jeudi 26 mars 2015

23 janvier - 26 mars

23 janvier

Semaine traversée par une grosse libido d'écriture, une grosse libido tout court. J'ai passé ma nuit du lundi et mon mardi à écrire un texte. Je n'avais jamais écrit aussi vite un texte aussi long, c'était pour moi la meilleure chose à faire de ma journée : en venir à bout avec ce que ça suppose de douleur. La douleur provient du fait que je m'estime éloignée d'un texte idéal qui est tout entier dans ma tête. C'est comme une traversée du désert jusqu'à ce texte, un chemin jusqu'à cette zone éthérée où l'écriture devient lecture, où je travaille pour la lecture. L'écriture est vraiment a l'image de l'iceberg, quelque chose de simple et de fluet qui cacherait en profondeur toute une  architecture complexe et chaotique qui le fait tenir. Les phrases sont tenues par mille ficelles.

Je crois que toute personne qui aime écrire souhaite atteindre ce moment où le flux d'écriture reste ininterrompu : être toujours pris entre deux textes, entre le souvenir du texte récemment achevé et du texte qui arrive, qu'on ressasse. Être satisfaite, être contente, être en bonne santé, de bonne humeur, être vivante a toujours consisté pour moi à écrire. Tout autre travail me pèse, tout loisir un peu trop prolongé me plonge dans la culpabilité.


28 janvier

Sur le chemin pour rejoindre B., je suis tombée dans la rue alors que je venais d'acheter des oeufs (j'avais mangé ceux de ma coloc). Il faisait nuit et il pleuvait. Au bar où nous nous sommes retrouvés j'ai bu deux Rio Grande, ça avait un goût de pomme. Nous sommes allés dîner aux alentours de minuit. J'avais beaucoup bu, c'était très joyeux. Nous avons terminé chez Jeannette, entourés de jeunes sauvages qui criaient partout, j'essayais de le regarder fixement et de dire quelque chose de rationnel, les lumières du bar se sont rallumées et nous avons pu voir distinctement nos deux visages. C'est à ce moment là que nous nous sommes beaucoup confiés, toujours un peu gênés. C'est drôle : selon ce que l'on révèle de soi la personne peut comprendre ce qu'on attend d'elle. Si je parle de mon rapport à l'amour à quelqu'un cela veut dire que je l'informe de mon fonctionnement, qui pourrait l'intéresser. Il m'a raccompagné en taxi. Nos nuits à discuter sont mémorables, d'autant plus miraculeuses que notre différence d'âge à quelque chose d'insurmontable. Parfois le cinéma ou n'importe quel intérêt commun permet que deux personnes se rejoignent et se rencontrent. Un seul oeuf de la boîte a survécu.


2 février
C'est fou ce que le sexe en pratique se révèle toujours beaucoup plus simple que le sexe en théorie. Il y a une injonction à la matière que rien ne peut contrer, il faut toujours en revenir à elle, ou du moins à ce point de rendez-vous entre quelque chose de mental et quelque chose de matériel. Quelque chose dans la tête et quelque chose du corps : l'orgasme ne se passe que là.
J'aimerais pouvoir trouver le temps de raconter ici toute ma vie, tous ces derniers mois et toutes mes dernières rencontres, les restituer ici car à force de ne plus prendre l'habitude d'écrire sur ce qu'il m'arrive je finis par ne plus rien y comprendre et par simplement vivre. Je me suis tenue, ces derniers temps, à faire méticuleusement n'importe quoi, sentimentalement et sexuellement. Je ne prends aucune précaution vis-à-vis de moi-même, car une unique chose prédomine dans mon comportement : l'expérience ou l'expérimentation, qui ne peut se passer que dans un abandon à ce n'importe quoi, qui est un autre synonyme de rencontre.

Certaines personnes m'approchent prudemment et craintivement avant de se rendre compte que je donne l'impression que je les attendais. Il y a chez moi une impulsivité répulsive, une demande impatiente d'intensité qui ne souffre aucun délai et qui fait fuir tout le monde. Dans ce sens je gagnerais à être stratégique, à jouer l'animal méfiant, au lieu de quoi je me livre à corps perdu non pas "au premier venu", mais à ce que j'estime être l'apparition vibrante de l'altérité.
Je crois que ce blog aura surtout été le récit de ces mirages qui ne cessent de renaître dans ma vie : je ne laisse pas aux relations le temps de devenir sérieuses, elles le sont déjà depuis la première seconde, le premier regard. J'ai déjà remarqué que mon visage chauffait dans ces moments-là. Je suis déjà au maximum dès le début, je demande à l'autre de me sauver en même temps que je désire le sauver. J'aperçois à quel point il peut avoir besoin de moi, à quel point on ira loin ensemble et tout cela fini dans le fracas d'un malentendu, d'une déception.
Si je suis volage ou quelque chose comme ça, ce n'est qu'en raison de cette impulsivité qui me fait entrevoir un absolu partout. Moins j'en sais sur mes partenaires plus je m'agenouille devant eux, parce que cette ignorance d'eux je peux l'habiter avec n'importe quoi, avec mes propres fantasmes; je me réfugie sous leur toit.

Ce que je retrouve dans la beauté vibrante d'un visage masculin, c'est surtout cette partie de moi-même qui n'a pas changé depuis le collège, cette jeune fille qui ouvrait des pages web ou écrivait des lettres immenses en hommage à des garçons à qui elle n'a jamais parlé. Rien n'a changé, sinon le sentiment d'une forme de prévisibilité dans mes comportements. Depuis que le sexe se mêle de tout ça je me vis un peu plus comme quelqu'un de commun, qui passe par des étapes de séduction très prévisibles pour avoir ce qu'elle veut et rentrer chez elle avec un garçon. Je ne suis au fond qu'une fille de vingt ans qui explore sa sexualité avec divers partenaires : voilà le versant qui me dégoûte, une sorte de lecture biopolitique de ma vie, moi qui continue de voir dans un "rendez-vous galant" la plus grande aventure qu'une jeune fille puisse vivre dans une grande ville. La plus grande aventure de mon corps et de mes sentiments.
Je suis toujours dégoûtée et fascinée par les articles de plus en plus nombreux sur la sexualité. Il y a quelque chose de fondamentalement non partageable, non communicable qui me fait d'ailleurs dire que je ne devrais peut-être même pas m'épancher ici. On veut faire du sexe le terrain d'une bataille symbolique (lu encore aujourd'hui la tribune d'une fille très fière de refuser de faire des fellations), comme s'il s'agissait de faire l'amour avec tous les hommes à travers un homme. J'ai souvent l'impression que le sexe est essentiellement un choc, un traumatisme qu'on préfère étouffer. On étouffe cette violence, on ne prend pas garde à cette véritable émotion sexuelle, on ne la regarde pas, préférant miser sur l'idée d'une sorte de contrat basé sur une indifférence cordiale. Les lendemains matins me traumatisent par leur froideur, et on ne sait même plus où il faut s'embrasser pour se dire au revoir.
Ce qui me désarme totalement dans le sexe tient justement à cette ambiguïté très souvent commentée. L'impression que je suis en train de faire la chose la plus intime du monde ou peut-être la plus impersonnelle. Le sexe, je l'ai déjà ressentie, peut être faussement intime.

Ce n'est que récemment que j'ai pu essayer de me laisser aller à une forme de cynisme de la consommation qui ne me va pas du tout et qui me fait beaucoup de mal. Je finis toujours par m'attacher serait la pire façon de dire ce que je ressens. Disons que j'ai le sentiment de trahir une personne si au lieu de chercher avec elle l'intensité, je recherche le confort et mon seul petit plaisir. J'ai parfois la tentation de la faiblesse : écrire à truc, passer la soirée avec lui ne serait-ce que pour ne pas avoir à me supporter encore une soirée. J'ai tellement honte de la transparence de ma demande que je préfère ne rien faire.
Certaines soirées sont dramatiquement atones et lourdes, on a l'impression qu'on ne s'en relèvera jamais, que l'enthousiasme pour quoique ce soit est inenvisageable, que rien n'est grave et que tout est recouvert d'une sorte de poussière morale.

3 février

 L'autre jour je faisais découvrir The Long Goodbye à P., nous venions de faire l'amour, nous avions enfiler nos lunettes de vue et nous regardions le film en grignotant des biscuits. Je n'ai pu m'empêcher de me dissocier de la scène, de la trouver émouvante et de me dire que c'était exactement cela que je voulais. Il me caressait la jambe à travers le plaid, c'était un geste mécanique, de réflexe quasi-animal mais il y avait tout dedans. Plus tôt dans la soirée j'ai voulu mettre des mots sur ce qu'il se passait entre nous depuis deux rendez-vous (folie absolue) mais ça n'avait pas marché. Il n'a pas voulu de cette discussion et en la refusant me renvoyait à mon propre ridicule. Celui qui consiste à vouloir construire une fiction par dessus les faits les plus bêtes (un homme et une femme au resto qui vont rentrer coucher ensemble), à vouloir déjà tourner les pages d'un livre. Alors quoi ? Cette main sur la cuisse ce n'est rien, juste le geste d'un homme repu, reconnaissant, et ça ne me suffit pas.

Etrange première nuit passée ensemble où à cause de l'alcool nous nous agitons dans un demi-sommeil très perturbé, j'ai eu le sentiment que son sommeil entrait en collision avec le mien, qu'il y avait lutte, que l'un ne pourrait pas s'endormir sans que l'autre soit laissé au bord de la route, les yeux grands ouverts. Cette nuit notre présence mutuelle agressait l'autre.

Pur plaisir de décrire P. : petit garçon triste, au visage étrangement buriné, un visage qui a la beauté calleuse d'une main d'homme. Il semble être embarrassé par sa virilité, il scintille entre l'adolescent et l'adulte et ce passage de l'un à l'autre est toujours désarmant à constater. Il est d'une beauté molle, lymphatique, on a l'impression qu'il pourrait s'endormir de tristesse. Sa peau est douce comme celle d'une femme. Sa voix est professorale, très posée, aucun tic de langage ne dégouline : c'est un filet d'eau net. Contrairement à la majorité des gens que je connais, il s'intéresse à ce que vous lui faites découvrir (sans vous connaître depuis longtemps) et c'est tellement exceptionnel qu'on en est presque déboussolé.

5 février

Ce que j'aime, ce qui m'émeut : entrer le plus vite possible dans l'intimité d'un homme. Me glisser comme une souris dans sa vie, donner le sentiment d'avoir toujours été là alors que je débarque. C'est ce versant là de l'amour, cette curiosité suprême et dévorante, qui m'arrache le plus à moi-même, m'empêche de me complaire dans un narcissisme amoureux : m'asseoir dans un coin et regarder.


17 février

Qu'aura été le cinéma si on devait le considérer de façon purement utilitaire ? Concrètement, une série de ponts construits entre moi et les autres, des autres avec qui je n'avais rien à faire, le plus souvent des hommes vieux (plus vieux que moi) avec qui le cinéma était peut-être l'unique point commun, l'unique terre commune sur laquelle on pouvait se retrouver. Alors nous n'avions pas d'âge et par ce biais là nous pouvions tranquillement, sans nous en rendre compte, parler d'autre chose, voire même lever les yeux et nous considérer.
En relisant une note plus haut je me rends compte que j'avais déjà exprimé cette idée.

Le destin est patient et il faut savoir accepter stoïquement cette patience, savoir qu'elle est secrètement travaillée par une intelligence des choses : le hasard. Pour qu'une personne soit accessible il ne suffit pas de la seule proximité géographique, physique avec une personne, sinon je l'aurais rencontré bien avant. Il faut autre chose, un long détour imperceptible, le temps que les astres se placent comme il faut et que cette personne puisse lever les yeux et vous regarder. Et souvent cela ne va pas sans une forme de reconnaissance sociale.

14 mars

Il me dit "J'ai l'impression d'avoir vécu toute ma vie pour ce moment : manger un hamburger avec toi".

12 mars

En me coupant les ongles des pieds (peinturlurés en vert) après être passée par une succession d'étapes de nettoyage et d'hydratation comme savent si bien le faire certaines filles je pense à ce que me disait ma mère quand j'étais petite : il faut toujours avoir de beaux sous-vêtements et être propre car on ne sait jamais ce qu'il peut arriver, notamment des accidents qui demanderaient à ce que l'on vous déshabille.
Il y a quelque chose d'un rite quasi-sacrificiel à mettre tout ce temps et tout ce plaisir à si bien se préparer chaque matin. Je jouis littéralement de cette propreté, de ce temps pris à m'arranger que cela soit pour simplement descendre travailler au café, faire les courses ou pour un rendez-vous galant, c'est souvent les mêmes gestes exécutés avec la même précision. Il y a quelque chose de l'ordre de la soumission aux regards étrangers (ceux des badauds) et donc par là une considération extrême et aberrante pour ces mêmes badauds. On peut également y voir une politesse et une humilité infinies : c'est Freud je crois qui dans sa correspondance d'adolescence disait que les hommes avaient l'outrecuidance de penser qu'il n'avait pas besoin de se pomponner. Il y a évidemment de l'aliénation dans tout ce temps et tout cet argent pris à s'arranger, mais également beaucoup de puissance parce que beaucoup d'auto-érotisme : on ne pense pas suffisamment à cela, à l'idée qu'une femme se soigne et s'apprête parce que d'abord et avant tout elle se désire elle-même.


26 mars

Oscille entre l'angoisse et l'immobilisme le plus totale. Il y a définitivement une part de folie inerte en moi qui a mis du temps à se faire observer. Il aura fallu peut-être m'isoler tout à fait dans une chambre pour que je devienne à moi-même totalement un sujet d'observation. Ici j'ai une vue imprenable sur moi-même, sur mes comportements, je suis comme un animal en cage qui est à lui même son propre observateur. Donnez une chambre à soi à quelqu'un, vous lui donnerez également l'occasion d'une forme de folie domestique, de folie qui est le nerf de la solitude.
Je me souviens de F. et de ses mille manies provenant simplement du fait qu'il vit seul depuis longtemps, il avait développé une forme de méfiance envers les objets, une maniaquerie qu'il justifiait par des histoires insensées. C'était touchant.


J'aimerais me rappeler toujours, même au coeur du doute, que ce que je vis avec D. est de l'ordre de ce que j'ai toujours voulu vivre, de l'ordre du pur événement qui se présente cette fois-ci sans complication. Il y a un fossé temporel qui nous sépare à jamais et qui fait que cela est encore plus miraculeux que cela marche entre nous. J'avoue me débattre contre mes vieux démons, car j'ai toujours eu beaucoup de méfiance pour tout ce qui fonctionnait en amour. J'ai trop aimé les ratages pour ne pas m'empêcher de détester D. par moments, pour avoir envie de le faire un peu souffrir, juste pour voir ce que ça fait.
Tout à l'heure il a voulu m'appeler, je n'en avais pas très envie mais je sentais que lui refuser cet appel compliquerait les choses. J'accepte et nous parlons plus longtemps que prévu, et dans cet échange très chaleureux et très naturel je sens pointer le coeur chaud d'une intimité entre deux personnes. Ce que je n'ai jamais réussi à avoir vraiment et que j'avais là devant moi, c'était infiniment agréable d'y penser, même si toute la beauté de l'intimité provient justement du fait que les personnes concernées n'en sont pas conscientes. Il y a dans l'intimité et la complicité quelque chose de spontané, de non-conscientisé qui les rendent d'autant plus belles à observer - l'intimité c'est au fond le point de vue du tiers. Je crois être avec D. dans ce degré de proximité, ou sa prévenance et mes taquineries suffisent à tout révéler de notre affection.

Je sais que je peux m'appuyer sur lui et qu'il rêve de ça, il rêve de pouvoir être l'origine lumineuse de mes humeurs, me sortir de ma dépression, me transformer, mais je ne lui en donne pas l'occasion. Quand je repousse tout loin de moi, je n'épargne pas D. dans ce rejet. Ma tristesse est injuste et excluante et je me sais capable de préférer à lui, qui est là et bien réel, n'importe quel autre type qui passerait vaguement dans ma vie. Parce que le virtuel je l'habite, alors que le réel d'une présence s'impose à moi. Il mérite que je fasse pour lui tous les efforts dont je suis capable, à commencer par arrêter de penser que l'intensité se trouve dans la douleur.

samedi 17 janvier 2015

6 décembre - 17 janvier

06 décembre

L'ennui ne nous brûle pas mais il nous fait souffrir. C'est une souffrance plate et blanche, silencieuse et suffocante. J'ai le sentiment que je cherche à souffrir pour étouffer cette autre souffrance qu'est l'ennui.

Les filles s'ennuient trop souvent au milieu de la prétention des garçons. Patientes, elles y installent leur petit lit et, songeuses, attendent que cela passe.

Le bonheur n'est pas la promesse du bonheur. Un bonheur possède en lui-même son propre germe addictif : on se fiche d'en avoir déjà, ce qui nous intéresse c'est d'en avoir encore. On reste pendus à ce encore, qui nous détourne du maintenant. C'est pour ça que nous pouvons en vouloir à ceux qui nous quittent, ils n'ont pas tenu la promesse inhérente à ce qu'ils nous donnaient : la promesse qu'il continuerait de nous donner, encore et encore.

Lors d'une soirée, une amie de J. qui a lu mon blog, me demande, curieuse : "mais c'est quoi ta conception de l'amour ?" qui résonne comme un "mais c'est quoi ton problème au juste ?"

8 décembre

Très malade à cause de je ne sais quoi (sûrement d'un truc pas net pris vendredi soir). Alitée pendant plus de 24 heures, dormi presque autant. Il n'en faut pas plus pour se sentir loin du monde, loin de tout, ressentir une sorte de nostalgie de l'air extérieur, de la rue, du métro. J'attends que la maladie passe, et avec elle la tristesse.


9 décembre

Ma petite vie dans ma chambre (ce que j'ai ardemment souhaité pendant des années) me paraît si naturelle qu'il me semble avoir toujours été dans cet état mental. J'ai toujours été mentalement seule dans ma petite chambre. J'aimerais pouvoir éprouver plus intensément cette liberté, en faire un cadeau de chaque instant, mais je me rends compte que cet état est trop naturel pour être célébré. Parfois en montant les escaliers de l'appartement où j'habite il m'arrive d'être prise de vertige, de trouver cela insensé. Comme si je me dédoublais : c'est bien moi qui monte cet escalier, qui m'achemine vers ma chambre où sont rangées mes affaires, ceci est mon trousseau de clé où cohabitent ensemble les clés de l'appartement familial et celui de la colocation. Je peux loger dans deux endroits différents.

Vers les 17 heures je pars m'acheter des cigarettes. L'homme devant moi achète une cartouche, il en a pour 65 euros, cela me déculpabilise totalement des 6,90€ que je vais débourser. Il met la cartouche dans son grand sac de courses où se trouvent déjà ses achats précédents : des journaux, une baguette, de la nourriture. Il va rentrer chez lui, il sera autosuffisant, il pourra ne plus ressortir avant longtemps, sa cartouche sera dans un tiroir, elle se consumera lentement. Il achète des cigarettes comme on achète du papier toilette - un truc de vieux film français, l'évidence des cigarettes qui accompagne les courses quotidiennes. Cette vision m'est excessivement rassurante, elle m'apaise plus qu'elle ne le devrait. Je retrouve un peu d'énergie.

23 décembre

4 jours que je n'ai vu personne, du moins pas de mon plein gré. Parfois l'envie me démange d'écrire à des amis et puis je résiste, j'essaye de me tenir, je me dis qu'il faut aller au bout de la solitude et arrêter de parler pour un moment, arrêter de flirter, arrêter de vouloir flirter, mais se mettre au travail. Vivre ce qui s'apparente à une misère, retrouver dans la rue et les cafés, une forme de vulnérabilité, de sauvagerie à force de se tenir prostrée en soi-même. C'est très sain, salvateur, même si ça fait mal. Et en même temps c'est très facile d'être seul, du moins on n'est vite très seul, on ne peut pas faire des stocks de compagnie ou de sociabilité. Après quatre jours, je me trouve un peu folle et totalement désespérée, puis par moments, des accès d'euphorie, après un travail accompli ou devant des conneries à la télé. Je me ressource quelque part, en n'allant pas plus loin qu'en moi-même, en ne sortant pas de mon périmètre, en ne traduisant rien de mes pensées. Rien pour autrui et tout pour moi. Au bout d'un moment, ça devient comme du vélo, les premiers jours sont un peu chaotiques puis on finit par trouver la bonne vitesse, ni trop lente ni trop rapide, juste ce qu'il faut pour ne pas tomber par terre. Quel est mon état normal quand tout autour, tout est calme ? Je vois beaucoup de films, je dors très tard, je regarde la télé tard, j'entreprends mille choses, mille textes à faire qui se bousculent dans ma tête, au bout d'un moment mes ambitions me torturent, me font mal, ça me tord les boyaux et j'accomplis un peu de ceci ou de cela, pour me vider, mais déjà d'autres ambitions se reforment, des projets fous, et j'ai tout le loisir d'y penser.

28 décembre

Ce n'est pas moi qui broie du noir, c'est ma dépression qui me rumine, me triture entre ces mains.

4 janvier

Leur amitié est belle, quoiqu'un peu immature parce que narcissique. Un narcissisme de bande, qui se raconte à elle-même sa propre mythologie, mais ça reste beau à voir. Je retrouve quand même une donnée fondamentale de mon rapport aux gens de mon âge : une forme d'agressivité

17 janvier

La plupart du temps je subviens à mes besoins sans saut qualitatif. La plupart du temps je ne fais qu'épuiser des ressources, mon existence se passe dans un gaspillage paisible et normal, dans la consommation. L'écriture a toujours été pour moi l'unique façon de me soustraire à cette consommation qu'est l'existence, de suspendre ce banal épuisement de ressource pour atteindre à une sphère plus noble. Je vais beaucoup au café et je sais que c'est le signe que je deviens totalement irresponsable, totalement perdue.
Je culpabilise de vivre et de jouir, mais je vis et je jouis beaucoup. Ma paix intérieure, quoique souvent dépressive, me fait frémir tant j'ai l'impression de ne pas la mériter. Je mériterai le surmenage, l'harassement, je mérite de comprendre ce que c'est que la vie : quelque chose de dur, d'aride, et non pas quelque chose de compliqué. Je mange, je fume, je bois, je dépense, la pire des choses et la plus voluptueuse, celle qui me laisse hébétée et pleine de questionnements se trouve être le plaisir sexuel. Parce que la jouissance sexuelle est une illusion que l'on démonte mais qui se reforme sans cesse. La jouissance sexuelle devrait pouvoir arrêter de nous travailler dès lors qu'on la démonte une fois. C'est la pire dans cette façon qu'elle a de reprendre sa forme originelle après avoir été déconstruite. On pense avidemment que les choses, l'existence, la dépression et une forme de solitude très banale pourront se régler par elle et nous savons pertinemment qu'au final elle ne règle rien. Elle ne règle rien parce que nous lui demandons de nous offrir une tonalité existentielle, quelque chose que nous pourrons porter en nous au-delà de l'étreinte, or le sexe a ceci de désarmant qu'il est effroyablement restreint à sa seule ponctualité, au seul temps de l'étreinte. C'est quelque chose de bref, d'incroyablement non-diffus, aux contours bien arrêtés.

dimanche 30 novembre 2014

10 septembre - 27 novembre

10 septembre

Je me souviens d'un été où je squattais pendant quelques jours l'appartement de JD, le copain de Juliette. Il y avait eu malentendu sur le jour de leur venue et je m'étais fixée en tête de tout nettoyer avant mon départ, évidemment. Je reçois un sms de Juliette me disant qu'ils viennent de rentrer et que mes affaires sont encore là, je lui explique le malentendu et me précipite pour rentrer et tout embarquer, embarrassée d'avoir laissé mon bordel en ayant pourtant prévu de rendre l'appart tel que je l'avais trouvé, voire même encore plus propre. Je me souviens de ce que m'avait répondu Juliette, plus attendrie qu'énervée de voir mes affaires éparpillées. Je me souviens vaguement d'une tasse de thé laissée sur le bureau, d'escarpins nonchalamment renversés sur le côté, de maquillage, de chemises étalées. Elle m'avait écrit quelque chose qui indiquait que c'était beau de voir mes affaires ainsi, que j'étais "une petite femme" et qu'elle venait de le réaliser. J'avais totalement et absolument compris l'idée, compris ce qu'elle avait pu ressentir. Compris qu'elle avait eu accès en mon absence à mon monde privé, à mon monde sans les autres, à des traces de moi. A ce qui se passe quand on me laisse m'épanouir dans un lieu sans me demander de ranger. C'était mon ordre à moi, mon ordre féminin, et ma féminité ne pouvait que s'exprimer par ses débris, ses objets posés là sans aucun calcul mais qui se répondaient, inévitablement, dans le peu d'espace qui les séparait. Escarpin, tasse de thé, maquillage, vêtements.
Je me souviens également qu'il faisait très chaud, j'étais alors en jupe et je me sens toujours doublement perdue quand je suis en jupe, doublement trainée dans la rue, plus passive qu'active. J'étais dans un piteux état, un chagrin d'amour un peu bizarre, abattue, doublement abattue à l'idée de rentrer chez moi avec ma valise, de tout remballer et de devoir m'établir plus loin, dans un lieu exigu, la demeure familiale, où toute idée d'éparpillement devait être contenue. Mon chaos féminin rentré en moi. Donnez moi un espace, laissez moi infuser quelques jours et déjà vous aurez l'occasion de m'y retrouver, de voir ma façon à moi de marquer mon territoire, de baliser le terrain, de le faire tenir avec mes choses.
Parfois je regarde les objets qui composent mon environnement, ce que j'ai pu assembler sans y prendre garde : bureau, table de chevet, sac à main que je vide pour faire le tri : clé, bonbons, barrette, paracétamol, rouge à lèvres en tout genre, mouchoir, livre, pièces que je prends l'habitude de balancer dans mon sac, ticket de caisse et de cinéma. Je me surprends à y entrevoir ce qu'on pourrait appeler vaguement ma personnalité. J'ai déjà écrit sur ce sujet mais je reste stupéfaite par la façon dont les objets, leur agencement, une pièce accaparée par nos affaires peut autant nous ressembler. C'est nous entièrement, matériellement, nous sans nous, donc doublement nous : sans calcul, sans paraître, sans politesse ni retenue. Nous quand nous prenons d'assaut un espace, quand nous nous étendons.
 Nous avons choisi chacun de ses objets individuellement et aujourd'hui ils se répondent les uns les autres dans un espace à nous, le seul qui puisse nous appartenir dans l'immensité du monde, de la ville. Je repense à ces fois où je pénètre pour la première fois l'espace privé d'une connaissance : le sentiment d'atterrir dans une forme de tanière, de pénétrer l'intérieur d'un crâne.
Je suis devenue progressivement entourée d'objets que j'ai choisi, que j'ai acheté avec un argent que j'ai moi-même gagné : mes dépenses inconsidérées et mes dépenses plus raisonnables, ce manteau cher acheté sur un coup de tête alors que je venais de recevoir ma paye. Ses cahiers bon marché mais jolis quand même, faute de pouvoir mettre vingt euros dans un Moleskine. J'ai transformé l'argent en objets qui me ressemblent et me prolongent, dont j'use, qui font tellement partie de moi que je les manipule sans y prendre garde, sans les regarder. Indifférente à leur charme, oublieuse du jour où je les ai choisis. Et la chemise neuve et favorite ira retrouver les vieilles chemises qui me lassent depuis longtemps. Elles parleront de moi ensemble.

16 octobre

Traverse des crises de moins en moins compartimentées, de plus en plus diffuses, avec le sentiment qu'il ne s'agira jamais de se relever, simplement de vivre sur ses dernières ressources ou ses réserves. Comme une nuit à vivre avec très peu de cigarettes en réserve. Tout me fatigue et plus rien ne me repose ni ne me régénère. Je suis comme une plaie géante qui s'infecte, je pourrais pleurer pour un rien, et en même temps je me sens tout à la fois écorchée et insensible, à deux doigts de pleurer ou simplement de m'endormir. C'est comme un long monologue à jouer sur scène, sauf qu'il est interminable et que je suis toujours à deux doigts de fléchir, d'oublier une ligne, de m'évanouir. En tout cas l'impression très très claire de vivre en actrice, d'être à la hauteur des événements uniquement en passant du côté des apparences, c'est à dire en singeant la compétence pour enfin l'atteindre. Ajoutez à cela le sentiment d'imposture concernant les plus petites tâches, dans le minimum qu'on puisse me demander : babysitting, échanges prosaïques avec un vendeur. J'ai l'impression que les mots exagèrent toujours un peu trop ce que je vis au plus profond de moi-même, le dire c'est déjà l'exagérer, mais pour le faire vivre je ne peux pas faire autrement. Le sol se fissure par plusieurs endroits et bientôt toutes ses fissures se rejoindront. Plein de petites crises partout, à chaque instant, mes nerfs qui tirent et s'emmêlent, des accès d'émotions n'importe quand, une désaffection profonde pour beaucoup de monde, une misanthropie globale. Et le plus important de tout cela est cette conviction en arrière-fond : celle d'être dans la vérité. J'ai l'impression de m'apitoyer sur les catastrophes passées, présentes et à venir, les miennes et celle des autres. J'emporte tout et j'englobe tout dans mon mal et il n'y a aucune limite.


27 octobre

Parfois je me figure la vie des gens : leurs besoins, leurs prétentions au bonheur, leur intelligence, leurs passe-temps, leur alimentation, leur sommeil, leurs objets, leurs amours. Et je finis par trouver totalement aberrant de prétendre à autant de choses dans la vie, à se sentir suffisamment consistant, constistué, pour demander sa part du gâteau (je ne sais pas à qui appartient le gâteau). C'est un sentiment qui ne m'a jamais quitté, qui revient à des moments précis, lorsque j'ai l'occasion d'observer cette vie, lorsqu'on m'introduit chez les autres. Jee reste persuadée que tout au fond de l'ego se trouve d'abord et avant tout le sérieux, comme élément constituant. Parfois, me figurer ce sérieux de la vie des gens me donne des vertiges et m'inspire un profond dégoût.


Le sentiment amoureux n'a pas besoin d'être explicité avec certaines personnes, avec certains de ses amis par exemple. Le déclarer consisterait à tout détruire,  mais l'amitié ne fonctionne et ne produit que grâce à ce non-dit.

13 novembre

J'ai eu mille fois l'envie d'écrire, mais à chaque fois je trouvais des prétextes pour m'humilier moi-même, c'est comme si je me dédoublais intérieurement et que je me disais que ça n'en valait pas la peine. Ni pour moi, ni pour les autres. Je crois qu'il y a plusieurs choses : la peur d'expliciter certaines choses douloureuses et leur fabriquer une sorte d'écrin qui viendrait leur conférer l'importance qu'elles n'ont pas, mon narcissisme fatigué, un engourdissement global qui m'empêche de croire encore à ce que je projette de faire. Je tends vaguement le bras puis il retombe. L'envie de ne pas prêter sa voix à ce qui mérite de simplement passer sans qu'on s'arrête dessus. Je me sens à la fois abattue et dans la vie, et comme toujours les choses que je craignais et qui me faisaient peur, je les ai laissées arriver sans les remarquer.

La crainte de l'avenir est une folie mentale, intellectuelle, quand les choses craintes arrivent enfin, le corps y trouve sa place, de façon animale, aveugle, inconsciente.

19 novembre

Entre deux jours pleins, le jour vide. A plusieurs reprises je descends de chez moi avec des buts un peu vagues, et je parcours mon nouveau quartier, à chaque fois par un chemin différent. Samedi : marcher le long du canal St-martin jusqu'à Pantin, aujourd'hui j'ai marché vers la station Louis Blanc pour enfin rejoindre la Gare de l'est. Lorsque j'ai habité 10 jours chez Anne-Laure je faisais la même chose, je me souviens être rentrée à pied de mon babysitting Place de Clichy, et d'avoir remonté le Boulevard Magenta et ses nombreuses boutiques de costumes de mariage. Tout ce Paris je ne le connaissais pas avant récemment, ou du moins je pouvais m'y rendre ponctuellement par le métro, sans avoir l'occasion de raccorder les différents quartiers par la marche. Je me souviens d'une promenade où mon état coïncidait parfaitement avec les rues que je sillonnais. Le mot qui ne cessait de me revenir en tête était le suivant : impossible. Impossible était la ville et son agencement, impossible était son urbanisme, impossible la pérennité des centaines d'instituts de beauté de Strasbourg St-Denis et Château d'Eau. C'était pour moi comme une image de la vie et de ce que je pensais d'elle, qui se matérialisait devant moi : l'impossible était devenu possible. Paris tient de la même façon que tient la vie : les deux ne peuvent tenir qu'en étant toujours menacés par leur effrondrement. A cette époque, l'époque de la balade estivale, je me souviens que c'était moi-même qui allait m'effondrer. J'avais beaucoup de travail et clairement aucune possibilité de me reposer sur quelqu'un, de vider ma tête dans celle d'un ami. J'étais prise au piège dans un appartement qui n'était pas le mien, littéralement enfermée dans mon crâne, passant mes journées à reporter le travail, à écouter un album de Nick Cave en entier pour reprendre des forces (j'ai appris plus tard que j'avais dérangé les voisins avec ma musique et que personne n'avait osé me prévenir).

Lorsqu'on habite Paris, on a l'impression d'intégrer une sorte d'énorme jeu avec ses règles arbitraires. Nous la sillonnons en étant à chaque instant conscient qu'il nous faut survivre et que nous croisons sur notre chemin d'autres survivants. Je comprends tout à fait que le jeu n'en vaille pas la chandelle, je comprends ce qu'il peut y avoir d'incompréhensible dans Paris : cette ville est une aberration de chaque instant, mais à force de l'observer et de la sillonner, à force d'avoir envie d'elle on finit par se durcir la peau, par être un de ses rouages, un de ses complices, par aller aussi vite qu'elle. Ou du moins, pour être plus précise, je pense que les parisiens sont pleinement parisiens parce qu'ils n'acceptent jamais Paris, du moins dans le discours. Ils jouent son jeu dans la pratique mais se refusent à y adhérer par le discours.

25 novembre

Anticiper jusqu'à la folie, jusqu'à ce qu'on soit prisonnier de son propre cerveau. C'est une sorte de connivence, d'intelligence avec l'avenir. On sait où vont les choses, on se dirige vers elle comme vers des choses du passé, on marche vers ses souvenirs prospectifs.

Le visage a toujours été pour moi cette zone non anticipable, non appréhendable. Par nos rendez-vous répétés j'ai le sentiment de prendre son visage sous diverses perspectives, diverses lumières. Je tourne autour de lui : je l'enregistre par plusieurs angles différents jusqu'à en faire cette somme toujours mouvante.

27 novembre
Il est plus jeune que moi, j'ai répondu  à son mail avec trois mois de retard. . Au deuxième rendez-vous je ne l'ai pas reconnu, j'avais le sentiment qu'une autre personne se présentait à moi, il m'avait donné le sentiment d'un jeune étudiant gratifié par ma présence, reconnaissant, malin et un peu perdu dans ses années fac brumeuses et oisives, pas nécessairement inquiété par la suite des événements. Un étudiant que j'aurais pu croiser en TD quand j'étais moi-même étudiante. Quelque chose me dégoûtait un peu, je lui en voulais d'être si jeune, je trouvais ça insolent, j'avais le sentiment d'être vieille et laide devant lui. Au café je voyais mon reflet dans la vitre située derrière lui : mon visage était gonflée et cernée. Au deuxième rendez-vous, toujours dans ce même bar, à force de parler et de sourire mon visage était tiraillé, je le sentais comme fatigué par une soirée de grimaces. Depuis que je le connais mon visage et mon corps me dégoûtent, je ne les trouve pas comme il faut pour lui, alors même que nous ne nous connaissons que depuis une semaine. Au premier rendez vous, sans connaître grand chose de lui, j'avais l'espoir honteux qu'il me plaise. Que ce rendez vous soit autre chose que cordial, et en même temps cet espoir me dégoûtait - l'espoir d'une vieille célibataire libidineuse, c'est au fond l'effet que je me fais à moi-même, sans exagération. En lui parlant, en lui donnant ce qu'il avait envie d'entendre et même plus j'ai eu le sentiment de le corrompre autant que de le charmer, ça me paraissait facile.
J'ai autant peur de trop aimer que de ne pas assez aimer, d'avoir mal que de lui faire du mal. Ca me terrifie autant que ça m'électrise : il m'apparaît que la vie n'est pas ailleurs que dans cette intensité.

dimanche 31 août 2014

8 août - 31 août

8 août

S'en tenir à un ronron monotone, marcher le long d'un fil d'un bout à l'autre de la journée pour ne pas prendre le risque de l'effondrement. Se maintenir toujours occupée de quelque chose, aller de deadlines en deadlines, même si on aimerait pouvoir ne rien faire, on sait bien que le fait de ne rien faire, de "regarder en bas" pourrait être fatal.

Je constate un progressif déclin de mon humeur au fur et à mesure que la journée passe. J'aime me lever après avoir dormi parce que je suis contente d'en avoir enfin fini avec le sommeil, j'aime commencer ma journée et sentir tous les possibles vibrer devant moi. Mais la journée passe et les possibles ne sont plus qu'un mince filet d'eau, de plus en plus étroit et prévisible. La fin d'après-midi peut être fatal, le possible ne passe plus, l'horizon est bouché, on est en phase de stase dépressive, la journée "digère". L'horizon se dégage vers les 21 heures, lorsqu'on ne peut plus vraiment rien attendre de cette journée et que le temps devient un bonus. A partir de 21 heures c'est "quartier libre" et on vaque à ses occupations préférées sans exigence de rendement.

Repris depuis quelques jours la lecture de "L'amour et l'Occident" de Denis de Rougemont que j'avais acheté pour un devoir sur l'amour courtois, je lorgnais dessus depuis quelques temps, déjà au lycée le titre m'intriguait. Lectures mais aussi films et musique d'amour, il est drôle de me voir aussi littérale dans mes choix, de chercher la musique la plus sirupeuse pour accompagner mon état. Je ne sais pas à quel genre de besoin cela correspond, ce désir d'assister à son propre état, de le mettre à distance, de l'objectiver jusqu'à qu'il devienne un de ces standards jazz mille fois repris et dont on ne retrouve plus l'original. Je ne vois pas ce qu'il y aurait d'agréable à neutraliser son propre état dans l'universalité anonyme d'une chanson d'amour qui a servi mille fois à la même chose, à mille couples comme à mille solitaires. L'amour comme état anonyme, si c'était un lieu, ce serait un parking ou une caricature d'île déserte.

Chanson d'amour : les paroles les plus simples sont les plus fortes, un "I miss you" susurré peut ainsi recueillir mon approbation, m'émouvoir aux larmes.


9 août

Je me suis réveillée avec son image dans la tête. Réveil triste donc, et les journées se ressemblent un peu trop, ce qui fait passer le temps trois fois plus vite. Réveil, café jus d'orange, un peu de ménage, douche, musique (Elliott Smith surtout), sandwichs emballés dans de l'aluminium, lecture de Denis de Rougemont dans le métro, crachin à Rambuteau, SMS à Anne-Laure, ça pourrait durer des siècles. Du mal à travailler, je sens comme un étau autour de mon cerveau, impossible de ne pas le pister sur internet. Peu à peu me vient l'idée qu'il aurait le parfait petit comportement du pervers narcissique, Juliette m'a mise sur la piste. Qui drague à la cantonade, sans approcher ses proies, sans récolter les conséquences de ses actes. Dans ce genre de configuration et même si on manque de lucidité sur le moment il faut savoir être lucide pour soi, surmonter son état et sauver les meubles.

10 août

En marchant jusqu'au métro après la bibliothèque je suis saisie par une fulgurance. Comme on retrouve une vieille VHS je retrouvais un souvenir dans ma mémoire, comme un petit film de quelques secondes qui ramène à lui tout une époque. C'était ma première rencontre très furtive avec M. devant un cinéma pour un film de Carpenter. Il est venu vers moi me demander si j'étais bien Murielle et nous avons parlé dans la queue du cinéma. Il était accompagné et je ne pensais pas grand chose de lui, le peu qu'il a pu me raconter le faisait passer pour quelqu'un d'arrogant. Je me repasse plusieurs fois ce film dans la tête et je reste soufflée par mon indifférence amusée devant ce type. Je souris dans la rue en me repassant ce petit bout de film, doux et ironique. J'aimerais pouvoir m'excuser de n'avoir rien vu et l'assurer de mon amour, lui dire qu'il sera toujours protégé de mon indifférence.

R. m'a initié au café sans sucre, moi qui ne pensais pas ça possible. F. aux American Spirit. Voilà pour les influences concrètes, précises, quotidiennes et qui me suivent au jour le jour. Au jour le jour je bois mon café sans sucre parce que j'ai rencontré R. Hong SangSoo a raison lorsqu'il filme des rencontres amoureuses comme des rapports de passage, comme le rapport très ténu que lie entre eux un touriste et un autochtone. Il faut voir ça dans son cinéma comme une figure allégorique, ce n'est pas littéral : le héros "qui débarque" dans une ville permet à HSS de filmer les rapports sur fond d'attachement temporaire, de parenthèse peu sérieuse. On tente d'extraire ce qu'il y a de plus sérieux dans un moment qui ne l'est pas. Voilà ce que je vois pour moi : une liste très longue de personnes que j'ai pu fréquenter intensivement et intensément et avec lesquelles je pouvais avoir l'impression que je ne les perdrais jamais de vue. Et puis finalement elles sont aujourd'hui ailleurs, dans un autre espace-temps, mortes pour moi et moi, morte pour elles. Pour la plupart je n'arrive pas à savoir ce qu'il me reste d'elle.

16 août

Il m'explique qu'il éprouve des sentiments abstraits qui ne peuvent être restitués que de manière abstraite. Pour lui The Master est un film qui restitue abstraitement ces sentiments abstraits. Il n'y a pas de clarification sans altération de ces sentiments.

Il suffit que je lui parle de choses simples, de ma jalousie, de mes sentiments, de son comportement, pour qu'il en vient à me parler de son système nerveux ou de sa peinture. Tout passe par elle, lui même "passe" par elle. J'ai l'impression d'avoir sous les yeux une machine détraquée qui essaye de rabibocher tout ce qui ne va pas sans y arriver : reste alors un seul et unique discours possible qui est celui d'établir la liste de tout ce qui ne va pas.

Il écarte ses doigts et me dit que sa peinture consiste à relier, à baliser un certain plan et qu'en reliant tel point avec tel point (incarnés par les bouts de ses doigts) il finit par intégrer tout ce qu'il y a entre ces points (c'est l'espace entre ces doigts). Relier ces points entraîne tout l'espace qu'il y a entre eux et permet de prélever une figure. La description est abstraite. Je lui dis que c'est exactement ce que je lui décrivais quand je lui parlais d'écriture, lui affirmant : "c'est terrible l'écriture". Parce que l'écriture consiste en une succession de saillies prélevées dans ma vie mais ses saillies tirent à elles un peu plus qu'elles-mêmes, elles ramènent avec elle une image parfaite d'un certain agencement de l'époque : c'est même l'époque entière qui y est restituée. L'écriture est terrible parce qu'elle finit par nous rendre sensible à l'idée de conservation, d'archives, d'autobiographie. Idées qui deviennent des obsessions : ne rien laisser passer, tout repêcher du néant de l'oubli.


21 août

Qu'est-ce qui fait tenir David Copperfield lors de son long périple douloureux ? Des images successives : de sa mère, de sa bonne, de sa tante, point de chaleur lumineux, à la fois présent et lointain, auprès de lui et s'étendant vers l'horizon. Il ne sait pas vers où il marche, il sait simplement qu'il marche vers ses images, qu'elles ont quelque chose de persuasif.

28 août


Au cinéma : ne pas faire confiance à ma partie aveugle. Je suis capable d'être happée, à ce point hypnotisée que toutes mes facultés s'en trouvent suspendues. C'est là que je retrouve chez moi quelque chose d'enfantin, dans une façon de ne plus être aux aguets, mais de m'endormir intérieurement.  Toute mon ironie, mon esprit analytique, tout ce qui se rapproche de mes facultés adultes se dissipent d'un seul coup et je finis par aimer un film pour des raisons qui n'en sont pas : le bruit que fait un personnage en tapotant un clavier de téléphone. On expliquera en partie tous mes goûts douteux par cela.
Je me souviens d'un Chabrol, L'ivresse du pouvoir, vu au Reflet Medicis avec Juliette. Les branches des lunettes de Huppert grinçaient plus que de raison et ce bruit était très plaisant, je pensais qu'il s'agissait d'un détail qui n'enchantait que moi mais Juliette m'en a parlé après la séance.

Je me souviens de mes échanges avec L. le 24 décembre, il ne fête pas Noël et va plutôt voir un film seul au Quartier Latin. Nous nous sommes vus le 25 au soir près de Tolbiac, sous la pluie battante, je l'avais attendu au fond d'un bar, dans l'arrière salle éclairée à la lumière bleue - je crois que je lisais L'idiot à l'époque. Il m'avait dit : "j'ai failli venir chez toi avec des cadeaux pour toute ta famille mais j'ai pensé que ce serait gênant", et cette seule idée, exprimée très sincèrement (il avait vraiment pensé le faire) m'avait totalement éblouie.

A la radio, un homme parle du soleil qui tape trop fort et du bonheur qui se vit toujours sur fond d'inquiétude, "j'ai toujours un malheur d'avance". Impossible de retrouver la trace de l'entretien.


Je ne sais concrètement pas ce que je peux lui demander. Dans ma tête je le vois marcher, le dos voûté, sincèrement accablé par tous les malheurs du monde et en même temps très autonome, très indépendant, tout entier en lui-même. Peut-être que le désespoir, à ce niveau-là, rend complètement souverain.


30 août

S'éloigner le plus loin possible de tout ce qui cherche à établir une connivence sociologique avec le reste de l'humanité : même tic, même défaut, même histoire d'amour, même habitude, même rapport à tout - l'angoisse absolue vient du fait qu'on peut en rire, qu'on s'y retrouve. Je n'ai jamais aimé regarder des spectacles d'humoristes parce que je n'ai jamais voulu rire en même temps que tout le monde. C'est de la prétention, une forme de pathos aristocratique ou très certainement une forme d'instinct de survie. L'humour apporte une forme de lucidité et de dénonciation factice dans laquelle tout le monde se rejoint : même ceux qui sont dénoncés mais qui ne s'y reconnaissent pas. Bref, dans l'humour il n'y a que des gentils, des victimes : ce sont ceux qui rient, et tout le monde rit. Tout est ainsi neutralisé, aplani puisque ceux dont on parle, ceux qu'on moque, n'existent tout simplement pas.

Je n'aime pas l'érudition livresque, pleine comme un oeuf, cohérente et articulée. J'aime le savoir en lambeaux. J'aime qu'il soit suffisamment digéré pour qu'on ne puisse plus le retrouver : puisqu'il fait partie de nous-mêmes. Les érudits me terrifient et m'ennuient, pour être plus précis c'est l'hypermnésie qui ennuie beaucoup une personne comme moi qui conserve en oubliant.

31 août

 Ce qui me frappe chez V. c'est qu'il arrive à faire exister l'impossible. Ce que Deleuze et Guattari décrivaient dans l'Anti-Oedipe : chercher un fonctionnement alternatif, fait de détraquements. Faire fonctionner la machine envers et contre tout et par des voies détournées. C'est exactement ce que M. exprime lorsqu'il me dit "l'alcoolisme fait partie de ma santé" : son organisme intègre et se referme sur une chose qui a priori ne devrait pas être tolérée. Tout résonne comme ça chez lui : ça fonctionne par aberration, par miracle . J'ai l'impression de connaître comme ça quelques personnes capables de dépenser ce qu'elle ne possède pas et ce ne sera jamais la même chose que de dépenser dans la profusion. Il y a plus de folie, plus de panache, plus de vie dans cette façon de faire : plus d'invincibilité.
Quand je le regarde faire sa petite danse du peintre : avancer et reculer vers sa peinture, racler un gros bout de peinture toujours humide qu'il va écraser un peu plus loin. La nuit tombe et il racle dans l'obscurité, la peau de son dos à peine éclairée par le peu de lumière qui passe encore, les reliefs de sa peinture si vive luisant et scintillant encore un peu avant de s'engouffrer dans la pénombre. Je le vois lui, puis lui dans son atelier, ces quatre murs, et je me dis qu'il y a quelque chose d'aberrant et de sublime à voir cela exister, à faire que cela tienne, par sa propre force à lui.
Que des choses aussi aberrantes et impossibles puissent exister, cela me rassure et m'émeut. Qu'il ait pu arracher au monde cette vie-là : se déplacer jusqu'à son atelier pour travailler parce qu'il le faut. Il y a là autant de force et de puissance que de fragilité. Autant d'héroïsme que de vulnérabilité. On aimerait l'aider, le protéger et en même temps on réalise qu'il n'a besoin de rien : si ce n'est quelques bières, quelques cigarettes, quelques vieux cds écoutés mille fois, un lecteur cd - autant d'objets posés là parmi les tubes de peinture, d'objets ancestraux, primitifs, comme lui. Planté là comme une forme préhistorique, torse nu, maigre, épuisé et conquérant. Il veut simplement faire sa petite danse, sa promenade du peintre, d'avant en arrière. On aimerait pouvoir tout faire pour que cela continue ainsi et en même temps son métier de peintre veut qu'il soit toujours au bord de l'effondrement, toujours à deux doigts de ne plus pouvoir faire ce qu'il a à faire. Devoir mais ne plus pouvoir - ce serait pour lui la pire des choses, mais il lui faut ce danger, cet horizon menaçant, c'est ce qui le tient.



lundi 18 août 2014

Pitié pour les jeunes filles : correspondance MH/MJ (5, fin)

De moi
à MH
le 20/02/2011


Bonjour Michel,


ma fac se situant à Tolbiac je suis tombée sur l'affiche qui annonçait votre venue dans une librairie du 13ème, ainsi qu'une émission de radio en direct du supermarché Casino que vous citez dans votre livre.
J'essaierai d'y être s'il n'y a pas trop de monde, accessoirement je porterai une écharpe rouge pour que vous puissiez me reconnaître.

Je vous embrasse,
Murielle


de MH
à moi
le 22/02/2011

Murielle,

Après la signature, je suis invité à dîner par le maire du 13ème, qui entre temps voulait m'emmener à un vernissage. Je lui ai dit que ce n'était pas une bonne idée, le vernissage, que les signatures durent toujours plus longtemps que prévu, qu'il y a toujours des gens qui s'attardent, qui discutent...

Ce serait bien cette fois-ci si c'était vous qui vous attardiez, qui discutiez. Et puis qu'on aille prendre un verre. J'en aurai besoin.

Je vous embrasse,
Michel.


de moi
à MH
le 23/02/2011


Je ferai de mon mieux pour jouer à la fan collante même si au fond je suis lucide, vous serez cerné par la foule, ce qui risque de me décourager. Au pire vous avez mon numéro et je resterai dans le coin.

 J'imagine tout ce que cette séance de dédicace a d'éprouvant pour vous, je vous souhaite bien du courage, adoptez l'attitude naïve, ravie, laissez vous aimer par les gens même s'ils sont lourds, faites celui qui n'est pas habitué. Au fond je suis contente de vous approcher, de vous voir, même si ça risque d'être d'assez loin et furtivement, ça m'émeut, j'en suis déjà toute timide.

Et bien à vendredi Michel.

de moi
à MH
le 01/03/2011

Je suis venue, vous avez dédicacé mon livre sans me reconnaître, je pense que vous n'étiez pas en état de me reconnaître, vous aviez beaucoup bu je crois, les circonstances semblaient l'exiger. Il y avait beaucoup de monde, ça devait être épuisant.


de MH
à moi
le 02/03/2011


Comment reconnaître quelqu'un qu'on n'a jamais vu ?


de moi
à MH

Je me suis annoncée, je vous ai demandé si vous voyiez qui j'étais, vous n'avez pas répondu, je n'ai pas trop insisté vu ma timidité et le monde autour qui aimerait que ça aille plus vite. Vous ne m'avez pas vraiment regardée, vous avez juste fait une remarque sur mon prénom, vous trouviez ça plus beau les deux "L", c'était plutôt mignon. Enfin bref ce n'est pas bien grave.

dimanche 17 août 2014

Pitié pour les jeunes filles : correspondance MH/MJ (4)

Un peu plus d'un an s'est passé depuis le dernier mail.


De moi
à MH

le 07/09/2010

Cher Michel,
dès que vous refaites surface dans l'actualité littéraire cela me donne un prétexte pour vous écrire, sinon je préfère ne pas vous embêter, vous répondez aux mails, ce qui est une qualité rare et je ne peux pas en abuser. J'aimerais que vous sachiez que depuis mes treize ans je suis là, profondément heureuse que vous soyez encore vivant et productif. Vous m'inspirez toujours beaucoup de tendresse et de sentiments très forts que je ne peux ressentir que pour des écrivains et des artistes en général. Vous c'est quand même plus spécial, plus intense, je vous ai connu au temps de l'innocence, ou plutôt d'une sorte d'autisme pré-adolescent, et forcément un peu en retard car trop jeune pour lire vos romans à leur sortie. Je ressens pour vous une très grande amitié et beaucoup d'admiration, même dans les périodes où vous ne publiez pas, mes sentiments sont puissants, constants, inaltérables.
Je suis aussi condamnée à vous demander à chaque fois si vous vous souvenez de moi, je vous écris assez rarement depuis mes 14-15 ans (j'avais fait un exposé sur vous), la dernière fois remonte à janvier 2009, j'avais alors 17 ans et j'étais encore lycéenne. J'ai maintenant 19 ans et je suis étudiante en philosophie et en sociologie à Tolbiac. Voilà, en fait j'essaye de vous rappeler qui je suis vaguement pour ne pas que vous pensiez qu'il s'agit de filles différentes au fil des années. C'est toujours moi.
J'ai profondément aimé votre dernier roman que je viens de finir hier, je l'ai lu assez vite. Le monde est assez décourageant et votre dernier roman, tout comme votre oeuvre littéraire, sont profondément libérateurs, consolateurs : on se sent enfin libre de pouvoir ne plus y croire. En lisant la Carte et le territoire on se sent flotter dans une zone neutre, une zone de vide, de douce et sereine indifférence où la vie d'ermite est la seule souhaitable. Au-delà de la cruauté de vos romans, je trouve qu'ils instillent et retrouvent en nous une fraternité et une dignité dans la douleur et aussi une sorte d'intime jouissance pour cette souffrance objective, vitale.
Ce dont vous rendez compte, la façon dont vous le mettez au jour objectivent un certain état du monde que l'on trouve tous infiniment triste sans trop savoir pourquoi, vous clarifiez ce pourquoi, vous nous dressez contre le monde pour de bonnes raisons. Vous adoptez une attitude envers le monde et la vie, à la fois dans vos romans et dans vos interviews, qui est à bien des égards largement enviable et que peu de personnes peuvent se permettre, Denisot avait raison de parler d'élégance, vous êtes très classe. Peut-être vous jalouse-t-on votre autorisation à la nonchalance, notamment comme hier soir chez Denisot. Peu de personnes peuvent se permettre de répondre comme vous à des questions politiques, même pour plaisanter, au mieux on dira "je suis un artiste, je ne fais pas de la politique" mais ça reste mal vu. Vous n'avez pas à vous rendre médiatiquement présentable, vous ne devez rien à personne (vous en parliez sur votre blog, vous n'êtes ni critique ni éditeur). Vous êtes la figure qui, à mon avis, se rapproche le plus de celle du sage ou du dandy baudelairien, si cela a encore un sens de parler comme ça. Hume a écrit de magnifiques pages sur la "délicatesse de passion" dans ses Essais Esthétiques, ce qu'il en dit vous concerne parfaitement, si ça vous intéresse je peux vous en recopier des passages.
J'ai trouvé qu'il y avait davantage de passages sur la mort dans la Carte et le territoire, ce ne sont pas des passages anodins où l'on parle simplement de la mort par souci d'être profond, d'aborder les grands thèmes, vous convoquez des images très fortes et vraiment déprimantes. Votre enterrement m'a profondément émue, je ne voulais pas y être et j'y étais, cela m'a incitée à vous écrire : j'avais peur et je voulais reprendre contact avec vous pour ne plus vous lâcher.
 J'essaye moi-même d'écrire un roman, j'explore modestement des voies parce que c'est le moment. Professionnellement j'ai choisi la philosophie car peu de choses m'intéressent en dehors d'elle si ce n'est la littérature et le cinéma, de plus je ne crois pas vraiment en moi, un peu plus en mon écriture. Je vais essayer d'être professeur de philosophie et de finir ce roman, je vais essayer de beaucoup travailler et si je suis frappée de flemme ou de dépression il faudra me dire qu'en dehors de cette voie-là je n'ai pas vraiment le choix, je ne sais absolument rien faire d'autres si ce n'est écrire. Je ne me fais pas d'illusions, si je ne fais rien, ma vie, ma haine et mes complexes resteront les mêmes. J'aimerais pouvoir me transformer, ne plus me sentir perdue et en souffrance, mais tranquille, utile, et me respecter le plus possible.
Mon roman sera très éloigné de votre style, même si je vous adore je n'écris pas comme vous, mes thèmes ne sont pas les vôtres, du moins je compte vous relire entièrement pour tempérer un peu mes élans d'enthousiasme et de candeur. J'aimerais parler et même m'appesantir sur le quotidien et sur une certaine vie étudiante qui se passe loin des clichés, une vie étudiante assez solitaire mais tout de même joyeuse, je crois que ça manque dans les romans. Il y a beaucoup d'étudiants seuls pour qui la vingtaine n'est l'âge de rien, il faut parler pour eux.
Au niveau du style cela se rapprocherait de Salinger, Virginia Woolf, Denton Welch si vous connaissez, et aussi Truman Capote, idéalement j'aimerais que cela ressemble à un film de Nanni Moretti ou d'Altman. C'est l'histoire d'une étudiante (Maxine) qui, très fatiguée par le monde, décide de s'enfermer chez elle quelques semaines qui donneront deux mois, elle en a simplement marre de voir des connards et de sortir dehors, donc soit elle se cloître soit elle se tue. Son amie, la narratrice, nous raconte des choses sur Maxine et s'ennuie un peu à errer dehors, à sortir le soir. Sur les derniers jours elle rejoindra Maxine, il y a en parallèle une histoire avec un prof de philo. Ce n'est pas très ambitieux, j'ai simplement l'intention d'écrire un roman bien écrit. J'ai une écriture assez précieuse et très psychologique, de petite fille qui a plus lu qu'elle n'a vécu. Ça peut paraître un peu pitoyable aux yeux de certains de dire ça à 19 ans mais on a la vie qu'on a, la mienne se passe dans ma tête, je réfléchis à ce qui m'arrive, et à ce qui ne m'arrive pas, j'inflige donc cela à mes personnages.
Si un jour il m'arrive de finir ce livre je vous l'enverrais. Vous m'avez fait comprendre à quel point pouvait être désirable le métier d'écrivain quand on se sent légèrement inadapté et que l'on veut rester vivant. Je vous dois bien ça, je vous dois beaucoup de choses d'ailleurs, en dehors du malheur diffus de vos romans, votre seule existence en ce monde est un véritable foyer d'espoir et d'amour pour moi et très certainement pour d'autres personnes, je crois vraiment que je vous aime intensément; vous êtes une sorte de revanche. En lisant La carte et le territoire j'avais parfois l'impression de toucher le coeur de votre intelligence et de votre tristesse, je pleurais sobrement à vos côtés. Même si l'on rit beaucoup, votre dernier roman me mettait en contact avec le tragique de l'existence qui a tendance à se perdre dans le mouvement abruti de la vie, de ses préoccupations anodines.
Je pense aussi passer le concours de la FEMIS section scénario, un peu comme vous pour Louis Lumière, même si je me connais assez pour savoir que j'ai trop de haine en moi pour pouvoir travailler en groupe, le scénariste doit bien être un peu seul à un moment. Je me suis découverte une très grande passion pour le cinéma, peut-être un peu comme vous à mon âge. Actuellement je pense le plus grand bien du cinéma, peut-être qu'un jour ça changera. Je suis passionnée par l'âge d'or hollywoodien, j'éprouve mes plus grandes joies lorsque je vais voir les films de cette époque. Le cinéma hollywoodien m'éloigne sainement du réel, à eux seuls les génériques sont des promesses de bonheur et l'offre des cinémas concernant cette période est assez impressionnante à Paris.
Allez-vous encore au cinéma? Qui aimez-vous comme réalisateurs? Je connais beaucoup d'adultes pour qui aller au cinéma et même lire sont des occupations de jeunesse. Maintenant ils ne croient même plus en ça, ils vivent tout simplement, lisent un peu moins et ne vont plus au cinéma, ils regardent un film quand ça se présente, avec des amis. Je crois que c'est à mon âge, vers 20 ans, que l'on peut se permettre d'être cinéphile, après il y a la vie active, les choses chiantes, à mon âge on est relativement tranquille, je n'ai pas besoin de gagner ma vie et je n'ai pas une vie sociale très folle. Assez bizarrement deux réalisateurs me font penser à vous: Billy Wilder et Aki Kaurismaki. Il y a chez Wilder une fantaisie du désespoir très belle, et une solitude des personnages masculins assez impressionnante, pas si malicieuse que ça, ça parle tout le temps de désir chez Wilder et avec une extrême justesse. Personne n'y fait vraiment attention, tout le monde s'en fout, de toute façon qui s'occupe de Wilder à part les vieux critiques de cinéma. Chez Kaurismaki, l'innocence et la bonhomie des personnages essayant de survivre dans un monde profondément méchant ou indifférent me rappellent vos romans. Voilà, je tenais à vous le dire.
J'arrête ici, si je vous raconte ma vie c'est dans l'idée que peut-être vous trouverez ça exotique ou intéressant, mais peut-être que vous sautez quelques lignes en me lisant. Si vous pouviez me donner des conseils concernant mon roman, ça me ferait plaisir, La carte et le territoire en délivre bien quelques uns : vous parlez d'un noyau de nécessité qui amène l'écrivain à se mettre au travail, ça m'aide beaucoup.
J'ai trouvé votre "plan médias" sur internet, vous avez un programme chargé et assez intimidant, je me dis que ce mail est un peu hors sujet, presque ridicule, j'oublie trop souvent votre rayonnement médiatique qui s'accroît de livre en livre. Quand je vous vois à la télé je vous sens tellement inaccessible que l'idée de vous envoyer un mail me semble être une folie inconsciente, ce n'est peut-être pas le moment de vous écrire. D'un autre côté je ne pense pas que vous ressentiez vraiment une sorte d'ivresse de la gloire et des éloges, vous trouvez ça peut-être malsain, plaisant sans être euphorisant, vous êtes bien trop intelligent pour ça, alors peut-être que ce mail vous fera plaisir par son seul décalage.
J'espère tout de même que vous allez bien, que vous êtes heureux, du moins stimulé par cette période de promotion et par votre magnifique roman. Ne pensez pas trop aux polémiques bidons, ne vous faites pas trop de soucis concernant ce qui n'est rien comparé à votre talent, votre humour, votre tristesse et votre douceur. Vous n'êtes encore vicié par rien, vous êtes quelqu'un d'unique, vos lecteurs sont nombreux et vous aiment. Je vous écouterai samedi chez Finkielkraut, c'est une bonne idée de passer chez lui. Comptez sur moi pour suivre tous vos passages radio et télé, c'est avec plaisir que je vous regarde, vous avez un charmant visage.
Je vous embrasse bien fort,
Murielle
PS : quand le calme reviendra, peut-être que ce serait bien pour vous de relancer un blog, c'était très agréable à lire, peut-être aussi à écrire, je ne sais pas. Cela vous permettra de rester en contact avec ceux qui vous aiment depuis le début.

De MH

à moi
le 14/09/2010


Chère Murielle,
Je n'ai pas le temps de vous répondre, mais je suis content que vous ayez appelé votre e-mail "petit Français", c'est une chose que j'aime bien dans ce livre.
Peut-être vaudrait-il mieux qu'on se rencontre un jour.
Je vous embrasse,
Michel.

De moi
à MH
le 14/09/2010


Cher Michel,

je suis contente que vous ayez pris le temps de me répondre, même brièvement, je me disais: sa boîte mail doit être saturée, ce n'est pas la peine d'attendre. Donc merci, j'ai eu comme une surprise.

En ce moment j'écris un texte à propos de vous, en fait, c'est assez ridicule mais j'ai essayé de vous offrir des fleurs lors de votre passage à Paris et ça a totalement foiré. Depuis j'essaye d'écrire un texte marrant sur cette mésaventure, je ne sais pas encore où je le publierai.

Sinon je voulais vous dire que l'interview accordée au Ring est vraiment admirable et très émouvante. Tout le monde sait qu'en marge de vos romans votre point de vue sur bon nombre de sujets est précieux, c'était l'occasion de vous écouter longuement.
Quant à Elkabbach, autant il a été bien avec vous sur Europe 1 autant sur Public Sénat il s'est comporté comme un connard. C'est dommage que vous ne sachiez pas vous fâcher, enfin c'est très bien aussi, je suis pareille. Vous n'êtes peut-être pas à un détail près quand on parle de votre vie privée, mais je commence à le prendre très mal, on ne vous respecte pas comme on le devrait. Il n'y a bien que sur le Ring que vous étiez à l'aise, même très à l'aise, parce que justement vous aviez devant vous des gens qui vous respectaient énormément, alors qu'on vous sent absent dans les autres émissions, vous sentiez peut-être que ça n'irait pas très loin au niveau des questions.

Vous rencontrer serait pour moi une grande joie, et une grande panique aussi, je peux être très timide. Quoi qu'il en soit vous avez mon mail, faites moi signe à l'occasion.

Bien à vous,
Murielle

PS : concernant le "petit français", l'usage que vous en fait dans votre roman est assez surprenant, c'est beaucoup de tendresse concentrée dans une expression et ça en dit beaucoup sur Olga. Je sentais que c'était pour vous un véritable plaisir d'en user, ça sautait aux yeux. Et puis ça vous va bien.


de MH
à moi
le 17/09/2010


Chère Murielle,

Je ne me fâche que très rarement, en effet (je crois que j'en parle dans l'entretien avec le Ring), et c'est vrai que c'est plus sain de se fâcher.

Il vaudrait mieux que j'aie votre numéro de téléphone, pour quand je serai à Paris et que j'aurai du temps.

Bien à vous,

Michel.

de moi
à MH
le 17/09/2010


Cher Michel,

Voici mon numéro : xxxx
Une précision : j'ai un peu de mal avec le téléphone mais je suis très texto, enfin bien sûr ça ne change rien à l'affaire, je répondrai quand même.

Je vous embrasse,
Murielle

de moi
à MH
le 09/11/2010


Cher Michel, 

je tenais à vous féliciter pour votre prix Goncourt. Vous savez que pour vos lecteurs c'est un évènement qui ne nous concerne et ne nous surprend pas, nous connaissons depuis déjà longtemps votre valeur autant que celle de votre oeuvre. Quelles que soient les récompenses ou les critiques nous vous avons promis fidélité ainsi qu'une certaine forme d'amour inconditionnel. Toutefois nous vous connaissons assez bien pour savoir que ce prix est une sorte de petite réconciliation avec le monde, que cela vous rend heureux et vous libère de certaines pressions et bavardages indignes de vous; ce prix promet aussi quelques nuits blanches à vos détracteurs.
 Je ne vous souhaite qu'une chose, c'est que les gens qui vous liront pour la première fois grâce à ce Goncourt vous lisent bien, avec intérêt et attention comme j'ai pu le faire la première fois, il n'y a que ça qui compte. Je me dois d'être brève car vous avez encore l'attention et la fascination braquées sur vous. Vous méritez tout ce qui vous arrive de bon, profitez-en sans arrière-pensées, j'espère que vous allez bien.

Je vous embrasse,
Murielle

de MH
à moi
le 13/11/2010


Chère Murielle,

Ce serait vraiment dommage que nous nous rencontrions à un moment où j'ai peu de temps, peu d'attention, et finalement surtout envie de dormir.
Donc, je maintiens fėvrier.
Et je vous embrasse,
Michel.

de moi
à MH
le 13/11/2010

Je ne tenais pas à avancer notre rendez-vous, février me va très bien aussi, j'ai d'ailleurs déjà pu vérifier votre fatigue sur la vidéo du Ring: loin de moi l'idée de vous réclamer quoique ce soit en cette période mouvementée. Je sais que les médias n'ont pas le monopole de l'intelligence et de la prévenance mais il est temps de vous laisser tranquille, on vous pose trop de questions.
Votre interview sur France Inter était quand même très bien mais je me révolte à chaque fois que je lis ce que xxxx, qui doit être votre amie, ose écrire sur vous. Elle gagnerait à se taire concernant vos dîners mondains, je trouve ça vulgaire et incroyablement obscène, elle semble intérioriser un regard voyeuriste qu'elle pense que vos lecteurs possèdent. L'insoutenable médiocrité de ses articles me déplaît et me fait réellement souffrir, je déteste cette image qu'elle renvoie de vous, cela contribue à vous rendre lointain. Par ailleurs j'ai toujours trouvé que c'était une très mauvaise journaliste, trop egocentrée pour être crédible.  Je ne devrais de toute façon ne pas tenir autant à lire tout ce qui se dit sur vous, cela a tendance à me perturber, en tant que lectrice j'ai depuis longtemps ma propre image de vous, je dois la préserver. Je trouve quand même que vous n'êtes pas assez sévère avec ce que les gens se permettent à votre égard, mais je comprends très bien, votre gentillesse témoigne du fait que vous êtes un peu au-dessus de tout ça.

Je vous embrasse,
Murielle

PS : Vous trouverez ci-joint un poème que j'ai écrit, prenez-le comme une élève qui vous envoie un devoir, lisez le maintenant ou dans trois mois, prenez votre temps.

LE COEUR DU SAMEDI SOIR
Avec quelques amis, nous faisons un détour
Serrés dans des écharpes qu’on nous a tricotées
Il m’a dit « les écharpes c’est un geste d’amour »
Je comprends cette envie de vouloir protéger

Son visage d’agneau me rappelle d’anciens jours
Nous sommes en 2010, il faut manifester
Vertige des rencontres, vertige de son retour
Ma tristesse se rapproche de la sérénité

Nous baignons dans la nuit, une nuit américaine
Et nos pensées sont pour l’un l’autre bien opaques
Vouloir les deviner, est une tentative vaine
Je peux penser à lui, à la mort de 2pac

« Est-ce que tu penses que l’homme est fait pour le bonheur? »
Emile me dit que non, « mais il doit le chercher »
Ce garçon de quinze ans, le frère de ma soeur
Est très intelligent, et mérite d’exister

Les visages rejettent parfaitement la lumière
D’une ville dont on pense qu’elle est trop éclairée
Son front poudré d’orange sous quelques réverbères
Marchant, fixant le sol à côté de nos pieds

Le samedi, cette promesse que je trouve bien vide
La joie y est diffuse et vraiment sans raison
Mais c’est cette liberté qui les rend tous avides
D’alcool et de tendresse, approcher la passion

Je paierai assez cher pour deux ou trois visages
Ce sera ma collection, je veux les posséder
Baiser doucement leur front, leur dire « soyez bien sages »
Ils sont comme des chansons, me rappellent au passé

C’est peut-être ça qui gêne, une fois qu'on se sépare
Cette personne qui très vite ne pense plus à vous
Si le visage restait, il n’y aurait plus de cauchemars
Mais il part comme le reste, nous gardons le dégoût

Je progresse dans la nuit, je suis bien entourée
Tout est très clair pour moi: nous devons vivre seuls
C’est une chose à laquelle on ne peut s’habituer
Souvent j’ai très envie de bien fermer ma gueule

Cette nuit est magnifique, elle me perce le coeur
Sa répétition n’altère en rien sa bouleversante magie
Tout est dans les contrastes, entre fête et douleur
Je suis entre les deux : joyeuse/anéantie

Nous sommes bien à Paris, il n’y a rien à craindre
On peut sympathiser, danser, rentrer dormir
Faire de nouvelles rencontres, qui oserait se plaindre?
De ces douces actions cachant l’envie de mourir

Ce soir tu veux atteindre le coeur du samedi soir
Cette zone un peu obscure, qu'on appelle "bar loundge"
Ces endroits attirants, recouverts de miroirs
Ma faiblesse te dégoûte, il faut que tu t'allonges

Je t'évoque une vie que tu ne trouves pas souhaitable
Je ne connais que le calme, mes tympans sont fragiles
J'aime beaucoup parler, assise autour d'une table
On nous ramène les plats, le serveur est agile

Et si on allait manger au restaurant chinois?
Arrêtons-nous d’abord, laissons parler nos coeurs
« Nous nous sommes fait du mal, mais je t’aime plus que moi »
C’est bien, dans ces plats-là, il n'y a jamais de beurre.

De MH
à moi
le 13/11/2010


Chère Murielle,

C'est moi qui avais envie d'avancer notre rendez-vous, mais peut-être est-ce que je vous ne l'avais pas dit. Je suis sûr d'avoir composé votre numéro ces deniers temps, mais peut-être n'ai-je pas laissė de message.
Ne soyez pas sévère avec xxxx. Son interview de moi avait été vu comme celui d'une femme amoureuse, elle devait se douter qu'on se moquerait d'elle pour ça, c'est courageux de sa part de l'avoir fait.
Et là c'est le compte-rendu d'une femme amoureuse et un peu jalouse. Maria-Olga aussi est courageuse, elle est venue de Moscou avant que le rėsultat soit connu, avant moi même.
Le courage d'être impudique, de s'afficher, j'admire ça chez les femmes. Ça peut être obscène, mais sûrement pas vulgaire. Par contre, je suis heureux que vous me protégiez contre celle qui parle de mes chemises surlering. Elle, elle n'est pas dans l'amour.

Je vous embrasse,
Michel.

de moi
à MH
le 13/11/2010


Je n'étais en effet pas au courant que vous désiriez avancer le rendez-vous et je n'ai pas eu de messages de vous. On a en a déjà parlé mais n'hésitez pas à laisser des textos, même en février, je suis beaucoup plus réceptive à cela et je réponds immédiatement.

Bien sûr si vous me dites ça à propos de xxxx, ça va un peu mieux. Le truc c'est que cela va dans le sens de tout ce que les Inrocks publient sur leur site et qui est assez minable, je la juge en tant que journaliste et en tant que journaliste cela vaut zéro, malgré les excuses. Je suis très exigeante envers les journalistes, la plupart du temps ce qu'ils font m'inspire de la haine,  ils ont une influence énorme sur leurs lecteurs, même sur internet, ils ne se rendent pas assez compte.
Prenons la manière dont ils vous traitent, les gens ont une opinion de vous biaisée parce que fondée sur des articles plutôt que sur votre littérature, on vous voit chez Denisot et on pense que ça suffit, peut-être qu'on s'en fiche, mais peut-être que c'est important. Donc lire un tel papier qui ne peut que susciter l'amertume chez vos lecteurs, je trouve ça plutôt triste.
 Je ne vous demande pas d'être critique envers ce qu'elle écrit, vous êtes plongé dedans et cela doit être beaucoup de plaisir et de volupté ces attentions, ces articles, ce petit monde, ces femmes qui vous aiment sincèrement, je n'en doute pas une seule seconde. Mais pourquoi parle-t-elle de Maria? Personne n'était au courant et voilà qu'elle livre tout, je trouve cela fatigant. D'accord pour l'admirable impudeur des femmes, j'en fais partie, mais il faut savoir être adulte, ne pas se dégoûter soi-même, ne pas se livrer coûte que coûte, il faut être élégant dans ses actions, faire fonctionner le surmoi malgré la jalousie et la vanité. Tout cela manque de moralité, cela me déprime.
J'arrive évidemment à deviner sa grande admiration pour vous et le plaisir qu'il peut y avoir à montrer aux autres qu'on est l'intime de Michel Houellebecq.Vous attirez les gens vers vous pour plusieurs bonnes et mauvaises raisons, je peux le comprendre, j'en fais partie, je gravite autour de vous depuis très longtemps. Bon mais je ne veux pas en parler plus longtemps, vous allez finir par croire que je suis hystérique, je reste lucide: je sais que tout cela est anodin.

Quant à Sur le ring, je ne supporte pas qu'on parle de vous comme cela, je savais que vous alliez lire les commentaires et ça me rendait triste de savoir que vous tomberiez sur une telle connerie. Je vous défendrai à chaque fois que l'occasion se présentera, comptez sur moi. J'ai voulu laisser un commentaire sur les Inrocks mais ça ne marche pas, d'où mon mail de tout à l'heure.
J'ai en ce moment et assez souvent de longues discussions sur vous avec mes amis étudiants, c'est assez passionnant, on touche des choses profondes, je vous retrouve dans votre dimension théorique, et j'arrive à les convaincre de ma vision des choses. Ils n'arrivent pas à voir la cohérence entre votre oeuvre et votre propension à accepter le Goncourt et à jouer le jeu du battage médiatique, je leur explique tout car je vous comprends assez souvent.

Bonne nuit,
Murielle
De MH 
à moi
le 19/11/2010

Murielle,

Sur les médias, les prix, et ainsi de suite...
Ce dont il faut bien se rendre compte, c'est que, si l'on est seul au moment où l'on écrit un livre, on ne l'est pas du tout au moment où on le publie. Il est plus amical à l'égard de l'éditeur, l'attachée de presse, etc, de jouer le jeu dans une certaine mesure. Tout en sachant qu'à long terme ça n'a aucune importance, dans un sens comme dans l'autre.

Je vous embrasse,
Michel.

samedi 16 août 2014

Pitié pour les jeunes filles : correspondance MH/MJ (3)

De moi 
à MH
le 12/10/2008

Cher Michel,
je ne vais (pour une fois) pas être longue
Je pensais vraiment que certains de mes propos méritaient et appelaient à des réaction spontanées de votre part. Ca me deçoit toujours un peu ces mails d'une ligne, mais je suis ici pour vous et c'est déjà bien que d'une certaine façon vous me tolériez. Je sais que je vous écris trop et que rien ne justifie ça.

J'aimerais vous aider à relativiser concernant votre film mais ce travail-là se fait malheureusement seul. Ca me fait penser aux gens qui au moment de la mort d'un proche ne réagissent pas tout de suite mais beaucoup plus tard, je ne dis pas que c'est pareil mais ça m'y fait penser et c'est comme ça pour beaucoup de choses, parfois le recul et le temps aggravent les choses. 
Dernière chose, j'ai lu les réactions à votre livre de Didier Jacob et Pierre Assouline sur leurs blogs respectifs, ils ne savent pas tellement se défendre, Assouline me fait rire parce qu'en attendant ce n'est pas vous qui sortez un livre consacré aux meilleurs commentaires de votre blog, ça c'est vraiment la honte je trouve, peu importe si le contenu est bon, ce mec fait vraiment n'importe quoi. Quant à Didier Jacob c'est juste un bouffon que l'énervement fait bégayer.
Je vous laisse et vous embrasse, si vous avez besoin de moi et bien je suis là,

Je vous embrasse,

Murielle.

PS: C'était très très bien cette émission chez Picouly, il est sympa je trouve, présentateur modèle. J'aurai dû venir à l'émission, ne serait-ce que pour vous voir de dos.