse se défaire de ses habitudes de travailleur, un mode d'existence aux règles différentes, car le week-end ne suffit pas : le vendredi soir on est fatigué, le samedi on récupère, le dimanche il nous faut penser au lundi. Est-ce forcément un luxe égoïste de faire un métier qui nous plaît et est-ce que la résignation est un processus qui, me concernant, viendrait de commencer?
Plus largement : est-ce que tout s'émousse en nous - notre curiosité, notre naïveté, notre faim de vivre, notre façon de rendre tout grave, plongés jusqu'au cou dans nos sentiments, notre amour tragique des autres contrastant avec ce même amour pour nous-même, nos ambitions- avec l'arrivée de l'âge adulte? Est-ce que le repliement sur soi à force de se heurter à un monde décevant et qui ne semble pas être fait pour nous, est inévitable? Je ne sais pas, et j'ai un peu peur du gâchis.
Très vite j'ai adopté l'attitude de celle qui fait le décompte du temps qui lui reste à travailler. "Vivement 13h30", "Vivement le week-end", "Vivement les vacances", je déteste vivre de cette manière, regardant par dessus le moment présent comme par-dessus un mur, avec une puérile impatience.
Morrissey - This world is full of crashing bores
samedi 27 juin 2009
"Or, à quoi d'historique est-ce que je crois actuellement? Peut-être aux révolutions? Mais, outre que l'on a jamais tiré de la bonne poésie de l'idée d'une révolution en action, je ne m'enthousiasme pour elles qu'à fleur de peau. Naturellement, il ne s'agirait pas de décrire les tumultes, l'éloquence, le sang et les triomphes de la révolution, mais de vivre dans l'atmosphère morale, et à partir de là, de contempler et de juger la vie. Est-ce que j'éprouve ce renouvellement moral? Non, et j'ai même jusqu'à maintenant manifesté une certaine tendance à célébrer dans la vie plutôt les facultés statiques et jouisseuses que les facultés actives et rénovatrices."
Le métier de vivre - Cesare Pavese
Mon père m'a trouvé un travail chez un ami de la famille. Cela fait plusieurs mois que je devais aller voir l'employeur qui travaille avec sa femme dans une société d'assurance et qui comme tout les amis de la famille m'aura vu grandir. Il a d'abord été très surpris de me voir aussi changée, et elle aussi. Ce premier sujet d'étonnement, ce "comme tu as grandi" entendu, même sincèrement pensé reste la seule chose qu'un ami-de-la-famille puisse trouver à dire aux enfants de son ami. Ces derniers temps, consciente d'un réel changement opéré sur ma personne qui durant les autres années ne se manifestait que par une modification de coiffure et de tenue d'une année sur l'autre, j'ai vu les réactions des amis libanais comme de la famille s'amplifier de façon de moins en moins surjouée, de plus en plus sincère et nourrissant l'étonnement de cet autre étonnement d'avoir pour une fois été réellement surpris. C'est vrai que j'ai grandi, que j'avais les yeux maquillés, ma frange, et les traits reposés, et puis, il faut le dire, connaissant les codes j'avais sournoisement pris soin de me faire belle.
Mon travail consistera à saisir des données dans un logiciel d'archivage, le travail avait déjà été fait mais tout a été perdu lors d'un plantage comme chacun doit en avoir vécu au moins un. Et c'est là que j'interviens, avec mes doigts rapides de bloggueuse et mon temps libre à profusion. Spontanément j'ai pensé que ce travail qui me fera me lever à 8h30 pour courir à Puteaux et arriver à 10h pour finir vers 15h30 ne pourrait que me gâcher mon temps de vacances. J'ai énormément de mal avec la contrainte, le baby-sitting me tuait, j'aime désespérément faire ce que je veux et quand je ne le fais pas je me sens triste et oppressée, n'essayant jamais de "prendre sur moi". Quant au secteur tertiaire je ne l'aime que dans les livres et la vue des dossiers d'archives, même colorés, me donnaient l'envie de bailler.
D'un autre côté et parce que je n'ai pas d'autres choix que de me persuader des avantages, je n'émerge de chez moi qu'à partir de 15-16 heures, heure à laquelle j'aurai fini, et si je suis trop fatiguée pour entreprendre de sauver la journée, j'irai me rincer la gorge de café. Ce travail me pliera à une discipline (discipline de l'horaire, de l'ennui, de la politesse), chose que les vacances s'annonçant longues, s'appliqueront à me faire oublier jusqu'au mot. Enfin je ne culpabiliserai plus devant la somme que je dépense quotidiennement dans Paris puisqu'en contrepartie j'aurai passé ma journée à renflouer les caisses, tout s'équilibrera. Ces derniers mois je me dégoûtais à dépenser autant d'argent de façon si irresponsable, avant j'avais pour habitude de tenir un cahier de compte mais j'ai vite fait d'arrêter pour me décider à littéralement dépenser sans compter : je ne sais pas vraiment combien j'ai sur moi ni combien je dépense, je sais juste que je vais presque tous les jours au café sinon au restaurant, je n'achète plus de Cd mais je n'hésite pas à m'offrir encore et encore des livres, et puis des vêtements, tout récemment.
Je vais donc passer un mois à mettre des baffes à mon côté pourri gâté, il s'agira d'une frustration positive et productive au sens où le temps libre, par sa rareté et par contraste avec l'ennui du travail ne pourra être que mieux utilisé et apprécié.
Je crois par exemple que le désir d'un projet de création n'est jamais aussi fort qu'en période de dur labeur, il nous faut l'urgence, la contestation, le sentiment que les choses ne s'obtiennent pas de façon magique et qu'il nous faut agir pour être reconnu. La création se fait alors contre la pauvreté d'une partie de la vie, ce sont les lignes de Francis Ponge que j'aime paraphraser : il ne disposait que de 20 minutes d'écriture après son travail. Dans la même idée : je n'ai jamais autant écrit ici qu'au moment où je n'avais pas internet à la maison et Sartre n'a "jamais été aussi libre que pendant l'Occupation". L'amalgame est maladroit mais rend bien compte de l'absolue nécessité de la contrainte en toute situation. On ne saurait être libre n'importe comment. A mon âge et dans ces conditions (5h30 de travail d'archivage par jour) le travail aura quelque chose de sain sinon de purificateur. L'excès de temps libre a quelque chose d'immoral; être au monde c'est désormais "y être au travail".
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Pendant que Viviane m'expliquait ce que j'avais à faire mon portable a sonné. J'ai vu en sortant que c'était A. qui m'appelait: je pensais qu'il avait lu mon mail lui annonçant ma nouvelle et totale disponibilité, il me demandait comment s'étaient passées mes épreuves de bac et de le tenir au courant. La timidité m'étant déjà une difficulté j'aime être au calme pour l'appeler. Je ne l'ai rappelé qu'une fois au Jardin du Luxembourg où je m'étais installée pour lire Le Métier de vivre. Il était en Corrèze avec son petit-neveu et nous avons parlé quatre minutes, il m'a dit qu'il revenait bientôt et que nous pourrions nous voir, que je ne devais pas hésiter à l'appeler. C'est l'une des personnes que j'ai envie de voir pendant ces vacances; j'ai, de toute façon, envie de voir des gens, "faire des rencontres" avec la simplicité que suppose l'expression.
Avec A. on se voit tellement rarement mais c'est toujours très beau, on a des choses à se dire et je crois que ma jeunesse doit objectivement avoir pour lui quelque chose de rafraîchissant: même s'il est d'une gravité sans nom dans tout ce qu'il fait c'est à peu près l'effet qu'il me fait, celui d'un calme dépaysement; j'endosse tout de suite les problèmes d'un autre monde. L'évoquer me fait me rendre compte qu'il est lui aussi très concerné par ce que j'ai dit du travail qui semble lui conférer la "rage de l'expression" (Ponge) mais dans un même temps annihile la majorité de ses forces. Je ne pense pas qu'il soit humainement possible de se retrancher tout à fait du métier que l'on exerce, se dire : je le fais mais il n'est pas moi. Comme dirait le type dans Taxi Driver (vu tout à l'heure) "je fais mon job, je deviens mon job", même s'il ne nous transforme pas il nous démoralise et le reste de la vie se passe en réaction à lui. Dans l'année mon professeur de philo nous a donné à faire un exercice aussi facultatif qu'extrêmement réjouissant sur le sujet : il s'agissait de voir en quoi un métier pouvait influer sur la vie de celui qui l'exerce. Sans vous l'imposer, je vous met à disposition ma rédaction qui n'a pas grand chose de scolaire et doit donc avoir sa place ici, je ne l'ai pas relu et m'excuse pour les fautes que je sais nombreuse.
jeudi 25 juin 2009
Hier soir avant de m'endormir j'ai pris trois secondes pour me fixer des buts pour la journée d'aujourd'hui. Pour le temps libre il faut procéder par anticipation, sinon on ne s'en sort pas. En manque d'idées l'épisode du sac poubelle s'est révélé incontournable, résultat: on distingue enfin la couleur du bureau. J'ai jeté toute l'histoire géo, j'ai gardé toute la philo. Par volonté de mettre les cahiers hors de ma vue, excédée, j'avais tout enfoncé sous mon lit. Il me reste les petits manuels de révisions Bordas pour l'histoire géo ainsi que le manuel de croquis Belin conçu entre autre par M. Delmas et qu'il avait eu la gentillesse de me dédicacer. "Désolé, ça n'est pas du Houellebecq...chacun fait de son mieux.". Chacun fait de son mieux, cette phrase m'avait tué.
J'ignore quelles formes prendront ces vacances et je me dis un peu bizarrement que seul une épreuve de rattrapage pourrait me faire goûter une dernière fois avant longtemps les joies du travail.
Je me suis réveillée à midi et j'ai mangé des tartines en écoutant toute les émissions de France Inter les unes à la suite des autres alors que normalement je n'en ai le droit qu'à une. J'ai consulté mon Pariscope acheté hier avec Cécilia, on a donné 80 centimes et la caissière nous a tendu les fraîches possibilités de la semaine. Maintenant je suis dans mon lit et j'éprouve une petite excitation à l'idée que ma pile de livres fonde, à l'idée de commencer à faire de la philo sans enjeux pendant 3 mois, à l'idée d'un emploi du temps quotidien qui sera souvent le même mais dont je ne vais pas me lasser, il suffit de savoir ce que l'on aime faire et de ne pas trop dépenser. Apprendre à vivre avec soi-même pendant 3 mois sera le beau défi. Je vais aussi travailler, je reprends la relève du baby-sitting de ma soeur qui part pendant 3 mois à Dubaï pour un stage et j'ai dit à Emile qu'il pourrait venir habiter dans ma chambre pendant cette période. Quant à moi je n'ai aucun voyage d'organisé, j'ai refusé le Liban de cette année et consulter la brochure EF inaugurerait le début d'une série de choix et d'efforts dont je ne me sens pas encore capable. J'ai toujours eu des désirs de voyage, souvent en Russie et en Asie orientale et qui se sont accrus avec les cours de philosophie, tant pour les anecdotes de voyage du prof que pour le contenu des cours, mais j'attends de pouvoir être véritablement autonome jusque dans le financement de mes vacances pour laisser décider de la destination ma curiosité. Tant que mes parents me financeront je ne pourrais compter que sur des anti-voyages trop organisés alors je préfère rester ici. J'ai été rassurée le jour où j'ai senti en moi le début d'un goût pour le voyage alors que je m'étais toujours plu à dire par provocation à mes parents que je n'aimais pas voyager, puis j'ai fini par voir dans cette attitude le premier indice d'une fermeture d'esprit. Dans un sens la littérature fait déjà voyager très loin, j'ai l'impression de parler comme dans une pub mais c'est au final très vrai et d'une évidence qu'il est bon de rappeler. Seulement le vrai voyage se nourrit d'images et d'odeurs, de "concret", c'est quelque chose qui se passe avec le corps, de très sensuel (je pense à l'odeur du Liban, à l'atmosphère du climat qui influe sur tout le reste). Peut-être alors que, comme on aime à nous le répéter pour la philosophie, l'apprentissage ne suffit pas et il faut à son tour pratiquer. "On leur demande des réponses, il ne nous donne que des désirs" écrit Proust à propos de la lecture : un écrivain est d'abord un lecteur désirant écrire. Ainsi l'on apprend le voyage dans la littérature mais il ne nous est pas donné, et il reste à faire.
Je me suis recoupée la frange, j'ai acheté sans essayer et en moins de deux minutes deux robes bleu marine, je crois que cette manie d'acheter tout ce qui est bleu marine est maintenant devenue comme un devoir. J'ai bu un coca light en face du Champo, des hommes venus de province et très bruyants sont venues s'installer devant moi, je n'ai pas trop réussi à lire, au début je les détestais après j'ai commencé à tout leur pardonner. J'ai dit au revoir au garçon qui ne m'avait pas servi, c'était un au revoir symbolique, un au revoir au café, c'était le garçon de la dernière fois qui a un visage plutôt très beau et que je n'arrêtais pas de dévisager quand je portais mes lunettes de soleil, il a dû me reconnaître. Je suis allée à ma séance de cinéma, A tombeau ouvert de Scorsese, pour changer. La dizaine de personnes présentes rigolaient "avec la voix" sauf la fille devant moi dont le silence m'inquiétait un peu, mais j'ai pu finalement deviner par la lumière que l'écran projetait sur son visage -et c'était très joli- qu'elle souriait par la forme bombée que prenait ses joues. En sortant Marie m'attendait assise dans le petit hall alors qu'il était 23h40 et qu'on avait le temps de rien faire sinon le trajet inverse. Ca m'a fait plaisir de la voir, surtout que je trouvais ça déprimant ce trajet nocturne en milieu de semaine. On est quand même passé par un glacier pour fêter ça, Marie a demandé une glace à la violette "avec de la chantilly" mais la bouteille était vide alors il lui a fait un prix pour la consoler et quand ce fut mon tour j'ai dit "un cornet simple au nutella...sans chantilly" et il m'a aussi fait un prix.
Nous avons pris le bus de St-Michel jusqu'à St-Lazare, on ne prend plus du tout le métro, la ligne 14 pue beaucoup trop, ce n'est plus possible. Je lui ai montré mes robes en les dépliant comme je pouvais, elle m'a dit "tu achètes toujours les trucs moches avec nous et les trucs beaux toute seule", je voyais ce qu'elle voulait dire. Sur le quai du métro elle m'a ensuite dit: "tu t'es faite toute belle aujourd'hui, c'est pour qui?" j'ai rigolé car j'en avais justement pris conscience aujourd'hui que quand je sortais toute seule je me faisais toujours belle et en plus pour personne, je crois sincèrement que je me fais belle pour les gens dans la rue et aussi pour moi même, on est presque comme bluffé devant son reflet ou devant l'effet qu'on suppose faire sur les autres. Quand on se trouve beau on est toujours autre que soi-même, on est "l'ami qui a réussi" et quand on se trouve laid c'est comme si on était trop englué en soi-même, on s'encombre.
En rentrant j'ai essayé mes robes et je les ai montrées à ma mère, elle était très joyeuse devant le résultat et les a trouvées très belles, l'une est une saharienne bien étroite et bien plaquée sur le corps, la matière est un peu rigide, l'autre est beaucoup plus impressionnante, un peu brillante et plissé, j'aimerais bien qu'on m'invite à une soirée uniquement pour le plaisir de la mettre et de me montrer. Je crois que j'aime les robes depuis que j'ai entendu ce qu'en a dit Gilles Deleuze en parlant du désir. Le passage est très souvent repris sur internet, mais c'est justifié :
"quand une femme désire une robe, tel chemisier, c’est évident qu’elle ne désire pas telle robe,
telle chemisier dans l’abstrait, elle le désire dans tout un contexte de vie à elle qu’elle va organiser, elle le désire non seulement en rapport avec un paysage mais avec des gens qui sont ses amis, ou avec des gens qui ne sont pas ses amis, ou avec sa profession etc. Je ne désire jamais quelque chose de tout seul. Je ne désire pas un ensemble non plus, je désire dans un ensemble."
Elle m'a ensuite expliqué qu'au moment où elle partira dix jours à Dubaï je devrais m'occuper d'Emile et de mon père, les faire manger, ne pas laisser Emile prendre la trottinette dans la rue et lui faire manger sa compote et sa Danette comme elle le lui fait tous les soirs dans son lit, aller à pied chercher des pizzas, leur dire de nettoyer la cuisine, faire un peu de courses au Franprix. J'ai réfléchi à ce que je pouvais faire d'un peu fou en son absence, dans les films pour ados c'est toujours quand les parents partent que la vie commence, mais en fait je crois que je vais m'en tenir à des séances de cinéma à 22h, et des glaces sans chantilly. C'est le plus bel hommage que l'on puisse rendre à sa vie : ne rien changer même quand on peut.
mercredi 24 juin 2009
Numéro du candidat : M920800090

Hier ma vie avait quelque chose de plus déterminé, elle était plus facile à comprendre, il y avait un but et il y avait moi qui m'y préparait; je pensais qu'une fois la dernière épreuve passée le soulagement sinon un vague sentiment de stimulante liberté venant du fond du ventre suivrait, au lieu de ça je tombe sur le trou monotone et béant qu'a laissé derrière elle l'angoisse impériale. Je ne sais pas trop quoi en penser, j'ai donc préféré sombrer dans l'achat de quelques t-shirts informes mais colorés (et soldés) qui m'habilleront pendant les vacances, le jaune poussin du t-shirt Gap dissimulera tant bien que mal ma probable petite langueur estivale. Oui jaune poussin, il y a des choix qu'on aime bien faire parce que justement ils ne sont pas nous.
Dans la salle d'examen, je finis toujours plus tôt que les autres pour l'histoire géo, je sais où je vais et je fais mon chemin, assurée de mes connaissances le parcours est prévisible et s'annonce comme autant de petits bonds d'une connaissance à une autre. Parce que je dois attendre les copines et que je ne veux pas sortir la première par peur de ce que cela représente, je reste aux aguets, dans l'attente d'un épiphénomène et parce que je sais que n'importe quel situation de la vie possède ses charmants détails, aussi minuscules soient-ils, pouvant nourrir un texte littéraire. Alors j'observe : Iba qui mange du chocolat et qui a laissé tomber les clémentines, les bouteilles d'eau présentes sur la totalité des tables comme livrées avec elles : certains adoptent la bouteille de 50cl, d'autres le litre par peur d'un incendie...ou une anti-sèche sur l'europe rhénane en lieu et place des informations nutritionnelles. Des papiers de mes chewing-gum à mes pieds datant d'avant-hier, synonyme que je suis restée peut-être trop longtemps dans cette salle. Quelquefois, la difficile tentative de croiser le regard des copines toute derrière moi, et puis Hubert qui pendant l'épreuve d'espagnol se démène à dévisser son stylo plume, la surveillante qui demande "qui est fort?" et moi qui me propose par simple fidélité à mon bizarre esprit d'initiative même quand je ne suis pas à la hauteur et que mes copines rigolent. La défaite aurait été triste et réussir après trois personnes était digne d'une victoire de cour de récré.
Il n'y a pas beaucoup de monde dans les magasins, ce n'est plus cette image américanisante de la femme engloutie sous les sacs, j'ai dit à ma mère "c'est plus les soldes d'il y a 8 ans", avec ce souci vain d'approcher la date exacte de ces images au JT où l'on voyait des hommes se faufiler à plat ventre sous les grilles des Auchan. Les gens tiennent trois sacs et ils s'en satisfont; demain ils porteront du jaune poussin.

J'ai revu Monsieur Delmas tout à l'heure, il surveillait une classe et partait s'acheter un sandwich. Je l'ai vu une première fois fumer autour des élèves regroupés devant les grilles. J'ignore comment s'organisent les surveillances mais je pensais que certains profs en étaient épargnés dont lui. Lors de son dernier cours, j'étais sortie du lycée avec une tristesse que j'aurai voulu plus prononcée, il n'y avait pas eu de véritable scission, il n'y avait aucune preuve tangible de rupture, on pouvait encore croire que l'année se poursuivait et l'on prenait la lourdeur morale de fin de semaine pour la tristesse d'une année finissante. Aujourd'hui, il était plus beau qued'habitude, disons plus "en forme", avec cette coupe nouvelle et qui lui fait les cheveux coiffés vers un côté, ça le rend tout sage tout mignon, j'aimerais qu'il comprenne que ça lui va bien. Il portait une chemise bien blanche et une veste noire, je n'ai rien à dire sur cette tenue sinon qu'elle le rendait charmant, même si j'aime de moins en moins le noir, la chemise reste ma faiblesse et redonne un peu de vigueur à son corps un peu faible.
Nous étions arrêtés au milieu du trottoir, il nous a demandé quels sujets nous avions pris, si ça s'était bien passé, les politesses et la curiosité de rigueur. Je lui ai dit "on va avancer, peut-être que vous êtes pressé". Il m'a ensuite désigné de ses deux index et a introduit ses remerciements pour Lacrimosa par "je voulais pas vous traumatiser pendant vos révisions", livre que la classe lui avait officiellement offert mais dont il avait su que j'étais à l'origine du choix. Il venait de le finir, il me remerciait de lui avoir fait découvrir un nouvel écrivain, et il lira Microfictions, "j'ai eu quand même un peu peur au moment du passage fantastique mais elle le remet bien à sa place"; "oui c'est vrai, elle le casse". Puis il a bifurqué en direction de la boulangerie. Apparemment j'aurai juste le temps de l'entrevoir le 7 juillet, un peu comme cela se passait la majorité de l'année; sa silhouette qui en été comme en hiver n'avait de sens que devant le portail et avec une cigarette, c'est dans ce contexte qu'il semble contrôler les choses. Je crois que c'est en évoquant ce 7 juillet et en le regardant un peu plus dépoussiéré que d'habitude de sa fonction de prof, allant s'acheter un sandwich tout seul comme un grand, que je me suis rendue compte de ce qui était en train de se terminer. Il m'intéresse toujours autant et j'ai toujours autant l'impression de sérieusement le connaître, de le comprendre en même temps qu'il reste pour moi un terrible point d'interrogation que je désire détordre.
Mes doigts sentent encore le saumon fumé que je n'aime qu'avec les doigts, l'expérience m'aura appris que l'odeur s'imprègne de façon tenace mais manger demande une certaine dose d'insouciance sinon d'abandon. On mange comme mange les enfants, de ce point de vue rien ne change vraiment. Pendant que je mangeais ma mère a attiré mon attention sur le cierge et les deux petites icônes qu'elle avait dit qu'elle allumerait quand le matin même je partais pour mon épreuve. La crainte était surdimensionnée et je pense l'avoir réussie, seulement voir ce cierge et l'entendre dire "t'as pas eu une lumière pendant l'épreuve?" qu'elle supposait venir du cierge me déprimait dans la mesure où les lumières s'appelaient révisions et où je ne voulais pas attribuer à quelqu'un d'autre qu'à moi-même le petit fruit de mon travail.
jeudi 18 juin 2009

Notes d'une prissonière bachotante retrouvées gravées sur les murs de sa chambre et sur des morceaux de ticket de caisse.
La philosophie à ceci de fascinant qu'on tombe par hasard sur un texte au détour d'un lien ou d'un livre, tout est fait pour qu'on ne le lise pas, c'est le moment du pur hasard, comme si de rien n'était.
A sa lecture c'est le monde qui se renverse, s'orne du charme de la vérité, de l'illusion de moins. Illusion de moins qui ne tenait qu'à un lien plutôt qu'un autre ou à ce texte plutôt que celui-là. Nous venons chercher la philosophie, son austérité est son exigence, l'étape à franchir. Une fois l'étape franchie elle nous dévoile ce qu'elle a d'irrésistible, mais c'est un charme comme une ivresse et qui s'oublie parfois.
Il y a (avait) deux types de cours de philosophie. Ceux après lesquels je ressortais assurée de mon savoir et de ma compréhension, les idées claires et la tête pleine; un homme dans la rue aurait pu m'arrêter, me poser une question sur le cours que je lui aurai répondu et qu'il m'aurait tendu un bon point.
Puis le cours où la philosophie devenait un cercle dont je suis exclue, je ne suis plus à elle, elle n'est plus mienne, mon incompréhension se mue en haine, en dégoût, je ne veux plus la voir, je préfère la douceur des livres, la modestie de leurs vérités tremblantes à la rigueur de cette femme trop assurée de ses charmes.
On aurait pu faire en sorte que cette incompréhension soit sans enjeux mais tout repose sur elle du fait du choix de mes études, c'est la première fois de ma vie que je n'ai plus le droit de renoncer. Le renoncement, l'abdication me donne désormais envie de pleurer et pourtant à chaque instant je m'en sens capable, capable de retourner à la vie d'avant, de la conséquence zéro, du risque zéro; j'étais plutôt nase mais j'étais tranquille, aujourd'hui je suis submergée parce que l'ambition peut avoir d'aventure, de romanesque en sachet individuel.
Les matins de révisions je suis entièrement dépendante de ma douche et de mon café, si ne je les prends pas je me rendors pour la journée. En plus il commence à faire chaud et ma chambre est petite et la moquette, c'était comme si elle emprisonnait la chaleur. Quand il fait chaud, je ne sais plus quoi faire de ma vie.
Je me suis fait une raison, j'arrive à comprendre que le corps n'est pas voué à être propre et à sentir le gel douche, il transpire, il se rebelle, il s'enbaume lui-même et il ne faut pas trouver ça sale mais naturel.
J'étais en train de me laver les pieds quand Emile est venu à 2h du matin me demander de sa voix d'endormi-réveillé "tu peux m'héberger j'ai peur y'a des moustiques dans ma chambre", il a dit ça d'une traite. Je lui ai improvisé un lit entre le lit de ma soeur et le mien, comme on fait quand c'est les vacances et qu'on peut se permettre de faire la fête.
Mes journées de révisions se passent en deux temps:
Dans ma tête le rythme est aussi binaire:
2) doute de tout, panique, mal de tête.
Je me demande comment doit aimer mon professeur de philosophie, penser à sa vie est jusqu'à présent le plus grand exercice d'imagination qu'il m'ait été donné d'accomplir, disons plutôt de correspondance de l'imagination avec une vague idée de vraisemblance. Il a connu l'amour et même l'adolescence, alors qu'il semble être si définitif, si lui-même dans ce qu'il est à présent. il ne sort pas de nulle part et il est fou de penser que d'une personne étrange et qui subjugue je n'arrive à rien me figurer, plus que d'autres je veux dire. J'arrive à croire qu'il puisse venir de nulle part, mais contrairement à ce que l'on croit, personne n'est une apparition, et j'en ai conclu que mon professeur doit aimer comme Antoine Doinel. Il retrace du doigt, l'arête du nez, les contours du visage de l'être aimé. Ca me paraît plausible, je le vois le faire.
Je travaille l'après-midi dans ma cuisine, au début je me fixais des horaires à la fois pour me garantir un certain temps de révisions comme pour me limiter dans mon travail. En fin d'après-midi je fuis vers le Jardin du Luxembourg où je lis sur une chaise ou un banc. Dimanche il y avait un orchestre et deux coréennes qui papotaient derrière moi, en sortant je me suis achetée une glace au cappucinno avec la boule mal vissée sur le cornet et qui dégoulinait gravement, j'ai tout de suite regretté le choix du goût. Les deux marchands de glace qui se font face près de l'entrée du jardin ont une palette impressionnante de goûts, allant du muguet à la lavande en passant par je ne sais quoi, initialement je voulais du chocolat blanc mais la fille m'a dit qu'il n'y en avait plus -nos goûts sont prévisibles- aussi j'ai dû choisir vite et j'ai choisi non seulement le plus banal mais le plus mauvais. Le pire c'est que j'ai de la glace au café à la maison, je m'en suis rendue compte après. Ensuite je suis allée au cinéma voir le premier film de Martin Scorcese; un ravissement qui contenait tout ce qu'il me fallait : de la musique, du noir et blanc, des manteaux précieux.
Ca ne marche pas à tout les coups ces sorties toute seule mais il est toujours plaisant de constater que sa propre compagnie est suffisante, qu'on ne se désespère pas, c'est comme si dans le fond tout le monde était neutre et bon, agréable et conciliant et que par dessus cette substance se trouvait une épaisseur d'humeur qui pouvait faire qu'on se déteste ou qu'on s'adore, qu'on se trouve bien en soi ou non. Il y a ce dédoublement.
On ne sait pas vraiment pour les bancs. Si on a le droit de s'asseoir à l'extrêmité d'un banc déjà occupé en son autre extrêmité, si on a le droit de s'asseoir avec une personne assise en son milieu, est-ce que tout le monde à la même mesure de l'espace vital? Qu'est-ce qu'un banc occupé? Comment s'asseoir près de quelqu'un sans lui faire croire que je m'intéresse à lui? Et parfois c'est vrai. Parfois c'est faux. J'ai dû faire le tour du Jardin pour en trouver un totalement libre et ainsi ne pas me poser ces questions trop torturantes.
J'ai ma théorie sur les mugs de café dans les films américains. Il ne sont pas les champions pour tout ce qui est objets de quotidienneté au sein de la fiction, par contre ils aiment bien faire revenir un personnage des courses, surtout dans les séries, mais leur grand dada reste le mug de café. Do you want some coffee? Ca ils aiment bien, ça ils en ont besoin, comme si le personnage ne pouvait continuer le film sans sa tasse, cela ajoute ce petit côté de vraisemblance et de convivialité à toute situation. L'esprit Starbucks.
Je regarde trop les femmes, je les mate à mort. Il y a des femmes enrobées dans des robes très colorées et très distinguées, comme de gros cadeaux. Leur peau est uniforme et parfaite, presque virtuelle, pas d'égratinures, pas de signes de faiblesse si ce n'est au niveau des pieds et du talon, la cicatrice d'une cloque, d'une ampoule, bref, d'un pied malmené et qui contraste terriblement avec le reste.
Un jour je me suis rendue compte qu'on pouvait deviner la direction de mon regard à travers mes Rayban, elles ne sont pas assez opaques. Depuis je ne quitte plus mon autre paire, bien noire, bien large, qui englobe plus que le regard mais pas du tout à la mode, et achetée pour cela même. C'est un luxe inestimable que de pouvoir voir sans être vue, de pouvoir remarquer que les gens passent leur temps à vous remarquer comme vous les remarquez.
Je reste très au courant de la provenance des visiteurs de mon blog. Depuis un mois, une personne qui aime à taper mon nom et prénom sur google jusqu'à 10 fois dans la journée. Mystère et curiosité: que cette personne s'explique.
La veille au soir de l'épreuve de philosophie, j'ai tout oublié de la méthode de dissertation, je suis d'une tristesse crasse, dégoulinante, un besoin de dormir pour m'isoler comme un petit chat, je semble inconsolable, je ne m'étais jamais vue dans cet état.
Lundi je retrouve mes copines. J'ai l'impression de revenir de loin, du fond de mon esseulement. Qu'il est bon de parler de films d'horreur tout en mangeant une de ses salades préférées. Tout accablement mérite d'être partagé. Les révisions sont dures pour tout le monde et l'on comprend que c'est une peine qui ne peut se partager, elle est le moment de la solitude responsable. On ne peut donc la partager en l'allégeant mais la partager en comprenant que tout le monde en à une part égale, et que c'est un peu soulageant.
Après les révisions, je pars à la recherche de l'acte nul : lire un magazine dans les transports, me faire encerclée par des bambins de centre aéré touchants d'impolitesse, acheter une crème hydratante qui sent fort, sentir les pages d'un beau livre et consulter son prix en pensant qu'"un jour, je l'aurai", regarder une caissière désoeuvrée pensive à qui je dois répéter "c'est ouvert?", tenir une porte, observer une queue devant un cinéma, boire un Nestea sur une terrasse, ramasser quelque chose pour quelqu'un, prendre le bus dans Paris, n'importe quoi mais une fuite loin des cahiers pour dédramatiser et comprendre que la vie vit sa vie indépendamment de ces moments que l'on s'imagine déterminants.
Un bon site à fouiller de fond en comble:
http://pierre.campion2.free.fr/textes.htm
mercredi 10 juin 2009

C'est d'une tristesse paralysante que de voir son monde s'évanouir, s'effriter devant soi. Tout disparait de façon si claire, le monde bascule à la dernière heure de cours de terminale, je n'ai rien vécu d'aussi heureux que cette année de terminale. J'aurai vécu un an d'un bonheur indécent, entourée d'amies aimantes, de professeurs que j'aimais excessivement et sans conditions, une présence parentale quasi-inexistante, j'aurai vécu de confort et de travail, je n'ai manqué de rien, et si j'ai eu des problèmes ils auront tous été d'ordre introspectif, soit les plus beaux problèmes qui soient.
A présent j'ai le sentiment de devoir me soutenir toute seule pendant un certain temps. Mon professeur de philosophie allait dans le même sens que moi quand il disait qu'on aura passé une scolarité à voir des professeurs bienveillants qui voyaient en nous des possibles plutôt que le réel, avec le temps et la faculté on ne verra plus que le réel en nous. Je vais être jetée dans un monde sans charme, où personne ne sera là pour m'identifier.
Je passe le plus clair de mon temps à relire les Liaisons, à manger des cornets de glace au chocolat, à dormir et à travailler la philosophie et la géographie. Sur son site mon professeur de philosophie fait le décompte jusqu'au bac, il y a quelques temps on en était encore à J-20 aujourd'hui il ne reste plus qu'une semaine. J'ai en tête ces reportages sur le baccalauréat dans les JT et à la radio, il faisait si bon de ne pas y être, d'y être encore loin, la moindre distance temporelle offrait l'illusion que ça n'arriverait jamais. Aujourd'hui j'y suis et l'évènement n'est pas à la mesure de ce qu'on annonçait, en fait il prend une toute autre forme et se teinte d'une mélancolie insoupçonnée en cela qu'il se situe entre la belle année et un océan de jours libres, de vacances. Il n'y a rien d'autres à faire sinon se taire et passer à l'action, travailler jusqu'à un stade avancé de la fatigue. Le problème du bac c'est que ça fait beaucoup de solitude d'un seul coup.
Je ne pense qu'à une chose : aller au cinéma pour aplanir les révisions dans mon cerveau, pour digérer le réel.
Une fille de 18 ans qui parle de son bac sur son blog; je devrais m'arrêter là.
vendredi 5 juin 2009
Les chemises demandent à ce que l'on se tienne droit, elles ont une rigidité, un ordre, une symétrie et une forme à respecter, il ne faut pas s'avachir quand on porte une chemise, elle est le nouveau corset. La chemise est le vêtement de l'homme éveillé, réveillé, celui qui en remonte les manches sur ses puissants avant-bras, la chemise porte le travail en elle, elle est l'apparence du travail. C'est pour cette raison qu'on en croise autant à la Défense.
Le vendredi après-midi je perds le sens du réel. On prend la fatigue de fin de journée pour celle de toute une semaine, puis on attend dans une torpeur impatiente le bus, entourée du bruit prévisible des voitures allant et venant : c'est le silence de la ville, le silence la ville qui n'offre plus rien d'autres depuis bien longtemps, qui égalise tout. La ville est l'épreuve de trop pour la fatigue, elle est le lieu de la réaction, de l'homme éveillé, celui-là même qui porte une chemise.
Les membres sont abrutis, le dos voûté sous l'abribus, les discussions pâteuses. Dans la journée on hésite à programmer quelque chose pour la soirée, on anticipe la fatigue de l'après-midi, on se demande si les copines ont envie de commencer le week-end avec nous où si elles sont dans leur période de retirement, de "je suis contre tout". On ne peut se retrancher d'elle, elle est là et il n'est pas question de se dire "je dis ça parce que je suis fatiguée"; nous prenons la vision du monde qu'elle nous impose comme la seule valeur possible.
Beaucoup de rancoeur à l'égard des voitures, de leur laideur définitive qu'elles tentent de dissimuler par des lignes élancées, des noms inventifs, des couleurs de cadavres, de ce qu'elles représentent : l'individualisme sous sa forme la plus éloquente, une petite boîte tout confort autour de son conducteur, un confort qui quand on y est, pousse à la haine de tout ce qui en est extérieur. On a l'air de rien dans une voiture et absolument rien ne la sauve.
Quand j'étais petite je me concentrais sur la figure que leur conféraient les deux phares avant et le pare-choc, certaines avaient des têtes impitoyables, d'autres sympathiquement simplettes, comme la Twingo.
Pourtant je n'aime rien autant que les promenades en voiture, ce qu'elles permettent de combiner : le transport, une bonne température ambiante, la tranquillité qui caractérise tout ce qui n'est pas en commun, la musique, la radio que l'on veut. On regarde au-dehors de manière aussi impliquée qu'effacée, avec la bienveillance de l'observateur dont tout le monde ignore qu'il observe. S'il existe un lieu pour les morts il doit certainement ressembler à une voiture.
J'aime bien tomber sur mon odeur. Enfiler ma chemise de nuit et puis, dans le tuyau qui mène à l'embouchure, tombé sur une odeur, un mélange de déodorant, de transpiration nocturne, de gel douche, une odeur de présence. Avant je mettais au sale la chemise de nuit avant qu'elle ne sente quoique ce soit, maintenant j'essaye de me calmer concernant mon hygiènisme, j'essaye de m'accepter en tant qu'odeur...ma mère s'en rejouit.
Je n'ai jamais aimé Rock Bottom de Robert Wyatt mais la version que A. propose de Sea Song m'a convaincue de donner à l'album une sec...disons une troisième voire quatrième chance. C'est le genre d'album que j'ai honte de ne pas aimer tellement s'est constitué autour de lui un consensus de grandes personnes qui pensent inconcevable d'y voir autre chose qu'un pur chef-d'oeuvre. Heureusement A. me ferait tout aimer, il m'en offre une version qui restitue toute la profondeur qui manquait à la version de Robert Wyatt, de cette profondeur qui nous oblige à en consulter les paroles.
Sea Song - A.
mardi 2 juin 2009
"Salut Murielle,
:-)
lundi 1 juin 2009

J'ai racheté les Liaisons Dangereuses, je ne supporte plus l'édition GF trop imprégnée de scolarité, d'obligation. Je l'ai pris en édition Folio pour donner l'illusion d'une belle lecture achetée pour le plaisir malgré le bandeau insultant "BAC 2009". Je vais/dois le relire avant le bac. S'il vous arrive de croiser dans le métro une fille un peu honteuse de jouer le rôle de la lycéenne en terminale littéraire relisant un livre qui n'a plus de sens à force d'avoir été acheté, manié, commenté, insulté par des lycéens, ne vous gênez pas, criez "Murielle", nous irons prendre un café, comme aime bien faire la lycéenne.
J'ai tout noté des cours sur Pascal, peut-être à cause du fait que les Pensées ont été une des grandes lectures d'adolescence de Houellebecq qui disait qu'après l'avoir lu, il ne voyait plus que des squelettes à la place des hommes. L'image m'est resté et j'ai lu Pascal comme un écrivain on ne peut plus actuel.
Tout le monde "pari" sur le duo Shakespeare/Laclos. Quant à moi j'ai le pari pascalien.
Claude Chabrol est l'un de ses réalisateurs dont je n'aime pas les films mais que je continue d'aller voir dans l'espoir qu'il me plaise un jour. C'est comme s'il s'obligeait à toujours finir ses films de façon dramatique, il veut des armes dans ces films, coûte que coûte. Si le cinéma est le lieu de la vie transfigurée dans la vie transfigurée de Chabrol il y a forcément des armes, il n'y a que de grandes morts. Il aime le drame et il ne l'abandonnerait pour rien au monde. Si on enlève les armes alors ces films ressembleraient à du Rohmer. Peut-être n'assume-t-il pas de ne filmer que ce qu'il y a de plus volumineux, trivial encombrant dans la vie : la nourriture, les vêtements, les étudiants; bref tout ce qui nourrit l'oeuvre de Rohmer, alors il s'oblige à faire en sorte que X tue Y. En allant voir les Cousins je ne m'attendais à rien d'autre qu'à cela. Le film n'y échappe pas mais passé outre la jeunesse fringuante des années 60 qu'il est toujours agréable de regarder à cause de cette élégante insolence qui n'existe plus qu'en noir et blanc, c'est pour la première fois la brillance des idées s'enchaînant comme durant un face à face avec un ami, la beauté de la morale qui m'ont foudroyée sur place.
"tu as une peau d'allumeuse", je n'ai jamais autant compris une phrase et après la séance, près des quais de Seine, j'explique ce que j'entends par "peau d'allumeuse" à Cécilia, lui donnant des exemples du lycée.
J'ai un couple en tête, l'homme et la femme ont exactement la même peau, régulière, bronzé comme de la brioche, une peau pour crème solaire, pour traces de maillot, qu'on voit souffrir en direct sous les manteaux et la grisaille. Je comprends alors que l'amour connaît une nouvelle limite, un nouveau critère : celui de la peau. J'ai le sentiment que cette vérité aveuglante d'évidence me délivre de la plus grande des illusions; on finit de voir cette vérité exprimée partout, comme si elle avait toujours été là. Je me souviens avoir pensé à propos de quelqu'un et de sa quelqu'une "ils ont la même peau" et un peu plus loin "ils vont très bien ensemble". Sans me dire que c'est parce qu'ils ont la même peau qu'ils vont si bien ensemble.
A l'expo Valadon Utrillo je découvre qu'en fait la première, Suzanne Valadon, est la mère du second, Maurice Utrillo, et que ce n'est pas le nom d'un peintre comme le laisse croire les affiches. Ce dernier est d'un ennui mortel, qui plus est d'une vie antipathique, peignant principalement des églises, des chemins, des maisons et des ciels (seule chose qu'il réussit plutôt très bien) couleur plâtre. On en veut toujours à un peintre de ne pas rendre la laideur au moins fascinante. Mais de cet ennui crasse j'observe quelque chose de plus fondamental, symptomatique de toutes expositions: par ce principe même de l'accumulation, de la "collection", l'exposition mène forcément à l'indigestion, à la sur-fréquentation de l'oeuvre. Personne n'a jamais dit qu'une exposition devait être un inventaire. Mais peut-être que l'inventaire à des vertus pédagogiques nous amenant à comparer, à prendre en compte parallèlement à ses oeuvres, la vie du peintre, ses périodes. Comparer les tableaux de Maurice Utrillo c'est se rendre compte qu'ils se ressemblent tous, maladivement. Utrillo déprimé, alcoolique, interné, fauché, jaloux de sa mère, etc. Les commentaires sont biographiques jusqu'à l'obscénité, jusqu'à ce qui ne devrait pas nous intéresser.
Peut-être qu'il nous faut une certaine quantité de tableaux pour avoir le ventre rempli, le sentiment d'avoir "consommé" le peintre.
Ce que l'on pourrait reprocher aux expositions : la scénographie faisant tout pour mettre les oeuvres en valeur (ici pénombre + spot individuel pour chaque tableau) c'est l'effet inverse qui se produit : la majesté du lieu, le cérémonial éclipsent tout à fait l'oeuvre. Il faudrait faire des expositions dans des parkings, des cuisines, des magasins de fringues, des cantines.
A la fin de l'exposition j'entends :
-" j'admire de plus en plus Utrillo et je déteste de plus en plus Valadon
-pourquoi?
- j'trouve qu'elle a fait trop de mal à son fils."
dimanche 31 mai 2009
Tentativement d'épuisement du sujet Prof de Philo (2)
Aden Arabie - Paul Nizan
Il y a le plaisir des images dont j'ai pris conscience en philosophie puis un peu après chez A. quand j'ai vu ses Marylin Monroe étalées sur les murs. J'identifiais ça à un plaisir enfantin qui s'amenuisait avec le temps, mais non, il reste vivace et trahissait chez A. quelque chose de bouleversant renvoyant à sa solitude face à l'image "pieuse". Il y a quelque chose de semblable au plaisir insatiable que je prends à regarder mon professeur de philosophie et qu'on pourrait plutôt nommer "le plaisir de la présence", c'est à peu près la même chose qu'une image puisque dans les deux cas quelque chose est rendu présent. Le plaisir de l'image de mon professeur de philo, pourvue d'une dimension charnelle, de sa gestuelle, de sa voix.
Dimension charnelle, mais je n'ai jamais dû le toucher, à part peut-être les fois où il m'a tendu la clé de sa salle pour que je l'ouvre. L'objet est si petit qu'il est difficile d'éviter le contact.
A ne jamais toucher ses profs on pourrait se demander s'ils existent vraiment.
Parfois, je ne peux rien faire d'autre que de fixer mon cahier et gratter comme on prendrait en note les sous-titres d'un film sans pouvoir en profiter. Parfois des pauses pendant lesquelles je peux lever les yeux, regarder l'image-prof soliloquer pendant près de deux heures, avec quelques interventions çà et là. Parfois sa gestuelle est rudimentaire, peu de choses, parfois il atteint ce moment où le discours se fait littérature, prend tout son sens dans la déclamation, avec la gestuelle du politicien qui ne peut que croire en ce qu'il dit. Il s'emporte.
Il ne s'emporte pas tous les jours, il y a les jours où tout se passe normalement, soit cours magistral entraînant une légère paralysie de mon poignet. Puis il a ses jours où il marche et marche à travers la salle, de la fênetre à la porte, de l'avant à l'arrière, écoutant les questions en regardant par la fenêtre, jettant la craie en l'air pour la rattraper (de moins en moins souvent), digressant pour finir par se reprendre "excusez moi".
Des choses curieuses qu'il faisait, il a fini par les abandonner, comme s'il n'était plus nécessaire de nous en mettre plein la vue, de faire de lui un personnage. Il s'en tient à ses histoires rigolotes, à ses remarques curieuses que je note entre guillemets dans mon cahier. "C'est toujours une petit aventure l'éternuement".
Je ne sais pas si à force de quotidienneté de la solitude (la douce, la normale) on finit par agencer un roman autour de quelqu'un, à commencer à devenir superstitieuse, à interpréter n'importe comment n'importe quoi. On installe une narration entre les faits; on finit par faire un bon roman de tout, roman qu'on appelerait "période de sa vie". Juger d'une période, dire qu'elle est bonne ou affreuse équivaudrait à faire de la critique littéraire.
Plusieurs fois nous avons fonctionné par malentendu. Je ne saisis pas son ironie, je ne saisis pas quand il est sérieux. Parce que je l'écoute, je surinterprète, je panique.
Il me plaît de raconter une seconde fois que la première que je l'ai vu, c'est à dire en train d'ouvrir la porte de sa salle 105, je me suis dit "cet homme n'est pas fait pour moi" et je pensais que tout ce qui m'était possible de penser de lui se trouvait là, dans ce que m'inspirait son physique, l'absence d'expression finissant de lui donner un visage grave. Je me disais que je n'essaierai pas de lui plaire, et cette idée d'échapper aux charmes compliqués du professeur de philosophie me rassurait, me rendait sereine pour l'année à venir. La fin de l'année approchant je peux témoigner que j'ai passé l'année à attendre qu'il me reconnaisse et ces derniers mois à trop souvent penser à lui.
La salle 105 est la seule salle de cours à se trouver au premier étage, les autres pièces sont reservées à l'administration, à la salle de photocopie, au CDI et aux toilettes, les seules toilettes plutôt calmes du fait de l'absence d'élèves. La salle 105 est la salle du professeur de philosophie. Il s'y trouve une armoire grise fermée à clé où il lui arrive d'aller chercher les livres dont il a besoin pour le cours. Cette armoire est le seul élément qui lui permette de marquer son territoire. En venant en cours il n'a donc besoin que de peu d'effets, d'abord nous avons déjà vu qu'il ne portait aucun manteau sinon des vestes en laine et un parapluie au grand maximum. Il a sa besace en cuir, je n'en ai qu'une en tête, une marron très plate mais je pense qu'il en a d'autres. Dedans doit tenir son Macbook et puis il a ce cahier un peu bizarre, non pas à spirales mais à anneaux argentés ne se reliant pas entre eux. Ce cahier semble lui servir à tout, n'est réservé à rien, il l'utilise comme surface pour écrire. Il a aussi un unique stylo et pas l'ombre d'une trousse ni d'aucun lieu d'accumulation sinon peut-être son portefeuille. Il est l'homme de l'objet unique.
Parfois nos copies sont corrigées en noir, parfois en une sorte d'encre prune. On ne comprend pas tout ce qui y est écrit et la copie fait le tour de plusieurs personnes avant d'être intégralement déchiffrée.
Oui, les copies sentent la cigarette.
Il fait tout très singulièrement, c'est un homme aux manières délicates et émouvantes, qu'on observe comme on scruterait une photo d'actrice glamour, avec la même terreur fascinée, le même désir, la même curiosité devant l'altérité, l'insaisissable étrangeté.
Ce jour-là, c'était la première fois que je lui parlais de si près. De près on arrive à comprendre la clarté de ses yeux et tout son visage s'en trouve renversé. J'ai aussi vu sa peau rose, l'homogénéité de son teint, ses pores dilatés sur les joues, exactement comme Charlette et moi. Une beauté de poupon aux expressions incompréhensiblement sévères.
Cette semaine, première fois que je le voyais avec une chemise de couleur parme.
Son mystère vient de notre incapacité, de notre incrédulité à l'imaginer intégrer un quotidien, avec ce que cela suppose d'actes nuls, de répétitions, de trivialités, d'absurdités. Est-ce qu'il le tolère? On en viendrait presque à avoir peur pour lui et à s'excuser de consentir à vivre comme cela.
Ou peut-être en est-il au stade d'une compréhension totale et homogène du monde. Le quotidien est poétique en ses répétitions toujours réinventées, le confort n'a de sens que lorsque nous en sommes conscients. Il est assez détaché de tout pour en jouir comme s'il s'agissait d'un séjour dans un hôtel. Il voyage aussi beaucoup, ce qui lui permet, comme dit Paul Nizan, le moment de l'inventaire.
dimanche 24 mai 2009
Les fruits ne nous font parvenir aucune odeur, ce sont les objets du goût. Ils sont un peu comme les fleurs qui exhalent leurs odeurs à un périmètre très réduit et dépassant rarement les limites de leurs propres matières : c'est pour cela qu'il faut plonger le nez au coeur du bouquet, au risque de les faire vibrer...ou se résigner à les connaître par le biais de sprays désodorisants pour toilettes, de shampooing et autres cosmétiques.
Alors dans la cuisine ça ne sentait pas le fruit mais plutôt la viande que ma mère cuisinait dans une sorte de gros wok qui doit être nouveau : je connais nos casseroles et poêles, il n'y a aucune raison d'en changer mais en déménageant et avec la nouvelle plaque chauffante à induction on a dû tout renouveler. Inquiète de l'odeur conventionnellement délicieuse mais que la chaleur rendait écoeurante je lui ai signifié, comme une sorte de règle à appliquer jusqu'à nouvel ordre, de ne pas cuisiner d'aliments trop lourds parce qu'il faisait chaud, elle m'a répondu qu'elle n'avait cuisiné que de la viande. Dans ma chambre où les deux grandes fenêtres sont ouvertes dans l'espoir qu'un courant d'air se forme on pouvait aussi sentir une toug autre odeur de viande provenant du balcon des voisins, on y entendait aussi de subtils tintements de vaisselles et de couverts mais pas de discussions. Il est dur d'échapper à la tentation familiale du repas sur la terrasse qui suppose une organisation sommaire et une motivation partagée.
Je me souviens de l'année dernière, période du bac oral de français, je passais des journées seule sur ma terrasse à poursuivre la massive lecture de l'Adolescent, j'avais vraiment bronzé et j'aimais porter cette chemise à manches courtes bleu marine achetée chez Muji, je ne voulais presque porter que ça tellement elle m'assurait d'une élégance sous les plus lourdes chaleurs là où les autres succombaient à un total mépris de cette élégance sinon de la pudeur. Je tiens à la pudeur comme une vieille dame à son sac, parfois j'en ai honte et parfois je me dis "tant mieux tant mieux".
Il n'en reste plus que sa chair grossièrement découpée en morceaux inégaux, domestiquée afin de lui conférer une taille humaine. C'est la pastèque déconstruite, puzzleisée, cubiste, finissant dans un bol entre les yaourts, agonisant dans son jus insipide, avec un léger et miséreux voile de film transparent censé l'aider à se conserver jusqu'au prochain dessert. L'heure venue il n'en reste déjà plus, car la pastèque se mange sans faim, elle se mange par caprice, parce qu'en panne d'inspiration nous ouvrons le frigo et que la pureté de sa couleur nous drague; telle une petite adolescente aguicheuse dont les effets qu'elle provoque la dépassent.
peinture de Fernando Botero
samedi 23 mai 2009
A l'exposition Giorgio de Chirico.
Je me jette dans l'exposition avec une curiosité innocente et nettoyée, j'ai le désir simple de découvrir un artiste avec lequel je pars déjà sur un mauvais a priori. Je me souviens de grandes expositions faites toute seule et où je suivais méticuleusement le parcours, où je lisais tout et où je finissais après une heure et demi à me rendre compte que j'avais mal aux jambes ainsi que la gorge et la bouche sèches. J'étais heureuse de m'en rendre compte si tard car c'est ce vers quoi le musée tend: que l'on arrive à en oublier son corps, ses besoins naturels, son statut social, ses préoccupations les plus triviales. Il y a des expositions avec lesquelles ça prend mais cela suppose toujours que je m'y rende seule.
Il m'arrive de persister. Si je n'aime pas un écrivain je continue de lire ses livres, si je n'aime pas un cinéaste, je continue d'aller voir ses films. Je maintiens ma confiance en eux, la rupture en art est douloureuse.
Je vois des couples qui évoluent entre les pièces, l'un se tient par la taille, ici la femme regarde le tableau et l'homme vient lui embrasser le front. Je me dis que l'amour exclue de son monde tout ce qui n'est pas lui parce que justement ceux qui s'y trouvent subissent une révolution dans leur vie. Je me dis que le jeu de l'amour ne cesse jamais, que l'amour englobe la vie, la retourne, la révolutionne. C'est un autre langage qu'on se met à parler; et c'est très bizarre à observer: ces gens ne sont pas dans leur état normal. Même dans les musées ils persistent à s'aimer et à se le prouver. Devant un tableau on préfère encore sa compagne au tableau. Peut-être même vont-ils au musée pour voir "sa moitié" regarder un tableau plutôt que le tableau.
Je me souviens que j'étais venue avec Baptiste au Musée d'art moderne et que j'avais touché du bout des doigts un Delaunay, le mec m'avait engueulé.
Je m'intéresse aussi aux documents exposés sous verre, j'en viens même à rester plusieurs minutes à déchiffrer une lettre qu'il écrit à un grand collectionneur Paul Guillaume. Il lui dit qu'il peint beaucoup et qu'il a le sentiment de devancer tout les peintres qui ne sont pas en train de le faire, il dit aussi qu'il ne croit pas en la pérennité de Monsieur Modigliani et Utrillo. C'est très drôle et rien n'est perdu de la vivacité du propos, de l'écriture : destinataire comme expéditeur sont morts et pourtant tout est restitué dans sa totalité. Soudainement j'ai la très forte envie de commencer une relation épistolaire, intelligente et discrète.
L'idée que Chirico finisse par ne plus que faire et refaire ses premiers tableaux, dans un souci (j'imagine) de conservation obsédante, entêtante, de conscience de son talent finalement assumée, trahit quelque chose de touchant et que l'on ne rencontre pas très souvent je crois, l'idée que l'artiste avant d'être surhumain est peut-être trop humain.
Mes 12-13 ans, ont été marqués par une correspondance avec un certain Hugo qui vivait à Tours je crois. Je lui écrivais des lettres d'une vingtaine de feuilles sur des blocs de correspondance bon marché que j'achetais chez Champion. Je n'ai jamais retrouvé cette même ferveur à l'écriture sur papier, avec Baptiste je le faisais aussi et ça marchait très bien, j'éprouvais un plaisir bouleversant à le lire et une excitation à lui répondre, à savoir que j'étais en train de lui dire des choses.
A la fin de l'exposition je tombe nez à nez avec un tableau qui illustrait la couverture d'un livre de Roger Pol-Droit acheté en 4ème. Je me dis -et j'avais le sentiment d'avoir déjà pensé ça de façon si précise à un moment de ma vie- que la première approche que l'on fait de la peinture se fait avec les couvertures de livres de poche.
Camus/Nicolas de Staël
Proust/Monet
Une journée avec une exposition est une journée bien remplie, quoiqu'il arrive.
Au moment où l'on sent que la journée bascule dans l'inertie et l'insatisfaction : se précipiter dans un musée.
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A propos de A bout de course de Sidney Lumet.
Alister dans la queue devant moi avec sa copine.
Impossible de passer à côté de cette façon qu'ont les personnages de laisser le robinet ouvert pendant de très longues secondes, autant dans la salle de bains que dans la cuisine.
Une larme me nettoie la joue à la scène finale, je ne fais aucun geste pour ne pas attirer l'attention de Cécilia qui repérerait tout de suite que je suis en train de me sécher les yeux.
vendredi 22 mai 2009
Vendredi dernier nous étions invités ma classe et moi ainsi que quelques élèves de ES et de S qui remplaçaient les Grands Absents de la TL, à assister à l'enregistrement des Nouveaux Chemins de la Connaissance sur France Culture. Mon professeur de philosophie devait y dérouler pendant une heure un plan de dissertation sous les interruptions de l'ancien mec de Carla Bruni.
Je me souviens du jour où il a annoncé à la classe que six élèves pouvaient venir à l'émission, il disait que c'était inutile, qu'il n'en voyait pas l'intérêt mais que la production y tenait, et il pensait qu'on penserait pareil que lui alors qu'on était tout éblouis tout excités; les médias impressionnent toujours un peu avant qu'on arrive à comprendre de quoi il en retourne, peut-être qu'on les associe à des artistes.
Je crois que j'ai eu honte pour moi d'avoir l'envie d'y assister, je me trouvais des excuses "oui mais moi j'y vais parce que j'écoute l'émission et je veux voir ce que ça donne, comment ça se passe, je veux voir Raphaël Enthoven". Oui en fait ça n'était pas bien compliqué. Aussi c'est que l'enregistrement tombait au moment du cours de philosophie du vendredi et que je déteste rater des cours de philosophie, que ça m'aurait attristé de rester chez moi alors que je pouvais passer du temps avec pas loin de mon professeur.
C'était la deuxième fois que j'allais à la maison de la radio, la première étant il y a 4 ans. J'étais assez émue d'y retourner, parce que j'adore ce bâtiment, disons qu'il "en impose" et qu'on ne sait pas vraiment comment s'organise le lieu entre les différentes radios qui y sont établies mais qu'on sait néanmoins que des cartons d'intelligence et de personnalités s'y entassent, que des gens connus y entrent, y sortent, c'est le grand moulin et ça ne s'arrête jamais. C'est pour ça que j'aime autant la radio : elle ne cesse jamais de bouillir, à toute heure, cela a quelque chose de rassurant. Macha Béranger décédée il y a quelques semaines est l'exemple même du réconfort que peut nous prodiguer la radio. Dès 01h du matin on pouvait l'appeler pour lui parler ou sinon s'endormir au son de sa voix rocailleuse, on avait des insomnies mais on finissait par penser que nous étions dans un lit et elle dans un studio, sa marginalité répondait à la nôtre, l'apprivoisait. Peut-être même était-elle maquillée. Puis le jour où le nouveau patron de France Inter lui a supprimé son émission qu'elle tenait depuis 30 ans c'était elle qui a eu besoin du soutien de ses auditeurs, la situation s'inversait, elle devenait vulnérable; ce qu'elle n'avait jamais été.
Cette visite allait de pair avec une écoute de plus en plus intensive de la radio. J'en suis à un stade où j'ai écouté France Inter à toutes les plages horaires d'une journée; je connais l'enchaînement logique des émissions comme il m'est arrivé de comprendre à la longue comment s'enchaînait les quartiers de Paris. J'observe finalement que les apprentissages les plus durables et les plus précis se font sans nous, c'est à dire par l'habitude, sans qu'on les réclame ni qu'on s'y acharne, et sur plusieurs années; on finit par prendre le pli. Quant à France Culture je ne la connais que par les podcasts que j'écoute à l'heure que je veux, et j'estime que ses animateurs parlent encore trop bas pour accompagner mes repas; la mastication assourdissant mes oreilles.
Le fait de me rendre à la maison de la radio, d'y voir ces trentenaires beaux garçons en train de fumer comme des lycéens pendant leur pause, le fait de sentir concrètement le monde discret, élégant, sans mensonges et intelligent de la radio, de repenser à ces publicités pour France Culture plaquées sur les bus ou celle encore plus classes de France Inter où on devine derrière ces physiques lambda et peu télégéniques une personnalité portée par une voix, tout ça m'a donné sérieusement envie d'y travailler. Et puis je repense à Radio Vernis, et j'y vois là comme le signe inconscient d'un désir de travailler dans la radio. La radio ne peut subir que peu de modifications, elle ne ment pas parce qu'elle n'essaye pas de séduire, ce n'est pas de l'apparence, seulement du contenu, et c'est lui qui doit séduire.
Le café "Les Ondes" où nous nous sommes installées car nous étions en avance.
M. Franck avait réussi à "négocier un plus grand studio", ainsi nous étions 20 au lieu des 6 prévus. J'étais tout devant avec le reste de ma bande et devant nous des tables avec des bouteilles de jus d'orange que je proposais à ceux qui derrière n'y avaient pas accès. Une fille de la régie est venue nous descendre une boîte entamée de biscuits au chocolat. "Et surtout n'oubliez pas de rallumer vos portables à la fin", c'est la première chose que Raphael Enthoven nous ait dite, enchaînant sur une anecdote rigolote concernant ses années d'enseignement au lycée : une fille était sortie de la classe pour répondre à son portable, quand elle était revenue en classe il l'avait virée et à ce moment-là son portable à lui s'était mis à sonner. En parlant il ne nous regardait pas, il regardait dans le vide, je me suis demandée s'il était timide, il est pourtant -autant à la télévision qu'à la radio- affolant d'aisance.
C'était impressionnant de le voir faire ses grands gestes à la régie, ce matériel qu'il ne remarquait plus et dont la superbe devait s'être émoussé avec l'habitude, ce générique electro-hip hop qui donne toute sa modernité à l'émission et qui retentissait dans la salle, cette fois "pour de vrai". Nous observions un poisson dans l'eau de son métier, nous nous sentions de trop, voyeurs, étrangers, et pourtant invités.
Il était programmé que des caméras de France 3 viennent nous filmer pour le JT régional d'Ile-de-France. Je voyais le résultat d'ici : d'un côté Raphael Enthoven remerciant les élèves de La-Folie-Saint-James d'avoir été sages comme des images et l'auditeur qui se demande l'intérêt de leur présence; de l'autre France 3 qui nous filme à notre insu en train d'écouter notre professeur, réduit aux rôles de petits objets dociles, de lycéens hypnotisés par la réussite au baccalauréat.
J'étais en train d'empiler gobelets, de trier les propres des utilisés, de rassembler sur un point de la table gobelets et bouteilles de jus d'orange lorsque j'ai entendu le journaliste de France 3 demander "qui veut répondre aux questions?" et mes copines gueuler mon nom, "Oui Murielle, elle elle veut". Deux secondes après j'étais sous les sunlights à dire n'importe quoi à un journaliste avec pour arrière-plan mes copines hilares, apparemment M. Franck l'était aussi.
C'est ensuite que j'ai réfléchi au nombre d'élèves qui avaient voulu répondre aux questions et passer à la télé, et au fait que je les avais devancer avec force et cruauté, et que peut-être ils regrettaient d'avoir hésité une seconde de trop, que ça les tourmentait légèrement.
En y réfléchissant bien je crois que j'aurai été rongée un certain temps par le regret d'un acte manqué, qu'il n'y a rien de plus inconfortable que l'idée d'une chose même banale sur laquelle on n'a plus prise. J'expliquais au journaliste qui me demandait si nous avions les mêmes références cinématographiques que notre professeur et si nous étions capables de les réutiliser dans nos copies, que non, d'abord nous ne les avions pas et deuxièmement ce n'était pas à des films que l'on pensait pendant 4 heures devant une copie. Et que c'était un peu l'esprit d'escalier, que les références nous venait souvent après coup, une fois la copie rendue. L'intelligence de l'esprit d'à-propos, voilà ce qu'on devrait nous apprendre.
Nous avons ensuite déjeuné aux Madrilènes à Neuilly, un café que Julie fréquente beaucoup. J'ai commandé un sandwich au chorizo.
mardi 19 mai 2009
La solitude de l'élève
Plus que du travail, notre scolarité nous a offert à tous de la solitude, des kilos de solitude. Solitude pendant les contrôles, pendant les révisions, devant une mauvaise note, devant une bonne note, solitude devant l'histoire, la littérature, la philosophie; l'élève est seul, il s'organise seul, il se réjouit seul et se décourage seul.
Je me demande si les profs, je me dis que les profs pensent à cela (disons au début) quand on leur rend une copie, à ce petit individu aux idées vagues et vagabondes et qui tentent de se concentrer sur quelque chose qui lui échappe et qu'il tente de faire sien; l'élève est touchant, il essaye de se prendre au sérieux. Peut-être que nos copies doubles d'histoire sont de la littérature, peut-être que quelque chose doit être gardée.
Je pense à moi aux yeux cernés, au corps vide de fatigue, en train de rendre poliment une dissertation de philosophie à mon professeur comme si de rien n'était alors que je me suis débattue avec moi-même, que j'ai joué l'obstinée, que je me suis portée à ébullition dans le silence de ma cuisine, à 2 heures du matin, ou dans une salle de classe au son de mon ventre chantant la faim, pendant 4 heures. Je rends ce travail qui à en apparence de la tenue et un cadre rouge pour le commentaire, avec mon nom que j'écris en haut à gauche, une belle présentation comme on ferait porter un costume à un sale gosse. C'est peut-être ça le travail, la scolarité, les études: nettoyer d'un doigt humide le coin de bouche chocolaté des sales gosses.
Je trouve que l'élève doit être à certains moments désirable aux yeux du professeur, justement pour cette solitude, brillante et pleine d'espérance. Le cancre est celui qui ne supporte pas d'être seul face à ce qu'il sait et ne sait pas; face au travail il se fait peur à lui-même. Et peut-être qu'on aime le bon élève pour son endurance à la solitude, ce qu'il comprend et admet avant les autres et sans se poser de questions; une sagesse avant l'heure.
vendredi 15 mai 2009


Je redoute toujours un peu la fin des cours, c'est à dire ce moment où je rentre chez moi et où j'ai du temps libre que je sais irrémédiablement gâché par la fatigue ou encore pire les révisions. Et puis plus sérieusement il y a cette panique à l'idée d'être avec soi et de ressasser des choses et des erreurs et cette inquiétude qui ne me quitte pas depuis des mois concernant mes aptitudes au travail, ce que je serai capable de fournir l'année prochaine, si je peux me permettre de croire en ma capacité à me changer, à me transformer par les études ou s'il serait plus sage de ne pas se faire d'illusion et de rester avec son moi médiocre, celui que l'on tolère depuis des années.
Hier, exception à la règle, je passe une très bonne soirée avec moi-même, je m'endors devant un épisode de Titeuf et j'initie Emile au thé. Ma soeur ne rentre pas de la soirée et je peux ainsi à loisir écouter "Beginning to see the light" du VU, l'écouter en suivant les paroles sur internet comme j'aime bien faire, puis ensuite dans mon lit sous ma couette; changer de posture, voir si cela modifie quelque chose. Bonne soirée notamment parce que Meurtre dans un jardin anglais m'a mangé ma soirée et qu'il est toujours bon de se "déresponsabiliser" devant un film. Plus que ça, il s'agit de se libérer du corsée de la réalité pour un peu aller voir du côté de la création et de la liberté : que font les hommes quand ils ont du temps, du talent et des moyens? Ils font des films aussi bouleversants que celui-ci, créé dans un enthousiasme créatif qui se communique intégralement au spectateur. Au milieu du film des larmes me viennent, ce n'est pas l'histoire, plutôt comique et trop intelligente pour qu'on en pleure, non, justement c'est cela : la beauté de l'intelligence, le coup d'espoir porté au coeur; heureuse que cela existe et que cela soit humain, ça veut dire qu'on en est tous capables. Rien n'est impossible, etc.
vendredi 8 mai 2009
Dans les magasins, Cécilia qui m'empêche physiquement de ne pas approcher les hauts à rayures sous prétexte que j'en ai trop.
Le bizarre sentiment (et dans lequel je ne me complais absolument pas), que quand on parle du bac, quand on donne des conseils de révisions j'ai toujours l'impression que cela ne s'adresse jamais à moi, à tout le monde sauf à moi, et ce sentiment persiste depuis que j'ai une conscience d'écolière, déjà au collège c'était comme ça. L'impression que d'une certaine façon même les "cancres" sont beaucoup plus engagés que moi dans l'affaire. Le cancre est une des figures du scolaire même s'il tend à en échapper. En se détachant au maximum du scolaire il lui donne malgré lui une importance démesurée.
les personnes qui traitent les livres comme des yaourts, de manière totalement indifférencié. Peu importe qu'on en voit la tranche ou pas, qu'il y ait une harmonie entre les tranches alignées pourvu que tout ça soit rangé, que "ça rentre", c'est ça que je constate quand je passe après ma mère venant de toucher à mes livres : un rangement fonctionnel, sans état d'âme où les livres au lieu de se montrer deviennent comme intimidés, gênées de prendre autant de place. Je viens les consoler.
Lecture du Savon de Ponge : s'en est fini du savon liquide. je vais dans la réserve chercher s'il ne reste pas un vrai savon comme il faut, voir si le souci de l'efficacité n'aurait pas eu raison de lui. Si Godard a filmé des personnes en train de se laver les mains ça veut bien dire qu'on est en présence de quelque chose de beau, un geste esthétique du quotidien comme les coups de peigne dans les films de la Nouvelle Vague, les scènes de repas. J'en trouve un tout rond tout rose, l'image même du savon, il est à la rose, je pense aux moments que l'on va passer ensemble.
En 3ème? j'ai acheté un dictionnaire des expressions et locutions, un peu par hasard, parce que je trouvais ça utile. je me demandais alors pourquoi personne n'en avait chez lui alors que c'est une mine, j'avais l'impression d'être en présence d'un secret, d'autant plus un secret qu'il était accessible à tous.
Chez American Apparel. première fois que jachète dans la boutique, j'avais déjà acheté sur le site, aujourd'hui c'était shopping "je sais ce que je veux" et non pas "je cherche ce que je veux". Un t-shirt manches longues gris chiné avec un col V, un peu coûteux mais tellement convaincant quand je l'essaye. Je finis aussi par prendre une écharpe couleur "cranberry", il y avait une vingtaine de couleurs disponibles mais Marie m'a aidé à choisir, il fallait que ça aille avec un maximum de mes fringues : le beige de ma parka, le marron de ma veste en velours, le noir de ma veste en cuir, le bleu marine de toute ma garde-robe, c'était O.K.
J'ai passé la matinée à lire méticuleusement le dernier Technikart dans mon lit : certains magazines ne peuvent se lire autrement que comme des livres. Le magazine fait le lien entre internet et les livres : internet pour le côté j'actualise l'information et les livres parce que ça se lit sérieusement et que l'on juge les journalistes. Je n'ai pas tout de suite dévoré l'interview Michel Houellebecq/Iggy Pop, je sais que ce dernier est plutôt nase en interview, que c'est d'abord un homme qui a l'intelligence de l'action plutôt que de la parole et que les interviews en général ne sont jamais qu'un échantillon de ce qui s'est dit, on ne fait que toucher la surface des choses, les interviewés ont à peine le temps d'arrêter de prendre la pose, d'en venir aux choses sérieuses que l'entretien est déjà terminé.
Les week-end c'est comme s'il n'y avait que moi qui avait le droit de rester alitée autant de temps, jusqu'à 13h. Ma mère et ma soeur rangent un peu ou en tout cas s'agitent, Emile doit faire son lit et prendre sa douche, mon père est déjà dehors et moi je commande le monde depuis mon lit, personne ne me dit rien, on se plaint mollement de mon inaction, de mon "oblomovisme". Puis constatant que la journée est en train de m'échapper je finis par me lever, par ouvrir la fenêtre et par faire mon lit, puis tranquillement je me prépare et me jette dehors.
J'ai oublié mon portable au Lutèce, je pars le chercher. Le serveur me demande si en échange je ne pourrais pas aller lui acheter des cigarettes en face, des Marlboro; j'accepte. Je reviens les lui donner, il me dit merci beaucoup, bonne soirée, faites attention en rentrant.
mardi 5 mai 2009
"Pourquoi, dans des oeuvres historiques, romanesques, biographiques, y a-t-il (pour certains dont je suis) un plaisir à voir représenter la "vie quotidienne" d'une époque, d'un personnage? Pourquoi cette curiosité des menus détails : horaires, habitudes, repas, logements, vêtements, etc.? Est-ce le goût fantasmatique de la réalité (la matérialité même du "cela a été")? Et n'est-ce pas le fantasme lui-même qui appelle le "détail", la scène minuscule, privée, dans laquelle je puis facilement prendre place? Y aurait-il en somme de "petits hystériques" (ces lecteurs-là), qui tireraient jouissance d'un singulier théâtre : non celui de la grandeur, mais celui de la médiocrité (ne peut-il y avoir des rêves, des fantasmes de médiocrité?).
*
Le plaisir du texte, c'est ce moment où mon corps va suivre ses propres idées -car mon corps n'a pas les mêmes idées que moi."
Le plaisir du texte - Roland Barthes
Un jour faire un film, quelque chose de 5 minutes sur l'esprit d'escalier. Une séquence où la fille ne dirait pas ce qu'elle aurait voulu dire, puis tout de suite après ou alors à la fin d'une série de séquences désordonnées, la scène "idéale" : son discours impeccable, sans bafouillages, sans postillons, le mot adéquat du début jusqu'à la fin. Elle se fait son cinéma. Montrer que parfois on pense en terme de scène.
Aujourd'hui l'employée de chez Hubert (notre repère quand on a une heure de trou) m'a adressé la parole pour la première fois. On commençait à devenir des habituées et je la voyais être familière avec tout les lycéens sauf avec nous, faisant comme si on ne venait pas deux fois par semaine. Normalement elle était censée nous détester; la propriétaire nous demande souvent de baisser le ton, tout le monde nous le demande, on rigole trop fort, même Monsieur Delmas nous l'a déjà dit, "avec vos copines".
Tout en préparant mon café et d'un air super dégagé, elle m'a demandé si on avait déjà passé les examens. Je ne savais pas si elle parlait du bac, j'ai dû tiré une tête du genre "no comprendo". Elle m'a dit "vous passez le bac?" j'ai dit "ah oui, non c'est en juin...le 18". Je lui ai dit que pour l'instant on avait passé que des bacs blancs, que ça nous obligeait à réviser, qu'on pouvait s'évaluer, que c'était bien. J'étais impliquée, j'avais le souci de la relancer et aussi du détails, ce qui lui montrait que j'avais accepté les règles du jeu, la réconciliation. Jétais ravie qu'elle me parle, c'est mon côté petite fille qui veut plaire, qui pardonne tout (l'indifférence d'alors) pourvu qu'un lien aussi ténu soit-il se tisse.
En sortant du café il faut poser les plateaux sur l'espèce de comptoir en verre, je leurs dit toujours "merci, au revoir", je n'hésite pas à le dire plusieurs fois, à chaque employée, jusqu'à ce qu'elles me répondent. Je sens toute l'hostilité engrangée pendant notre séjour retomber subitement dans les voix aigus qu'elles prennent.
Récemment j'ai pris conscience que je tenais énormément -peut-être un peu trop- à la politesse et à la civilité et ceci chez les autres autant que chez moi. Je parle de ce qu'on pourrait appeler la politesse "urbaine", celle dont on use avec les inconnus qu'on est amené à cotôyer un peu partout, un peu tous les jours. Les commerçants et les usagers des transports en commun.
Ce côté "c'est la moindre des choses" de la politesse : une poussette qu'on se propose de soulever, demander à quelqu'un s'il voudrait passer avec nous au lieu d'attendre qu'il le fasse, etc. La provoquer, en faire les frais comme en être témoin c'est comme autant de signes disséminés dans ma journée et qui me suffisent à croire que les autres ne me sont pas si étrangers que ça. Délaisser ce point de vue de caméra de surveillance qui surplombe une foule abrutie, se saisir de l'imprévisible, de l'esprit d'initiative, de l'attention que suppose la politesse; c'est à tomber.
Cela humanise n'importe quelle situation dans laquelle on a tendance à se tasser dans son individualisme, son petit intérêt, son petit strapontin. Les transports et toutes ces lieux de passage dans lesquels on veut faire comprendre aux autres que l'on est là par obligation et certainement pas pour eux, cette indifférence nécessaire que l'audace humaniste de la politesse vient troubler.
Par un bizarre calcul, selon qu'il y ait du monde sur une des deux rangées je pénètre dans le bus par le côté gauche ou droit de l'entrée. Déception au moment de rentrer dans le bus du côté gauche, c'est à dire du côté où on ne voit qu'à peine le conducteur. Aucune possibilité de lui dire "bonjour", impolitesse forcée que je n'assumerai jamais. [Aucune exagération mais l'expression d'un véritable probléme de mes matins].
Parfois la fatigue en revenant du lycée, l'idée que je ne céderai ma place à aucune vieille dame, que je ferai la gueule, que je ne courrai après aucun bus, aucun train. Je m'accorde la lenteur et je demande aux autres de repérer cette fatigue en moi et d'y être indulgent, "attention jeune fille fatiguée". J'essaye de me consoler en m'accordant cette indulgence à moi-même, oui prends ton temps, oui en rentrant tu dormiras tout de suite, ma pauvre Mumu. Les transports usent.
Ces femmes qui par fatigue refuse de jouer le jeu de la civilité et ne cèdent pas leur place, ne se lèvent pas quand c'est bondé dans le métro. La politesse doit être par définition à toute épreuve.
Un jour Juliette m'a invité au théâtre voir des lectures de la Recherche, avant que la pièce ne commence nous sommes allées au restaurant. Je n'ai jamais parlé de cette rencontre même si je pense en avoir gardé un long brouillon quelque part. Elle m'avait alors offert en plus de la place pour la pièce quatre précieux livres de philosophie dont La Politesse de Bergson, commencé hier et fini aujourd'hui dans mon lit.
D'abord, parler de ce décalage entre le titre d'un essai, l'idée qu'on se fait du traitement de la notion et le résultat, toujours étonnant. Très vite j'ai compris -peut-être que je me trompe- où Juliette voulait en venir et pourquoi elle m'avait offert ce livre qui à bien des égards ressemble aux très beaux conseils que mon prof de philo nous prodigue concernant notre orientation pour l'année prochaine. Il est toujours un peu décontenancé, surpris, à l'idée qu'on lui demande des réponses précises à des questions dont nous devrions pourtant en être les seuls juges. Il se demande pourquoi on lui fait confiance, moi je le prends juste au mot.
A la fin de ma lecture j'en voulais à mon prof ne pas nous avoir conseillé la lecture de La Politesse qui est suivi de deux petits essais sur Les études littéraires et la spécialisation, même s'il nous a tenu le même discours un propos mis en scène, disposé au sein d'un livre comme au creux d'un écrin, est toujours beaucoup plus convaincant que les propos d'un prof de philosophie. Quelque chose de définitif et de "gravé dans le marbre" dans tout ce qu'il y a d'imprimé, l'impossibilité d'y revenir, de le corriger : ce qui est imprimé est donc jugé digne d'être imprimé, je m'y fis.
J'en veux d'ailleurs à tout le corps enseignant de ne pas nous avoir mis ce livre entre les mains, de ne pas y avoir seulement songer, en émettre la simple éventualité, un petit gribouillis dans le coin de tableau histoire de nous dire que ce livre existe. Mon prof de philo conseille souvent des livres mais jamais assez; quelques bonnes oeuvres bien choisies plutôt qu'une longue liste; j'essaye pourtant de le faire parler. Si j'ai lu La Politesse à mon âge c'est par le plus grand des hasards, c'est par l'arrivée de Juliette à un moment de ma vie, qui a décidé de m'offrir ce livre et que j'ai décidé de lire maintenant. J'ai dit à Charlette que j'allais le lui prêter.
Aujourd'hui avec le prof de philo nous nous sommes tendus des objets.
Devant la salle il me tend la clé de la salle pour que je fasse entrer la classe, le geste m'a surpris, je regardais ailleurs. La clé était sans porte clé ni rien, je me suis dit que ça allait évidemment assez bien avec ce que je m'imagine de ses partis pris esthétiques : le dénuement le plus strict, etc.
Ensuite il demande un stylo à la classe. Toujours cette réaction puérile avec laquelle je n'arrive toujours pas à me défaire, être celle à qui il va prendre le stylo, même mes copines ont abandonné ce désir secret. Personne n'a bougé je crois, c'est un peu comme pour les voitures lors d'un feu qui passe au vert : il faut un temps de flottement pour qu'elles s'en rendent compte et qu'elles avancent. Ici il fallait un temps pour se rendre compte de la demande, réagir en conséquences. Je me suis levée sans me précipiter, j'ai fait claqué mes talons peut-être deux fois et je lui ai tendu le stylo avec lequel j'écrivais, le mouvement était précis, chorégraphique. Je crois qu'il doit connaître ce stylo, quand je lui scanne mes cours (tous les soirs) il y a des zones plus lisibles que d'autres : le stylo plume passe mal au scanner alors que ce stylo Monoprix (on en avait déjà parlé) est bien foncé, bien gras. Parfois j'oublie de me saisir du bon stylo "pour la philo" et j'écris au plume car c'est plus rapide, une fois que j'ai commencé je ne veux pas continuer avec l'autre stylo, la différence de bleu est beaucoup trop importante, ça ferait moche et je suis maniaque avec mon cahier de philo.
Je trouve que le stylo Monoprix ressemble à un stylo de luxe, assez gros comme eux, avec sa petite languette argentée et je ne me lasse pas de le regarder, de le voir briller un peu, se démarquer de mes autres stylos; c'est un peu comme mon ancien portable que j'aimais tendrement et que j'ai trouvé beau jusqu'à la fin, il y a des objets comme ça. Avec ma soeur on a établit cette idée que certains objets faisant parties de notre quotidien continuaient de nous "choquer". "J'ai un choc quand je le vois", et puis elle répond "ouais je vois"; on se permet ce genre de raccourci d'idées.
J'espérais de tout mon coeur qu'il soit sensible à la qualité du stylo, sa fluidité, l'épaisseur du trait, son débit d'encre assez important et qui pourtant ne bave pas. Est-ce qu'il s'est senti à ma place? Est-ce qu'il s'est dit "voilà avec quoi elle écrit". Je pensais qu'il allait le garder pour l'heure mais il a vite fait de me le reposer sur la table. Je voulais saisir discrètement le stylo et voir s'il était encore un peu chaud de sa prise mais cela faisait déjà un certain temps qu'il n'avait pas écrit avec.
L'histoire de la clé et l'histoire du stylo. Là où vous ne voyez que détails je vois les deux points névralgiques autour desquels vient se greffer le reste du cours.
Une forme de paperasse à laquelle on ne peut venir à bout : des bouts de papier avec des mots de vocabulaire, des feuilles volantes pleines d'idées, des dépliants sur les films restaurés qui se jouent dans la rue Champollion, de vieux Pariscope (ceci on peut les jeter sans regrets), des contrôles d'espagnol de temps immémoriaux et dont je n'arrive pas à me séparer pour la seule petite marge criblée de dessins de Julie et moi.
Mon père qui m'offre un collier d'or blanc rapporté du Liban et qui fait très fifille romantique. En matière de bijoux je ne suis ni coeur ni papillon et d'ailleurs je ne porte pas de bijoux, je ne sais pas gérer certains signes de féminité mais le détail de trop reste qu'à partir du moment où il faut les enlever pour prendre sa douche je ne joue plus, trouvant que cela entrave ma liberté de mouvements. Le corps nu est libre, le corps habillé l'est aussi, mais le corps orné, "bijouisé", ce n'est pas possible. J'ai déjà accepté la présence de la montre, pareille à une menotte.
Puis j'enfile le collier, c'est ce qu'il faut faire quand on reçoit un bijou : le porter et le toucher du bout des doigts comme dans les films . Autant pour les habits les mettre devant notre corps pour en voir l'allure suffit, autant pour les bijoux rien ne justifie qu'on ne les porte pas. Je demande à Emile de me le fermer car il est trop court pour que le fermoir soit dans mon champ de vision. Avant de me regarder dans le miroir juste à côté de moi (nous sommes au restaurant), je tends mon cou à l'adresse de ma soeur et de ma mère pour le leurs montrer et avant même de voir le collier j'en observe l'effet qu'il produit sur elles. Une fois devant le miroir je me laisse bêtement enivrer par sa brillance, son pur éclat, les deux papillons sur la peau comme deux bouts de secret. Le bijou brille autant qu'il met la peau en valeur et c'est à ne plus savoir qui des deux est le plus avantagé. Je commence à comprendre pourquoi ces petites choses fines et délicates comme de la lingerie peuvent intéresser certaines femmes, c'est un jeu de plus à jouer et un peu le même principe que pour le blush dont j'ai déjà parlé : s'essayer pour un temps à des choses qu'on estimait pas faites pour soi, élargir son champ d'actions.
Ma soeur : "je t'ai acheté du faux cuir et des fausses perles pour tes 18 ans".
La bizarre sympathie que j'éprouve à l'égard du mois dans lequel je suis née.
Quand Monsieur Franck passe devant moi en cours et qu'un courant d'air le suit, la frustration qui résulte du fait que de son corps n'émane aucune odeur, aucun parfum, de ces parfums que l'on attend avec impatience une seconde après qu'une femme qui nous semble trop coquette pour ne pas être parfumée passe devant nous. Aucun moyen de le voir se trahir, de percevoir un effort timide et inavoué de coquetterie; le courage de l'austérité. Ne pas jouer le jeu complaisant et rusé du parfum.
Tom Waits - Martha
je parle de cette chanson comme de "la plus belle du monde" et ce qui est surprenant c'est que le temps passant j'en pense toujours la même chose; rien ne s'atténue ni ne se modère.
dimanche 3 mai 2009
Bastille désert suite à la manifestation, je suis ici par hasard, parce qu'en voulant rentrer des Buttes-Chaumont j'ai dû reprendre la ligne 1 par Bastille. Quai du métro bondé, après quelques minutes je finis par laisser ma place sur le quai aux autres "ils en ont plus besoin que moi, aujourd'hui je flâne, je peux bien marcher un peu et vers n'importe où". Dehors la foire de l'art contemporain et des chaussées sur lesquelles on peut marcher. Il fait soleil et je mange une pomme en essayant de comprendre comment me rendre à Châtelet à pied.
Un peu plus tard, un groupe de jeunes de mon âge avec drapeau du Che, drapeau multicolore avec écrit "Pace", mélange confus de signes mal digérés et pourtant que je sentais pourvus d'une conscience politique qui chez moi n'en ait qu'à ses balbutiements. Ils scandent "police nationale, milice du capital!", calculent leur coup de manière à embêter le plus possible les agents de police. Dans le wagon avec eux, j'essaye de percer à jour leur manque de sérieux tout en espérant de leur part une sincérité dans la démarche qui aurait eu le don de me rassurer, de me convaincre que oui, à mon âge être engagé de cette façon pure, totale et sans arrière-pensées que réclame l'engagement, c'est possible. Ils sont exubérants et antipathiques.
Écouter les copines parler c'est de la mythologie. Là devant moi, elles me parlent et invoquent des personnes que je n'ai jamais vu et auxquelles elles ont l'air de croire. Elles en tirent des portraits bien précis en trois coups de pinceau et ce portrait devient comme une petite esquisse que je ressors, un petit dossier qui d'anecdotes en anecdotes finit par s'étoffer. Un tel est celui qui travaille dans une maison de retraite, une prochaine fois il fera cela, et puis ceci : il est donc cela. Portrait grossier mais truffé de subtiles précisions d'où en sort un monstre incompréhensible.
En sortant des Buttes-Chaumont, une maman tenait son fils par le poignet et se baissant à sa hauteur pour plus d'autorité, pour lui faire peur : "j'aimerais entendre ce que tu viens de dire parce que c'est facile de marmonner dans sa barbe...On fait tout pour te faire plaisir et toi tu dis que c'est la pire sortie que t'es jamais faite? On fait tout pour te faire plaisir..."
En me dirigeant vers le métro, un papa explique le 1er mai à son enfant "...le 1er mai...un jour seulement on a droit de vendre du muguet".
La glace de chez Jeff de Bruges, taille médium à 3,60€ pistache/chocolat. Je me pose des questions quant au goût pistache, comment on l'extrait, comment de la pistache il n'en reste que la couleur. Cécilia me dit que la glace pistache a le goût de l'amande.
Soeur : "maintenant je travaille ma précision, j'exagère plus."
La confiture à la rhubarbe dans le frigo depuis trop longtemps. Que faire sinon attendre qu'elle se périme? Ce serait trop fou, trop culpabilisant de la jeter telle quel, alors on fait quoi: on attend qu'elle soit en état d'être jetée comme si le signal venait d'elle. Il en est ainsi de tout les produits que l'on aime pas.
J'aime bien la zone d'attente devant le MK2 Beaubourg, je m'y sens à ma place. Les personnes qui attendent se trouvent en face du cinéma mais laisse l'allée entre eux et le cinéma, ils se placent derrière la ligne de poteaux, là où sont garés les scooters.
Au café, un couple discute calmement à côté de moi, ils boivent des cocktails, ils n'ont rien de spécial à se dire et restent très distants; on dirait un homme d'affaires et sa secrétaire, avec ce rapport uniquement utilitaire à l'autre, "on se voit trop= on ne se voit plus, je suis devant toi comme devant un miroir, je connais ça par coeur", c'était très bizarre. "J't'ai pas dit mais jeudi c'est soirée entre filles avec mes collègues". Il y a des phrases comme ça, des formules dont l'écoute fait trop plaisir. Ce qui fait encore plus plaisir c'est bien le naturel sinon la naïveté avec lesquels la phrase est prononcée, comme si nous nous trouvions loin du cliché, loin du prévisible, "soirée entre filles avec mes collègues", quand même.
L'homme qui en voulant sortir du wagon de métro a ramassé le pan de mon écharpe qui traînait par terre, d'un geste trop spontané, trop rapide, comme un réflexe de politesse. Je lui ai dit merci et une fois sorti je souriais encore dans le vide.
dimanche 26 avril 2009
5
Dans son vase un bouquet de lilas séché, "tu vois après je les garde, je les mets là" il touche les fleurs séchées, bruit d'effritements agréable.
Je voulais t'offrir du lilas mais la fleuriste m'a dit que ça allait tenir deux jours. Il vide le vase pour y mettre mes oeillets. J'avais peur que tu prennes des fleurs avec des tiges trop grandes parce que tu vois c'est pour les mettre dans ce petit vase, mais là c'est parfait.
Ce qu'il disait sur le décalage qu'on peut avoir entre ce qu'on est vraiment et ce qu'on voit de nous. Après ça je me suis demandé à quoi je pouvais bien ressembler et aussi que je ne me connaissais pas du tout, je me voyais comme une autre, je m'intéressais encore, je m'aimais comme on aime une autre, avec ce que ça peut avoir de rafraîchissant.
Tout au début, sur le trajet qui mène jusqu'à chez lui, on parle d'Hervé Guibert. Le passage où Guibert baise la main de Michel Foucault et finit par se laver les lèvres, il aurait bien voulu le lire, j'avais hésité à prendre le livre avec moi pour le lui montrer, je regrette bêtement. Le passage fait à peine 10 lignes je crois. On en vient à parler d'autofiction : moi j'aime bien ça l'autofiction mais je trouve ça un peu mesquin, je me vois pas faire ça, certains trouvent ça trop autocentré, pour eux c'est pas de la littérature, Gille Deleuze disait qu'il y avait rien de pire que d'écrire sa petite histoire personnelle
Oui c'est vrai mais tu sais il exagère et puis il faut surtout pas l'écouter lui, il fait son vieux grincheux.
Salle de bains dépouillée des hommes, avec le strict nécessaire, absolument tout le contraire des femmes, leur abondance de produits, de maquillage. Les femmes ont des sacs, les hommes rarement. Ils sont comme ça, ils n'ont besoin de rien.
Il me dit que le cuir de mes ballerines rouges lui fait penser aux cuirs des chaussons marocains, tu sais "un cuir souple", un peu brillant? non justement, un cuir mat...oui je vois, je vois exactement.
Tu vois, alors, avec les Ipod, Iphone et tout ces engins c'est la frustration qui disparaît, il y en aura bientôt plus et moi je veux encore ressentir des manques. Alors toi tu veux la frustration.
Oui voilà.
T'es partante pour voir un film? Je lui dis que je suis trop fatiguée, enfin que ça va mais que je pourrais pas le regarder jusqu'au bout. Il veut qu'on regarde Il était une fois la révolution. Je vais te le prêter, je vais te le prêter même si je le reverrais jamais.
Mais si tu le reverras, nan mais A. je rends toujours les affaires, crois moi.
Encore une de ces belles idées/remarques, une des idées que je classe dans les meilleures de la soirée : il me parle de l'importance à savoir traduire un texte dans une autre langue, plus que de l'importance, il dit que ça fait un bon écrivain. Proust qui traduit Ruskin, ses premiers romans qui étaient mineurs et puis l'évolution de son style, je lui dis "c'est rassurant de voir qu'un écrivain à plusieurs vies". "Écrire c'est traduire des sentiments alors c'est important de savoir traduire d'une langue à une autre, ça fait un bon écrivain".
Le vin qui avait fini par ralentir la cadence de mes pensées, par semer d'embûches le chemin qui mène de la pensée à sa formulation. Le temps que ça prenait à venir, ralentit encore plus par la conscience que ça mettait du temps. A l'intérieur j'étais moi même et en surface une sorte de moi un peu ralenti.
Je lui ai dit que ça faisait longtemps que je n'avais pas discuté comme ça, aussi longtemps. Je discute beaucoup avec mes amies mais il y a des formes de discussion qu'on n'adopte pas, on ne fait jamais de débat d'idées, j'ai toujours fait ça avec des gens qui venaient de l'extérieur. Le débat d'idées ne marchent pas avec tout le monde, il y a des gens pour ça, des gens avec qui ça fonctionne et avec qui ça ne s'arrête pas; c'est un enchantement de chaque instant de pouvoir proposer soi-même de nouvelles idées, des idées effrayantes de nouveauté et qui ne sont provoquées que par l'engouement, l'enthousiasme dans lequel l'autre arrive à nous maintenir. Intérêt de voir jusqu'où vont nos idées, intérêt d'écouter l'autre, et même; amour de l'autre. Je pense qu'il faut à l'homme au moins une grande discussion illimitée par mois avec un ami pour sa santé mentale.
Comprendre un tableau ou un film là n'est pas la question pour lui, devant une oeuvre tu ressens quelque chose ou tu ne ressens rien, alors que je lui dis que comprendre ça m'obsède et que j'en saisis pourtant tout le ridicule. Il me reproche ma prétention à me sentir capable de comprendre, je lui dis que c'est tout le contraire, que c'est le trop grand respect pour l'oeuvre en face, la peur panique à l'idée que je puisse ne pas la saisir, l'idée de m'y sentir inférieure, pas assez imprégnée de culture et de références pour ne pas la comprendre, le gâchis à ne pas la "comprendre".
Je n'ai jamais cru en une oeuvre qui ne solliciterait pas mon intellect.
"Nan mais c'est très bien, d'avoir vécu, c'est très bien..."
Les voyages rencontres forment la jeunesse
Le matin il met un album d'Etienne Daho, j'espérais secrètement que Week-end à Rome passe. Ca me faisait bizarre de me dire qu'il aimait des trucs pareils, pour moi A. ça restait les Cure, Nick Cave, Tom Waits, les titres virils des Pixies, pas de la musique de midinettes. Elle ouvre l'album. Les années 80 c'est tellement parfait pour le matin, disons pour l'heure à laquelle on se réveille. J'avais le nez enfoui dans ma tasse de café et je devais être assise en tailleur, mon père m'avait appelé vers midi pendant que je dormais. Je comptais prendre mon temps et m'offrir cette journée, n'écouter et ne suivre personne, désobéir mollement. Le contexte avait sensiblement changé mais Etienne Daho me soutenait dans ma décision.
Je vais encore sortir ce soir
Je le regretterai sans doute
J'hésitais à aller aux Buttes Chaumont, il aurait été plus sage de rentrer, de prendre une douche, de vider mon sac et d'attendre de voir débarquer les parents rassurés de ma présence. Cela faisait depuis le début des vacances que je leur échappais, que le soir comme le matin ils ne me voyaient pas. Chaque jour j'avais droit aux appels et aux remarques autant irritées qu'irritantes de mon père, de ma mère. Mon père devait concevoir mes absences quotidiennes comme autant de pied de nez, c'est en tout cas ce que je ressentais les quelques fois que je restais chez moi pour la soirée, l'ennui était tellement opaque, presque purificateur que toutes personnes qui en échappaient étaient secrètement enviées.
En me rendant au métro, les Buttes-Chaumont me font de l'oeil. Dans Paris je préfère les parcs au jardin. Le Jardin du Luxembourg et des Tuileries sont très beaux mais encore trop parisiens et aux allures encore trop bourgeoises, trop intimidantes. Ils font la transition entre le parc et le café. Le jardin c'est pour les couples ou les couples de vieux amis, les parcs c'est pour la bande de copines et la famille. Je commence à préférer les parcs à tout les autres endroits du monde : accès gratuit, fermeture à 21h en été
Au début j'avais pour projet de seulement le traverser mais la pelouse me sommait de venir m'asseoir sur elle, ce que je ne peux jamais faire avec mes copines qui préfèrent toujours le banc. Il y avait du soleil pour tout le monde, aucune surface n'y était exclue, des gens mangeaient des glaces, s'aplatissaient sous le soleil. Je me suis assise, j'ai enlevé ma veste et j'ai commencé à noter mes souvenirs et impressions sur mon carnet pour les besoins de ce blog, j'en ai rempli une dizaine de pages recto/verso, un souvenir en entraînait un autre et j'avais aussi procédé par mot-clés pour retenir des faits que j'avais eu peur d'oublier.
Je suis restée là quelques temps, peut-être un peu plus d'une heure, à regarder indiscrètement des choses que je n'aurai pas pu fixer sans lunettes de soleil. J'étais d'une humeur terrible, terriblement joyeuse, mais comme toujours d'une joyeuseté craintive, prudente, et qui ne demande qu'à se prouver à elle-même qu'elle a tort. Je sentais l' équateur entre la tristesse la plus délavée et cette joie qui jouait au funambule sur ce fil ténu, ça pouvait tomber d'un côté comme de l'autre et c'était ce tangage qui était plaisant, cette joie qui avait la tristesse en arrière-pensée. Écrit dans mon carnet : "on est très facilement heureux". Se dire que j'ai pu penser ça à un moment, je trouve ça pas mal, je m'envierai presque. Je me souviens je m'étais dit "je suis tellement joyeuse que j'accepte les mouches sur mon bras, ma main, mes doigts, le blanc de mon livre qui les attire", quand on est bien tout est complice de notre bonheur, tout nouvel élément participe à enrichir ce bonheur. De la même façon la tristesse se nourrit impitoyablement de tout, pour elle tout est signe d'accablement.
Un père qui fait tournoyer sa fille en la saisissant par les poignets, un jeune placé pas trop loin avec sa bande, en rigolant : "Mais monsieur, monsieur, c'est pas à ça que ça sert les enfants, monsieur..."
J'ai vu mon territoire se rembrunir, le soleil se faire manger par un nuage et j'ai dû ajuster mon étole sur mes épaules. Un désenchantement eut lieu et qui allait provoquer mon départ, cette quiétude : je savais qu'en restant assise ici je restais du même coup au creux du ventre chaud du bonheur car peu de choses autour de moi et en moi se modifiaient et je remarque que les pensées adoptent souvent le rythme que prend le corps : pour le corps immobile une pensée fixe, pour la flânerie les rêveries comme autant de gâteaux devant lesquels on aurait du mal à se décider. J'avais alors la pensée fixe et lumineuse de ce qui m'était arrivé et de ce qui m'arrivait, c'est à dire rien, et c'était le meilleur commentaire qu'on pouvait faire de ce qui précédait, la meilleure des digestions.
Penser non pas à aller tous les dimanches aux Buttes-Chaumont mais souvent, une fois toutes les deux semaines sinon plus. En fait quand j'en aurai envie, quand j'aurai envie de lire loin du monde. Les cafés je ne peux pas: il y a les gens. Le métro, insolent, m'arrache à mes lectures. A la maison il y a le bruit, internet, les distractions et puis il faut sortir. Y aller seule ou avec les copines, tester les glaces, les gaufres, les crêpes, le café.
A. m'avait conseillé beaucoup de livres durant la soirée, au début j'avais tenté de les retenir, au pire je les lui aurai redemandé, puis la liste commençant à s'allonger j'ai finalement sorti mon carnet pour les noter et lui a fini par me les dicter. Des auteurs d'abord : Albert Cossery, beaucoup de Peter Handke, quelques livres d'entretiens de Gilles Deleuze.
Après les Buttes-Chaumont et comme pour prolonger la discussion, me consoler de son absence je suis allée chez Gibert, je voulais lire tout de suite des livres de Handke, son essai sur la fatigue me faisait de l'oeil depuis trop longtemps et A. venait d'en accélérer le moment de la lecture. J'ai pris trois livres de Handke, dont deux qui commençaient à jaunir sur leurs extrémités, j'ai payé et je suis sortie, je me sentais bien armée.
fin.
vendredi 24 avril 2009
4
Nous parlons d'une connaissance que nous avons en commun. Il dit qu'il aime bien cette personne et qu'il aimerait d'ailleurs la voir plus souvent mais qu'il ne sait pas si c'est réciproque. Je poursuis en disant que c'est souvent ça avec les personnes, le problème de la réciprocité, on ne sait jamais. Je pense à notre première rencontre et aux tourments que j'ai pu endurer à ne pas savoir si justement mon envie de le voir était réciproque, je me rappelle; dans la rue j'en bavais, le soir chez moi j'en bavais aussi, et tout ça ne partait que d'un délire personnel découlant de cette première journée passée avec lui et que je n'ai jamais su oublier, d'un attachement dégoulinant, déréglé et incontrôlable mais dans lequel je ne voyais que sincérité et légitimité. C'était excessif mais je ne pouvais pas y remédier, il y a un moyen de raisonner, de se ressaisir mais quand on raisonne c'est toujours à côté, à vide, ça ne change rien à l'histoire, la folie douce est assumée, le remède est là-bas, encore inaccessible.
Il me dit qu'il me sent capable d'écrire et que je devrais m'y mettre. Je lui dis que la trop grande liberté de sujet, de genre, le choix de pouvoir écrire ou de ne pas le faire, tout cela me paralyse, j'aimerais de la contrainte. Il me dit que c'est un peu ça les revues, la peur de la liberté de l'écrivain, le désir de se voir imposer un sujet.
Souvent au milieu de ces histoires, quand il voyait que le temps de paroles ne devenait plus du tout équitable : "tu t'en fous", "je t'ennuie", comme pour lui-même.
Je lui fais remarquer qu'il habite tout près des Buttes-Chaumont, que c'est trop bien. Tu y vas souvent? Non jamais, comme je sais que c'est possible. Oui voilà, les gens qui s'installent à Paris viennent pour sentir les choses possibles, moi je vais aux Buttes-Chaumont parce que j'habite Courbevoie.
D'abord vraiment bien assis, nous finissons progressivement par adopter une position de plus en plus allongée. Il n'arrête pas de fumer, déjà dans son mail il m'informait que je pouvais prendre une douche pour ne pas éveiller les soupçons de ma mère avec une chevelure enfumée. Il ouvre la porte de son appartement et la fenêtre du fond pour aérer la pièce, je m'enroule dans mon châle en sachant que ça va lui faire refermer tout ça. Je lui dis "non mais, je savais que t'allais faire ça mais justement je voulais te dire que j'aime bien avoir froid et me couvrir"; alors il laisse ouvert.
Au bar, vers les 2h du matin, la lumière change de couleur et fait passer nos visages du rouge au bleu, c'est pour moi le moment de recueillir mes conseils beauté bimensuel, à peine. Il me touche les cheveux et il me dit que j'ai des plus beaux cheveux que lui ou de meilleure qualité, j'ai oublié. Je lui dit que je compte me les laisser pousser très longs comme lui et puis je lui demande s'il me préfère avec une frange ou sans, il me dit "fais voir" et d'une main je plaque ma frange au dessus de ma tête, un peu triste de devoir lui révéler mon trop grand front. Mon regard se fait interrogateur, presque inquiet, puis le voyant me regarder je lui avoue que j'ai un trop grand front histoire de le devancer et de ne pas trop souffrir, il dit que j'ai un grand front qui va avec mes deux grands jolis yeux et que je suis mieux sans la frange, qu'une fois que mes cheveux auront poussés et que je pourrais mettre ma frange sur le côté (il trace la forme que prendra la frange sur le visage) olala, ce sera parfait. C'est la première fois que l'idée d'avoir été bien proportionnée du visage, de ce dialogue front/yeux, d'une sorte d'artisan qui auraient eu de bonnes intentions à mon égard, me frôle l'esprit. Je lui dis que moi ça me complexe depuis mon enfance.
Souvent il a été question d'entrer dans des espaces de discussion où je mettais le doigt sur ce qui n'allait physiquement pas chez moi, mais jamais il n'a été question de me désavantager pour en faire mieux éclater ses compliments; j'avais pourtant peur à chaque instant de passer pour cette nana là, peu fine dans ses tactiques. J'ai le sentiment d'avoir abandonné ce jeu il y a bien longtemps et j'aimerais pouvoir étaler mes défauts et mes complexes sans rien sembler réclamer entre les lignes. Il m'a dit répondu quelque chose comme "écoute moi un peu" quand je persistais à cracher sur mon front. Nous étions appuyés au bar, dans l'arrière-salle des hommes aux postures d'habitués jouaient aux cartes et la serveuse négociait pour rigoler le prix du chien.
Je l'ai vu débarasser le canapé des gros coussins qui prenaient de la place, puis il a plié la housse du canapé de sorte à ce qu'apparaissent des draps crème parsemés de fleurs d'un rose tendre et m'a apporté un gros coussin violet. Le Lexomil faisait son chemin dans mon organisme et je me suis énergiquement assise en tailleur comme pour prendre possession des lieux, à la façon des filles, excitées de dormir en groupe lors d'une soirée pyjama et qui se glissent avec entrain dans les couvertures. J'ai caressé de la paume les draps encore bien plaqués contre le ventre du canapé comme pour témoigner d'un sentiment de netteté, je le voyais me dire bonne nuit et m'envoyer des bisous depuis la porte qu'il fermait progressivement pour ne pas trop brusquer les adieux, nous venions de passer trop de temps ensemble et cela supposait un minimum de délicatesse. Je me suis glissée dans les draps au moment où le jour commençait à doucement infuser dans la grande tasse limpide qu'arrive à être le ciel.
Il m'avait demandé à quelle heure je devais rentrer chez moi, je lui ai dit que ma mère étant au travail je pouvais bien rentrer dans l'après-midi mais que ça ne voulait pas forcément dire que j'allais squatter chez lui. Son ami S. devait venir vers les 14h, je lui ai dit que je pouvais partir avant qu'il ne vienne, il m'a dit non tu pourras prendre le café avec nous puis ensuite on devra bosser. Je me suis réveillée à 13h49 et ma première vision a été celle de sa bibliothèque, en même temps que je réalisais "je suis chez A." un sentiment de confort total m'envahissait, j'aurai pu rester encore longtemps allongée à le sentir dormir comme un adolescent juste à côté. Je ne pouvais rien faire et il n'était pas question de le réveiller, j'ai alors sorti Journal de deuil rangé sous mes vêtements pliés, mais déjà je distinguais des bruits d'activité humaine dans l'autre pièce.
Il m'a demandé si je voulais prendre le petit-déjeuner, j'ai accepté un peu gênée de commencer à prendre mes aises, à répondre oui à tout. En attendant j'ai remis le canapé dans son état initial, j'ai tiré les draps et remis la housse, puis replacé les coussins dans ce qui me paraissait être une correcte symétrie, enfin je suis allée m'habiller, j'ai enfilé ma chemise de rechange par dessus mon t-shirt blanc (j'avais dans l'idée que je pouvais me négliger un peu puisque j'allais bientôt être chez moi) puis mon jean.
Nous avons mangé des oeufs brouillés avec du bacon , pain de mie, du jus d'orange et j'ai bu deux tasses de café bien sucré, même s'il était lyophilisé, que je le dosais grossièrement et que j'ai le même chez moi je ne me souviens pas avoir bu un café aussi bon.
Je ne sais plus de quoi nous parlions pendant ce petit-déjeuner et peut-être que j'ai évoqué plus haut des choses qui avaient en fait été dites durant le petit-déjeuner. Je savais que son ami allait arriver d'une minute à l'autre et que son arrivée annoncerait le dénouement de la chose pure et précieuse que nous venions de vivre. C'est au moment où A. s'est absenté de la salle de séjour que S. a sonné à la porte, j'étais trop timide pour vouloir ouvrir et j'appelais A. "A. y'a ton ami" et il m'a dit de lui ouvrir. J'ai ouvert en essayant d'adopter un visage avenant, qui lui ferait comprendre qu'il ne s'était pas trompé de porte. J'ai d'abord été toute seule avec lui et un livre d'entretiens de Francis Bacon nous a fait parlé quelques minutes en attendant que A. revienne. Je suis restée un certain moment avec eux, A. avait pris un tabouret de bar et à ma proposition qu'il vienne s'asseoir à côté de moi il a répondu "c'est mieux comme ça en triangle". S. nous racontait son séjour à Honfleur, il est anglais et il a encore un fort accent mais a adopté toutes les marques d'aisance de langage françaises, il ne parle pas du tout avec la précaution de ceux qui ont conscience d'user d'une langue "empruntée" qu'ils ne doivent pas abîmer pour la rendre en bon état. A. m'avait prévenu que S. avait un humour particulier, je ne trouvais pas son humour particulier, je trouvais simplement qu'il en avait et j'étais contente de rire sincèrement car je n'aurai rien pu répondre à ses histoires, c'était la meilleure des réparties qu'on aurait pu espérer.
Pendant que A. était au téléphone S. m'a demandé où est-ce que je l'avais rencontré, c'était à la fois simple et compliqué, disons qu'en racontant notre rencontre je m'engageais forcément sur la voie de la simplification bête et méchante, mais en fait pourquoi pas, les débuts avaient de toute façon été très simples.
Je n'ai pas été longue à me faire sortir et j'ai épargné à A. la tâche ingrate de me proposer de m'en aller. A partir du moment où S. était là je savais que nos rôles étaient en train de s'inverser; il était celui qui allait rester et j'étais sur le départ. Je suis allée me brosser les dents, j'ai chaussé mes ballerines rouges, enfilé ma veste marron, j'ai bien pris garde de ne rien oublier, de toute façon je ne m'étais pas du tout étalé et mes affaires se trouvaient en vrac dans mon sac, mon haut de la veille en boule sous les livres. J'ai fait la bise à A., je l'ai remercié pour tout, j'ai fait la bise à S., je lui ai dit que j'avais été enchantée de l'avoir rencontré. A. a un peu fait comme le soir, comme pour atténuer la rupture il a glissé sa tête à travers la porte entrebaillée pour me donner quelques indications pratiques concernant les portes de l'immeuble. Dehors le jour était entamé depuis longtemps et je me sentais débouler dans la rue comme en plein milieu d'un film, rien ne commençait avec moi et il me fallait vite reprendre le contrôle de ma vie, c'est à dire avancer à contrecoeur.
jeudi 23 avril 2009
3
Le temps de la soirée nous étions positionnés comme cela et ça n'a pas vraiment bougé jusqu'au moment de dormir. Il m'a dit que c'était la première fois qu'il s'asseyait sur le canapé rouge et qu'à chaque fois que des gens viennent ils prennent le rouge et lui le bleu. Je me sentais unique, ça contrebalançait avec le fait que j'avais pu dire comme beaucoup d'autres qu'il habitait un motel comme dans les films américains.
Sur les coups de 6 heures je suis allée enfiler mon pyjama composé d'un pantalon fleuri et d'un t-shirt blanc dont la fonction reste assez neutre car il m'arrive de le porter sous des chemises et puis un long gilet bleu marine en laine de mérinos pour me couvrir et parce que ça peut arriver qu'on distingue trop bien mes seins à travers le t-shirt.
On parle des personnes qui n'acceptent pas d'aller au cinéma toute seule, qui trouvent ça triste. Ces personnes qui "aiment bien partager leurs impressions". Je lui dis oui, c'est très révélateur du rapport qu'elles entretiennent avec le cinéma, oui, je dis que pour ces personnes-là le cinéma est une sorte de passage obligé avant d'aller au restaurant, de salle d'attente. Oui voilà c'est ça. Un peu plus tard, au moment de couper le pain il me demande si je veux le croûton je réponds non merci, et en ayant une personne en tête je lui dis "souvent les personnes qui aiment le croûton sont les mêmes qui aiment aller au cinéma accompagnées", il rigole et il dit que c'est vrai, il dit que la personne à laquelle il pense c'est le cas, je lui dis que moi aussi, la personne à laquelle je pense c'est aussi ça; c'est assez drôle.
Je me suis rendue compte que je posais assez souvent des questions très simples aux gens, des questions dont les réponses m'intéressent toujours énormément; je me souviens de quelques unes posées à A. T'aimes voyager?, tu dors à quelle heure?, tu dors comment?, tu lis quoi en ce moment? tu regardes beaucoup la télé? tu fais quoi quand t'as du temps libre comme ça? tu vas souvent au cinéma?, tu cuisines souvent? tu bois souvent du Coca light?, etc.
En mangeant son dessert il me dit que quand on boit de l'alcool on n'a jamais envie d'un dessert après, que le corps transforme l'alcool en sucre. Qu'après une cuite, le matin, on a envie d'un steak mais pas de sucré.
Je mets beaucoup de sel dans mes plats et beaucoup de sucre dans mon café. Il me dit que le café ça se boit sans sucre. Il dit que c'est comme le coca light, une fois qu'on en a goûté on peut pas revenir au Coca avec du sucre. Je lui promets qu'une fois chez moi je me ferai un espresso sans sucre, dans ma tête je suis secrètement pressée d'essayer, à la fois pour voir si j'arrive à aimer et pour le plaisir de lui obéir. Aimer le café c'est l'aimer sans sucre et ne le supporter qu'avec du sucre c'est ne pas vraiment aimer ça mais plutôt aimer un mélange.
Je lui demande pourquoi il ne comprend pas quand des voisins viennent se plaindre quand il fait du bruit. Il me dit quelque chose de très neuf et de très intéréssant, il dit : ça ne me dérange pas quand c'est pour que je baisse la musique que j'écoute trop fort comme maintenant (on écoutait les Pixies vraiment très fort) mais quand ils me font chier quand je joue du piano je supporte pas, je supporte plus. Puis il dit quelque chose d'encore plus précis, d'encore plus jouissif. Il dit,
et puis quand la personne se déplace et vient frapper à la porte ça me dérange pas, on discute, je lui explique. Mais quand c'est des gens qui donnent des coups sur les murs, en plus tu sais pas d'où ça vient, d'en haut ou d'en bas, (il mime les directions avec son index et ses pupilles), il y a quelque chose de malsain à donner des coups. Il me raconte qu'une fois un type a donné des coups pendant qu'il était en train de jouer, et qu'en plus il était dans les 11h du matin si je me souviens bien, et qu'après ça il n'a plus touché au piano pendant longtemps. Il me dit, sur le coup ça va tu acceptes mais c'est après que tu te rends compte que ça t'affectes énormément, que ça t'inhibes, que ces gens sont dangereux. Il ajoute, "je lui en ai voulu". La prochaine fois qu'on me refait ça j'irai voir la personne parce que je supporte plus ces coups qui viennent de nulle part. C'était libérateur de comprendre au détail près ce qu'il essayait de faire passer.
2
Trouver une sorte de récit continu dans lequel viendrait se greffer les idées et souvenirs recueillis dans mon carnet et là encore s'impose à moi l'utilisation de tranches pour pallier au manque de talent narratif ou la simple flemme de la superficielle précision.
Ce que j'essaye de faire : fixer une certaine ambiance [en littérature comme en cinéma il a toujours été question pour moi d'ambiance. L'ambiance dans laquelle l'oeuvre nous plonge et nous pouvons bien tout oublier du livre ou du film, s'il reste bien quelque chose de celui-ci c'est cette ambiance] de la lecture fixer les traits d'un personnage par petites touches récupérées ça et là. Je veux parler de l'ambiance, de la quiétude de ce séjour chez A., je veux parler de A., je ne veux finalement parler que de lui.
Sortie métro Laumière, je cherche un visage.
Dans la rue il est habillé tout en noir et tient mon bouquet multicolore dans ses mains.
L'appartement. Je mesure le décalage avec ce que j'avais essayé d'imaginer et ce qui se trouve devant mes yeux. C'était comme dans les films, la personne invitée qui fouille des yeux l'endroit pendant que l'hôte prépare quelque chose dans la cuisine. Une grande pièce partagée en deux. Le salon, deux canapés, un bleu et un rouge vinyle, une table basse en verre, un grand miroir posé à même le sol près de la porte d'entrée, la télé avec le magnétoscope et le lecteur DVD, l'immense bibliothèque, puis le "coin travail", avec ses guitares au mur, son piano, des étagères pleines de petits instruments, ses classeurs, son ordinateur. Les meubles sont tous collés le long des murs ce qui lui donne énormément d'espace au centre de la pièce. Il habite un appartement qui donne sur une sorte de coursive qui, je lui dis, fait penser aux vieux motels dans les films américains. Il finit ma phrase car tout le monde lui dit ça.
Depuis que je fréquente des adultes, depuis que je vais chez eux, je suis toujours surprise en découvrant l'énormité de leur bibliothèque. Leur largeur et leur hauteur sont souvent semblables, et puisqu'ils ont à peu près le même âge et que même, ils sont tous amis c'est comme s'ils avaient commencé à lire en même temps et avait continué de lire à la même fréquence pour finir par progressivement avoir ces bibliothèques très fournies. Chez T. le problème c'est que la bibliothèque est dans le couloir et qu'on ne peut jamais la voir en un seul plan dans sa totalité, c'est extrêmement frustrant, on est obligé de la longer, je trouve que c'est une erreur de calcul assez grave et un jour ça finira par l'énerver, ou peut-être pas.
Je me retrouve toujours bêtement ébahie devant la bibliothèque des autres, c'est loin d'être original mais elles sont pour moi les plus fidèles témoins de ce qu'on appellerait une "vie intérieure", l'expression est gentiment convenue mais l'idée est là. Plus que d'une vie intérieure il s'agirait même de la preuve indéniable d'une curiosité pour le monde, d'une envie de le dévorer tout cru, de ne rien y laisser s'échapper. Plus j'ai lu de livres plus le monde m'appartient ou disons, plus j'en possède et plus j'ai tenté de le faire mien et de lui appartenir tout autant. Plus je lis plus j'échappe à mon moi social, plus je me complexifie. Dans l'appartement d'un couple il est dur de faire une distinction entre livres de l'homme et ceux de la femme mais chez A. qui habite seul je pouvais aisément me dire "tout ceci est à lui" et la fascination en était décuplée, les livres devant moi se présentaient comme autant de moment de solitude, et s'imaginer une personne seule c'est comme la contempler dormir, on lui pardonne tout, elle nous est irrésistible. Sa bibliothèque prenait tout la largeur et la hauteur d'un mur, il y avait en son milieu ses cd et à droite ses dvd, le reste était sérieusement occupé par les livres tous rangés à l'horizontal et les étagères du haut sont réservées à des manuels de mathématiques et d'informatique, ils sont assez haut pour qu'on arrive à les exclure de la bibliothèque et ainsi ne garder que les "vrais" livres.
Tout le temps que j'ai passé chez A. je l'ai passé assise devant cette bibliothèque que je déchiffrais, parcourais des yeux comme s'il s'agissait d'un beau visage. J'ai fini par en comprendre son agencement, par en mesurer la réelle quantité de livres, et comme nous revenions souvent à discuter littérature A. se levait chercher un livre que seul sa mémoire visuelle lui permettait de retrouver, il bougeait des piles, en replaçait d'autres, puis extrayait des livres que je saisissais en les serrant entre mon index et mon majeur, après les avoir feuilleter et senti c'est moi qui à mon tour me relevait et tentait de les ranger à leur place approximative et à chaque fois qu'il me voyait me lever il me disait "jette le par terre, le range pas".
Il égalise la longueur des tiges pendant que je lui parle de ce qui m'est arrivé dans la rue et dans le métro. Je lui raconte l'épisode du "je lui ai dit que tu étais plus âgé que moi", il me dit c'est vrai, je pourrais être ton père, oui mais tu n'es pas mon père, encore heureux, avoir une fille comme toi, et un père comme toi; puis nous sourions gentiment.
Les adultes aiment à me rappeler qu'ils auraient pu être mon père, comme si on avait eu de la chance de n'avoir aucun lien de parenté et que cette chance tenait sur peu de choses.
Je lui tends un paquet, je lui dis qu'il a dû lire mon blog alors qu'il doit savoir ce que c'est même si j'hésitais entre plusieurs livres. Je regarde son visage ouvrir le paquet, au début en lisant Roland Barthes il fait "ah oui...", puis en atteignant le titre il dit "ah non même pas", surpris de ne pas avoir Journal de Deuil entre les mains mais Carnet du voyage en Chine. Il me dit que quand il a lu que je comptais lui offrir Journal de Deuil il a failli m'écrire pour me dire de ne pas lui offrir ça. Je lui ai dit que je connaissais son "histoire" et que j'aurai pas trouvé ça très indélicat de lui offrir Journal de Deuil, et que pour le coup, comme il était parti en Chine, ce livre lui correspondait tout autant à ce qu'il avait pu vivre. Il me dit qu'il ne se savait pas aussi proche de Roland Barthes, qu'en lisant Fragments d'un discours amoureux il s'était déjà senti très proche mais il ignorait qu'ils se ressemblaient autant.
Un peu partout dans son appartement, des photos qui de loin me paraissaient être des photos de simple pin-up, je lui dis "c'est marrant ces pin-up" il me répond "c'est Marylin, partout", alors je me lève pour aller regarder. Un peu partout donc, une trentaine voire beaucoup plus, de photos de Marylin Monroe, sous verre et accrochées. En parcourant la pièce je finis par comprendre que de par leur nombre son intérêt pour l'actrice n'est pas un léger intérêt pour une icône à l'image usée jusqu'à la corde mais le sérieux intérêt du collectionneur sinon de l'adolescent. Celle qu'il préfère c'est Marylin devant l'armée américaine qui part pour le Vietnam "eux ils vont tous crever et elle, elle est là", s'il pouvait il s'en ferait un poster. J'ai vu trois cette photo affichée chez lui. Je me suis dit "il aime les images comme un enfant". Il aime Marylin et Audrey Hepburn, je lui dis que ce sont deux opposés, il me répond que oui, les deux facettes de la féminité.
Nous avons entamé la salade à 22h et puis le plat principal à 01h du matin. Vers les 2h ou 3h nous sommes allés dans un bar où il a acheté un paquet de cigarettes pour 8€ et ayant eu marre du Coca Light j'ai commandé un jus d'ananas moi qui ne boit jamais de jus. Il y avait un gros chien noir dans le bar et A. se baissait légèrement pour le caresser, c'était un prétexte pour continuer notre discussion sur le rapport que peuvent avoir les hommes avec leurs animaux domestiques, une discussion qui se poursuivait par fragments tout au long de mon petit séjour chez lui. Il est pour dire qu'un rapport humain avec l'animal ne fait de mal à personne et que dans un état d'extrême esseulement on ne peut y échapper. Je suis pour dire que ce rapport humain avec l'animal se fait au détriment d'un rapport humain avec l'humain, où plutôt que Deleuze et mon prof de philo disent cela et que je les comprenais, lui non. Je lui dis, ce qu'il raconte c'est la relation de Houellebecq avec les chiens, l'humanité est pourrie, vive les animaux.
Une semaine avant que je me retrouve dans ce bar nous étions juste en face en train d'attendre le bus avec mes copines et je fixais le bar en me disant qu'il était joli et mystérieux. Nous rentrions des Buttes Chaumont et je ne me doutais pas d'être à deux pas de chez A. Ce genre de coïncidences m'enchante toujours autant.
Après le bar nous sommes retournés chez lui et nous avons manger de la glace à la tarte tatin, à la vanille et au caramel, le tout qui tenait dans un petit pot. Je ne pense pas qu'il ait fini la sienne et je lui disais de faire attention à ne pas la laisser fondre; moi j'ai tout mangé.
Quand il dit que de toute façon il va bien finir par quitter son travail et qu'il devra déménager. S'il déménage il vendra tout ses livres "je vendrais tout ça". Je lui demande si ça ne lui fait pas quelque chose, si ces livres ne sont pas une partie de son identité. Son manque d'intérêt pour ces choses là, cette façon qu'il a d'être capable de passer du noir au blanc, du tout au rien, j'ai d'abord pris ça comme une preuve extrême de liberté et d'indépendance mais qui me faisait peur à moi, restée ridiculement attachée à mes livres, aux objets auxquels je m'identifie. Je voulais lui dire, tu te trompes, mais c'est moi qui me trompait. Là où je pensais qu'il allait être démuni il serait en fait libre, d'une souplesse d'agir foudroyante et que je sentais pour l'instant latente mais prête à rugir. Pour plaisanter j'ajoutais "et puis tu vas même couper tes cheveux". Ses longs cheveux noirs. Il me dit "c'est pas impossible" moi qui attendait "ah non ça par contre". Je m'en voulais alors d'aimer sa bibliothèque, d'aimer ses cheveux, et une fois sa bibliothèque bradée et ses cheveux décapités c'est bizarre mais ce serait encore lui. Je m'en voulais d'aimer ses cheveux mais c'est dur de ne pas les aimer et dans un même temps d'accepter de les voir disparaître. Je le sentais vouloir se diriger vers un inconfort qui m'apparaissait dangereux.
Il m'a fait boire du vin chilien mais il m'avait aussi acheté des canettes de Coca Light. Le soir il se souvenait de ce que j'avais fait pour ma copine qui était venue dormir chez moi, je lui avais laissé une bouteille d'eau à côté d'elle au cas où elle aurait soif dans la nuit. Il a vidé une bouteille de San Pellegrino pour me la remplir d'eau plate. Durant la soirée, quand nous évoquions l'heure du coucher il me parlait de me faire prendre une moitié de cachet pour dormir car il sait que les gens dorment mal chez lui et moi même je venais de lui dire qu'à cause de l'excitation d'être chez quelqu'un j'aurai peut-être du mal à dormir.
Pendant des heures il laissait défiler dans l'air l'intégral des Cure. Ensuite, peut-être après minuit nous avons commencé à écouter des CD sur le lecteur DVD, nous avons écouté le Velvet Underground, Berlin de Lou Reed, la chanson Muriel et l'album Closing Time de Tom Waits qu'il m'a ensuite offert "puisque tu aimes Neil Young", les Pixies et Ennio Morricone. Je lui dis "mais la voix de Tom Waits a changé". Il m'a raconté que Tom Waits avait mis tout en en oeuvre pour rendre sa voix plus grave, qu'il buvait et fumait comme un malade, et que ça a marché même s'il a quand même choppé un cancer du larynx.
Il me dit que dans les Pixies lui aime justement tout ce que je n'aime pas, et que Monkey gone to heaven est la meilleure chanson pop du monde. On en écoute une version bizarre de la BBC.
Au dessus de son petit bureau une photo rare de Proust et Melencholia d'Albrecht Dürer.
Il me dit que la fac c'était pour lui une catastrophe. Je lui dis que je sens que pour moi ça va être pareil et j'essaye d'expliquer. Je lui dis que j'ai un ego assez énorme et que dans ma scolarité j'ai toujours eu besoin d'une proximité avec le prof et d'établir une relation spéciale avec lui, que je travaillais bien sûr pour moi mais que j'avais l'idée un peu stupide que je ne voulais pas décevoir les profs auquels je tenais et que pour le coup la fac s'annonçait comme un changement radical; c'est assez ridicule mais j'ai besoin de me sentir aimé, j'ai mis quelques secondes avant de pouvoir prononcer ça. Il me dit qu'il n'osait pas en parler mais que pour lui c'était exactement le même problème qui s'était présenté.
Il me dit que j'ai "une vraie vie de jeune fille", je lui dis que c'est vrai mais qu'il doit penser que je m'en rends compte, que j'ai le recul qu'il faut pour voir qu'il s'agit de mes plus belles années, que j'ai tout ce qu'il faut et que c'est aussi fragile qu'éphémère mais que l'important c'est de se rendre compte sur le moment de ce qu'on est en train de vivre.
Quand il me dit que son travail l'affadit, lui ôte toute capacité à s'émerveiller, toute envie de vivre, il trace un horizon avec le plat de sa main pour signifier l'aplanissement. Il en parle longuement et je le laisse parler, il me dit qu'il aime la vie mais que ce travail...t'es là et tu vois le soleil par la fenêtre et t'en as plus rien à foutre, tu vas à la cantine alors que tu pourrais sortir manger dehors, le travail l'a totalement inhibé, lui qui fait de la musique et lui qui écrivait avant, maintenant il se sent vide. Je lui dis, oui ça me fait penser à Houellebecq qui disait qu'une fois qu'il a su qu'il était assez riche pour arrêter de travailler il était heureux, et que Ponge dans Le Parti pris des choses expliquait qu'il ne lui restait que 20 minutes pour écrire le soir parce qu'après il était trop fatigué et que la perte de la sensibilité se double d'une fatigue perpétuelle et qu'en clair, que bref, c'était une constante de beaucoup d'écrivains, qu'il s'agissait d'un problème humain dont il était difficile d'échapper, qu'il était difficile d'avoir un métier épanouissant et que ça me faisait peur. "Tu as raison d'en avoir peur".
Le vin m'embue un peu la vue et j'ai du mal à manger mon riz, j'en fais tomber par terre et je ramasse les grains un par un sur la moquette marron. Il me dit d'arrêter d'en boire, qu'il voulait surtout ne pas me faire trop boire, alors je poursuis la soirée avec du Coca Light. Je lui dis que je n'ai jamais été saoule et que j'ai toujours peur de l'être et de ne pas pouvoir assurer une discussion, que c'est important pour moi de discuter.
Comme nous nous sommes mis au lit à 6h j'étais quand même assez fatiguée pour m'endormir toute seule mais il a insisté pour que je le prenne et je ne comprenais pas pourquoi il insistait puisqu'il s'agissait de mon sommeil personnel, puisque c'était ma merde. Puis il a dit "j'ai envie que tu me fasses confiance" et alors je n'ai plus rien dit parce que ça suffisait et l'un en face de l'autre il m'a demandé de venir communié en prenant cette moitié de Lexomil, ensuite je lui ai demandé de faire un signe de croix et il l'a fait. C'était un moment très tendre et je repense à sa demande.
mardi 21 avril 2009
1
Je me lève et je murmure faiblement "Emile", comme par crainte de le réveiller mais voulant le réveiller tout de même. Puis cette crainte se mue en plaisir vicieux de réveiller la personne endormie, de lui faire du mal, mais un mal qu'elle accepte puisqu'il est déjà 10h et qu'il faut se réveiller. Les rôles s'inversent: ce n'est plus moi qui est en faute mais bien lui et plus j'en prends conscience plus je hausse le son de ma voix et finis même par doucement le secouer. J'ignore pourquoi mais nous tenons à prendre notre petit-déjeuner ensemble. Il me dit "attends moi, dans 10 minutes" et je lui réponds "non j'ai trop faim, allez allez" et il préfère se lever plutôt que de me rater. Nous discutons un peu ensemble tout en sortant les ingrédients de notre petit-déjeuner, il n'y a plus ces crêpes trop bonnes et un peu gluantes que j'avais pris l'habitude de manger avec de la confiture de fraises.
J'ai pris ma douche. Il m'arrive de plus en plus voire même à chaque fois de me shampoiner les cheveux à deux reprises par souci excessif de propeté. Comme si une première couche superficielle s'en allait avec le premier shampooing et la deuxième couche, plus tenace, avec la deuxième. Ensuite j'ai fait un masque, le pot était dans la douche et j 'ignore à qui il appartient mais j'estime y avoir droit. [Aborder un jour le problème de la propriété au sein d'une famille de cinq membres)
Je me suis rasé les jambes, je le fais toujours au bord de la baignoire, après ma douche. J'utilise la mousse à raser de mon père, j'estime l'achat d'une mousse à raser pour femmes un peu superficiel, en fait je n'y pense pas. J'en avais une il y a peut-être un an, une Auchan parfumée qui ne moussait qu'une fois au contact de la peau, au début c'était un gel et c'était toujours agréable de l'utiliser. La mousse à raser de mon père je l'utilise en cachette comme il m'arrive parfois d'utiliser son déodorant quand je n'en ai plus. Ce sont les dernières choses qui me rattachent tendrement à lui justement parce qu'elles sont utilisées derrière son dos et que ça le met dans une situation d'innocente ignorance où il m'apparait comme vulnérable, ou pour une fois ce n'est plus moi la victime. Cette relation de produits d'hygiène partagés est encore la seule que je tolère et où j'y ressent toutes les subtilités d'une relation père/fille.
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J'ai menti à tout le monde, mentir c'est se rendre coupable et ma famille en est la victime, je me sens triste de les bercer d'illusions, de les voir ne pas avoir peur pour moi, de les voir me faire confiance, me croire sur paroles, mais il est impossible d'agir autrement compte tenu de ce que je m'apprête à faire, et qui est tout à fait innocent, ce n'est mal que du point de vue d'une mère alors qu'objectivement c'est un acte neutre. Dormir chez un adulte.
Le bizarre réflexe de vouloir corriger ma soeur qui me parle de Marie chez qui je suis censée dormir "et elle habite où?". Elle? Je vais chez un homme très chère. Je me retiens mais je sens le danger proche, et quand ma mère me demande de petits détails il est en fait plutôt aisé de ne pas mentir sur les faits. "Vous comptez sortir ou rester chez elle?
Oh...rester."
Je vide et nettoie l'intérieur de mon sac, je commence par y empiler un petit pyjama fleuri, une culotte de rechange, une chemise bleu, un gilet pour me couvrir, une trousse de toilette avec mon eau précieuse, mon étui à lentilles, mon déodorant, ma brosse à dents, ma crème anti-eczéma, puis Journal de deuil dans un petit sac pour ne pas l'abîmer, comme ce n'est pas un livre de poche. Je fais appel à mon imagination afin me mettre dans des situations extrêmes et voir de quoi je pourrais avoir besoin, l'expérience aide à savoir ce qu'il peut y avoir d'imprévu quand on dort chez quelqu'un, par exemple le problème de la personne qui dort avant vous et se réveille après, comme on ne peut rien toucher, rien manipuler, bref que l'on est pas chez soi, il faut donc apprendre à gérer silencieusement l'attente, l'ennui. Chez Elise j'avais écouté la radio sur mon portable car la lumière était trop éloignée de mon lit et je ne pouvais pas lire jusqu'à m'endormir sinon j'aurai dû me lever pour l'éteindre et donc me réveiller.
Je demande à Emile et Myriam ce que je pourrais prendre, Emile me conseille de prendre un DVD et Myriam rejoint ce que je disais "prends un livre parce qu'elle va dormir avant toi et se réveiller après toi" avec ce petit rire signifiant "t'es dans la merde". Je prends une autre petite pochette pour mes effets personnels que j'ai besoin d'avoir à portée de main dans les transports, une petite pochette ovale façon cuir que j'aime beaucoup mais qui est toujours trop petite pour y mettre un livre trop épais. Dedans mon portefeuille, mes clés, mon carnet à idées, un stylo et un crayon à papier, des chewing-gum, mon portable. Donc c'est bon, je sors de chez moi, de façon plus définitive que d'habitude, je vais vivre dans mon autonomie pendant 24 heures et mon matériel, mes effets personnels tiennent dans mes mains, je suis seule, brune, et je m'engage dans la capitale.
D'abord acheter des fleurs, c'est la seule chose que A. m'ait demandé. C'est toujours quand on a besoin d'un fleuriste qu'on s'imagine qu'on n'en trouve pas. Le premier trouvé est une sorte de fleuriste un peu artistique, avec une fleur dans un vase façon Palais de Tokyo moi qui ne demande qu'un modeste bouquet de petites fleurs roses, quelque chose de romantique et de doux, des fleurs comme coloriées au feutre. Il est drôle dans son enfance d'aimer dessiner des fleurs alors que ce n'est pas forcément la chose que l'on cotoie le plus dans notre vie. Peut être qu'on aime ça parce que justement la difficulté du dessin est moindre et pour peu d'efforts on a quelque chose de figuratif sur le papier. Un peu comme les coeur, le soleil ou les nuages, la rotondité est enfantine.
Je veux du rose, pas de jaune, ni de rouge ni de blanc. Je me souviens de ce que Cécilia me disait la veille parce que je l'ai noté dans mon carnet et que même, comme je ne me souvenais plus des termes exacts elle me dictait précisément ce qu'elle venait de dire, c'est une situation un peu étrange, cela faisait de sa phrase une sorte de réplique qu'elle aurait récité et qu'elle pouvait reciter.
"jaune ça fait Franprix, blanc sale vierge qui veut se faire déflorer, rouge ça fait...pitié, rose c'est bien, c'est mignon".
Quand je lui dis que j'aimerais du lilas, elle me demande si c'est pour offrir, "oui". Elle me joue le visage un peu inquiet, prête à m'annoncer "ça tiendra 2 jours, je vous le dis hein, si c'était pour vous je vous aurais fait un prix mais si c'est pour offrir, 2 jours..."
Je lui dis alors que je veux de celle-ci, des oeillets, plutôt dans les teintes saumon, elle m'en sort quelques unes et je trouve alors le bouquet bien maigre dans sa main puis comme elle pensait la même chose ou par habitude de voir ses clients inquiets elle me dit qu'elle compte "m'arranger ça avec du feuillage".
Je la regarde manipuler les tiges dans le bruit très délicat du frottements, du bruissement des fleurs qui raisonnait dans le silence de la concentration pour elle et de l'attente patiente pour moi. Derrière elle se trouvait des rubans de toutes les couleurs qu'elle choisit précautionneusement dans le ton du bouquet. Dans un premier temps cela devait être un réel plaisir de repérer la couleur dominante du bouquet puis dans un deuxième de choisir le ruban adéquat. Concentrée, elle sait qu'elle atteindra forcément le bouquet réussie, la perfection, le "tout comme il faut" et il y avait de mon côté un véritable plaisir à la voir exercer son art.; les bruissements du film transparent, du ruban qui s'y serre autour, du petit autocollant de la maison. En la voyant faire, en sentant cette très claire odeur de fleurs, dans le confort de mes petits préjugés je me disais :"Voilà une vraie artisane, habile de ses mains, l'innocence du petit commerçant qui dans notre esprit en est réduit à sa profession". Et puis, "les fleuristes, voilà un métier dont j'envisage difficilement la disparition. Les fleurs ne se téléchargent pas, ne se démodent pas encore, peut-être que le fleuriste sera le dernier métier du monde..." Puis je finis par sortir dans la rue, comme une jeune mariée un peu honteuse de se faire remarquer pour l'occasion.
Avec un bouquet dans la main j'envisageais très bien d'être abordée par des hommes dans la rue qui m'auraient fait le coup du "c'est pour moi les fleurs ?". Certains hommes un peu zinzin aiment bien jouer à ce jeu-là, peu risqué et gentiment amusant. Quelques mètres après cette réflexion, un mec se retourne pour attendre ses copains, puis :
C'est pour moi les roses ? (il est drôle de remarquer que le garçon prend le mot "rose" pour celui de fleur, comme si la rose était toutes les fleurs)
Euh non...je pense pas (sourire)
C'est pour votre petit copain alors ?
Oui...voilà (sourire)
Très charmante en tout cas
MERCI. (sourire)
C'était aussi surprenant qu'agréable de voir ce garçon se satisfaire de ce bref échange sans chercher à poursuivre, je lui en étais très reconnaissante; s'il y a bien une chose que je n'aime pas faire dans ma vie ce sont les personnes qui me mettent dans la situation inconfortable du refus, qui me font jouer le mauvais rôle.
Dans le métro un homme âgé m'invite à m'asseoir à côté de lui pour que je puisse être tranquille, j'accepte en le remerciant et en ajoutant " c'est encombrant les fleurs". J''ai mon bouquet et mes deux sacs, je sens mon corps un peu trop chaud dans mes habits en plus j'ai très soif. Très doucement, par de petites phrases ponctuelles qui finissent par réclamer des réactions il introduit la conversation et commence par me dire qu'il faut mettre du fortifiant dans l'eau des fleurs puis il me demande si elles sont pour un homme ou une femme, un homme, il me demande mes intentions, je lui dis que justement c'est la personne qui m'a demandé d'apporter des fleurs. Il me répond "ah ça ça cache quelque chose", je lui demande quoi, il me répond que la personne veut que je pense à elle, puis je finis par avoir l'impression de parler à une copine de par les excès d'interprétation qu'il émet, l'engouement pris à la supposition la plus exagérée, faisant toutes sortes d'extrapolation à partir de peu de faits. Je lui réponds amusée que la personne est beaucoup plus âgée et que je ne pense pas qu'elle ait des sentiments pour moi, que ce serait plutôt le contraire; il me dit que ça on ne sait pas et je me plais à croire en ses suppositions comme à celles d'une voyante. Cette façon surprenante qu'elles ont de venir de l'extérieur et d'arriver à toucher à l'intime. Le vieil homme atteint peut-être une forme de clairvoyance à force de vécu, il regarde la vie des autres comme quelqu'un qui regarderait un film qu'il connaîtrait par coeur.
La conversation établie il commençait a chuchoter, à vouloir émettre des opinions, il m'aurait presque pris le bras. J'avais peur d'arriver à ma station et de devoir lui couper la parole, cela rejoint l'idée que je déteste refuser, je déteste les actes négatifs. Puis Laumière, blanc sur bleu est apparu et j'ai feint la surprise, "oh excusez moi mais je dois descendre, bonne soirée", je ne sais plus si je lui ai dit "merci" mais j'espère que oui. Il m'a répondu "oh allez y, je vais pas vous retenir", puis j'ai entendu un dernier "très agréable", un peu comme adressé aux gens qui étaient autour de nous et qui ont assisté à la formation de notre mignon petit couple de pipelettes. Je ne me rends compte seulement au moment de l'écriture que cet épisode rejoint de près celui du garçon qui me demande si les roses sont pour lui. Cela reste très plaisant de parler à des gens dans la rue, de se faire aborder, à condition que la personne ne réclame rien d'autres que ce qu'elle est en train de faire. Voilà l'idée qu'on peut se faire d'une vie extérieure agréable.
dimanche 19 avril 2009
Cécilia qui me dit que j'ai fait deux fautes d'inattention sur mon blog et qu'elle voulait me le dire. Cette scène comme la somme des 2 ans et demi d'une amitié acquise progressivement.
Julie qui m'envoie un mail plutôt long, c'est la première fois qu'elle m'écrit autant et je perçois dans cette première missive comme le début de quelque chose de plus sérieux entre nous, basé sur un double langage, ou deux relations parallèles. La réelle, celle qu'on peut avoir au lycée, une relation très légère et où l'on rit beaucoup, où les sentiments et impressions de l'une sur l'autre se taisent sans forcément qu'on ressente des non-dits entre nous. Puis ce qu'elle vient d'inaugurer avec ce mail, c'est à dire l'expression de ce qui peut entraver le bon déroulement de notre amitié, un monde de langage où l'on s'explique.
Au cinéma, lors de la projection de Reinette et Mirabelle, quelques secondes où la pellicule déconne. Frayeur dans la salle à l'idée de rater quelques secondes du film, à l'idée que l'histoire s'arrête, comme les restes d'un réflexe enfantin.
Nous mangeons dans un snack libanais très propre, le menu est si exotique pour le novice que sa dernière page est consacré à un "dictionnaire des saveurs". Cécilia qui prononce sans comprendre le nom des plats, "hommos...vous mangez des hommes ??"
En musique de fond les grandes chanteuses libanaises actuelles, et la serveuse qui sert comme une mère libanaise et dont je repère l'accent si particulier : la façon qu'ont les libanais de mieux parler français que nous, sans procéder à des raccourcis, des apostrophes partout.
Nous mangeons le même sandwich entourées de libanais dont certains me rappelent mes oncles venant manger seul chez ma grand-mère avec tout les plats déployés devant eux, comme des enfants gâtés, les épaules voûtées sur leur assiette. Physiquement il y a plusieurs façons d'être libanais et dans la salle elles y sont toutes.
Cécilia qui me dit "tu dis toujours ça, tu dis toujours "je suis pas compliquée"" sur le ton véhément de la révélation. Elle a raison et je suis contente qu'elle ait mis le doigt sur un de mes tics de langage, un de mes tics de pensée. C'est vrai qu'au fond je trouve que je ne suis pas compliquée, pas difficile, que je ne fais pas d'histoire d'exigences. Mais je crois aussi que c'est en partie très faux.
Connection tardive à internet, j'avais une première fois dans l'après-midi répondu à mes mails et ce soir là je reçois toutes les réponses: 8 mails dans ma boîte. Je ne pense pas en avoir déjà eu autant et c'est un véritable plaisir que de les ouvrir un à un comme des cadeaux, et même avec une excitation largement plus grande puisqu'il s'agit de la surprise non du choix de l'objet offert, mais la surprise des mots et du propos, je ne me lasse pas de relire ces phrases et de finir par en comprendre le sens profond, l'intention. Le langage est finalement source d'un plaisir inépuisable.
Mail de A. qui confirme pour mardi. Je me connais, j'aurai des envies de le relire dans la soirée alors je le copie/colle dans Word.
Nous finissons par prendre un dessert à la pâtisserie tunisienne. J'hésite entre plusieurs formes de biscuits dégoulinant de miel et je prends la pâtisserie ressemblant le plus à celles qu'on trouve devant les églises libanaises les jours de fête chrétienne, un beignet au miel. Le vendeur est gentil et il nous donne les plus grandes parts de ce qu'on demande, il nous demande si on veut des serviettes "vous êtes des filles, vous êtes pas comme nous les garçons, vous restez pas comme ça" mimant l'essuyage d'une bouche avec une serviette.
Dès la première bouchée je me sens déjà gavée, Cécilia dit "mon taux de cholesterol vient de monter", je fais mine d'avoir des difficultés à marcher, sur le trajet du métro on se plait à ce jeu-là.
Discussion mère/fille dans l'intimité de la salle de bains, chacune de nous deux est en train de se faire les cheveux. Je lui parle de cette chemise que j'ai en double mais dans deux couleurs différentes et dont le modèle bordeau présente un défaut au niveau du bouton se fermant sur la poitrine, les deux pans s'écartent, laissant voir ce que j'ai en dessous, comme si j'avais grossi, mais la bleue elle par contre reste en place. Elle me dit que parfois, un centimètre change tout, que c'est simplement un défaut de fabrication. Je lui dis qu'avant ce n'était pas comme ça, puis je réessaie la chemise et alors tout va bien, aussi, entretemps j'ai maigri un peu. Je suis soulagée parce que j'adore cette chemise.
Ensuite je lui dis que j'allais laisser pousser mes cheveux, comme du temps de la 4ème où ils m'arrivaient aux épaules et où je ressemblais à une princesse aux yeux cernés. Je lui dis que ça me va mieux, elle me dit "oui oui, mais je te l'avais dit, toi tu voulais un carré court",
oui mais le carré court je trouve ça beau aussi, tout me va.
oui laisse les pousser parce qu'après tu pourras plus
oui après ça fera négligé.
Je suis un peu triste à l'idée que même les cheveux aient leur jeunesse.
Je reste tout de même excité à l'idée que je vais avoir de longs cheveux qui déborderont de mon écharpe comme d'un vase.
Cela fait quelques temps que je n'ai pas mangé la cuisine de ma mère. A cause de mon régime mais aussi de ces déjeuners et dîners au restaurant et des soirées où je ne mange qu'un potage industriel ou une boîte de conserve et que j'avale dans l'unique but de remédier à ma faim comme s'il s'agissait d'un problème.
Au Mcdo, je paye mon petit coca light, la fille "oh elle est belle cette pièce"
Au Jardin des Tuileries, une nana qui je crois en me voyant, s'exclame "toutes les filles les ont", je pense qu'elle parlait de mes Wayfarer, parce que je dis exactement la même chose quand je croise une fille avec. Je suis un peu vexée qu'elle me réduise à ça, avec ou sans je reste un être humain.
samedi 18 avril 2009
Au Mcdo, la vue imprenable sur les personnes qui entrent et qui sortent. Un des serveurs du Reflet entre au Mcdo, celui qu'on a prénommé Maximilien avec les copines. Je suis déçue à l'idée qu'il mange autre chose que les plats préparés par le cuisinier du Reflet. Les serveurs du Reflet n'ont que peu de contact avec lui. Ce dernier dépose les plats sur le comptoir et le serveur les dépose devant les clients. Quand il est l'heure pour le serveur de manger son plat, il s'éxécute un peu à l'écart du comptoir et ce plat qu'il mange est imprégné d'une sorte de souci maternel inhérent à toute cuisine et qui ne s'adresse à personne en particulier. C'est à dire que le cuisinier et le serveur peuvent bien se détester, quand le serveur mange le plat du cuisinier ce souci de l'autre, cette abnégation, ce "tu passes avant moi", subsiste.
J'aimerais que Maximilien vienne s'asseoir pas loin de moi, je sais qu'il me reconnaîtra et alors il verra qu'en dehors de son café ma vie continue; lui même pensera "elle voit bien que je ne suis pas que le café".
Je vois aussi passer le guichetier de la Filmothèque, je ne l'ai jamais vu autrement que tronqué par son guichet légèrement surélevé. Lui il me connaît, il me connaît même deux fois puisqu'il m'a déjà parlé, c'est celui qui nous a dit "je vous inviterai prendre un café parce que vous êtes des fidèles". Il est tout petit et il porte un pull blanc sous une veste.
Cet homme d'une beauté confondante et qui mangeait derrière moi, il devait bien avoir 26 ans et si je me suis assise là c'était pour ne pas qu'il m'échappe/que je lui échappe. En vidant son plateau à la poubelle je l'ai vu dans le reflet de mon écran regarder par dessus mon épaule ce que j'étais en train de faire. J'ai croisé son regard dans l'écran, puis il s'est engouffré dans la ville et par la baie vitrée je l'ai vu se mouvoir dans la rue, hésiter devant le passage clouté, se recoiffer un peu, en somme, faire quelque chose de son corps en sachant que je le fixais. Il s'est retourné, j'ai vite détourné mon regard.
Les effets ravageurs de la fatigue. Chez Gibert avec B. qui en sortant d'un Rohmer m'a vu à travers la baie vitrée du Mcdo St-Michel. Je feuillette les quelques livres sur lesquels j'ai des vues, Pavese, Jean-Philippe Toussaint, Ponge. L'écriture est creuse, indéchiffrable, c'est trop de littérature, trop de noir sur trop de blanc, ça m'ennuie affreusement, l'envie de dire "pour qui se prennent-t-ils ?". Je repars quand même avec le Savon de Ponge.
L'exemplaire en occasion mais dans un état comme neuf du Carnet du voyage en Chine que j'ai caché sous la pile d'exemplaires neufs est toujours là, je le garde en vue de l'offrir à A. mais il m'est encore impossible de faire cet achat, cela voudrait dire que je suis sûre d'aller chez lui et face à cette impertinence, à cette avance que je prends, la malchance ne pourra que vouloir frapper.
Le livre doit tenir caché au moins 2 jours merci de ne pas le toucher.
A 19h40 déjà chez moi, cela va faire plusieurs jours que je n'ai pas été si tôt chez moi, c'est comme si je condescendais à rendre visite à ma famille, sauf que je m'endors.
Cette manière imperturbable qu'à ma soeur de regarder la télé, les clips, Canal +, de s'ennuyer paisiblement de ce bon ennui somnolent sans jamais se rendre compte de la médiocrité de ce qu'elle fait. Ces heures devant la télé alors que dehors il fait jour et qu'on sent depuis le salon les effluves d'énergie d'une capitale rendue accessible grâce aux transports, au train qui n'est qu'à 7 minutes d'ici. Dans ma chambre je souffre énormément de l'ennui en même temps que de la solitude, hier encore Marie était sur Paris et Gabriel était là et j'avais le sentiment d'un emploi du temps chargé où chaque jour serait l'occasion de voir des personnes mais le basculement a eu lieu et je n'ai ni envie de lire, ni d'aller au cinéma et pas assez d'énergie pour mettre de la musique qui aurait eu pour vertu d'alléger une situation pesante, celle d'être au lit à 19h. Aussi je m'endors comme pour mourir quelques heures, j'espère qu'il sera le plus tard possible à mon réveil.
Si seulement j'avais internet j'aurai pu projeter de voir J., travailler à ce qu'il me réponde, seulement il n'a pas de portable et il ne répond pas au mail. Je pense à ces personnes qui par caprice et par ennui ont toujours une liste d'amis interchangeables à appeler et qui sont assurées qu'en les appelant elles auront un rendez-vous pour le lendemain sinon dans l'heure. J'aimerais appeler A., lui dire n'importe quoi mais entamer une conversation qui me ramènerait à sa mémoire, le ferait penser à moi. L'idée me traverse de lui annoncer que pour mardi je peux dormir chez lui mais ce serait trop nul, trop bête, inutile, je vais attendre dimanche soir/lundi en journée. Je dois lui laisser le temps du week-end et me calmer, accepter l'esseulement. [Hier petite discussion sur les synonymes de "solitude" avec Gabriel, mot que je trouve trop littéraire, trop complaisant, esseulement est mieux]
J'angoisse pour ce samedi qui arrive, je n'ai rien de prévu, je ne peux compter sur la présence de personne et si je ne fais rien je pense que je vais mourir. Je compte travailler la matinée puis sortir assez tôt et aller à une exposition, Jeu de Paume sûrement, enfin j'irai faire ma session internet et je proposerai à Cécilia un cinéma, nous irons peut-être au Reflet au manger un dessert au Lutèce. Je me promènerai, je verrais des gens, j'espère qu'il fera soleil et que ça fera sentir bon la ville, je sortirai mes lunettes de soleil. Je rentrerai rassasiée de ma propre vie.
Je me lève à 23h pile, j'aimerais comprendre qu'elle est cette force occulte qui me fait toujours me lever à des horaires bien arrêtées et sans l'aide de réveil. 8h, 10h, 12h.
J'avale sans réel plaisir une boîte de petits pois carottes, ma mère a fait les courses et je ne veux même pas imaginer tout ce qu'elle a pu acheter de bon et de gras, je préfère suivre le chemin le plus court vers la satiété, c'est à dire cette boîte de converse et ne rien m'autoriser d'autre.
Un je ne sais quoi fait du journal intime le genre littéraire le plus malléable, le plus intéréssant même. Cette écriture fragmentée qui nous fait passer du coq à l'âne répond à notre désir de divertissement : même devant le roman que nous aimons le plus nous souhaitons en être diverti, passer à autre chose. L'austérité, le sérieux et l'isolement que suppose la lecture et qui est (j'imagine) la principale cause de répulsion des personnes n'aimant pas lire. Le journal intime, par cette sorte de légèreté, d'inconstance et d'extra-subjectivité assumée répond à ceci, ainsi qu'à notre penchant pour une forme respectable de voyeurisme.
J'ignore si je dois me lancer dans une période où je ne lirai qu'exclusivement des journaux intimes.
Hervé Guibert me fait penser à A., j'aimerais trouver le temps de lui en parler et j'aimerais que ça l'intéresse. Il doit le connaître mais il est peu probable qu'il est lu le Mausolée des amants. J'aimerais qu'il me demande de lui en lire des passages. Ensuite il me jouera du piano.
Le trop fort et trop sincère désir d'aller chez A., de tout bien regarder, de tout comprendre, de passer d'une terre inconnue à un endroit qui au fil des heures me paraîtra familier. D'abord sentir sur mes épaules tout le poids, toute la pression d'un appartement dans lequel se déroule sa vie, sa conscience, les étapes de sa solitude ainsi que quelques unes de ses activités-habitudes qui venant de lui m'intéressent, où boit-il son café ? Etre émue à l'idée que tout ce qui s'y trouve soit le fruit de sa volonté, non pas d'un désir de décorer mais plutôt d'agencer. Décorer c'est soumettre les objets à une fonction qu'ils n'ont pas, et donc produire de l'inutile alors qu'agencer ce serait vivre entouré de ce qui pénètre chez nous sans crier gare, sans que l'on est eu a caculer, et voir comment on peut organiser la cohabitation de cet ensemble hétéroclite par une bibliothèque ici, un bureau là; laisser faire le hasard.
L'impression que je pourrais écrire un court récit sur A.
Insupportable attente que le jour se lève, que je puisse sortir, que les transports reprennent leur respectable fonction, que les cafés rouvrent et que des gens seuls mais gais peuplent les terrasses. Les cinémas, les parcs, les restaurants, les magasins; de chaussures, de vêtements, de biens culturels, de cuisine, et les gens qui achètent de la seule façon qui soit permise en week-end : par caprice plus que par nécessité. Le souvenir un peu fou qu'il m'arrive souvent de devoir faire passer plusieurs métros bondés avant de pouvoir en prendre un; l'envie de revivre ça. Et toujours l'idée éclatante que malgré l'agitation, malgré l'action, on se tient toujours à la surface des choses, que l'on ne fait que frôler les existences, que les choses sont encore mieux que ce qu'on voit déjà.
L'idée novatrice que le jour soit supérieur à la nuit.
L'agréable contraste de se maquiller à la lumière d'un ciel blanc et aveugle, ma joue grise et aux pores irréguliers que je grime d'un blush excentrique.
J'ai de la sympathie pour cette parka, pour ces poches larges et robustes qui peuvent abriter le plus gros des livres de poche, ma carte Imagine-R, mon peigne, et cette capuche légère qui me protège des pluies imprévisibles.
Dans le train, une fille en face de moi à son copain : "j'ai rangé tout mes cols roulés"
Chez le bouquiniste Silly Melody, je me suis souvenue avoir eu entre les mains le Mausolée des amants en version nrf, légèrement abîmé, un bel objet. Un bel objet que j'aimerais retrouver et offrir à A., mais je ne le retrouve plus.
vendredi 17 avril 2009
Au Mcdo de la Défense. Le sentiment qu'il suffit de faire deux fois la même chose pour pouvoir parler d'habitude.
Hier j'avais chaud aujourd'hui j'ai froid, hier j'ai pris un coca light, aujourd'hui je prends un cappucino et je reste 1h47 comme ça, peu réceptive à ce qui m'entoure sinon à mon environnement direct, c'est à dire cet espagnol qui est venu se poser avec son ordinateur devant moi, il a dû chercher un endroit pour se poser et en me voyant il en a déduit que c'était ici "le coin ordinateur". Son pc est minuscule, la taille du mien divisé par 4, il fait presque la taille d'une boite d'hamburger en carton, l'image est amusante.
A côté de lui une famille parle en langage des signes, malgré le bruit je sens près de moi ce petit territoire de silence dans lequel je me reconnais et m'inclus, je décide de m'y concentrer, d'y prendre part et je finis par reconnaître l'infinie supériorité du silence sur la parole qui inévitablement finit par devenir du bruit.
Cette façon qu'à Marie d'aborder n'importe qui, pour un oui ou pour un non, dans la rue, au restaurant, partout, ce côté sans-gêne qui parfois s'avère bien utile, fais qu'elle aura au moins tout tenter. A chaque fois que j'y suis confrontée je rigole comme pour m'excuser à sa place, pour montrer que tout cela n'a rien d'une décision concertée, que je suis autant qu'eux prise par surprise. Cette sorte de naïveté à croire qu'on ne dérange jamais les gens, eux aussi ne demandent qu'à être dérangés mais finissent par croire qu'ils n'aiment pas ça.
Il boit une bière à une table, près des bus, je me rappelle de lui, j'avais son visage sur le bout de la langue. J'avance vers lui, je m'engage pour au moins 3 heures, j'espère seulement que ça va bien se passer. Il me prend un café, je lui prête des livres de Sartre, il m'offre un Delillo et un film, Wanda. Cette manie qu'il a de toujours m'offrir des livres, chez lui je ne trouve pas ça déplacé, j'ai l'impression qu'il cherche à me protéger et qu'il n'a trouvé que ce moyen.
Le sentiment que ces vacances me resteront longtemps en mémoire. D'abord ce sac à dos que je vais devoir me trimballer jusqu'à la fin des vacances et que je vais finir par ne plus voir comme avant, je ne l'ai jamais vraiment aimé, il a toujours trop entravé ma féminité. Ces sessions internet au milieu de l'agitation, les cafés et les restaurants avec Cécilia que je n'ai jamais connu mieux qu'en vacances, quand on va au cinéma ou acheter des livres. L'impression qu'en période de cours elle m'échappe totalement, que l'on s'éloigne l'une de l'autre dans l'attente des prochaines vacances. Puis Gabriel que j'ai vu, A. que je risque de voir, J. que je veux voir pour le plaisir de faire éclater dans l'air une conversation sur le cinéma puis pour finir la lecture d'Hervé Guibert, cette vie dans ma vie, cette conscience écrivante qui semble se déployer au moment où je la lis.
J'ai commencé à mentir à ma mère pour mardi soir, je lui ai dit que je dormais chez une copine qui n'habite pas loin, il s'agit de Marie. Tout semble être en place, il ne reste plus que sa confirmation. Je redoute je redoute, j'ai lancé les paris, Cécilia dit qu'il ne va pas annuler, Marie dit carrément qu'il va oublier. Je suis du côté de Marie mais j'encourage Cécilia a espérer pour moi, sorte d'espoir désespéré.
Plusieurs fois j'ai eu ce désir de donner une suite aux Parti pris des choses de Francis Ponge,Son entreprise littéraire qui me paraît aussi passionnante qu'interminable. Je sens comme une complicité qui me relit à ce livre autant qu'à cet écrivain. Le sentiment que dans sa solitude et ce qu'il appelait "le drame du langage" Francis Ponge avait des intentions à mon égard.
Ces "50 personnes" de la note précédente ça ne lui a pas plu. Au moment où je l'écrivais je savais ce que j'étais en train de faire, ce que ça voulait dire. Que dire sinon que je n'englobe personne, que ces personnes je m'en souviens de toutes en particulier, qu'au moment de les voir c'était du sérieux, ce n'était pas "une de plus", mais un réel désir. 50 c'est beaucoup, mais on peut bien faire les choses 50 fois. Cette sorte d'addiction aux rencontres, dans un monde où tout est trop à sa place. Je lui explique mon dilemme : où je prends en compte l'opinion des personnes qui me lisent et qui me connaissent et alors je me censure ou alors je fais mine de ne rien savoir et alors je parais agir de manière inconséquente, irresponsable mais au moins j'ai la sensation que ce blog m'appartient. De toute façon je me censure déjà énormément. [L'idée de tout recommencer autre part, anonymement.]
Il commande une salade Océane, je commande une Dame Blanche qui finit de fondre en attendant que la salade de Gabriel arrive, c'est toujours délicat de faire attendre une glace.
"tu vas dans la rue et tu fais de la science-fiction".
Gabriel me dit ça, en parlant de ce que j'écris, je comprends à demi-mot ce qu'il me dit, disons que cela fait écho à une de mes secrètes intentions qui est de rendre la réalité plus attrayante, de faire en quelque sorte sa pub en même temps que je fais la mienne.
Cette pâtisserie tunisienne à St-Michel, à chaque fois c'est la même histoire, j'oblige Cécilia a m'y emmener pour prendre un dessert puis je finis devant la vitrine à ne pas savoir me décider, à les juger une par une bonne/pas bonne, puis à trouver les pâtisseries chères, enfin je repars bredouille. Peut-être que la vitrine suffit.
Cette nouvelle coiffure de vacances que je commence à bien aimer. De chaque côté du crâne des mèches que je plaque à l'aide de barrettes, c'est net, c'est propre, je réponds à mon désir de lâcher mes cheveux sans les sentir me venir sur la figure, j'ai aussi du plaisir à réajuster les barrettes quand je les sens lâcher.
Mon père "a sa journée", nous comptons aller au restaurant et devant le manque d'initiative je propose à la famille d'aller au Lutèce, le restaurant de la bande des meufs. Mon père sait que je n'aime pas les chaînes de restaurant (bon ce n'est pas très original), je crois que j'en avais parlé à ma soeur et je pensais qu'il n'écoutait pas. Il me dit "t'aimes pas les chaînes toi, t'es déchaînée".
jeudi 16 avril 2009
Ce matin à la radio, l'émission Service Public sur comment faire venir les jeunes au musée. J'écoute le début de l'émission à la cuisine puis je la poursuis dans mon lit, avec le radio-réveil que j'enlace. Je suis en quête d'arguments qui diffèrent de ceux qu'on connaît déjà, à savoir
1) inculquer très tôt le goût de l'art aux enfants
2) rendre l'accès gratuit
tout les professionnels, dont une femme déjà croisée chez Taddéi et que je reconnais par la seule singularité de son métier : spécialiste en économie de la culture, bref, tous ces professionnels semblent vouloir se mettre d'accord sur une sorte de stratégie à adopter pour faire venir les jeunes aux musées. La question, plus fondamentale et sans doute plus intéressante à poser, serait "pourquoi voulez-vous qu'ils y aillent ?". Je ne tiens pas une heure et le lancement d'une chanson est un bon prétexte pour éteindre et retourner à ma lecture.
Ce sac à dos qui contient mon ordinateur alourdi mes épaules, il fait contraste avec ma tenue. On dirait une écolière qui semble se détacher complètement de cette charge portée sur son dos, elle le porte comme quelque chose d'amovible, comme une charge qui n'entrave en rien ses désirs de coquetterie.
Je vais au Mcdo de la Défense, je commande un Coca Zero et je m'installe. A chaque instant j'ai peur que quelqu'un se décide à me voler mon ordinateur, qu'il me suive et qu'il me frappe, je ne supporterai pas l'agression. J'ai anticipé le coup et j'ai dans la pochette avant de mon sac une bombe au poivre que je n'aurai ni le temps ni les moyens de sortir mais qui d'une façon ou d'une autre me protège, s'annonce comme une option, qui me fait penser que "contre le mal, je peux gagner".
Obsession de la précision. Au moment de poster sur mon blog je demande à Cécilia qui vient d'arriver quel poulet nous avons mangé hier, le nom m'échappait, "poulet à l'impériale". Au moment où elle me le dit je sens que je viens d'échapper à une erreur grave alors que tout le monde s'en fiche, que ça n'enlève et n'ajoute rien au texte; sinon de la véracité.
Chez Gibert Joseph, je fais d'abord le tour des étages pour voir si T. n'y est pas, depuis le jour où je l'ai croisé par hasard dans le métro c'est comme si je sentais que nous étions fait pour tomber l'un sur l'autre. Mais une fois c'est déjà beaucoup, ma chance de tomber sur lui est déjà passée.
Progressivement j'abandonne Cécilia, à la recherche d'un livre je m'éloigne d'elle et finis par quitter l'étage. Nous avons toutes les deux une série de livres et d'auteurs à acheter, des titres plus ou moins déterminés, d'autres que l'on aimerait feuilleter par curiosité. Je cherche le rayon Mille et une nuit.
L'impatience m'oblige à oeuvrer en vue de la soirée chez A., de m'agiter comme si des choses étaient à faire alors que je n'ai qu'à attendre sa confirmation. Je lui cherche un cadeau, j'ai déjà en tête Journal de deuil de Roland Barthes. J'ai reçu le livre récemment, je ne l'ai pas encore lu, je sais que ça lui fera plaisir; c'était ça ou de la nourriture mais j'ai le désir secret de durer plus longtemps que de la nourriture, j'aimerais étirer le moment de la consommation à celui de la lecture d'un livre. Savoir qu'A. pensera à moi le temps de la lecture et que si cela lui plaît il puisse relié ce plaisir pris à ma personne.
Devant la Filmothèque, je vois sortir ma soeur du cinéma, elle vient de voir La Carrière de Suzanne et La boulangère de Monceau. Je lui dis que je les adore ces deux-là, elle me dit "de toute façon c'est tous les mêmes". Je finis par me demander si elle aime ce qu'elle voit et que je devrais le lui demander, je suis curieuse de savoir si elle est sensible à ce cinéma particulier et qu'elle vient de découvrir. Il y a son copain Jocelyn avec elle, il est très beau, j'ai un petit faible pour lui et je pense que c'est réciproque. Je présente Cécilia à ma soeur et inversement, je parle tellement de ma soeur à Cécilia et aujourd'hui elle la voit. Jocelyn nous demande ce que nous allons voir. Une fois partis Cécilia me dit que ma soeur est plus belle que moi et que Jocelyn est d'une beauté "simple et pur" mais qu'il devrait trop changer ses fringues.
Devant le cinéma, deux beaux gosses espagnols viennent faire la queue et demandent aux filles derrière nous "vous faites la queue?"
"euh oui plus ou moins, c'est un peu le désordre",
tout le monde rigole de bon coeur, "et bah on va remettre un peu d'ordre". J'aime la remarque, j'aime le ton et cet accent qui en même temps qu'il se déploie essaye de se faire oublier, joue à faire comme s'il n'y avait pas d'accent. Je le dis à Cécilia "ils sont pour nous".
Une fois dans la salle il s'installe près de nous et pendant que j'attends pour aller aux toilettes je vois Cécilia qui leur parle par dessus mon siège vide, je me dis "elle a réussi" mais la discussion tourne court et restera sans suite. Je sors des toilettes et le film a déjà commencé, je m'installe entre Cécilia et l'homme, je sens son parfum, je me sens comme assise à côté d'un homme que j'aime. Je me dis pour moi-même que cette séance s'avèrera intéressante. Pendant la séance je sens la chaleur qui se dégage de son bras, comme une pierre chaude, le tissu de ma chemise frôle le sien et il semble que tout soit dit, que notre relation se résumera à cette vibration de ces bras qui ne se touchent même pas et qui se repoussent en même temps qu'ils s'attirent, exactement comme des aimants. Parfois l'un de nous deux bouge son bras comme par refus de poursuivre le jeu.
En rentrant je raconte à ma soeur ce qu'a dit Cécilia à son sujet, "elle dit que t'es plus belle que moi et que tu te maquilles bien". Je prends ma douche et je vais manger un peu dans la cuisine, j'essaye de perdre quelques kilos alors je me fais violence et je ne touche pas à la paella, je mange plutôt un potage suivi d'un yaourt. Ce n'est pas aussi savoureux mais j'ai au moins la satisfaction de m'être soumise à une discipline, de manger d'abord fonctionnel plus que pour le plaisir, c'est ça tout le but du régime.
Je passe le laps de temps qui me sépare du sommeil à lire Le droit à la paresse de Lafargue qui se révèle être en fait un réquisitoire politique plus qu'autre chose, on y retrouve la verve des anciens textes politiques sur lesquels on tombe parfois dans les manuels d'histoire. Si mon professeur de philo m'a conseillé ça plutôt qu'un autre livre (il y avait aussi Oblomov) c'est que j'y trouverais forcément mon compte, donc je poursuis.
Hervé Guibert.
Un journal fait toujours un peu douter de la mort de l'écrivain, disons qu'on y pense même plus : s'il a existé c'est qu'il existe encore, forcément. J'ai le sentiment de vivre deux vies parallèles et je ne sais pas laquelle des deux est la plus réelle, me marque le plus.
Ce matin, réveil matinal et l'impression que je peux enchaîner une série d'activités inutiles comme écouter On the beach de Neil Young dans mon lit avec Emile qui dort par terre. Douceur de la musique, douceur du ciel blanc et du visage d'Emile qui lentement se réanime, reprend conscience. Sentiment rassurant d'être progressivement puis totalement en présence d'une autre conscience que la mienne, d'être réellement deux dans la pièce.
A chaque chanson je lui demande "et celle-là tu l'aimes ?", il aime bien les passages avec l'harmonica mais je comprends qu'il n'aime pas, Neil Young est compliqué, Neil Young créer de la musique qui ne se comprend que si à la base on est pourvu d'une certaine somme d'expériences et de sentiments, et dans cette musique il s'agira de retrouver ces sentiments, ces expériences.
Je ne comprends pas encore tout Neil Young, il y a des chansons qui m'échappent, dont l'émotion m'est encore incompréhensible et j'ai conscience de la masculinité de sa musique, des chansons écrites et chantées depuis son petit statut d'homme. Quand Neil Young parle de la femme d'une façon que je peux seulement envisager mais qui ne fait écho à aucune expérience.
"You're only real, with your make-up on"
Il veut Crystal Castles, il prononce le T de Castles. Je lui mets Animal Collective, ça il aime.
Puis comme par habitude je finis par poser sur le ventre mon livre et par me rendormir. Je crains toujours d'avoir trop dormi, je crains qu'il soit plus de 13h mais il est toujours 12h57 quand je me lève. Je n'ai toujours pas réglé ma montre à l'heure d'hiver.
Je me coupe les ongles des pieds en réécoutant Doolittle des Pixies, quelque chose m'échappe dans cet album, je ne comprends pas comment on peut passer du bruitiste Crackity Jones à la douce perfection pop de La La love you.
Je ne prends pas de parapluie malgré le fait qu'il soit impossible qu'il ne pleuve pas. Je ne prends pas de parapluie comme pour conjurer le mal, comme pour soumettre le temps à ma volonté. Je ne veux pas qu'il pleuve, il ne pleuvra pas.
En sortant du bus je déplie mon écharpe fleurie pour la poser sur ma tête.
Charlette et Cécilia concernant Miro.
Cécilia, c'est ton préféré Miro ? Il a fait trois taches.
C'est des jolies taches.
Aujourd'hui jeudi je vois Gabriel, cela va faire plus d'un an que je ne l'ai pas vu et j'ai peur, comme à chaque fois. Un jour qu'il me restait du temps après un bac blanc j'ai établi la liste exhaustive des gens rencontrés par internet, elle était immense, il y en avait 50. Je pourrais parler comme un comédien qui à chaque fois qui monte sur scène n'en finit jamais d'avoir le trac. J'ai toujours peur et toujours envie de reculer devant l'idée d'une rencontre imminente.
Le désir de rencontrer l'autre est toujours déséquilibré, il y en a toujours un qui désire plus que l'autre de faire cette rencontre, et quand c'est moi qui désire un peu plus il s'avère alors que j'ai peur de décevoir, que j'ai peur de rater ce que je considère comme un examen. Quand c'est l'autre qui désire un peu plus que moi alors je flippe qu'il ne soit pas à la hauteur, j'ai peur de la déception, de la discussion qui ne va nulle part, d'une discussion qui aurait pu ne pas exister. Pourtant ça ne s'est jamais mal passé, à force d'expérience on a très tôt l'intuition de ces choses-là, dès le moment où l'on se frotte virtuellement à la personne, dans sa façon de s'exprimer sur internet, dans la tournure que prenne ses idées, dans ses goûts autant littéraires que musicaux, dans sa façon de se mettre ou pas en scène, d'agencer, d'organiser le dévoilement de sa personnalité; on devine tout. Il y a une première "sélection" qui se fait sur internet : décider de parler à la personne ou l'ignorer, la rejeter ou vouloir atteindre une sorte d'amitié pure avec elle.
J'ai déjà vu Gabriel mais cela remonte à trop longtemps. Je ne me souviens que partiellement de son visage : yeux clairs, cheveux très bruns, j'ai tout oublié de sa voix mais je sais qu'il n'était pas timide et que je ne l'étais pas non plus malgré la sorte de pression constante de son amour pour moi. Je ne peux éviter de parler de ça sans le sentiment de le trahir, comme si en disant "son amour pour moi" j'affirmais ma supériorité sur lui.
Impression qui se confirme de jour en jour que je vais me confronter à une annulation de la part de A. Envie de dire "je le sens gros comme un camion". Je vois déjà la scène, au téléphone ou par mail : A. qui a une excuse forcément valable et moi qui lui affirme bêtement que je comprends, qui accepte jusqu'au bout, qui n'a même pas à accepter mais plutôt à subir, à encaisser mais qui préfère penser qu'elle accepte, que la volonté y est pour quelque chose.
[toujours ce sentiment de m'imposer à lui, de le gêner, que mon affection le colle et le dégoûte.] Je mimerai le détachement, l'indifférence devant la perspective de cette soirée et encore plus devant son annulation alors que mon imagination malade semble avoir déjà tout vécu de cette soirée, tout créé dans les moindres détails.
Penser à remercier les gens comme lui qui sur quelques jours nous font vivre de délicieux moments d'imaginaire, peut-être que finalement cela suffit.
Je retrouve cette idée chez Guibert qui dans sa première note écrit :
"Coin de fenêtre : emplacement vide où je vais mettre ce mannequin d'enfant si je l'achète. Mais il me semble déjà le voir, à cet emplacement vide, puisque je le désire. Je pourrais ainsi vivre dans un décor dénué, contrairement au mien, entouré seulement de désirs et de suggestions d'objets (je refuse toujours de constituer une collection)."
Lien étroit entre cette façon quotidienne d'écrire et le rapport que j'entretiens avec ma vie. Plus qu'une vie qui influence et dirige directement mes propos il semblerait qu'à force d'écrire et de faire de sa vie un moment quotidien de littérature j'en arrive à vivre ma vie comme une création de chaque instant, profondément excitante, comme une source inépuisable d'inspiration. Interpénétration des deux dans laquelle je trouve mon compte, dans laquelle je suis heureuse, je pense ne jamais arrêter et je regrette d'avoir passé tant de mois à n'écrire qu'une fois par semaine, à me sentir engloutie dans le réel. Il y a une manière d'alléger le poids du réel par l'écriture, de vivre à cheval sur les deux, c'est du 50/50. L'écriture n'est pas quelque chose d'abstrait, d'idéal, ce n'est pas un truc de lâche ou de frustré, c'est très concret. [Soulagement devant cette idée pour laquelle il n'y a pas à se persuader puisque je la vis et la constate.]
mercredi 15 avril 2009
"Il est heureux que j'aie la possibilité d'une évacuation quotidienne, par le journal, d'une écriture, même mineure, même déviée ou recouverte, sans elle je serais désespéré, peut-être déjà mort."
Hervé Guibert - Le mausolée des amants
Harold & Maude au cinéma, une histoire mignonne sur fond de Cat Stevens, une histoire peut-être même beaucoup trop mignonne, qui ne marche pas, en tout cas pas sur moi. Une sorte de Juno 70's à l'humour incompréhensible. Je n'accroche pas, et je suis triste de ne pas accrocher car j'ai pourtant un a priori positif sur tout film en provenance des années 70 mais ce bon a priori finit par se retourner contre ces films. Midnight Cowboy reste l'indétrônable.
Mcdo St-Michel, l'hôtesse de caisse est belle et douce, blonde. Je regarde sa nuque en train de me préparer mon cappucino. Sorte de complicité blonde/brune au moment de lui dire au revoir, en tout cas c'est comme ça que je le ressens.
Finalement bénéficier de la connexion Wifi du Mcdo se révèle avoir un prix, celui de la boisson.
Bizarre de se retrouver dans un lieu publique avec un objet aussi familier que mon ordinateur, je ne l'ai jamais vu autre part que poser sur mon lit, dans ma cuisine ou au salon, ici il est exposé aux regards de tous, c'est un peu comme surprendre un proche dans un univers publique que l'on a toujours côtoyer seul, choc des rencontres.
Nous attendons Marie qui prend son temps pour arriver. J'ai internet mais Cécilia et Charlette s'ennuient et finissent par inventer des jeux insensés. J'écris à G., j'écris à A., j'écris à Julie partie à Rennes, j'écris à mon professeur de philo, j'écris sur mon blog et sur le forum. Au moment de partir j'ai le sentiment d'avoir tout accompli, d'avoir tout bien fait mais comme d'habitude ce travail ne tient qu'un temps et demain il faudra encore répondre à d'autres mails, actualiser tout ça. Internet est une course interminable, ne plus avoir de connexion est impardonnable.
Nous mangeons au restaurant chinois à St-Michel, c'est jour de fêtes et nous prenons toutes des menus, nous mangeons dehors. Beignets de riz soufflet, poulet à l'impériale, glace café vanille. Nous vivons la venue progressive de la nuit et la venue progressive des enseignes lumineuses qui domptent l'obscurité. Aujourd'hui encore, et ce depuis bientôt 2 ans, la richesse de nos sujets de discussion est inépuisable.
A. m'a appelé deux fois vers 19h30. Voir ces deux appels en absence sur mon portable est comme voir se retourner la situation : cela a toujours été moi qui le réclamait,qui avait besoin de lui, et les appels en absence me font miroiter le contraire, je le sens déçu à l'autre bout du téléphone, dans un état d'attente et de contrariétés dans lequel j'aimerais pouvoir le laisser languir. Seulement laisser ses messages sans réponse m'est plus insupportable qu'à lui, je sais qu'il s'en fiche. Je ne le rappelle pas tout de suite, je préfère lui envoyer un sms pour lui demander si je pouvais le rappeler plus tard. J'aimerais être au calme pour lui parler, le trac me fera lui demander de répéter à chaque phrase, je ne serais pas "au top, je ne me sens pas capable de gérer deux dimensions en même temps, l'extérieur et l'intérieur du téléphone. J'ai toujours redouté de l'avoir au téléphone, il m'impressionne encore trop et avec le temps ça ne se calme pas. Tout travail de relativisme est inutile : le considérer comme ce qu'il est, c'est à dire une sorte d'ami rare comme on parlerait d'oiseau rare, ne calme en rien ma fascination, ma timidité, cette façon que j'ai de ne pas me sentir naturelle en lui parlant, de jouer le rôle de la jeune fille. Je travaille à détruire tout cet amas de fantasmes pour ensuite mieux reconstruire, reconstruire quelque chose qui se rapprocherait d'une saine réalité, mais je me confronte à mon impuissance, à l'inefficacité.
A ma proposition de le rappeler à 22h il répond "Minuit".
Je le rappelle à minuit dix, je le pensais chez lui mais il est entouré d'amis, j'ai peur de paraître ridicule, la fille qui appelle à l'heure, qui est seule chez elle et qui croit des choses pendant que les amis attendent, peur de ne "rien lui dire". Il me propose qu'on se voit pendant mes vacances, puis l'invitation se précise, il aimerait que je vienne dîner chez lui un soir et je pourrais même dormir. Je n'accepte pas tout de suite, je suis encore surprise et je préfère attendre de mentir à ma mère pour confirmer l'invitation. Cette invitation est l'aboutissement de notre belle relation, nous nous connaissons à peine, disons que ce qu'il connaît de moi et ce que je connais de lui est à 50% de la projection, à 50% de la réalité, et nous nous en tenons à cette équilibre, nous construisons là-dessus.
A chaque fois que je le vois il apporte avec lui un univers si neuf, en décalage avec la ritournelle du quotidien que chacune de nos rencontres est autant de petits îlots de liberté où personne ne se doit rien et où la bienveillance règne. On ne fait que parler, qu'échanger, on se distrait de nos vies respectives, puis on ne se voit plus pendant des mois et on reprend contact par hasard.
Je lui rappelle que je n'ai plus internet, que je le lui ai dit dans mon mail, il ne s'en souvient plus, je suis un peu vexée d'autant plus que le mail, écrit dans l'urgence, ne faisait pas plus de dix lignes et qu'il date d'il y a seulement quatre heures. Ce manque d'indulgence le caractérise assez mais dans l'idée qu'il ne s'adresse pas seulement à moi je ne le prends pas comme une offense personnelle. Je ne sais pas réellement ce qu'il veut, il me veut chez lui à dîner, mais il ne m'écoute qu'à moitié. Par contre il se souvient de mon avertissement de travail l'année dernière alors que mon propre père n'est pas au courant, j'oublie la première mésaventure, je lui souhaite bonne nuit.
C'est un peu ridicule mais je pense à la tenue que je porterais pour aller le voir, je pense à la tunique neuve trouvée chez Bershka, bleu marine, un peu vaporeuse, manches chauve souris, col de chemise. Je sais qu'il reste très sensible aux apparences féminines, très exigeant, et que les conseils qu'il me prodigue je les reçois comme provenant d'une sorte d'opinion commune masculine. Je sais que ses remarques sont celles d'un homme aux critères de beauté d'une exigence sans pitié, semblable à celle des enfants qui jugent d'une chose "belle" ou "pas belle" sans jamais plancher sur un juste milieu. J'éprouve encore le besoin de le séduire, je sais que ça compte pour lui, je sais que ça compte d'avoir devant soi quelqu'un de présentable, que cela pèse pas mal sur le bilan de la soirée. Je pense d'ailleurs que devant la beauté ou son absence nous restons nous aussi sévère comme des enfants, on ne pardonne pas vraiment à la laideur. La beauté est purificatrice, donne l'impression que le fond de notre oeil se nettoie. Si je dors chez lui cela demandera beaucoup d'organisation, déjà que me rendre présentable demande du travail mais me rendre négligemment présentable (cette façon de rester présentable, de paraître encore bien habillée en pyjama au moment de dormir chez quelqu'un)...
Bien lire est aussi important que bien manger, cela influe sur mon humeur. Si je lis bien alors j'écris bien car je suis directement influencée par mes lectures, cette nouvelle façon d'écrire, par fragments, par tranches, c'est à Hervé Guibert que je la dois. En ce moment je suis bien, je suis "heureuse" parce que ce que je lis est bon, ce que je mange aussi, et parce que j'écris tous les jours et que ça c'est un remède inestimable contre la tristesse et la frustration.
Page 161, message d'Hervé Guibert à mon intention.
Discussion avec T. sur le but de la publication [...] l'idée de ne pas être publié dépasse l'idée de mon corps rongé par les vers. Il ne s'agit pas de postérité, mais de l'assurance vague, presque abstraite, de rencontre, dans le temps, à des fuseaux divers (non plus horaires, mais annuels, et peut-être centenaires), même si le livre n'a jamais été réédité, même si le stock a été pilonné, même si la plupart des exemplaires ont été détruits dans le feu ou ramollis par l'eau des égouts, et la plupart des caractères effacés, d'un lecteur, d'un seul lecteur, d'un jeune homme ou une jeune fille, un vieillard, un enfant, d'un exemplaire réchappé qu'il prendra entre ses mains, et que cette parole, cette voix se remettra à vivre, pour quelque temps, dans son corps, avant de se refiger en surface morte, compressée, inutile, qu'elle sera encore une fois redéployée, et célébrée par sa lecture, cette action physique de l'écriture, cette matière, ce temps perdu, comme à prier, et qu'il aimera, qu'il sera sensible à l'amour, mais peut-être je l'explique encore mal, je l'amoindris. Je serais tenté de dire : s'il n'y avait cette assurance, cet espoir d'un seul lecteur, un jour, je n'écrirais plus, mais j'écrirais encore moins s'il n'y avait pas d'amour à raconter, car c'est l'amour que j'ai envie que ce lecteur-là discerne."
mardi 14 avril 2009


Je me réveille à 14h sans pour autant avoir abuser de la nuit, j'ai dû m'endormir vers 3h, ce qui me paraît convenable. La limite, l'excès, se trouve pour moi toujours à partir de 5h, quand on commence à concevoir que le levé du jour n'est pas loin. En me levant je détecte ma faim et je déjeune tout de suite, je prendrais mon café plus tard.
J'ai des cheveux à tendance grasse aussi il est fréquent que je me lave les cheveux alors qu'ils sentent encore le shampooing; en lavant les racines je suis obligée de laver le reste. Petit gâchis.
Nous retournons aux Buttes-Chaumont avec les copines, il était dur de s'entendre pour un cinéma. C'est intéréssant de retourner à la belle saison dans ce parc afin d'en constater les changements : on ne connaît plus les modifications apportées par les saisons sur la nature, nous ne connaissons plus que la ville où chacun de ses éléments restent impassibles face aux saisons, la ville est sans odeurs, quand elle n'est pas nauséabonde.
Il faut donc aller au parc pour connaître les saisons. Quand je traverse ma résidence je passe devant des buissons qui en été sont fortement odorants, chaque année et plus qu'autre chose, ils sont le souvenir le plus marquant de mes étés, cette odeur et les vêtements que je porte. La dernière fois que nous sommes allées au Buttes-Chaumont l'odeur d'herbe humide nous violentait les narines et Cécilia se plaignait.
Dans le métro je poursuis ma lecture du Mausolée des amants de Hervé Guibert, journal intime de 560 pages. Il laissait le journal à la disposition de son petit ami T. qui pouvait le consulter à tout instant, idée d'une littérature-photographie, qui ne laisse rien passer et qui évoque le moment vécu avec une "précision photographique". L'homme m'était étranger il me devient familier, je touche sa vie, je comprends tout, il n'y a pas à y croire, c'est la réalité, au pire une réalité très légèrement atténuée. Vu l'épaisseur du journal je pense le lire en plusieurs fois comme pour ménager une présence qui pourrait devenir lourde à force d'être côtoyée, comme on prévoit quelques jours de pause avant de revoir une personne trop longuement fréquentée afin de ne pas saturer, pour faire face à une sorte de trop-plein d'autrui. Ses couvertures de livre sont toutes sans exception illustrées de ses propres photos en noir et blanc. Les livres de Sartre, roman et pièces de théâtre sont tous aussi noir et blanc. Cela connote une certaine gravité qui chez l'un comme chez l'autre, est omniprésente. Gravité des films en noir et blanc.
Je lis ce livre, (acheté en occasion chez le bouquiniste jouxtant Boulinier) en attendant de pouvoir acheter les lectures conseillées par mon professeur de philo sur des thèmes que je lui ai soumis. L'idée que je vais, dans un futur proche, pouvoir m'acheter des livres me met en joie, j'espère seulement pouvoir ne pas faire d'excès ou pouvoir en faire sans que cela entrave trop l'organisation financière des jours qui suivront. Il faut une fréquence d'achat proportionnelle à sa vitesse de lecture : l'idée est évidente, il faut savoir s'y tenir.
Pensée dans le métro :
mettre des boucles d'oreille = prendre le risque d'être moins belle sans.
ne pas en mettre = être sans cesse soi-même, ne mentir à personne.
C'est pour une de ses raisons que je ne me maquille que rarement et plus par fantaisie que par tromperie.
Avant d'aller au parc nous allons au 8 à huit acheter de quoi boire, "c'est comme un pique-nique de boissons" dit Cécilia, précisant sa pensée j'ajoute "un pique-nique liquide". Je paye la boisson de Cécilia et de Marie à qui je devais de l'argent. Deux bouteilles de Coca zero, une canette d'Ice tea et une grande bouteille d'eau pour 3,50€.
Nous buvons nos bouteilles en marchant calmement. J'aimerais m'asseoir sur la pelouse, je suis prête à déplier mon programme du cycle Rohmer pour que Marie s'asseye dessus mais la vue d'une crotte de chien s'annoncera rédhibitoire, nous finissons sur un banc.
Une fois en hauteur je mesure enfin l'étendue du parc : il est à la mesure de ce que l'on demande à la nature, du vert à perte de vue, c'est rassurant. Il y a assez de matière pour s'émerveiller, toute trace d'urbanité est mise à distance, l'illusion prend, on finit par y croire.
Il y a un parterre de tulipes jaunes absolument réjouissant, Marie s'allonge entre les fleurs et nous la prenons en photo, des gens pique-niquent derrière nous, Cécilia fait la remarque "on dirait les photos de calendrier LaPoste avec le gros chien entouré de tulipes", je me plie en deux pour rigoler.
Le soleil se devine sur des surfaces qu'on pourrait délimiter à la règle, comme sur un tableau de Mondrian. Quelques arbres sont frappés dans leurs feuilles rousses, un reflet auburn apparaît, le même que l'on peut retrouver sur une chevelure également frappée par le soleil.
Correspondance feuilles/cheveux à creuser.
Marie et Charlette s'achètent des barbes à papa, je leurs demande de les mettre devant leur tête pour la photo.
Joie simple aux Buttes Chaumont, fatigue familière dans le métro. Je pense "fragile équilibre du bonheur".
Dans le train une famille entre dans le wagon, une petite joue avec son piano magique pendant tout le trajet, c'aurait été insoutenable si je ne m'étais pas calmé, si je ne lisais pas un bon livre, si je n'étais pas durement entraînée à lire dans le bruit. Personne pour lui dire d'arrêter, même pas les parents, et cette musique idiote qui change à chaque touche. Peut-être les parents savent-ils qu'elle n'arrêtera pour rien au monde, que si ce n'est pas le piano ce sera les pleurs qu'on se tapera, je laisse couler.
En sortant du parc, vive discussion entre un gardien et des jeunes, l'un d'entre eux à fait tomber un portable à 800€ dans une bouche d'égouts, il veut descendre le chercher mais le gardien le lui interdit et commence à crier "si vous descendez j'appelle la police".
On marche dans le 19ème, on aimerait habiter ici, on s'arrête devant la vitrine d'une agence immobilière. Je n'ai aucune expérience de ces choses là, j'ignore si le prix des appartements est cher ou convenable, tout cela fait référence à une réalité encore lointaine, mais peut-être pas aussi lointaine que ça, je ne sais pas, il faut faire attention quand on commence à rejeter un problème loin de soi sous prétexte que "c'est dans loongtemps". J'ai le sentiment que l'acquisition d'un appartement ne se fait pas sans une interminable série de procédures, de paperasses. Je pense à ma chambre à Courbevoie.
En rentrant chez moi, mon père est assis au salon, il n'a jamais été placé là en soirée, je demande qu'est-ce qui se passe ? On me répond que ma mère a fait tomber de l'eau sur la Freebox. Il ne me suffit pas de plus pour comprendre que cela me handicape d'internet pour au moins une semaine, qu'il va falloir changer totalement de système de vie. J'ai encore un peu de mal à digérer la nouvelle, j'en veux à ma mère, j'en veux à tout le monde, la soirée sera affreuse.
Ne plus avoir internet est toujours l'occasion d'une remise en question de sa dépendance, c'est une remise en question qui fait du sur-place, on sait qu'une fois les choses en ordre on replongera avec délice dedans. Après m'être imaginé la désastre de la semaine qui arrive j'ai essayé d'en voir les bons côtés : il s'agira d'avancer dans mes lectures autant que dans les films prêtés/téléchargés, peut-être même de parler à ma mère, je sortirai quelque chose comme 2h plus tôt que d'habitude de chez moi. Vu ainsi internet ne manquera que dans la programmation de rendez-vous pris dans la semaine et pour la réponse aux longs mails de Gabriel qui nécessitent plusieurs heures. J'irai au Mcdo de La Défense profiter de la Wifi, j'y commanderai un cappucino, personne ne m'embêtera, je transporterai mon ordinateur dans mon sac à dos bleu marine. Vu le temps restreint qui me sera imparti tout forum est pour l'instant proscrit. Les notes de blog seront rédigées à l'avance et publiées le lendemain, pour les horaires de cinéma et les expositions j'achèterai le Pariscope.
J'ai pu brièvement me connecter à ma boîte mail avec mon portable, j'ignore combien le voyage m'en a coûté mais il fallait voir si A. ou G. m'avait répondu. Rien sinon les remerciements de mon professeur de philo pour les cours envoyés ainsi qu'une remarque concernant un lapsus dans un de mes cours.
Mardi, je me lève avec l'idée fulgurante qu'aucun réseau internet ne traverse mon appartement, les pièces sont comme vidées de quelque chose, d'un lien infini sur le monde. Tout est profondément présent, réel, austère, il n'y a pas de réalité qui se cache comme celle que cache internet, tout est affreusement là. Il y a au mieux le contenu des livres, de la radio, de la télé, de la musique, des personnes, il faut que je sorte au plus vite de l'appartement.
Le journal intime est le genre littéraire qui nous fait le plus ressentir cette sorte de "vie par procuration" que certaines personnes invoque devant une personne qui lirait trop et oublierait presque de vivre pour finir par s'enfoncer dans ce qu'on appelle le bovarysme.
Je me frotte à l'homosexualité de Hervé Guibert, ce n'est pas une chose qui m'est naturellement envisageable, je trouve ça mystérieux, étrange en même temps qu'intéressant, si l'on parle de "culture gay" c'est bien parce que cette sexualité change les moindres aspects de la vie. Il y a une violence inhérente à l'amour entre deux hommes, c'est impossible de passer à côté de ça, quand Hervé Guibert parle de sexe, il en parle comme d'une lutte langoureuse, c'est violent, jamais érotique, toujours pornographique. Il est dur de ne pas être homosexuel sans le revendiquer, le choix est en lui-même une revendication de par les efforts, les justifications que l'environnement réclame. Nous vivons dans une société elle-même hétérosexuelle.
Je glisse un crayon entre les pages du livre, j'ai envie d'écouter de la musique, mon étagère à CD est juste à côté de mon lit, je parcours des yeux les rangées en attendant qu'un CD me dise quelque chose. Je tends à Emile "Free the Bees" des Bees, je lui dis de me le mettre et de monter le son à 18. J'ai passé ma 4ème a écouter ce Cd qui est l'une des musiques les plus riches qui m'ait été donné d'écouter. Inavouable fierté de ne pas avoir perdu mon temps à écouter des cochonneries, très tôt j'ai su où il fallait aller, je n'ai bien que ce mérite.
Je me plonge dans mon lit, je danse dans ma tête tout en fixant ma tasse de café. Je porte une jupe et un polo 60's et je twiste, plan large de la caméra, petit budget. Dans ma jeunesse je tournais énormément de clips dans ma tête, je voulais en faire un métier, c'est une chose très libre et très enfantine que de tourner un clip, c'est comme un caprice qui n'engage en rien.
Je me maquille de quelques touches de blush sur les pommettes, c'est ma mère qui me l'a acheté. Il y a quelques semaines j'avais essayé un vieux blush appartenant à ma soeur, un peu comme ça, pour m'amuser, pour le plaisir du changement facile, de l'aventure à moindre coût. Je me maquille toujours pour "voir ce que ça donne" puis quand cela se révèle joli je finis par aller en cours avec. Le blush fait ressortir les vestiges de candeur qu'il reste à mon visage, la bonhomie liée à sa rondeur, à mes gros yeux cernés.
J'enfile ma veste en cuir que je ne mets que trop rarement car elle ne va pas avec tous mes pantalons, le cuir est traité de façon à être mat, mes copines me taquinent en me disant que ce n'est pas du vrai et je fais mine de chouiner. J'ai eu cette veste pour Noël, je l'avais repérée très tôt dans l'année, je l'avais touché, puis son prix ainsi que le manque cruel de taille vu son succès m'avait tout de suite fait perdre mes illusions, je ne l'aurai jamais. Puis sont venus les soldes et les tailles avec.
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Harold et Maude : 2/5
Au Mcdo St-Michel, je suis en train de poster sur mon blog.
Charlette : de quoi ça parle ?
de ma journée d'hier
Cécilia : de quoi tu veux que ça parle ? de ta journée d'il y a un an ? parce que ta journée d'il y a un an tu l'as déjà racontée.
Correspondance entre le film regardé hier, 17 fois Cécile Cassard et l'écran de mon ordinateur 17 pouces. J'ai tenu une heure devant le film.
dimanche 12 avril 2009

Ce matin j'entends mon père broncher, tous les soirs il s'endort sans que je sois là. Je me souviens des vacances précédentes, j'étais restée plus d'une semaine sans le croiser. Quand il partait au travail je m'endormais, quand je revenais de mes journées de temps libre il dormait déjà. Ce matin je l'entends me dire "faut que t'arrêtes de sortir comme ça tous les soirs", je crois lui avoir demandé "pourquoi ?" car il m'a répondu "parce qu'il y a le bac à la fin de l'année". Encore dans mon lit et déjà énervée, je lui ai répondu "je vois pas le rapport". Quelques minutes après il fallait s'attendre à voir débarquer ma mère, il était 10h20, la messe était à 11h.
Ma mère m'oblige à aller à la messe pour les grandes occasions, disons pour Noël et pour Pâques, "après je vous demande plus rien", il y a en fait plusieurs choses qu'elle nous demande en ajoutant "après je vous demande plus rien". Je crois que c'est ma grand-mère qui l'oblige à nous y emmener. A chaque fois qu'on est au Liban on fait la promesse d'aller à la messe tous les dimanches, c'est une promesse vague et qu'on sait ne pas pouvoir tenir. Au Liban c'est quelque chose de très naturel d'aller à la messe, qu'on fait par habitude, c'est à dire qu'on ne se sent pas faire, et puis les messes durent 40 minutes.
Nous sommes arrivés à l'église à 11h20. Il y avait du monde jusque dans l'encadrement de la porte d'entrée, toutes les femmes à poussettes étaient recluses au fond de l'église et une voix monocorde dont on imaginait provenir du devant résonnait dans l'église, des bébés chialaient de partout, ce bruit ça fait partie du déroulement de l'église, ils sont là, ils pleurent comme des fous, on dirait qu'ils entrent en transe, à chaque fois je dis à ma soeur "c'est Rosemary's baby", je crois qu'elle n'a pas vu le film mais qu'elle comprend, j'avais dû lui expliquer la scène avec le landau noir et en surimpression on voyait le visage du diable. Je suis restée debout pendant une heure en face d'une statue de Sainte-Germaine, je n'ai pas esquissé une prière, je n'ai fait aucun geste, je n'ai pas communié, j'ai attendu, j'ai regardé les coupes de cheveux des vieilles dames, je me suis demandée si elles votaient FN, je les imaginais ne pas regarder mielleusement autre chose que les enfants et les animaux de compagnie, enfin j'ai observé si le discours du prêtre collait avec mon cours de philo sur la religion. Il y avait surtout des vieux ou des très jeunes, les premiers commençaient peut-être par prendre conscience de la nécessité de se soumettre à une discipline religieuse qui collait bien avec les inquiétudes inhérentes au vieil âge , les deuxièmes étaient encore en train de subir leur éducation religieuse, mais les jeunes n'étaient pas là et on comprenait pourquoi : quand on a tout, quand on se trouve au centre de la vie il n'y pas vraiment besoin de religion, j'avais donc envie d'être ailleurs.
En rentrant, j'exécute des activités vides, des activités-outils : je scanne mes cours de philo, je nettoie ma besace Upla : l'eau qu'elle dégorge est légèrement grisâtre, c'est ce que je m'attendais à voir, cela fait du bien de voir cette eau sale glisser dans le siphon, c'est une vision apaisante, comme nettoyer le dessus d'une télé, quelque chose se calme en nous. J'écoute le masque et la plume, mon père rentre et nous mangeons tous ensemble, les plats rassemblés sur la table sont sans aucune cohérence, pas d'entrée ni de plat principal, tout est déjà sur la table, on sépare simplement le salé du sucré, pas de hiérarchie.
Le masque et la plume,
j'ai déjà croisé Xavier Leherpeur dans le métro. Il était au téléphone, je me suis dit "ce mec je le connais, sa voix, c'est pas possible". Il était habillé très coloré, il faisait très gay. Il a fini par épeler son adresse e-mail par téléphone xleherpeur@quelque chose, j'ai cherché le nom mon google mental, oui c'était lui. Je ne pouvais rien faire et encore moins le raconter à quelqu'un, qui ça pouvait intéresser, même moi ça ne m'intéressait pas, je ne pouvais rien faire, le "scoop" tombait dans le vide. Je me dis, ce serait stupide d'adresser la parole à un journaliste, un journaliste n'est pas une célébrité, il s'efface.
Je demande à ma mère si elle veut un café, je lui fais un café et je m'en fais un dans la machine, le café s'appelle columbia, il est très parfumé, très corsé. Le matin je prends plutôt une dosette de café "petit-déjeuner", c'est le seul café qui s'écoule dans la tasse en grande quantité, il remplit 3/4 d'un grand mug. Le café n'est jamais tendre avec moi, je pense qu'avant j'esquissais une sorte de grimace face à son amertume et puis au fur et à mesure que l'on grandit la grimace s'estompe et s'intériorise, pour anticiper l'amertume je mets beaucoup de sucre, comme pour l'apprivoiser. Le matin je prends toujours ma tasse avec moi dans la chambre et je le bois à petites gorgées entre chaque tâche que j'exécute : coiffage, habillage, etc. Parfois je ne finis pas le café ou alors je le finis d'une traite déterminée avant de descendre de chez moi. Quand je n'ai pas le temps je laisse la tasse dans la chambre pour ne l'enlever qu'une fois rentrée des cours et avant de déverser le liquide je hume l'odeur de café froid, c'est une odeur lointaine, aussi lointaine que peut l'être un matin quand on y pense l'après-midi. Mon grand plaisir de week-end et de vacances est de rester dans mon lit à lire avec la tasse pas loin. Je remarque une chose pourtant logique : moins il y a de café plus vite il se refroidit. La tasse pleine reste chaude pendant longtemps.
Dans les films américains ils aiment bien préparer du café, "you want some coffee ?", je suis toujours très déçue quand la personne concernée refuse. Ce dimanche-là j'aurais bu 4 cafés.
J'ai des problèmes d'argent, je n'ai plus d'argent sur moi, mes copines m'avancent, je dois 12 euros. Je ne veux pas demander à mon père et ma mère me dit qu'elle m'a payée trop de choses ce mois-ci, elle me sort le compte exact. Je demande à Emile de me donner l'argent, je suis coincée alors qu'il y a de l'argent pas loin de moi, dans le sac de ma mère, dans la tirelire d'Emile. Il est là, près de moi, mais personne ne veut m'en donner. Ma mère me dit que je vais trop au restaurant et dans les cafés, ma soeur me dit la même chose "vous êtes exigeantes, allez au Mcdo et mangez dehors". Mon père finit par me donner 20€, je pense : "je rembourserai mes dettes, je me paierai quelque chose".
Cécilia devant le cinéma,
elle m'explique que quand elle a des boucles c'est qu'elle est en forme, et inversement quand ses cheveux sont lisses c'est qu'elle est fatiguée. Je rigole, je sors mon carnet.
En sortant du cinéma,
on se dirige vers une sandwicherie, on entend un bruit démoniaque, presque animal, très fort, on distingue des applaudissements incompréhensibles, des sifflets, beaucoup trop de joie alors que la ville est d'abord un lieu de modération, de neutralité. Ça vient du Centre Pompidou. On court, on essaye de voir ce qu'il se passe, on met un certain temps avant de pouvoir se faufiler et comprendre qu'un artiste de rue fait la joie de plusieurs centaines de personnes assises par terre comme des enfants, il fait le poirier sur une série d'objets empilés les uns sur les autres, en équilibre précaire. C'est de par leur présence et leur applaudissement qu'ils donnent une valeur de spectacle à ce qui se passe tous les jours devant le Centre Pompidou. J'ai perdu Charlette et Marie de vue, elle m'appelle sur mon portable.
The Magnetic Fields - Let's Pretend We're Bunny Rabbits
mardi 7 avril 2009
Ces dernières semaines, mes copines ont fait beaucoup de shopping et chaque jour était l'occasion de voir apparaître sur l'une d'entre elles un nouvel achat que lentement elles s'appropriaient et qui avait son histoire : "dès que je l'ai vu j'ai su", c'est un peu ça qu'elles disent. Il y a dans tous les cas, toujours un moment où l'histoire bascule, où le coup de foudre a lieu. C'est surtout Julie qui a pris l'habitude de me décrire ses nouveaux achats avant que je ne les vois : une robe qui tombe comme ça, avec une matière légère, comme du...un peu comme de la...et moi je la regarde mais je suis déjà ailleurs, je suis en train d'imaginer. J'aime leur façon si libres de faire du shopping sans prendre en considération ni le temps qu'il fait ni la mode, en somme elles cherchent le beau sous toutes ses manifestations. Elles font surtout du shopping après les cours et je sais qu'il y a beaucoup de femmes dans les boutiques vers 17-18h, on les voit fouiller lentement comme des chipies, elles semblent faire ça en douce, à l'abri de beaucoup de choses, au sein d'une bulle de féminité. Ainsi j'observe que le changement progressif de la saison froide à la saison chaude s'accompagne de cette révolution vestimentaire, du changement par degré des tenues de mes copines. J'ai donc fini par penser qu'on pouvait distinguer des moments plus propices que d'autre et en dehors des périodes de soldes pour aller acheter des fringues, et que nous étions dans un de ces moments-là. Et puis de manière plus personnelle et certainement par désir mimétique j'ai ressenti le besoin de faire changer mon corps de forme ou de couleur, puisqu'il s'agit de faire ça quand on décide de s'acheter des habits. Je ne suis pas contre le shopping, je suis contre son mauvais usage; il y a une façon sale de le faire, et une façon belle et simple, et je pense qu'une majorité de nos activités sinon voire toutes peuvent se pratiquer de ces deux façons, de façon indigne ou indifférenciée ou de façon réfléchie. On peut aller au cinéma de la bonne façon, pour les bonnes raisons, on peut y aller pour de mauvaises raisons, pour le divertissement aveugle. Il en est de même pour la lecture, pour la nourriture, pour le travail, etc.
Je pense aussi que des choses peuvent se dire du shopping, qu'on peut en déduire quelque chose de positif devant ces femmes qu'on estime généralement en train de "se ruiner en fringues qu'elles ne veulent même pas".
Ce samedi j'ai rejoint ma mère à Saint-Lazare, c'est toujours là que je vais quand elle veut m'acheter des habits ou quand c'est les soldes. Tout le monde a son lieu de shopping, c'est à dire d'importante concentration de magasins. Ce sont souvent les mêmes, on va de l'un à l'autre, ils ont leur hiérarchie, si on ne trouve rien ici on ira là-bas. De mon côté je commence toujours par H&M, j'éprouve une sympathie particulière à l'égard de ce magasin et qui provient en partie du fait que tout le monde dénigre cette marque : la qualité, le monde, les collections importables depuis bien trop longtemps. Ma grande fierté à toujours été de réussir à y trouver des choses et pas seulement de mon point de vue, j'ai en tête ma soeur assise devant son ordinateur et devant qui je dépliais mes achats, Lucia avec qui j'attends toujours de me retrouver aux toilettes pour lui demander/qu'elle me demande "tu l'as acheté où?", je lui ai toujours répondu "H&M", et elle m'a toujours répondu "ah bon? On dirait pas". H&M est le meilleur exemple du shopping vécu comme une chasse aux trésors et du vêtement-trouvaille qui vient clore d'intenses recherches. C'est ce plaisir là, du vêtement gagné à la sueur de son front que nous quêtons. Il y a tout un moment d'infini plaisir qui se déroule entre l'instant de l'achat et le moment de la redécouverte où on le sort du sac. Au pire, ce moment de redécouverte s'épuise une fois le vêtement plié et intégré dans l'armoire, au mieux le vêtement reste une source inépuisable de surprise, de plaisir à le voir et à le porter, on désire le porter en même temps qu'on le porte. Dans ces cas-là le vêtement nous semble à chaque instant étranger, insaisissable, il dégage sa personnalité, son corps propre, il semble nous snober légèrement et ne se mélange jamais vraiment avec le reste de l'armoire. Il n'est pas seulement rangé, il est aussi en mouvement : on ne cesse de s'imaginer le porter, on se figure des scènes quotidiennes avec lui sur le dos, on l'inclut dans un ensemble.
Elle était encore à son anglais et j'avais un peu de temps pour faire mon repérage, choisir les jolies choses et passer à la caisse une fois qu'elle serait arrivée, ça permettrait de lui épargner les tâches estimées ingrates : c'est toujours pénible d'accompagner quelqu'un faire du shopping, c'est une activité égoïste par définition, qui n'est soucieuse que de la personne qui l'exécute, y être accompagné ne présente aucun intérêt puisque tout le monde ne pense qu'à ce qu'il va trouver. Je sais que quand ma mère me demande si quelque chose lui va je ne peux me livrer qu'à une réponse molle.
Le shopping se révèle être une tâche ingrate pour les femmes : il se caractérise principalement par de l'attente et l'attente n'est pas souhaitable, d'abord elle fatigue, ensuite elle nous rend sensible à l'idée que nous sommes plutôt quelconques et pourvues de désirs prévisibles. Le shopping, combine le "chacun pour soi" et le"chacun son tour", l'idée est insupportable. Pourtant on continue d'en faire pour le moment si agréable de la trouvaille. Faire glisser des cintres de droite à gauche, s'arrêter puis lentement identifier l'objet, le voir correspondre à l'ensemble de nos exigences, le voir devenir réel entre nos mains, comprendre que l'essayage ne sera qu'une accessoire précaution devant la perfection du vêtement et avoir le sentiment que toutes celles qui sont autre part dans le magasin sont en train de se tromper.
J'ai fait la queue pour les cabines d'essayage, j'ai fixé le look de la fille qui était devant moi, de ces filles qui combinent baskets colorées et trench. Quand il y a trop de monde ça m'arrive de sortir mon livre même si je trouve ça un peu incongru, je me dis qu'il faut estomper le choc de l'attente d'une manière ou d'une autre et que je ne fais rien de mal. La nana a compté les cintres, je suis entrée dans la cabine, j'ai tout placé sur les patères et je me suis déshabillée en fonction de ce que j'avais à essayer. Chez H&M il y a un interrupteur qui permet de changer l'intensité et le ton de la lumière pour pouvoir mettre en situation l'article essayé. La cabine d'essayage est le moment d'un retour à la vérité de son corps avec ce que ça comprend de bonnes ou de mauvaises surprises. Là où l'on s'accorde chez soi quelques petits arrangements d'éclairage ou de miroir s'arrêtant au portrait, la cabine d'essayage est sans pitié pour nous. Tout nous invite à observer notre corps de manière précautionneuse, on peut même difficilement faire autre chose : le mobilier est précaire, un miroir un tabouret ou un banc, des patères, parfois seulement le miroir, bref, on finit par s'y tourner et par vite se rendre compte qu'on n'est jamais vraiment en règle avec son propre corps.
Je suis repartie avec trois trucs, selon mes critères je venais de faire "de raisonnables folies", à tenir les sacs dans la main on éprouve le plaisir toujours constant de s'être refaite une panoplie, un déguisement, de pouvoir presque devenir une autre. Plaisir encore plus délicieux du trou de mémoire au moment de repenser à ce qu'on a acheté. Puis on se souvient et on se rend compte que des trois c'est le vêtement qu'on préférait. En accompagnant ma mère aux Galeries Lafayette je ne pouvais éviter de me confronter aux irritantes remarques des femmes qui se plaignaient naïvement du "monde qu'il y a" comme si depuis le temps qu'elles sortent le samedi elles ne s'étaient pas rendues compte de la chose et comme si à chaque fois il s'agissait de les tromper; donc, pour une bonne fois pour toutes: oui mesdames, les magasins sont bondés le samedi. Et mieux encore: vous contribuez à ce qu'il y ait du monde. Expérience donc hautement instructive du shopping qui me révèle la banalité de mes petits désirs et de mes distractions, mon propre corps ainsi que ma contribution à ce que j'appelle sans jamais m'y inclure, "la foule".
dimanche 29 mars 2009
Je me souviens de l'espagnol, j'avais choisi la place la plus au soleil et le soleil tapait sur ma copie, sur mon dos, sur mes cheveux, l'encre de mon stylo plume resté lui aussi au soleil se fluidifiait et coulait comme de l'eau sur ma copie, j'ai dû changer de stylo. J'avais apporté des caramels au beurre salé pour me divertir entre deux phrases, je les ouvrais et les laissais chauffer au soleil avant de mordre dedans, ça ne faisait pas de bruit, ça collait aux gencives. Avec les nénettes qui passaient le concours général ça faisait que tout les bacs blancs étaient décalés d'un jour et que la philo serait mardi : soulagement à l'idée de l'obtention d'un jour de plus de révisions/de répit, c'est selon.
La philosophie me terrorisait, je n'étais vraiment pas bien, trop sérieuse dans mes révisions, devant ma copie, j'étais prise dans le sérieux, des révisions jusqu'au rendu de la copie j'ai trouvé ça chiant et trop austère et j'ai essayé de retenir ce que j'éprouvais, une sorte de fatigue blanche et cérébrale, pour pouvoir l'identifier dans des cas ultérieurs, ce qui arriverait bientôt. Je voulais que ça finisse, quelque soit la note. Et puis non, la note m'importe, puisque je veux faire ça, puisque j'ai décidé que mon travail deviendra déterminant. On décide toujours du degré d'impact de nos actions, ici de notre travail. Ne pas réviser c'est dire : cela n'a pas d'impact.
Après l'épreuve on se retrouve avec les copines avec qui j'ai pris la presque-habitude d'aller au Chistera manger des sandwichs pour 3,50€. La femme blonde qui me sert mon café du vendredi nous les amène coupés en deux dans des assiettes pas plus grandes que des soucoupes avec une carafe d'eau et des verres façon cantine. On mange entre les hommes d'affaires du coin qui on les moyens d'un hamburger-frites et d'une mousse au chocolat, on lorgne un peu sur leurs assiettes mais on reste satisfaite du goût de la simplicité, on a l'impression qu'on ne pourrait vivre uniquement de ça, d'amitié, de baguette et de jambon de pays. Il y a quelque chose dans la baguette d'assez authentique, dans sa composition très simple, sa couleur, la rugosité de sa surface qui fait penser à des bras d'artisans.
On discute de la philo, on rigole bruyamment, on révise quelques connecteurs logiques en anglais, le manuel prend de la place sur la table, on paye l'addition. Je passe au Franprix acheter un paquet de biscuits pour 40 centimes et on retourne au lycée pour le bac blanc d'anglais. Je croise vaguement Monsieur Delmas qui nous dit bonjour en allant fumer. Du point de vue sociabilité et plaisir les semaines de bac blanc frôlent le degré zéro et je croise l'homme avec le sentiment que je ne le reverrais pas avant très longtemps. Je suis seule engluée dans mes révisions, la nuit et le jour. Charlette le dit "j'ai dû vous adresser 4 phrases maximum pendant cette semaine", moi je dis "ouais c'est une semaine chacun pour sa gueule, c'est horrible". L'envie d'aller au cinéma ou de finir un livre se fait pressante. Une fois chez moi je travaillais dans la salle à manger avec quelques feuilles, mes cahiers et un mug de café, à la fin mon espace de révisions finissait obligatoirement par sentir le café froid. Je m'autorisais une petite pause dans mes révisions au moment des Simpsons sur Canal+, parfois je regardais ce qui précède soit l'Album de la semaine et ce qui suivait, soit le JT et même le Grand Journal. J'ai vu la tête d'Isabelle Adjani, je la trouve intelligente, ça fait du bien, par contre sa face est immonde, on dirait Mickey Rourke.
Parfois certains profs qui surveillent insistent pour que l'on soit placés par ordre alphabétique alors je me retrouve derrière Iba avec ses deux plaquettes de chocolat, ses mandarines, ses bouteilles d'eau. Il avait l'habitude de prendre avec lui deux bouteilles d'1,5L Volvic que j'appelais pour moi-même "les Twin Towers", cette semaine il n'en prend plus qu'une grande et une petite, Julie me dit "il commence à comprendre", j'avais pensé la même chose. Quant à moi j'ai pris des caramels et une poignée de bonbons fruités ED que je n'aime plus à force de les avoir aimer. Les bonbons sont trop bon marché pour que l'emballage soit facile à ouvrir (il y a un lien évident entre le prix d'un produit et son emballage plus ou moins facile à ouvrir) aussi je les ouvre avant que commence l'épreuve, j'en passe quelques uns à mes copines, les bruits d'emballage sont tous singuliers et je reconnais celui de mes bonbons, aussi je me retourne à chaque fois que j'entends une de mes amies se démener à en ouvrir un.
Au moment de signer la feuille de présence je me souviens avoir ressenti une sorte de reconnaissance à l'égard d'un destinataire encore assez vague : l'éducation nationale ou plus directement mes profs en général, et toutes les équipes pédagogiques qui m'entourent depuis que je suis un être scolarisé. Merci à eux de prendre au sérieux ma présence aux épreuves, merci de m'octroyer un numéro de candidat, de m'intégrer à une classe, d'appeler ma mère à son travail quand je suis absente, merci de me réclamer, de corriger mes copies, tout ça m'a fait me sentir existé. J'ai trop longtemps vécu dans un système scolaire pour avoir oublié ce que cela faisait de ne pas y être, j'ai au maximum vécu deux mois sans école et j'en ai vu les désastres et l'ennui, la perte de soi ressentie, le manque écrasant d'autonomie, de rythme, d'actions. Ici on se sent entouré et des gens nous demandent à ce qu'on justifie nos absences, autant les professeurs que les amies, à rendre un travail, à prendre les transports quand il fait encore froid et nuit, et c'est au terme de cette existence réglée et choyée que je me rends compte que je n'ai pas envie d'en sortir, qu'en me livrant à moi-même on m'abandonne. J'ai le sentiment d'effectuer une marche arrière, d'en revenir à un stade encore vierge de la vie, dépourvue de structure sociale, d'obligations, comme si 18 ans après, toute cette discipline et cette organisation imposées avaient dû finir par s'intérioriser. Bien au contraire, elle nous reste profondément extérieure, posée à côté de nous, et qu'elle a pris l'habitude de se perdre en vacances ou plus simplement, le temps d'un week-end. Je ne sais pas ce que je vais faire de moi, et ce vide devant moi est au mieux inconfortable, au pire, juste terrorisant. J'ai regardé autour de moi les élèves, eux aussi étaient engagés jusqu'au cou dans ce qui allait suivre, il ne s'en rendait pas compte, il vivait l'épreuve avec pour seule difficulté de mobiliser leurs connaissances. Dans quelques mois nous serons ensemble dispersés dans les universités, écoles et lycées de l'Ile-de-France et j'imagine que nos adieux se feront sans nous, c'est à dire qu'un jour arrivera où je les verrais pour la dernière fois sans le savoir.
The Magnetic Fields - Too Drunk To Dream
lundi 16 mars 2009
Jusque là personne n'avait jamais fait le trajet lycée-maison avec moi et j'abandonne certaines de mes copines à la Défense, d'autres sur le Pont de Neuilly. Petit à petit je finis par me retrouver seule avec mon livre dans le bus. Je me souviens encore des débuts de ce trajet, quand c'était encore neuf et que j'arrivais encore à me perdre, à arriver à Saint-Lazare au lieu de Bécon-les-Bruyères, j'essayais de ne pas signifier ma panique dans le train, je savais que c'était récupérable mais quand même, j'avais l'impression d'une faute grave. C'est souvent comme ça les transports, on ne se dit pas "je vais prendre le prochain", mais on court, on rentre son ventre pour filer entre les portes qui se ferment. Je pense que c'est à cause de la masse imposante de la machine qui nous transporte, elle fait peur, on dirait qu'elle effectue des gestes définitifs, on se sent pris dans un engrenage aveugle; c'est un peu bizarre mais surtout compréhensible.
Il arrive pourtant que l'inespéré arrive et que par un drôle de concours de circonstances mon prof d'histoire géo, Monsieur Delmas, veuille se rendre au lycée Paul Lapie pour corriger les TPE : le lycée qui se trouve à côté de chez moi, et qu'au même moment je m'apprêtais à rentrer chez moi. C'était pendant le contrôle de géo, il nous dit que tout de suite après le contrôle il doit "courir à Paul Lapie", Paul Lapie, c'est le champ lexical de Courbevoie: on parle de moi. "Mais vous savez où c'est ?", je connais l'arrêt du bus, je l'adore cet homme mais jamais il ne le trouvera. Les autres demandent à ce qu'on se taise, ils ont envie de travailler, la discussion est ravalée. Il espère que je l'aiderais, j'espère qu'il aura besoin de moi. Je pense avoir chuchoté à Julie "je vais l'accompagner, c'est obligé", le calcul était inutile mais on peut le faire : je devais rentrer chez moi, il devait aller à Paul Lapie, il n'allait tout de même pas rester derrière moi et me suivre. Voilà la vie.
Après le cours nous parlions encore du trajet, je range toujours mes affaires lentement de manière à lui laisser le temps de me dire quelque chose. Parfois j'ai envie de lui parler mais je sens les interstices dans lesquels me glisser trop fragiles, et lui trop fuyant, alors je me figure que pour lui c'est pareil, je lui accorde ce qu'on pourrait appeler "la politesse de la disponibilité", cela a quelque chose de rassurant, comme un vidéo club ouvert 24h/24. Ca me fait penser à quelque chose de dire ça : j'imagine que les lignes d'écoute genre SOS Amitié sont en soi un réconfort pour les gens pour qui elles s'adressent par le simple fait qu'ils savent qu'elles sont disponibles : pas besoin d'appeler, je sais que c'est là, à ma portée, tout chaud sous ma main. Il avait imprimé un plan sur ratp.fr comme il m'arrive de faire pour me rendre à des concerts, sa cartouche d'encre était presque vide, ça imprimait orange. J'ai fait une petite remarque complice du genre "oh la cartouche vide", il commençait déjà à se justifier, je ne l'écoutais pas pour lui montrer que ce n'était pas grave. Je reconnaissais ma ville dans ce labyrinthe de rue, "oui voilà, c'est à côté de chez moi, c'est sur mon trajet". C'est alors que Julie, spectatrice patiente et bienveillante de ma relation mignonne avec Monsieur Delmas, intervint avec le naturel de celle qui vient de trouver une solution logique et sans arrière-pensées. "Vous avez qu'à la suivre derrière elle, ou elle a qu'à vous accompagner". L'intervention de Julie était nécessaire : nous n'aurions jamais pu en arriver là sans elle. De mon côté lui dire qu'il pouvait me suivre l'aurait obligé à ne pas refuser, quant à lui, je le connais, il pensait qu'il allait gêner, et puis je le soupçonne d'avoir peur de moi et de savoir tout de mes intentions. Je ne sais pas si je peux me fier à mon intuition et c'est bien là le problème parce qu'on est porteur de quelque chose qui s'amuse à deviner ce qu'on a envie de savoir mais dont on est pas sûr de la fiabilité.
Vous rentrez chez vous ?
Oui
Et ça vous dérange pas de m'accompagner ?
Non non, pas du tout.
C'était parti.
Nous devenions de moins en moins entourés et chaque élève parti me paraissait complice de la farce; on pouvait avoir peur de cette classe qui se vide, il y allait bien avoir un moment où nous ne serions plus que deux où il y aurait plus de tables que d'élèves.
J'attends qu'il ferme la porte de la salle, les autres lycéens sont déjà loin, dans la réalité d'un trajet, la tête dans le repas de midi. Je l'attends pour qu'il règle un truc au bureau des surveillants, je l'attends comme on attend une femme vers les 20h, qui s'éternise à se maquiller : de manière très calme on se figure la soirée à venir, à cheval entre l'excitation et le sentiment d'une fin aussi prévisible que décevante mais où l'on finira bien par "en profiter" à un moment. Je me figure tout le trajet qu'on va faire ensemble, quelque chose comme 30 minutes où il va falloir discuter et où il sera question de pénétrer plusieurs dimensions : l'extérieur, le métro, la Défense, le bus, tout cela défilera autour de nous, nous serons ensemble, côte à côte, et pour une fois je ne distinguerai rien de ce qui se trouvera en dehors de notre espace vital : je ne regarderai pas à l'intérieur de la para pharmacie, ni du Relay, parfois pourtant j'arrive à distinguer les couvertures des magazines exposés, les titres jaunes du Point ou de L'Express, des paquets de M&M's tout de plastique luisant et de colorants. Je n'étais pas vraiment apeurée à l'idée de tenir une discussion : avoir le lycée en commun avec quelqu'un cela suffit à remplir une heure de discussion. J'espérais simplement ne pas perdre le contrôle comme cela m'arrive souvent sous le coup de la timidité ou du trac : je panique et finis par ne plus trouver mes mots. J'ai eu une période où cela m'arrivait très fréquemment, puis je me suis calmée et avec mon calme est venue l'idée que ça ne m'arriverait plus, puis j'ai connu d'autres "crises".
Dans le métro je m'étais imaginé que m'asseoir à côté de lui aurait été de trop et penchait plutôt pour rester debout, je me devais de faire les choix les plus neutres et les plus blancs possibles. C'est lui qui m'a invité à m'asseoir, je crois qu'il ne calculait rien. Parce que les strapontins nous y oblige, nous étions très proches et je trouvais vertigineux d'être dans cette situation avec lui, moi qui ne l'ai jamais vu que sur le quai d'en face, mais souvent voire toujours comme une silhouette située plus ou moins loin, noire et peu épaisse et d'une forme devenue reconnaissable. C'était comme s'il acceptait de tourner quelques scènes que j'aurai voulu vivre depuis longtemps avec lui juste pour le plaisir de me dire "ça a existé", tourner un petit film avec la caméra DV de la mémoire juste pour le plaisir de le revoir. J'aurai très bien pu m'amuser à délirer, à penser que je ne faisais pas que l'accompagner à un lycée pas loin de chez moi mais qu'on revenait du restaurant. La discussion était cordiale, respectueuse, émouvante, et l'aspect scolaire finissait de se dissiper lentement. Nous parlions encore des profs, j'en suis venue à lui dire "vous ne vous imaginez pas la place que prenne les profs dans les discussions des élèves" je voulais tout lui dire sur la réalité des élèves, et lui en demander autant sur celle des professeurs. Quelque chose s'était libéré : je le voyais comme un homme dont j'ignorais la profession et je crois qu'il devait me voir comme une élève qui n'a pas qu'histoire géo dans sa journée et dotée d'une sorte d'autonomie insoupçonnée à la vie active. Je le guidais un peu, il découvrait la Défense qu'il ne connaissait pas, il marchait du pas léger de celui qui ne comprend pas où il va. Je devine qu'on ne vient pas à la Défense par envie mais parce qu'on y travaille ou qu'une boutique s'y trouve, il me dit qu'il n'est pas très fan des centres commerciaux, oui ça se comprend. Je crois qu'on peut prendre la Défense comme un quartier dévasté par la modernité, auquel on finit de s'habituer mais qui doit choquer la première fois : la Défense apparaît comme une bêtise d'urbanisme, une gaffe dont tout le monde se serait rendu compte; il n'y a que les "nouveaux arrivants" qui en parlent. Il n'en parlait pas, là où des gens pouvaient critiquer : il a toujours été trop gentil et s'il est possible de mettre plusieurs ingrédients dans l'intelligence, je parlerais en premier d'une gentillesse de l'intelligence. [Il arrive que des gens critiquent l'endroit où l'on vit, ou quelque chose qui est nous sans l'être, on leur accorde ce droit parce qu'on est souvent d'accord sur la laideur d'un lieu, mais après réflexion on se rend vite compte de l'indélicatesse dont à fait preuve la personne, du jugement grossier et méprisant, mais cela arrive toujours bien après.]
Je le guidais, cela me plaisait cette supériorité évidente et installée que j'avais sur lui; je pense que nous étions mignons. En montant dans le bus je lui ai dit de passer à droite pour acheter des tickets, il oubliait un peu tout, je devais réagir pour lui. J'étais celle pour qui le trajet était comme une seconde nature, il était celui qui entrait dans une sorte de monde effrayant de nouveauté.
De voir défiler mon bon vieux Courbevoie derrière lui c'était pas mal, ça avait quelque chose de trop irréel pour ne pas me mettre en joie, c'était joliment kitsch, lui que j'ai toujours imaginé à l'aise dans son quartier ou en voyage. On décide des endroits qui ne sont que des lieux de passage, il y a des filles qui font du lycée des lieux de passage et d'autres qui le vivent comme un environnement qui leur vont. Quand Monsieur Delmas est au lycée il n'est pas chez lui, on le sent, et il ne peut s'empêcher de fuir fumer ses cigarettes devant le lycée : c'est son repère, fumer ça il sait. Vous le verriez sortir du mur blanc où se trouve la porte menant à la salle des profs, il furète dans la poche intérieure de son manteau noir, et égoïstement cherche son matériel; il dit bonjour, il peut même vous parler, mais une fois la cigarette consumée ne compter pas sur lui pour rester.
Je sentais que j'avais un certain temps qui m'était imparti pour "faire mes preuves" et parler de choses dont j'aurai toujours voulu parler avec lui. Je sentais mon temps limité, je parlais, entre autres, du fait que je pensais qu'il y avait forcément un lien entre le tempérament dépressif d'un écrivain et son talent, il pensait le contraire mais ne demandait qu'à me croire, défendait une position qu'il venait de prendre pour l'occasion. Il n'y avait pas de silence et je n'en avais pas peur : on partage beaucoup trop de choses en commun, on se ressemble trop pour ne pas nous découvrir d'autres choses en commun à force de parler. Il y a conversation comme découverte progressive que l'on a rien en commun et conversation comme découverte progressive que des choses et des choses ne cessent de nous lier, c'est un bon critère pour juger d'une nouvelle rencontre.
Je ne me suis pourtant pas sentie "au top", je pense avoir fait quelques erreurs qui en y repensant le jour même me paralysaient de peur. Ce voyage en bus était comme un faux secret entre nous qui résultait de ses complications pratiques et de ma disponibilité. On dirait que des jours les circonstances ont des intentions à notre égard, et qu'on nous réserve parfois des cadeaux au milieu d'une semaine. Je bénis la section littéraire de me libérer le midi.
Avant qu'il ne descende je lui racontais que je comptais sécher le sport pour réviser, je ne sais plus ce que je devais réviser mais c'était vrai. En rentrant chez moi je venais d'être assaillie de mails et de texto des copines qui éprouvaient le besoin immédiat de tout savoir, elle aurait pu bien sûr attendre le lendemain mais il y a des devoirs que l'on a envers ses copines : le devoir de raconter un potin 12h après qu'il ait pris forme, et puis il y a le plaisir de communiquer, de parler le même langage qu'elles : elles regardent l'évènement à la lumière de mes attentes exprimées, de nos discussions sur lui, de ce que j'éprouve pour lui, là où je suis obligée de dire à ma mère "tu sais le prof d'histoire géo que j'aime bien", il me suffit de dire "Delmas" ou même son prénom pour que mes copines saisissent, c'est comme si elles retrouvaient la page d'un roman entamé. Les sentir impatientes dans une ville voisine est ce qui m'a décidé à enfiler mon jogging et à déjeuner d'un maxisandwich Auchan en me dirigeant vers le train. Il faisait très beau et ma marche suivait les zones de soleil, je chérissais les évènements de me conforter dans l'idée déjà tenace que quelque chose dans ma vie tient du romanesque, sinon du racontable.
mardi 10 mars 2009
Tentative d'épuisement du sujet Prof de philo (1)
Je suis en train de vivre un amour neuf et respectueux pour mon professeur de philosophie. Un amour qui s'est appris en même temps que s'est apprise la philosophie. Je voulais ne pas en parler, pour ne pas que ça existe, que ça encombre, parce que j'en avais un peu honte et parce qu'il y a toujours une trahison quand on exprime le ressenti : c'est comme traduire un livre, ce n'est jamais à 100% fidèle, quelque chose se perd. Puis j'ai estimé que clarifier et résoudre la situation par l'écrit n'était finalement pas une mauvaise idée, qu'en faire de la littérature était la meilleure issue pour ce poids qu'est la fascination amoureuse et qu'est par définition tout sentiment excessif.
Je ne crois pas qu'il soit vraiment utile de revenir sur les raisons qui font qu'on tombe sous le charme de son professeur de philo, c'est tellement prévisible, tellement programmé. Je vais alors essayer de dresser un portrait exhaustif et en plusieurs temps de ce professeur, et peut-être qu'au fil des lignes se dressera en creux le portrait d'autres professeurs de philosophie. Je fais ça pour mon bien, parce que parler d'une personne qui prend de la place en nous c'est aussi jouissif que parler de soi, j'ignore pourquoi. Aussi, j'imagine que tous les élèves l'ayant eu ont désiré à un moment ou à un autre lui rendre hommage sinon parler de lui de manière complète et précise, ils ne savent pas comment utiliser leur respect pour lui. Certains ont créé un groupe Facebook, d'autres se sont essayés à une imitation filmée devant lui, quant à moi je décide d'écrire ici. Je commence par n'importe où, par le plus frais, qui finira forcément par me faire revenir sur des évènements antérieurs. Je peux tirer sur n'importe quel bout : "toute la pelote finira par se dérouler". C'est ce qu'il disait du programme de philosophie et c'est ce que je dis de ma modeste entreprise.
Jeudi mon professeur m'a rendu deux bonnes notes. Il y a eu mouvement violent, explosion de quelque chose. J'étais très émue, parcourue d'une sorte de choc solaire, de douce chaleur qui glisse sur le corps et finit de frapper le cerveau, une chaleur intellectuelle. Ce choc est là le temps que la note s'assimile, s'accepte. Une fois acceptée, j'ai fini par avoir les yeux humides d'une joie pure d'écolière. Tout est bon et légitime dans la joie que procure une bonne note : de bout en bout, il s'agit du fruit de notre travail. J'ai eu quelques minutes sinon quelques heures de pur égoïsme, de pure introspection : que signifiaient ces notes pour moi, quelles exigences et responsabilités supposent-elles pour la suite, comment devais-je procéder pour ne pas me décevoir à l'avenir, qu'est-ce que je devenais. Ces notes faisaient suite à mes réflexions et considérations personnelles sur le travail, débutées avec la lecture de Jean-Paul Sartre puis poursuivies avec les cours de philosophie sur le travail et la technique.
J'ai conscience d'un parcours assez prévisible : la jeune fille qui découvre l'existentialisme et qui prend ça très au sérieux, qui le vit de l'intérieur, qui confronte l'idée aux circonstances de sa propre vie et qui à chaque fois se rend compte que c'est la solution, que rien n'est encore perdu, qui éprouve "l'angoisse et le délaissement" et une sorte de vertige face au pouvoir dont elle est potentiellement porteuse. Je me suis penchée sur le travail dans ma vie, sur le manque de travail qui a jalonné la totalité de ma scolarité, je n'y pense pas comme à un gâchis parce que je sais que les choses sont rattrapables et que la plupart des matières qu'on m'enseigne encore sont autonomes comme de petites îles dont les compteurs sont remis à zéro à chaque début d'année. Mais avec la négligence qui caractérisait mon travail des années passées, un savoir s'est forcément perdu.
La question s'est alors posée, pourquoi ne pas se mettre au travail, pourquoi ne pas sauter le pas, pourquoi préférer la paresse à tout. Depuis que je suis élève j'aurai dû comprendre comment s'élabore le piège : projetter de travailler, puis avoir la flemme, puis commencer le dernier jour; c'est une routine qu'on finit par accepter. Parfois je sens que je suis aux frontières de quelque chose, qu'un pas suffirait à ce que je me mette au travail. On sent cette limite, on peut presque la toucher du doigt : cette énergie qui en même temps qu'elle nous garde aimanté au fond du lit trace en pointillé le parcours mental d'une action, d'un travail accompli. Ce qu'il y a avec le travail c'est qu'il s'impose à nous et qu'on ne peut le contourner, le travail se tient devant nous, son corps est gris et anguleux, il ne nous laissera pas passer sans qu'on lui soit passé dessus. "Agir, voilà la vraie intelligence" dit Pessoa.
Mon professeur de philo, appelons-le Monsieur Franck, doit être dans la deuxième partie de sa trentaine, 37 ou 38 ans, peut-être 36. Son corps ne dit pas son âge et Charlette s'est déjà engueulé avec sa grand-mère qui pensait qu'il avait entre 40 et 50 ans alors que Charlette pensait 30-40. C'est donc un sujet sensible sur lequel personne ne se met d'accord et dont on ne saura jamais la réponse. Il n'a pas de cheveux blancs en dehors d'une petite mèche blanche sur le devant et qu'il lui arrive de plaquer en arrière avec un peu de gel je crois, car la mèche tient vraiment bien mais l'utilisation du gel me paraît, de sa part, curieuse, enfin je ne le vois pas acheter du gel au Monoprix : mon imagination rejette l'image. Il porte des costumes d'une belle matière épaisse, il en a un marron et un noir et on aime à penser qu'ils sont fait sur mesure, qu'il en a les moyens et l'envie. Il porte des chemises, il en a beaucoup, des unies et des quadrillées, mais pas de rayées, surtout des blanches mais aussi une bleu et rose pâle : elles me font penser à mes deux chemises rose et bleu pâle Benetton que je ne mets pas souvent. Il arrive qu'il ne porte que la veste avec un jean Levi's foncé,il a aussi une veste bleu marine qu'il n'a mis que récemment. Le jour où il la portait je revenais des toilettes et il était dans le couloir en train de parler à mon ancien professeur d'histoire géo. Je suis restée derrière lui, fixant sa veste et ses cheveux, je me sentais en train de capturer un bout de lui qui lui échappera à jamais : son dos mis en mouvement par la discussion, la forme de son crâne légèrement atténuée par la surépaisseur de ses cheveux, c'est la seule fois où je me suis sentie en situation de supériorité par rapport à lui. Il possède aussi une veste d'hiver en tweed d'un vert caca d'oie et qu'il portait uniquement par dessus un pull à col roulé noir quand il commençait à faire très froid. Il n'a jamais de manteau et ne s'est trahi qu'un seul jour en portant une petite écharpe grise qui avait l'air doux et dont j'essayais tant bien que mal d'en distinguer la marque. Savoir que ses vêtements proviennent d'un lieu précis me rendrait sûrement le personnage moins fascinant.
Je vois, en ce refus de vêtements plus élaborés qu'une simple veste ou un pantalon, le refus d'une sorte de faiblesse vaguement ridicule sinon d'une dépendance au temps qu'il fait comme aux vêtements que l'on porte, qui nous réchauffent et nous protègent. Porter un bonnet, une écharpe et des gants traduit notre conscience poussée du temps qu'il fait, une sorte de faiblesse assumée.
Pour les jours de pluie il a un très grand parapluie noir. Un jour l'alarme du lycée a sonné pour un essai et nous nous sommes tous retrouvés dans la cour et sous la pluie. Monsieur Franck avait ouvert son parapluie et continuait le cours : nous nous rassemblions autour de lui comme de petits enfants autour d'un marchand de glaces, certains arrivaient à se loger sous le parapluie, d'autres à moitié, quant à moi j'en étais complètement rejetée mais j'avais un bonnet. Nous étions tous d'accord pour juger du mignon de la situation.
Il range ses affaires dans une petite besace plate et marron qu'il pose sur le bureau et où il y a de la place pour son Macbook gris. Il en avait un blanc au début de l'année mais paraît-il qu'il l'a fait tombé par terre lors d'un cours donné au ES : le lendemain il en avait un nouveau. Il a aussi un Iphone, c'est toujours assez curieux de réfléchir sur ça, sur ce petit pêché mignon qu'il ne peut réfréner, son attirance esthétique pour les objets Apple comme une sorte de faiblesse. Il possède aussi un vélo pliable qu'il enfourche pour venir au lycée mais je crois que le plus souvent il vient en métro. Chanceuses sont les personnes qui ont pu le voir rouler sur son vélo, qui ont pu le voir plus en mouvement que d'habitude lui qui est connu pour son calme de gestes et de paroles.
Beaucoup de rumeur circule sur lui, énormément, là où il y a mystère sur sa vie il a forcément rumeur, et avec mes amies, que ce soit au restaurant où lors de nos heures de pauses matinales que l'on passe chez Hubert, nous nous livrons trop souvent à un exercice d'imagination, imaginant son appartement, sa vie sentimentale, son opinion sur., ses comportements face à., ça peut aller très loin, en sachant que ce qui nous tracasse le plus reste sa vie sentimentale.
Je me souviens du jour où j'ai su qu'il serait mon professeur de philo. C'était en première et on avait une heure d'initiation à la philosophie par semaine que ma prof de français avait négocié avec Monsieur Franck et qui est aussi très très amie avec lui. J'étais très déçue, de son visage, de sa sévérité, je le trouvais beaucoup trop opaque; je me sentais au début d'un long chemin à parcourir avant qu'il n'arrive à se faire à mon existence, à l'envisager.
Le premier stade est le jour où le professeur vous appelle par votre prénom, cela provoque toujours un léger sursaut d'amour-propre, il conçoit votre existence autonome, il s'y est fait. C'est le produit d'un travail quotidien, comme un bébé qui après avoir vu pendant un certain temps évoluer sa mère devant ses yeux l'identifie enfin comme "maman", la fait exister. Vous existez enfin en cours, la belle et prudente relation prof/élève peut alors commencer. Je me souviens du jour où pour la première fois il m'a appelé "Murielle", il savait qui j'étais et tenait à me le faire savoir. Plus qu'une identification il semblait que mon corps redevenait mon prénom, et mon prénom retrouvait sa souplesse, son utilisation libre, facile et à portée de tous et dont le prof en question venait d'en acquérir l'usage : aucun retour en arrière n'était possible, je devenais Murielle, définitivement. Progressivement il a fini par distinguer toute la classe et j'ignore à quel moment il avait fini de tous nous appeler par nos prénoms : c'était la fin d'un processus. La deuxième étape est le rendu de votre première dissertation soit votre premier échange : il commence à connaître votre écriture, la façon que vous avez d'agencer les mots, d'occuper l'espace d'une copie double, les mots que vous utilisez le plus souvent. Plus ça va plus vous avez le choix de vous impliquez dans le travail rendu, plus le travail rendu se personnalise, créer une sorte de rituel quotidien et intime entre vous et le professeur, de dialogue respectueux entre deux personnes vouées à ne connaître que le travail de l'autre : le travail de réflexion, le travail de correction, rarement autre chose.
Tears for Fears - Sowing the seeds of love
vendredi 6 mars 2009

"Un adolescent choisit d'écrire pour échapper à une oppression dont il souffre et à une solidarité qui lui fait honte; aux premiers mots qu'il trace, il croit échapper à son milieu et à sa classe, à tous les milieux et à toutes les classes et faire éclater sa situation historique par le seul fait d'en prendre une connaissance réflexive et critique : au-dessus de la mêlée de ces bourgeois et de ces nobles que leurs préjugés enferment dans une époque particulière, il se découvre, dès qu'il prend la plume, comme conscience sans date et sans lieu, bref comme homme universel. Et la littérature, qui le délivre, est une fonction abstraite et un pouvoir a priori de la nature humaine; elle est le mouvement par lequel, à chaque instant, l'homme se libère de l'histoire: en un mot c'est l'exercice de la liberté."
Qu'est-ce que la littérature ? - Jean-Paul Sartre
Samedi
Il me restait 2€50 dans mon porte-monnaie, et je me disais "voici donc les vestiges, le bilan de mes vacances". Il y a surtout eu les restaurants et les cafés, les Coca Light à 5€ dont le prix garantissait une table, une chaise et des gens bien assis autour, puis le milk-shake à L'Orée des Champs. Je m'en souviens encore, il n'était pas bien mixé et de la glace au chocolat dormait au fond du verre saupoudrée de quelques copeaux de chocolat. J'avais emprunté la cuillère à café de Cécilia pour l'exhumer tout en prenant bien conscience que je mangeais/buvais le meilleur milk-shake au monde. J'étais contente de m'en rendre compte au moment où je l'avais, vivant, devant moi et non pas après coup. Nous y étions retournées quelques jours après et sachant d'avance que le milk-shake aurait été bien mixé j'avais commandé une fraise melba . Je ne sais pas bien ce que j'avais fait de la journée, de tout ce qui n'avait pas été cette fraise melba, je sais que je me souviens surtout des soirées, parce que je sors plutôt tard et que la journée se passe souvent de la même façon: café au lit, lecture, forum, regard dans le vide, forum jusqu'à recevoir un SMS de Cécilia qui veut faire quelque chose. La deuxième fois à l'Orée des Champs, Marie venait de se faire poser un lapin par Hubert, un mec de la classe dont j'ai déjà parler et qui plaisait à Marie. Quand Marie se fait poser un lapin ou est amoureuse il faut alors la prendre en main, la sortir, la faire rire. Pour le coup, Hubert se souviendra longtemps de cette soirée où il a reçu sur son portable la photo d'une addition (celle de nos desserts) avec écrit en dessous "tu vas payer", ou encore la photo du couteau de la crêpe à Charlette et puis ses appels anonymes, ses SMS blancs. Je pense que le jeu aurait pu durer longtemps si seulement il n'était pas tombé sur ma messagerie.
L'Orée des Champs n'est pas très fréquenté en semaine, des hommes seuls viennent y manger avec eux-mêmes après s'être rappelé que leur frigo était froid et vide. Nous étions près d'eux, à portée de voix, et on riait énormément, de ces fous rires qui nous détendent tellement qu'on en ferait pipi sur place. Ils ne sont pas assez en contact avec la jeunesse pour savoir qu'elle est en vacances et ils ne savent pas quoi penser de ces rires : c'est vrai que c'est irritant mais bon, une fois dans la vie, ça peut aller.
J'étais donc hier, sans le sou, et on retrouve cette histoire des 3€ donc j'avais parlé un peu plus tôt, sauf que cette fois-ci je ne me suis pas risquée à sortir parce que ça m'aurait déprimée, je bossais donc vaguement sur une dissertation facultative. Vers 17h Cécilia me demande ce que je veux faire et j'ai toujours une solution de secours qui ne requiert pas d'argent du tout : les expositions du Centre Pompidou ou le Palais de Tokyo quand il est déjà bien tard.
Cécilia était très enjouée, elle n'avait dormi que trois heures et son manque de sommeil la maintenait dans une forme spéciale d'enthousiasme et d'excitation. Elle-même disait qu'elle faisait n'importe quoi, qu'un mec regardait le plan du métro dans une rame et qu'elle avait passé sa main entre lui et le plan pour rigoler. Elle venait de faire du shopping, de s'acheter une "veste classe", une chemise, un pantalon bleu marine, elle avait mangé une crêpe avec sa soeur et fêtait son anniversaire demain. Elle m'a dit "en fait je m'en fiche de dépenser mon argent en fringues parce que je sais que je vais avoir plein d'argent pour mon anniversaire". Cécilia a quelque chose d'assez fascinant, elle semble fonctionner "au caprice", achète des livres, des CD, des DVD, de la lingerie et des fringues de façon anarchique, sans jamais compter, elle va "faire un tour chez Zara" ou chez Gibert, elle consomme librement, de toutes mes copines c'est celle qui fait le plus ce qu'elle veut.
Il faut que je pense à lui trouver un cadeau, j'aimerais faire plus original qu'un livre mais je peux toujours trouver un livre original, ou un dvd. Cécilia aime recevoir des livres, il faudrait que j'arrive à trouver de l'argent pour son cadeau, pour le restaurant qui se prépare puis pour le cadeau de ma soeur qui aura 21 ans le 31 mars. Je pense lui offrir un vêtement, je suis plutôt douée pour savoir ce qui lui va. A Noël je lui ai offert un joli haut violet, en coton léger et une écharpe rouge en coton à motif tartan que depuis j'ai dû voir sur une dizaine de filles. C'était marrant parce qu'elle m'offrait au même moment une chemise à motif tartan, on se sentait un peu piégées par la mode. La chemise était un peu petite et chez Etam il ne restait plus de taille. J'avais alors pris le même pull que j'avais offert à ma mère mais en une autre couleur, c'était peut-être le 26 décembre et il y avait beaucoup de femmes qui venaient acheter des vêtements alors qu'on imagine toujours les gens un peu fauchés après les fêtes, les femmes persistent avec enthousiasme à s'acheter des vêtements, c'est assez rassurant de savoir que quelque chose de durable et de fidèle puisse exister dans le monde.
Nous sommes allées au Palais de Tokyo, on y entre toujours les mains dans les poches, on visite l'exposition en 30 minutes à peine, c'est rapide, on ne comprend pas grand chose et à chaque fois que j'y vais je ne peux m'empêcher de penser que tout cet espace, immense, pourrait être mieux utilisé. Je lis à Cécilia les légendes à haute voix. Dans les musées, on fait toujours la visite avec les personnes venues au même moment que nous, aujourd'hui c'était avec un groupe composé de deux garçons et d'une fille bien vêtus, robe, talons, trench, gel dans les cheveux, qui devaient passer par le musée avant de vivre une nuit de fête, ce soir ils veulent tout vivre. Il y a une salle rigolote où il faut signer un papier, ne pas être enceinte et éteindre son portable pour y entrer : deux lignées d'énormes plaques de cuivre sont suspendues au plafond, elles se font face et il faut se placer entre les deux pour ressentir un léger trouble électrique et les cheveux qui s'aplatissent sur la tête. J'ai essayé de toucher les cheveux de Cécilia mais je me suis électrocuter. En sortant on s'amusait à imaginer quel genre de maladie pouvait bien provoquer ce truc qui n'était sûrement pas innocent. Puis nous sommes allées dans un café rue du Temple, métro Hôtel de Ville. On sait que les cafés s'y alignent et que cela rassure, que c'est "animé". Je suis retournée dans le café où j'étais allée avec Baptiste il y a un peu plus d'une semaine, où il me parlait de la licence philo et où une fille derrière nous ne pouvait s'empêcher de nous écouter et quand elle est allée aux toilettes Baptiste est allé à sa table pour voir ce qu'elle lisait, c'était un gros livre, c'était Qu'est-ce que le théâtre ?. La question était posée là sur le livre, sobrement, et on sentait tout un monde austère et théorique s'ouvrir et se refermer entre la première et la quatrième de couverture. J'étais un peu déçue parce que je n'aime pas le théâtre.
Le serveur tardait à venir prendre nos commandes et j'avais eu le temps de lorgner sur les salades lointaines des autres clients. Finalement la meilleure pub qu'on puisse faire à un restaurant se sont les autres clients: ils discutent et mangent comme s'ils pouvaient tout à fait faire autre chose, ils semblent contents de manger mais sans plus alors que nous encore en train de nous débattre avec le menu, le ventre vide, à ne pas savoir ce que l'on veut, à penser sucré, à penser salé, à penser léger ou lourd. Nous avons pris des coupes parisiennes, soit trois boules de glaces dans une coupe avec une cuillère. La vraie comme dans les livres de notre enfance avec trois boules superposées en forme de triangle. Fraise, chocolat, vanille, "les couleurs primaires de la glace" comme a dit si justement ma soeur quand je lui ai dit ce que j'avais mangé. Pour certains le café n'est pas le lieu de la soirée mais seulement son annonce, on va au café avant de faire autre chose, pour nous il a presque toujours constitué le noyau de nos soirées. Nous discutions lentement de chose et d'autre, de la rentrée qu'on sentait comme un point fixe dans le temps qui n'en finissait pas de se rapprocher alors qu'on venait tout juste de prendre goût à ça, au temps libre. On en a vu bien d'autres des rentrées mais on ne s'habitue jamais à la sourde tristesse qu'ils nous inspirent. De ces samedis émouvants vécus comme de lents deuils, des feux d'artifices en noir et blanc, à ne pas trop savoir quoi faire pour "en profiter". Le début des vacances m'est toujours insupportable parce que je me sens capable de faire encore une semaine de cours, alors que la fin des vacances me fait l'effet inverse : j'aurai bien voulu une semaine de plus.
Cécilia m'a aussi racontée un truc marrant qu'elle avait remarqué et qu'elle oubliait toujours de me dire : elle m'a dit qu'elle trouvait que je m'habillais comme dans les films de Rohmer. J'ai beaucoup rigolé parce que je me souvenais avoir passé mon cycle Rohmer sérieusement fascinée par les vêtements des personnages. De ce point de vue pas un seul Rohmer ne m'a laissé indifférente, à chaque film je me prenais en pleine tête ce qu'on pourrait appeler une sorte de vérité des vêtements. Les gilets tombants des épaules par dessus les robes portefeuille, les besaces que l'on porte sur une épaule et pas du tout à la diagonale, les pulls boulochés des hommes, les t-shirts au col qui baille, et puis la besace Upla du Rayon vert alors que ce jour-là je portais justement ma besace Upla.
Il y a quelque temps j'avais entamé puis abandonné un article sur l'influence que pouvait avoir les films sur mes propres vêtements. Par exemple ce samedi-là avec Cécilia je portais une parka beige, assez longue et pleine de poches et je sais que je l'ai acheté uniquement à cause de Woman on the beach de Hong Sang Soo. Une des actrices, je m'en souviens encore, paraissait porter sa parka comme un vêtement purement fonctionnel et confortable, et le tout : sa jupe, son polo, sa parka kaki (mais qui sur l'affiche est jaune pour une raison qui m'échappe), ses petites Converse sans lacets, le tout semblait si hétérogène, incohérent, qu'on comprenait bien qu'elle ne faisait que porter des vêtements qu'elle aimait et sans souci d'harmonie. Mais pour le coup l'harmonie était folle. Dans les magasins on a toujours deux trois idées vagues de vêtements qu'on désire et je désirais la parka en coton beige, je l'avais trouvé en coton beige et gravement soldée, c'était précisément la même. Cela fait deux semaines que je l'enfile avec toujours ce même plaisir renouvelé, je crois que c'est l'essentiel et j'espère simplement que ça durera, et que c'est ça qu'il faut chercher dans un vêtement.
Devant le BHV était assis par terre un jeune sans domicile qui fumait avec un chat dans des couvertures posé sur ses genoux, il nous interpelle comme le font souvent les "punks à chien" dans la rue. C'est toujours très embarrassant parce qu'ils ne nous laissent pas vraiment le choix, que c'est comme s'ils demandaient l'heure et qu'on ne pouvait le leur refuser, ils ne te suggèrent même pas de faire un geste, ils te le réclament très ouvertement. Et puis en une demi-seconde il y a un choix à faire : répondre, ignorer ou répondre et donner. C'est toujours dur pour soi-même d'ignorer, d'être infidèle à une certaine image de soi, d'être son propre étranger en ne donnant pas : on se voit de l'extérieur, on voit ce visage couvert de honte et de peur non pas du sans domicile mais de celle d'être jugé. Et puis il y a toujours ce moment où l'on se dit "ça m'arrive de donner, je donne souvent, seulement il ne le sait pas". Oui, seulement le sans domicile présent ne sait pas qu'on a donné au sans domicile qui lui précédait, il faut alors, idéalement, toujours donner. J'étais à deux pas de l'ignorer et il commençait déjà à parler de nous, de moi à la troisième personne "et allez, elle fait comme si elle avait pas entendu". Il avait eu l'idée ingénieuse de ne demander que 10 centimes là où la plupart du temps les gens réclament 1€. 10 centimes c'est convenable, on se dit "tiens je peux faire une bonne action pour 10 centimes", c'est plus raisonnable qu'un euro. Je m'étais subitement arrêté pour une raison qui m'échappait un peu, je fouinais dans mon portefeuille. Je n'avais que 20 centimes, je les ai posés devant lui, un peu honteuse, m'excusant de n'avoir que ça, "tu rigoles, tu t'es déjà arrêté". J'ai soulevé mon regard jusqu'à son visage, mince, il était beau comme un dieu.
mercredi 25 février 2009
la torsion des fumeurs
Pendant les vacances je ne change pas souvent de vêtements, je jongle entre trois chemises et trois pulls. Je pense en avoir déjà parler : comme je ne vois pas quotidiennement les mêmes personnes je m'autorise le luxe de la simplicité et de la répétition. Je m'en rend bien compte, mes pulls vraiment chauds sont limités, j'en ai trois Benetton, tous les mêmes et de
différentes couleurs :
bleu marine, gris, vert
sapin. Tous très larges excepté le bleu marine qui a un peu rétrécit au lavage. Ce qui gêne sur ces pulls c'est le logo Benetton que personne ne reconnaît.
Mes premiers rendez-vous avec T. vers Noël, je portais ses pulls avec rien en dessous ou alors un t-shirt, mais pas de chemise et le V du col encadrant, présentant ma peau, indiquant : ici aussi il y a de la peau. Le V ne tombe pas bien loin, je trouve les décolletés trop inconfortables, s'assumant tout en ne s'assumant pas, je n'ai pas encore clarifier mes rapports avec le décolleté, je vais y réfléchir parce qu'il le faut.
Ce n'est que très récemment que j'ai eu l'idée de les porter sur des chemises, blanches, bleues, quadrillées, rayées. Quand la chemise toute seule ne suffit plus, quand le pull tout seul ne suffit plus il fallait bien commencer à penser autrement, voir plus loin. J'avais mes rendez-vous avec T. et il y avait ce box vers Montparnasse avec une vitre où je pouvais me voir de profil. Je n'hésitais pas à m'y regarder franchement de peur de jeter un regard en coin qui aurait paru beaucoup plus narcissique. Il fallait jouer de ça et assumer le fait que je voulais m'arranger, que j'existais en tant que fille qui s'arrange, que ce pull, cette coiffure, ce visage doucement maquillé (de l'eye-liner je crois) n'était pas le fruit du hasard mais des partis pris.
Je portais le gris quand il m'a prise au dépourvu par les lèvres, la première fois, je repense encore à la sensation : comme un torchon qui se tord à l'intérieur de moi. Il aimait bien mon parfum, maintenant quand je le revois en société je n'oublie pas d'en remettre juste pour le provoquer, lui faire faire un bond d'un an en arrière, chaque touche de parfum est un "souviens toi" inscrit sur mon cou.
Ces pulls c'est ma paresse vestimentaire, ma valeur sûre, quand je les porte, quand je les porte avec mes chemises je me sens loin du déguisement, je me sens moi, déguisée en moi. Quelque chose de net, de propre, de présentable, d'une élégance qui ne s'use jamais,d'un peu sérieux mais de tout de même facile : pull col V et chemise, je n'ai rien inventé mais je ne désire rien inventé. Je pioche dans les choses qui sont là. l'élégance quotidienne de la chemise, "il a mis une chemise, il s'est fait beau". Je n'envisage les hommes qu'en chemise aussi je suis contente que les profs ne trouvent à mettre que ça. La chemise est une douce discipline.
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Dans le métro pour Montparnasse une fille qui devait sûrement être en train de fêter son "enterrement de jeune fille", m'a demandé si je voulais un "petit bonbon" tout en me tendant un sac contenant un fond de bonbons : les bonbons rectangulaires au fruit peint sur l'emballage blanc et qui se mordent comme des chewing-gum et puis des bonbons ovales et aplatis, durs et dont la couleur annonce le goût. J'ai dit "non merci" en pensant que même un refus souriant était méprisant et puis au fond de moi peut-être bien que je voulais un bonbon mais par principe et peut-être en souvenir de l'époque où nous devions tous refuser les bonbons que nous proposaient les "vieux Monsieur" je lui ai dit non. Elle était entourée de ses amies et ils parlaient fort avec le sourire qui se devinait dans la parole mais on sentait bien que l'évènement les dépassait et que ce n'était pas aussi fun que dans les films. La fille m'a dit quelque chose comme "oh s'il vous plaît, aidez moi à les finir". J'ai donc pris un bonbon au cassis que je n'ai pas osé manger devant elle mais un peu plus tard, en sortant du métro.
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Dans le train pour Bécon-les-Bruyères, je viens de quitter Dimitry et je lis Qu'est-ce que la littérature ? avec un porte-mine orange translucide entre les doigts. Pendant l'arrêt du train l'homme en face de moi me demande si je suis étudiante en lettres, je lui dis non, il cherche un tuteur et il me tend les papiers qu'il a entre les mains. Nous descendons, il me dit qu'il est à Paris III en Lettres Modernes, comme Dimitry que je viens de quitter. Il me fait comprendre un peu confusément qu'il est perdu, je lis les papiers, les mots n'accrochent pas mon regard : il y a des textes comme ça, qu'on sent trop inhumains pour pouvoir les lire. Je parcours les feuilles du regard et lui fait savoir par la simple expression de mon visage, comme il me le demandait sans doute, que je n'y comprends rien. Il me conseille de taper je crois "organisation de texte" sur Google "vous tomberez sur un pavé, lisez le". Il me dit "bonne fin de soirée" mais je lui parle encore et lui demande "mais vous êtes en licence ?", oui. Il me dit que ces filles ont toutes fait lettres et que lui continue ses études alors qu'il a fait du droit en 70, "vous imaginez". Je ne me souviens pas de la raison qui le poussait à continuer ses études, pourtant je l'ai bien écouté, je crois qu'il parlait d'avoir "quelque chose en plus". Il ne parlait pas de les "refaire", mais bien de les continuer. Il me disait "travaillez plus pour gagner plus, y'a une part de mensonge là-dedans". C'était la première fois que quelqu'un réagissait à une de mes lectures et en marchant vers chez moi je sentais un noyau de joie simple et pure rouler en moi.
Un livre dans un métro suscite des réactions, pose des questions. Une personne qui lit dans un métro me paraît toujours très hostile à l'idée de métro : elle y refuse son ennui, son improductivité, le temps qu'on y gâche, qu'on y laisse, elle y refuse ses passagers et les jeux de regard qui peuvent s'installer, son regard à elle n'évoluant qu'entre deux cadres blancs. Par principe, jamais elle ne décolle de ce cadre, et ce même si elle est distraite par une conversation ou une "pensée de transports", de celle qu'on laisse se développer mais qu'on n'a aucune peine à laisser tomber au milieu d'une phrase une fois arrivé à destination. Celui qui lit dans le métro c'est celui qui malgré lui, demande "pourquoi ne lisez-vous pas ?". En un sens, le lecteur dans le métro est un homme pressé, lui qu'on voit pourtant comme le parfait exemple de "celui qui a le temps" alors qu'il n'en aura jamais assez.
Beth Gibbons & Rustin Man - Tom the Model
Il n'y a jamais rien eu de plus élégant que la voix de Beth Gibbons, ses cheveux oranges et ses vêtements noirs et à sa taille sur son corps sec, ses jambes légèrement arquées par la maigreur, l'impression qu'elle laisse de n'être entourée que d'hommes à la façon de PJ Harvey.
lundi 23 février 2009
Alice,
j'ai bien lu la lettre ouverte qui m'était destinée. Je l'ai lu peu de temps après ton envoi du lien par mail mais l'idée que j'avais des choses importantes à te répondre me faisait toujours remettre à plus tard ma réponse. Je débute donc ce mail sans savoir si j'arriverai à te fournir des explications valables, dans ma tête je vois simplement des tâches de bonnes intentions, de sentiments à ton égard qui ne demandent qu'à être clarifiées par l'expression.
Je ne sais pas trop comment procéder, par où commencer, parce que tu me dis beaucoup de choses, que tu m'en reproches d'autres, enfin c'est un doux reproche, doux et caressant. Et j'imagine qu'une réponse complète devrait pouvoir répondre à tout les "chefs d'accusation".
Tu dis, tu crois que je te méprise, que je parle de "Alice" comme d'"une fille facile", "un truc sympa", une "autoroute" pour reprendre tes termes (Kraftwerk sort de ce corps). Je ne peux que le comprendre. On est toujours très au courant de l'image qu'on renvoit et de l'image qu'on reçoit de l'autre: on sait ce qu'il pense de nous, il sait ce qu'on pense de lui. J'ai toujours cru à cette forme d'intuition et j'ai souvent travaillé à savoir si elle s'approchait de la vérité ou au contraire s'en écartait. On en avait parlé, ce regard que l'autre nous renvoie conditionne notre comportement à son égard, c'est une affaire qu'on avait été contentes de résoudre et qui pourrait résumer partiellement mon comportement. J'ai le sentiment que mes actes me trahissent d'une mauvaise façon, que la somme de mes actes peut tout à fait te faire dire cela, que je te méprise, mais que ces actes m'échappent, disons plutôt leur signification alors qu'ils ne me représentent pas. C'est très bizarre, c'est comme vouloir chuchoter et se rendre compte que l'on crie. Je t'estime énormément, je te trouve vivante parce que pleine d'idées, épanouie à un point qui ne sera jamais le mien, je te suis de près, je lis tes productions, j'ai l'impression de te couvrir d'une sourde et lointaine bienveillance. Depuis que je te connais ça n'a jamais changé.
Tu me reproches le silence qui a suivi notre dimanche ensemble. J'ai toujours procédé comme ça : ce qui suit une bonne journée ne peut qu'être un commentaire superflu de cette journée, et il nous faut nous laisser digérer (indéfiniment ?) ce qui s'est passé, il n'y a rien à ajouter. J'y repensais silencieusement, dans l'intimité de mes songes : en cours, avant de dormir, dans les transports, bref, là où on peut y repenser. Les choses ne sont pas vouées à se figer dans le passé mais reviennent comme des vagues et tu revenais comme une vague. Te parler de ça me semblait inutile, un peu puérile, tu n'avais pas besoin de le savoir, et comment te le dire sans passer pour une fille complaisante ? Tu as toujours été là, même si je parle si peu et presque jamais de toi. Ce qui compte n'est pas forcément sur mon blog ou alors il l'est mais partiellement. Ça me semblait trop prévisible de parler de notre journée. J'ai essayé plusieurs fois et d'ailleurs j'essaye encore, mais rien ne sort, parce que je te sens derrière moi, peut-être à attendre, et que rien n'était finalement à commenter. Tout était trop réel, figé dans le réel et pas du tout prêt à l'être dans les mots.
Je ne sais pas tellement faire autrement que ces ellipses entre deux rendez-vous. Et puis je ne sais pas, même pour les personnes que j'aime, que j'admire, que je suis, etc. les rencontrer m'est toujours comme une sorte de contrainte, quelque chose qui me fait peur, me panique pour rien, me fatigue de par l'effort que cela réclame. Je ne mens pas, même avoir un rendez-vous avec A. ou n'importe quel autre "fantasme trentenaire" me fatigue d'avance. Je ne sais pas comment l'expliquer mais tu dois me croire, tu parlais "d'aventure" à l'idée qu'on se rencontre, ça m'avait marqué et maintenant le mot raisonne à chaque fois qu'il est question de rencontrer quelqu'un. A l'opposé il y avait moi qui avait vraiment peur et qui préfére le confort de personnes que je connais déjà bien, avec qui je n'ai pas besoin de faire de nouveaux efforts, où les conversations sont déjà toutes tracées, et même, plus que ça, je crois que je préfère être seule, c'est moins contraignant. J'ai été rassurée parce que mon amie Cécilia ressentait la même chose de son côté quand je lui en ai parlé. Deux personnes qui le ressentent me poussent à dire que tout le monde le ressent. C'est sans doute pour ça qu'on aime tant les livres, parce que les livres sont ces deuxième personnes qui valident nos sentiments, nos impressions les plus singulières. C'est peut-être en cela qu'ils sont "nos amis".
Ça va faire quelques jours que je passe la majorité de mes journées toute seule, j'ai eu une semaine "chargée" où je sortais beaucoup et assez tôt avec mes amies, nous n'avions pas forcément quelque chose de prévu, on traînait beaucoup, ça me changeait les idées, disons plutôt que ça me privait de réflexions trop violentes sur moi-même "les questions existentielles" comme on dit, mais les idées était toujours là. Les idées ambitieuses, joyeuses, vivantes et brillantes, des idées comme autant d'invitation à agir, très loin des lourdes réflexions qui aujourd'hui me traversent. Puis les choses se sont calmées et j'ai passé quelques jours d'une assez pénible tristesse et d'un manque de volonté foudroyant. Je passe d'une semaine où le monde me paraissait neuf, incompréhensible et bourré de promesses à des jours où il est tout ce qu'il y a de plus prévisible, de plus répétitif, déprimant à en pleurer et où je suis condamnée à évoluer entre ses murs et ses maigres possibilités. J'étais seule, à ne pas trop savoir quoi faire, à finir Oblomov dans mon lit, à écouter des émissions de radio en podcast, ou sur le forum. Cette période passe, elle passe toujours et je finis par m'accommoder d'une solitude tranquille, d'un temps libre qui est le mien et dont j'use par improvisation. Dans la solitude des vérités finissent par affleurer, parce que tout redevient calme elles peuvent enfin affleurer. Et sans le vouloir on revoit l'ordre de nos priorités, on réforme notre vie, on devient plus sérieux, plus critique envers nous-mêmes, on repense à des détails, à certains comportements et phrases dites lors de soirées, de rendez-vous, on repense à tout. Je me suis par exemple rendue compte que je devais changer ma façon de faire pas seulement avec toi mais avec plusieurs (deux ou trois) personnes qui m'ont toujours témoigné un intérêt, une affection que je n'ai pas su leur rendre, par puérilité, négligence et paresse. Je fais ma maligne avec mon blog mais je n'ai jamais été humainement à la hauteur de ce que je prônais. Aujourd'hui je me rends bien compte de l'importance des personnes autour de moi, de toutes les personnes, et que la minutieuse attention, le méticuleux travail que l'on effectue sur une seule de ces personnes est peu de chose mais contribue, s'ajoute à quelque chose de plus grand. Tout ça est une affaire morale qui me travaille de plus en plus. Je le réclame des autres mais je ne sais toujours pas me l'imposer.
Je me souviens de ce que Baptiste me disait, je crois t'en avoir parlé, mmh oui je t'en ai parlé et j'ignore en quelle occasion mais quand il me demandait grosso modo à quoi servait de lire autant si c'était pour rompre de cette manière, faire des choses pareilles. Cette phrase me revient et je te disais donc qu'aujourd'hui, de manière périodique, j'essaye de travailler à réduire le fossé qu'il y a entre mon comportement et ce que la lecture est censée modifiée en moi. Le problème est là, à quoi sert la littérature si ce n'est en une discipline immédiate et efficace, pourquoi je me sens nourrie de quelque chose si je me comporte d'une façon si malpropre avec toi, où passe la nourriture littéraire ? Autant arrêter. Autant arrêter si je ne sais pas faire des efforts, si je ne sais voir les choses comme des aventures, des choses forcément bonnes pour moi.
vendredi 20 février 2009
Depuis le début de ces vacances je dors bien, je mange bien, je vais tous les jours au restaurant : croque-madame, chocolat chaud, salade rodéo, coca light, cappucinno, fraise melba. Une fille, un homme, venant de ma gauche ou de ma droite dépose poliment quelque chose devant moi, il voit que je discute, il ne veut surtout pas m'embêter. La commande est secondaire. C'est que nous ne pouvons pas toujours être à courir les rues dans le froid et dans les voitures.
C'est peut-être cela les vacances : le luxe d'une vie bien ordonnée, comme il le faut. Raccomoder ce qu'en période de cours nous n'avons pas le temps de raccomoder : raccomoder le sommeil et l'alimentation, rattraper son retard, se tenir tranquillement au courant du monde, des sorties cinéma, sérieusement avancer dans ses lectures et non plus entre deux stations de métro. Plus de télévision depuis bien longtemps, plus le temps d'écouter la radio; la vie dans tout son égoïsme et son autonomie, absolument rien pour les autres. L'impression d'être une sorte de bébé bien nourri, épanoui, les joues roses de temps libre. Ma mère, ma soeur me disent "tu sors tout le temps, t'es jamais à la maison", je ne peux que leurs répondre "les humains c'est comme les chiens, ça a besoin de leur promenade quotidienne". Il y a quelques années je pouvais rester à la maison plusieurs jours de suite (trois au maximum je crois, je m'étais amusé à en faire un record personnel) sans ressentir le manque de tout ce qui n'est pas mon appartement, aujourd'hui une journée sans sortir et voilà que je pense "ce que ça peut être curieux le ciel...les trottoirs...les cafés...le métro, et le cinéma, drôles d'inventions". Et me voilà repartie.
Mercredi. A la Filmothèque Sauve qui peut (la vie) avec Cécilia. Il y a Nathalie Baye qui a 30 ans et Isabelle Huppert qui doit en avoir un peu moins. Nathalie Baye ressemble à quelqu'un, ce n'est qu'un jour après que je comprends qui : Laura Smet. Très vite je comprends pourquoi un tel rapprochement : c'est vrai, Nathalie Baye est la mère de Laura Smet. Tout semble être rentré dans l'ordre, je me dis alors "Si Laura Smet est la copie conforme de sa mère c'est que Nathalie Baye portait déjà en elle Johnny Hallyday." Je connais des couples comme ça, physiquement comme frère et soeur.
lundi 16 février 2009
Quand on coiffe la chevelure, une dizaine de cheveux tombent dans le lavabo. Le lavabo est blanc alors on les voit très distinctement, leur vision en est d'ailleurs presque choquante, on dirait de fines veines, des capillaires, comme on les appelle si justement. Le mot m'avait frappé, en 4ème. Les tristes cheveux prennent des poses figées de vers de terre désarticulés. Je finis de les rassembler vers le siphon avec le bout de mes doigts joints et de tirer l'eau sur eux, et ils sont aspirés et ils disparaissent. Ses cheveux étaient (à) moi, aujourd'hui ils ne sont plus (à) personne et ils coulent. Dans ce genre de moment c'est facile d'éprouver de la tristesse, une tristesse assez simplette, une tristesse au premier dégré, rose pâle et puérile, de celle que l'on éprouve à la vue d'un objet abandonné et qu'on image pourvu de sentiments.
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Elle s'habille, littéralement pour la ville. Parce qu'elle compte sortir mais qu'elle n'a rien de prévu, (quelques vagues affiches d'exposition en cours, quelques noms délavés de parc en tête) et qu'elle se rend en ville comme on se rend à une fête, sans savoir à quelle heure elle compte rentrer. Tout dépendra de comment ça se passe une fois là-bas, si les gens seront gentils et si elle sera d'humeur à faire quelque chose. Aujourd'hui elle a de l'argent alors la ville est à elle et elle est en ville. Elle a déjà marché fauchée dans la ville. Elle y repens comme à un long plan-séquence. C'est dans ces moments-là que les envies de café et de livres se sont faites les plus pressantes, on aimerait pouvoir avoir 3€ sur soi simplement pour pouvoir entrer quelque part et s'y asseoir une heure. Lui venait à la tête des raisonnements bizarres et précis : "3€ c'est tellement rien, plusieurs fois dans ma vie j'ai eu 3€ sur moi, je ne comprends pas. Tous ces gens autour de moi ont 3€ sur eux, je sens rouler les pièces, au fond de leurs poches, au fond de leurs sacs, en toile, en cuir. Ils ne pourront pas en faire un usage plus utile que celui que je voudrais en faire, tendez-les moi sans que je vous les demande ces 3€."
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Il faut dire les choses : j'aime profondément ce manteau, il m'a même semblé qu'en l'achetant je pensais ne jamais en acheter d'autres avant que celui-ci ne rende l'âme de la façon qui lui convient, seulement après celui là j'en ai encore acheté deux. Je l'ai vu et le mot qui m'est venu à été "intemporel". Aujourd'hui je me dis qu'il n'est pas forcément démodé mais que c'est moi qui vais trop vite, moi qui l'ait trop vu et qui n'arrive pas à m'habituer à l'habitude. J'approche mes lèvres près du col et j'articule ses mots, "j'aimerais qu'on fasse une pause". Les vêtements souffrent de l'habitude et de notre inconstance.
Dans ce manteau, ma silhouette ne me plaît plus, la silhouette que j'entrevois dans les différentes vitrines des différents quartiers que je parcours ne m'intéresse plus, il faut que je change, que je prenne autre chose. Quand je porte un vêtement mon corps devient ce vêtement : mon corps devient chemise, mon corps devient polo, mon corps devient bottes de cuir ou baskets de toile. Je donne à mon corps la forme de mes vêtements, je m'en rends bien compte. Si mon cou se tient sérieusement c'est à cause de la chemise, si mes pieds sont féminins c'est à cause de ces chaussures.
Le plaisir que je prends à m'habiller est exactement le même que je peux prendre à me déguiser. Nous nous composons nos propres déguisements, entre chaque déguisement les nuances sont très faibles, nous restons finalement le même dans ce vêtement comme dans l'autre, nous ne passons pas de la princesse à la sorcière. "Je suis ceci", "je suis cela", c'est autre chose qui est dit, quelque chose de moins définitif, il s'agirait plutôt de dire "je suis ce pull rouge", "je suis ce polo bleu marine". Je ne peux pas aller jusqu'à dire que mes vêtements influencent ma personnalité, mon attitude, non, mes amies me reconnaissent, mais je crois que dans le rapport que je peux avoir avec les gens qui me voient dans le métro, alors oui ça change tout, et alors dans une tenue plus adulte que d'habitude mon visage et ce que je laisse deviner de moi se fait plus dur, plus strict, plus opaque, "femme fatale" me persuadent mes bottes. Avec des baskets je souris parce qu'avec des baskets j'ai 17 ans.
Brian Eno - By this river
dimanche 15 février 2009
Ma mère est sortie de la clinique mercredi, il fallait qu'elle se fasse opérer, qu'elle se refasse opérer. Des problèmes lui viennent, elle part se faire opérer, elle revient, on n'a jamais eu le temps de s'inquiéter. Elle est partie dimanche, avec ses valises en cuir marron, le lendemain elle se faisait opérer. Mon père est resté toute la journée à la clinique "de 9h à 18h, il est juste sorti pour aller au Mcdo", m'a raconté ma soeur. Pour nous ça veut dire qu'il doit encore un peu l'aimer ou qu'il l'a aimé un jour et qu'il lui en est redevable et il tient encore à elle. Tenir encore à quelqu'un, dans ma tête ça ne produit aucune image ce "tenir". Ca doit vouloir dire qu'on s'accroche encore à quelqu'un, qu'on le tient, qu'on le tire par le t-shirt comme les enfants dans les cours de récréation qui se tirent par le t-shirt ou la capuche.
Avant d'y aller il devait m'accompagner au lycée en voiture, je me suis dit "aucun risque que j'arrive en retard". Je dis ça parce que j'ai un peu du mal le lundi matin, sûrement parce que j'ai espagnol et que ça m'arrange d'avoir du mal ou de rater mon bus. Au dernier moment mon frère a voulu qu'on l'accompagne et sur le trajet encore froid et sombre qui menait à son collège, au moment de tourner à droite, un camion-poubelle reculait en plein dans notre voiture. Nous n'avons ressenti aucun choc, aucune secousse sinon la peau de la voiture se faisant profondément égratigner sur toute sa largeur. Mon père a bien gueulé "oh putain de merde" pendant 5 minutes, je crois qu'il était tout à fait prêt à chialer un coup, parce que déjà c'est la voiture de son travail et puis parce qu'il a toujours des problèmes avec ses voitures. Mal garé, excès de vitesse, accidents, rayures, ou la dernière fois encore : trois dans une voiture deux places, et ce jour-là le pire c'est qu'on récidivait. Je commence à réaliser que tout cela n'est pas l'effet de causes extérieures mais qu'il faut simplement lui retirer son permis. On le sentait traversé d'une colère aveugle et très vite j'ai compris qu'il n'était plus question de m'accompagner au lycée. Emile me demandait s'il devait descendre pour continuer à pieds, je lui ai dit "ouais ouais descends, fonce", avant que mon père ne se décide à se calmer sur lui comme on peut le faire sur un cendrier dans les films. Quant à moi mon père m'expliquait implicitement que ce n'était plus le moment pour mes caprices de trajet d'école. Je suis descendue et je suis rentrée chez moi en attendant l'heure prochaine. Dans ces cas là il m'arrive souvent de ressortir un vieux CD et de l'écouter jusqu'à entrer dans la zone rouge du retard. Je parcours du regard mes CD avec un vague arrière-goût de chaque album dans la tête, puis je me dis "oui ça, c'est le moment de le réécouter", cette matinée il s'agissait de Sean Lennon. Je me souviens bien, Baptiste avait vraiment du mal avec les groupes que je lui faisais écouter, il avait des goûts un peu plus sérieux que les miens, c'est ça que je me dis maintenant. Il avait du mal avec Sean Lennon mais j'avais quand même réussi à lui faire aimer On again off again. Aujourd'hui je peux comprendre ce qui ne va pas, l'album est trop gentil, trop fade, presque trop bourgeois, je peux comprendre. J'arrive de plus en plus à comprendre des trucs qu'il pouvait me dire et qui donc remontent à 2 ans, ça me fait très souvent ça. On réfléchit encore sur le passé à deux, on passe sur lui comme un scanner, on le reconstitue à la lumière de ce qu'on est actuellement. Parachute reste tout de même une chanson qui à chaque écoute arrive à me faire cesser toute activité.
Ma mère a eu très mal, elle est sortie à 18h au lieu de 15h, mon père a dit aux infirmières "c'est inhumain ce que vous faites" parce qu'il attendait sans nouvelles. Je l'imaginais faire les cent pas dans le couloir, j'ignore s'il y a une autre façon d'attendre dans un hôpital qui puisse exister. je pense qu'en matière d'attente dans les hôpitaux le cinéma a tout fait. Tête prise entre les mains, retrouvailles d'une famille autour d'un accidenté, "va te reposer à la maison, je m'occupe de tout" "non je reste", etc.
Ma soeur est allée lui rendre visite le jour même. "Elle avait une couverture chauffante, tu sais comme pour les accidents, elle avait rien en dessous, elle parlait bizarrement, elle faisait trop peur". Elle lui a apporté des Celebration et des magazines. Les magazines c'est bien, ça rassure, il y a de la vie dedans, la vie des autres, la vie des gens connus de tous ou celles des brunes qui cherchent un shampooing ou des filles qui stressent pour leur entretien d'embauche et qui ont besoin de conseils, il y a les interviews des autres et la vie des couples, et des critiques sur des livres, des films et des albums, des critiques coupées du monde et rigoureuses. Alors que j'imagine que le livre a quelque chose d'aussi froid et d'aseptisé et d'aussi vrai que les hôpitaux, les gens n'ont pas besoin de vérité dans ce genre de lieux; le divertissement est alors vu comme un cadeau. Pendant ce temps je m'occupais d'Emile, je lui faisais à manger, oeuf au plat sur toasts et soupe. Je le tapais aussi pour qu'il fasse ses devoirs et qu'il se mette en pyjama. Il dormait au milieu de nos deux lits, dans un sac de couchage Quechua à même le sol, il me demandait de baisser la musique et la lumière.
Emile et moi sommes allés la voir mardi, après ma journée de cours option mardi gras anticipé. J'avais du talc dans les cheveux, une veste en laine avec des ronds de cuir sur les coudes, une chemise blanche et une cravate moche, un pantalon à pinces bleu marine, les desert boots marron de ma soeur, Cécilia m'avait apporté la veille la malette en cuir de sa soeur. Vendredi en revoyant mon prof de littérature je me suis rendue compte qu'en invoquant simplement le vague souvenir de son look j'avais en fait réalisé un sans fautes. C'était finalement assez facile, les profs de littérature sont vestimentairement prévisibles et je me dis qu'à défaut de leur imposer un uniforme ils se l'imposent à eux-mêmes. Je me dis aussi que cette belle veste en laine je ne pourrais pas la remettre cette année, elle est trop connotée déguisement, alors que je l'ai déjà mise en début d'année, je la porte depuis la 3ème et je l'aime depuis la 3ème. J'avais demandé un peu d'argent à mes parents pour pouvoir me la payer le jour où je l'avais rencontrée. J'étais très heureuse, presque émue à l'idée de l'avoir. En rentrant chez moi je la sentais frémir dans le sac plastique. Qui aurait cru qu'elle me servirait un jour pour ça.
Mon dernier déguisement remontait au mardi gras de 3ème où avec une amie, Agathe, nous nous étions déguisées en "caillera". Dans tout les cas, le déguisement doit s'assumer et se vivre pleinement. C'est déjà beaucoup d'audace que de vouloir se déguiser qu'il est hors de question de faire dans la demi-mesure. L'objectif premier est clair : être tout sauf soi, à partir de là j'imagine qu'il faut se prendre au sérieux et que çela peut devenir très intéréssant. J'angoissais assez, je tenais de tout mon coeur à ce que tout soit parfait, les cheveux, la cravate, la veste, ma venue en cours. Le prof en question ne m'a pas vu, il était pourtant bien présent. C'est que des gens me racontaient qu'à la nouvelle qu'une élève était déguisée en lui il ne disait rien, je ne m'imaginais pas me planter devant lui et attendre que l'amusement se manifeste sur son visage : il ne me devait rien, je ne lui devais rien. Ce n'était pas par sympathie que je m'étais déguisée en lui mais il me semble qu'il est le seul professeur reconnaissable à sa tenue. Sinon vous vous doutez que je me serais déguisée en Monsieur Delmas, soit porter une chemise, des baskets noires et un jean, soit ma tenue quasi-habituelle. Je me suis donc faite une raison : les échos qu'il allait avoir des autres professeurs et des élèves suffiraient.
Il avait suffit de me secouer les cheveux pour que le talc s'en aille, le talc ne colle pas à la chevelure, il ne fait que se déposer comme de la neige et s'enlève aussi facilement. J'ai enfilé un pull et mon manteau d'homme noir et nous y sommes allés. Le matin même ma mère nous avait appelé très tôt le matin, elle voulait que quelqu'un vienne, elle s'ennuyait, elle disait "ne marchez pas sous les arbres" à cause du temps. Moi je partais à l'école, j'allais dans les transports avec un bonnet pour ne pas qu'on me regarde bizarrement à cause de mes cheveux blancs et de mon costume. Je me suis dit, "une famille ça sert surtout pendant les maladies et les séjours à l'hôpital. est-ce qu'elle se sent abandonnée et est-ce que c'est permis qu'une mère se sente abandonnée, est-ce que c'est pas trop cruel". En revenant des cours je l'ai appelée, elle disait que ça allait mieux, qu'elle s'était habillée, coiffée, maquillée, que tout le monde l'avait appelée et qu'elle regardait la télé. Je lui ai demandé si elle voulait que je lui apporte quelque chose,
le chocolat noir à l'orange ou à la framboise qu'elle aime bien et qu'elle mange avec ses collègues.
Non ça va, j'ai pas le droit au gras.
Alors des yaourts ? des fruits ?
Oui apporte moi une pomme.
Au moment de partir j'ai pris trois pommes et deux yaourts avec une cuillère. La clinique se trouve près du Trocadéro, elle a déjà été hospitalisée ici, les chambres sont calmes et snobes, il y a des écrans plats et les robinets sont assez design pour ne pas que je réussisses à les ouvrir. Mon père lui avait acheté des fleurs exotiques mais elle n'y avait pas le droit. Quant à ma nourriture, elle insistait vraiment pour n'avoir qu'une pomme. Je ne sais pas vraiment pourquoi, personne ne peut prévoir s'il aura faim ou non dans la soirée, il faut penser "au cas où", les mères sont pourtant censées avoir cet "esprit d'au cas où". 
mardi 3 février 2009
Le corps enseignant
En cours d'histoire.géo j'ai vu une femme se poster devant sa fenêtre et sans doute regarder la classe. J'imagine que le spectacle doit toujours être très curieux, lui rappeler quelque chose ou lui faire prendre conscience de sa liberté, femme seule dans son appartement et qui regarde le trottoir et qui a envie d'écumer le trottoir et qui se dépêche de s'habiller et de descendre. Elle était trop loin pour que je puisse voir l'orientation de ses yeux, et il y avait Monsieur Delmas, qui se déplaçait, comme ça, de ma table à la table de Hubert dans son nouveau pantalon noir qui lui faisait des jambes fluides, je me suis dit "cette femme ne sait pas qui est cet homme". Elle est retournée au fond de son appartement.
Jeudi c'était la réunion parents/profs et ma mère avait rendez-vous avec M. Franck, mon prof de philo, Monsieur Delmas et ma prof d'espagnol qui elle avait demandé à la voir. Toutes mes copines accompagnaient leurs parents, disons leurs tuteurs. Je n'ai pas voulu accompagner ma mère, je crois que ça rejoint l'idée que je ne sache pas gérer deux personnes que je connais et qui ne se connaisse pas, peur de l'imprévisible et du silence, peur de ce que pourra dire ma mère, du regard du prof sur ma mère, du regard de ma mère sur le prof, je redoutais trop, montrer ma mère c'est révéler quelque chose de moi et je ne voulais pas être là quand ça arriverait, j'imaginais aussi qu'en ma présence certaines choses ne pourront être dites, bonnes ou mauvaises. Elle est revenu de la réunion vers les 21h, dans sa jupe en tweed Infinitif et ses bottes en daim, elle n'avait vu que mon prof de philo, me sortant tout un baratin sur le fait qu'il n'y avait pas de numéros sur les portes et plus aucun parent dans les couloirs. Je l'ai engueulé, "ça fait 3 ans que j'y suis, bien sûr qu'il y a des numéros sur les portes", j'ai ensuite réussi à comprendre qu'elle n'avait été que dans le premier étage, soit celui qui ne contient qu'une seule salle de classe. C'était absurde, j'ai rigolé "mais je pensais qu'il n'y avait qu'un étage", elle me dit ça. Je suis partie du salon avec une phrase définitive qui maintenant m'échappe mais où je disais entre autres "je suis au lycée, c'est important" même si je ne le pensais pas j'étais certaine que ma mère pouvait comprendre et penser que je le pensais. Que ma mère s'intéresse à mes études ça m'est égale, rien dans mes études ne dépend d'elle, ce que je ressens c'est surtout de la honte pour elle et pour mon père, il devrait se sentir honteux mais ils ne se sentent rien. En rentrant dans ma chambre j'ai eu la ferme impression de jouer seule dans tous les domaines qu'englobe ma vie, et j'ai voulu dormir, le sommeil apaise forcément n'importe quel état d'âme ou mauvaise pensée, même les plus violents.
Le lendemain je savais que j'allais devoir m'excuser auprès de Monsieur Delmas. En descendant pour la philo je l'ai vu, parlant avec un élève.
Bonjour
bonjour Murielle, alors on m'a raté hier ?
oui...enfin je vous expliquerai ça toute à l'heure.
vu la situation de crise dans laquelle notre couple se trouvait j'estimais avoir besoin de temps pour lui expliquer et pour qu'il me pardonne, je pensais devoir reporter l'entretien jusqu'au moment le plus approprié, jusqu'à ce qu'il se décide à m'inviter au Chistera pour qu'on clarifie la chose autour d'un café pour ensuite aller se promener et faire de timides et ingénieuses considérations sur la vie et notre amour. J'imagine son visage dans un café. Je n'arrêtais pas de penser à ce que j'allais lui dire, j'y réfléchissais en philo, j'y réfléchissais au Franprix où je prononçais les phrases à voix haute à Marie qui me disait "ah oui ça c'est bien", je comptais lui en parler pendant les dernières minutes de l'heure du déjeuner, quand il vient fumer après avoir mangé à la cantine, où j'imagine la nourriture glisse lentement dans son corps. Je commence à connaître les moments de la journée où j'ai la possibilité de venir lui parler : il y a les récrés et certaines intercours quand il descend fumer en vitesse. Les débuts de cours et les fins de cours, mais tout ça est très limité et aléatoire : certaines fins de cours sont monopoliser par d'autres élèves plus rapides que moi, c'est à dire tous, moi je mets du temps, vu que j'ai très peur et qu'il me faut me répéter les phrases un certain nombre de fois avant de pouvoir convenablement les prononcer. Quand je lui parle je me fixe un texte pour me rassurer, comme au karaoké, un texte que je récite avec un rythme que j'estime naturel. Je fais ça en rangeant mes cahiers et ma trousse pour me calmer mais alors je prends le risque de le voir partir avant.
La dernière fois que j'ai pu vraiment lui parler et que ça s'était bien passé pour moi, calmement, et où j'ai senti le renforcement de notre complicité, c'était un lundi où je venais lui dire que Philippe Djian était passé à la télé, au Café Littéraire. En parcourant la liste des invités que je consulte toujours avant de regarder l'émission je m'étais dit que cela ferait un très bon nouveau prétexte de lui parler et même de lui envoyer un mail. Je ne lui ai pas envoyé tout de suite après, j'ai voulu faire passer du temps, non pas par pur calcul ou pour lui montrer que le week-end je suis occupée, je ne suis pas trop du genre à tout miser sur la distance pour tenter une approche, je suis trop impatiente et trop maladroite dans mes démarches et le calcul fait perdre trop de temps. Il m'a dit "vous auriez dû m'envoyer un mail", puis je lui ai dit que je voulais le faire, que j'allais le faire ce soir. Puis je lui ai dit que Djian parlait très bien à la télé, et que j'avais acheté Maudit Manège mais qu'il était introuvable en poche et que j'avais trouvé une édition des années 80, "François Barrault?" "euh...oui, oui c'est ça". Il m'a raconté comme quoi la maison d'éditions avait fermé tout de suite après que Djian signe chez Gallimard, et que le contrat avait coûté 2 ou 3 millions d'euros. Après il a dû partir ou j'ai dû partir.
Une autre fois il avait été triste sinon préoccupé pendant tout le cours parce qu'il y avait 8 absents et qu'il mettait ça sur le compte de ces cours, il doutait de ses qualités de prof et il s'était arrêté pour nous dire "excusez moi je suis distrait mais j'arrête pas de me demander si c'est ma faute s'il y a autant d'absents". J'avais pris mon inconscience à deux mains pour aller le voir devant le lycée pendant l'intercours et pour lui dire qu'il ne devait surtout pas s'inquiéter, que ce n'était pas sa faute, qu'il y a toujours beaucoup d'absents dans notre classe. Il m'avait dit "merci Murielle c'est très gentil de venir me dire ça" puis au moment de partir il m'avait interpellé, "Murielle, ne désespérez pas pour la compile, je l'écouterai".
Le cours commençait, Monsieur Delmas nous laisse entrer et part fumer, j'ai le temps de me mettre en situation, de savourer l'heure qui s'annonce. J'ai demandé à Rafaël si je pouvais me mettre devant, je suis déjà devant mais à gauche et je voulais être au milieu collée au bureau pour inciter Delmas à se confier à moi. Il a accepté, il m'a dit "oui mais alors tu seras à côté de moi", j'ai répondu "ah non mais avec Julie", il a accepté mais il a dit que demain il reprendra sa place, je l'ai remercié à deux reprises, j'avais l'impression de l'avoir vexé. Sur le bureau était posé Le Jourde et Naulleau, j'étais à la fois contente et surprise qu'il ne l'ait pas encore fini, ça faisait un moment, ça faisait presque deux mois. Une idée que je m'étais faite de Monsieur Delmas refaisait douloureusement surface :
Le problème avec Monsieur Delmas c'est qu'il soit sans cesse occupé. Quand il n'est pas au lycée il fait cours dans une prépa ou il corrige des copies. Il se plaint souvent, enfin il me le fait remarquer souvent, quand je lui demande s'il a écouté la compilation il me dit qu'il n'a pas du tout le temps en ce moment. Une fois je lui avais demandé s'il allait bien, c'était un "vous allez bien ?" enjoué, frais et matinal, avec mon petit bonnet multicolore sur la tête et mon caban bien fermé, toute plongée dans le froid et dans la semaine. Sur le moment ça me choquait moi-même de me voir lui demander ça mais la formule pouvait se comprendre, je n'aurai rien pu sortir d'autre pour introduire une conversation. Il m'avait répondu qu'il était fatigué, qu'en ce moment c'était une période assez dure avec toutes les corrections. Je lui avais demandé "vous n'en pouvez plus ?" et il m'avait dit "là ouais ça commence" accompagnant d'un signe de la main voulant dire "ça me pèse". Je pensais.
Il a un visage blanc. Il me fait penser à Bruno Ganz dans les Ailes du désir, qui découvre la cigarette, le sang et le café. Cigarette, sang, café. Ses membres ont l'air toujours froids et fragiles, ses bras ses mains son visage. Je me demande pourquoi il ne porte pas d'écharpe, Julie aussi n'en porte jamais alors que c'est important, et même plus que ça, c'est un vrai plaisir de se bander le cou avec une écharpe, d'y coincer ses cheveux, quand on est une fille. Il est toujours un peu crispé et fume toujours d'une façon qui fait se deviner sa fatigue et un certain isolement, il fume sur le côté, d'ailleurs ça lui arrive depuis quelques temps de fumer de l'autre côté, je l'appelle le côté "Courbevoie" parce que c'est par là que je vais pour prendre le métro, ça me permet de le voir avant de rentrer chez moi. Il est tourné vers le trottoir, une main dans la poche, et quand il ne parle pas à des élèves ou plutôt quand des élèves ne viennent pas lui parler il pense à des choses mais il ne reste pas assez longtemps pour qu'une sérieuse réflexion se fixe, il ne pense pas au trottoir ou à l'origine du trottoir, c'est ce qui arriverait s'il restait là 30 minutes. Non, il pense au cours qu'il vient de faire ou à une chanson, je crois qu'il faut passer par toutes sortes de préliminaires et de bêtises avant de penser, véritablement.
Puis je lui avais demandé si le week-end il ne se reposait pas et il m'avait dit que ça lui arrivait de regarder un film avec sa compagne mais c'était tout.
j'ai remarqué que nous avons tous tendance à user d'un langage très simplificateur et visuel, Delmas plus que d'autres. On le sait, la réalité n'est pas "aller au ciné avec ma copine", c'est toujours plus compliqué mais il faut user d'un imaginaire simple pour que les images montent vite en tête, aussi quand il m'a dit "je regarde un film à la maison avec ma compagne", j'ai tout de suite imaginé un plan sur le couple, la fille allongée avec la tête sur un coussin près de la cuisse de Monsieur Delmas assis, la lumière mouvante de l'écran se projetant sur leurs visages concentrés. C'est comme quand il nous parle d'un livreur de sushis en bas de chez lui alors qu'il n'y en a pas, qu'il est beaucoup plus loin. Parfois des raccourcis s'imposent, nous n'avons pas le temps pour la rigueur de la vérité.
Je lui avais dit très sincèrement "c'est triste". C'était triste pour lui et puis pour moi parce que si nous devions être amis il n'aurait pas de temps pour moi, il semble ne pouvoir effectuer qu'un éternel aller-retour entre sa compagne et son travail, ne laissant ainsi qu'une infime chance au hasard et aux rencontres, aux rendez-vous ou même aux divagations de la pensée et du corps, à l'ennui, à ces choses importantes qui ne se réalisent que dans la solitude et l'oisiveté. De plus en plus il m'apparaît comme quelqu'un de secrètement opaque et de très sérieux.
J'avais essayé de lui parler après le déjeuner mais il était parti fumer sa cigarette avec la prof qu'il aime bien et une surveillante, je m'étais retourné pour voir si le champ était libre et au même moment lui-même me regardait. Il y a une façon de regarder une personne qui consiste à la fixer et à rassembler toutes les opinions qu'on a sur cette personne, à les envoyer sur elle, à les projeter et à les lui faire ressentir si jamais cette personne croise notre regard. C'est ce que j'ai cru ressentir quand nos regards se sont heurtés, je venais de le prendre en flag et lui aussi, nous étions tout honteux, c'était un regard de coin, un regard non maquillé de l'indifférence habituelle que nécessitent nos rapports.
Il m'a pris au dépourvu, au milieu du cours d'histoire, "je vous ai attendu jusqu'à 9h, pourquoi vous êtes pas venu?" sur un ton de reproche feint. J'étais pliée sur mon cahier, en train d'écrire sa phase précédente, j'ai du comprendre au milieu de la phrase qu'il s'adressait à moi, je me sentais devenir rouge et honteuse, c'est comme si tout à coup il venait de pointer le projecteur sur quelqu'un dans le public et que ça tombait sur moi. Je n'ai réussi qu'à lui dire "nan mais je préfère vous le dire après le cours, parce que c'est pas très intéressant" pour le reste des élèves je voulais dire. Il était parti dans ses blagues, "je vous ai attendu, j'ai dormi ici", etc. j'étais déjà ailleurs, dans mon discours préparé et ma honte.
Quand ça a sonné il nous a dit de nous dépêcher parce que "les cafards" (il appelle comme ça ses secondes) arrivaient et qu'il voulait partir fumer. Il veut mes explications ou pas, il ne me laisse le temps de rien, il ne pense qu'à lui alors que je dois me soulager d'un poids. Quand ça sonne il ne peut penser qu'à sa cigarette, d'ailleurs il n'y pense même plus, il y va, c'est tout.
Je pouvais lui adresser la parole, ça l'obligerait à rester, un peu. Le rideau s'ouvre.
je m'excuse pour hier
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Tout de suite après les cours il était question d'aller voir avec Cécilia Morceaux de conversation avec Jean-Luc Godard. Dans le métro elle a partagé son Twix avec moi et nous sommes allées attendre notre séance au Reflet, le début du week-end s'annonçait rose pâle et tranquille, encore à traîner vers les cinémas de St-Michel, dans des restaurants discrètement fréquentés et dans des magasins. J'ai l'impression de ne connaître plus que ça. Quand on ne doit pas aller à St-Michel pour voir une reprise on y va pour le Reflet, le Lutèce ou pour Gibert, on essaye d'aller autre part mais au final on aime bien notre manque d'imagination. Je pensais croiser Baptiste au Reflet. Nous en parlions avec Cécilia : elle pense qu'elle sait gérer les rencontres entre deux catégories d'amis, moi je dis que non, je ne sais pas faire et mon esprit se préoccupe de savoir si chacun de mes deux amis sont à l'aise ou s'amusent. Le Reflet est petit et toujours plein, quand on y entre on a toujours la crainte de ne pas pouvoir trouve de places, ni en salle ni au bar et les gens vous regardent et s'amusent à vous voir chercher une table libre. Cécilia a pris un chocolat chaud et moi un Coca light, en attendant de pouvoir commander nous avons décalé les bouteilles vides de Perrier sur la table d'à côté, le serveur aux yeux clairs nous a dit sur un ton las mais qui rigolait de pas faire ça parce que ça lui faisait nettoyer une table en plus "ça à l'air de rien comme ça". Je me sentais honteuse, Cécilia était passée à autre chose depuis le moment où il avait ouvert la bouche. A un moment j'ai pris un gros glaçon tout rond dans ma bouche et j'ai articulé "y'a un problème ?", elle a rigolé, elle m'a dit de garder cette scène pour le court-métrage que j'aie à faire pour mon option Cinéma.
La salle de cinéma était remplie surtout en son milieu, il était 17h45. Je me souviens être allée avec Cécilia voir La nuit du chasseur, tout de suite après les cours. Elle n'avait pas eu le temps de manger alors je lui avais préparé mon sandwich habituel avec une clémentine et puis nous avions ensuite passé 2h au Reflet, à discuter à discuter à discuter, encore et toujours, à raconter des faits de nos vies de manière plus précises ou sous l'influence d'une autre humeur.
Là où on pouvait imaginer Godard enfermé seul chez lui on le trouve entouré d'amis calmes, de VHS et de projets, avec ce sens de l'humour un peu spécial qui m'a semblé s'acquérir avec l'âge : un mélange de plaintes et d'insolence comme pourraient en faire les enfants. On le voit visiter un festival d'art contemporain et par la suite les commenter devant les jeunes artistes concernées. Il critique avec intelligence et dérision toute tentative trop zélée de modernité, en face de lui, les étudiants font la gueule.
Charlette, Julie et Marie nous attendait au Lutèce, on les a vues à travers la baie vitrée qui les faisait comme imprimées sur du papier glacée, protégées du froid et de la nuit, installées autour d'une table, je leur ai envoyé des coucou, nous allions manger. Je sais qu'on rigole énormément quand on va au restaurant en début de week-end, rien que la semaine dernière au Rive Droite on avait fait trop de blagues, ça ne s'arrêtait jamais et j'avais été à 4 doigts d'aller chanter au karaoké. J'avais beaucoup d'idées, des idées qui me venaient du film et des idées qui me venaient du dîner. A côté de nous il y avait un homme qui avait une vue imprenable sur notre table, on le sentait nous fixer et même nous prendre en photos, c'était irréel, puis il est parti. J'ai mangé une salade du cantal avec une crêpe au sucre et j'ai fini le pain toasté du club sandwich de Julie. Vers la fin du repas on parlait surtout de nos costumes pour le mardi gras anticipé par le lycée qui arrivait. Je pensais me déguiser en écolier, puis en tenniswoman puis en papa puis finalement en Monsieur Lambert qui est un de mes profs de littérature façon veste en tweed et cravates à motifs rigolos. Je comptais surtout m'inspirer de lui pour atteindre quelque chose de plus général, un genre de prof bien particulier. Une fois mon cas réglé il fallait penser aux copines : Marie serait en Amy Winehouse, Julie était contre le déguisement dans la vie des gens, Cécilia pensait à se déguiser en papa et Charlette en geisha mais c'était encore très flou.
Julie se souvenait d'une chose qu'elle avait apprise il y a une semaine. On lui avait dit que l''élève préférée de Monsieur Delmas s'appelait Lou, une blonde que j'ai réussi à me figurer pour l'avoir eue en sport avec moi. Elle m'a dit que tout les mecs étaient à fond sur Lou et que Monsieur Delmas l'aimait trop, et qu'à une époque le mec qui racontait ça à Julie soupçonnait même des trucs. La crêpe au sucre arrivait et j'étais très jalouse, je me souviens avoir fixé des affiches de cinéma plaquées sur des kiosques à journaux et avoir eu des envies de fiction comme ça arrive souvent. La jalousie me faisait du bien, j'imaginais une main de femme enfoncer ses ongles dans un coeur comme on se les représente en dessin. La jalousie me faisait me sentir extrêmement vivante malgré le désespoir qui me paraissait sérieux. Je m'imaginais Monsieur Delmas homme comme les autres, attiré par Lou jeune lycéenne comme il fallait qu'elle soit dans mon lycée, belle, blonde, bronzée. Et moi au milieu qui agite les bras, avec ma fascination mal placée et déplacée.
Après le Lutèce où le serveur italien nous faisait nous sentir à la cantine avec son "les filles" et ses carafes d'eau j'avais lancé l'idée de passer voir où Monsieur Delmas habitait. J'y suis déjà allée un samedi de septembre, j'étais dans le coin, je ne sais plus très bien ce que j'étais partie faire mais je suis passée à côté et j'avais repéré les cafés alentours pour les jours où je devrais partir l'espionner. Je ne sais pas très bien ce qui se passe dans ma tête pendant ces moments-là, on peut me voir comme une fille pas nette mais il serait plus juste de me voir comme une fille désoeuvrée qui trouve ça amusant et pas si grave de repérer où habite le prof pour qui elle a un faible. J'ai toujours été un peu comme ça, inconsciente et motivée. J'avais le chiffre de l'adresse en tête mais Julie m'en disait un autre, c'est quand nous avons remarqué que son chiffre était un immeuble entièrement réservé à une boutique Sonia Rykiel que nous sommes allées au numéro auquel je pensais et qui était le bon. Je reconnaissais le café presque en face et l'immense porte cochère qui dans la nuit finissait de me rendre la personne de Monsieur Delmas définitivement lointaine et glaciale. Sur le trottoir d'en face on pouvait essayer d'apprendre quelque chose à partir de ce que montrait les fenêtres. A un étage étaient tirés de lourds rideaux sombres où se laissait deviner une lumière allumée, plus haut c'était l'angle d'un mur et des moulures, sans les rideaux ça nous paraissait déjà plus sympathique. On pouvait se dire que c'était lui, y croire suffisait, ça n'avait aucune importance.
David Byrne & Brian Eno - Life is long
samedi 31 janvier 2009
Vendredi au Rive droite il y avait le karaoké. On était sur la terrasse chauffée, ça faisait qu'on était tranquille seulement quand la porte qui donne sur le dehors et la porte qui donne sur l"intérieur était fermées : la première faisait entrer le froid, la deuxième faisait entrer le bruit.
Ce vendredi soir je portais mon manteau noir d'homme et une écharpe ressortie du fond de mon étagère à écharpes. Il y a des choses trop audacieuses ou dont on doute de la beauté pour les porter en cours, alors on les teste lors de brèves sorties dehors, histoire de voir discrètement et à l'abri des personnes qui nous connaissent si elles méritent d'être exposées au grand jour. Cette écharpe c'était ça : épaisse, longue et large, achetée il y a très longtemps (4ème je crois) au H&M des hommes pour 3€ peut-être, enfin un prix vraiment dérisoire qui m'avait mises en joie. La couleur a aussi une histoire, elle est verte menthe à l'eau. En 3ème j'habitais seule toute l'année une table longue pour deux et collée à celle du bureau des professeurs. Elle me donnait l'occasion d'une complicité avec eux, j'entendais ce qui échappait aux autres. Quand les professeurs voulaient s'adresser à autre chose qu'à 30 élèves et bien c'est moi qui prenait, c'était très agréable quand j'y repense, je crois que cet emplacement ne présentait que des avantages, j'échappais presque totalement aux histoires et bavardages d'élèves qui se tramaient derrière moi, derrière ça n'existait tout simplement pas. Je ne pouvais qu'être extrêmement attentive en cours, mes notes ne suivaient pas, cela surprenait tout le monde. Une fois je portais un haut vert menthe à l'eau, et ma prof d'arts plastiques m'avait alors dit "c'est osé cette couleur pour une brune comme vous". Depuis ce vert je l'imagine osé et en porter s'avère être un calcul de ma part. Je ne sais pas, je crois qu'elle avait raison, il y a vraiment quelque chose qui se passe entre ce vert et mes cheveux.
Je vais au lycée, il fait encore nuit, il fait encore froid, bonne ambiance, les gens se déplaçant à la façon de fourmis studieuses et silencieuses. Sur le trajet j'entends un père dire à son fils "tu me refais le coup de la bretelle cassée", le fils est baissé sur son sac, en difficulté. Peu après, en cours, je le dis à Julie, je lui dis toujours ce que j'entends dans la rue sur le trajet de l'école. Elle me répond "t'entends toujours des trucs bizarres dans la rue toi", on dirait qu'elle est jalouse. Je ne sais pas, je crois que tout le monde peut entendre, il faut être attentif, aussi là je me dis : C'est vrai que Julie a un Itouch, voilà donc, jeunesse, ce que tu rates.
Penser à ouvrir un blog "brèves de rue".
Au Chistera, un vendredi, le vieil homme habitué du café à une connaissance : "la vie passe, on coule, mais on coule doucement...". Quand j'entends de vieilles personnes parler c'est un éternel tangage entre deux types de discussion :
1) discussions anodines sur le temps qu'il fait, sur les jeunes.
2) discussions graves qui se rapportent à la maladie, la solitude, la vieillesse ou la mort.
Je ne dis pas ça méchamment.
Dans ma douche je regarde la mousse du gel douche glisser sur mon bidon, je me dis que vraiment ça aurait beaucoup plus d'allure sur le large espace qu'est le dos, qu'on pourrait même filmer ça, parce que c'est intéressant. Ça coule plus vite quand on y met de l'eau. Voilà ce qu'on rate à ne pas voir son dos. Je pense à la pub culte du chocolat pâtissier Nestlé, avec le chocolat qui glisse sur la poire, à l'époque je ne savais pas que cela pouvait avoir une connotation érotique.
Julie n'aime pas vraiment la place qu'elle a dans la salle de philo : sa table est bancale. A chaque fois je lui prête mon paquet de mouchoir dont je retire la majorité des mouchoirs, ensuite elle coince le paquet sous le pied de sa table, ça ne bouge plus. Je laisse alors les mouchoirs immaculés près de moi mais j'ai la sale manie de toujours laisser mon stylo plume ouvert posé dessus, ça m'arrive beaucoup trop souvent. La cartouche se vide, les mouchoirs sont foutus.
Emile mange devant moi : "mon copain russe, il a les cheveux en bataille...et même en guerre."
Ce passage au Virgin a aussi été l'occasion pour nous de découvrir la tête des nouveaux Folio. Le constat est sans appel, extrême déception. Folio qui jusque-là l'emportait loin devant les autres maisons de poche vient de perdre de son prestige. Un jour quelqu'un m'a écrit : "le partis pris de sobre élégance des Folio m'énerve un peu", je ne pouvais qu'être d'accord même si vraiment je ne le ressens pas du tout comme ça, peut-être parce que le livre de poche en général m'est sympathique, en fait je pense que s'il fallait critiquer quelqu'un ce serait toujours Gallimard mais ses publications nrf. Ce rouge et ce beige, il est vraiment très beau, mais je ne marche plus, et c'est salissant. Je pense en fait qu'il faut plutôt se préoccuper du choix des nouvelles couvertures Folio qui de plus en plus fait le choix de prendre des photos de banque d'images, genre Getty ou Corbis, rien de plus moche et de plus impersonnel. La mécanique des femmes de Calaferte, qui bénéficiait d'une belle et mystérieuse couverture, je l'avais d'ailleurs acheté pour ça, la couverture a maintenant changé. Le lendemain c'est X. qui me demande lors de la soirée Forum, "hé Murielle, t'as vu les nouveaux Folio ?". C'était donc un évènement.
On peut s'amuser à se poser la question de l'influence d'une couverture sur le choix du lecteur. On peut difficilement rendre une image fidèle au contenu qu'elle tente d'illustrer, pourtant il y a moyen de réduire au maximum l'effet trompeur que celle-ci peut avoir sur le contenu. Il ne faut pas qu'elle avantage trop sans pour autant le desservir. Peut-être que l'absence d'image est en fait le meilleur choix, dans ce cas il faudrait alors pouvoir supprimer le titre des livres qui sont à leur façon trompeurs. Oh je ne sais pas.
peinture de Francine Van Hove
Eugene McGuinness - Fonz
lundi 26 janvier 2009
"J'aimerais dormir, mais tu dois danser"

La dernière fois que nous nous sommes vus avec les Gens du Forum remonte à ce samedi, avant samedi il y a eu ce dernier vendredi des vacances chez F. pour son anniversaire-pendaison de crémaillère. Cela avait été une soirée trop riche de tout et trop longue pour que je puisse convenablement en parler et pour la première fois je semblais être victime d'une incompréhensible insuffisance de langage. On se prépare pour l'écriture mais on ne sait pas par où débuter, ni faire le tri entre l'anecdotique et l'essentiel, ces choses qu'en temps normal on éxécute spontanément sans que la question ne se pose. Alors on se résout à garder cette soirée dans son égoïste boîte à souvenirs sans pour autant douter de la nécessité de la partager un jour. Il aurait fallu éviter à cette soirée de sombrer dans l'oubli et je n'en avais pas été capable. Peut-être qu'un mois après je peux en parler, ça ne ressemblera pas à la fresque nocturne que je m'imaginais mais au moins des choses resteront, des choses qui encore maintenant me laissent un goût doux et sucré en tête, il me semble d'ailleurs que je ne compte pas du tout parler de la soirée.
Je peux dire que je portais une robe noire et que j'ai dû dormir chez Elise, une fille que je voyais pour la première fois et qui habite à l'autre bout de la ligne 1, Château de Vincennes. Inutile de dire que pour une fille de La Défense, l'autre bout de la ligne 1 signifie l'autre bout du monde.
Il était 4h quand nous venions de quitter la soirée, nous étions alors les dernières à partir et les circonstances faisaient que personne ne pouvait nous raccompagner, ni même nous avancer. La meilleure solution avait été d'unir nos billets pour payer un taxi qui nous emmènerait chez Elise. Une fois chez elle, Elise m'a surtout demandé "aucun commentaire", je ne comptais pas le faire, je me disais seulement qu'en entrant chez elle c'était comme si j'avais pointé du doigt n'importe quel fenêtre d'appartement pour ensuite pouvoir le visiter, c'était le hasard suprême, une chance énorme, cela faisait un certain temps que je n'avais pas dormi autre part que chez moi. Je veille chez les autres mais je n'aime pas dormir autre part que dans mon lit, parce que je ne maîtrise pas l'heure de mon levé et que j'ai toujours l'impression d'avoir besoin autour de moi d'une quantité considérable de choses qui m'appartiennent. Cette nuit-là je n'avais eu que le contenu de mon sac, j'étais la seule à pouvoir y plonger aveuglément la main, cette pensée me rassurait.
J'avais insisté pour veiller en attendant le premier métro, mais Elise insistait pour que je dorme et qu'on y aille demain matin. C'était comme si j'avais vraiment craint de dormir chez elle et tant que je le craignais je n'aurai pas pu m'endormir, j'avais alors écrit un peu dans les brouillons de mon blog avant d'aller m'effondrer sur le matelas qu'elle venait de déplier.
"Lentement, je commence à me déchausser et à accepter le fait que je vais dormir chez une autre. Une fille que j'ai vu pour la première fois aujourd'hui chez F., que je connais du forum et qui par un malheureux concours de circonstances et parce que je ne comptais pas rentrer avec le dernier métro, a finit par m'inviter à dormir chez elle à Vincennes. Je n'ai pas vu grand chose de son appartement, j'y ai deviné quelques meubles dans l'absence de lumière que sollicite un appartement qui dort, vers les 4h du matin. J'ai vu sa chambre et la "salle internet", d'ailleurs c'est dans cette pièce que j'y tape ses premiers mots parce que mes activités y sont restreintes et m'aventurer en dehors de cette pièce me fait peur, je commence à m'y habituer. J'ai bien La Nausée dans mon sac et puis je peux aussi farfouiller dans ses Cd et ses livres rangés juste derrière moi, les affaires d'Elise, mais j'écris, non pas pour ne rien oublier mais pour que les choses se racontent comme elles devraient être racontées, avec ce recul tout juste acquis de fin de soirée. Il y a aussi le fait que le souvenir de cette soirée m'enthousiasme plus que de raison et qu'il me fait l'effet d'un secret : j'ai envie de le partager avec tout le monde. Mes cheveux sentent fortement la cigarette et je les éloigne du visage, je tente de ne pas penser à mon corps, froid, sale et fatigué, je pense juste au clavier, à ce moment un peu irréel de fin de vacances, chez une étrangère. Je porte encore ma robe noire et mon eye-liner, je compte dormir comme ça, j'ai même un léger trou dans mon collant et j'ignore pourquoi mais A. avait du vernis transparent sur lui, dans son énorme sac Beijing 2008.
[...]
J'ai fait ce qu'on peut appeler un "brin de toilettes", c'est à dire que je me suis lavé méticuleusement le visage avec de l'eau, jusqu'aux oreilles, et que j'ai bu et recraché une gorgée pour compenser le manque de brossage. Les produits d'hygiène d'Elise me conviennent totalement mais ce ne sont pas les miens et il y a des choses qu'on ne souhaite pas emprunter. Je me suis postée devant le miroir : voilà à quoi j'avais pu ressembler pendant la soirée. Pas trop mal mais un épiderme proche de la surface lunaire , avec ses crevasses et ses irrégularités, une chevelure étonnamment sombre, et même noire ,comme la robe. La robe qui me va, première fois que je la porte, achetée à prix cassée, c'était vraiment elle ma complice ce soir : l'assurance, le sentiment d'une certaine élégance, la confiance en moi, elle m'a tout apporté. Cette nuit elle n'était plus qu'un morceau de tissu froid et noir, sentant fortement plusieurs arômes de cigarettes. Les cigarettes de A. et celle d'Elise, celle de B. aussi, tout ces gens qui à un moment de la soirée sont venus les uns après les autres et très naturellement me parler en tête à tête. Ça tournait, c'était émouvant, c'était spontané. Plus qu'en l'amitié, je crois en la sympathie, au peu de choses que l'on sait des gens qui étaient là. Je me suis endormie vers les 6 heures du matin, j'ai déplié le matelas et j'ai pensé à lui comme au "matelas des filles perdues" sur lequel Elise fait dormir toutes les copines qui ont subit le même traitement que moi, les mêmes soins, la même petite attention."
Pour accompagner mon sommeil et afin d'oublier le caractère étranger de la pièce je m'étais endormi avec la radio de mon portable, sur un débat à propos des réseaux communautaires genre Facebook. Vers 10h j'avais passé une partie de la matinée à somnoler sur une émission parlant de la solidarité et de l'amour du prochain, il me semblait que tout les termes et toutes les voix me pénétraient agréablement le crâne, je sentais que je venais de "très bien dormir".
On dort bien quand le plaisir procuré par le sommeil déteint sur nos premières perceptions de la réalité, qui nous paraît alors plus douce. Une fois réveillée, je n'ai pas osé bouger et j'ai attendu qu'Elise vienne me chercher pour m'autoriser à sortir de la chambre. Son visage doux apparut, elle m'avait fait du thé et du jus d'orange. Sur la table de la salle à manger m'attendaient une orange pressée, leur dernière part de gâteau au chocolat et deux madeleines sous plastique. Le salon tout petit tout mignon semblait inusité, les salons ont toujours été les pièces les plus immobiles du monde et dont la moitié des objets présents ne servent à rien. Sur le mur, les tableaux et les coussins on pouvait voir des motifs floraux façon chromo, gentiment désuets et très émouvants sous les froids rayons de soleil. Sur la table, trois assiettes, j'allais mangé avec son père qui n'allait pas tarder à sortir de sa chambre. Face à lui je m'étais senti forcément mal à l'aise, j'avais pénétré et dormi chez lui sans son autorisation, et malgré le consentement de sa fille c'était surtout le sien qui comptait. Je devais passer pour une fille salement perdue, encore en tenue de soirée et qui avait fait des bêtises toute la nuit, mais très vite ce sentiment s'est dissipée, parce qu'il faisait en sorte d'avoir des choses à me dire et qui me conseillait de goûter la confiture de figue.
En attendant que son père vienne s'installer j'avais pensé au côté absolument rassurant de la nourriture, qui donne de la douceur aux situations un peu délicates, nous ne sommes pas chez nous, nous ne reconnaissons rien en dehors des formes que prend la nourriture. Le jus est là, on connaît le jus, on connaît les madeleines. J'avais poliment débarrassé, comme je l'avais fait un peu plus tôt chez F. Secouer les canettes de bière pour juger de leur contenu, vider les cendriers, jeter les assiettes en plastique pleine de miettes de galette, les paquets de cigarette vides. Ici débarrasser les tasses de café et les verres de jus, les assiettes et les emballages de madeleine. Elle m'avait accompagnée jusqu'au métro, il faisait froid mais du soleil existait et nous avons traversé le Bois de Vincennes avec ses arbres nus et vrais comme des corps d'hommes. Elise fumait lentement en me parlant de son passé et je prenais des photos, très contente de la situation. Le temps du retour j'avais eu besoin de ce soleil pour adoucir la brutalité de mes souvenirs et l'appréhension quant à justifier mon découchage auprès de mes parents qui n'avaient pu que me laisser faire. En temps normal je m'arrange pour revenir avec le premier métro et à 7h du matin je suis là, je me déshabille, je range mes affaires dans l'obscurité et je me couche.
Il n'y avait personne à la maison en dehors d'Emile qui dormait entre mon lit et celui de ma soeur, je ne pensais plus qu'à une chose, prendre ma douche, mettre toutes mes fringues au sale, me brosser les dents, me démaquiller, puis retrouver les repères de mes samedis habituels.
Ma mère ne m'a pas engueulée, l'histoire que je lui proposais semblait tenir debout. Elle nous a préparé à déjeuner de la salade, de la viande et du gâteau au chocolat, mes cheveux étaient mouillés et sentaient encore la cigarette malgré la force mobilisée pendant le shampooinage. Je m'étais ensuite habillée puis promenée aux Tuileries les mains gelées dans mes gants. Ensuite j'étais allée voir le Cuirassé Potemkine au cinéma. A côté de moi, une mère venait de sortir une tablette de chocolat et en cassait des carrés qu'elle distribuait à ses deux fils qui lisait des comics en attendant la séance. Dans le métro du retour une américaine me demanda poliment de l'argent, "it's a difficult time for me...". Je me remémorais les choses, je mesurais le décalage : la matinée chez Elise n'avait pas pu exister.
Lundi
Quand il s'agit de communiquer ce qui se passe lors d'une fête, tout devient plus dur, c'est comme raconter un film, la description sinon le compte-rendu de ce que l'on vient de voir est toujours insatisfaisant, ajoutez à cela le fait qu'on a toujours le sentiment légitime de vouloir faire son intéréssant, sinon de se justifier de quelque chose. Je m'en rendais bien compte ce matin chez Hubert, je mangeais mon chausson aux pommes qui tombait en miettes sur mon écharpe, Cécilia et Charlette buvaient leurs chocolats chauds, Julie s'était acheté une sorte de brioche après son pain au chocolat. C'était pendant l'heure de trou du lundi matin, quelque chose était retombé, comme on tire un rideau, comme on fait tomber un couperet, il n'était plus question des aventures pailletées du samedi mais d'un lundi matin simple comme un verre d'eau, où l'on se débrouille pour ne pas s'évanouir sous le coup de l'ennui, où l'on est pris de vertige lorsque l'on pense au mot "routine", et l'on discute pour se serrer les coudes. J'essayais de leur raconter ce que j'avais fait, ce qui s'était passé, je racontais la vingtaine de personnes présentes, dans ma tête les scènes passaient en boucle, tout me revenait en détails, projeté sur les parois de ma mémoire, il ne fallait plus que trouver les mots et communiquer.
Les filles se demandaient "mais vous faites quoi ?" vous faites quoi pendant ces soirées, vous faites quoi sur le forum. Je trouve que c'est une bonne question, je me la pose à moi-même, qu'est-ce qu'on fait ? Je sais que quand je regarde un film je dis "j'ai vu un film" et quand je vais toute la journée sur le forum je dis "j'ai rien fait". Ça montre que ce que je fais dessus, tout ce temps, ça ne va nulle part, le temps est gâché ou alors n'existe plus. J'ai dit à P. "quand tu reviens des cours, enfin quand je reviens de cours au lieu d'aller discuter au bar tu vas sur le forum", je parle à la copine de Nicolas, de ce qui fait qu'on est étrangement réunis ce soir, ce mélange bizarre d'âges, de coupes de cheveux et de professions. Il n'y a qu'internet pour justifier l'inexplicable. J'arrive à 21h30 en jupe avec un gâteau à la main, je repars à 5h30 avec une assiette lavée, j'ai troqué ma jupe contre mon pantalon, l'eye-liner me faisant des yeux de panda, qu'est-ce qui s'est passé ? Dans le métro je pense : c'était une fête comme un monde tout brillant tout neuf. Je suis profondément heureuse de fréquenter ces gens, je les aime sans les connaître, je les aime assez fort pour que ça en devienne ridicule. S'ils savaient ils me diraient "tu exagères", je garde cette amour pour moi, au fond de mes poches comme un vieux mouchoir humide, il n'a besoin de rien pour exister, il est là, comme un nuage rose et bienveillant au-dessus de chaque personne présente. Tout à l'heure j'étais près de la chaîne hi-fi et les gens mangeaient mon gâteau, il me semblait que le réel me faisait plus l'effet d'un souvenir que de la réalité. Je suis là, je pense aux gens comme à des souvenirs alors qu'ils sont bien présents, qu'ils me parlent et me touchent. J'apprécie trop ces moments pour les penser réels et je finis par y superposer ma nostalgie future, j'ai le recul que je devrais avoir dans un mois sur le moment que je suis en train de vivre. Ça ne me fait jamais ça, en temps normal je me sens les deux pieds englués dans la réalité, les bruits, les formes et les couleurs me brutalisant les sens. J'aurai voulu l'expliquer aux filles mais il faut aussi que j'arrive à faire la part des choses entre ce qui intéresse et parle aux autres et ce qui mérite de n'appartenir qu'à moi. On débarrasse les plateaux, j'enfile mon sac à dos, je boutonne mon caban, c'est l'heure de l'histoire géo.
Girl Talk - Still Here
mercredi 21 janvier 2009
Jeudi
J'ai été malade le dernier jour des bac blancs, j'aime à ne pas croire à une coïncidence et voir en ma maladie comme le signe de mon corps arrivé "à bout". Les révisions d'histoire sont toujours les plus lourdes car elles ne demandent rien d'autres que de la mémoire, des gigaoctets de mémoire, garder des gorgées d'informations dans sa bouche pour les recracher le lendemain, ne pas faire céder la mémoire jusque là, garder la mémoire en état de veille, aux aguets, s'abstenir de regarder des films, s'abstenir de tout contenu étranger, cela s'apparente à une performance sportive. Vers les 23 heures un mal de tête s'infusait en moi suivi de tremblement vers les 1 heure à cause de la fatigue : sentiment délicieux de se sentir exister, dans une situation extrême, d'avoir fait les choses jusqu'au bout, pour une fois. Le lendemain : gorge morte, fatiguée à en pleurer, invitation à passer quatre heures dans une salle, ça ne pouvait pas se refuser.
Je suis sortie assez tôt de la salle, avant mes copines et un peu après tout ceux qui avait pris le parti de l'insolence : ne pas réviser, partir tôt. Ils ne sont pas inquiets, jamais ils n'ont été aussi temporellement éloignés de la correction de ces bacs blancs, devant eux s'étalent encore quelques jours de répit. Je ne sais pas ce qu'ils font de leurs après-midi, bien sûr que ça m'intéresse. Sans doute discutent-ils dans des cafés jusqu'à ne plus arriver à bien articuler les mots, ils épuisent leurs sujets préférés, médisent sur des connaissances communes, ils vont au restaurant. Pour eux c'est encore une après-midi de passée, ils se disent mais tentent de se le cacher : voilà ce pour quoi ils ont négliger l'histoire géo, pour une après-midi de pesante liberté. Je me suis levée, j'ai fait grincé la chaise comme il est convenu de faire pour annoncer à chacun que pour nous ça suffit. Un par un j'ai regardé les visages de mes copines pour savoir si ce que j'étais en train de faire été normal : elles m'ont fait les gros yeux de l'étonnement :"déjà ?!", je lisais ça sur leur visage, en toutes lettres. La prof qui nous surveillait se coupait les ongles sous le bureau, je lui ai tendu ma feuille, j'ai rangé mes stylos, mes talons claquaient à travers la salle. J'étais chez moi vers 11 heures, je pensais "je suis là avant le courrier". Je n'aime pas rentrer chez moi le matin, on sent tout un monde hostile à notre venue, les objets qui nous diraient presque "on ne s'attendait pas à ce que tu sois là si tôt, on est vraiment pas présentables". Je crois avoir mangé du pain d'épices ou du pain au lait en écoutant la radio, puis j'ai voulu dormir et j'ai difficilement trouver le sommeil. Mon lit n'avait rien de la chaleur humaine qui en temps normal le fait passer pour la prolongation de mon corps ni même cette douce fraîcheur, pareille à celle qu'on sent en posant le dos de sa main sur une fenêtre. J'ai mis la télé en sourdine avec par-dessus le dernier album d'Animal Collective, j'ai réussi à m'endormir en changeant de position, je m'endors plutôt facilement sur le ventre.
J'ai repris connaissance sur les coups de 18 heures, j'avais prévu d'aller voir La nuit du chasseur au Reflet Medicis mais des courbatures ont trouvé le temps de s'insinuer entre mes articulations et ma gorge était encombrée de cochonneries. Malade, le mot était lancé, des rituels et précautions devront être pris. J'ai préféré miser toute ma soirée sur le programme télé. Sur Arte il y avait un film de Woody Allen suivi d'un documentaire sur le roman new-yorkais, j'en oubliais mon mal.
Vendredi
Je dois rejoindre Dimitry à 19h métro Oberkampf, j'ai mangé un sandwich Auchan, je me suis racheté des boules Quiès et un baume à lèvres bizarre dans une parapharmacie et aussi un paquet de mouchoirs à 70 centimes au Relay, ils vendent toujours le même paquet avec un dégradé qui va du bleu au jaune. Comme le paquet coûte cher je fais plus attention, au début il tient bien en mains, sa prise est rassurante, il a ses 10 mouchoirs. Puis il finit par être assez aplati pour que je l'utilise comme marque-pages, il ressemble à un gant de toilettes. J'avais envie de prendre un café mais j'étais officiellement pressée, il fallait que je sois en forme, Dimitry m'invite au concert d'Animal Collective.
Au moment de sa sortie, j'avais vainement essayé de comprendre ce que l'album Feels avait à dire. Le concert était l'occasion de forcer la rencontre avec le dernier album que j'ai trouvé très émouvant, sans doute génial, j'ai même fini par éprouver le manque de certaines chansons, elles résonnaient dans ma tête aussi agréablement que des mots d'amour qu'on repense, qu'on remâche. Je me suis demandée si le concert en général concrétisait quelque chose, pourquoi l'album ne suffisait pas, où se trouvait la vérité des chansons, où elles habitaient vraiment: dans le live ou sur CD, point d'interrogation. J'étais encore un peu malade mais j'ai pour principe de ne jamais rester chez moi quand les premiers signes d'une maladie se manifeste : aller au lit c'est donner raison à la maladie, être dans de bonnes dispositions pour la recevoir intégralement alors qu'en étant en mouvement c'est comme si on lui faisait la sourde oreille. Par contre quand vient le soir il faut redoubler d'effort et assidûment se soigner pour le lendemain. Je crois que ma technique marche.
Dans le métro je me disais que vraiment c'est très agréable d'être dans les transports un vendredi en début de soirée, les choses restent vagues : on ne fait pas la distinction entre ceux qui sortent du bureau, ceux qui vont en soirée. Il y a des gens avec des valises, des gens qui reviennent des soldes, les jeunes ont de l'avance, ils sont déjà dans le monde du temps libre depuis cet après-midi. Je me disais : voilà, j'ai eu ma période visage enfoui dans mon livre, maintenant je veux tout savoir de ces personnes, parfois je souffre de ne pas en savoir plus mais cette souffrance n'est qu'un caprice et se dissipe très vite, probablement dès que je sors de la rame. Un jour viendra, ce sera plus fort que tout, j'en aurai assez, j'irai aborder quelqu'un. Dimitry fumait près de la rambarde, je lui ai souri, je crois que pour lui plus que pour un autre j'ai tendance à oublier son visage alors à chaque fois que je le vois c'est un peu la surprise. D'abord je crois que j'ai du mal à lui parler, à formuler des choses intéréssantes, tout devient compliqué, j'ai conscience de mettre des mots bout à bout, je m'éloigne. Nous avons eu beaucoup de temps pour parler, je crois que c'est surtout moi qui parlait, je pensais à cette lourde semaine que je trimballais avec moi : le vendredi on porte sa semaine sur soi, sur son visage, sur son attitude, quand on baille on baille pour la semaine qu'on a passé.
Dans la queue pour le Bataclan Dimitry m'a tendu un sac Fnac en me souhaitant un "joyeux Hanoukka tardif" : je saisis l'objet à travers le sac, très vite je sais que c'est un livre. En le sortant je reconnais la couverture jaune avec les fourmis, je pense Cécilia, je me souviens encore de la critique dans Technikart, Cécilia lit cet auteur et elle aime bien m'en parler, m'en lire des passages, Julio Cortazar. Le livre fait environ 1500 pages, c'est une édition GallimardQuatro, avec le papier lisse et la police comme il faut, un peu comme celle de mon blog. Rétrospectivement je pense que les cadeaux sont comme des objets fantastiques faisant irruption dans le quotidien. Quelque part vous êtes la victime de quelque chose qui se trame contre vous. J'étais choquée, je n'ai pas su réagir, je n'ai même pas penser à ce que j'allais faire du cadeau comme je le fais d'habitude, c'est à dire que je m'imagine en train de lire le livre, j'avais cet objet entre les mains et il semblait qu'il n'était pas à moi. Encore aujourd'hui il est là, il trône sur la table de nuit, le bureau, le lit, ma soeur le déplace, il n'a pas vraiment de place, Emile vient parfois le feuilleter, on a vraiment du mal. Je dois m'y faire, il est à moi, Dimitry me l'a donné. Je l'ai sincèrement remercié, j'étais vraiment gênée mais le pire était à venir, quant il m'a dit "je te déconseille de regarder à l'intérieur", je n'ai d'abord pas prêté attention à sa remarque, c'est en le feuilletant que j'ai vu deux places colorées coincées dans le livre. Je me suis dit "les deux places pour Animal Collective", ou alors la mienne et le reçu, souvent on prend le reçu pour une place et ça fait des fausses joies. Je regarde de plus près la deuxième place, sur le papier multicolore se découpait le nom suivant : DAVID BYRNE.
C'est important de saisir ce qui se passe dans ce genre de moment, on a l'impression de faire l'objet d'une grande blague, d'avoir sauté une étape dans la narration, on aimerait demander des explications, pourquoi cette place entre nos mains, qu'est-ce qu'elle vient faire là, quelle idée, pourquoi moi, David Byrne, merde. On avait parlé de ce concert, le prix de la place étant ce qu'il est j'avais fini par y renoncer, et puis je connais surtout les Talking Heads et pas la carrière solo de David Byrne mais j'avais le sentiment que le soir du concert l'Olympia serait the place to be. Voilà, encore une de mes idées. Chaque soir il y a des endroits où il faut être, ça arrive qu'on y soit et quand on y est on le sait. Cette idée est apparue le jour du nouvel an, avec Cécilia on venait de manger du saumon et des pâtes au Lutèce et on marchait calmement dans la rue en s'étonnant à chaque instant de passer cette fête ensemble. Tout était finalement très normal, pas d'enthousiasme particulier dans les restaurants, ni dans les rues, mais on pouvait toujours s'imaginer Paris traversé par une énergie particulière, sauf que c'était faux. Je pensais aux gens s'étant fixé pour but de s'amuser et de vivre une soirée "pas comme les autres", je me disais qu'il leur fallait simplement choisir "l'endroit qui ressemble le plus possible au centre du monde", j'ai retrouvé la phrase dans mon carnet et je suis toujours d'accord avec elle. Par exemple j'ai tous les soirs conscience que ma chambre n'est en rien le centre du monde et que j'y suis vraiment retirée. Au concert d'Animal Collective c'était déjà autre chose.
Depuis le balcon on pouvait estimer la moyenne d'âge de la fosse tournant autour de 25-30 ans. Des gens calmes, peu enclins aux pogos et qui avait pour seule fantaisie de s'autoriser à fumer pendant le concert, de lever quelques bras presque involontairement, parce qu'avec une telle musique, minérale, qui me faisaient penser à des miroirs qui se renvoient indéfiniment une sorte d'énergie pailletée, ils se devaient de faire se manifester le corps, par reconnaissance. C'était une fosse très très belle avec de beaux visages, comme pour tous les concerts chaque personne semblait faire absolument abstraction du reste de la salle, de la promiscuité, ce n'était même pas méprisant, ils étaient simplement venus seuls ou avec leurs amis et il comptait continuer comme ça. Une fosse c'est assez intéressant : c'est tout plein de gens qui sont très proches les uns des autres mais juste assez pour ne pas se toucher, ça donne un bel effet, je comprends qu'on ait envie de s'y jeter dedans. Ils ont leurs visages comme ça, tournés vers la scène, on dirait des tournesols. Il y avait derrière le groupe cinq longues tiges lumineuses, pas du tout des néons, plutôt des écrans qui pouvaient diffuser des couleurs unies ou un arc-en-ciel, c'était peu de choses mais ça rendait très bien, j'ai alors pensé au pouvoir de la couleur, à sa drôle d'influence sur nous, se voir asperger de rose acidulée cela rend joyeux comme un enfant. Il n'y avait aucune interruption entre les chansons et j'avais le menton appuyé sur le rebord, je regardais autant le public que la scène, je ne savais plus où se trouvait le spectacle. Je voyais les visages réfléchir la lumière envoyée depuis la scène : la scène était bleue, tous les visages le devenaient. C'était un drôle de phénomène, parfaitement explicable mais qui sans explication passait pour poétique. J'attendais My Girls, Dimitry, lui, Brothersport. My Girls a été joué après le rappel, en toute fin. D'abord j'avais eu l'impression de l'avoir oublié et de volontairement mettre du temps à me la rappeler, doucement son souvenir remontait en moi pendant l'intro, devant elle je feignais de la découvrir pour la première fois mais la surprise était réelle, j'ai touché le bras de Dimitry pour l'avertir, lui demander de se concentrer, je joue une sorte de jeu amoureux avec elle, elle me titille, je lui souris, le groupe n'a que peu d'importance, cette chanson n'est plus à eux, la musique sortait des enceintes et non de leurs machines, je me disais ça. De tout le concert je n'avais distingué le visage d'aucun des trois membres, pourtant ça vient de là, ce n'est pas seulement électronique, il m'a semblé alors que la vérité des chansons se trouvait dans les concerts.
Animal Collective - Daily Routine
dimanche 18 janvier 2009
Dimanche aux Buttes-Chaumont
La Nausée - Jean-Paul Sartre



Nous nous sommes promenées, c'était mieux que de flâner dans les rues, mieux que de faire naître mille désirs devant mille vitrines, ici tout était gratuit, il n'y avait rien a touché, seulement s'émerveiller très bêtement devant un vieil arbre, devant une famille qui semblait y avoir ses habitudes, le lac gelé qu'on aurait voulu percé avec des cailloux comme on perce de sa cuillère le dessus d'un dessert. Marie voulait monter partout, elle aime la hauteur comme les enfants peuvent l'aimer, Cécilia se plaignait de l'odeur de terre humide et restait assise sur un banc à lire son Goethe pendant qu'on prenait des photos, moi j'adorais ça la terre humide, je préfèrais ça à l'odeur de sueur végétale qu'on sent en été, j'aurai voulu m'enfoncer les mains dedans et m'en faire un masque. Nous sommes sorties, Marie avait faim alors on a fait un détour au Mcdo de Saint-Michel pour lui payer une connerie. Le caissier était très très beau et on gloussait dans sa queue comme des pétasses. J'ai dit à Marie "demande lui son numéro et après tu me le passes...peut-être qu'il te le glissera dans le sandwich". Je me suis détournée de la caisse en attendant qu'elle commande, c'est ensuite que Cécilia m'a raconté que Marie avait osé lui demander "vous avez mis votre numéro à l'intérieur ?", il avait répondu "non" en souriant poliment. Aïe.Quant au week-end prochain, elles étaient prévenues : "Dimanche prochain, Montsouris".
jeudi 15 janvier 2009
L'argent des soldes
Je ne sais pas exactement combien de temps ça fait que toutes les lumières de notre chambre se sont pétées les unes après les autres, déjà qu'on fonctionnait qu'avec celle du bureau et la veilleuse, on a jamais estimé très urgent de réparer le petit hallogène qui est au dessus de la bibliothèque et quand il ne restait plus que la veilleuse pour guider nos pas, Myriam a estimé judicieux de trébucher sur le fil et de la faire tomber. Donc ça doit faire depuis un certain temps, peut-être une semaine qu'on se déplace dans la chambre à la lueur de la télévision, des écrans d'ordi et de lampes de poche initialement prévues pour mes lectures d'insomnies. Le matin je me réveille, il fait encore noir, j'essaye alors de distinguer le pull noir H&M du pull bleu marine Benetton, je trouve ça plutôt amusant et d'un point de vue écologique on peut dire que ça le fait. Ok je trébuche, mais ça faisait longtemps que je n'avais pas trébuché.
Les semaines de bac blanc ont toujours le chic pour me faire me retrancher totalement du monde, ce n'est que très tôt dans la matinée que j'ai le droit à un bref aperçu du monde avec le journal sur France Inter, le matin ça paraît presque doux et iréel tout ces noms de villes, ces nombres de morts et ces hommes politiques. Involontairement je me surprends à remâcher l'information au cours de la journée, à y repenser comme s'il s'agissait d'une fiction. Pour accepter un tel mode de vie pendant une semaine il semblerait que quelque chose en moi se soit rangé. En matière de révisions j'arrive peu à peu à tenir les longues distances et même à les commencer assez tôt, ce qui me paraissait pourtant inconcevable il y a quelques années. Puis très vite avec l'arrivée de la philosophie dans votre vie vous vous rendez bien compte que travailler uniquement la veille n'est plus possible. Je me souviens des nuits blanches que me faisait passer mon TPE, je passais mon temps à visionner des films et à en soutirer des commentaires que je ne trouvais qu'avec des heures de réflexion et parce que j'y étais obligée. Toute la force du travail est ici, dans cette obligation à produire des résultats, on en ressort inévitablement renforcé, comme des callosités sur les doigts à force d'entraînement à la guitare.
Donc j'étais en bac blanc, je me souviens de la première heure, on sentait une certaine excitation et en même temps, à chaque fois qu'il y a une semaine entière mangée par des examens les gens restent assez détendus, pas du tout stressés, gardant en tête que quatre heures d'examen aboutiront à une après-midi libre, sinon de révisions. Par souci de bien faire les choses la nana nous a placé par ordre alphabétique, je me suis retrouvée derrière Iba qui a sorti de son sac deux bouteilles Volvic d'1,5L, deux clémentines et deux tablettes de chocolat au lait. Les deux bouteilles étaient pleines et énormes, le mec venait de transporter 3L d'eau de chez lui pour une raison qui m'échappait. Je faisais tout aussi bien avec ma petite bouteille d'Evian que je prends soin de ramener vide de chez moi pour ne pas m'alourdir et que je remplis une fois au lycée. Je crois que personne ne lui avait dit qu'on a le droit d'aller aux toilettes au bout d'une heure. Ca paraissait tellement insensé, je crois que ce mec est très con. Très con ou malade. La nourriture qu'il avait ramené participait de mon énervement. J'ai déjà vu Iba tenir quatre heures sans manger, ça arrive à tout le monde, le lycée reste le moment des privations sinon de l'ascèse pour chaque lycéen et j'imagine qu'il faut jouer le jeu. Parce que je n'en ressens pas le besoin et je trouve ça assez méprisable et irrespecteux je ne ramène jamais de nourriture lors des examens. J'estime, non plutôt disons que d'un comportement est né l'opinion qu'il ne faut manger que dans des endroits fait pour cela, avec des gens qui mangent autour. au pire je prends le paquet de chewing-gum qui traîne au fond de ma poche, les Airways que ma mère achète sont tellement dégueulasses qu'ils arrivent à me réveiller.
Quatre heures, annoncé comme ça il semblerait que l'on se trouve face à un couple de cruelles quadruplés à couettes prévoyant de nous passer sur le corps. Il va falloir les ménager, les révisions sont là pour ça, rendent le temps passé face à sa copie presque agréable. Dans ce contexte là la situation de l'élève se rapproche de celle de l'écrivain qui ensemble font face au syndrome de la page blanche. Les heures se passent et au bout du compte il se trouve que l'on sait à la fois gérer notre temps et le fatras de connaissances qui macèrent calmement dans notre tête. Iba mange un morceau de chocolat et se gratte le dos pendant qu'Anaïs ne soupçonne même pas que le gros Hello Kitty qu'elle a dans le dos est en train de me faire les gros yeux. Le ciel a tout perdu de ses joues roses, il ne reste plus qu'une sorte de bleu dilué dans du lait, sinistre juste parce qu'il donne à voir la vérité des bâtiments. Par l'effort que produit toutes en même temps ces mémoires lycéennes j'imagine une sorte de nuage d'énergie survolant nos crânes, et ce dans toutes les classes où se passe l'examen. Je continue d'écrire.
Mardi après l'anglais je me suis dit que j'avais envie de faire quelque chose qui pourrait me "détendre", je crois qu'on utilise ce mot pour signifier qu'on veut être consolé d'un trop-plein de travail et de choses plutôt sérieuses et très chiantes. J'ai toujours passé mon temps à faire ce que je veux avec un petit temps accordé au travail, maintenant la tendance s'inverse et le temps concédé l'est au divertissement. J'avais l'argent que mon père m'a tendu le jour même des soldes, soit 100€. J'avais des choses en tête qui jadis m'avaient affreusement plu et qui devaient être soldées, je suis allée leur dire bonjour. Les soldes sont le moment de la vie où l'on peut se payer un manteau d'homme tout en économisant 100€ sur le prix initial. Matière un peu rigide, satin bleu clair et poche à l'intérieur, je m'aimais moi dans ce manteau et j'aimais encore plus m'imaginer moi dans la rue avec ce manteau. Il ne m'en a pas fallu plus, je lui ferai visiter ma chambre, le lycée et les salles de cinéma, bref, le parcours de base de tout nouveau vêtement. Ensuite je suis allée regarder les chaussures, j'aime beaucoup les chaussures et j'aime me mêler aux femmes qui aiment les chaussures, elles redeviennent sérieuses. Les chemises, les pantalons, les manteaux et les écharpes, les hommes aussi peuvent aimer ça, mais les chaussures à talons ça reste notre grand truc. J'ai toujours dit des talons qu'ils rendaient la marche intéréssante, que c'était presque un jeu, qu'on finissait par aimer marcher. C'est un peu comme la cigarette, ça accompagne le corps, le sculpte, le rend plus gracieux, plus présent, lui donne l'importance et la légèreté qu'il réclame et mérite, c'est chorégraphique, du jeu pour les grandes personnes. Les femmes fument, se maquillent, se parfument, portent des talons et sortent dans les rues, et tout ça est très bien. J'ai trouvé une paire de chaussures Avril Gau sur laquelle je lorgne depuis des mois, très classe, bout carrées, vernies, avec une bride passant au milieu comme sur des salomés, un petit talon et une ligne dorée passant tout au long du talon et continuant sur le devant de la chaussure. Une vendeuse demanda ma pointure dans son micro relié à une oreillette, je trouve ça assez intelligent comme système, ça existe pas depuis très longtemps et c'est seulement pendant les périodes d'afluence qu'ils font ça. J'ai essayé la paire calmement dans un coin, sur une banquette, ensuite il faut se lever et marcher un peu pour se mettre en situation. Ca ne pouvait que contraster avec le reste de ma tenue pas franchement élaboré mais ça incitait à porter des tenues classes, c'était vraiment osé que de les prendre. Je n'ai pas une garde-robe très féminine et je n'ai que presque que du bleu marine, comme disait mon amie Virginie je suis ce genre de personnes à trouver que le noir et le bleu marine sont incompatibles. J'ai dit à la nana "c'est bon" et il ne restait plus qu'à faire le plus dur. En caisse devant moi une nana désirait échanger une paire de chaussures qu'elle venait d'acheter, sur le devant il leur manquait de la couleur et le cuir était globalement usé. Elle prétextait une différence de couleur entre les deux paires, la vendeuse ne la croyait pas et lui demanda de revenir demain, qu'il fallait qu'elle voit ça avec son responsable. A sa place j'appelerai le vigile et ferai sortir cette mytho du magasin pour faire place à la vraie cliente que je suis.
Je venais de dépenser presque intégralement l'argent des soldes, il me restait bien trois euros. Je marchais avec mes deux grands sacs plastique et mon sac de cours, je marchais entre les travailleurs, je pensais à mes chaussures, à ce que je comptais mettre avec, il me semblait n'accepter qu'à moitié leur beauté audacieuse, leur élégance d'un autre temps qui me donnerait envie de regarder mes pieds à chaque seconde pour essayer de comprendre. Je n'avais pas su faire autrement que de les prendre, comme une hirondelle qui vole tout ce qui brille. Au moment de choisir si oui ou non il me les fallait j'imaginais la situation la plus inconcevable : moi avec les chaussures ou moi sans, le constat était sans appel. Je pensais au changement qui s'est opéré en moi depuis quelques années : au primaire j'avais le droit à ma paire de chaussure annuelle et je la portais tous les jours même si elle n'allait pas avec mes pantalons en velours et mes cols roulés, aujourd'hui je me rends seule dans une boutique pleine de femmes, je regarde avec attention, je demande ma pointure, je sors les billets, je rentre chez moi et l'approbation de ma mère n'a que peu d'importance, je crois d'ailleurs qu'elle est toujours un peu surprise par ce que j'arrive à trouver dans des magasins qu'elle imaginait nases.
La gare Saint-Lazare bloquée et Bécon-les-Bruyères se trouvant sur la ligne qui mène à Paris Saint-Lazare, les gens se sont rabattus sur le bus et faisaient la queue pour prendre les escalator y menant. Mère ne répondait pas au téléphone et je n'appelle jamais mon père, Emile proposait de venir me chercher en trotinette, j'ai poliment refusé en prétextant que de toute façon "je devrais marcher à côté de toi, donc ça revient au même", on rigole, on s'aime bien, il m'a dit qu'il y avait de la pizza et des frites à la maison. Je raccroche, il y a des jours où il faut accepter de se débrouiller seule. Je marchais à contre-courant des autres travailleurs, il y avait dans leur marche une détermination qu'ils prenaient à vouloir se rendre d'un point à un autre, rien de la promenade, simplement la marche comme moyen de transport. Une fois arrivée (30 minutes après) près de chez moi j'entends un bruit mécanique qui ne m'intéressait pas assez pour que je me retourne, c'est quand j'ai ouvert le portail de la résidence que j'ai vu Emile dans sa doudoune faisant de la trotinette en pleine nuit. C'était marrant, il m'a dit qu'il m'avait reconnu à mes baskets.
Animal Collective - My Girls
samedi 10 janvier 2009
"Moi quand je fais les courses chez Auchan, je réfléchis un petit peu."Emile J.
Mardi
Dans le cadre de Lycéens au cinéma, nous allions voir The Host de Bong Joon-Ho, je me souviens de ce que Dimitry m'en disait, en fait je ne me souviens pas des termes mais plutôt de l'idée, que c'était complètement loufoque, quelque chose dans le genre. C'est bizarre, il me semble que j'ai exactement ses mots, sa voix et son attitude en tête mais qu'une fois que j'essaye de retranscrire ce qu'il a pu me dire du film ça sonne faux, ou comme si les phrases étaient pleines de trou, c'est ce qui fait qu'on ne peut jamais vraiment retranscrire fidèlement quelque chose. Ce que je peux dire c'est qu'on en avait parlé au moment où j'allais à la Filmothèque pour voir d'anciens films de Hong SangSoo qui repassaient dans le cadre d'un festival du film coréen. Ce mardi matin j'avais désirer de toutes mes forces ne pas dormir pendant le film. Cécilia n'était pas venue, préférant le télécharger, je m'étais dit qu'en dernier recours je pouvais toujours m'accorder ma sieste et lui demander une copie du film sur une clé USB. Je l'imaginais dormir dans la pénombre d'un mardi matin, peut-être que par habitude de se lever tôt elle avait fini par se réveiller, incapable de se rendormir elle lisait un livre en pyjama pendant que bien calées dans nos sièges et les traits fatigués nous attendions impatiemment que la messe commence.
Après 2h nous sommes sorties sans dire un mot, il nous semblait qu'un tel concentré d'intelligence ne méritait aucun commentaire et que si commentaire il y avait il ne pouvait paraître qu'insuffisant, et même s'il était pertinent il nous aurait quand même agacé. Il nous fallait digérer. Le temps d'un film dépasse de très loin sa projection, c'est une sorte de rencontre qui se prépare et qui après coup s'analyse. On croise des affiches, on lit des critiques, on nous le conseille comme on nous parlerait vaguement d'une connaissance qu'on aurait le choix de rencontrer ou non et l'on essaye d'appréhender la chose inconnue. Si le film est bon il s'agira de le porter en nous, d'en retrouver des échos dans la vie réelle, que les deux se mélangent et se répondent, qu'on en fasse une sorte de manuel de savoir-vivre.
Nous marchions calmement sur la neige, et se rendant peut-être compte du temps libre qui venait de lui être imparti, Julie proposa qu'on aille toutes manger ensemble. J'avais été triste de lui dire que je n'avais pas du tout faim et que je n'avais pas d'argent. Elle me trouvait chiante, peut-être même rabat-joie là où sa faim et la perspective d'aller manger au restaurant l'enthousiasmaient visiblement. Je nous voyais déjà au chinois de La Défense qu'on aime beaucoup, avec nos barquettes en plastique et nos canettes de soda. J'ai bien fait d'annuler parce que même si c'était tentant je n'aurai pas su profiter comme il faut de la chaleur des discussions combinées à la nourriture huileuse mais bonne. Quand on va manger chinois j'achète toujours une boule de coco pour chacune de mes amies, j'ignore ce qu'il y a dedans mais à chaque fois que j'en achète c'est justement l'occasion de ressortir le vieux débat des ingrédients de la boule de coco. Ensuite on papote en secouant plusieurs fois nos canettes sachant très bien qu'elles sont vides, puis on vide nos plateaux dans les poubelles du restaurant on fait un tour au centre commercial, ça arrive aussi qu'on aille au cinéma. Je crois que ça fait très longtemps qu'on y ait pas allées toutes ensemble, c'est vrai aussi que Julie est difficile à faire venir, parce qu'elle est occupée, qu'elle a plusieurs vies à entretenir, d'autres amies. La dernière fois que je suis allée au cinéma avec elle c'était pour voir Phenomenes, nous étions toutes seules en plein été dans la grande salle Prestige de 800 places des Champs-Elysées. J'étais partie en courant lui acheter ses M&

















