dimanche 30 novembre 2014

10 septembre - 27 novembre

10 septembre

Je me souviens d'un été où je squattais pendant quelques jours l'appartement de JD, le copain de Juliette. Il y avait eu malentendu sur le jour de leur venue et je m'étais fixée en tête de tout nettoyer avant mon départ, évidemment. Je reçois un sms de Juliette me disant qu'ils viennent de rentrer et que mes affaires sont encore là, je lui explique le malentendu et me précipite pour rentrer et tout embarquer, embarrassée d'avoir laissé mon bordel en ayant pourtant prévu de rendre l'appart tel que je l'avais trouvé, voire même encore plus propre. Je me souviens de ce que m'avait répondu Juliette, plus attendrie qu'énervée de voir mes affaires éparpillées. Je me souviens vaguement d'une tasse de thé laissée sur le bureau, d'escarpins nonchalamment renversés sur le côté, de maquillage, de chemises étalées. Elle m'avait écrit quelque chose qui indiquait que c'était beau de voir mes affaires ainsi, que j'étais "une petite femme" et qu'elle venait de le réaliser. J'avais totalement et absolument compris l'idée, compris ce qu'elle avait pu ressentir. Compris qu'elle avait eu accès en mon absence à mon monde privé, à mon monde sans les autres, à des traces de moi. A ce qui se passe quand on me laisse m'épanouir dans un lieu sans me demander de ranger. C'était mon ordre à moi, mon ordre féminin, et ma féminité ne pouvait que s'exprimer par ses débris, ses objets posés là sans aucun calcul mais qui se répondaient, inévitablement, dans le peu d'espace qui les séparait. Escarpin, tasse de thé, maquillage, vêtements.
Je me souviens également qu'il faisait très chaud, j'étais alors en jupe et je me sens toujours doublement perdue quand je suis en jupe, doublement trainée dans la rue, plus passive qu'active. J'étais dans un piteux état, un chagrin d'amour un peu bizarre, abattue, doublement abattue à l'idée de rentrer chez moi avec ma valise, de tout remballer et de devoir m'établir plus loin, dans un lieu exigu, la demeure familiale, où toute idée d'éparpillement devait être contenue. Mon chaos féminin rentré en moi. Donnez moi un espace, laissez moi infuser quelques jours et déjà vous aurez l'occasion de m'y retrouver, de voir ma façon à moi de marquer mon territoire, de baliser le terrain, de le faire tenir avec mes choses.
Parfois je regarde les objets qui composent mon environnement, ce que j'ai pu assembler sans y prendre garde : bureau, table de chevet, sac à main que je vide pour faire le tri : clé, bonbons, barrette, paracétamol, rouge à lèvres en tout genre, mouchoir, livre, pièces que je prends l'habitude de balancer dans mon sac, ticket de caisse et de cinéma. Je me surprends à y entrevoir ce qu'on pourrait appeler vaguement ma personnalité. J'ai déjà écrit sur ce sujet mais je reste stupéfaite par la façon dont les objets, leur agencement, une pièce accaparée par nos affaires peut autant nous ressembler. C'est nous entièrement, matériellement, nous sans nous, donc doublement nous : sans calcul, sans paraître, sans politesse ni retenue. Nous quand nous prenons d'assaut un espace, quand nous nous étendons.
 Nous avons choisi chacun de ses objets individuellement et aujourd'hui ils se répondent les uns les autres dans un espace à nous, le seul qui puisse nous appartenir dans l'immensité du monde, de la ville. Je repense à ces fois où je pénètre pour la première fois l'espace privé d'une connaissance : le sentiment d'atterrir dans une forme de tanière, de pénétrer l'intérieur d'un crâne.
Je suis devenue progressivement entourée d'objets que j'ai choisi, que j'ai acheté avec un argent que j'ai moi-même gagné : mes dépenses inconsidérées et mes dépenses plus raisonnables, ce manteau cher acheté sur un coup de tête alors que je venais de recevoir ma paye. Ses cahiers bon marché mais jolis quand même, faute de pouvoir mettre vingt euros dans un Moleskine. J'ai transformé l'argent en objets qui me ressemblent et me prolongent, dont j'use, qui font tellement partie de moi que je les manipule sans y prendre garde, sans les regarder. Indifférente à leur charme, oublieuse du jour où je les ai choisis. Et la chemise neuve et favorite ira retrouver les vieilles chemises qui me lassent depuis longtemps. Elles parleront de moi ensemble.

16 octobre

Traverse des crises de moins en moins compartimentées, de plus en plus diffuses, avec le sentiment qu'il ne s'agira jamais de se relever, simplement de vivre sur ses dernières ressources ou ses réserves. Comme une nuit à vivre avec très peu de cigarettes en réserve. Tout me fatigue et plus rien ne me repose ni ne me régénère. Je suis comme une plaie géante qui s'infecte, je pourrais pleurer pour un rien, et en même temps je me sens tout à la fois écorchée et insensible, à deux doigts de pleurer ou simplement de m'endormir. C'est comme un long monologue à jouer sur scène, sauf qu'il est interminable et que je suis toujours à deux doigts de fléchir, d'oublier une ligne, de m'évanouir. En tout cas l'impression très très claire de vivre en actrice, d'être à la hauteur des événements uniquement en passant du côté des apparences, c'est à dire en singeant la compétence pour enfin l'atteindre. Ajoutez à cela le sentiment d'imposture concernant les plus petites tâches, dans le minimum qu'on puisse me demander : babysitting, échanges prosaïques avec un vendeur. J'ai l'impression que les mots exagèrent toujours un peu trop ce que je vis au plus profond de moi-même, le dire c'est déjà l'exagérer, mais pour le faire vivre je ne peux pas faire autrement. Le sol se fissure par plusieurs endroits et bientôt toutes ses fissures se rejoindront. Plein de petites crises partout, à chaque instant, mes nerfs qui tirent et s'emmêlent, des accès d'émotions n'importe quand, une désaffection profonde pour beaucoup de monde, une misanthropie globale. Et le plus important de tout cela est cette conviction en arrière-fond : celle d'être dans la vérité. J'ai l'impression de m'apitoyer sur les catastrophes passées, présentes et à venir, les miennes et celle des autres. J'emporte tout et j'englobe tout dans mon mal et il n'y a aucune limite.


27 octobre

Parfois je me figure la vie des gens : leurs besoins, leurs prétentions au bonheur, leur intelligence, leurs passe-temps, leur alimentation, leur sommeil, leurs objets, leurs amours. Et je finis par trouver totalement aberrant de prétendre à autant de choses dans la vie, à se sentir suffisamment consistant, constistué, pour demander sa part du gâteau (je ne sais pas à qui appartient le gâteau). C'est un sentiment qui ne m'a jamais quitté, qui revient à des moments précis, lorsque j'ai l'occasion d'observer cette vie, lorsqu'on m'introduit chez les autres. Jee reste persuadée que tout au fond de l'ego se trouve d'abord et avant tout le sérieux, comme élément constituant. Parfois, me figurer ce sérieux de la vie des gens me donne des vertiges et m'inspire un profond dégoût.


Le sentiment amoureux n'a pas besoin d'être explicité avec certaines personnes, avec certains de ses amis par exemple. Le déclarer consisterait à tout détruire,  mais l'amitié ne fonctionne et ne produit que grâce à ce non-dit.

13 novembre

J'ai eu mille fois l'envie d'écrire, mais à chaque fois je trouvais des prétextes pour m'humilier moi-même, c'est comme si je me dédoublais intérieurement et que je me disais que ça n'en valait pas la peine. Ni pour moi, ni pour les autres. Je crois qu'il y a plusieurs choses : la peur d'expliciter certaines choses douloureuses et leur fabriquer une sorte d'écrin qui viendrait leur conférer l'importance qu'elles n'ont pas, mon narcissisme fatigué, un engourdissement global qui m'empêche de croire encore à ce que je projette de faire. Je tends vaguement le bras puis il retombe. L'envie de ne pas prêter sa voix à ce qui mérite de simplement passer sans qu'on s'arrête dessus. Je me sens à la fois abattue et dans la vie, et comme toujours les choses que je craignais et qui me faisaient peur, je les ai laissées arriver sans les remarquer.

La crainte de l'avenir est une folie mentale, intellectuelle, quand les choses craintes arrivent enfin, le corps y trouve sa place, de façon animale, aveugle, inconsciente.

19 novembre


Entre deux jours pleins, le jour vide. A plusieurs reprises je descends de chez moi avec des buts un peu vagues, et je parcours mon nouveau quartier, à chaque fois par un chemin différent. Samedi : marcher le long du canal St-martin jusqu'à Pantin, aujourd'hui j'ai marché vers la station Louis Blanc pour enfin rejoindre la Gare de l'est. Lorsque j'ai habité 10 jours chez Anne-Laure je faisais la même chose, je me souviens être rentrée à pied de mon babysitting Place de Clichy, et d'avoir remonté le Boulevard Magenta et ses nombreuses boutiques de costumes de mariage. Tout ce Paris je ne le connaissais pas avant récemment, ou du moins je pouvais m'y rendre ponctuellement par le métro, sans avoir l'occasion de raccorder les différents quartiers par la marche. Je me souviens d'une promenade où mon état coïncidait parfaitement avec les rues que je sillonnais. Le mot qui ne cessait de me revenir en tête était le suivant : impossible. Impossible était la ville et son agencement, impossible était son urbanisme, impossible la pérennité des centaines d'instituts de beauté de Strasbourg St-Denis et Château d'Eau. C'était pour moi comme une image de la vie et de ce que je pensais d'elle, qui se matérialisait devant moi : l'impossible était devenu possible. Paris tient de la même façon que tient la vie : les deux ne peuvent tenir qu'en étant toujours menacés par leur effrondrement. A cette époque, l'époque de la balade estivale, je me souviens que c'était moi-même qui allait m'effondrer. J'avais beaucoup de travail et clairement aucune possibilité de me reposer sur quelqu'un, de vider ma tête dans celle d'un ami. J'étais prise au piège dans un appartement qui n'était pas le mien, littéralement enfermée dans mon crâne, passant mes journées à reporter le travail, à écouter un album de Nick Cave en entier pour reprendre des forces (j'ai appris plus tard que j'avais dérangé les voisins avec ma musique et que personne n'avait osé me prévenir).

Lorsqu'on habite Paris, on a l'impression d'intégrer une sorte d'énorme jeu avec ses règles arbitraires. Nous la sillonnons en étant à chaque instant conscient qu'il nous faut survivre et que nous croisons sur notre chemin d'autres survivants. Je comprends tout à fait que le jeu n'en vaille pas la chandelle, je comprends ce qu'il peut y avoir d'incompréhensible dans Paris : cette ville est une aberration de chaque instant, mais à force de l'observer et de la sillonner, à force d'avoir envie d'elle on finit par se durcir la peau, par être un de ses rouages, un de ses complices, par aller aussi vite qu'elle. Ou du moins, pour être plus précise, je pense que les parisiens sont pleinement parisiens parce qu'ils n'acceptent jamais Paris, du moins dans le discours. Ils jouent son jeu dans la pratique mais se refusent à y adhérer par le discours.

25 novembre

Anticiper jusqu'à la folie, jusqu'à ce qu'on soit prisonnier de son propre cerveau. C'est une sorte de connivence, d'intelligence avec l'avenir. On sait où vont les choses, on se dirige vers elle comme vers des choses du passé, on marche vers ses souvenirs prospectifs.

Le visage a toujours été pour moi cette zone non anticipable, non appréhendable. Par nos rendez-vous répétés j'ai le sentiment de prendre son visage sous diverses perspectives, diverses lumières. Je tourne autour de lui : je l'enregistre par plusieurs angles différents jusqu'à en faire cette somme toujours mouvante.

27 novembre
Il est plus jeune que moi, j'ai répondu  à son mail avec trois mois de retard. . Au deuxième rendez-vous je ne l'ai pas reconnu, j'avais le sentiment qu'une autre personne se présentait à moi, il m'avait donné le sentiment d'un jeune étudiant gratifié par ma présence, reconnaissant, malin et un peu perdu dans ses années fac brumeuses et oisives, pas nécessairement inquiété par la suite des événements. Un étudiant que j'aurais pu croiser en TD quand j'étais moi-même étudiante. Quelque chose me dégoûtait un peu, je lui en voulais d'être si jeune, je trouvais ça insolent, j'avais le sentiment d'être vieille et laide devant lui. Au café je voyais mon reflet dans la vitre située derrière lui : mon visage était gonflée et cernée. Au deuxième rendez-vous, toujours dans ce même bar, à force de parler et de sourire mon visage était tiraillé, je le sentais comme fatigué par une soirée de grimaces. Depuis que je le connais mon visage et mon corps me dégoûtent, je ne les trouve pas comme il faut pour lui, alors même que nous ne nous connaissons que depuis une semaine. Au premier rendez vous, sans connaître grand chose de lui, j'avais l'espoir honteux qu'il me plaise. Que ce rendez vous soit autre chose que cordial, et en même temps cet espoir me dégoûtait - l'espoir d'une vieille célibataire libidineuse, c'est au fond l'effet que je me fais à moi-même, sans exagération. En lui parlant, en lui donnant ce qu'il avait envie d'entendre et même plus j'ai eu le sentiment de le corrompre autant que de le charmer, ça me paraissait facile.
J'ai autant peur de trop aimer que de ne pas assez aimer, d'avoir mal que de lui faire du mal. Ca me terrifie autant que ça m'électrise : il m'apparaît que la vie n'est pas ailleurs que dans cette intensité.

dimanche 31 août 2014

8 août - 31 août

8 août

S'en tenir à un ronron monotone, marcher le long d'un fil d'un bout à l'autre de la journée pour ne pas prendre le risque de l'effondrement. Se maintenir toujours occupée de quelque chose, aller de deadlines en deadlines, même si on aimerait pouvoir ne rien faire, on sait bien que le fait de ne rien faire, de "regarder en bas" pourrait être fatal.

Je constate un progressif déclin de mon humeur au fur et à mesure que la journée passe. J'aime me lever après avoir dormi parce que je suis contente d'en avoir enfin fini avec le sommeil, j'aime commencer ma journée et sentir tous les possibles vibrer devant moi. Mais la journée passe et les possibles ne sont plus qu'un mince filet d'eau, de plus en plus étroit et prévisible. La fin d'après-midi peut être fatal, le possible ne passe plus, l'horizon est bouché, on est en phase de stase dépressive, la journée "digère". L'horizon se dégage vers les 21 heures, lorsqu'on ne peut plus vraiment rien attendre de cette journée et que le temps devient un bonus. A partir de 21 heures c'est "quartier libre" et on vaque à ses occupations préférées sans exigence de rendement.

Repris depuis quelques jours la lecture de "L'amour et l'Occident" de Denis de Rougemont que j'avais acheté pour un devoir sur l'amour courtois, je lorgnais dessus depuis quelques temps, déjà au lycée le titre m'intriguait. Lectures mais aussi films et musique d'amour, il est drôle de me voir aussi littérale dans mes choix, de chercher la musique la plus sirupeuse pour accompagner mon état. Je ne sais pas à quel genre de besoin cela correspond, ce désir d'assister à son propre état, de le mettre à distance, de l'objectiver jusqu'à qu'il devienne un de ces standards jazz mille fois repris et dont on ne retrouve plus l'original. Je ne vois pas ce qu'il y aurait d'agréable à neutraliser son propre état dans l'universalité anonyme d'une chanson d'amour qui a servi mille fois à la même chose, à mille couples comme à mille solitaires. L'amour comme état anonyme, si c'était un lieu, ce serait un parking ou une caricature d'île déserte.

Chanson d'amour : les paroles les plus simples sont les plus fortes, un "I miss you" susurré peut ainsi recueillir mon approbation, m'émouvoir aux larmes.


9 août

Je me suis réveillée avec son image dans la tête. Réveil triste donc, et les journées se ressemblent un peu trop, ce qui fait passer le temps trois fois plus vite. Réveil, café jus d'orange, un peu de ménage, douche, musique (Elliott Smith surtout), sandwichs emballés dans de l'aluminium, lecture de Denis de Rougemont dans le métro, crachin à Rambuteau, SMS à Anne-Laure, ça pourrait durer des siècles. Du mal à travailler, je sens comme un étau autour de mon cerveau, impossible de ne pas le pister sur internet. Peu à peu me vient l'idée qu'il aurait le parfait petit comportement du pervers narcissique, Juliette m'a mise sur la piste. Qui drague à la cantonade, sans approcher ses proies, sans récolter les conséquences de ses actes. Dans ce genre de configuration et même si on manque de lucidité sur le moment il faut savoir être lucide pour soi, surmonter son état et sauver les meubles.

10 août

En marchant jusqu'au métro après la bibliothèque je suis saisie par une fulgurance. Comme on retrouve une vieille VHS je retrouvais un souvenir dans ma mémoire, comme un petit film de quelques secondes qui ramène à lui tout une époque. C'était ma première rencontre très furtive avec M. devant un cinéma pour un film de Carpenter. Il est venu vers moi me demander si j'étais bien Murielle et nous avons parlé dans la queue du cinéma. Il était accompagné et je ne pensais pas grand chose de lui, le peu qu'il a pu me raconter le faisait passer pour quelqu'un d'arrogant. Je me repasse plusieurs fois ce film dans la tête et je reste soufflée par mon indifférence amusée devant ce type. Je souris dans la rue en me repassant ce petit bout de film, doux et ironique. J'aimerais pouvoir m'excuser de n'avoir rien vu et l'assurer de mon amour, lui dire qu'il sera toujours protégé de mon indifférence.

R. m'a initié au café sans sucre, moi qui ne pensais pas ça possible. F. aux American Spirit. Voilà pour les influences concrètes, précises, quotidiennes et qui me suivent au jour le jour. Au jour le jour je bois mon café sans sucre parce que j'ai rencontré R. Hong SangSoo a raison lorsqu'il filme des rencontres amoureuses comme des rapports de passage, comme le rapport très ténu que lie entre eux un touriste et un autochtone. Il faut voir ça dans son cinéma comme une figure allégorique, ce n'est pas littéral : le héros "qui débarque" dans une ville permet à HSS de filmer les rapports sur fond d'attachement temporaire, de parenthèse peu sérieuse. On tente d'extraire ce qu'il y a de plus sérieux dans un moment qui ne l'est pas. Voilà ce que je vois pour moi : une liste très longue de personnes que j'ai pu fréquenter intensivement et intensément et avec lesquelles je pouvais avoir l'impression que je ne les perdrais jamais de vue. Et puis finalement elles sont aujourd'hui ailleurs, dans un autre espace-temps, mortes pour moi et moi, morte pour elles. Pour la plupart je n'arrive pas à savoir ce qu'il me reste d'elle.

16 août

Il m'explique qu'il éprouve des sentiments abstraits qui ne peuvent être restitués que de manière abstraite. Pour lui The Master est un film qui restitue abstraitement ces sentiments abstraits. Il n'y a pas de clarification sans altération de ces sentiments.

Il suffit que je lui parle de choses simples, de ma jalousie, de mes sentiments, de son comportement, pour qu'il en vient à me parler de son système nerveux ou de sa peinture. Tout passe par elle, lui même "passe" par elle. J'ai l'impression d'avoir sous les yeux une machine détraquée qui essaye de rabibocher tout ce qui ne va pas sans y arriver : reste alors un seul et unique discours possible qui est celui d'établir la liste de tout ce qui ne va pas.

Il écarte ses doigts et me dit que sa peinture consiste à relier, à baliser un certain plan et qu'en reliant tel point avec tel point (incarnés par les bouts de ses doigts) il finit par intégrer tout ce qu'il y a entre ces points (c'est l'espace entre ces doigts). Relier ces points entraîne tout l'espace qu'il y a entre eux et permet de prélever une figure. La description est abstraite. Je lui dis que c'est exactement ce que je lui décrivais quand je lui parlais d'écriture, lui affirmant : "c'est terrible l'écriture". Parce que l'écriture consiste en une succession de saillies prélevées dans ma vie mais ses saillies tirent à elles un peu plus qu'elles-mêmes, elles ramènent avec elle une image parfaite d'un certain agencement de l'époque : c'est même l'époque entière qui y est restituée. L'écriture est terrible parce qu'elle finit par nous rendre sensible à l'idée de conservation, d'archives, d'autobiographie. Idées qui deviennent des obsessions : ne rien laisser passer, tout repêcher du néant de l'oubli.


21 août

Qu'est-ce qui fait tenir David Copperfield lors de son long périple douloureux ? Des images successives : de sa mère, de sa bonne, de sa tante, point de chaleur lumineux, à la fois présent et lointain, auprès de lui et s'étendant vers l'horizon. Il ne sait pas vers où il marche, il sait simplement qu'il marche vers ses images, qu'elles ont quelque chose de persuasif.

28 août


Au cinéma : ne pas faire confiance à ma partie aveugle. Je suis capable d'être happée, à ce point hypnotisée que toutes mes facultés s'en trouvent suspendues. C'est là que je retrouve chez moi quelque chose d'enfantin, dans une façon de ne plus être aux aguets, mais de m'endormir intérieurement.  Toute mon ironie, mon esprit analytique, tout ce qui se rapproche de mes facultés adultes se dissipent d'un seul coup et je finis par aimer un film pour des raisons qui n'en sont pas : le bruit que fait un personnage en tapotant un clavier de téléphone. On expliquera en partie tous mes goûts douteux par cela.
Je me souviens d'un Chabrol, L'ivresse du pouvoir, vu au Reflet Medicis avec Juliette. Les branches des lunettes de Huppert grinçaient plus que de raison et ce bruit était très plaisant, je pensais qu'il s'agissait d'un détail qui n'enchantait que moi mais Juliette m'en a parlé après la séance.

Je me souviens de mes échanges avec L. le 24 décembre, il ne fête pas Noël et va plutôt voir un film seul au Quartier Latin. Nous nous sommes vus le 25 au soir près de Tolbiac, sous la pluie battante, je l'avais attendu au fond d'un bar, dans l'arrière salle éclairée à la lumière bleue - je crois que je lisais L'idiot à l'époque. Il m'avait dit : "j'ai failli venir chez toi avec des cadeaux pour toute ta famille mais j'ai pensé que ce serait gênant", et cette seule idée, exprimée très sincèrement (il avait vraiment pensé le faire) m'avait totalement éblouie.

A la radio, un homme parle du soleil qui tape trop fort et du bonheur qui se vit toujours sur fond d'inquiétude, "j'ai toujours un malheur d'avance". Impossible de retrouver la trace de l'entretien.


Je ne sais concrètement pas ce que je peux lui demander. Dans ma tête je le vois marcher, le dos voûté, sincèrement accablé par tous les malheurs du monde et en même temps très autonome, très indépendant, tout entier en lui-même. Peut-être que le désespoir, à ce niveau-là, rend complètement souverain.


30 août

S'éloigner le plus loin possible de tout ce qui cherche à établir une connivence sociologique avec le reste de l'humanité : même tic, même défaut, même histoire d'amour, même habitude, même rapport à tout - l'angoisse absolue vient du fait qu'on peut en rire, qu'on s'y retrouve. Je n'ai jamais aimé regarder des spectacles d'humoristes parce que je n'ai jamais voulu rire en même temps que tout le monde. C'est de la prétention, une forme de pathos aristocratique ou très certainement une forme d'instinct de survie. L'humour apporte une forme de lucidité et de dénonciation factice dans laquelle tout le monde se rejoint : même ceux qui sont dénoncés mais qui ne s'y reconnaissent pas. Bref, dans l'humour il n'y a que des gentils, des victimes : ce sont ceux qui rient, et tout le monde rit. Tout est ainsi neutralisé, aplani puisque ceux dont on parle, ceux qu'on moque, n'existent tout simplement pas.

Je n'aime pas l'érudition livresque, pleine comme un oeuf, cohérente et articulée. J'aime le savoir en lambeaux. J'aime qu'il soit suffisamment digéré pour qu'on ne puisse plus le retrouver : puisqu'il fait partie de nous-mêmes. Les érudits me terrifient et m'ennuient, pour être plus précis c'est l'hypermnésie qui ennuie beaucoup une personne comme moi qui conserve en oubliant.

31 août

 Ce qui me frappe chez V. c'est qu'il arrive à faire exister l'impossible. Ce que Deleuze et Guattari décrivaient dans l'Anti-Oedipe : chercher un fonctionnement alternatif, fait de détraquements. Faire fonctionner la machine envers et contre tout et par des voies détournées. C'est exactement ce que M. exprime lorsqu'il me dit "l'alcoolisme fait partie de ma santé" : son organisme intègre et se referme sur une chose qui a priori ne devrait pas être tolérée. Tout résonne comme ça chez lui : ça fonctionne par aberration, par miracle . J'ai l'impression de connaître comme ça quelques personnes capables de dépenser ce qu'elle ne possède pas et ce ne sera jamais la même chose que de dépenser dans la profusion. Il y a plus de folie, plus de panache, plus de vie dans cette façon de faire : plus d'invincibilité.
Quand je le regarde faire sa petite danse du peintre : avancer et reculer vers sa peinture, racler un gros bout de peinture toujours humide qu'il va écraser un peu plus loin. La nuit tombe et il racle dans l'obscurité, la peau de son dos à peine éclairée par le peu de lumière qui passe encore, les reliefs de sa peinture si vive luisant et scintillant encore un peu avant de s'engouffrer dans la pénombre. Je le vois lui, puis lui dans son atelier, ces quatre murs, et je me dis qu'il y a quelque chose d'aberrant et de sublime à voir cela exister, à faire que cela tienne, par sa propre force à lui.
Que des choses aussi aberrantes et impossibles puissent exister, cela me rassure et m'émeut. Qu'il ait pu arracher au monde cette vie-là : se déplacer jusqu'à son atelier pour travailler parce qu'il le faut. Il y a là autant de force et de puissance que de fragilité. Autant d'héroïsme que de vulnérabilité. On aimerait l'aider, le protéger et en même temps on réalise qu'il n'a besoin de rien : si ce n'est quelques bières, quelques cigarettes, quelques vieux cds écoutés mille fois, un lecteur cd - autant d'objets posés là parmi les tubes de peinture, d'objets ancestraux, primitifs, comme lui. Planté là comme une forme préhistorique, torse nu, maigre, épuisé et conquérant. Il veut simplement faire sa petite danse, sa promenade du peintre, d'avant en arrière. On aimerait pouvoir tout faire pour que cela continue ainsi et en même temps son métier de peintre veut qu'il soit toujours au bord de l'effondrement, toujours à deux doigts de ne plus pouvoir faire ce qu'il a à faire. Devoir mais ne plus pouvoir - ce serait pour lui la pire des choses, mais il lui faut ce danger, cet horizon menaçant, c'est ce qui le tient.



lundi 18 août 2014

Pitié pour les jeunes filles : correspondance MH/MJ (5, fin)

De moi
à MH
le 20/02/2011


Bonjour Michel,


ma fac se situant à Tolbiac je suis tombée sur l'affiche qui annonçait votre venue dans une librairie du 13ème, ainsi qu'une émission de radio en direct du supermarché Casino que vous citez dans votre livre.
J'essaierai d'y être s'il n'y a pas trop de monde, accessoirement je porterai une écharpe rouge pour que vous puissiez me reconnaître.

Je vous embrasse,
Murielle


de MH
à moi
le 22/02/2011

Murielle,

Après la signature, je suis invité à dîner par le maire du 13ème, qui entre temps voulait m'emmener à un vernissage. Je lui ai dit que ce n'était pas une bonne idée, le vernissage, que les signatures durent toujours plus longtemps que prévu, qu'il y a toujours des gens qui s'attardent, qui discutent...

Ce serait bien cette fois-ci si c'était vous qui vous attardiez, qui discutiez. Et puis qu'on aille prendre un verre. J'en aurai besoin.

Je vous embrasse,
Michel.


de moi
à MH
le 23/02/2011


Je ferai de mon mieux pour jouer à la fan collante même si au fond je suis lucide, vous serez cerné par la foule, ce qui risque de me décourager. Au pire vous avez mon numéro et je resterai dans le coin.

 J'imagine tout ce que cette séance de dédicace a d'éprouvant pour vous, je vous souhaite bien du courage, adoptez l'attitude naïve, ravie, laissez vous aimer par les gens même s'ils sont lourds, faites celui qui n'est pas habitué. Au fond je suis contente de vous approcher, de vous voir, même si ça risque d'être d'assez loin et furtivement, ça m'émeut, j'en suis déjà toute timide.

Et bien à vendredi Michel.

de moi
à MH
le 01/03/2011

Je suis venue, vous avez dédicacé mon livre sans me reconnaître, je pense que vous n'étiez pas en état de me reconnaître, vous aviez beaucoup bu je crois, les circonstances semblaient l'exiger. Il y avait beaucoup de monde, ça devait être épuisant.


de MH
à moi
le 02/03/2011


Comment reconnaître quelqu'un qu'on n'a jamais vu ?


de moi
à MH

Je me suis annoncée, je vous ai demandé si vous voyiez qui j'étais, vous n'avez pas répondu, je n'ai pas trop insisté vu ma timidité et le monde autour qui aimerait que ça aille plus vite. Vous ne m'avez pas vraiment regardée, vous avez juste fait une remarque sur mon prénom, vous trouviez ça plus beau les deux "L", c'était plutôt mignon. Enfin bref ce n'est pas bien grave.

dimanche 17 août 2014

Pitié pour les jeunes filles : correspondance MH/MJ (4)

Un peu plus d'un an s'est passé depuis le dernier mail.


De moi
à MH

le 07/09/2010

Cher Michel,
dès que vous refaites surface dans l'actualité littéraire cela me donne un prétexte pour vous écrire, sinon je préfère ne pas vous embêter, vous répondez aux mails, ce qui est une qualité rare et je ne peux pas en abuser. J'aimerais que vous sachiez que depuis mes treize ans je suis là, profondément heureuse que vous soyez encore vivant et productif. Vous m'inspirez toujours beaucoup de tendresse et de sentiments très forts que je ne peux ressentir que pour des écrivains et des artistes en général. Vous c'est quand même plus spécial, plus intense, je vous ai connu au temps de l'innocence, ou plutôt d'une sorte d'autisme pré-adolescent, et forcément un peu en retard car trop jeune pour lire vos romans à leur sortie. Je ressens pour vous une très grande amitié et beaucoup d'admiration, même dans les périodes où vous ne publiez pas, mes sentiments sont puissants, constants, inaltérables.
Je suis aussi condamnée à vous demander à chaque fois si vous vous souvenez de moi, je vous écris assez rarement depuis mes 14-15 ans (j'avais fait un exposé sur vous), la dernière fois remonte à janvier 2009, j'avais alors 17 ans et j'étais encore lycéenne. J'ai maintenant 19 ans et je suis étudiante en philosophie et en sociologie à Tolbiac. Voilà, en fait j'essaye de vous rappeler qui je suis vaguement pour ne pas que vous pensiez qu'il s'agit de filles différentes au fil des années. C'est toujours moi.
J'ai profondément aimé votre dernier roman que je viens de finir hier, je l'ai lu assez vite. Le monde est assez décourageant et votre dernier roman, tout comme votre oeuvre littéraire, sont profondément libérateurs, consolateurs : on se sent enfin libre de pouvoir ne plus y croire. En lisant la Carte et le territoire on se sent flotter dans une zone neutre, une zone de vide, de douce et sereine indifférence où la vie d'ermite est la seule souhaitable. Au-delà de la cruauté de vos romans, je trouve qu'ils instillent et retrouvent en nous une fraternité et une dignité dans la douleur et aussi une sorte d'intime jouissance pour cette souffrance objective, vitale.
Ce dont vous rendez compte, la façon dont vous le mettez au jour objectivent un certain état du monde que l'on trouve tous infiniment triste sans trop savoir pourquoi, vous clarifiez ce pourquoi, vous nous dressez contre le monde pour de bonnes raisons. Vous adoptez une attitude envers le monde et la vie, à la fois dans vos romans et dans vos interviews, qui est à bien des égards largement enviable et que peu de personnes peuvent se permettre, Denisot avait raison de parler d'élégance, vous êtes très classe. Peut-être vous jalouse-t-on votre autorisation à la nonchalance, notamment comme hier soir chez Denisot. Peu de personnes peuvent se permettre de répondre comme vous à des questions politiques, même pour plaisanter, au mieux on dira "je suis un artiste, je ne fais pas de la politique" mais ça reste mal vu. Vous n'avez pas à vous rendre médiatiquement présentable, vous ne devez rien à personne (vous en parliez sur votre blog, vous n'êtes ni critique ni éditeur). Vous êtes la figure qui, à mon avis, se rapproche le plus de celle du sage ou du dandy baudelairien, si cela a encore un sens de parler comme ça. Hume a écrit de magnifiques pages sur la "délicatesse de passion" dans ses Essais Esthétiques, ce qu'il en dit vous concerne parfaitement, si ça vous intéresse je peux vous en recopier des passages.
J'ai trouvé qu'il y avait davantage de passages sur la mort dans la Carte et le territoire, ce ne sont pas des passages anodins où l'on parle simplement de la mort par souci d'être profond, d'aborder les grands thèmes, vous convoquez des images très fortes et vraiment déprimantes. Votre enterrement m'a profondément émue, je ne voulais pas y être et j'y étais, cela m'a incitée à vous écrire : j'avais peur et je voulais reprendre contact avec vous pour ne plus vous lâcher.
 J'essaye moi-même d'écrire un roman, j'explore modestement des voies parce que c'est le moment. Professionnellement j'ai choisi la philosophie car peu de choses m'intéressent en dehors d'elle si ce n'est la littérature et le cinéma, de plus je ne crois pas vraiment en moi, un peu plus en mon écriture. Je vais essayer d'être professeur de philosophie et de finir ce roman, je vais essayer de beaucoup travailler et si je suis frappée de flemme ou de dépression il faudra me dire qu'en dehors de cette voie-là je n'ai pas vraiment le choix, je ne sais absolument rien faire d'autres si ce n'est écrire. Je ne me fais pas d'illusions, si je ne fais rien, ma vie, ma haine et mes complexes resteront les mêmes. J'aimerais pouvoir me transformer, ne plus me sentir perdue et en souffrance, mais tranquille, utile, et me respecter le plus possible.
Mon roman sera très éloigné de votre style, même si je vous adore je n'écris pas comme vous, mes thèmes ne sont pas les vôtres, du moins je compte vous relire entièrement pour tempérer un peu mes élans d'enthousiasme et de candeur. J'aimerais parler et même m'appesantir sur le quotidien et sur une certaine vie étudiante qui se passe loin des clichés, une vie étudiante assez solitaire mais tout de même joyeuse, je crois que ça manque dans les romans. Il y a beaucoup d'étudiants seuls pour qui la vingtaine n'est l'âge de rien, il faut parler pour eux.
Au niveau du style cela se rapprocherait de Salinger, Virginia Woolf, Denton Welch si vous connaissez, et aussi Truman Capote, idéalement j'aimerais que cela ressemble à un film de Nanni Moretti ou d'Altman. C'est l'histoire d'une étudiante (Maxine) qui, très fatiguée par le monde, décide de s'enfermer chez elle quelques semaines qui donneront deux mois, elle en a simplement marre de voir des connards et de sortir dehors, donc soit elle se cloître soit elle se tue. Son amie, la narratrice, nous raconte des choses sur Maxine et s'ennuie un peu à errer dehors, à sortir le soir. Sur les derniers jours elle rejoindra Maxine, il y a en parallèle une histoire avec un prof de philo. Ce n'est pas très ambitieux, j'ai simplement l'intention d'écrire un roman bien écrit. J'ai une écriture assez précieuse et très psychologique, de petite fille qui a plus lu qu'elle n'a vécu. Ça peut paraître un peu pitoyable aux yeux de certains de dire ça à 19 ans mais on a la vie qu'on a, la mienne se passe dans ma tête, je réfléchis à ce qui m'arrive, et à ce qui ne m'arrive pas, j'inflige donc cela à mes personnages.
Si un jour il m'arrive de finir ce livre je vous l'enverrais. Vous m'avez fait comprendre à quel point pouvait être désirable le métier d'écrivain quand on se sent légèrement inadapté et que l'on veut rester vivant. Je vous dois bien ça, je vous dois beaucoup de choses d'ailleurs, en dehors du malheur diffus de vos romans, votre seule existence en ce monde est un véritable foyer d'espoir et d'amour pour moi et très certainement pour d'autres personnes, je crois vraiment que je vous aime intensément; vous êtes une sorte de revanche. En lisant La carte et le territoire j'avais parfois l'impression de toucher le coeur de votre intelligence et de votre tristesse, je pleurais sobrement à vos côtés. Même si l'on rit beaucoup, votre dernier roman me mettait en contact avec le tragique de l'existence qui a tendance à se perdre dans le mouvement abruti de la vie, de ses préoccupations anodines.
Je pense aussi passer le concours de la FEMIS section scénario, un peu comme vous pour Louis Lumière, même si je me connais assez pour savoir que j'ai trop de haine en moi pour pouvoir travailler en groupe, le scénariste doit bien être un peu seul à un moment. Je me suis découverte une très grande passion pour le cinéma, peut-être un peu comme vous à mon âge. Actuellement je pense le plus grand bien du cinéma, peut-être qu'un jour ça changera. Je suis passionnée par l'âge d'or hollywoodien, j'éprouve mes plus grandes joies lorsque je vais voir les films de cette époque. Le cinéma hollywoodien m'éloigne sainement du réel, à eux seuls les génériques sont des promesses de bonheur et l'offre des cinémas concernant cette période est assez impressionnante à Paris.
Allez-vous encore au cinéma? Qui aimez-vous comme réalisateurs? Je connais beaucoup d'adultes pour qui aller au cinéma et même lire sont des occupations de jeunesse. Maintenant ils ne croient même plus en ça, ils vivent tout simplement, lisent un peu moins et ne vont plus au cinéma, ils regardent un film quand ça se présente, avec des amis. Je crois que c'est à mon âge, vers 20 ans, que l'on peut se permettre d'être cinéphile, après il y a la vie active, les choses chiantes, à mon âge on est relativement tranquille, je n'ai pas besoin de gagner ma vie et je n'ai pas une vie sociale très folle. Assez bizarrement deux réalisateurs me font penser à vous: Billy Wilder et Aki Kaurismaki. Il y a chez Wilder une fantaisie du désespoir très belle, et une solitude des personnages masculins assez impressionnante, pas si malicieuse que ça, ça parle tout le temps de désir chez Wilder et avec une extrême justesse. Personne n'y fait vraiment attention, tout le monde s'en fout, de toute façon qui s'occupe de Wilder à part les vieux critiques de cinéma. Chez Kaurismaki, l'innocence et la bonhomie des personnages essayant de survivre dans un monde profondément méchant ou indifférent me rappellent vos romans. Voilà, je tenais à vous le dire.
J'arrête ici, si je vous raconte ma vie c'est dans l'idée que peut-être vous trouverez ça exotique ou intéressant, mais peut-être que vous sautez quelques lignes en me lisant. Si vous pouviez me donner des conseils concernant mon roman, ça me ferait plaisir, La carte et le territoire en délivre bien quelques uns : vous parlez d'un noyau de nécessité qui amène l'écrivain à se mettre au travail, ça m'aide beaucoup.
J'ai trouvé votre "plan médias" sur internet, vous avez un programme chargé et assez intimidant, je me dis que ce mail est un peu hors sujet, presque ridicule, j'oublie trop souvent votre rayonnement médiatique qui s'accroît de livre en livre. Quand je vous vois à la télé je vous sens tellement inaccessible que l'idée de vous envoyer un mail me semble être une folie inconsciente, ce n'est peut-être pas le moment de vous écrire. D'un autre côté je ne pense pas que vous ressentiez vraiment une sorte d'ivresse de la gloire et des éloges, vous trouvez ça peut-être malsain, plaisant sans être euphorisant, vous êtes bien trop intelligent pour ça, alors peut-être que ce mail vous fera plaisir par son seul décalage.
J'espère tout de même que vous allez bien, que vous êtes heureux, du moins stimulé par cette période de promotion et par votre magnifique roman. Ne pensez pas trop aux polémiques bidons, ne vous faites pas trop de soucis concernant ce qui n'est rien comparé à votre talent, votre humour, votre tristesse et votre douceur. Vous n'êtes encore vicié par rien, vous êtes quelqu'un d'unique, vos lecteurs sont nombreux et vous aiment. Je vous écouterai samedi chez Finkielkraut, c'est une bonne idée de passer chez lui. Comptez sur moi pour suivre tous vos passages radio et télé, c'est avec plaisir que je vous regarde, vous avez un charmant visage.
Je vous embrasse bien fort,
Murielle
PS : quand le calme reviendra, peut-être que ce serait bien pour vous de relancer un blog, c'était très agréable à lire, peut-être aussi à écrire, je ne sais pas. Cela vous permettra de rester en contact avec ceux qui vous aiment depuis le début.

De MH

à moi
le 14/09/2010


Chère Murielle,
Je n'ai pas le temps de vous répondre, mais je suis content que vous ayez appelé votre e-mail "petit Français", c'est une chose que j'aime bien dans ce livre.
Peut-être vaudrait-il mieux qu'on se rencontre un jour.
Je vous embrasse,
Michel.

De moi
à MH
le 14/09/2010


Cher Michel,

je suis contente que vous ayez pris le temps de me répondre, même brièvement, je me disais: sa boîte mail doit être saturée, ce n'est pas la peine d'attendre. Donc merci, j'ai eu comme une surprise.

En ce moment j'écris un texte à propos de vous, en fait, c'est assez ridicule mais j'ai essayé de vous offrir des fleurs lors de votre passage à Paris et ça a totalement foiré. Depuis j'essaye d'écrire un texte marrant sur cette mésaventure, je ne sais pas encore où je le publierai.

Sinon je voulais vous dire que l'interview accordée au Ring est vraiment admirable et très émouvante. Tout le monde sait qu'en marge de vos romans votre point de vue sur bon nombre de sujets est précieux, c'était l'occasion de vous écouter longuement.
Quant à Elkabbach, autant il a été bien avec vous sur Europe 1 autant sur Public Sénat il s'est comporté comme un connard. C'est dommage que vous ne sachiez pas vous fâcher, enfin c'est très bien aussi, je suis pareille. Vous n'êtes peut-être pas à un détail près quand on parle de votre vie privée, mais je commence à le prendre très mal, on ne vous respecte pas comme on le devrait. Il n'y a bien que sur le Ring que vous étiez à l'aise, même très à l'aise, parce que justement vous aviez devant vous des gens qui vous respectaient énormément, alors qu'on vous sent absent dans les autres émissions, vous sentiez peut-être que ça n'irait pas très loin au niveau des questions.

Vous rencontrer serait pour moi une grande joie, et une grande panique aussi, je peux être très timide. Quoi qu'il en soit vous avez mon mail, faites moi signe à l'occasion.

Bien à vous,
Murielle

PS : concernant le "petit français", l'usage que vous en fait dans votre roman est assez surprenant, c'est beaucoup de tendresse concentrée dans une expression et ça en dit beaucoup sur Olga. Je sentais que c'était pour vous un véritable plaisir d'en user, ça sautait aux yeux. Et puis ça vous va bien.


de MH
à moi
le 17/09/2010


Chère Murielle,

Je ne me fâche que très rarement, en effet (je crois que j'en parle dans l'entretien avec le Ring), et c'est vrai que c'est plus sain de se fâcher.

Il vaudrait mieux que j'aie votre numéro de téléphone, pour quand je serai à Paris et que j'aurai du temps.

Bien à vous,

Michel.

de moi
à MH
le 17/09/2010


Cher Michel,

Voici mon numéro : xxxx
Une précision : j'ai un peu de mal avec le téléphone mais je suis très texto, enfin bien sûr ça ne change rien à l'affaire, je répondrai quand même.

Je vous embrasse,
Murielle

de moi
à MH
le 09/11/2010


Cher Michel, 

je tenais à vous féliciter pour votre prix Goncourt. Vous savez que pour vos lecteurs c'est un évènement qui ne nous concerne et ne nous surprend pas, nous connaissons depuis déjà longtemps votre valeur autant que celle de votre oeuvre. Quelles que soient les récompenses ou les critiques nous vous avons promis fidélité ainsi qu'une certaine forme d'amour inconditionnel. Toutefois nous vous connaissons assez bien pour savoir que ce prix est une sorte de petite réconciliation avec le monde, que cela vous rend heureux et vous libère de certaines pressions et bavardages indignes de vous; ce prix promet aussi quelques nuits blanches à vos détracteurs.
 Je ne vous souhaite qu'une chose, c'est que les gens qui vous liront pour la première fois grâce à ce Goncourt vous lisent bien, avec intérêt et attention comme j'ai pu le faire la première fois, il n'y a que ça qui compte. Je me dois d'être brève car vous avez encore l'attention et la fascination braquées sur vous. Vous méritez tout ce qui vous arrive de bon, profitez-en sans arrière-pensées, j'espère que vous allez bien.

Je vous embrasse,
Murielle

de MH
à moi
le 13/11/2010


Chère Murielle,

Ce serait vraiment dommage que nous nous rencontrions à un moment où j'ai peu de temps, peu d'attention, et finalement surtout envie de dormir.
Donc, je maintiens fėvrier.
Et je vous embrasse,
Michel.

de moi
à MH
le 13/11/2010

Je ne tenais pas à avancer notre rendez-vous, février me va très bien aussi, j'ai d'ailleurs déjà pu vérifier votre fatigue sur la vidéo du Ring: loin de moi l'idée de vous réclamer quoique ce soit en cette période mouvementée. Je sais que les médias n'ont pas le monopole de l'intelligence et de la prévenance mais il est temps de vous laisser tranquille, on vous pose trop de questions.
Votre interview sur France Inter était quand même très bien mais je me révolte à chaque fois que je lis ce que xxxx, qui doit être votre amie, ose écrire sur vous. Elle gagnerait à se taire concernant vos dîners mondains, je trouve ça vulgaire et incroyablement obscène, elle semble intérioriser un regard voyeuriste qu'elle pense que vos lecteurs possèdent. L'insoutenable médiocrité de ses articles me déplaît et me fait réellement souffrir, je déteste cette image qu'elle renvoie de vous, cela contribue à vous rendre lointain. Par ailleurs j'ai toujours trouvé que c'était une très mauvaise journaliste, trop egocentrée pour être crédible.  Je ne devrais de toute façon ne pas tenir autant à lire tout ce qui se dit sur vous, cela a tendance à me perturber, en tant que lectrice j'ai depuis longtemps ma propre image de vous, je dois la préserver. Je trouve quand même que vous n'êtes pas assez sévère avec ce que les gens se permettent à votre égard, mais je comprends très bien, votre gentillesse témoigne du fait que vous êtes un peu au-dessus de tout ça.

Je vous embrasse,
Murielle

PS : Vous trouverez ci-joint un poème que j'ai écrit, prenez-le comme une élève qui vous envoie un devoir, lisez le maintenant ou dans trois mois, prenez votre temps.

LE COEUR DU SAMEDI SOIR
Avec quelques amis, nous faisons un détour
Serrés dans des écharpes qu’on nous a tricotées
Il m’a dit « les écharpes c’est un geste d’amour »
Je comprends cette envie de vouloir protéger

Son visage d’agneau me rappelle d’anciens jours
Nous sommes en 2010, il faut manifester
Vertige des rencontres, vertige de son retour
Ma tristesse se rapproche de la sérénité

Nous baignons dans la nuit, une nuit américaine
Et nos pensées sont pour l’un l’autre bien opaques
Vouloir les deviner, est une tentative vaine
Je peux penser à lui, à la mort de 2pac

« Est-ce que tu penses que l’homme est fait pour le bonheur? »
Emile me dit que non, « mais il doit le chercher »
Ce garçon de quinze ans, le frère de ma soeur
Est très intelligent, et mérite d’exister

Les visages rejettent parfaitement la lumière
D’une ville dont on pense qu’elle est trop éclairée
Son front poudré d’orange sous quelques réverbères
Marchant, fixant le sol à côté de nos pieds

Le samedi, cette promesse que je trouve bien vide
La joie y est diffuse et vraiment sans raison
Mais c’est cette liberté qui les rend tous avides
D’alcool et de tendresse, approcher la passion

Je paierai assez cher pour deux ou trois visages
Ce sera ma collection, je veux les posséder
Baiser doucement leur front, leur dire « soyez bien sages »
Ils sont comme des chansons, me rappellent au passé

C’est peut-être ça qui gêne, une fois qu'on se sépare
Cette personne qui très vite ne pense plus à vous
Si le visage restait, il n’y aurait plus de cauchemars
Mais il part comme le reste, nous gardons le dégoût

Je progresse dans la nuit, je suis bien entourée
Tout est très clair pour moi: nous devons vivre seuls
C’est une chose à laquelle on ne peut s’habituer
Souvent j’ai très envie de bien fermer ma gueule

Cette nuit est magnifique, elle me perce le coeur
Sa répétition n’altère en rien sa bouleversante magie
Tout est dans les contrastes, entre fête et douleur
Je suis entre les deux : joyeuse/anéantie

Nous sommes bien à Paris, il n’y a rien à craindre
On peut sympathiser, danser, rentrer dormir
Faire de nouvelles rencontres, qui oserait se plaindre?
De ces douces actions cachant l’envie de mourir

Ce soir tu veux atteindre le coeur du samedi soir
Cette zone un peu obscure, qu'on appelle "bar loundge"
Ces endroits attirants, recouverts de miroirs
Ma faiblesse te dégoûte, il faut que tu t'allonges

Je t'évoque une vie que tu ne trouves pas souhaitable
Je ne connais que le calme, mes tympans sont fragiles
J'aime beaucoup parler, assise autour d'une table
On nous ramène les plats, le serveur est agile

Et si on allait manger au restaurant chinois?
Arrêtons-nous d’abord, laissons parler nos coeurs
« Nous nous sommes fait du mal, mais je t’aime plus que moi »
C’est bien, dans ces plats-là, il n'y a jamais de beurre.

De MH
à moi
le 13/11/2010


Chère Murielle,

C'est moi qui avais envie d'avancer notre rendez-vous, mais peut-être est-ce que je vous ne l'avais pas dit. Je suis sûr d'avoir composé votre numéro ces deniers temps, mais peut-être n'ai-je pas laissė de message.
Ne soyez pas sévère avec xxxx. Son interview de moi avait été vu comme celui d'une femme amoureuse, elle devait se douter qu'on se moquerait d'elle pour ça, c'est courageux de sa part de l'avoir fait.
Et là c'est le compte-rendu d'une femme amoureuse et un peu jalouse. Maria-Olga aussi est courageuse, elle est venue de Moscou avant que le rėsultat soit connu, avant moi même.
Le courage d'être impudique, de s'afficher, j'admire ça chez les femmes. Ça peut être obscène, mais sûrement pas vulgaire. Par contre, je suis heureux que vous me protégiez contre celle qui parle de mes chemises surlering. Elle, elle n'est pas dans l'amour.

Je vous embrasse,
Michel.

de moi
à MH
le 13/11/2010


Je n'étais en effet pas au courant que vous désiriez avancer le rendez-vous et je n'ai pas eu de messages de vous. On a en a déjà parlé mais n'hésitez pas à laisser des textos, même en février, je suis beaucoup plus réceptive à cela et je réponds immédiatement.

Bien sûr si vous me dites ça à propos de xxxx, ça va un peu mieux. Le truc c'est que cela va dans le sens de tout ce que les Inrocks publient sur leur site et qui est assez minable, je la juge en tant que journaliste et en tant que journaliste cela vaut zéro, malgré les excuses. Je suis très exigeante envers les journalistes, la plupart du temps ce qu'ils font m'inspire de la haine,  ils ont une influence énorme sur leurs lecteurs, même sur internet, ils ne se rendent pas assez compte.
Prenons la manière dont ils vous traitent, les gens ont une opinion de vous biaisée parce que fondée sur des articles plutôt que sur votre littérature, on vous voit chez Denisot et on pense que ça suffit, peut-être qu'on s'en fiche, mais peut-être que c'est important. Donc lire un tel papier qui ne peut que susciter l'amertume chez vos lecteurs, je trouve ça plutôt triste.
 Je ne vous demande pas d'être critique envers ce qu'elle écrit, vous êtes plongé dedans et cela doit être beaucoup de plaisir et de volupté ces attentions, ces articles, ce petit monde, ces femmes qui vous aiment sincèrement, je n'en doute pas une seule seconde. Mais pourquoi parle-t-elle de Maria? Personne n'était au courant et voilà qu'elle livre tout, je trouve cela fatigant. D'accord pour l'admirable impudeur des femmes, j'en fais partie, mais il faut savoir être adulte, ne pas se dégoûter soi-même, ne pas se livrer coûte que coûte, il faut être élégant dans ses actions, faire fonctionner le surmoi malgré la jalousie et la vanité. Tout cela manque de moralité, cela me déprime.
J'arrive évidemment à deviner sa grande admiration pour vous et le plaisir qu'il peut y avoir à montrer aux autres qu'on est l'intime de Michel Houellebecq.Vous attirez les gens vers vous pour plusieurs bonnes et mauvaises raisons, je peux le comprendre, j'en fais partie, je gravite autour de vous depuis très longtemps. Bon mais je ne veux pas en parler plus longtemps, vous allez finir par croire que je suis hystérique, je reste lucide: je sais que tout cela est anodin.

Quant à Sur le ring, je ne supporte pas qu'on parle de vous comme cela, je savais que vous alliez lire les commentaires et ça me rendait triste de savoir que vous tomberiez sur une telle connerie. Je vous défendrai à chaque fois que l'occasion se présentera, comptez sur moi. J'ai voulu laisser un commentaire sur les Inrocks mais ça ne marche pas, d'où mon mail de tout à l'heure.
J'ai en ce moment et assez souvent de longues discussions sur vous avec mes amis étudiants, c'est assez passionnant, on touche des choses profondes, je vous retrouve dans votre dimension théorique, et j'arrive à les convaincre de ma vision des choses. Ils n'arrivent pas à voir la cohérence entre votre oeuvre et votre propension à accepter le Goncourt et à jouer le jeu du battage médiatique, je leur explique tout car je vous comprends assez souvent.

Bonne nuit,
Murielle
De MH 
à moi
le 19/11/2010

Murielle,

Sur les médias, les prix, et ainsi de suite...
Ce dont il faut bien se rendre compte, c'est que, si l'on est seul au moment où l'on écrit un livre, on ne l'est pas du tout au moment où on le publie. Il est plus amical à l'égard de l'éditeur, l'attachée de presse, etc, de jouer le jeu dans une certaine mesure. Tout en sachant qu'à long terme ça n'a aucune importance, dans un sens comme dans l'autre.

Je vous embrasse,
Michel.

samedi 16 août 2014

Pitié pour les jeunes filles : correspondance MH/MJ (3)

De moi 
à MH
le 12/10/2008

Cher Michel,
je ne vais (pour une fois) pas être longue
Je pensais vraiment que certains de mes propos méritaient et appelaient à des réaction spontanées de votre part. Ca me deçoit toujours un peu ces mails d'une ligne, mais je suis ici pour vous et c'est déjà bien que d'une certaine façon vous me tolériez. Je sais que je vous écris trop et que rien ne justifie ça.

J'aimerais vous aider à relativiser concernant votre film mais ce travail-là se fait malheureusement seul. Ca me fait penser aux gens qui au moment de la mort d'un proche ne réagissent pas tout de suite mais beaucoup plus tard, je ne dis pas que c'est pareil mais ça m'y fait penser et c'est comme ça pour beaucoup de choses, parfois le recul et le temps aggravent les choses. 
Dernière chose, j'ai lu les réactions à votre livre de Didier Jacob et Pierre Assouline sur leurs blogs respectifs, ils ne savent pas tellement se défendre, Assouline me fait rire parce qu'en attendant ce n'est pas vous qui sortez un livre consacré aux meilleurs commentaires de votre blog, ça c'est vraiment la honte je trouve, peu importe si le contenu est bon, ce mec fait vraiment n'importe quoi. Quant à Didier Jacob c'est juste un bouffon que l'énervement fait bégayer.
Je vous laisse et vous embrasse, si vous avez besoin de moi et bien je suis là,

Je vous embrasse,

Murielle.

PS: C'était très très bien cette émission chez Picouly, il est sympa je trouve, présentateur modèle. J'aurai dû venir à l'émission, ne serait-ce que pour vous voir de dos.

vendredi 15 août 2014

Pitié pour les jeunes filles : correspondance MH/MJ (2)

Suite de la correspondance avec Michel Houellebecq


De moi
à MH
le 12/09/2008


Cher Michel,

Je vous demande pardon, j'imagine que vous êtes resté courtois en apparence mais qu'en réalité vous m'en voulez énormément et que vous n'auriez pas hésiter à me foutre quelques baffes
J'ignore comment vous êtes tombé sur le forum, ça n'a d'ailleurs que peu d'importance, et je me suis vite rendue compte de la faute que j'avais commise, j'ai dû écrire au modérateur pour qu'il supprime toute trace d'un sujet bien précis et qui m'avait fait copié/collé sous l'emprise de l'émotion votre réponse à mon mail.
Je crois que tout ceci demande quelques explications, peut-être que vous n'en avez pas besoin mais je pense qu'elles m'apaiseront,
Deux choses,
premièrement, j'ai n'ai aucun égard pour ma vie privée, j'en ai toujours énormément étalé sur mon compte dans la ribambelle de blogs que j'ai tenu tout au long de mon adolescence. Quand j'ai commencé à écrire vers mes 12 ans, il n'y avait pas encore ce réflexe de taper le nom d'une personne sur Google pour trouver quelque chose qui pourrait nous renseigner sur elle, tout restait assez confidentiel, et puis je n'avais que peu de lecteurs, j'ai donc évolué dans ce monde silencieux où il me suffisait d'exposer ma vie avec le plus de véracité pour plaire aux gens, n'ayant jamais que peu de réactions de mes lecteurs je continuais et continue tête baissée. C'est avec ce fonctionnement que j'ai pu me faire des amis âgés et aussi quelques petits copains. Vous comprenez alors pourquoi je n'avais aucune raison de changer de formule.
Je pense avoir le défaut d'appliquer cette méprise de mon intimité qui me caractérise à toute personne que je cite, croyant agir normalement quand il s'agit de trancher entre écrire son vrai nom ou en extraire seulement les initiales. Cela m'a valu quelques problèmes plus ou moins graves. D'ailleurs le plus souvent le problème se trouvait dans les propos que je tenais à l'égard de cette personne et qu'elle ne soupçonnait pas plutôt qu'au non respect de son intimité. J'ai toujours fait passé le désir d'écrire une belle phrase avant tout, peu importe si cela impliquait quelques petits risques, avant je pouvais m'en vanter, je passais pour une esthète obsessionnelle, maintenant je me trouve juste mesquine et je prends conscience de ce défaut.
Mais ne vous faites pas de souci, je n'ai pas une seule fois mentionné notre petite correspondance sur mon blog actuel pour les mêmes raisons qui m'ont poussée à supprimer tout ce que j'avais dit sur le forum de Technikart, et puis vous savez, j'ai lu votre interview dans GQ, quand vous parliez de l'indiscrétion que vous ne supportiez plus, ça m'a mis la puce à l'oreille et je souhaitais de tout mon coeur que vous ne tombiez pas sur le forum.

Deuxièmement, je pense ne pas vraiment mesurer l'étendue de votre célébrité, et cela pose problème justement parce que dans ma tête vous restez toujours cet auteur confidentiel que je lisais dans le métro, , alors quand je me conduis de manière si inconséquente envers vous je ne mesure pas du tout les risques, je ne prends pas en compte les imprévus, la curiosité des gens, le hasard, vos détracteurs, votre curiosité à vous, les possibilités d'indiscrétion qu'offre internet.

J'ajouterai juste qu'il n'a jamais été question dans mes intentions d'entamer quoique ce soit de sexuel avec vous, je vous respecte trop pour ça, vous parler est déjà pas mal. Non, pour être tout à fait honnête et même si ça peut paraître un peu désespéré, j'espérais devenir votre pote, une complice. Voilà ce que se permettait d'imaginer mon esprit dans ses grandes heures d'emportement.
Je ne veux pas être plus longue, votre mail m'a un peu déprimée, j'ai bien compris ce qu'il fallait que je lise entre les lignes, je vais essayer de penser à autre chose, veuillez encore une dernière fois me pardonner.
Je sais bien que tout ceci compromettra fortement l'idée d'une rencontre comme l'avenir de notre correspondance, y mettra même un terme, je l'imagine bien.

Je vous embrasse.

De MH
à moi

le 22/09/2008

Murielle,

La seule chose vraiment déprimante, en réalité, dans votre mail, c'est l'idée d'une incompatibiité entre "respect éprouvé pour quelqu'un" et "quelque chose de sexuel". Je me rends compte, à cette occasion, que ma vision de la sexualité n'est décidément pas si négative.
Je suis en effet très célèbre et très détesté, par l'immense majorité des médias. Avant, moi non plus, je ne prêtais aucune attention au respect de ma vie privée ; c'est depuis qu'elle a commencé a être sérieusement piétinée, il y a quelques années, que je me suis mis à glisser inéluctablement vers des symptômes pénibles (paranoïa, agoraphobie...)
Vous n'y pouvez évidemment rien, il faut juste en tenir compte.

On se verra quand même, mais peut-être pas tout de suite (d'autant que mon emploi du temps est en train de s'aggraver sensiblement).

Je vous embrasse,
Michel.


De moi
à MH
le 22/09/2008

Michel,

"Peut-être pas tout de suite", je comprends, je lis un peu les sites littéraires et il y a votre livre. "Ennemis Publics", à ce que j'en lis vous êtes au centre d'un important évènement littéraire même si le fait qu'il soit littéraire réduit considérablement les effets de l'évènement. J'ai énormément de choses à lire pour l'école, les livres pour la matière "Littérature", je n'en ai même pas fini un, j'en suis encore aux Liaisons Dangereuses. Je sais pas pourquoi, quand il y a des livres à lire pour l'école ça me bloque, les livres n'ont presque plus d'intérêt à mes yeux. Parallèlement à ça je relis vos livres, là j'en suis à Lanzarote, on y trouve énormément de similitudes avec la Possibilité.
"La sexualité est une puissance majeure, à tel point que toute relation qui s'y refuse a quelque chose d'incomplet. Il y a une barrière des comme, tout comme il y a une barrière des langues.", j'en suis à là, cette phrase est marquante et résume assez bien votre vision de la sexualité.
Tout ça pour vous dire que malgré toutes ces lectures j'achèterai le 8 octobre même votre livre, ça sera mon Harry Potter à moi, avec la même attente, la même appréhension. Même si je n'ai rien lu de Bernard Henry-Lévi, que tout autour de moi me pousse à le détester, la lecture d'Ennemis Publics sera une de mes priorités et je peux vous dire que tout le "buzz" qu'il y a autour a beaucoup d'effets sur moi, je suis super pressée, on dirait une débile.
Sur les sites où circule la nouvelle de votre livre il y a beaucoup de commentaires haineux, principalement à l'intention de Bernard Henri-Lévy et puis un peu plus bêtement, à l'intention de vous, certains considèrent ce livre comme la réunion de deux impostures, un coup de marketing, ce dernier point on peut difficilement le nier. Un dernier truc, ce livre vous place au centre de "toutes" les préoccupations et j'ai l'impression un peu bizarre qu'il vous éloigne de ce que vous êtes vraiment, vous n'êtes pas quelqu'un de bruyant, d'envahisseur, comme l'est la controverse qui entoure "Ennemis Publics", et comme le sont d'ailleurs toutes les controverses qui encerclent tout ce que vous faites, les gens devraient se calmer.

Je vous laisse, il est 15 heures, j'ai séché le sport pour pouvoir faire ce que je veux de mon après-midi, rattraper mon retard dans mes lectures, travailler la philo, aller au cinéma (il y a "Entre les murs" en avant-première à la Défense) et vous écrire.

Je vous embrasse bien fort, bon courage pour votre livre, je vous en parlerai.

de MH
à moi
le 24/09/2008

Murielle,
Oui, je comprends, tout, moi aussi, m'aurait poussé à détester Bernard-Henri Lévy ; et pourtant il est très sympathique.
C'est à force d'être haï (car beaucoup de gens me haïssent vraiment, vous savez, et voudraient me détruire) que j'en suis venu à penser à lui, comme interlocuteur, parce que je savais qu'il était dans le même cas.
Nous vivons dans une société étrange, quand même, où la réputation des individus est presque toujours fausse.
Je vous embrasse,
Michel.


De moi
à MH
le 4/10/2008


Cher Michel Houellebecq,
me revoici,
sachez tout d'abord que je ne viens jamais vous parler quand je n'ai qu'une chose à vous dire, mais plusieurs, sinon après cela fait trop, c'est pour cette raison que mes mails sont longs, car en fait il s'agit de toute une succession de mails collés les uns aux autres et vous ne recevez ça qu'en une seule fois, ce qui fait que ça donne l'impression que je vous écris rarement.

Bien, aujourd'hui je ne compte pas trop parler de moi mais bien de vous, de vous à Europe 1, de vous en livre, de vous dans la bouche de mon professeur d'histoire géo.

D'abord Europe 1, je suis tombée un peu par hasard sur votre interview chez Marc-Olivier Fogiel, je suis inscrite aux flus RSS du site Fluctuat.net qui parlait de votre passage à Europe1, je l'ai enregistré pour toujours l'avoir sur mon ordinateur et je l'ai regardé. D'abord j'aimerais vous dire que je ne n'éprouve aucune haine à l'encontre de Fogiel, j'aime ces présentateurs bon public et sans aucune prétention intellectuelle, qui arrive à vous faire passer une biographie de Françoise Dolto écrite par Daniela Lumbroso pour quelque chose de très spécialisé. Je dis ça sans ironie, je crois que ces talk-show me font du bien, que ce soit Laurent Ruquier, Fogiel ou comme avant Ardisson, je ne ratais aucune émission d'Ardisson, c'était vraiment idéal, ça finissait tard dans la nuit, sans sortir on arrivait à s'amuser. Vraiment parfait.
Donc Fogiel ne me dérange pas, il est le seul à pouvoir s'autoriser les questions indiscrètes, on lui pardonne tout comme on pardonnerait à un enfant et vraiment Michel, je vous le dis sans exagération, votre entretien avec lui était incroyable. Je pense que de l'avoir vu en vidéo y est pour quelque chose, je veux dire, les visages que vous prenez, vos regards dans le vide quand Fogiel vous pose une question, votre timidité (peut-être je me trompe) du tout début à l'idée d'être à l'antenne, votre sourire gêné à la fin quand vous annoncez que vous ne voulez pas rester, alors ce moment je l'ai bien regardé six fois. Il est incroyablement révélateur de quelque chose : vous jouez avec vos petits cheveux en disant "oh non...non..........je ne suis pas encore très sociable", et vous esquissez le plus beau sourire de l'année, timide, vulnérable, innocent, ça ne peut être que de l'innocence, je vous assure Michel, peut-être que vous la sentez en vous, en tout cas je vous le confirme : vous avez une part d'innocence assez importante, quelque chose de magnifique qui nous scotche tous, on sent que l'on doit vous approcher très doucement, ne pas trop vous serrez dans nos mains, vous êtes un petit oiseau.
Ce moment de gêne m'a assez bouleversé, je l'ai même montré à ma soeur parce que je sais que je ne pourrais pas lui faire lire vos livres tellement elle déteste ça, la lecture, mais je peux toujours la convaincre par d'autres moyens que votre écriture que vous êtes quelqu'un de bien et c'est un peu ça mon but, faire votre pub un peu partout autour de moi, parler de vous autant que je peux. Rien qu'aujourd'hui j'ai encore offert un exemplaire d'"Extension du domaine de la lutte" à une de mes amies de lycée pour son anniversaire, ça et un Roth puis un Cioran, des choses qu'elle n'achètera jamais elle qui aime Perec (je déteste Perec), et très souvent pendant nos déjeuners entre amies je leurs parle de vous, surtout en ce moment à cause de votre grande actualité. Une de mes autres amies filles compte relire Extension que je lui avais aussi offert pour son anniversaire, elle ne s'en souvient pas très bien, je vais lui prêter le film et lui envoyer la vidéo d'Europe1.
J'ai oublié de vous dire que ma soeur a demandé à revoir plusieurs fois la fin de votre entretien chez Fogiel, elle était stupéfaite, après c'est toujours son manque de curiosité qui me dégoûte un peu. Le fait qu'elle vous trouve incroyable et qu'elle n'ait pas envie de feuilleter vos livres à sa disposition dans ma petite bibliothèque.

Concernant ce que vous dites dans l'entretien, c'est toujours très émouvant de recevoir aussi directement de vos nouvelles, vous parlez de façon toujours aussi juste, votre parole est très posée, importante et libre, et puis il y a ce Fogiel qui semble pressé comme toujours, il regarde un peu partout comme un con mais il arrive à vous faire dire de bonnes choses et j'ai aussi découvert que j'aimais énormément votre voix, là encore l'innocence y est pour quelque chose.
Sur votre film on ne peut qu'être d'accord, un film qu'on considère comme un "nanar" n'a jamais enduré ce que la Possibilité a dû endurer, on ne s'énerve pas contre un film raté, on l'accueille avec mépris et bienveillance, on en rigole un peu et on passe au prochain James Bond, autant de virulence est injustifiée. Il faut vraiment se mettre en tête que seul compte vos lecteurs et le rapport intime qu'ils ont avec vos livres et votre oeuvre en général, c'est quelque chose de très doux et c'est cette mémoire qui restera. La critique n'a jamais survécu à rien.
Vous parlez aussi de votre santé, de la cigarette, je sais qu'on en avait un peu parlé, ça m'a rendue triste, il suffit de voir des photos de vous pour se rendre compte que vous aimez fumer, que cela vous donne énormément de charme comme sur la couverture d'Ennemis Publics (oui, très belle photo) et vous n'êtes pas une personne qui mérite qu'on la prive d'une chose qu'elle aime. Fumer et boire des cafés, c'est déjà des plaisirs assez modestes comme ça pour ne pas qu'on vous les ôte. Mais faites attention, il n'est pas question que vous mourrez, la santé reste à l'origine de la création et vous êtes encore jeune. J'ai été stupéfaite de me rendre compte que vous n'aviez que 50 ans, "il est plus jeune que mon père" voilà ce que je me dis.

Alors sinon, aujourd'hui j'ai acheté "Ennemis Publics", je commençais à 10h, il a juste fallu que je sorte plus tôt de chez moi pour aller sillonner les rayons des deux Virgin qui se trouvent à la Défense. Et vous savez quoi? Je ne vous ai pas trouvé, et c'était très irritant, surtout que j'étais pressée et que la Fnac n'était pas encore ouverte. J'ai fini par entrer dans un Relay qui vend aussi des livres, surtout des best-sellers, des trucs d'actualité, et des polars en fait, et là je vous ai trouvé et j'ai souri comme si je venais de retrouver quelque chose que j'avais perdu.
Je suis allée en cours avec le livre entre les mains, j'ai montré le livre a mes copines qui en plaisantant m'ont dit que j'étais "folle" mais quand même deux d'entre elles tiennent à ce que je leurs prête le livre, quelque chose de ma propagande houellebecquiste a donc réussi.
Une fille de ma classe qui fait un peu dame m'a demandé "hé Murielle, alors on l'a retrouvé Houellebecq? Parce qu'à un moment il avait disparu", je n'ai pas très bien compris mais je lui ai répondu "ouais enfin il était en Irlande mais là il est en France pour la promo", puis elle d'ajouter que vous et BHL essayiez trop de faire intellectuels et qu'elle vous détestait. Bien sûr elle n'avait rien lu de vous, bien sûr je lui ai répondu avec tendresse comme quoi vous étiez un très bon écrivain mais que BHL sans trop le connaître, avec ses chemises et tout ça, c'est vrai qu'il se la pétait un peu.

Voilà pour la matinée,
un peu plus tard dans la journée la tranche d'"Ennemis Publics" était visible par un coup d'oeil au-dessus de mon sac, en cours d'histoire géo je suis assise devant parce que j'éprouve des sentiments pour mon prof et que je souhaite être le plus proche de lui possible. ll était posté devant ma table, il s'appuyait même à elle et je ne sais pas comment mais il était juste au-dessus du livre. Je l'ai regardé et il m'a juste demandé "vous me le prêterez?" j'ai regardé vers mon sac pour comprendre qu'il parlait du livre, il ajouta "parce que je suis fan de Houellebecq, je le considère comme le plus grand écrivain français", et moi de répondre "oh moi aussi", puis "en échange je vous prêterai un collector, c'est un coffret avec un hors-série", "ah le truc des Inrockuptibles?", "ouais", "je l'ai déjà", "et bah alors respect, maximum respect." Bien évidemment la classe nous écoutait pendant ses 10 secondes, c'était assez jouissif.
Le sujet s'est clos soudainement mais je peux vous dire que plus rien ne sera comme avant, nous avions déjà réussi à communiquer sur notre goût pour John Fante, disons que j'en avais lu sans vraiment trop aimer mais le seul fait de les avoir lu lui a suffit à me dire "respect". Remarquez qu'il ne me dit que "respect", et qu'il reste très distant malgré nos nombreux points communs : cet amour pour la littérature américaine, et puis celui qu'on partage pour votre oeuvre et qui nous a fait acheté ce hors-série qu'il me vendait comme "collector". C'est très dur de devoir se dire que dans moins d'un an il ne sera plus question de le voir, qu'il finira en souvenir douloureux d'une époque où j'entrais en cours avec un poids au ventre. De jour en jour il arrive à se rendre de plus en plus aimable et moi de plus en plus admirative, ça me fait mal au coeur mais c'est ainsi, ma vie est constellée de ce genre de déchirement. Je sais qu'il me manquera.

Il avait déjà fait une allusion à vous lors d'un cours précédent tout au début de l'année, il cherchait ses mots pour continuer une phrase qui se terminait par "la possibilité", il disait "la possibilité...non pas d'une île mais..." après je ne m'en souviens plus mais j'ai alors eu un léger sursaut.
Bien sûr j'ignore pourquoi je vous raconte des choses aussi insignifiantes mais si je me mets à votre place je crois que j'aurai aimé être au courant des moindres détails de mon succès, apprendre qu'il s'étend là où on ne l'attend pas, dans une classe de terminale littéraire, dans des couloirs de lycée, j'aimerais que cela vous touche, le fait qu'une élève prête un de vos livres à son prof, qu'ils en parlent avec cette admiration qu'ils portent en eux, maladroitement parce que les discussions prof/élève doivent aller vite car il y a un cours à poursuivre, et qu'après le cours un autre arrive, puis ensuite il faut partir dans sa maison.

Je viens de finir Le Guépard de Lampedusa, c'était pour l'école, maintenant je dois lire Roméo et Juliette mais j'en ai rien à foutre des lectures obligatoires, j'ai énormément de travail et plus de temps pour rien, ni le cinéma, ni la musique, ni mes lectures personnelles, Hemingway et Rousseau qui m'attendent depuis beaucoup trop longtemps. Mais il a d'abord ce désir de lire encore vos lignes, cette fois des récentes datant de 2008, et puis cet autre désir de vous prêter à mon professeur avant qu'il ne vous achète, peut-être cela relancera-t-il la conversation. Le peu que j'ai lu du livre, les extraits trouvés sur le site de BibliObs présagent énormément de bonnes choses, c'était prévisible, l'épistolaire bouleverse et perfectionne quelque chose dans la manière de pensée et la façon d'écrire, j'en suis persuadée.

J'imagine que vous ne me lirez pas avant longtemps, et puis j'ai toujours la crainte que vous ne lisiez pas en entier mes mails parce que vous rebondissez rarement sur ce que je dis, mais ne vous justifiez de rien, c'est juste une crainte née de rien, je ne pense pas que vous soyez comme ça, si peu attentif à ce qu'on vous raconte.
Je vous embrasse et vous promets de ne vous écrire qu'après avoir fini Ennemis Publics,

Murielle.

De MH

à moi
le 07/10/2008


Chère Murielle,

Ca me rappelle quelque chose, j'avais recueilli un oiseau blessé mais je n'ai pas réussi à le sauver, le soir il est mort et j'étais en larmes et mon père m'a dit : "Eh ben mon pauvre garçon, si ça suffit à te mettre dans des états pareils, t'es mal parti dans la vie".

Je ne crois qu'il ne faut plus que je vous écrive pour l'instant parce que je n'ai plus le temps de vous voir avant mon départ, mais j'espère qu'on pourra se voir en mars-avril, par là.

Je vous embrasse,
Michel.

De moi
à MH

le 10/10/2008
e suis contente d'avoir réussi, avec cette image du petit oiseau, à approcher quelque chose d'assez juste, ça arrive parfois que sans vraiment connaître la personne on touche sans le vouloir à des choses précises de son vécu.

Bon Michel, je vous écris, mais c'est bien parce que j'ai l'impression que je ne peux pas faire autrement, maintenant que je sais que je peux m'adresser à vous et que je peux espérer une réponse même d'une ligne, je n'hésite plus (d'ailleurs cette petite réponse alors que je vous voyais à la télévision, c'est à dire qu'à mon sens vous étiez extrêmement occupé,  je trouve ça tellement gentil de votre part, merci beaucoup)
 Je finis.
Quand on trouve pour interlocuteur son écrivain vivant préféré il est difficile d'ensuite écrire à quelqu'un d'autre, et puis j'ai eu des correspondants dans ma jeunesse, des personnes à qui parler tous les soirs après les cours, l'immense joie d'une réponse, la tout aussi immense déception d'une absence de réponse.
Avec mon premier vrai petit copain on n'avait jamais cessé de s'écrire, on approchait les 700 mails pour 9 mois de relation, puis bon, après quand j'ai mis fin à tout ça il s'est débrouillé pour accéder à ma boîte mail et tout supprimer.

Maintenant je n'ai personne à qui vraiment parler et ça me manque, surtout en ce moment. Je me rends compte que mes copines sont gentilles mais pas très motivées à l'idée de m'écouter et je trouve ça dramatique, à chaque fois que je parle elles me renvoient l'impression que j'essaye de faire mon intéressante et je me débrouille alors pour écourter la tirade. Pourtant j'ai tout les jours des choses à dire sur ma journée et sur ma vie. Je trouve que j'ai l'oeil pour remarquer les choses importantes d'une journée, les moments de grâce quotidiens et qu'il faut en parler, c'est ça qui nous aide. Par exemple aujourd'hui j'ai vu une dame seule en face de moi dans le métro à la Défense, elle mangeait une banane et c'était très beau et ça m'a émue. J'ai besoin d'amitié, d'exister, d'être estimée, de parler longtemps et librement, de faire des choses après les cours. Je n'ai pas vraiment l'impression de vivre ma jeunesse, ni de vivre tout court, ma jeunesse je m'en fiche, je sais que ce n'est pas comme dans les pubs ou les films ou les romans, ça reste assez plan-plan, mais pas à ce point. Rentrer chez soi et travailler tout en papotant sur des forums, écrire sur son blog, projeter de regarder un film ou Taddéi, s'endormir la bouche ouverte, le vendredi soir au cinéma, le samedi dans Paris, le dimanche à la maison en pyjama, tout ça tout ça. Quelque chose d'autre est possible, il suffit de bouger deux trois choses, je le sais. J'ajouterai que la semaine se passe sans que je fasse quoi que ce soit avec ma famille, ni sortie, ni repas, ni discussion, aucun échange, nada.  BHL en parle un peu, enfin pour autre chose mais il dit : 
"Quand les parents sont là, on n'y pense pas",
 moi j'y pense au fait qu'"ils ne sont pas éternels" mais je ne fais rien, ça revient donc au même.
Pour en finir sur ma vie : je vous l'ai déjà dit, en septembre-décembre le moral ça va, mais ça se dégrade de mois en mois. Janvier, février, mars, avril, mai, juin, c'est juste intenable. Pourtant je remarque que rien dans ma vie, en dehors des saisons, ne varie vraiment entre septembre et juin, sauf qu'en septembre il y a le désir et le plaisir d'être embobinée, de vivre dans la douceur et le (ré)confort du quotidien. J'endosse le rôle de la "jeune lycéenne ambitieuse" et je mobilise mes forces à essayer de ne pas réfléchir aux sujets sensibles, et puis en cours même si je m'ennuie je suis heureuse, je balaye la classe du regard et je me sens bien vivante, je lis dans mon lit et je me sens à l'abri de pas mal de choses, mais il y a vraiment des moments où c'est "limite-limite", à la frontière du pétage de câble, et d'année en année ça devient de plus en plus sérieux, ma conscience s'aiguise, ma solitude aussi. J'ai l'impression de déjà vivre dans le souvenir de ma jeunesse.
D'ailleurs, là, ma jeunesse, ça va encore, on m'impose des camarades, sympathiques, amicaux, bienveillants, farceurs, aux corps projetés uniquement vers l'avenir, et une famille peu bavarde mais qui donne un semblant de vie au reste de l'appartement; la rumeur de la télé, la douche, les lumières allumées, le micro-ondes, l'aspirateur et les disputes, ça reste de la vie. Mais je sais qu'une fois "dans la vraie vie" je ne m'en sortirai pas, ce n'est pas possible, et j'ai extrêmement peur, l'autonomie ce n'est pas que joyeux et j'ai peur de trop souffrir.
 Ce qui m'aide un peu c'est que j'ai le pressant désir de devenir un bon écrivain mais je n'ai pas les forces qu'il faut pour commencer un roman ni quoi que ce soit qui ressemblerait à de la fiction. Vous dites une chose dans "Ennemis Publics" sur votre impossibilité à faire de votre vie la matière de vos romans (je résume parce que je ne retrouve pas le passage malgré mes soulignages et mes marques-pages multicolores) et que des gens y parviennent. Je sais que j'y parviens parce que j'écris et qu'on me dit "tu écris bien petite" mais je sais que j'aurais préféré être apte à faire du Houellebecq plutôt que du Angot, parce que ça montre qu'on ne s'intéresse pas qu'à soi et que ça touche à quelque chose de beaucoup plus universel. Même si Angot ça peut toucher, Houellebecq c'est beaucoup mieux. C'est vous qui, l'année dernière, étiez dans mon manuel de littérature pas Christine.

J'ajouterai que le goût du secret dans lequel doit s'épanouir le roman me fait aussi défaut, j'ai du mal à ne pas rendre publique sur-le-champ ce que je viens d'écrire, d'où le fait que je tienne un blog, mais je n'ai pas envie de vous montrer ce que j'écris, ce n'est pas comme si vous étiez un éditeur et j'ai peur que vous pensiez que maintenant j'agis par intérêt, puis par rapport à vous j'ai un peu honte de ce que j'écris, c'est bizarre, j'ai l'impression de pouvoir dire que ça ne vous plaira pas, je dis ça très très sincèrement. J'aime comment vous écrivez mais je n'écris pas comme vous.

Finalement vous aviez raison, quelque chose en vous fait que les gens viennent vous voir pour vous parler de choses intimes, à votre place j'aurai plutôt tendance à vouloir qu'on me laisse tranquille, "y'a les journaux intimes pour ça", des trucs dans le genre.

Avant de vous parler d'Ennemis Publics je voudrais en finir avec mon prof d'histoire géo :
Il a finalement acheté le livre pendant le week-end, je suis entrée en classe, il fumait sa clope en bas, il en fume entre chaque cours alors à chaque fin de cours il est pressé et on doit se dépêcher de sortir. J'ai vu le livre près de son ordinateur, ça me décevait un peu, ce côté "chacun son livre", ça nous privait d'une discussion. Bon, mais il y a plus que ça, il a carrément lu votre première lettre à toute la classe, la chute très drôle sur le générique de Ratatouille et la musique électronique, passage qui tend à devenir culte. J'étais très émue mais la classe, bon, elle attendait son cours sur le modèle soviétique.

Ennemis Publics :
J'ai fini le livre ce matin dans le métro, entre deux stations. Ma première impression, là, comme ça, en fermant le livre, c'est que bon, forcément un de vous deux en sort plus gagnant que l'autre et que ce "gagnant", c'est bien vous.

BHL je ne le connaissais donc pas et puis cette correspondance nous livre à peu près l'essentiel : le bougre a eu ce qu'on appelle "la grande vie" et tout au long du livre il ne fait que se la péter, se vendre, vendre ses livres, "quand j'écrivais...", "au moment de la sortie de...", genre "rétrospective BHL au Centre Pompidou", il ne fait qu'énoncer ce qu'il aurait aimé entendre de lui, avec ce regard très extérieur sur lui-même qui le mythifierait presque : ce n'est pas ma faute si je me préoccupe tant du sort des autres hommes, ce n'est pas ma faute si j'aime autant les mots (les mots sont plus vivants que nous, bordel), si je suis bibliophile (quelle tare!), name-dropping à toutes les pages comme si on avait demandé quelque chose, érudition nauséabonde et pas franchement nécessaire : tout pouvait être dit plus simplement.J'ai trouvé ça tellement triste,  si peu respectueux de vous, de vos paroles discrètes qui essayaient de ne pas s'éloigner du but premier, cette fameuse littérature de l'aveu (très beau terme). J'ignore si l'objectif est atteint, j'aurai plutôt tendance à dire que non, avec un BHL aussi imbu de sa personne, assez fin, assez intelligent mais fondamentalement un peu con, le genre de mec à écrire littérature avec un L majuscule, on ne peut pas pénétrer au fond des choses.

Son journal intime qu'il tient depuis 30 ans (en parler dans un livre "buzz", quelle bonne idée...), sa rencontre avec Aragon, son père, son besoin de "grande vie",  sa vie, d'ailleurs, qu'on croirait uniquement composée de relations, de liens, de pistons, de noms propres. Ce n'est pas franchement de l'aveu, ça ne fait pas mal aux doigts ni au coeur d'écrire ça, on ne se dit pas "bon tant pis, après tout ce livre est là pour ça", non vraiment avec BHL en face de vous vous ne pouviez y arriver. Je pense savoir ce que ça fait d'écrire des choses "inavouables" sur soi, ce n'est certainement pas avec cette facilité et cette volubilité qu'il possède qu'on écrit ce genre de choses, il aurait dû nous avouer son incapacité à se livrer tout à fait, là on aurait approuvé.

Vous êtes maintenant son ami et je pense qu'on ne peut que trouver les gens sympathiques à force de traîner avec eux. J'ignore si en lisant ses courriels sa pédanterie vous a frappé, irrité, beaucoup de zones d'ombres quand aux circonstances de cette correspondance. Viendra le jour où cette histoire d'"Ennemis Publics" sera assez vieille pour que vous en donniez votre avis.
Je dis tout ça mais finalement il y a des choses à retenir, parfois il est lucide, parfois il est même assez rigolo. Quand par exemple il parle des moments où il a dû en venir aux mains, j'ai envie de le croire parce qu'on a tendance à s'imaginer que les intellectuels sont de gros bébés peureux, ça lui donne de l'originalité, de la virilité, je l'avoue, même si je n'exclue pas une part de fabulation dans la majorité de ses récits, ce qui fait que sa vie ressemble à un film et la vôtre à une vie, son manque d'objectivité, sa fougue un peu ringarde.
Pour finir sur BHL il y a ce moment où vous avouez, c'est vraiment le mot, que cette correspondance avec lui demeure en ce moment votre seul et unique plaisir, cela m'a rendu le personnage BHL encore plus sympathique. Vous êtes très mignon quand vous vous y mettez.

Maintenant je vais vraiment vous parler de vous
Cher Michel (c'est comme si je recommençais la lettre), ce livre est tout à votre avantage, ce livre, si on vous aime comme je vous aime, avec admiration, respect et profond dévouement, ce livre est bouleversant.
J'ai entouré, souligné, marqué avec des petits marques-pages autocollants ce qui m'a plu, une cinquantaine de passages, peut-être plus, et j'ai des choses à vous dire mais je crois que je vais aller vite parce qu'il est un peu tard et que je dois finir Roméo et Juliette pour demain.

" On écrit aussi parce qu'on a lu, ça me paraît une évidence; c'est quand même une sorte de conversation, à travers les siècles, qu'on poursuit. Alors je sais bien que ni Pascal, ni Dostoïevski, ni Baudelaire ne vont se lever de leur tombeau pour me répondre. Je le sais, et ne le sais pas; parce que je me comporte exactement comme s'ils allaient le faire. Décidément, on n'est jamais aussi rationnel qu'on l'imagine.

Que ce soit une bonne vie, une belle vie, j'avoue que j'ai des doutes. Qu'est-ce que c'est cette vie où l'on ne peut pas faire trois pas sans prendre son carnet de notes?"
Inexplicable, vraiment inexplicable, presque exagéré mais ce passage m'a fait tomber les larmes des yeux. Peut-être à cause de ce qui suivait (des choses tout aussi importantes), de mon état d'esprit : 2 heures du matin, mon lit, mon petit mal de ventre à cause de mes règles, tranquillité émouvante. Je ne sais pas mais j'ai pleuré.
Parfois donc je pleurais, une seule fois en fait, le plus souvent je souriais, je rigolais, bonheur bonheur bonheur.
Lorsque vous parlez de cette correspondance entre votre date de naissance et celle de Victor Hugo, que pour vous ça signifiait quelque chose, j'appelle ça de l'aveu, parce que c'est précisément ce qu'on garde pour soi, nos faiblesses, nos jeux et nos persuasions intimes, tout ce qui est tout aussi bizarre que personnel, notre part d'enfance, de simplicité. Et parce que j'ai exactement la même anecdote en moi : un homme m'a dit que j'avais des "yeux de fougère" exactement comme Proust, l'histoire pourrait se résumer à ça, vous connaissez la suite...

Vous savez quoi? Je vais arrêter ici, vous dire encore deux trois choses et aller me poser sur mon matelas, sous ma couverture :
D'abord, ce serait drôle et intéressant de continuer cette correspondance avec tout un tas de personnalités, je sais que c'est impossible, les critiques le prendraient très mal, tout ça, mais ça pourrait faire comme une collection, comme les Martine, Michel et BHL, Michel et Marc Lévy, Michel et Ardisson, on a le droit de s'amuser, "Ennemis Publics" est finalement autant un ovni que votre film. Quelle année pour vous...
Puis pour finir, ça m'a touché, l'idée qu'une date très approximative soit fixée pour notre rencontre, j'angoisse, et je sais que ça passera très vite, j'aurai voulu vous voir en automne, dans la semaine aussi, le temps est magnifique, les pieds traînent dans les feuilles et le coeur est léger. J'ignore ce qu'il restera de mois en "mars-avril".

Je vous embrasse et sachez que, vraiment, Ennemis Publics est un livre qui me conforte dans l'idée que je ne vous oublierai pas et que vous êtes quelqu'un de vraiment bien, de bon, d'une lucidité et d'une sincérité assez exemplaire, bref, une personne qui mérite de passer un bon week-end.

PS : je vous envoie un peu comme ça la photo de mon premier vrai contrôle d'histoire qui portait sur les Trente Glorieuses, le prof que j'aime bien et qui vous lit y a glissé quelque chose de très drôle que je n'avais jamais vu ailleurs dans ma scolarité, c'est sa façon à lui de faire naître les sourires.

PPS : j'ai ces deux phrases en exergue de mon blog, trouvées dans des lectures, je trouve qu'elles collent beaucoup trop bien avec l'entreprise littéraire qu'est Ennemis Publics, je vous laisse y réfléchir.

"j'ai soudain senti que je m'étais rééduqué moi-même, et justement par le processus du souvenir et de l'écriture" Dostoïevski
"Règle d'or : laisser une image incomplète de soi..." Cioran


de MH
à moi
le 12/10/2008

Chère Murielle,

Je vais repartir pour tenter de lécher mes plaies.
Ca peut paraître curieux, mais l'échec de ce film m'est beaucoup plus douloureux maintenant qu'à sa sortie.
Ce n'est pas la première fois que je le remarque : j'ai une sorte de dispositif d'insensibilisation qui fait que je ne sens pas tout de suite les coups. Mais ensuite, peu à peu, il y a comme une hémorragie interne.

Je vous embrasse,
Michel.