mardi 2 avril 2013

Encore




« L’homme jouit jusqu’à un certain point. Le point où il peut encore désirer. » Lacan

Séance du Cri d’Antonioni, début de séance perturbée par le visage en ¾ de l’homme devant moi, ses cheveux plaqués en arrière, la tige légèrement brillante de sa monture de lunettes, ses pattes bien taillés et le tracé de sa joue, le tout bercé dans la lumière lunaire de l’écran, il semblait subir et s'écraser de tout côté, assailli par mon regard de derrière, happé par la luminosité de l'écran.

Pendant son cours auquel il m'a invitée je me suis par hasard placée près des interrupteurs de la salle, ce qui fait qu’à chaque nouvel extrait de film qu’il diffusait à ses étudiants je me sentais obligée d’éteindre la lumière pour lui. A un moment, sans s’en rendre compte, il dit « c’est toujours le meurtrier qui éteint la lumière, qui fait sa propre mise en scène du crime ».

*

« L’amour l’après midi », il y a dans ce titre un univers entier, un univers qui fait glisser l’illicite, la fait remonter de la nuit à l’après midi, lieu où rien, apparemment ne peut se passer, quand tout le monde est affairé. Soleil mou de l’après-midi où les pas résonnent plus nettement que d’habitude sur les trottoirs, où les métros connaissent leurs heures de faible affluence. Deuxième nuit du monde, les ventres digèrent et les esprits se déchaussent et s’étirent. Comment détester qui que ce soit et comment croire que quelque chose peut encore arriver, que quelque chose est tragique,  l’après-midi l’humanité fait son petit tour de surplace en attendant la nuit.

A son contact  je ressens l'étrange et plaisant sentiment d'être bercée dans une atmosphère livresque, dans un monde où les jeunes filles et les hommes plus vieux ont droit de cité, ont du temps pour eux et leurs intrigues. L'impression donc d'être sa potentielle Lolita, et qu'il est sans le savoir mon petit Lolito. Nous sommes deux monstres cinéfétichistes et voici notre rencontre au sommet, comme deux rivaux qui se rencontrent enfin et dégainent les mêmes armes, c'est-à-dire un certain type de mutisme sexuel et ce regard qui tire les choses à lui  - se souvenir d'un de ses premiers regards posés sur moi, particulièrement perçant et empli de sympathie concupiscente.

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Revu les Coquillettes avec Juliette, je m’attendais à tout sauf à trouver le film triste et reste étonnée non pas tant de l’accueil favorable du film que du fait que tout le monde y voit une comédie alors que c’est un film qui se vomit et se ravale lui-même sans cesse, un film scatophile au sens où tout est filmé à partir du pôle ingestion-excrétion : la parole, la nourriture, l’alcool, les hommes. L’hystérie féminine : le fait de ne pas avoir de centre auquel se raccrocher chez ces filles, le fait qu’elles non
plus soient toujours sur le mode de la dispersion totale : personne ne se répond, personne ne se parle vraiment, par là même personne ne s’écoute (l’importance des portables dans le film), tout le monde est ainsi prostré, courbé sur le berceau exigeant de sa propre jouissance. Tristesse de n’être plus qu’un trou, spleen post-coït et pré-coït, spleen tout cours, spleen de ne plus jouir par aucun orifice, de ne plus rien combler (envie de sexe = envie de bouffer = envie de parler) , apaiser, assouvir. Leur vie sexuelle apparemment normale est en fait le comble du pathologique : tout n’est envisagé que par le prisme du plus-de-jouir. Ces filles n’ont plus de centre, plus de tabou
plus d’arrière-pensée non plus  : la porte des toilettes ouverte communique ainsi avec le salon comme si ces espaces étaient les mêmes, le privé donne sur le public et inversement, c'est d'ailleurs le rapport que Letourneur semble ici entretenir entre sa vie (les toilettes) et le cinéma (le salon). C’est un perpétuel reflux de l’arrière vers l’avant, du privé vers la lumière (le doigt dans le cul, l’envie de faire caca), comme des toilettes détraquées qui se videraient sur le parquet et dans lequel il serait bon de patauger un peu. Mais pour quoi au juste ? Une forme de catharsis qui ne prend pas, on ne fait pas de catharsis avec de la conscience de soi marrante. Il y a dans le film un faux décalage entre le point de vue et ce qui est raconté, les deux coïncident totalement.

Dans quelle mesure Letourneur se rend compte de ce qu’elle fait ? J’ai l’impression qu’elle ne prend pas toute la mesure de son auto-dérision sinon elle aurait clairement annoncé que le film est un mélodrame, un film aussi sur la haine de soi. Les Coquillettes montre le décollement à présent achevé de la jouissance par rapport au désir, une préférence pour le rapport à soi et à ses trous plutôt que pour un corps venu d’ailleurs (comme le titre du film : the thing from another world). Comment pulvériser l'altérité ? En le recouvrant de bave, en lui pissant dessus pour l'intégrer à son territoire, c'est tout ce qu'elle essaye de faire par son travail sur la parole : l'expérience hachée menu, travaillée au corps par chaque fille. Et le film est en cela beaucoup plus intéressant qu’il n’y paraît, une sorte d'injonction pathétique, un "encore" dépressif.

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C'est toujours dans les parenthèses que se disent les meilleures choses.

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Toujours stupéfaite de ce qu'on supporte au cinéma et qu'on ne saurait pas supporter dans la vie. Je pense à ce garçon venu m'aborder sur la coursive de la BPI, très gentil, plutôt mignon, pas inquiétant, mais parce qu'il est venu m'aborder un voile de suspicion est jeté sur lui, quelque chose comme : je suis trop bien pour qu'il me parle, pour qui se prend-il ?, ou alors plutôt le contraire : parce qu'il me parle à moi il ne doit pas être très intéressant. L'autre devient complètement assimilé à soi-même, il est ce qu'il désire, et de fait, on en a fait le tour.

Il y a des choses à dire sur notre incapacité à supporter l'image de ce qui coïncide, à le supporter très longtemps disons. Nous sommes programmés pour le décalage, nous jouissons de tout ce qui dissone, de la disharmonie, du retard, de l'écart et de la rupture - ce sont mille écorchures qui nous séparent des autres, mille plaies béantes et désirées, un désaccord tacite.

Il y a une autre idée qui me travaille et qui rejoint assez celle-ci : celle que les choses, les événements et les visages, les paroles et tout ce qui est important n'a au fond pas de milieu, sur aucun endroit nous pouvons effectuer une coupe qui résumerait le mouvement de ces événements - tout n'est que chutes de tissus et brouillons de roman. Un peu comme lorsqu'on recevait les enveloppes de développement photo, il y en avait toujours quelques unes de ratées autour de la meilleure photo, peut-être que cette meilleure photo n'a jamais existé et que toutes les choses s'avortent avant même de culminer et se soudent entre elles à partir de cet avortement. Collées à partir de leur interruption, comme des bouts de phrases sans début ni fin.

A aucun moment nous nous approchons du coeur résumable des choses, mais elles glissent sur nous, atones et liquides, sans cadre, un peu comme cette scène de Blanche-Neige où Simplet essaye d'attraper le savon : il est bien là, bien consistant mais il ne cesse de glisser de ses mains jusqu'à ce qu'il l'avale et rote des bulles comme un imbécile.
En ce sens le cinéma nous apporte beaucoup, nourrit un désir de voir ce qu'on vit sans voir (le baiser par exemple), compense notre absence de coeur résumable par un fétichisme systématique : le bar tabac aura son plan qui le résumera tout entier, tout finira par être résumé, l'image a ce pouvoir là, offrir au regard la synthèse impossible dans la réalité, parce que les choses se meuvent imparfaitement ou parce que nous ne regardons pas. Il suffit de se rappeler que regarder un baiser (bien fait) est souvent plus agréable qu'embrasser, le baiser a quelque chose d'aveugle, il a trop le nez dans le guidon pour être intéressant, la distance fétichiste, la pulsion scopique manquent.
Il faudrait que la bouche puisse aussi embrasser son gros plan.

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J'en veux parfois à la beauté d'être facile - c'est peut-être à partir de ce point que le "comment" d'une oeuvre intéresse davantage.

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Ce garçon qui vient me draguer, j'ai du mal à le supporter en face de moi mais dès lors que je me décide à nous voir dans un plan général avec les allers et venues des autres étudiants sur la coursive la scène me paraît vivable et séduisante, nous ne sommes pas jetées au milieu du hasard mais entourées d'innombrables séquences qui nous protègent de la béance du réel qui n'a prévu aucune scène et nous laisse improviser. Le cinéma comme "spectacle dont est privée la liberté" (Jean-Louis Schefer), spectacle sans liberté et par là même rassurant et infiniment plus joyeux.
A la destinée virile d'un film, à sa crinière blonde répond quelque chose d'infiniment plus touchant dans le réel, une laideur et une faiblesse, le réel est en fait profondément démuni des moyens de sa beauté, il n'a "rien pour lui" et c'est peut-être par cette impossibilité à travailler à sa beauté qu'il touche, par une forme de spontanéité pragmatique, de lourdeur de toutes choses. Rien ne peut être déplacé, agencé, harmonisé, il semblerait qu'il faille passer par toutes sortes de procédure pour changer la moindre chose, ajouter le moindre détail qui ferait la différence (remettre une mèche derrière l'oreille d'une fille, quelque chose d'aussi léger que ça). Je suis frappée et fascinée par le fait qu'on vive le plus souvent dans le béton de la disgrâce, quelque chose qui ressemblerait à cette lumière d'hiver blafarde qui nous dit bien que personne n'a de regard pour nous : la lumière dans les films c'est ce qui atteste d'un regard qui harmonise chaque scène et la rattache aux autres, lui donne un sens - c'est l'injection d'un sens, d'une bienveillance. Dans la réalité il a trop de lumière comme par défaut de lumière (une lumière pensée, choisie pour nous éclairer). Mais c'est de ce ciel vide que se dégage la gravité existentielle, le coeur morbide et beau de toutes choses - la nausée, c'est bien cette absence de chef-opérateur.

Hésitante, je me suis finalement laissée approcher par ce garçon, je me disais que quelque part ce serait indigne et incohérent par rapport à mes belles idées sur le cinéma (supporter une pure rencontre dans un film mais pas dans sa propre vie), et il y a trop de tristesse à se révéler incohérent. Je persiste aussi à vouloir croire qu'il y a un ange derrière tout hasard et toute rencontre, que les choses et les êtres se déposent avec indifférence devant nous et nous choisissent aussi. Sans le connaître du tout et en l'ayant eu assez longuement au téléphone (où nous nous sommes racontés des détails très prosaïques de nos vies avec un très grand naturel presque déchirant tant il semble renvoyer à un cri du corps, à sa propre force d'attraction ou de détresse qui se cherche des complices dans le monde) j'ai seulement l'impression de le voir comme la promesse de quelque chose qu'on ne m'a jamais promis, l'inattendu pur, non comparable à une attente, à une idée préconçue.

Je ressens aussi mon manque cruelle d'innocence, comme si à chaque fois il s'agissait de sonder les gens pour mesurer l'ampleur de la jouissance qu'on pourra concrètement leur arracher, "qu'est-ce que je lui veux ?". J'aimerais, avec ce petit inconnu, essayer à son insu de me réparer un peu, de prendre la mesure de ma monstruosité. Il est pour le moment comme une forme indéterminée et mouvante qui se déplace dans l'air, ne se décidant pas à choisir sa forme définitive, ce mouvement c'est mes yeux scrutateurs qui le lui donne : à chaque nouvelle information elle se détermine de plus en plus, et ce qui est fou c'est que parfois même si les choses et les personnes nous échappent complètement nous leur avons quand même préparé leur petit casier. Il a vingt-six ans et j'avoue avoir été pénétré d'un vertige en pensant qu'il vivait au-delà de ses quelques manifestations sur mon portable, qu'il déjeunait et vivait sa vie, se débrouillait seul et se débattait comme nous avec la ville et ses humeurs, que son corps était fragile mais qu'il était plus fort que moi. S
eul dans son studio parisien pensant à moi comme à une fille à qui on donne rendez-vous, j'étais enfermée dans ma salle de bains comme une adolescente, pensant à lui comme à un garçon qui me donne rendez-vous et comme à un excellent sujet pour écrire, je lui raconte ce que je fais de mes journées, ayant presque la nausée à l'idée de me raconter, m'agaçant moi-même, pendant que lui ignorait à quel point je pouvais être agaçante, à quel point tout ne brille qu'en qualité de nouveauté - comment a-t-il pu me trouver si neuve alors que je suis si vieille à moi-même.
Devant moi il y a les miroirs de la salle de bain où je me regarde en train de parler au téléphone, quelle que soit l'expression ou la grimace je vois ce même visage tenter de s'échapper à lui-même, ces paroles dégainées sur un ton de de neutralité descriptive "je fais ci et je fais ça, j'aimerais bien faire ça", avec l'idée qu'un jour il comprendra mieux qui je suis et les présupposés à ce que je suis. Quand j'ai osé lui demander pourquoi il m'avait abordé à la BPI (je voulais surtout savoir s'il faisait souvent ça), le coquin a répondu "je te le dirai jeudi".


*photo : Faces_John Cassavetes

mardi 29 janvier 2013

Journal - 19 au 29 janvier




19 janvier 2013, Genève

Fatigue et ennui, cela faisait longtemps que je ne m'étais pas dit "là je m'ennuie, là je veux être autre part", entourée de gens intéressants, les possibilités sont là et pourtant ça ne peut pas parler, comme si toutes les discussions potentielles étaient éparpillées devant moi et qu'aucune ne méritait que je m'y engage, c'est peut-être la faute de mes collègues, pas très engageant dans la conversation, qui ne la pousse pas assez loin pour dépasser ce moment purement rhétorique où l'on parle de soi pour mieux parler d'autre chose. Pas non plus envie de visiter la ville, j'ai compris que le tourisme n'a pas de sens, "visiter "est trop abstrait, il faudrait pouvoir partir à la recherche de quelque chose, partir à la recherche de la ville pour que cela devienne intéressant. Mais Genève souffre de trop de régularité, à la façon d'un village Disneyland, Main Street USA, l'architecture donne l'impression de bégayer et en même temps cette absence de pittoresque a quelque chose de très sympathique, les autres disent qu'il n'y a que des banques. Je suis seule dans une chambre d'hôtel, tout a l'air d'être possible et pourtant je reste là, fatiguée, avec la télé en sourdine, c'est ce problème d'avoir en face de soi trop de choix possible, ce n'est pas assez déterminé pour que cela devienne intéressant. Je ne sais pas quoi penser de mes collègues, R. est adorable mais finit par m'irriter à force de bienveillance envers les films, j'ai envie de le secouer, sa défense de certains films (de Coppola à Honoré) consiste à par exemple dire que dans leur genre c'est bien, qu'il y a toujours quelque chose à sauver, à garder, on picore. Son erreur et de fragmenter son tableau d'appréciation, d'avoir plusieurs critères alors que la seule question qui vaille est : est-ce que ce film est bon ? Et de considérer qu'il n'y a pas de temps à perdre avec un film moyen, un film qui est comme une "petite friandise" qui se laisse regarder, toujours juger le cinéma depuis l'urgence, depuis une expectative nerveuse, impatiente, "bon alors, où sont les films ?" et non pas "ceci mérite d'exister". Voilà ce qui m'énerve, et m'exaspère même, cela fait que toutes nos discussions en arrivent à un point où nous ne parlons pas de la même chose, c'est l'impasse du chacun ses goûts, R. n'a pas ce devenir tyran qui consiste à juger les films en fonction des catégories du bien et du mal, du vrai et du faux. Je ne pense pas être excessive en disant ça, G. par exemple est aussi comme ça, il voit le mal ou le bien dans les films, les juge comme des actes moraux qui engagent un individu, le réalisateur en l'occurrence, le critique aussi. Il faut être un animal blessé pour faire de la critique, et cela s'étend même à tout, il y a ce qui diminue ma puissance, il y a ce qui m'écorche, il y  ce qui me guérit, panse mes plaies, il n'y a pas d'objets gentils, tout est redoutable.

Vu deux films depuis mon arrivée, je commence à comprendre à quoi ressemble un film typique des festivals : un film identifiable depuis son synopsis et qui se situe au niveau d'une zone neutre, insipide, film qui fait la jonction entre un film atroce et une "bonne surprise", film parfait pour une sieste. Il ne me faut même pas voir des films pour être saoulée, le seul fait de savoir que je vais en voir beaucoup me fatigue d'avance, devant le premier film je suis comme devant le dernier de la série, déjà saturée de tous les films à venir, de la bienveillance que je leur accorde à tous, bienveillance tournée non pas tant vers les films que vers soi-même : allez, ça va être bien, tu n'es pas là pour rien. Jusqu'au moment où je me permets de faire la sieste.

Quant à E., notre intrigue sexuelle a plusieurs fois été compromise, il tangue de l'indifférence au plus vif intérêt, mais ce vif intérêt à tout d'intéressé, il ne dure qu'un moment en tant qu'il fait partie d'une stratégie et ne définit pas la totalité de notre relation comme cela devrait l'être. Stratégique donc, mais non pas à mon égard mais à l'égard d'une fille en tant que partie d'un tout, de toutes les filles, j'ai l'impression d'être pour un moment la Fille, celle qu'on drague, celle avec qui on couche, mais jamais moi-même. Il faudrait prendre ce genre de critères au sérieux : l'image que nous renvoie l'autre n'est pas de l'ordre du délire, elle vient bien de quelque part, elle vient entièrement de cet autre, il la fabrique pour nous et nous la présente comme pure construction de notre esprit. E. me regarde et me parle, et par là même me façonne, et par là même je me façonne par lui en tant que jeune fille qui pose des questions. La question est de savoir si l'attention (la tension) sexuelle qui caractérise nos rapports doit être menée jusque dans ses conséquences. Il me plaît et me dégoûte en même temps, il est fin et grotesque, parfois de plus, parfois de trop, son visage est calé entre la grâce et la disgrâce, pommette et front gonflés, joliment bombés ou proéminents ? Le regard vif et les yeux bridés, une façon de me regarder qu'il a eu ce matin quand j'ai ouvert la porte : les pupilles sont très mobiles comme s'il mettait un certain temps avant de faire sa mise au point, un regard d'emblée érotique, d'emblée "je te veux", il écarquille un peu les yeux (c'est beau de voir un regard bridé qui essaye de s'écarquiller, de se faire tout rond).





20 janvier 2013
Très fatiguée, je prends quand même le temps d'écrire pour ne pas finir cette journée tout à fait frustrée (l'écriture console de tout, console même quand il n'y a pas besoin de l'être). Encore un peu d'ennui aujourd'hui, mais nos dîners et nos déjeuners sont animés, donne l'impression d'embrayer sur des promesses de films, de journées et de soirées. Les films sont toujours aussi nuls, cela prend de plus en plus la tournure d'une punition : pas envie d'y aller, pas envie de regarder, et puis la sieste au bout de 20 minutes, je tombe dans un sommeil profond et chargé de rêves très malléables, très manipulables puisque mes oreilles appartiennent encore au film cela fait que je suis dans un état de semi-conscience, que mes rêves ont aussi une dimension de pensée volontaire, fantasme conscient et fantaisie inconsciente se mélangent, cela donne des rêves-caprices, commandés de toutes parts, où j'ai vu ce que je voulais voir, et c'est très agréable. 

L'impression quand même d'être un peu tête à claques pour tout le monde en tant que juré : les parisiens qui débarquent, se font inviter partout et arrivent en retard aux films. Je m'excuse à chaque pas, à chaque entrée dans les salles de projection, on mobilise des gens juste pour nous projeter des films, les cafés et les plats très chers sont gratuits.

Toujours rien du côté d'E., j'ai du mal à comprendre qu'il soit passé de l'empressement des premiers temps à cette indifférence sexuelle, par là même et en dehors de toutes considérations de mon désir pour lui je trouve ça incroyablement frustrant et j'y pense beaucoup. Là encore je me dis qu'il faudrait, comme souvent, faire la chose pour mieux en finir : consommer le vague rapport chaperon rouge - loup et puis passer à autre chose. Mais c'est le deuxième moment de la dialectique, le moment où la jeune fille aussi prude qu'allumeuse atteint les limites de son art avec l'orgueil du séducteur qui ne veut pas non plus lutter trop longtemps et feint l'indifférence, mais E. la feint-il réellement ? Je suis là, à trois marches d'escalier de sa chambre, notre pensée a depuis longtemps percer les murs et les portes qui nous séparent, les parents sont loin, la vie quotidienne aussi, il y a là tout ce qu'il faut pour une grande intrigue lubitschienne (qui a d'ailleurs déjà commencé - je toque à ta porte, tu toques à la mienne) mais rien.

Et en même temps au bout de la jouissance il y a la préoccupation de la deuxième. Y. avait tort lorsqu'il me disait qu'il suffisait aux filles de s'imaginer coucher avec un mec pour avoir l'impression que ça a lieu. On peut penser la chose dans ses moindres détails, elle n'est qu'un scénario savamment écrit que l'on rêve de réaliser tout bientôt, le plus vite possible. A plus de précision du scénario correspond la puissance de ce désir. Je ne sais pas dans quelle mesure la chose est consommée même en pensée, il y a de ça mais ça ne résout pas tout.

Longuement pensé à une question qui ne va pas de soi : pourquoi le sexe c'est sale, pourquoi la sexualité peut choquer, pourquoi c'est si intéressant ? Je veux dire : la véritable raison, la raison première qui fait que nous nous agitons tous, que nous jouissons à la découverte de l'intrigue amoureuse entre X et Y. Un jour je trouverai la réponse, qui sera sûrement de type anthropologique. Un jour j'arrêterai de penser à tout ça : à plaire, à trouver quelqu'un avec qui avoir une relation sexuelle. Ce sont des buts qui sont sans fin, ouverts sur l'infini de leur réitération perpétuelle - seule une vie sexuelle chaotique peut apaiser la grandeur de nos besoins.
Je suis exténuée par ces problèmes, désespérée par eux, d'un désespoir mat, je n'y vois pas l'issue, parfois j'entrevois l'idée que tout n'est jamais tenu que par ça : parler, vouloir, c'est redistribuer sans cesse la libido, j'y ai toujours cru, j'ai toujours défendu cette idée, mais il y a des jours où écouter couler sa libido le long de tout ses actes est très fatigant.
Fatiguée, irritée, pas contente par ce qui m'arrive et par ce qui arrive bientôt, énervée par tout. Dormir comme s'il s'agissait de prier pour oublier.

Entendu lors d'un film par ailleurs médiocre :

Quelqu'un qui disparaît, tu dois partir à sa recherche pour le retrouver
Quelqu'un qui part ne peut que revenir par lui-même.



21 janvier 2013


Grande journée, pleine de tristesse et de déboires, pas le temps de digérer tout ce qui m'arrive que déjà il m'arrivait autre chose. C'est un peu l'épuisement, E. semble avoir du mal à supporter encore le groupe, à pouvoir encore nous parler, il a une façon de couper court à toute conversation, par la blague, par un ton explicatif qui me fait passer pour une débile. Il est par là même devenu insupportable et laid.

A aucun moment je ne me suis dit que j'allais devoir un jour être celle qui demande aux hommes des explications sur des phrases comme "Kathryn Bigelow et Chantal Akerman ce sont des mecs", échange entre un critique éclairé et un réalisateur qui décolle donc. Tout pousse sur un petit tas de fumier, d'idées préconçues, de machisme ordinaire, de narcissisme méprisant qu'on finit par se demander où est la vie et à quoi sert de faire des films bourrés de belles choses si c'est pour ne pas s'accorder le même niveau d'exigence dès qu'il s'agit de boire un verre à côté d'une inconnue ? L'art n'est pas l'excuse de la vie, être réalisateur exige de soi une certaine tenue, une certaine classe morale. Y. m'explique que ce réalisateur est blasé, las, qu'il va de soi qu'on ne peut plus rien lui demander, surtout pas une discussion, que lui ne fait jamais ça et qu'il faut "être détaché et attendre des êtres humains", la phrase m'a frappée. Y. a raison, moi j'ai pensé à un moment que nous étions dans un de ses recoins du monde, bien au chaud, à manger et à boire, oisifs, et qu'on pouvait éventuellement commencer à parler avec ce réalisateur (qui a par ailleurs un visage bouleversant, d'une beauté inouie, déchirante, tellement déchirante que ça me fait mal de penser que c'est un petit con de macho, que je n'aime pas vraiment son dernier film et que je risque de ne plus jamais le voir - déjà à Belfort j'étais liquéfiée par un autre réalisateur portugais, un ami à lui d'ailleurs), parler des choses qui comptent, grapiller de l'énergie sur le dos du monde, fatigué et poussiéreux. Mais non, même là il faut boire son verre et s'embêter, tout est mort, le cinéma est mauvais, est lorsqu'il est bien il fait l'effet d'une dissimulation, d'une excuse que se trouve la vie : les goujats sont cultivés.

Depuis que je n'intéresse plus E. c'est simple : il a perdu tout intérêt à la conversation, à la moindre jugeotte intellectuelle avec moi, car on ne s'épuise que par intérêt sexuelle, sinon on reste entre hommes.

Se souvenir tout de même : de la culture alternative genevoise, du dernier verre avec I. et Y. au bord du lac, tranquillement, du premier verre dans le bar gay, quand c'était encore bien, quand tout était encore possible. De la pizza super bonne. Du mystère Y. très langoureux avec moi. Du visage de M., le plus beau et sans doute le plus cruel.




22 janvier 2013, Courbevoie après le retour

E. est une mauvaise personne : malpolie, grotesque, snob, il n'a de l'intellectuel que la volonté de distinction, un seudo pathos de la distance, tout le contraire de ce que doit être un véritable "intellectuel" quelqu'un qui ne se pense jamais comme tel, qui pense tout sauf son statut. Tout le contraire d'E. Et parce qu'il est un homme, parce que c'est un bourgeois et un macho qui sait parler avec une certaine autorité, pour toutes ses raisons sa parole écrasera toujours la mienne. Il m'a gâché mon voyage.

Je crois aussi que dans le monde des adultes on ne s'étonne plus de rien : ni du sale comportement d'une personne, ni de se faire inviter en festival. Tout passe, tout glisse, tout a la même peau. Cela peut avoir ses avantages : on résiste à tout, on ne sursaute pas à la moindre petite contrariété, mais quand même, je préfère sacrifier ce confort à mon hypersensibilité de jeune fille qui découvre un peu les règles et se brûle encore et encore à leur rencontre. Ce monde adulte est un peu bizarre, un peu ennuyeux, il prend des chemins cahoteux pour des pentes lisses, on y perd quelque chose, une certaine acuité mise au service de l'existence, et on devient amoral sans s'en rendre compte, cynique en détestant pourtant le cynisme.


I. est devenue une amie, elle me touche par mille côtés, mille côtés que je n'envisageais pas avant de la rencontrer, lorsqu'on me parlait d'elle. Lorsque j'évoquais le décalage infini entre la réputation et la réalité je m'adressais à elle. Elle a quelque chose de la jeune première qui fait son entrée dans le monde, une façon non inquiète et non narcissique d'aborder les situations, elle prend tout. Egalement une certaine droiture morale : une sorte de volonté de précision lorsque l'on parle des gens, une façon de ne pas vouloir que l'insulte déborde trop de ce qu'on voulait initialement dire, droiture bien dissimulée, du moins très subtile. La grande surprise de ce voyage à Genève aura été une femme.





25 janvier 2013, Courbevoie
Clôture du festival japonais. Les jurés ont encore été traités comme des moins que rien par les organisateurs : aucune considération, puis nous avons été les derniers à attendre la navette pour aller jusqu'à la cérémonie de clôture du festival - d'un ringard fini. Grande réception à l'ambassade du Japon, tout le monde est sur son 31, nous sommes tous plus ou moins en jeans (je porte un pantalon en laine un peu évasé). Personne n'a vu les films sauf nous, nous trinquons à l'amitié franco-japonaise et tout ceci est tout à fait grotesque, mais le buffet est incroyable. J'ai l'impression d'être enterrée vivante et d'avoir vingt ans de plus et que je vais passer ma vie dans des jury de festivals. Il va falloir tout changer, secouer la boule pour changer les combinaisons, j'y touche à peine que ça commence déjà à m'ennuyer et que dans ce rôle je continue de me haïr. Il n'y a aucune fierté à retirer de tout ça, sinon peut-être d'y avoir goûter précocement et de ne pas vouloir y goûter encore. J'aimerais avoir la force d'esprit de certaines personnes, celles qui décident de quitter une soirée ou d'arrêter une routine sous prétexte que trop c'est trop. Je dois noter ça pour plus tard, pour ne pas tout à fait sombrer : il faut quitter, s'éloigner ou interrompre tout ce qui mérite de l'être, et tout cela aux moindres signes avant-coureurs de lassitude.
J'ai accompagné ma nouvelle copine I. au concert de J., on a bu des coups en papotant appuyées contre le bar, cela faisait longtemps que je n'étais pas allée dans un petit bar salle de concert, c'était assez agressif, parce que je me pose une question à laquelle ce genre de lieu ne peut pas répondre, je cherche des fins, des buts à tout ça, comme une petite vieille je ne comprends pas la nécessité de crier par dessus la musique pour pouvoir se faire entendre, et puis ce jeu de regard totalement impudique et qui n'aboutit à rien, ces imbéciles barbus et trop lookés, je m'imagine tous les vendredis soirs rentrer sagement chez moi et me préparer mon cordon-bleu pendant qu'une partie du monde est au bar, et je me dis à moi-même "c'est donc ça qu'on doit faire, en fait". J'ai encore mon pantalon en laine et j'ai l'impression d'avoir trente ans de plus.

Le concert était un peu nul, la chanteuse minaudait, j'aurais voulu la claquer, elle ressemblait à une Miss Météo Canal +, sorti tout droit d'une pub ou d'un roman de Beigbeder. Elle pensait que c'était plutôt d'un clip de Visage ou d'une chanson de Joy Division. Zéro mystère, zéro intérêt, juste une de ces filles qui ressemble à un chat et qui se regarde chanter, avec cette peau parfaite, uniforme de bout en bout, cette "peau d'allumeuse" comme faisait dire Chabrol à un personnage des Cousins - encore et toujours se fier à la morale de la peau, c'est tout bonnement infaillible. I. m'a dit "c'est le genre de filles qui dira plus tard qu'elle a été chanteuse", je ne peux pas dire mieux. Nous nous sommes quittées joyeusement, comme deux copines improbables et un peu vieux jeu qui passent du bon temps ensemble.





29 janvier 2013, Courbevoie

Détresse assez totale, l'impression de ne rien faire depuis...depuis des mois voire des années. Toujours le regard tourné vers ce que je ne fais pas plutôt que vers tout ce que je fais. Mais comme je le disais à R. Dieu exige davantage de moi, je ne peux pas me juger à l'aune de ceux qui ne foutent rien de leur journée, ce serait de la consolation à bas coût. Je suis molle, fainéante, distraite, superficielle (je prends trop de temps pour me préparer et sortir de chez moi, tout ça pour aller au travail). Je crois que les femmes sont condamnées d'emblée par cette perte de temps dans l'artificialité, pendant ce temps les hommes se négligent et écrivent des livres. Quand je parcoure les sites de mode et que je glisse le long des pages qui contiennent des milliers de paires de chaussures et des milliers de chemisiers je ne peux pas me dire autre chose que "quel gâchis", d'argent, de temps, mais aussi "quel bonheur", le bonheur de la métamorphose infinie, ces mille femmes que l'on peut être, pour nous-mêmes et pour les autres - je repense à la paire de boucles d'oreilles de I. lors de la délibération du festival japonais, c'était deux  flocons dorés, détail visible par tous et qui faisait la différence : c'était mieux que ces flocons soient là plutôt qu'ils n'y soient pas. C'est peut-être ça la coquetterie, un superflu nécessaire, un superflu préférable.
 G. trouvait que j'avais raison lorsque je disais quelque chose comme "une femme doit être parfumée alors qu'un homme doit juste être propre, et ce sera déjà pas mal".

Je n'arrive pas à me réveiller, ni à voir des films, ni à travailler. Hier j'ai bien vu I heart Huckabees, le film est totalement bancal, c'est un film de scénariste américain, truffé de bonnes idées lourdes, dont une très bonne : le détective existentiel. Il vous espionne durant votre quotidien pour voir ce qui ne va pas. Qu'est-ce qui n'irait pas chez moi ? Une façon de renoncer dès le réveil, de me rendormir dès que mon réveil sonne. Puis de traîner au lit. Puis de mettre des plombes à sortir de chez moi, et puis une fois au travail je boude. Mon corps boude, tout mon corps est bouderie. Semaine après semaine je me dis que ça va changer mais ça ne change pas. Comme le bonheur, les tourments impliquent l'idée d'éternité.


Dernier jour de travail pour R., après 5 mois ensemble, passés à ranger des livres, puis trois semaines à s'embrasser et perdre un temps fou dans les cafés et les restaurants, tous les jours c'était la fête, tous les soirs la ville nous appartenait et on ne comptait plus : ni les heures, ni l'argent. Je ne l'aime plus mais j'ai l'impression de le connaître intimement, par tout ce que je sais et par tout ce que je devine à partir de ce que je sais. Je ne l'aime plus mais j'ai pris le pli d'une certaine intimité, d'un certain rapport à son visage fait de yeux doux etc. Il me semble les avoir retrouvés parfois, dernièrement, j'étais persuadée qu'il était totalement troublé, prêt à me refaire sa déclaration, et ce n'était pas une persuasion mâtinée de fol espoir, c'était vraiment là. Maintenant il est parti 10 jours à Bordeaux et j'ai le temps de penser à autre chose, de toute façon ça ne me travaillait que pendant qu'il était là, un trajet de métro suffisait à me faire changer les idées. C'était en tout cas une belle histoire, c'est ce que nous avons compris tous les deux, ça tenait à la fois à nous et aux circonstances, c'était une de ces rencontres qui a besoin de temps et qui en trouve assez pour pousser et pousser encore, jusqu'à la belle amitié. Parfois dans ses textes je retrouve des traces de choses que je lui racontais, de mes marottes intellectuelles et qui sont devenues les siennes. On peut dire qu'il m'a influencer par certains côtés et c'est indescriptible, cela tient à une tonalité, à tout ce qu'il ne maîtrisait pas en lui, à commencer par ses mimiques.
Tout à l'heure d'ailleurs en acquiesçant d'une façon tout à fait originale je me disais que c'était inépuisable, que tout tenait à ça, aux mimiques comme manifestation de l'âme qui remue. Et l'âme qui remue c'est ce qu'on appelle la personnalité, ce qui est unique, ce qui est de l'ordre de l'aura et qu'on ne peut déceler qu'après avoir longuement fréquenté une personne. Nous avons fait un total transfert de mimiques, et ça passait dans les airs, imperceptiblement, sans s'en rendre compte.
Voilà donc la fin d'un épisode, une petite mort dans la vie, l'épisode avec R., comment nous avons gagné de l'argent ensemble, comment nous sommes sortis un peu ensemble et comment tout ça s'est fini à équidistance de nos deux sorties de métro. On se souviendra toutefois de sa déclaration (comme s'il s'agissait de garder une scène d'un film :) au café, tandis que nous parlions de la sexualité de notre génération, un silence a suffi pour qu'il me dise "tu sais que tu me plais ?" c'était presque un reproche, un "t'es sourde ou boucher ?". Et comment il a réussi à me convaincre en quelques minutes que sortir avec lui était la meilleure chose à faire, que ce n'était pas un engagement mais "un coup de dès". Si jeune et si adulte, si sûr de ce qu'il veut - puis si sûr de ce qu'il ne veut plus. "C'est comme un coup de dès", il se lève, assise je tiens du bout des doigts mon verre, il s'approche et m'embrasse, toujours debout. J'ai les joues rouges, une sorte de fièvre langoureuse qui monte et qui monte, j'éclos de l'intérieur, une jolie fleur exotique s'épanouit en moi et les pétales effleurent chaque extrémité intérieure de mon corps, parce que je me sens désirée.


images : The Moon is Blue - Otto Preminger


dimanche 9 décembre 2012

N'importe quoi




"Il n'est pas de "n'importe quelle façon" (anyhow) qui ne débouche sur "une certaine façon" (somehow), c'est-à-dire sur quelque chose qui n'est pas du tout n'importe quoi, n'importe quelle façon, mais au contraire cette réalité-là et nulle autre, cette façon qu'elle a d'être et aucune autre façon."
Le réel (Traité de l'idiotie) - Clément Rosset

La terrasse du bar était étroite, un groupe de jeunes était assis à côté de nous, les paquets de cigarette, les portables et les briquets jetés en vrac sur le guéridon, comme s'ils s'apprêtaient à les jouer. Des personnes devaient se lever pour que d'autres passent, nous étions serrés comme de joyeuses sardines qui auraient accepté d'être encore un peu plus serrées. Il était bientôt 18 heures, l'heure du café pour les étudiants qui n'ont pas d'heure, et bientôt l'heure pour moi d'aller au travail à Pompidou, ranger les livres. Je fais le point sur ce moment où je suis là en face d'Aline, je le compare à cet instant de ma jeunesse où je me souviens avoir désirer être indépendante, me maquiller, prendre les transports, mais plus que tout, je désirais faire cela et oublier que je le faisais, le faire normalement, banalement, quasiment comme une corvée, comme un enfant qui boude et qui rechigne à faire même ce qui lui plaît. Je voulais ce devenir-corvée des choses, devenir un adulte capricieux, un adulte libre. On pouvait très bien me rétorquer que la liberté c'était tout autre chose, j'étais et je reste persuadée que la liberté a le goût d'une petite chose, le prosaïsme qui consiste à aller acheter un journal à se choisir une table au café en attendant un ami - ni plus ni moins, choisir, parmi toutes les choses à faire, l'affairement, calme et désinvolte, de la fourmi.

Alors avec le temps j'ai commencé à porter des talons, des manteaux plus cintrés, un maquillage quotidien, je me suis mise au rouge à lèvres, j'ai plusieurs sacs, j'ai "des affaires" et des amis avec qui je peux organiser des cafés à l'improviste - je bois du café, je bois du thé, je fume. Je suis devenue ce que je voulais être : une jeune femme qui fait des choix, possède des choses, se déplace toute seule, et est parfois très occupée. J'ai toujours aimé voir le visage des gens affairés sans savoir ce qu'ils faisaient vraiment, employé de magasins ou secrétaire de dentiste, leurs mains se trouvaient hors de ma vue, derrière un bureau, et alors je ne voyais que cet air refermé, au-delà même de l'indifférence, dans un ailleurs qui parce qu'il m'excluait, me fascinait totalement - et je voulais ça pour moi, je voulais exclure les autres par une besogne quelconque.
Aline buvait un café crème et moi un thé et nous discutions, j'allais très mal, mais le seul fait que quelqu'un soit là, que quelqu'un parle avec moi et ma sociabilité reprend le dessus. Je retrouve de ma souplesse et j'analyse volontiers, non pas que ce mouvement de sociabilité en recouvre un autre : il l'annule quasi complètement, comme si la présence d'un ami limitait la profondeur du gouffre, et d'une poigne, me retenait dans ma chute. Nous étions serrées sur cette terrasse, il faisait nuit, et 18 heures et l'heure à laquelle la ville est lourde et encombrée d'objets, il y a une sorte de cafouillage entre la nuit qui tombe et l'activité obstruée du jour qui se poursuit. Quelque chose sonne faux mais qui plaît énormément, comme lorsque la pluie se lie au soleil, et que le simple fait que l'on remarque cette dissonance nous faisait gagner en acuité. Lors de ces débuts de soirée d'hiver et on ne sait jamais trop où se mettre quand on ne fait pas partie de ceux qui rentre chez eux. Mais nos deux visages, tendus l'un vers l'autre, trouvaient au-delà de ce chaos urbain une place modeste pour se parler, (petit guéridon, petites chaises) se reposer l'un sur l'autre, timides, chiffonnés, éclairés, bienveillants aussi, Aline avait les cheveux mouillés par la pluie. On ne se connaît pas tant que ça avec Aline, mais c'est ça qui fait que la discussion peut être davantage générale, parce qu'on ne fait pas le décompte de tout ce qu'on doit se cacher, de tout ce qui ne se dit pas à l'autre et qu'on réserve plutôt pour un autre ami, il n'y a pas de registre, pas de jugement non plus. Et en lui parlant de R. qui venait de me quitter et de ses histoires à elle, j'en ai conclus qu'en amour on pouvait "tout faire avec n'importe qui", j'ai vu son visage s'éclairer d'un sourire d'approbation qu'elle a mis du temps à délaisser, elle approuvait terriblement. J'étais contente d'avoir marqué un point, d'avoir dit quelque chose de juste et je me suis fait la réflexion qu'il fallait que j'écrive cette réplique dans mon carnet (je l'ai écrite cinq jours plus tard dans le métro, parmi d'autres).

Je me disais : voici une phrase comme je les aime, une phrase assez ésotérique pour n'être comprise que par ceux qui sont passés par ce raisonnement, et qui témoigne d'une maturité de ma part, du fait qu'à force de me frotter au monde mes idées finissent par changer, par aiguiser leurs pointes, des idées ni trop grandes ni trop petites à porter, savant mélange d'idéalisme et d'expérience du monde - je constate qu'entre les idées que je délaisse et les idées que je choisis il n'y a souvent que le point de vue qui change, ce n'est juste qu'une question de formulation : comme une ligne de mots que s'applique à tracer un élève apprenant à écrire et dont le dernier mot de la ligne serait parfait, j'arrive à ce tracé parfait, ni tremblé ni trop affirmé, mélange d'inspiration et d'académisme. Cela voulait dire je n'étais plus à l'âge des a priori, des idées qu'on fixe en attendant l'âge de les vérifier. Je me sens déjà à l'âge de la vérification (d'un certain lot bien précis de vérifications, il y a encore des choses qu'on me garde pour plus tard). Et je disais donc cette phrase, "on peut tout faire avec n'importe qui" qui dans ce contexte précis voulait dire : on peut vivre une grande histoire d'amour avec n'importe qui. Mais je me suis reprise, et j'ai dit "enfin, avec un grand nombre de personnes". mais cela atténuait l'aspect définitif et tranché de la formule.
Son sourire voulait dire qu'elle comprenait cette phrase comme il fallait, c'est-à-dire qu'elle la comprenait tellement bien qu'elle m'autorisait à le penser, m'enjoignait de continuer à le penser, puisque à présent nous serions deux à le penser. Elle comprenait que ça ne voulait pas dire que l'on revoit ses exigences à la baisse mais que désormais tout se fait dans le sens de lecture inverse, à l'âge où l'on pensait que quelqu'un quelque part était fait pour nous et qu'il fallait trouver cette personne, désormais on sait qu'avec un peu de temps accordée à une personne, celle-ci peut trouver grâce à nos yeux. On laissait tomber les "âmes-soeurs", pour préférer le mot qui en toutes circonstances nous fait frémir dans nos lits et dans le métro, nous, jeunes femmes : une rencontre.

C'est ce qui est arrivé avec R., que j'avais rencontré une première fois à un dîner chez une amie et avec qui je n'avais pas parlé. Trois quatre ans après nous travaillons ensemble au Centre Pompidou comme "vacataire de rangement". Je suis arrivée dans ce petit boulot avec mon mépris habituel, petite carapace pour une tortue malade et snob à ses heures, sorte de basse continue qui me fait tout mépriser en bloc, comme si une grisaille s'abattait sur les êtres. On ne se souvient jamais du moment où ça se goupille, mais un jour nous avons travaillé ensemble dans le même secteur et ça a duré quelques semaines. De sa part je n'acceptais pas que, même en tant qu'ami, il veuille m'apprendre et me faire découvrir des choses, par orgueil, et parce que je le pensais incapable de le faire. Je pensais qu'il lui faudrait du temps pour avoir une idée à peu près juste de moi mais que ce qu'il l'éloignait de cette compréhension c'était qu'il était déjà ailleurs, dans une image erronée qu'il se faisait et qu'il nourrissait sans mon autorisation, en gros : petite meuf en philo, pas vraiment mon genre mais bonne discussion. Mais nous pouvions nous entendre par-delà ce malentendu, il y a des conversations qu'on peut avoir avec tout le monde. Je n'attendais aucun jugement juste de sa part, aucune pertinence, je le trouvais très adolescent, avec ce côté très "partant" que les jeunes ont : ils sont partants pour tout, il avait l'air partant pour tout, avec cette voix, dernière trace d'une adolescence un peu échevelée. Nous nous voyions tous les jours à la bibliothèque, nous étions dans le même secteur et discutions de notre journée et de notre vie sentimentale appuyés contre des étagères et des chariots. Dans ce nouvel agencement si particulier (des rayonnages, des chariots, des étudiants qui étudient, une lumière assez crue) qui nous imposait le face-à-face et le récit quotidien de notre journée et de nos états d'âme, de nouvelles manières me sont venues, des tics qui ont fini par le contaminer aussi : il a pris les miens et j'ai pris les siens, nous étions comme deux petits coquillages quasi identiques. Son arrivée chaque soir dans les locaux de la bibliothèque commençait à me devenir rassurante, c'était R., cette présence amicale avec qui nous avons fini par partager la rationalité : il était une zone, une source de rationalité à laquelle je pouvais me reporter. Je pouvais repartir puis revenir en sachant où nous nous étions arrêté. De son propre chef et selon mes déboires amoureux et mes pessimismes il ajustait ma pensée, y apportait ses propres nuances par de petits coups de pinceaux très adroits, on finissait par construire des petits pâtés de sable qu'on laissait derrière nous et qu'on reprenait le lendemain. A plusieurs reprises ses opinions et ses jugements dépassaient ce que je pouvais attendre de lui et au final toutes nos conversations étaient autant de "détrompe toi" qu'il m'assénait.

Au-delà de tout ce qu'il essayait d'être, des rôles qu'il jouait, des attitudes qu'il se donnait, jaillissait du fond de cette surface difficile à décaper ce qui m'intéressait réellement, ce par quoi nous pouvions nous retrouver, ce qui est identique en chacun de nous mais que nous travaillons avec notre propre style, avec une unique et inimitable intonation : ce puits sans fond de rationalité, de jugements sur le monde qui m'intéressaient, m'éblouissaient doucement, toujours un peu plus. J'aime plus que la simple idée d'avoir une idée juste sur les choses, j'aime qu'une personne ait des idées sur des choses très précises, qu'elle se bricole des avis sans qu'on ne lui ait rien demandé, j'aime ceux qui croient qu'entre soi-même et le monde s'établit de manière évidente un dialogue, et qu'il nous faut répondre à tout, avoir toujours sa version des choses. Il était de ce genre-là, je l'ai découvert assez tardivement, parce qu'il a fallu que cela se répète pour que je finisse par le remarquer, que cela se répète même beaucoup, comme je n'étais pas disposée à y croire ou à remarquer quoique ce soit chez lui. Mais j'ai fini par le relever, comme j'ai fini par remarquer ses bras fins aux veines tendues qui pulsaient en-dessous de son grand tatouage noir placé sous la saignée et qui est très érotique, tellement érotique (j'aimais dire "sexy" quand j'y étais autorisée, quand ce tatouage était à moi) que je finissais par m'en interdire une vision trop prolongée pour ne pas qu'il me prenne sur le fait.
"On peut tout faire avec n'importe qui" : j'ai appris avec R. que finalement peu de choses et peu de personnes ont le temps de naître sous nos yeux, que cela demande un temps que nous n'avons pas, que j'avais et que j'ai toujours dans le contexte d'un petit boulot et d'une rencontre impromptue avec un garçon croisé il y a quatre ans à un dîner - cela aurait pu ne pas, mais c'est arriver et c'est cette fragilité de l'événement, cette vulnérabilité extrême qui donne finalement le plus envie de s'agripper aux gens. La nécessité telle qu'on l'entend n'existe pas, ne me fait pas envie, ce qui m'intéresse c'est ce moment où rien ne nous attend, au fait que nous ne devions pas nous rencontrer et que nous n'avions rien à nous dire. Ce "on peut tout faire avec n'importe qui" c'est ce désir de bricolage avec la contingence. Ce temps donc, ce temps que j'ai eu avec R. c'est celui (maintenant avorté) que mettent les choses et les êtres pour tourner sur eux-mêmes, effectuer un tour complet et faire briller leurs facettes les plus imperceptibles devant nous. Celles qui apparaissent et disparaissent au détour d'une expression, d'un froncement de sourcil de renard blessé qui suffit à ouvrir une brèche d'où se laisse apercevoir le monstre désirable tapi en lui - le temps d'une seconde l'oeil brille de désir, et désire tout ce qu'il ne voulait pas voir.

à suivre

photo - A l'aventure de Jean-Claude Brisseau

samedi 21 juillet 2012

Peau

L'autre jour à la Cinémathèque j'ai été présentée à un ami d'ami, que j'avais déjà vu ailleurs, que je reconnaissais mais dont il me semblait que je le considérais pour la première fois aujourd'hui, dans ce contexte aplani, trop calme pour seulement faire semblant de s'intéresser aux gens : juillet et une séance de cinéma mineure où l'on se croise au 51 avec chacun nos lectures respectives, nous étions partis pour lire et puis finalement nous discutons cinéma. Et puis cette attention, qui est la mienne en ce moment, et qui faute d'être fortement mobilisée, s'agrippe à tout avec une égale intensité - un temps, une période de l'année, propices aux passions inutiles, mon temps libre aimant s'écouler en temps perdu, échappant à toute idée d'utilité si ce n'est pendant quelques petites heures sur une semaine.
Nous avons assisté à la séance ensemble, à trois, puis fumé des cigarettes dehors, ils sont allés voir le documentaire qui suivait, je n'avais pas le courage de les suivre, un peu excédée par la médiocrité des films de la rétrospective. Mais pendant tout ce temps où il s'agissait de rester côte à côte et de se parler, uniquement lié par cet ami commun, j'ai été comme un peu troublée par sa présence, désarmée par mon incapacité à le juger, à exercer sur lui cette cruauté impunie du jugement intérieur. Cela tenait à son visage, je le soupçonnais d'être un faux beau, puis ensuite un faux moche, et dans cette indistinction, dans ce scintillement entre deux états physiques (qui parle pour l'état moral) s'établissait une forme de promesse bizarre, reposante, en ce qu'elle m'évitait de trancher. Quand on ne peut pas trancher il y a la stupeur, mais également l'inauguration d'une rencontre un peu douloureuse, en ce qu'elle n'a lieu que pour vous : vous rencontrez quelqu'un qui ne vous rencontre pas, vous refuse en souriant.
C'était une présence ouverte, une brèche que je n'arrivais pas à catégoriser, mais uniquement à approuver au seul niveau des apparences - on sous-estime un peu trop la sympathie des apparences, une gueule qui en approuve une autre, sourit à son étrangeté, s'apaise à sa seule vue : on y trouve un visage, si rapidement.

Je savais pertinemment que nous ne serions pas amis, en tout cas pas tout de suite, et que peut-être comme très souvent, nous nous retrouverons ailleurs, mais donc pas tout de suite et peut-être jamais, mais ce "pas tout de suite" reste tout de même assez probable, on peut miser sur lui. Patiemment et sans frustration je l'ai laissé filé, lui ai dit au revoir, tout en ne sachant pas si par quelques phrases et quelques échanges j'étais arrivée à lui faire forte impression, je pariais plutôt sur le contraire, je n'étais pas autre chose qu'une silhouette sympathiquement insipide, j'étais dans un de mes jours de rien du tout. J'étais quand même contente de me rendre compte un peu tard dans la conversation qu'il était l'auteur d'un article que j'avais beaucoup aimé et que j'avais donc un compliment très sincère à lui faire, par la flatterie on commencerait à se lier.
A un moment le vent à ouvert un pan de sa chemise, laissant apparaître un bout de son torse qui donnait l'impression d'avoir été brûlé au soleil. La surface semblait rugueuse, pigmentée, asséchée, excessivement bronzée et peu poilue, c'était une carte postale de chair. Tout un corps se devinait, toute une attention, la mienne, se trouvait redirigée vers ce corps qui bat sous le vêtement, ce corps qu'on vous enjoint d'oublier, il était là, entièrement présent dans sa partie, le bout de torse appelant à lui la peau des pieds, la peau des jambes, la peau du ventre. Une partie du territoire amenait à tracer la carte de son corps, avec ses textures, ses zones à risques, ses plaines plus ou moins frippées, plus ou moins sèches chez un homme; variété des peaux chez l'homme, variété des courbes et creux chez la femme.
Moi qui étais donc en pleine réflexion sur les mauvaises séances de cinéma que je vivais comme du temps perdu, du temps octroyé à la mort, mauvaise séance devant laquelle rivalisait ce bout de peau frémissant, musculeux, coloré, parcouru, silencieusement profané par le regard. Dévoilement troublant, non pas tant pour ce qu'il découvre que pour ce à quoi il oblige : une unique sorte de pensée, nécessairement érotique - le fétichisme c'est d'abord ça, vivre une vie à la vue d'un bout de peau, tout penser par la simple érotique. Troublé d'être pris sur le fait par soi-même.

mardi 27 mars 2012

Nostalgie de la lumière

j'ai encore bu un kir avec le ventre vide, déjà hier c'était le cas, c'était un kir énorme mais dès que je me suis dit "énorme n'est pas le mot, dis toi plutôt qu'il est généreux et donc réjouis toi", alors je me suis réjouis, la belle translucidité colorée faisait tout de suite penser aux joues des filles ivres et à des bouches brillantes et sucrées, au fond j'ai toujours aimé certaines boissons pour l'imaginaire qu'elles convoquaient plutôt que pour ce qu'elles étaient vraiment, le kir était sur sa fin, un peu dégueulasse et j'avais faim. Déjà une petite ivresse me collait aux pattes, une conscience-ivresse comme une altération déplaisante parce que tout à fait inutile, pour l'inspiration, pour l'intensité de la vie. Aller sur cette terrasse de café et commencer à lire c'était ma façon à moi de faire comme si le printemps changeait quelque chose, pourtant j'ai toujours détesté les beaux jours et mais commencer à les aimer ne m'inquiète pas, je n'ai pas l'impression de céder à une mode ou de perdre une quelconque excentricité, je préfère constater que je suis heureuse plutôt qu'excentrique, l'adolescence se termine et on commence à se tourner plus volontiers vers la lumière. Le pessimisme de mon adolescence était comme un luxe que j'admire encore pour sa radicalité, je n'espérais rien et mon visage était vidé par la tristesse, c'était une dépression d'une telle pureté et d'une sincérité déchirante en même temps qu'un luxe que seul peut s'offrir l'optimisme objectif de la jeunesse. Je me souviens n'avoir jamais été autant malheureuse de ma vie, mais c'était une tristesse sécurisée, retenue par mille filets de sécurité qui me séparaient de tous les âges de ma vie : ma jeunesse s'est ainsi déroulée en vase clos, elle ne concerne ni n'entache vraiment le ciel ouvert de mon âge adulte, cet âge qui semble donner à chaque moment et à chaque perception son importance, son influence décisive sur l'existence toute entière, certaines perceptions, certains moments sont moins décisifs que d'autres mais reste que tout est décisif, rien n'est oublié et nous sommes toujours au bord d'un traumatisme, d'un vacillement - voilà la responsabilité, même les perceptions sont responsables, nous commençons à devenir la somme de quelque chose alors que l'addition de la jeunesse est oubliée.
Ce fond de l'air printanier est indescriptible et me bouleverse, j'aimerais que ce ne soit pas dû à un souvenir important vécu dans cet atmosphère, j'aimerais être capable d'être bouleversée par autre chose que par des résurgences, que mes sentiments du moment poussent comme des caprices qui n'appartiennent qu'à moi. Bref cet air, si je devais le décrire, je dirais qu'il est comme le début d'une moiteur, qu'il me donne le sentiment que des choses se passent pour les autres (des romances, des choses comme ça), que j'en serai possiblement le témoin mais que de mon côté rien ne se passera. Cet air printanier c'est comme le sentiment tragique de la vie, d'autant plus tragique qu'il ne me serait pas adressé. Une fille devant moi tâte les Vélib comme on tâte les fruits chez le primeur pour en choisir les meilleurs, j'ai déjà vu cette façon de procéder des dizaines de fois, aller d'un Vélib à un autre, donner un petit coup dans les roues, mais ce n'est que maintenant que la comparaison me vient comme une fulgurance parfaite.
Cette terrasse de café et puis maintenant cette marche, se dire que rentrer à 21 heures c'est raisonnable sans être déprimant, ce n'est rien d'autre qu'une manière de graisser le fil de la pensée, lui rendre un peu de sa plasticité, faire comprendre à chaque idée, chaque émotion, que sur le sol aplani et serein de l'oisiveté elles peuvent toutes surgir à tout moment. Je déteste la rondeur ambiguë du lundi, qui nous fait croire au recommencement chaud et douillet d'un cycle alors qu'on ne peut s'empêcher de penser que la semaine n'existe pas et que la rondeur des cycles, la quotidienneté, ne sont là que pour hacher menu l'irrécupérable, le rendant facile à avaler.
En sortant dehors tout à l'heure je me suis studieusement rappelée qu'il fallait être fasciné par la lumière, par sa générosité et sa rondeur, elle dégouline sur le monde comme un liquide phosphorescent, un acquiescement à tout ce sur quoi elle se penche. Ici l'acquiescement est total, tout est maintenant illuminé et cette lumière rend à toute chose sa concrétude, sa lucidité : les rues, les bâtiments et les trottoirs réintègrent leur pleine solidité, les contours de la ville sont mieux esquissés, on se casserait les dents même contre les ombres.Voici le trottoir et voici la boulangerie, sous cette lumière on ne peut plus se tromper, toute vision a quelque chose du choc frontal, le visage des autres est découvert jusqu'à la racine des cheveux, on voit jusqu'aux mains un peu gercées, jusqu'aux doigts de pieds étouffés de vernis mal étalé, les gestes sont d'une irréductible clarté, on sort son briquet avec la plus grande franchise et jeter un simple coup d'oeil à un homme consiste ici, dans cette lumière, à le dévisager.

jeudi 10 novembre 2011

«[…] et les mégères informes, les rebuts de l’humanité assis sur le pas des portes (l’alcool ayant causé leur perte) en font autant; on ne peut pas régler leur sort par de simples décrets ou règlements, précisément pour cette raison : ils aiment la vie. Dans les yeux des gens, dans leur démarche chaloupée, martelée, ou traînante; dans le tumulte et le vacarme; les attelages, les automobiles, les omnibus, les camions, les hommes-sandwiches qui se frayent un chemin en tanguant; les fanfares ; les orgues de barbarie : dans le triomphe et la petite musique et le drôle de bourdonnement là-haut d’un avion, dans tout cela se trouvait ce qu’elle aimait : la vie ; Londres ; ce moment de juin. »
Mrs Dalloway - Virginia WOOLF

Je marchais dans la rue avec mon ami G. et je ne sais plus ce qu'on se racontait mais cela m'a fait sourire. Tout en même temps je regardais autour de moi, car discuter en marchant libère le regard et c'est comme si deux fils narratifs se déployaient parallèlement : celui de la vision et celui de la parole. Au même moment mon regard a heurté une série de rats suspendus en l'air dans la vitrine d'une boutique bizarre qui vend des animaux empaillés. J'aurais pu interrompre la discussion, mais dans ce jeu de forces qui s'opposaient, ville contre discussion, la discussion a pris le dessus. Ce n'est qu'une fois dans mon lit que l'image de mon sourire venant cogner sur les rats m'est revenue avec un halo d'irréalité.
Paris grouille. Lors de mes promenades (je marche beaucoup à Châtelet en ce moment) j'y vois des choses très belles et surprenantes, non pas tant surprenantes en elles-mêmes que par contraste avec ce qui arrive, ce qui précède, ce qu'on a derrière la tête, et ce qui surgit effectivement devant nous : un homme sur un monocycle, un groupe d'abrutis déguisés en Teletubbies, des corbeaux près d'une poubelle, un groupe de filles incroyablement vulgaire, un slogan sur une boutique de vêtements "Le pyjama est mort, vive le pyjama !", des fous qui viennent me parler, le Forum des halles qui, ayant disparu, nous redonne un peu le ciel. Cela n'a l'air de rien comme ça, mais dans la solitude de la promenade on est attentif et affecté par ces choses-là; ce sont des images qui s'épanouissent, éclosent en nous comme des fleurs de couleurs différentes qui monopoliseraient nos organes. Quelque chose s'interrompt, une autre chose surgit, c'est un foutoir énorme qui vient piquer, pincer, enquiquiner la trame de nos pensées, finit de s'y infiltrer, crachant ses spots publicitaires entre deux états d'âme. Et l'on se demande comme tout ceci peut exister, ensemble, en même temps, car tout cherche à dissoner, à se contredire, et chaque parcelle de Paris coupe la parole à la suivante.
Pourquoi ce n'est plus agressif ? Parce que nous faisons partis de la toile, que nous sommes la ville pour les autres, le passant, le piéton, le client, l'imbécile urbain. Nous pensions être d'une tonalité différente, éclairé autrement, or nous sommes fondus dans la grisaille fraîche et électrique, incapable de nous arracher à cette matière urbaine et gluante. Il y a toujours un peu de ville dernière nous, les gens nous regardent et embarquent dans leurs images un peu de cet arrière-plan instable.
La ville n'est que l'envers de notre intériorité, ainsi j'oscille et me réjouis d'osciller entre l'anecdotique et le gravissime, quel sandwich acheter et que faire de sa vie et qui aimer en passant par "ces chaussures sont pas mal", l'intime et l'urbain, le visage d'un ami (comme le point reconnu, familier, à partir duquel se déplie l'étrangereté du monde) et une bande de rats morts imbéciles. Guillerets mais peut-être épuisés, nous nous engouffrons dans le métro comme pour échapper à la prochaine vague.

Virginia Woolf aurait adoré.

mercredi 2 novembre 2011

Cinéma


Aux amis,



"Minnie: You know with me, it just seems like I get more so... I get more aroused, more willing to give of myself. You know the world is just full of silly asses that just want you body... I mean not just your body... your soul, your heart your mind, everything, they can't live until they get it. And then they get it... and they don't really want it.

Florence: They're just crazy.

Minnie: Yeah... you know in movie's its never like that. You know I think movies are a conspiracy! They actually are because they set you up, Florence! They set you up from the time you are a little kid! They set you up to believe in... everything... ideals and strength and good guys and romance and of course... love. Love, Florence!
"
Minnie and Moskowitz - John Cassavetes

Trop vu de femmes venant en couple et qui s'abandonnaient davantage à leurs hommes qu'aux films, je les ai toujours détestées pour cette façon qu'elles ont de nous faire sentir qu'elles auraient pu être autre part mais qu'elles venaient quand même ici pour nous embêter, nous qui ne pouvions être nulle part ailleurs. Elles ont le goût de ces fêtes qui se jouent sans nous, où se regarder face à face et se parler cordialement suffit à se dire que nous sommes tout à notre interlocuteur. Comme si la sincérité n'était pas un nécessaire désaccord, décalage, qu'il s'agissait d'assumer. Nous assumons le fait que nous rêvons. Nous ne laissons pas nos rêves nous distraire, nous les regardons en face, et ce que nous avons derrière la tête finit de coïncider avec ce que nous avons devant les yeux. Un rêve derrière, un rêve devant. C'est le cinéma.
De pétulantes idiotes donc, dont la seule présence nous riait au nez, faisait de nos images du monde, de nos images-mondes, un monde d'images, ces objets gentils, ces objets caressant par dessus les caresses de leurs types. Elles s'intéressent aux films, à l'histoire, elles ont un avis sur le cinéma italien en général. Je venais m'asseoir à côté d'elles, démunie, c'est-à-dire disponible, et dès que la lumière s'éteignait, il s'agissait de cueillir les questions qui étaient autant les miennes, les nôtres, que celles du film, et de confondre nos réponses, de se rassembler dans la réponse : le film, moi, les autres, le monde, elles aussi, si elles voulaient. De faire tout exploser, que tout déborde dans tout, que les larmes aient pris assez d'élan pour glisser jusqu'au cou, que les rires gênent le voisin, me gênent moi-même, bref, que le corps chauffe et déborde dans les limites imposées par le siège et le voisin et la civilisation en général. Contenir un débordement : voilà ce qu'on recherchait. Comme l'image se contient dans les limites de l'écran, mais ne tend qu'à se projeter sur une surface toujours un peu plus grande. C'est cette limite du siège qui nous incite à l'expansion.
Pourtant il y a des jours où on a été ces autres femmes, on est venus avec cet homme, cette femme, et on a beaucoup plus pensé à lui qu'au film. On l'a fait mais on a honte, c'était comme si on s'était servis d'un ami comme d'un moyen. L'espace d'une séance nous avons été ingrats, indignes, mais les sièges résistaient à notre envie d'en basculer les dossiers pour mieux faire chavirer les corps, et personne n'échappait à l'écran. Will Smith ou Jean Marais nous dévisageaient.

On les sent ces spectateurs à qui un mauvais film ou un bon film est une question de vie ou de mort, miser sur un film, miser sur la vie, c'est tout pareil, à chaque film on rejoue tout, on rejoue le goût qu'aura le trajet du retour et les pensées du métro et la tonalité des discussions avec les amis, on joue la journée, on joue l'humeur, personne ne dira le contraire : jouer ça c'est tout rejouer. Après un bon film on rentre chez nous plus prestement, on sautille presque, en fait on ne sautille qu'intérieurement, plein d'un secret qu'on s'impatiente de divulguer, de faire découvrir ou parfois, seul plaisir d'aller dire aux copains "moi aussi maintenant je le connais".
Le cinéfou, il passe devant les cinémas avec cet air de fausse nonchalance, de faux "pourquoi pas un cinéma", encore un pas et il ne se serait pas arrêté paraît-il, et il regarde le programme, il regarde le programme de cet oeil qui se laisse tenter par un synopsis mais qui secrètement connaît par coeur ce programme. C'est qu'il doit entamer la petite danse du spectateur se laissant séduire ne serait-ce que pour les quelques personnes alentours ou pour lui-même, pour se persuader qu'il y avait d'autres options que le cinéma.

Minnie and Moskowitz de Cassavetes. Florence et Minnie reviennent d'un film avec Humphrey Bogart, se soûlent gentiment entre copines et parlent de cette brisure, brisure que tout cinéphile porte en lui : elles ont trop aimé la vie en aimant le cinéma, à travers le cinéma, et la vie n'est pas à la hauteur de cet amour. Pas assez à la hauteur pour qu'on puisse un jour avoir envie de se passer de cinéma et arrêter d'avoir envie de se passer de réel. "Les films sont des conspirations" qui nous ont fait croire à un idéal, aux good guys, à l'amour, en oubliant qu'on finirait par aller chercher ces trésors dans la vie même, qu'on ne les trouverait pas, qu'on finirait par haïr le cinéma. Trésor au pied d'un arc-en-ciel. Le cinéma a cru qu'il hisserait ce monde à la hauteur de sa réalité, sans penser que le monde n'arriverait un jour plus à suivre et que le cinéma ne serait que le référent à partir duquel se mesurerait l'écart. Le cinéma devait nous permettre d'identifier les Charles Boyer et Bogart de notre monde, on pensait qu'il nous disait "il y a des Charles Boyer, il y a l'amour, voilà à quoi ça ressemble", et on devait aller chercher tout ça, et quand Minnie et Florence y sont allées, elles n'y ont trouvé que des absences, des manques, des trous et des déceptions. Alors Cassavetes a fait un film sur un cinéma qui ne mentirait à personne, un cinéma partant d'un pessimisme, du visage-chagrin de Gena Rowlands, pour voir si à partir de prémisses sinistres mais magnifiques, on pouvait, en toute honnêteté, arriver à la joie, à l'amour.

Quarante ans plus tard ce sont les personnages de Sexe entre amis qui se plaignent d'avoir été bernés par le grand amour des films hollywoodiens. Leur cynisme semble n'être que l'effet d'un romantisme déçu n'attendant que la bonne occasion pour se manifester. Mais les questions ne sont pas les mêmes, car les personnages de Sexe entre amis ont la vacuité des monstres et sont orphelins d'un cinéma qu'ils ne comprennent plus. Minnie aimait le cinéma, et le détestait de l'avoir trop aimé, on a beau dire, c'est un amour qui se construit toujours contre le monde. L'amour, elle en avait et elle y trouvait son écho dans le cinéma. C'était le monde qui était trop méchant, et on peut se passer de cinéma, mais pas d'un rapport au monde, alors le monde posera toujours problème.
Les personnages de Sexe entre amis miment le manque de ce qu'ils ne comprennent plus, un manque qui est double : un manque qui les concerne et un autre qui concerne le monde, inutile de dire qu'à trop y réfléchir ils finissent par se confondre. Car le problème n'est pas tant de savoir si l'amour existe que de comprendre que pour qu'il puisse exister encore faut-il que nous puissions exister véritablement. Ici le cinéma constitue l'outil paradoxal de nos existences en ce qu'il est un miroir d'un état de choses, de nos existences, et possibilité de leur dépassement qui se fait toujours à notre image et dans les limites (robustes mais négociables) de cet état de choses, en tant qu'il reste miroir.

jeudi 13 octobre 2011

La dernière fois je me suis retrouvée à discuter de la vérité avec une connaissance amicale de la fac, il prononçait d'une façon si assurée ce mot, m'assurant que nous avions prétention, nous les étudiants en philosophie, à rechercher la vérité. Je ne sais pas ce qui m'a fait dire tout intérieurement qu'utiliser ce mot me paraissait tout à fait aberrant. Lisible oui, dix fois par pages, mais bon sang, imprononçable, vraiment. Ensuite il m'a fait lire un écriteau au loin, "agrégation externe de philosophie", il l'a lu en changeant "externe" pour "interne", je défendais que si nous étions deux à dire "interne" alors nous aurions vrai tant qu'une autre personne ne nous contredirait pas, il me disait que non et comme c'est un très bon rhéteur et qu'il est très loquace il me prouvait qu'il avait raison mais je ne me souviens de rien car intimement il me crispait, de cette crispation honteuse dont on sait qu'on ne devrait pas la ressentir pour des gens qui objectivement ne vous posent pas de problème, un tiers m'aurait dit "arrête il est trop sympa", mais il n'y avait personne.
Si j'avais dû dire quelque chose de sincère j'aurais voulu lui demander s'il ne se sentait jamais trop fatigué ou trop triste pour parler de "vérité", j'ai une nouvelle théorie selon laquelle nous ne sommes jamais dans notre état normal, par conséquent il nous faut prendre en compte et assumer le filtre par lequel se donne la réalité : comme si nous portions continûment des lunettes à verres colorés, les couleurs changent mais il nous est impossible de les enlever, ce qui nous rendrait alors capable de parler de vérité, peut-être est-ce possible si nous réunissions quelques conditions : être seul dans une chambre au calme, ni fatigué ni excité, ni déprimé ni euphorique, préoccupé de rien, cette lucide tranquillité dans laquelle nous plongent parfois certains films ennuyeux mais pas mauvais. Je lui aurais demandé s'il n'avait pas l'impression que faire raisonner ce mot dans la cour de la Sorbonne vide pouvait peut-être lui sembler juste, mais il lui suffirait de le prononcer plus loin, au Monoprix ou au milieu du boulevard St Michel pour comprendre à quel point cela sonne faux, à quel point il y a des mots qui une fois posés se font engloutir par le monde, ils ne lui résistent pas.
D'un autre côté, comme il m'arrive souvent, je n'étais pas sûre de pouvoir encore assumer mon approche des choses, cette force d'affirmation toute contenue en moi. Il avait donc peut-être raison, il mettait peut-être un mot sur quelque chose que je faisais sans jamais le dire : chercher la vérité, dépoussiérer les choses, les éclairer de cette lumière blanche de parking qui est celle de la vérité, revenir au fondement, réfléchir à partir des définitions. Et peut-être que, comme toujours j'étais son idiote à lui, celle qui en sait moins et qui ne sait pas pourquoi elle est là, un prof avait dû peut-être dire un jour ce qu'est la vérité et je n'avais pas été assez attentive. Bref ce qui m'embêtait c'était que je pensais pouvoir vivre en esquivant les questions trop fondamentales résolues chez moi dans des évidences inarticulées, et n'avoir à rendre compte à personne des motifs de mes études, à plus forte raison de mon existence, simplement avancer.
De l'autre, j'étais persuadée d'avoir raison de ne pas être d'accord avec lui et qu'il fallait le combattre, peut-être même le haïr faute de lui en parler. Au fond ce qui me gênait c'était cette chose qui me crispe énormément: quand nous utilisons des mots vagues car frelatés et dont il semble que tout le monde se soit mis d'accord sur la définition sauf moi (c'est ce qui fait que je suis dans l'incapacité de discuter de façon trop élaborée, car j'ai toujours l'impression de ne pas comprendre la plupart des mots). Or nous devrions en décliner la définition à chaque fois que l'on en use, peu importe si elle est bonne, pourvu que nous partions sur une compréhension commune. Donc vérité, quoi comme vérité ? Je sentais que je n'avais pas à le lui demander, il entendait le mot en un sens absolu, une sorte de vérité apodictique, la version du monde véritable, totalisante, la lucidité suprême, j'aurais voulu lui dire que de ces vérités-là, une seule salle de cours de philosophie en contient des milliers, allons donc plutôt cultiver les nôtres, les renforcer.
Je m'en suis voulu de ne pas avoir fait bifurquer sur les prémisses mal posées de notre discussion, ce "De quoi on parle là ?" qu'on aimerait pouvoir crier une fois sur deux. J'aurais dû avoir l'honnêteté et le courage de parler de ma version des choses, discussion qui se situe en amont : avant de postuler que nous avons quelque chose en commun à discuter, peut-être devrions nous d'abord nous renifler théoriquement, voir avec quel regard et avec quelle posture nous avançons dans ce foutoir infini, mais nous étions déjà trop loin dans la conversation pour que je puisse lui proposer de remonter plus haut, cela faisait déjà une heure que nous parlions, le soleil me défonçait le crâne et j'avais faim; voilà qui est vrai.

vendredi 16 septembre 2011

Maintenant supposez qu'un personnage se trouve dans une situation quotidienne ou extraordinaire, qui déborde toute action possible ou le laisse sans réaction. C'est trop fort, ou trop douloureux, trop beau. Le lien sensori-moteur est brisé. Il n'est plus dans une situation sensori-motrice pure, mais dans une situation optique et sonore pure. C'est un autre type d'image. Soit l'étrangère dans Stromboli : elle passe par la pêche au thon, l'agonie du thon, puis l'éruption du volcan. Elle n'a pas de réaction pour cela, pas de réponse, c'est trop intense. C'est cela, je crois, la grande invention du néo-réalisme : on ne croit plus tellement aux possibilités d'agir sur des situations, ou de réagir à des situations, et pourtant ce n'est pas du tout passif, on saisit ou on révèle quelque chose d'intolérable, d'insupportable, même dans la vie la plus quotidienne."
Gilles Deleuze - Sur l'image-mouvement, Pourparlers

Il m'apparaît parfois que je me fatigue et m'endors à force de désirer, mon sommeil est un chagrin mais le réveil est lumineux.

En groupe, en soirée : c'est là que se trouve le vrai problème : non pas dans l'impossibilité d'une conversation, mais dans sa fragilité menacée de toute part, comme si elle ne pouvait jamais triompher d'une interruption, c'est-à-dire de ses blessures.

De plus en plus, des moments de suspension où lecture et film ne pourraient que péniblement me distraire. Ce que je veux : rien d'autres qu'être allongée dans mon lit et tortiller ma bouche, froncer les sourcils, glisser ma main entre mon flanc et l'élastique de mon bas de pyjama, emprisonnant ma couverture entre mes jambes: car j'aime que dans ces moments tout soit calé, tout trouve sa place. Et je reste là comme une profonde idiote, je ne regarde rien puis je finis par me saisir en situation et je pense à ce plan de Fat City qui imite si bien ma position et à l'ambiance d'oisiveté neurasthénique qui travaille tout le film. Je cherche ça, ou plutôt, je suis obligée de le chercher, puisque j'y suis, il n'y a plus qu'à faire adopter au corps la posture qu'il faut, à l'installer confortablement dans sa tristesse. Et pendant que je suis en train d'écrire cette phrase je me sens trop triste, tellement triste, pour la finir, je ne peux pas ne pas le dire, car il a toujours fallu croire un minimum en soi-même et à ses malheurs pour pouvoir écrire dessus, ici maintenant j'ai l'impression que je n'existe pas du tout ou que tout ceci n'a absolument aucun intérêt. Dès que je pense je touche sans médiation à l'immensité de tout ce qui n'est pas moi et je comprends cette immensité: je prends parti pour mon contraire, pour ce qui s'apprête à me nier, et cela me décourage jusqu'aux larmes. Je crois que c'est précisément ça : je ne suis plus de mon côté, je ne me supporte plus, littéralement.
Cela fait plusieurs jours que je couve une sorte d'énervement proche de la crise de nerfs contre moi-même, doublé du sentiment d'une totale impuissance à un moment où je devrais m'affirmer et agir avec une saine confiance en moi. Je me délite, je m'effrite, ce qui s'érige c'est mon néant qui trouve de quoi se nourrir en me voyant dans cette rame de métro bondée : et si je coïncidais avec cette image de moi, anonyme et sans génie ? J'ai l'impression de n'exister par rapport à rien, tout tient en apparence, les amis, les désirs et les ambitions n'ont pas changé, ils ont toujours la même peau, me rendent toujours aussi enjouée, sincère dans l'action. Je peux encore parler et avoir des idées, mais une fois que tout le monde part je suis effondrée, sans explication apparente, les effets sont orphelins de leur cause. Puisque je suis en train de me haïr, et que tout existe toujours par rapport à nous (le savoir, les lectures, les films, les personnes) alors plus rien n'existe, tout semble injustifiée, sans saveur : puisqu'il faut un sujet pour pouvoir goûter, et que goûter c'est toujours se goûter d'abord, alors je ne me goûte plus et les choses me jettent des cordes que je n'attrape plus. Cette semaine aurait pu être très belle, mais allez savoir pourquoi les pensées ont cet esprit de contradiction sinon de destruction qui n'agit jamais qu'après que les choses soient vécues. Je savoure la présence de mes amis, l'amitié dégoulinante d'un groupe de lycéenne à côté de moi au café, ces groupes d'étudiants effrayants de puissance qui marchent rue Soufflot, ce très bon film, ce beau visage en face de moi, cet événement inespéré, Emile qui me raconte sa journée, ce paquet de cigarettes que j'achète, je pense que j'arrive à me perdre, à m'envelopper tout à fait dans la toile de ces évènements-là et j'ignore ce qui se passe tout juste après mais leur seule remémoration, le simple fait de me dire "les bonnes choses continuent" ne suffit pas à me calmer, car ma tristesse est ailleurs, dans une façon de ne pas me sentir à la hauteur face à ces montagnes de vie, j'ai comme volonté de me pulvériser tout à fait, de m'atomiser dans l'espace; ne pouvant me rassembler, je finirai par me perdre pour de bon. Mais dans cette atomisation toute intérieure il reste toujours un semblant d'atome de moi suffisamment grand pour que cela fasse encore mal.

mardi 30 août 2011

Cet obscur...


"Anywhere out of the world - n'importe où en dehors du monde -, tel est le centre d'attraction autour duquel Baudelaire faisant déjà graviter tout désir. Lieu étrange à jamais car se définissant paradoxalement par l'absence de lieu : un lieu qui n'en est pas un, c'est-à-dire une utopie, un "non-lieu". [...] Inquiétude d'ordre théorique, chez Lacan, à entendre parler la chose même, interdite de parole selon la loi du désir, laquelle ordonne à tout objet d'apparaître comme désirable sous la condition expresse de son absence, et à jamais indésirable dans l'hypothèse contraire. Il est évident, par exemple, qu'un thème de science-fiction, tel celui des soucoupes volantes, n'a d'impact sur le désir que pour autant qu'il se dérobe à toute vérification : non que celle-ci risque d'infliger un démenti à la crédulité, parce qu'une telle vérification, pour être couronnée de succès, risquerait d'anéantir la charge de désir attachée à la croyance et au vague de son objet. L'objet du désir doit garder ses distances avec le réel, tout en réussissant à y affleurer ; mais sans y toucher, faute de quoi l'ailleurs dont il est investi s'effondrerait - et avec lui toute son efficacité symbolique - dans la morose reconnaissance d'un ici."
L'Outre-monde, Propos sur le cinéma - Clément Rosset


Sur les coursives de la bibliothèque du Centre Pompidou des petites pancartes nous invitent "à ne pas jeter les cigarettes dans le vide", des cendriers sont à notre disposition, le ton est amical et nous invite à l'obéissance. En dessous de nous des points de touristes, des personnes qui vendent des babioles étalées sur des nappes foncées, l'air hébété et attentif, nous sommes d'une insolente tranquillité et scrutons ces crânes depuis nos coursives sans rien ne penser d'autre que "il y a des gens en dessous de nous", et nous aimons quand la pensée, tendant au repos, se borne à nommer les choses. C'est la fin août et il fait froid, mon nouveau trench (je veux dire par là que je venais de l'acheter il y a quelques heures, ayant brûlé avec ma cigarette le précédent) me serre doucement les hanches et cette légère pression me sécurise. On se sent pris au creux d'une transition, comme dans un non-lieu qui, ne sachant pas où prendre pied, finit de se construire en suspension dans ce paquebot immobile qu'est le Centre Pompidou.
Fin août ne correspond à rien, aucune image ne vient parler à la place de nos souvenirs bégayants, c'est ce qui nous rend craintifs et doux. Nous élaborons nos propres souvenirs de ces étés dans la grande ville et si nous sommes comme un peu ivres et un peu perdus, stupéfiés de solitude et de désoeuvrement, suspendus au-dessus de Paris -le mot "vide" écrit en toutes lettres venant nous fortifier dans ce vertige- c'est que nous avons à prendre en charge tout à fait cette part de l'année qui nous regarde, qui est comme le fruit d'inattentions simultanées : dans un même moment tout le monde a oublié de s'occuper de nous et nos parents ne viendront plus jamais nous chercher. Alors, par cette liberté de mouvement qui nous appartient en propre mais dont on oublie de s'émerveiller, il se trouve que nous nous retrouvons suspendus au-dessus du parvis du Centre Pompidou, à se déplacer en fonction du dernier rayon de soleil qui nous casse le visage. Un homme passe qui scande un poème qu'il vient d'écrire, un autre danse, des filles bien habillées s'immobilisent pour mieux se laisser regarder tout en se disant qu'en marchant vite elles gagnent en "insaisissable", je serre un peu plus la ceinture de mon trench, détache l'élastique de mes cheveux. La journée il y a plutôt des lycéens qui parlent d'autres lycéens, le soir ils sont plus vieux, c'est toujours plus mondain que studieux mais j'aime ça, on se dit qu'il y a du bon à être à la bibliothèque un vendredi soir de fin août, que c'est comme si nous venions de répondre à la question "un endroit improbable à une date improbable" et que nous avions répondu "la BPI un vendredi soir, fin août". Ce sont les derniers jours de répit avant que la bibliothèque ne soit tout à fait envahie par les étudiants. Dans quelque jours, elle ne le sait pas encore, mais elle s'y rendra, intimement persuadée qu'aucune raison ne pousse les étudiants à s'y rendre, elle tombera sur une énorme file d'attente qu'elle se refusera toute sa vie à affronter, préférant partir au café, elle ne reviendra sûrement plus jamais ici car la file d'attente sera imperturbablement la même jusqu'en août 2012.

Mais à présent elle y est, il n'y a plus grand monde et notre, son intériorité semble avoir réglé ses problèmes comme on règle ses factures. De juin à août elle a su conquérir une forme préoccupée de tranquillité, se laissant imprégner par les problèmes qui naissent dès lors qu'elle n'est pas hors de soi mais macérant en elle-même, dans sa sauce transparente : non plus des problèmes bien précis, contextualisés, qui ont des visages et des noms, mais quelque chose de plus abstrait et de plus, disons, universel, des brèches à jamais présentes sur la surface de sa conscience, des choses qui poseront à jamais problème, dont on n'en finirait jamais, comme lorsque le professeur de philosophie écrit "Le désir" au tableau et que l'on a la soudaine impression d'être en face de la figure même du désir, qu'on touche à l'essence en touchant au fragment, sa pensée était libre de s'attacher à son thème, une pensée blanche.

Une fois assise à sa place tout correspondait : il semblait qu'elle arrivait à bien mimer l'attitude affairée, concentrée, tout à son manuel et à son cahier, égoïstement pliée sur son travail. Un bloc de savoir immatériel s'était construit au-dessus de leurs têtes et auprès duquel montaient les esprits des étudiants, ce qui leur donnait ces visages concentrés presque inconscients, ni présents en eux-mêmes ni présents en ce lieu, mais auprès du bloc. Quelque soit la variété des matières qu'ils étudiaient: les mathématiques, le commerce, l'économie et l'histoire de l'art ne formaient plus qu'un même bloc. Insensiblement, ce calme intérieur se renversa en son extrême, un malaise commença sa musique et des noeuds se mouvaient au fond de son ventre : sans s'annoncer sa pensée venait de tomber sur l'image tremblante de cet homme, comme si le registre de sa pensée ne pouvait qu'ouvrir la page sur ce qui pouvait fissurer ce réel. Ces noeuds étaient tout ce qui en elle ambitionnait de s'épandre, de croître, de monter, c'était les noeuds du désir qui par manque de place pour s'étirer se recroquevillaient douloureusement dans son ventre à la façon d'une feuille qui brûle et dont les bords s'enroulent sur eux-mêmes. Son désir était si grand et venait s'écraser sur les murs de la bibliothèque, sortait des fenêtres, cherchant à se pulvériser contre les murs du monde. Des milliers de lignes de fuite fusaient depuis son ventre, parcourant toute la surface de la bibliothèque, ondes chaudes et silencieuses, qui s'étendaient jusqu'au désiré pour buter contre lui et venir retomber et se fracasser sur elle. Comment pouvait-elle penser si loin à propos de quelqu'un, elle qui était si jeune fille en apparence, et si monstrueusement désirante, avec cet espoir qui la tuait de honte et qui parce qu'il espère, pense pouvoir se rapprocher de son objet. Elle s'en voulait de ne pas investir la sincérité au travail des étudiants autour d'elle, ses pensées n'ont jamais fait que subvertir la solidité indiscutable de son présent: ne jamais à la possibilité d'être tout à une chose, elles l'emmenaient à son strict opposé, la joie se teintait alors de destruction, le calme lui donnait envie de crier, sa tranquillité ne saurait être autre chose qu'intranquille, et dans ce lieu de travail où il n'y avait rien à désirer, rien à vouloir, elle voulait, elle désirait, ne se repaissant pas de son seul travail (des cours de cinéma) qui l'ennuyait plutôt en ce qu'il semblait avoir résolu depuis longtemps la fragile question du désir.

Cela avait commencé avec la cigarette sur les coursives avec Thomas et la discussion qu'ils aiment avoir sur les rencontres, soudain par le déclic d'un accès de lucidité, comme une zone de conscience qui, non contenu, embrasserait la totalité de son monde, elle avait approché comme l'issue finale de cette histoire : il était bien entendu que son désir ne ferait pas histoire, intrigue, frottement, mais qu'il serait condamné à rester suspendu au dessus de son objet; comme une chose que l'on signale dans un guide touristique, une chose à visiter, que l'on a projetée de saisir, que l'on a envisagée. Le désir envisage mais le "pourquoi pas" qu'il énonce est celui d'un douloureux caprice, d'un caprice persistant : j'ai eu ce choix de désirer et je suis ficelée à lui, elle se souvenait toujours du moment où elle avait dit "ce sera lui", en l'articulant d'une voix si faible que cela passait pour un désir qui s'était fait sans elle.

Ce qui au fond se jouait à chaque fois qu'il lui arrivait d'être pris dans les filets de la délicieuse indifférence d'un homme, c'est que ça n'allait pas sans son lot de blessures, de petites morts, de fatigue au milieu d'une promenade ou d'une nuit, ses joues se chauffaient souvent de tristesse au beau milieu de la nuit. Elle dénombrait les choses qu'elle aurait pu dire de lui, elle écrivait derrière son dos le roman de ses brillances, de ces endroits où lui même n'avait jamais regardé pour se dire "je suis désirable", le désir agit dans le dos de cette naïveté qu'il mettait à vivre, il regarde cette naïveté en priant pour ne pas qu'elle se tourne sur elle-même, pour qu'elle reste intouchée, désirer était donc toujours regarder l'autre au grand jour par le trou d'une serrure, creusant la clandestinité. Elle parcourait obsessivement l'impensé de cet homme et élargissait cette zone d'impensé, jusqu'à la déraison. Elle avait donc la lucidité de le reconnaître, d'être au bord de son désir qui ne ferait pas histoire. Il manquait la base pour que l'histoire puisse s'écrire : des événements, des fluctuations, les variations de la couleur de son désir, or son désir était coincé, coincé dans son ventre, inamovible, d'un rouge fixe, et pour cela même douloureux. S'il y avait eu parfois intrigue c'était dans les nuances entre un plus grand espoir et un total désespoir, désespoir qui ne l'invitait pas pour autant à abandonner tout à fait; on ne saurait égarer intentionnellement son désir. S'il fallait abandonner, se désintéresser de son désir il faudrait que ce ne soit jamais assez pour ne pas perdre le goût du noeud, noeud auquel elle tenait pour ce filtre de gravité qu'il déroulait sur sa vie, cette couleur de roman qu'il instillait n'importe quand. Par exemple quand elle s'arrêtait au bord d'un passage piéton et qu'elle se saisissait dans un plan, se voyant s'arrêter au bord du trottoir comme si elle était un piéton juste en face et se disant d'elle-même "elle désire", se voyant coincer ses doigts entre son épaule et la bandoulière de son sac, se pensant dans l'agencement de la ville. Avec d'autres hommes il y avait eu la possibilité de divertir son désir par l'histoire de ses frustrations et de ses échecs, quelque chose avait lieu et c'était déjà ça, une narration de l'échec, de l'indifférence, mais qui était la preuve qu'un rapport au désiré se poursuivait imperturbablement, un espoir qui avance et qui était à présent figé dans l'image d'un homme qu'elle voit peu, qui avait oublié de ramasser derrière lui son image.

Sa pensée trempait dans un désoeuvrement qui autorisait à la lucidité, qui n'autorisait qu'à ça : nulle passion, nulle distraction, nulle distorsion du réel. Il lui était déjà arrivée de voir le monde plié selon ses désirs, c'était à ce moment là qu'elle s'était convaincue de la puissance de nos versions du monde, à ce moment où son désir était tel qu'un refus était pris pour un acquiescement, un rien était pris pour un signe, tout se pétrissait de signifiance. C'était absolument ridicule mais passionnant à vivre, lors de ces moments d'égarement, grossièrement elle se disait : le spirituel déborde le matériel, et malgré la honte qu'elle éprouvait elle se satisfaisait toujours de la puissance de son esprit malade, presque génial dans sa maladie. Elle pensait à sa vie, rien n'annonce la puissance du désir, rien ne prémunit contre, on a beau passer une vie à chuchoter, rien n'annonce et rien ne prépare à ça, à ce rapport malade et suppliant à l'autre : donne moi tout mais ne me le donne surtout pas, car le désir a ceci que d'expérience, même si nous ne nous l'avouons pas, son bonheur se trouve en lui-même, le bonheur d'une douleur qui n'attend pas sa résolution mais est la résolution problématique du rapport à l'autre, "c'est l'attente qui est magnifique", comme une droite qui ne tendrait qu'à se prolonger indéfiniment. Laisser résonner l'altérité à l'intérieur de son ventre étroit, réitérer le constat d'un non-savoir sur elle, non plus "je te connais depuis longtemps" mais "tu m'échappes depuis longtemps". Objectivement jeune et dressée dans son autonomie, elle se sentait subitement vieille, honteuse et dégoûtante, se disant "je désire comme un homme", comme il lui apparaissait parfois que les hommes désiraient, elle qui n'aimait rien d'autre que le raisonnable, l'indépendance, la mesure, son désir réclamait, palpitait, délirait, tendait l'oreille à une réponse qui ne viendrait jamais et dont elle n'était pas sûre que la réponse en serait le seul assouvissement sexuel, il lui semblait que s'il fallait faire quelque chose de son corps, manger, dévorer cet homme conviendrait mieux à son désir, elle le voulait au creux de sa main.

L'ambition de sa vie serait d'inverser le lieu du mystère et de prouver qu'il est possible de décrire un homme comme un homme décrirait le secret d'une jeune fille qu'il désire, à la description de son corps péniblement lisse et brillant répondrait celle de l'homme, qui est la description d'une vigueur, d'une objective virilité mais aussi d'une négligence toute masculine, négligence qui n'est autre que la traduction matérielle de "l'impensé". Elle consacrerait un chapitre à fixer dans les mots son visage palpitant, ce serait un travail harassant mais qui la bouleverserait. A la description d'un portrait "moral" de la jeune fille répondrait celui de l'homme, beaucoup plus foisonnant, ramifié, et qui serait la peinture d'une intelligence au monde, d'une rigueur, d'une lucidité colorée d'expérience, d'un mélange de renoncement et d'ambitions frétillantes de jeunesse, d'une discrétion qu'il mettait à vivre, à s'avancer vers elle, des pages seraient réservées à plonger dans les profondeurs de sa fatigue. A propos de la possibilité d'une rencontre qui serait comme un nouveau monde à parcourir, il lui laissait à elle la charge de s'émerveiller pour deux. Ils partageaient un même langage, c'était ce qui l'avait frappé très vite, cette façon d'être en accord avec un phrasé et donc avec une existence, une façon de prendre les choses par la bonne phrase, la bonne gravité, ce réconfort là qui était le réconfort magnifique d'une vie vécue loin de vous et qui semble pourtant tremper dans un même monde - condition de votre magnétisme et donc de votre rencontre. Ils approchaient par la discussion un monde éthéré de préoccupations communes avant de retomber dans les particularités autistes de leur existence : sa vie d'étudiante, sa vie d'homme. Dans ce langage il ne cessait de travailler à se retrouver amicalement et elle ne savait plus très bien si c'était lui qui avait adopter son langage, pénétrer son monde où si c'était elle qui s'était rendue intelligible en parlant sa langue. Ils se quittaient sur une note de gratitude stupéfiée (elle en tout cas) à l'idée que deux étrangers puissent vivre le discret miracle d'une bonne discussion, elle sautillait toujours un peu en le quittant et marchait jusqu'à des stations de métro qu'elle n'avait jamais empruntées. C'est dans le réconfort de son intelligence à lui, dans la promesse d'une réponse modérée, à-propos et articulée dans les termes de leur langage partagé, qu'était né le désir de se perdre à tout jamais dans ce moment d'adéquation totale, de compréhension parfaite et mutuelle, elle le voulait à disposition pour lui arracher inlassablement cette jouissance-là. Son corps était le lieu de son esprit, son esprit le lieu de son corps puisque cette synergie des intelligences avait tout de sexuel et que son corps était cet impensé à investir, s'il savait seulement ce qui se tramait en son absence, grâce à son absence.

Thomas voulait aller aux toilettes, elle allait l'accompagner, retourner fumer dehors, peut-être aussi lui parler de ce qui se passait en termes vagues, elle s'arrêterait au milieu d'une phrase pour allumer sa cigarette avec ce petit "mmh" que l'on place quand on est soi-même en train de s'interrompre : "tu vois, mmh...(elle allume sa cigarette)", et il lui donnerait de ses conseils inutilisables mais qu'elle adorait, elle avait l'impression qu'elle lui parlerait toujours depuis sa laideur et depuis sa maladie et qu'il serait à tout jamais compréhensif et que les gens autour d'eux, les filles surtout, se demandaient ce que Thomas pouvait bien faire avec elle, elle pensait qu'elle tombait malade de désir et que pour lui désirer était une question d'hygiène. A la fermeture de la bibliothèque il l'emmènerait dans un bar, s'échangeront les paroles, les cigarettes, se partageront le feu, l'un des deux paiera un deuxième verre à l'autre, elle lui dira qu'elle a l'alcool dépressif, il lui parlera de boxe et elle ne s'ennuiera pas, elle avait accepté de moins parler que lui, c'était ce soir qu'ils auraient dû partir danser mais c'était tombé à l'eau, elle était tout à fait divertie de son noeud, il ressurgirait un peu plus tard, dans le long travelling du train de banlieue.