On devrait aimer sans réserve les bons profs, ne serait-ce que pour leur capacité à nous dérober pour un instant au monde, à faire de la salle de classe un refuge brillant où le langage se fait incantatoire, précieux, où il se suffit à lui-même: nul besoin de bouger, de boire un peu d'eau ou de prendre un chewing-gum, on écoute le ventre vide et ça pourrait ne pas avoir de fin.
Je ne sais combien d'élèves par jour M.Franck nourrit mais il y passe ses journées, déjà il nourrissait ma soeur et puis je suis passée par là en comprenant que jamais de ma vie je ne le lâcherai ne serait-ce qu'en pensées ou dans l'acte d'écriture pour la simple raison qu'il y a eu un après et un avant M. Franck, une période en noir et blanc qui se passait sans lui et dans l'ignorance de ce qui m'attendait, et une période en technicolor où je jouis à chaque fois qu'il m'est donné d'y penser, des multiples circonstances (et plus elles sont nombreuses plus l'évènement aurait pu ne pas être) qui ont posé cet adorable petit être sur mon chemin (et si j'avais réellement changé de lycée en seconde?). A présent que la terminale est finie j'assiste discrètement à des cours d'esthétique générale qu'il donne à la fac et à des cours en entrée libre qu'il donne sur le Discours sur le fondement et les origines des inégalités parmi les hommes qui me font retrouver le goût d'un an de cours de philosophie matinale, cours qui progressait en même temps que, par la fenêtre, la lumière du jour, ça je m'en souviens.
Il y a une montée de tension dans son discours, un paroxysme à atteindre où la beauté du propos se fait dans une stable et parfaite progression : un mot fait sens, nous interpelle, puis deux mots bien combinés brillent ensemble et c'est ensuite la phrase entière, la phrase scandée qui naît, qui fait prendre à Julie son stylo rouge, qui me fait prendre mon plus beau sourire. J'en ai plein le cerveau de ses phrases, je n'ai absolument rien oublié, surtout pas l'anecdotique.
Je me souviens quand il me disait qu'écrire pour lui ne l'intéressait pas, je lui avais répondu "je comprends très bien" et tout de suite dans mon esprit cela restreignait mon champ d'imagination à quelque chose de plus austère : spectateur plutôt que créateur, une sensibilité et des opinions entièrement détenues par la sphère privée et la jouissance personnelle s'ajoutant à une modestie érudite, de celle qui consiste à ne pas trouver qu'il soit nécessaire de créer soi-même, qu'on laisse ça aux autres mais qu'on s'y intéresse de très près. Je m'étais trompé, M. Franck ne cesse de créer, et la façon qu'il a d'orner de mille détails son métier -et sa vie j'imagine- est tout simplement déchirante. Il est en tout point mon modèle.
Lors de la soirée passée avec les trois grecs je me souviens que Ianis le Très Beau m'avait dit qu'il avait réalisé un court-métrage sur le thème de l'admiration et qui consistait à démontrer qu'elle n'existait pas. Je lui avais demandé tu entends quoi par elle n'existe pas? si elle existe. Il disait que l'admiration n'était toujours qu'ignorance des défauts de l'autre, que c'était une illusion, qu'elle n'était jamais fondée. Il voulait dire qu'elle n'avait pas à exister. J'avais spontanément examiné ce qu'il en était de mon admiration pour M. Franck, je n'avais pas l'impression de me tromper, mille choses étaient à découvrir mais j'avais l'impression que cette admiration englobait par l'imagination même les plis les plus obscurs de sa vie, que j'étais prête à tout concevoir et à tout accepter et que cette admiration se faisait malgré les découvertes, les représentations les plus désavantageuses à son sujet. Je dirais même que l'admiration se nourrit des aspects les plus triviaux de la personne, c'est par contraste d'avec tout ce que l'on sait de peu glorieux de la vie et qu'on a en commun avec les autres, que l'admiration s'installe. Par un respect solennel on remercie l'autre d'arriver, malgré le poids de la vie pratique et des défauts des hommes, à donner l'illusion d'y échapper. Il y a quelque chose de l'ordre de la volonté d'être trompé.
M. Franck m'a toujours inspiré une terreur sacrée et j'ai toujours mis ça sur le compte d'un halo de fiction délirante que j'ai pu construire autour de lui mais dont il en est le seul responsable. Voilà un peu plus d'un an que je le connais et qu'il a intégré ma conscience plus intensément qu'aucun autre. Il était devant moi, cours en entrée libre sur Rousseau, dans une belle chemise blanche et une veste noire qui ressemblait étrangement à mon manteau et qui est en tout point sa veste en plus long (considération qui n'intéressait que moi), devant lui deux Pléiades colorées et très belles, Lévi-Strauss et Rousseau. Dans mon sac, deux livres : Lévi-Strauss et Rousseau. Il a commencé le cours par un hommage à ce premier sans pour autant dévier du sujet Rousseau en nous lisant un passage de Tristes tropiques, il était d'une austérité émouvante et solennelle. Il y a toujours une connivence qui s'installe quand on évoque publiquement quelque chose qui a été appris par des moyens différents dans le secret de notre vie quotidienne et qui concerne l'actualité, un léger sourire, ou un sourire en pensée se dessine.
Je me souviens que l'année dernière il parlait de Lévi-Strauss avec des mots qui semblaient se contenir eux-mêmes, il n'est pas souvent enclin au superlatif mais je me souviens qu'il en avait utilisés. Il les utilisait toujours très posément et dans un seul souffle, et quand cela arrivait je le voyais devenir capable de parler comme un enfant qui perd toute idée de proportions et de relativisme pour n'écouter que son coeur tendre, il disait que le plaisir de l'érudit était celui de l'enfant. Cela voulait aussi dire que le rapport secret que ma conscience possède avec lui et bien il avait le même avec d'autres. Aujourd'hui encore je me dis que c'est une chose sublime que l'émulation fidèle, amoureuse et respectueuse d'un modèle et j'ai décidé que j'assumais dans sa totalité ce que tout cela suppose de puérilité, de spontanéité, d'impétuosité, de maladresse et d'erreurs que j'ai pu commettre auprès de lui (et elles sont nombreuses); j'ai compris que c'était précisément là, dans une passion délirante d'immaturité, que se situait le sucre même de la vie.
jeudi 5 novembre 2009
"L'imagination qui fait tant de ravages parmi nous"
lundi 2 novembre 2009
La vie extérieure
Aller au cinéma c'est parfois avoir peur de ne plus "croire à tout ça", pousser la réflexion trop loin pourrait nous mener à un état de dangereuse lucidité, le règne du "c'est pour de faux" mais ce qui est bien, ce qui est beau, c'est qu'à chaque fois que les lumières s'éteignent, que le générique commence, que son voisin se tait, et bien tout recommence, on se laisse embobiner, si j'ose dire.
Il disait, "l'homme a inventé un truc génial, ça s'appelle le prétexte", c'est en extrapolant cette phrase, en me disant "tente n'importe quoi jeune fille" que je me suis glissé comme une furie dans la rangée de Florian, Murielle, ou tu meurs sans avoir rien tenté, ou tu tentes gentiment. Insérer la mort lors d'un dilemme, ça marche toujours chez moi. En dehors de lui la rangée était vide, c'est comme au cinéma : si une rangée est vide tu ne vas pas te foutre à côté du mec, tu te places assez loin pour ne pas qu'il sente ta présence, pour qu'il se croit encore seul dans sa rangée. Deux places entre nous deux, voilà qui est convenable. Puis les deux personnes handicapées sont venues et m'ont fait comprendre qu'il s'agissait de leur place, il y a la prise. ce qui me faisait avancer de deux tables, juste à côté de Florian. Je souriais à ses blagues et parfois il ne suivait plus alors il jetait un coup d'oeil à l'écran de mon Netbook en chuchotant avec une tendresse infinie "bouge pas". La semaine d'après, aujourd'hui en fait, je ne l'ai pas vu attendre devant la porte, ça voulait dire qu'il allait être en retard et qu'il allait me faire souffrir, je crois que nous devenons tous un peu sédentaires de semaine en semaine, il suffit qu'une personne choisisse de rester à une place pour que son voisin se repère en fonction d'elle et ainsi de suite, ce qui fait qu'on en arrive tous à avoir des places fixes. Je lis mon journal docilement à ma place et le voit arriver, c'est à lui de jouer. La veille je me disais "tu te mets à côté de lui mine de rien et tu sors une phrase marrante pour lui dire que tu viens juste de décider que tu veux te mettre ici, que c'est un choix indifférent, que tu viens juste de remarquer que la semaine dernière tu étais là". 10 secondes après il s'installait en me disant "je me remets là hein". J'ai un excellent scénariste. S'il savait, mais il ne sait rien, il croit que je tiens à ma place de la semaine dernière alors que je ne tiens qu'à faire sa connaissance mais aucun signe ne le laisse le deviner, merveille des apparences. Oui donc, "les prétextes", je lui parle de textes pas encore reçus en cours de méthodes (il aura compris que je l'ai remarqué),
la prof est coul,
oui j'aime bien mais à la fin ça devient un peu soûlant;
il lit par dessus mon épaule dans mon agenda, il est mignon ce con
Histoire de l'art?!
oui mais c'est pas ici, c'est dans le centre culturel de ma ville
tu fais une mineure?
oui, sciences politiques
moi sociologie
aaah j'aime pas les livres de droit, ils sont moches
Des polycopiés manquent, on en prend un pour deux
il m'épelle son adresse, s'il savait que je la connaissais déjà et que j'aurais pu devancer sa dictée, je fais mine de m'étonner
Ah Gmail, comme moi, c'est le meilleur
Plus la librairie est petite plus c'est mal vu de sortir sans rien acheter.
Le petit con de St-Michel a rappliqué avec ses cartes postales hideuses d'étudiants aux Beaux-Arts, sa technique, "mademoiselle, je vous ai vu me regarder du coin de l'oeil, ne fuyez pas", la première fois c'était le cas, la deuxième pas du tout, rien à battre, je mangeais mon sandwich en marchant, c'était déjà assez compliqué. Je lui ai tout de suite dit que je lui avais déjà acheté une carte, en me souvenant de ce que B. m'avait dit, "c'est pas un étudiant aux Beaux-Arts", je m'étais ravie d'autant de naïveté de ma part, Candide à Paris, je lui avais donné 1€, c'était le prix de la tranquillité.
Elle est où maintenant la carte?
Euh...quelque part dans un livre
Le soir je raconte l'histoire à ma soeur, elle me dit qu'elle aussi elle lui a dit aujourd'hui même qu'elle lui en avait déjà acheté une.
Dimanche près du MK2 Beaubourg, la table à côté de moi est inondée de pluie, depuis ma place je ne reçois que des postillons. j'ai demandé un chocolat chaud, j'ai raté ma séance, j'attends la prochaine, il est délicieux, préparé avec amour et moins cher que partout, l'endroit est parfaitement situé, si vous connaissez le MK2 Beaubourg, vous le connaissez forcément. On voit de jeunes papas intellos sortir du cinéma et croiser votre regard, de toute façon l'allée qui va du flunch et passe par Leroy Merlin, une boutique de DVD et une librairie allemande est vraiment l'une des meilleures de Paris pour croiser du beau monde. Il fait nuit, dans le métro je me disais, nuit tôt + pluie + dimanche= il y a deux fois moins de monde partout, on a l'impression d'être des résistants, on fait les fous, on fait cinquante minutes de trajet rien que pour aller au cinéma, qu'il vente ou qu'il pleuve, rien ne nous dégonfle, absolument rien. Je demande à une femme si c'est pris ici, elle a la poésie de me répondre "mmh mmh", la bouche pleine de soda, cinquante ans dans la vraie vie, huit ans à ce moment précis. Un très beau touriste vient manger sa crêpe à côté de moi, les cheveux trempés, une belle écharpe. on est vraiment l'un en face de l'autre, je ne décolle pas mes yeux du journal, c'est ma façon à moi de faire comprendre à quelqu'un qui me plaît : impossible de le regarder. le propriétaire a pour habitude de toujours parler à ces clients, surtout si ce sont des femmes, il demande au serveur s'il connaît le temps de demain, il dit que le vent à partir de 50km c'est foutu, "on se prend toute la pluie", il me demande si j'ai pas la météo dans mon journal, je lui dis "si justement j'allais chercher", je lui dis qu'il y a pas la vitesse du vent, qu'il fera entre 11 et 15°C, qu'il pleuvra pas. Le silence revient, je souris comme une dingue de la perfection de la situation et poursuis ma lecture du commentaire d'une photo de Lautréamont par Nadar, comme quoi si on prend séparément les deux côtés de son visage on croirait que ce n'est pas du tout le même visage, j'ai l'impression qu'on dit ça de toutes les photos, de tout les portraits, je mets ma main sur la moitié de son visage, effectivement effectivement. Oui je souriais de la situation parfaite, Cécilia qui s'approche insensiblement du lieu où je me trouve, le petit beau gosse à côté de moi qui mange sa crêpe en polo à manches courtes, le serveur qui prépare silencieusement ma crêpe, oui j'ai vu trop de monde passer et demander des crêpes-au-nutella-s'il-vous-plaît que je me suis lancée, la phrase me gonflait la bouche, puis ça a explosé en un coup "jepourraisavoirunecrêpeausucres'ilvousplait". Elle était peu sucrée, je crois qu'il dose le sucre à la tête du client : petite femme cernée = complexée = peu de sucre. Il me demande s'il y a un truc drôle dans mon journal, parce que je souris en le lisant, je dis non y'a rien de drôle. S'il savait que le bonheur est précisément ici là maintenant, mais le plaisir à la vie se garde comme un bonbon au fond de sa poche. Et puis Cécilia arrive. 4,40€ la crêpe et le chocolat, qui dit mieux?
Un mec sort son portable de sa poche, je lis mais la blancheur des deux tickets qui tombent entre les deux sièges (entre les deux sièges, pas par terre) attire mon regard. Je me dis "si en remettant son portable dans sa poche il ne s'en aperçoit pas je le lui dirais". Il ne voit rien. "excusez moi mais vous avez fait tomber deux tickets", phrase qui m'autorise à le regarder dans le visage, plutôt beau. je ne regarde jamais les gens dans le métro mais toujours à côté d'eux. Après je pense à mon cours de philosophie morale puis à quel point le métro est le terrain privilégié de la bonne action : poussettes à porter dans les escaliers, pièces à la "faune non-voyageuse" (dixit cours de socio), strapontin à offrir, objets à ramasser, personnes à faire passer avec soi dans les tourniquets, portes à tenir.
lundi 26 octobre 2009
Tristes tropiques - Claude Lévi-Strauss
Il y a quelque chose dans cette rue de Tolbiac, on a l'impression, on a jamais été autant dans la rue, avec toute la violence que cela implique, ce dialogue piéton-voiture, "non toi vas-y, non vas-y c'est à ton tour",ces étudiants partout, qui pullulent dans les entrailles du métro pour enfin sortir à la chaîne par l'escalator, et des cours qui commencent à toutes les heures, l'école de journalisme en face, mon sac lourd, le métro, les gens qui courent, les gens pressés, les gens qui attendent, les gens qui fument, les groupes, les cafés où la pluie tombe aux pieds des fumeurs sous la bâche, se sentir joyeusement agressée de partout. Maintenant je comprends quand Monoprix disait "dans ville il y a vie", la ville est une bonne invention où l'on passe son temps à passer devant des formes géométriques. Je doute très sérieusement que quelqu'un puisse me voir. Déjà trois semaines que j'aurais appris à cultiver ce que je pressentais déjà dans mes premiers journaux intimes, à savoir mon potentiel d'invisibilité, cette capacité à se croire très libre parce que très transparente, ça a longtemps été ma façon à moi de me guérir d'une timidité à toutes épreuves, je n'avais pas d'autres choix car toujours en moi l'impression de devoir sans cesse justifier ma place quelque part. je me faufile avec le numéro de ma salle dans la tête, dans l'ascenseur je regarde par terre, je regarde mes nouvelles bottines. j'ai passé plusieurs semaines à penser au genre de chaussures que je voulais, j'avais deux trois paires en vue et dans ces cas-là il s'agit de marcher en s'imaginant successivement avec chacune de ces paires, contextualiser le désir, et puis aussi ne pas jouer les inconséquentes mais aussi prendre en compte les couleurs dominantes de sa garde-robe, très important. finalement ce sont ces bottines en daim marron, avec un talon, B. m'a dit qu'il voulait les mêmes mais sans talons. je viens tout juste de réaliser que c'est le grand truc de l'hiver ces chaussures, toutes les filles en portent, mais ça ne donne pas le même rendu selon qu'on soit archi-lookée ou femme-passe-partout. Au café j'ai demandé à une fille qui lisait quelque chose comme le Nouvel Observateur si le journal posé là était à elle et si je pouvais le prendre merci, elle m'a tendu son visage autobronzé et a enlevé ses écouteurs, surprise de retrouver l'usage de la parole. Je savais qu'il n'était pas à elle (sinon je n'aurais jamais demandé), je l'avais observée depuis le début, le journal avait été là bien avant elle mais ça me plaisait de lui parler et je me voyais mal prendre le journal sans m'annoncer, comme s'il m'était dû, non je ne suis pas comme ça. Je n'aurai plus besoin de l'acheter, il y en a toujours un qui traîne quelque part, dépenser un minimum c'est presque possible pour l'étudiant, les cafés sont à cinquante centimes, la presse payante on la trouve dans le hall. Les étudiants aiment à se nourrir de panini Nutella, la nourriture du CROUS acquiert du fait de son prix une petite tête fade et sympathique, les madame et monsieur de la caisse sont bienveillants et comme il est convenu de procéder je pense à la vie de la madame qui me sert mon pain aux raisins, des pensées prévisibles, oui j'imagine la vie des gens dans le métro, etc. La machine de la cafétéria, le liquide tombait dans le vide, je n'avais pas compris que le gobelet n'était pas inclus, de la matière se perdait devant mes yeux et j'ai essayé d'en rire avec la fille à côté alors que je trouvais ça terrifiant, je ne me suis jamais sentie aussi impuissante.
Je monte le sucre au niveau quatre, j'attends que la machine inscrive "merci merci merci" sur l'écran, je réfléchis à pourquoi trois merci, cette machine n'a pas d'âme et on essaye de nous faire croire le contraire. je ne peux pas m'empêcher de prononcer "merci merci merci" dans ma tête, la dernière fois une fille a carrément lu à voix haute à ses copines "merci merci merci". Le verre est lourd de liquide, il ne faut pas le déloger de sa position verticale. Je le bois discrètement sur une longue tablette en aluminium, face à des affiches rouges et noires, dos à tout le monde, j'espère seulement que depuis deux semaines personne n'a souligné mon embarrassante solitude, toujours devoir tout justifier alors que je ne sais jamais pourquoi je suis là et pourquoi je fais ça. Cécilia avait raison, mais j'y reviendrai. La dernière fois un mec est venu arracher des annonces pour la location d'un studio d'enregistrement qui avaient le malheur d'être collées par-dessus les affiches d'un syndicat d'extrême gauche, il les arrachait à pleine main, feignant un énervement contenu.
Les tentatives de lien social par le biais de soirée et de week-end d'intégration nous paraissent trop programmés et vendus avec trop d'enthousiasme pour que l'on s'y fie, nous sommes de ceux qui n'avons jamais cru en tout cela. Je sais que les relations se nouent soit naturellement, sans précipitations et d'un commun accord, soit cela ne se fait jamais, j'ai trop conscience des étapes par lesquelles passent deux êtres humains avant de pouvoir se tutoyer et manger la bouche ouverte ensemble que je me sens incapable de repasser par là avec qui que ce soit: c'est dans ces moments-là qu'internet a facilité beaucoup de choses. je n'aime pas à être rappeler à la nécessité pour l'être humain de nouer des liens sociaux pour être content sinon équilibré, j'aime persister dans ma solitude, leur montrer à tous que je me débrouille et la plupart du temps c'est le cas, je me sens une heureuse observatrice : moins on parle plus on voit.
Mais même quand je parle à quelqu'un, à Karine qui a remarqué par l'appel que faisaient les chargés de TD que nous avions tout nos cours de philosophie en commun, "Murielle, c'est ça?" même quand je lui parle, c'est creux, surjoué, exécuté à contrecoeur. Deux gifles mentales. Tu as tout faux murielle, il faut changer les codes de la discussion, parlez comme dans les films, commencez in medias res comme nous apprennent les profs de français, que les gens aux alentours puissent vous entendre et vous trouver sensass', dire d'abord ce qu'on pense avant de dire ce que doit penser un étudiant : un étudiant est fatigué et à trop de travail, mettons nous d'accord. c'est à nous de réinventer le réel par la discussion et cela fait beaucoup trop longtemps que je n'ai pas bien discuté comme on prendrait un bon repas. Refaire intelligemment le monde, avec la brillance que suppose notre jeunesse, l'arrogance inhérente à la jeunesse, l'arrogance que je n'ai pas et qui m'impressionne chez certains. voilà ce qui manque, voilà ce qu'il faut faire. Le parcours est bien trop long, connaître les autres un peu plus en profondeur, c'est à dire dépasser la discussion sur les cours, le travail et la fatigue, cela suppose du temps que personne n'a plus et qu'on avait lors des récréations, condamnés à se trouver ordinaires les uns les autres, j'essaye de me dégoûter des autres faute de pouvoir leur parler un jour : c'est la bonne tactique.
Parfois je lève le doigt en TD de philosophie, je pose une question alors que j'en ai mille mais je fais attention, je prends en compte les autres, et le cours doit avancer, et de toute façon la prof rigole à ma question, j'aimerais savoir si j'ai bon mais elle préfère rire et me dire que je vais trop vite, M. Franck lui il m'expliquait, il me corrigeait, je sortais et tout était clair, tout était propre, je pouvais faire du cours d'aujourd'hui mon miel, on se regardait avec les copines et on se disait que le cours était "ouf" et on allait boire des chocolats chauds chez Hubert. J'aimais amener M. Franck à la digression, son savoir est aussi confortable qu'infini, il tourne les choses bellement, quand il s'exprime on éprouve le plaisir ressenti devant une chose parfaitement exprimée et sur laquelle il n'y a plus à revenir. Il ne se complaisait jamais dans la beauté de son propos, c'était toujours juste ce qu'il faut, il en imposait, il était d'une classe inouïe. Ici le savoir est triste, le savoir est gris, comme si nous nous étions tous mis d'accord : tout le monde ici dans cette salle aime la philosophie à présent il va falloir la bosser, la disséquer, l'écarteler dans l'austérité de l'ennui, en haut d'une tour, au 21ème, parmi les nuages, j'avais dit à mes copines "j'ai l'impression de faire cours dans un avion", la fille qui était dans l'ascenseur avec nous avait rigolé. L'ennui est le critère d'un bon cours de philosophie ça ne me prend plus au coeur, tout s'est perdu, dilué, mon enthousiasme intellectuel est proche de zéro, on vous parle de libre-arbitre et de conscience morale alors qu'un élève sur deux baille dans sa manche tandis que l'autre moitié pense à sa pause clope, que mon voisin dessine les étudiants de la classe et qu'une indifférence polie régit nos rapports. Je me sens abrutie, je n'ai plus de questions à poser aux profs, plus d'étonnement philosophique. A côté je lis des livres, je fais mes choses, comme toujours comme tout le monde, mais rien ne compte si je n'ai pas l'occasion d'en parler, de m'enflammer, et à force de ne pas parler, de ne pas dérouler mes opinions je finis par me demander si je n'ai jamais été capable d'avoir une opinion sur quelque chose. Je garde pour moi mes impressions sur le monde, dans cet état sauvage et inarticulé que suppose toute chose élaborée uniquement pour soi-même. Je ne suis pas contre mes chargés de TD, je les trouve tous assez compétents, on devine leur érudition à travers quelques détails et ils font preuve d'une fade bienveillance qui à force de s'étaler sur l'ensemble des étudiants finit d'appauvrir la part octroyée à chacun.
Le Jardin du Luxembourg a une odeur de mort, j'ai toujours trouvé que les parcs et les jardins sentaient la mort, la gravité, la gravité de l'enfance, du couple, de la vieillesse, il y a tout cela en même temps et ça toujours été trop pour moi. Ne jamais passer devant un couple, un couple déteste tout ce qui n'est pas lui, disons que ça l'indiffère, ils pensent que les bancs et les cafés ont été conçus pour eux et que les gens sont la réalité à laquelle ils essaient justement d'échapper, non vraiment les éviter, ne pas prendre le risque d'être chosifié par leur regard, ça ne vaut pas le coup, ce n'est vraiment pas la peine. Par terre il y avait des feuilles d'automne géantes, encore fraîches, encore plates, il était dans les sept heures du matin, je rentrais d'une soirée où le but avait été de prendre ma revanche sur ma semaine où je n'avais presque parlé à personne, les gens transvasaient leurs flots de paroles en moi et j'en faisais autant, parfois ça revenait, l'envie de mettre pause, de leur dire "s'il te plaît ralentis je dois noter ta dernière phrase". comment ça se passe la fac, bah écoute j'ai toujours pas d'amis. Regardez Cécilia, elle a des amis pour chaque TD, son visage rayonne d'une manière un peu factice, preuve d'une sociabilité qui en est à ses balbutiements avant que ses nouveaux amis ne deviennent des compagnons d'ennui. Je déjeune avec eux, elle joue sur deux fronts, elle sait faire ça, moi pas du tout : en même temps me contenter, parler de ce qu'il y a dans le Pariscope, parler de la bande du lycée, puis contenter l'autre groupe, ça ne lui fait pas peur, personne n'est vraiment lui-même, on se croirait dans les photos des premiers manuels d'anglais où des jeunes d'un autre monde sortis des années 80' font mine de discuter, se tiennent bras dessus bras dessous, elles étaient fascinantes ces photos. J'ai peur de commencer à avoir des devoirs envers des gens,commencer à devoir me mettre à côté de., elle avait peut-être raison quand elle disait aux trois très beaux hommes grecs rencontrés à son TD d'italien "alors murielle c'est simple, elle se sent seule partout, où qu'elle soit elle pense qu'elle est seule, mais le truc c'est qu'elle cherche à rester seule". C'est là qu'on se rend compte que cette fille-là à côté de vous est bien son amie : elle nous a cerné en silence, sans le dire à personne, gardant pour elle les informations et les sortant pour l'occasion. C'est bien, je n'avais pas à me retrouver au milieu d'une phrase à me demander si je jouais la solitaire de base, c'est elle qui faisait tout le boulot, je me disais, je me sentais bien, quelqu'un sait pour moi, pour mon cas, je pouvais aller dormir, elle passerait après moi pour justifier, certaines personnes sont vraiment comme de gros coussins.
Il y avait un des grecs, son visage me prenait au coeur, ravagé, élégamment désabusé, quelque chose qui a dû s'en aller en même temps qu'il acquérait de l'intelligence, des cheveux dorés, une grande fossette sur le menton, une peau tellement criblée de tâches de rousseur qu'à distance raisonnable le teint semblait unifié, littéralement aspirée par son visage, éclatée par terre. Les visages, leur beauté, c'est tellement rafraîchissant, trop de choses concentrées dans un ovale, ils sont là, ils se promènent librement dans la ville et on laisse faire. Ce grec, Ianis, avait-il seulement conscience de ce qu'il nous donnait à voir? à quel moment avait-il arrêter d'être halluciné par son propre visage? le soir il dormait, enfermé en lui-même, et des femmes l'avaient aimé et il avait aimé des femmes. Emportez un visage, au creux de ses mains, comme un peu d'eau. Le visage, il n'y a que ça qui me manque chez les autres, que ça qui me fait courir, qui mérite que l'on court, qui mérite que l'on actionne notre mémoire, nos appareils photos, ce qu'ils en font et comment ils les portent, comme de doux fardeaux, à travers les villes et les pièces, "j'ai vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin sur un monde" je dois absolument revoir Ianis comme on réécoute, assoiffé, une chanson qu'on a voulu écouter toute la journée. Rendez moi Ianis.
Donc six heures du matin, et ces énormes feuilles par terre, je me disais que ce n'est pas parce que je suis habituée à les voir que je ne dois pas m'autoriser à aller à leur rencontre une bonne fois pour toutes. Les feux tricolores tournent à vide, on est dimanche matin, comme il disait, en banlieue les gens dorment, c'est ça, ils dorment, je viens en banlieue pour dormir et la journée je me jette à corps perdu dans la ville, je me baisse pour en ramasser une, elle est majestueuse, la taille d'une grande main d'homme. Dans l'autre main je porte une grande assiette blanche que j'avais oublié de ramener et qui contenait un gâteau; une assiette dans une main et dans l'autre une feuille. Je la pose à côté de mon lit avant de dormir, en espérant que ma soeur se demandera ce qu'une feuille fait dans la chambre et trouvera ce moment mollement poétique. En me réveillant à 15 heures la feuille s'était recroquevillée sur elle-même, elle craque sous les doigts, elle ne supporte pas la civilisation alors elle se durcit, rétrécit et brunit dans des tons qui rappellent mon salon, je décide d'aller l'offrir à ma mère qui l'accepte telle qu'elle est et l'insère dans un grand vase au salon parmi de grandes et arrogantes fleurs de perles.
Tom Waits - Little trip to heaven (on the wings of your love)
image : La vie de bohème - Aki Kaurismaki
jeudi 22 octobre 2009
Un certain Florian
J'ai connu Florian au moment du mail collectif envoyé par Quelqu'un à l'ensemble des étudiants en Sciences Humaines concernant le "week end d'inté". Dérouler la liste des destinataires et relever le nombre d'adresse Gmail fait partie d'un de mes plus grands et plus rares plaisirs. Florian était de ceux-là et son nom et prénom étaient écrits en toutes lettres avant le @, ma curiosité (dont la démarche ci-après à tout d'un automatisme et rien d'original) me portant jusqu'à la "vitrine" de sa page FB, l'avatar me laisse deviner un visage caché derrière un masque vénitien à la Zorro, je reconnaissais un garçon remarqué lors d'un cours de philo, arrivé en retard et prenant le cours sur une chaise contre un mur près de la porte. A première vue je l'avais trouvé très distingué, un peu éfféminé quoiqu'un peu ridicule, bref, le genre de remarque que l'on se fait dans l'égoïsme et la bêtise de ses pensées spontanées, je me parle à moi même comme à une bonne copine avec qui je pourrais me permettre la vulgarité. En TD les personnes en retard et qui n'ont pas de place (une place = une chaise et une table) doivent accepter d'être violemment exposées aux regards des autres. On aime à voir comment ils se débrouillent, ou tout simplement, ils sont face à nous, la lumière naturelle de leur visage toujours à portée de regard, ce sont des proies faciles, le regard aime les visages, il les mange tout crus.
Florian est tout frêle, il a de longs cheveux fins châtain foncé, des yeux bleus, une peau du blanc prévisible qui va de pair avec la couleur de ses yeux, une mâchoire un peu carrée, un peu enflée. C'est un physique qu'on sait très bien classer , on le voit et on comprend : on en a vu mille des comme lui. J'ai remarqué qu'il avait un peu d'acnée au niveau des joues, c'est très localisé et le reste est immaculé, ce qui fait que son visage se retranche tout à fait de ces deux trois boutons, ils ne sont pas lui, ça ne le concerne pas. La forme lisse et maigre de son corps m'effraie un peu. Je ne le sens pas à la hauteur de me protéger, j'ai l'impression que je pourrais le tabasser et gagner à tout moment, alors je le regarde comme, je ne sais pas, un beau vase qui n'irait pas avec mon salon.
Alors Florian est assis devant moi, ou derrière, et pendant les inter-cours, tandis que je suis pétrifiée de solitude, lui semble ne parler à personne. Il sort son bel exemplaire du Léviathan (la veille je m'étais renseigné sur ce livre et son nombre de pages (1500 et quelques) l'avait tout de suite placé à la toute fin de ma liste des priorités, j'ai toujours un peu de mal avec les jeunes qui de façon un peu immature sautent des étapes dans leur lecture, je veux dire qu'il y a des raccourcis à ne pas faire et une hiérarchie qui s'établit au seul flair de l'intuition. Ils lisent un livre au capital culturel plus important qu'un autre pourvu que l'acquisition d'une culture de surface soit rapide et efficace, Florian n'est sûrement pas comme ça et je le pense plein d'innocentes intentions de gros lecteur mais il me fallait remettre les points sur les "i" avec cette catégorie de lecteurs malheureusement très présente autour de nous) qu'il lit distraitement, sort son Moleskine de sa serviette en cuir, il fait mumuse avec ses beaux jouets. Je le sens encore un peu snob dans ses rapports avec les autres, avec ce que cela suppose d'exigence mal placée, de gêne face à ce que l'on n'approuve pas au nom du bon goût. Sa vue m'est reposante, il vit dans le luxe et la volupté de ses petites affaires, le voir tranquillement plier son écharpe en soie bleu marine m'a relativement bouleversé, c'était tout un petit cérémonial. On le sentait encore en train de manipuler un objet neuf à ses yeux et qu'il n'aurait pas eu le temps de s'approprier. Son jean était très beau (non vraiment on voit tellement de jeans moches de nos jours qu'un beau jean mérite d'être salué sur ce blog), son manteau noir agrippé à sa chaise traînait un peu par terre et il aimait à faire bouger, à tortiller ses pieds pour faire plisser le cuir de ses Repetto Zizi blanche : c'est un peu comme ça que cela se passe quand on en revient pas d'avoir d'aussi belles chaussures, ça m'arrive aussi et c'est très bien : on a le recul approprié sur nos pieds et pas forcément sur le reste de notre corps.
Cet homme est une petite fille précieuse, accumulant assez de détails pour pouvoir rendre le tout cohérent et beau à contempler, mais je ne sais pas, il y a toujours chez la petite fille précieuse plus que la conscience de plaire, une forme de compréhension du style, de l'élégance qui est une des nombreuses manifestations que peut prendre l'intelligence et qu'on aime à rabaisser au profit d'une forme plus austère.
L'histoire n'a jamais commencé, je n'ai jamais adressé la parole à Florian, nos regards se sont déjà croisés, seule preuve qu'il doit être vaguement au courant de mon existence. J'ai remarqué que nous avions deux cours en commun et me demande toujours ce qu'il y a de mieux entre être placée devant lui (cela suppose qu'il vous regarde au moins une fois, surtout si vous avez un Netbook, on lui laisse l'occasion de nourrir une forme de curiosité à votre égard) ou derrière lui: dans ce cas-là on s'amuse à fixer les subtils mouvements et ondulations de son pull le long de son dos, un demi profil nous ravit et nous semble être le début d'une attention, d'une rencontre. De toute façon, il est toujours en retard en cours, ce qui me permet aucune marge de manoeuvre et à lui toute la liberté de se placer plus ou moins loin de moi, c'est un moment terrible à vivre où son choix indifférencié d'une place conditionne pour moi les trois heures qui suivent. Au final je dirais que Florian n'est finalement rien d'autre que la preuve du neutre ennui et de la neutre solitude que je viendrai d'atteindre en ces premières semaines de cours. La personne qui au premier abord nous indifférerait devient par un évènement ridicule le centre de notre attention, le coeur d'un jeu entre nous et nous-même, le personnage d'une fiction minuscule, trop bête pour être articulée, avouée, mais qui constituerait peut-être l'attrait principal d'un cours de philosophie morale de trois heures. En attendant de pouvoir parler à quelqu'un en cours (avoir un ami en cours ne signifie pas forcément bavarder sans arrêt avec lui, il y a aussi une forme de conversation qui se fait dans le silence et par le seul fait de la relation qui unit deux amis entre eux; ils continuent d'avoir des intentions l'un envers l'autre, n'hésite pas à penser ou à éprouver à la place de l'autre, dans le regard de certain ils ne fonctionnent qu'à deux, un peu comme une photo de famille où à sa simple vue se laisserait deviner dans leurs moindres détails les rapports entre chaque membre; c'est précisément cela que je recherche quand je parle d'amitié) je brode autour de lui et à son insu, je nous imagine parler dans les couloirs, il met sa serviette sur la chaise d'à côté pour me la réserver, j'en fais autant si jamais c'est moi qui suis en avance, on ne se voit pas vraiment en dehors des cours et l'apprentissage de nos points communs se fait lentement mais sûrement et dans une joie toute naïve et acceptée comme telle. Peu à peu je retrouve goût à la vie et parler de mes problèmes d'étudiante tragique et comprendre qu'ils sont partagés m'allège très simplement le coeur. Je le trouve plein d'humour, il n'est pas contre mes cernes.
jeudi 1 octobre 2009
Ce que j'aime, c'est mélanger ma mousse au chocolat jusqu'à ce que ça devienne une crème un peu fluide, et attester de l'importance du rôle de la texture dans la perception du goût, faudrait que je pense à un cadeau pour le retour de ma soeur, hier c'était juillet et son départ, maintenant octobre et je dois ranger la chambre pour son retour, auréoles de tasses de café, chemises accrochées sur les poignets, piles de magazines, de feuilles, de brochures sur un film, le rangement c'est dépolluer la vue. Il y a forcément un changement imperceptible à rester de longs mois toute seule comme ça, on change, mais je ne sais pas vraiment par où je change, c'est seulement qu'un jour on se rend compte que voilà, notre esprit n'a plus la même couleur, que nous remuons d'autres grandes idées dans la rue ou le soir dans les transports, de ces idées qu'on trouve, qu'on garde et qu'on fait pousser, on se révolutionne lentement. Oui un cadeau, pour lui rendre son retour un peu plus doux, ce sera comme son retour de New York où l'on pressentait que tant de choses s'étaient passées mais où je lui avais dit de ne rien me raconter pour ne pas qu'elle se fatigue à vouloir retranscrire l'impossible. Ça lui appartenait. Maintenant elle revient et quitte son école pour un master à Paris III, c'est ça qui lui fallait, plutôt qu'une école de connards, j'espère qu'elle ne vivra pas avec toujours en filigrane le désir d'un retour à Dubaï, ou dans l'attente de son retour à Dubaï en décembre, parce qu'elle y retourne, et qu'elle finira bien par y habiter, là-bas ou ailleurs, elle y sera mieux, comment le comprendre: ce sont des histoires bêtes et simples de "mentalité" de libanais versus "mentalité" de français. et moi je serai en France, dans des cafés et des soirées je dirai "j'ai une soeur à Dubaï" et les gens auront l'esquisse d'une image brève et immédiate, celle d'une française esseulée dans une ville de verre et de climatisation, "enfer climatisé", oui. voilà, là encore ce n'est qu'une question de temps. je suis chez moi, je passe mes après-midi au lit à écouter la radio,je ne sais pas où je regarde, pas forcément le plafond mais en tout cas j'allume la radio et j'écoute tout sans exception et pendant qu'une boîte dans ma tête s'occupe de mettre des images sur le flot de paroles une autre s'occupe de penser à bouger, mais le désir de faire quelque chose de sa journée n'est plus aussi pressant qu'avant. j'ai désormais atteint une quiétude de premier choix, d'abord on s'étonne de la tranquillité puis c'est une fois habitué à elle qu'on est vraiment tranquille, le seul plaisir d'être là, d'avoir des choses à se remémorer, à se raconter et d'autres à attendre calmement, la respiration tranquille et le corps en bonne santé, entamer comme un check point en soi-même, des pieds à la tête, attester de son bien-être. dans la rue je passe devant les vitrines, les cafés et les bacs à livres devant Boulinier, et j'ai très clairement conscience de vivre dans un monde en paix et que c'est ça le monde en paix, le monde libre. si on me demandait, je dirai que le monde en paix c'est quelque chose entre cet homme au regard que n'accroche aucun titre de livres à 20 centimes ou cette femme qui retire de l'argent, c'est un monde apaisé, peut-être sans enjeux apparents mais je ne vois pas ce qu'on pourrait demander de mieux, tout est peut-être très bien, quelqu'un doit le décider pour moi, je vois les anomalies, les détails, mais dans l'ensemble voilà le boulevard Saint-Michel comme hier et demain, peu importe le degré de nos souffrances, tout le monde s'occupe avec élégance à ne rien laisser paraître. la violence des sans-abri qui tiennent des pancartes "j'ai faim", ça aussi c'est en quelque sorte apaisé, délavé, c'est vidé de sa violence depuis bien trop longtemps, c'est que tout le monde a déjà donné. dans le métro je pense à mes cheveux qu'il y a vingt minutes étaient encore tout plein d'eau et je me demande si les gens autour s'en doutent et est-ce qu'il y en a un qui pourrait faire mieux et dire "il y a 5 minutes j'étais dans ma douche", je me dis que je suis neuve, plus neuve qu'eux et que je commence ma journée quelque part dans l'après-midi alors que les autres sont tout sales de fatigue, ici et là depuis des heures, ils se trimballent eux-mêmes. et ce décalage, le fait que je me sois levée à 13h et eux à 8h change totalement notre perception de la situation, je vis cela comme une tranquille aventure, je pense à la douche que je viens de prendre, il pense à la douche qu'ils vont prendre, ils viennent de la rue, rentrent chez eux, perdent une première épaisseur en se délestant de leurs sacs, une deuxième en enlevant leur manteau, reprennent une forme normale, et cette lumière abricot caractérisant l'intérieur d'un foyer et qui coule sur eux, ils mangent du jambon? au cinéma j'aime sentir mon bras qui porte encore l'odeur de la crème hydratante, si on ne me connaît pas on ne sait pas bien ce que je suis en train de faire et peut-être que le geste qu'on devine du coin de l'oeil fait peur. je crois de toute façon que j'évite de faire de telles choses à côté d'inconnus, je n'aime pas laisser derrière moi une mauvaise image, ce serait comme passer devant quelqu'un et laisser un bref courant d'air nauséabond. Cécilia me dit ensuite "ouais je t'ai grillée au cinéma". Cécilia a dit à Charlette que je passais mon temps à bailler pendant la nuit milos forman, j'ai dû lui dire que je n'avais baillé que deux fois et quand même, à 5h du matin au bout du troisième film. Ça m'a irritée de devoir repasser après elle pour corriger en précisant, je me suis sentie insultée par ce "elle" employé pour me désigner, C'est que trop de gens disent "tout le temps", "tout le monde", parlent grossièrement des choses, avec un gros marqueur noir dans la tête, alors que tout est dans le détail la précision l'exactitude la nuance, par exemple je ne voulais pas dire aux gens "on était trois dans la salle" lors de la nuit milos forman, alors j'ai compté les gens. Je suis revenue des toilettes et j'ai balayé la salle du regard en additionnant très vite dans ma tête les points de clarté qui parsemaient les rangées de sièges, et on était huit. et l'organisateur de la soirée a rigolé "excusez moi mais c'est la première fois que je vois une salle aussi calme", il avait dit "calme", pour ne pas dire "vide", cela aurait fait du mal à tout le monde, mais c'est vrai que d'un côté, les premiers films de milos forman, qu'est ce qu'on en a à foutre.
Nous avions rendez-vous à la sortie du métro George V, là où quelques semaines auparavant je m'étais faite renversé par une Vespa noire, sous la pluie, elle m'a cogné assez fort pour que je tombe par terre d'une traite, sans préparation, debout/couchée, d'une seconde à l'autre, même que dans les films tu te demandes comment ils font pour ne pas avoir mal. Il y avait une pluie tellement folle que ma parka avait changé de couleurs, passant du beige clair à une sorte de papier kraft mouillé, j'avais la tête sous la capuche et le bonhomme était vert alors je n'ai pas regardée mais j'ai entendu klaxonner alors j'ai couru sans savoir qu'en courant je m'approchais en fait du point d'impact, et le bruit du klaxon se faisait de plus en plus proche, assez proche pour qu'il ne soit destiné qu'à moi.
Une fois par terre j'ai eu le temps de m'abandonner en victime pendant environ une seconde, l'intensité de ce que l'on s'apprête à vivre est tellement forte qu'on a pour réflexe de fermer les yeux comme pour l'éviter, mais c'est déjà trop tard. Ce clignement d'yeux c'est ce qui provoque l'impression d'un avant et d'un après l'accident. En les rouvrant ma capuche s'était enlevée et à la place la clarté du ciel et la pluie me dévoraient le visage, je m'imaginais avec quelques mèches humides zigzaguant sur ma joue. Je me suis relevée comme une grande, je me souviens précisément du talon de ma botte qui se réinstalle perpendiculairement au trottoir, je n'en voulais à personne mais il fallait fuir parce qu'autour ça médisait intérieurement et ça ne me connaissait pas. je voyais des hommes d'affaires qui de loin et en chemises fumaient sous un préau, le conducteur de la Vespa était aussi tombé par terre, la tête enflé par son casque comme une grosse sucette, d'un ton sans acrimonie il m'a dit de faire attention en traversant et il m'a demandé si j'avais quelque chose, je crois que j'ai répondu "un peu mal à la jambe mais ça va" car cela paraissait plus sincère que "nulle part", ou que "partout", disons qu'il me fallait quitter ce lieu, cette chaussée au plus vite et m'introduire dans un périmètre où les gens ne savent pas que je suis la piétonne imprudente. En prenant le trottoir une femme m'a demandée si ça allait, j'ai dit oui merci et j'ai marché, trempée comme jamais, je devais acheter un sac pour ma soeur, tout était impeccable calme et vide dans la boutique, sauf moi, trempée, bousculée, malmenée et arrivant quand même à demander ce qu'elle avait en bleu marine. C'est après coup, quand les sensations et le feu de l'action s'amenuisent, quand le corps est au clair et au calme que l'on repère quelques discrètes douleurs, un peu mal à la tête et un peu à la cuisse, puis un léger torticolis et des courbatures qui s'accentuaient de jour en jour pour ensuite s'apaiser decrescendo. D'abord on a peur pour soi, est-ce que la douleur doit être insurmontable pour comprendre que quelque chose est cassé? et trop la flemme d'attirer l'attention d'un médecin, d'une mère, d'une famille sur moi et pourtant le besoin d'en parler, parce qu'au delà de la douleur physique, cette expérience était en tout point un gouffre de solitude. Je n'ai même pas réussi à le dire à ma mère, à construire une phrase, ça ne sortait pas, et puis j'avais à la fois envie de lui raconter quelque chose de fou, de l'inquiéter en même temps que de la rassurer, je n'avais pas envie de prendre le parti de quelqu'un, c'était ma faute, elle me gronderait, c'était sa faute, pourquoi tu n'as pas pris son numéro? Une mère a tendance à tout résoudre, à tout laver et plier comme du linge, ça ne me plaisait pas. On devient pendant quelques heures son propre fait divers, "se faire renverser par une voiture", c'est quoi, c'est un film, un fait divers oui, l'histoire de l'amie d'une amie, quelque chose de bien loin, vu mille fois, vécu zéro, et puis ça nous arrive, on teste pour les autres, on peut en parler. Je l'aurais vécu au niveau 1, c'est à dire pas de sang, pas assez de dégâts pour que je me plaigne, deux trois autres circonstances auraient rendues la chose mille fois pire. J'ai pensé à nos corps et à l'état de permanent confort dans lesquels ils évoluent et passent leur vie, jamais ils ne se font violence à part quand on fait du sport, on passe sa vie à l'effleurer, à le nettoyer, à le faire s'asseoir, s'allonger, tout ça c'est des caresses, nous vivons dans du coton mais la brutalité n'est jamais loin. Cet accident m'a aussi donné l'occasion d'être attentive à mon corps et à son rétablissement, on se réjouit de sa faculté à tout remettre en ordre, à se régénérer, cette superbe machine beige, fragile mais sévère, sévère mais maternelle.
J'attendais Cécilia, un peu plus d'un mois après l'accident, elle a été très en retard et je lisais, mon livre posé sur un rebord près du megastore Louis Vuitton. Tiraillée entre un intérêt profond pour mon livre et l'envie de m'énerver tout rouge de son retard, bien calée entre deux mondes. J'avais peur que ses excuses ne soient pas assez sincères à mon goût, cela m'aurait laissée amère pendant encore longtemps et j'aurai dû me forcer à poursuivre la conversation car je ne sais faire qu'intérioriser. Quand elle est arrivée il était déjà trop tard pour ce qu'elle voulait faire, c'est à dire s'acheter un sac, dans un sourire timide et délicat elle m'a dit "Mille excuses" tout en exécutant une faible révérence, disons une inclinaison de la tête qui a eu le don de me faire tout à fait oublier ce retard, j'étais même de meilleure humeur, me repassant la scène que j'estimais être un petit miracle. Nous avions faim et pensions au même restaurant : la pizzeria rose pâle rue des écoles. Il faisait maintenant nuit et nous étions libres et responsables, se dirigeant vers la pizzeria, je lui ai dit "hé ce soir on peut commander des cafés après les pizzas", on s'en fichait, on allait rentrer avec le jour, on parlait de n'importe quoi, de mille fois la même chose, qu'il nous fallait de nouvelles chaussures, du donormyl, de nos licences, des livres chez boulinier, de ce qu'on aimerait comme rétrospective à la filmothèque, de ce qu'on aimerait comme nuit au champo, des actrices qu'on aimait, des textes qu'on aimerait écrire sur les réalisateurs et les acteurs, de sa famille, de ce qu'elle avait mangé chez sa tante, de ce qu'on commanderait au reflet, de monsieur franck, de monsieur delmas, de ses personnes placées de l'autre côté de nos vies et que les autres ne connaissent que par deux trois faits, j'en viens même à les numéroter, baptiste 1, baptiste 2, baptiste 3, aurélien 1, aurélien 2, julien 1, julien 2, derrière l'un des gérants de la pizzeria était attablé devant une grosse assiette de salades et une cuisse de poulet qui brillait un peu, il m'a rouvert l'appétit trop faiblement fermé par ma pizza aux aubergines. On est allé au Monoprix essayer des rouges à lèvres et acheter un paquet de biscuits, elle m'a dit que les tartelettes au citron meringué était trop bonnes, je ne les connaissais pas. quand on ne connaît pas quelque chose la personne s'empresse de nous demander si on aime une chose qui s'y rapproche, c'est marrant.
mercredi 16 septembre 2009

Il me faut 40 minutes pour aller de Courbevoie à la rue Tolbiac. Je portais ma récente chemise bleue, j'en aime la couleur au motif assez petit pour qu'elle paraisse, à un mètre de moi, simplement bleue. La matière, ce fin coton. Dedans je ne me sens pas du tout travestie comme dans certaines choses un peu trop féminines pour moi, je me sens plutôt très moi. J'avais un pull sur les épaules et mes Adidas. Quand j'y pense, j'ai ces adidas depuis la 3ème, en temps normal je change trop souvent d'affaires pour les voir vieillir mais les chaussures on les garde, ça vieillit dans son coin, trop chiant à vendre sur Ebay peut-être. J'y ressens comme une fierté mal placée, contente d'être capable de constance, de fidélité, c'est un peu ridicule. Ce qui fait tout sur les stan smith c'est la petite languette verte (ou bleu marine) derrière.
Je lisais la presse en attendant debout devant le Centre Pierre Mendès-France. Lire le journal me permettait de me départir de ma gêne à être là, debout, à attendre qu'il soit 11h, j'étais concernée par autre chose (une interview de Roselyne Bachelot, lol) et ne prenais pas part à la gêne générale (c'était peut-être dans ma tête) qui englobait tous les jeunes étudiants hésitant à franchir l'enceinte ou à attendre encore un peu, peut-être se disait-on qu'à partir de 11h notre présence en ces lieux deviendrait légale.
L'amphi n'était pas très grand. Sur le site ça disait "la plus grande université de philosophie en nombre d'élèves" qui m'avait fait imaginer quelque chose d'assez important pour que ça en devienne décourageant. Plus tard j'ai fait remarqué aux gens, aux amis que j'avais pas réalisé à quel point la philo restait un truc peu demandé, ils me répondaient des variantes de "tu croyais quoi?". Je m'étais jusqu'à maintenant figuré le contraire, c'est comme ça quand on étend sa pensée, ses préférences au reste du monde; il finit par nous surprendre. On pouvait penser qu'à ces premières années l'amphi devait être beau du moins propre et qu'il n'a enlaidit qu'à force d'années et de graffitis, mais en fait on se rend bien compte que sa laideur réside dans sa conception même, ses murs de briques positionnées de la façon la plus moche qui soit, et réhaussées d'un "TRAVAILLE PLUS, CONSOMME PLUS, TU MOURRAS PLUS VITE".
Ce qui me gênait c'était ce manque de renvoi d'image de moi-même, cette immersion un peu trop totale dans l'anonymat, disons plus que l'anonymat, une sorte de néant, où l'on ne s'envisage pas autrement par les autres que venant de naître, de pousser au milieu de l'amphi et prête à se désactiver avec la fin de la réunion. J'essayais de ne pas les considérer ainsi, de ne plus avoir cette prétention là, au lieu de ça je pensais à leurs mères, je les imaginais parler de la réunion dans la cuisine, essayant de décrire vaguement ce qu'ils avaient pu ressentir au milieu de ces autres gens qui ambitionnent de connaître les mêmes choses qu'eux, la philosophie, la liberté bon marché, la machine à café, tout ça.
Alors que j'entrais au lycée avec une place, un rôle à jouer, certains terminales me connaissaient, je pouvais dire bonjour aux profs des années antérieures, tout ça s'était sédimenté sur trois ans, à présent il fallait revenir à zéro: une zone de plus sur le pass navigo, une carte d'étudiant, de la place à faire pour les livres, un petit netbook bleu marine, Paris à la place de Neuilly, un peu plus d'argent de poche, une vie de grande personne libre à organiser. J'ai trop pensé à ce jour pour ne pas en parler, plus jeune mon père me disait "faudra que tu apprennes à prendre le métro toute seule", les chiffres dans les ronds de couleur m'étaient d'un charme incompréhensible et je pensais au jour où j'irai m'acheter des vêtements toute seule, où je remplirai mon frigo, j'y pensais beaucoup. On se responsabilise trop naturellement pour que ça nous saute aux yeux. On acquiert beaucoup de liberté en peu de temps et on peut s'amuser à aimer ça, à trouver que ça suffit, que c'est pas mal, que c'est du plaisir, au lieu de trouver ça naturel. Je peux me dire, je suis seule à 23h en train d'attendre le train au milieu d'autres personnes aussi responsables que moi et depuis mon réveil je n'ai fait que choisir ce que je faisais, mangeais, disais. J'ai choisi ma coiffure, ma veste, mon attitude, ma façon d'aimer la vie, mes chaussettes, mon portefeuille, le magazine dans mon sac, les stylos dans ma trousse, mon écriture. J'en suis là.
Je pensais à mon vieux voisin devant se sentir n'importe où mais pas à sa place. Je comprenais mal le visage de la directrice de l'UFR, je voyais son visage de façon imprécise, presque floue, comme on regarde une scène depuis les gradins du Zénith. En sortant j'ai pu voir qu'elle était plutôt jolie, avec des yeux clairs (tout les yeux paraissent noirs vus de là où j'étais) et des traits maigres, elle portait de grosses Nike Air Force noir et rouge.
L'enfance d'Ivan d'Andréi Tarkovski
The Pastels - Address Book
lundi 31 août 2009
A 6h j'avais pris un Donormyl de chez mon père, je redoutais un peu d'être levée quand ils seraient là, ça faisait un mois que je ne les avais pas vus, j'appréhendais bêtement en me sachant capable de relativiser (c'était ma mère, c'était mon frère), je ne savais pas vraiment quoi faire : rester éveillée pour leur dire bonjour et manger des trucs avec eux ou dormir, finalement je me suis endormie et ce n'est que vers 15h que j'ai distingué le haut Gap de ma mère, elle était debout devant moi, à cause de ma myopie et de la fatigue de mes yeux je ne l'ai pas très bien vue mais je savais que c'était elle parce qu'elle était rentrée et que je reconnais sa voix qui m'appelle mumu. A chaque fois les gens bien réveillés considèrent les gens qui viennent d'ouvrir les yeux comme parfaitement aptes à entamer une conversation et à réagir alors que je me sentais encore plutôt du côté du sommeil que de celui de la veille. Après lui avoir fait la bise les yeux lourdement fermés, elle m'a offert mes cadeaux à même le lit, c'est toujours plutôt marrant, comme elle ne trouve jamais rien sur les lieux de voyage elle me prend ce qu'elle trouve dans les boutiques Duty Free, des parfums le plus souvent, que je vide sur mon cou de façon indifférente, sans me préoccuper de l'odeur. Je me suis levée, je suis allée serrer la main d'Emile, je connais son manque d'enthousiasme dans tout ce qui est retrouvailles et j'essaye le plus souvent de le surprendre dans sa crainte en adoptant des réactions on ne peut plus modérées. C'est très reposant de pouvoir se permettre ça avec quelqu'un. J'ai mangé des tartines devant ma mère, je crois qu'elle mangeait avec moi et que nous discutions, je ne la voyais toujours pas distinctement. Au fur et à mesure qu'elle vidait les valises elle me sortait les cadeaux que ma famille me destinait, des cadeaux que je n'aime jamais et que j'accueille par un "oh c'est gentil" qui n'espère plus rien. Quand ma grand-mère me demande ce que je veux comme cadeau au téléphone je lui dis des pyjamas, des pyjamas pour l'hiver.
Plusieurs fois dans la journée elle m'aura demandé "t'es contente qu'on soit revenu? On t'a manqué? Radio Orient ça t'a manqué hein", je trouvais ça marrant, je ne savais pas qu'elle était capable de recul sur elle-même à ce point, oui Radio Orient m'avait peut-être manqué. Dans une famille nombreuse on apprend très bien à ne pas pouvoir toujours faire ce qu'on veut, aussi je dois demander la permission si je veux mettre France Inter, j'ai dû longtemps partager un ordinateur avec Emile et Myriam, à partager -encore maintenant- ma chambre avec elle avec tout ce que ça suppose de compromis, de privations pour permettre une cohabitation sans heurts.
Le soir je m'étais habillée pour faire un truc et puis progressivement j'ai accepté de ne pas sortir, pas aujourd'hui en tout cas, je pouvais me le permettre, avant c'était plutôt le contraire, je ne sortais pas de la semaine et je m'autorisais à sortir un jour. Quand j'y repense rester 4 jours à la maison me paraît maintenant infaisable, presque irréel. C'est dans ces détails qu'on constate le progrès, du moins le changement. Je ne savais pas quoi faire, mettre un film en marche sur mon ordinateur me paraissait le bout du monde, toutes activités me paraissaient être le bout du monde, ma volonté n'était à la hauteur de rien. Je suis entrée au salon, Emile était allongé sur le lit et ma mère était sur le canapé avec son ordinateur sur les genoux. Je leur ai dit qu'il y avait Pretty Woman à la télé, je n'avais jamais vu ma mère se réjouir autant qu'un film passe à la télé, ça a toujours marché comme ça avec elle, elle fonctionne au souvenir plus qu'à la curiosité. Emile a mis TF1, je sais que je me suis allongée pas trop loin de lui avec l'intention de rester un peu, et puis tout bien réfléchi je n'avais rien de mieux à faire alors je me suis laissé porter par l'histoire avec ma mère derrière moi que je savais attentive, je craignais que l'histoire la fasse encore rêver. J'ignore quand Emile est parti dans sa chambre, je crois que c'était au moment où ma mère lui a rendu la clé USB pour internet. J'imagine que toutes les deux avions prévu de faire autre chose de notre soirée mais malgré une connaissance aigue du film nous restions subjuguées et dans l'incapacité de faire autre chose, comme ça peut arriver pour un livre: on se fixe jusqu'à ce chapitre puis on a envie de savoir ce qui se passe dans le chapitre suivant, puis dans le suivant, et enfin on arrive au bout du livre. Ce qui aussi intéressant pour moi c'était de revoir ce film des années après, alors que je me suis disons intéressée au cinéma et que de nombreuses images me sont restées au fond des yeux. Je reçois tout autrement, et c'est ça qui fait qu'on peut relire les livres, revoir les films, parce que c'est nous qui changeons et que les histoires se déploient autrement suivant ce qu'on a compris et appris de la vie, du cinéma, de la littérature. Je partais avec un mauvais a priori, celui dont j'ai déjà parlé et qui fait que je renie ce que j'aimais avant, et en fait le film était très bien, assez subtil et même modéré dans l'enthousiasme général que suppose une fin heureuse. Julia Roberts a longtemps été l'actrice préférée de ma soeur et de ses cop's, moi elle me répugnait, sa peau et sa faiblesse me répugnait, sa façon de marcher comme un mec, longtemps ma mère s'en est plainte tout en se réjouissant de trouver un défaut à cette femme. Ma mère s'est levée pour prendre un truc à manger, elle venait d'arriver et n'était pas trop au courant du contenu du frigo qui en son absence était devenu mon territoire, elle a fait avec mes produits, elle a fini mon sac de carottes râpées/céleri/chou blanc, je pouvais l'entendre mâcher derrière moi parce que l'ensemble est plutôt bruyant, ça ne me gênait pas, ça me rappelait sa présence, je n'avais aucune raison de ne pas être apaisée, je baignais dans une chaude quiétude possible qu'en famille. J'étais au fond bien contente qu'ils soient revenus, tout était plus grave sans eux et maintenant tout a repris de sa légèreté, de sa bonhomie, la famille c'est encore soi-même, c'est une présence sans enjeux, sur laquelle on peut se reposer.
Nobody Knows de Hirokazu Kore-eda
Girls - Hellhole ratrace
samedi 22 août 2009
Les tâches ménagères, un peu comme tout, ça prend le temps qu'on leur accorde. Si on veut que ça dure trente minutes ça durera trente minutes, si on veut que ça dure un week-end ça peut facilement durer un week-end et alors on en vient à nettoyer l'intérieur des serrures jusqu'au balais lui-même et des conneries du genre. La dernière fois, impossible de dormir, j'ai donc attendu que mon père se rende au travail pour me lever et nettoyer le sol de la cuisine en écoutant Esprits critiques sur France Inter. C'est drôle, ça ne changera jamais et c'est plutôt touchant, cette vieille histoire entre mon père et moi qui fait semblant de dormir. Je crois que j'ai passé plus de temps à faire semblant qu'à dormir vraiment. C'est un jeu à sens unique, parce que s'il savait ce ne serait plus un jeu, il faut forcément une victime à maintenir dans l'illusion, une victime éveillée qui penserait à la faiblesse de l'endormi que nous ne sommes pas. Avant il y avait bien une raison de faire semblant : c'était pour éviter qu'on m'engueule, aujourd'hui je ne sais pas, peut-être l'habitude de la crainte. La dormeuse restera mon plus beau rôle, cela suppose un peu de créativité dans les poses, un truc un peu bohème et incompréhensible comme peuvent l'être les endormis.
Joyeuse, donc, de pouvoir enfin écouter les émissions que je rate faute d'être disponible à ces heures-là, et pour cause : à l'heure d'Esprits Critiques je suis déjà loin dans mon bus direction le lycée, sinon c'est que je dors (ou fais semblant?). Un sociologue de l'art parlait, me passionnait, répondait à mes questions les plus intimes, des questions aussi informulées que parfaitement ancrées en moi.
Décrasser un sol, voilà ce que j'appelle une tâche concrète et qui ne peut être que source de satisfaction, de répit. On travaille à restituer une surface à son état originel, et la satisfaction qui en découle n'est pas une seconde émoussée par l'idée que cette surface sera de nouveau salie. Il faut absolument que je recopie un de ces jours de jolies pages sur les tâches ménagères lues dans un essai qui s'intitule Les gens de peu et qui m'a révélé beaucoup de choses sur ma mère.
Rigolo comme le simple fait d'acheter un billet pour une nuit Tarantino vous rend plus accessible, plus "coul" peut-être aux yeux des autres. Le monde s'ouvre à vous. Le caissier de la billetterie de la Fnac Saint-Lazare semblait vouloir discuter vaguement, je ne suis pas contre, je dis juste que si j'étais venue acheter un billet pour un spectacle de Robert Hossein le départ de discussion n'aurait jamais eu lieu.
J'ai fait croire à mon père que j'y allais avec une copine, sinon il aurait eu peur. Premièrement que je sorte si tard le soir et toute seule, normal, et deuxièmement il n'aurait pas compris pourquoi j'accepte d'y aller seule, comment me vient l'idée d'y aller si je suis seule. Dans certains cas et pour certaines personnes la solitude est inquiétante, un peu bizarre, un peu honteuse, moi je me force seulement à l'apprivoiser, à la comprendre comme un état naturel.
Il doit en avoir marre qu'à chaque fois qu'il me demande ce que je fais de mes journées je lui réponde "je vais au cinéma", il lui est arrivé de me dire "mais y'a plus de films à voir là, t'as tout vu". Je lui ai déjà dit que j'allais dans d'autres cinémas où repassent régulièrement de "vieux films" (je n'aime pas cette expression, elle est porteuse d'un imaginaire mensonger légèrement pompeux). S'il le voulait vraiment, je garde à sa disposition les tickets de cinéma avec titres des films et dates, on pourrait aisément reconstituer le mois d'aout dans sa totalité. Quelque part ça me rassure d'être en possession de preuves aussi irréfutables, c'est presque trop simple.
Je l'attends.
Réveillée à 15 heures, j'ai fait un peu de ménage, beaucoup de glandage, puis on regonflé les roues de mon vélo et je l'ai enfourché pour aller nourrir le chat de Marie, ça m'a fait du bien de me dégourdir les jambes, de répéter mécaniquement un geste censé vous purifier le corps, la tête, un peu tout. C'est une répétition comme un rite, qui a quelque chose de religieux. Avant de partir pour ne revenir qu'au petit matin j'ai bien pris soin de ne rien oublier, quelques barres de céréales anti gargouillements cinéphiliques (on devrait inventer une marque, genre Cinésnack avec des emballages et des textures absolument silencieuses) qui vous laisse toute confuse une fois que les lumières de la salle se rallument, une bouteille d'eau, des mouchoirs, un gilet comme j'imaginais qu'ils allaient s'emporter sur la clim.
Je suis allée voir Là-haut pour me chauffer un peu, ça faisait longtemps que je n'étais pas allée dans une salle UGC et il est difficile de ne pas résister à l'envie de souligner le côté impersonnel, un peu usine du dispositif, avec la caissière dont le regard laisse deviner qu'elle n'est encore plus trop loin d'avoir fini son boulot. Mais c'est tellement prévisible de ma part que je préfère ne pas développer. Je me snobifie lentement, je me dégoûte, parce que ça s'accompagne forcément de reniement de ce que j'ai été.
Je vais voir les Pixar sans jamais me poser de questions, il faut les voir, même sans grande envie, on sait qu'on en ressortira convaincu. Les couleurs, les images, la morale tout est très beau dans Là-haut et très doux aussi, comme un sachet de bonbons coca cola bleu et rose avec le sucre qui reste au fond. L'humour est subtilement dosé à l'inverse de l'Age de glace qui n'est rien d'autre qu'un sac à gags sans épaisseur. Il y a des ballons, des milliers de ballons de toutes les couleurs, c'est d'une beauté toute bête mais qui fonctionne affreusement. Et au fil du film on voit ce gros bouquets s'affaisser, se déplumer, on craint qu'il ne disparaisse, que le charme de l'accumulation soit rompu. J'ai trouvé la morale très forte, très élaborée et très bien amenée tout le long du film, ce n'est pas juste un prétexte pour sortir les ballons mais bien un message sincère que l'on colore un peu, que l'on atténue afin de pouvoir le servir aux enfants. Je me mets à la place d'Emile et si j'ai été un tant soit peu attentif j'en ressors forcément modifié. Un jour une situation bien précise fera écho à ce film et le lui remémorera, le cinéma est une bombe à retardement. A son retour j'en discuterai avec lui autour d'un bol de Miel Pops.
Il faudrait se pencher sur la morale de tout les Pixar. Par exemple, prenons Toy Story, chef-d'oeuvre inégalé des studios Pixar où nous assistons au passage à la vie adulte de Woody qui apprend à mettre son ego de côté pour se plier à une sorte de devoir de fraternité envers Buzz l'éclair, devoir que tous les autres jouets ont d'emblée à son égard. Si Woody est bien l'un des héros de Toy Story c'est justement parce qu'il est le seul a posséder de l'amour-propre et à ressentir âprement des sentiments aussi forts que la jalousie, la nostalgie d'une époque où il était le jouet préféré d'Andy ou encore l'abandon. C'est un personnage très tourmenté, qui a d'abord les actes que lui inspirent ses sentiments (il fait des crasses, il vanne grave), s'ensuit la prise de conscience, devant les conséquences de ses actes qu'il ne contrôle plus, de son immoralité qu'il tentera de renverser en allant sauver Buzz l'éclair.
En sortant je me suis attablée à un café où j'ai aimé profiter de l'occasion pour commander un café crème, moi qui m'interdit normalement le café en soirée pour ne pas aggraver mes difficultés à m'endormir. J'avais d'abord passé la nuit dernière sereinement en me disant que concernant l'heure du coucher, le plus tard serait le mieux vu qu'une nuit blanche m'attendait le lendemain. Café et veille jusqu'à pas d'heure, voilà mes règles de vie idéales.
Au Reflet il n'avait plus de crumble ni de fondant au chocolat, j'ai toujours vu Marie et Cécilia en commander devant moi et me laisser en goûter un échantillon qui me donnait un éclatant aperçu de ce qu'elles étaient en train de déguster et rendait insipide ce que je pouvais avoir devant moi. J'ai revu mes exigences à la baisse et j'ai demandé un Coca light avec un sourire qui voulait dire "oui c'est ce que je commande une fois tout les deux jours quand je viens ici, je voulais changer mais vous ne m'en donnez pas l'occasion". J'espère qu'il a compris, par ailleurs ce serveur est étrangement sublime, avec une voix, comment vous l'expliquer...si un fondant au chocolat avait une voix il aurait celle-là.
The Servant de Joseph Losey
jeudi 20 août 2009

Je m'en veux assez fortement de ne pas accrocher à Faulkner, la lecture d'un livre n'a jamais été aussi laborieuse, pourtant partout sur le net cela crie au chef-d'oeuvre concernant Le bruit et la fureur, les lecteurs expliquant s'être heurté eux aussi à l'incompréhension des procédés utilisés par Faulkner mais, paraît-il, c'est une fois le livre terminé que l'on prend conscience du chef-d'oeuvre que l'on vient de lire. D'accord, soyons donc patients. Pour la lecture il faut pourtant fonctionner à l'instant présent, le plaisir doit être immédiat. Le livre, tu l'aimes ou tu le quittes.
Croisé Adrienne Pauly à la librairie la Hune, je l'ai reconnu de dos, c'était improbable. Elle repartait avec deux énormes sacs sous doute remplis de livres, c'était assez fou. Elle portait une robe à pois, d'assez haut talons compensés en corde avec le dessus rouge et une sorte de veste en satin avec les manches élastiques façon veste de sport sur lesquelles passaient deux bandes blanches, un sac noir American Apparel je crois, le format pour ordinateur, puis les cheveux ébouriffés et des Wayfarer sur la tête. Ces sacs ont sonné quand elle est sortie, le gérant les lui a repris pour régler ça, ils semblaient bien se connaître. Cette mésaventure des sacs qui sonnent m'a offert quelques secondes de plus pour l'observer. Le plaisir des images.
Je ne connais rien de cette fille, je suis juste tombée sur le clip de "J'veux un mec" un soir d'insomnie et déjà elle m'agaçait en même temps qu'elle m'attirait. J'aime son look, son modèle de féminité qui sied parfaitement à son petit corps maigre, et ses cheveux qu'elle ose garder n'importe comment sur la tête. Elle semble chez elle dans son corps, à l'aise, avec un côté jem'enfoutiste assez calculé pour que justement cela ne fasse pas calculé, bref, une somme de détails qui rend l'ensemble charmant. "J'veux un mec" est quand même une très bonne chanson et me suffit assez pour ne pas nourrir de curiosité à l'égard du reste de sa discographie.
Le truc assez fou c'est que rien dans mon comportement ne présageait que je la connaissais, j'imagine que ça lui aurait fait plaisir de savoir que j'étais au courant de ce qu'elle faisait mais, faut de trouver une manière subtile de le montrer, j'ai préféré faire l'ignorante. Comme pour Edouard Baer à Arles, n'est-ce pas les filles?
08H46 du matin, encore levée. J'ai voulu commencé Boulevard Saint-Germain de Gabriel Matzneff pour "voir ce que ça donne", je n'ai pu m'arrêter qu'au bout de 100 pages. Déjà avant son dandysme revendiqué m'exaspérait, cette façon bien à lui de dire et de prouver qu'il fait précisément ce qui lui plaît me fascine en même temps qu'elle me dégoûte profondément. Je jalouse Gabriel Matzneff et les moindres efforts qu'il semble avoir fourni pour avoir eu une telle vie, aussi bien remplie, aussi délicate, aussi obscène dans l'accomplissement de ses plaisirs. Qu'il sache simplement à quel point son sort relève de la chance et donc de l'exception et qu'il est idéal d'exiger comme principe pour soi-même celui du plaisir et du bon goût mais qu'on ne saurait le vouloir pour les autres sans négliger une série de facteurs qui y font opiniâtrement obstacle. Reste que je le lis toujours autant compulsivement.
Par l'écriture on arrive, Gabriel Matzneff arrive à tout justifier: on a jamais autant accepté l'attirance d'un adulte pour "les moins de 16 ans". Ce que l'on pourrait appeler pédophilie n'est en fait qu'obéissance aux exigences de l'idée du beau.
En fait, j'exécute, je regarde, je lis de façon scrupuleuse tout ce que M. Franck m'avait conseillé ou semblait apprécier: je regarde des films de David Lynch et de Louis Malle, je refuse d'abandonner Faulkner, j'ai décidé de penser comme lui concernant Woody Allen, je m'évertue vainement à apprécier Jacques Tati.
Je pense que notre génération manque trop d'innocence pour apprécier à sa juste valeur Jacques Tati. Je me souviens de cette petite fille dans la salle où j'étais allée voir Jour de fête, elle ne devait pas avoir plus de 7 ans et était assise au milieu de ses parents quelques rangées devant nous. Elle rigolait et rigolait sans retenue devant les gags qui ne faisaient que moyennement rire les adultes de la salle mais qui contaminés par la joyeuseté sincère de la petite fille et de sa soeur plus jeune avaient fini par rire aux éclats non pas à cause du film mais de la magie et de la pureté retrouvées du rire de ces deux enfants. Autant que nous sommes je pense que nous étions conscients d'être face à ce que Jacques Tati aurait voulu, avec ses films, précisément provoquer.
photo : Adieu Philippine de Jacques Rozier
dimanche 16 août 2009
Que faire de 3,40€
Aujourd'hui au Relay, j'étais à la recherche du Positif à la plage. Une fille aux cheveux rouges se tenait devant les étalages avec dans ses mains un magazine ouvert sur une page avec la photo d'une fille en noir et blanc où l'on pouvait lire en gros "Judy Minx". Tout de suite je me dis, merde, Judy Minx, je connais. La fille aux cheveux rouges semblait s'attarder sur l'image, j'ai même cru la voir envoyer un sms ou prendre en photo le magazine, certainement une amie de Judy Minx. Cette Judy Minx je l'ai croisée sous son vrai nom une première fois à une soirée de nouvel an où nous nous sommes temporairement liées d'amitié le temps de discuter, je me souviens qu'elle voulait me rencontrer parce que j'avais entre autres offert à Camille, (la fille qui m'avait alors invitée) l'essai de Virginie Despentes King kong theory, on en avait parlé. Elle avait, tout comme moi, retenue ce que Despentes disait du viol, comme quoi il fallait adopter une attitude d'indifférence face à ça, et que personne n'avait jamais dit ça. Je sais qu'elle est féministe, qu'elle fait aussi des photos de charme sinon plus et qu'elle est déjà passée sur ce blog. En tout cas je ne sais pas, cette histoire est anodine comme le sont toujours les histoires de coïncidences, reste que ça m'a fait tout drôle, non pas que le monde soit petit mais il semble que de ses petites mains faiblardes, il a à notre égard des intentions en forme de clin d'oeil, jamais assez importantes pour que ça puisse intéresser quelqu'un mais tellement bizarres qu'on y pense à deux fois avant de passer à autre chose, elles sont là histoire de nous rappeler qui est le chef. Toujours pas trouvé le Positif à la Plage, j'ai pris Le Monde à la place, ça m'occupera au café.
Sur le chemin qui mène au Champo, un homme habillé en civil, c'est à dire sans t-shirt "médecins sans frontières". Il m'a repéré, il va m'arrêter, le trottoir est vide, je suis cuite et je ne saurai pas dire non. C'est un étudiant à l'école des Beaux Arts de Paris qui veut me vendre ses cartes postales crées par des étudiants, globalement assez moches mais il est plutôt gentil et me fait des blagues "Courbevoie...de chez toi tu vois le Mont Blanc nan?". Je lui demande ce qu'il va faire de l'argent, il me dit que c'est pour les étudiants, ça aide à acheter des appartements, etc "et puis bon tu dois le savoir, on est gros consommateurs d'alcool et de drogues". Je lui dis "je pense pas que je vais vous en prendre, je suis en train de vous faire perdre des clients", il me dit que ce n'est pas des clients, que c'est pas grave, qu'ils discutent avec les gens, qu'il fait ça comme ça, que j'ai bien quelques pièces à lui donner. Le relou. Je lui donne 1€ sans tenir pour autant à prendre une carte postale, il me dit que si, je peux en prendre une, je lui dis "je vous dis stop quand j'en vois une qui me plaît", ah ah, je choisis un peu comme ça, elles se ressemblent toutes, égales dans leur laideur et qui intérieurement me font dire "putain on apprend ça aux Beaux Arts". Il me fait jurer sur Nicolas Sarkozy et Valérie Pécresse, "elle est mignonne Valérie Pécresse, ah j'aime bien Valérie Pécresse" que j'en prendrai soin. Je le jure.
Aujourd'hui au café une abeille est rentrée dans ma bouteille de Coca Light. Ne sachant pas quoi faire j'ai appelé le serveur: selon moi il fallait m'en servir une autre, c'était la procédure à suivre.
Excusez moi monsieur il y a une guêpe dans ma bouteille, (elle faisait la planche à la surface du liquide cette connasse)
pour que je vous l'enlève il va falloir vider la bouteille,
il a versé le coca dans la bouteille avec sur l'embouchure un bout de sous-verre en carton assez gros pour pouvoir retenir la guêpe et faire couler le liquide.
Oh c'est pareil
Non c'est pas pareil
Il est d'habitude plutôt avenant mais il semblait un peu énervé, peut-être parce que j'aurai bien pu le faire toute seule, mais manquant de sang-froid et très ennuyée par cette...abeille je n'ai pas eu le temps de mettre en marche mon ingéniosité et j'ai préféré avoir recours à la présence protectrice du garçon de café. Je l'ai remercié, puis en venant nettoyer les tables de part et d'autres de la mienne il a commencé à faire des "bbbzzzzz", visiblement en forme et pas du tout énervé.
je suis désolé mais maintenant je suis o-bli-gé de vous embêter
Une deuxième abeille commence à dangereusement danser autour de mon verre, frôlant le liquide de ses saloperies de pattes. Le serveur n'étant pas loin, je lui dis
elles viennent tout le temps chez moi,
jeudi 13 août 2009
En entrant dans l'appartement "le vertige du retour" m'a pris, cette sensation qui normalement ne se manifeste qu'après un mois de vacances, mais jamais après des vacances de courte durée. Cela se traduit par le sentiment d'entrer dans un endroit à la fois bien connu mais qui, par le temps que l'on a passé loin de lui, s'est paré d'un voile d'étrange nouveauté. Je connais les gestes et les façons de faire avec ce monde, cette chambre c'est la mienne, mais j'ai tout de même le sentiment de devoir faire quelques séances de rééducation. C'est en résumé, la conscience la plus poussée, le regard le plus extérieur que l'on puisse avoir sur ses propres affaires. Cela ne dure pas longtemps, et j'ai toujours quêté ce vertige.
Il y a toute une petite danse d'habitude qu'en six jours j'ai eu le temps de perdre quelque part, de remplacer par d'autres. J'ai l'impression d'être partie un mois, certainement à cause du fait que je faisais chaque jour beaucoup de choses, que je m'endormais bourrée de nouvelles images, de nourriture et de soleil, ce qui ne m'était pas arrivée depuis longtemps. Alors ce matin, je ne sais pas, je me suis levée et j'ai feint devant les objets et les meubles de savoir quoi faire, de maîtriser la situation. France inter, le café, le retour au lit, un peu de rangement, un film, une vague sortie de prévu tout ça dans un appartement sérieusement déserté, non pas la famille au travail mais dans d'autres pays; à l'exception de mon père. On se rend finalement compte que c'est très facile de reprendre le film là où on l'avait laissé, c'est plus dur, peut-être, de se dire que ce film dura grosso modo un mois et demi. Combien de personnes qui ne partent pas en vacances? Que peuvent-elles bien faire de leur journée? On suppose l'ennui partout et des journées sans scénario, sans liens entre elles sinon cet ennui et qui tombent dans l'oubli du sommeil.
Ma mère n'a même pas rangé ma chambre. Pourtant, elle est toujours partie au Liban en rangeant la maison en mode maniaque: le lit était défait, le dvd de Hellboy et des mangas trainaient par terre, Emile n'a même pas eu la délicatesse de dissimuler les traces de son passage, quel con quand même. Cela m'a un peu irrité, j'aime rentré chez moi avec la chambre débarrassée de vécue, on sent que comme ça, on peut tout recommencer sainement. J'ai de toute façon assez vite compris qu'il allait me falloir remédier à ce vrai-faux bordel, c'est à dire à ce qu'on appelle plus communément l'accumulation. L'accumulation est dangereuse en ce qu'on décide de la prendre et de l'assimiler dans l'ordre de la pièce: c'est comme ça que j'arrive à prendre ma pile de livres comme faisant partie de la chambre alors que ma mère la considère comme du désordre. Plus largement, c'est aussi comme ça que certains arrivent à voir de l'ordre là où d'autres ne perçoivent que du désordre. D'abord me débarrasser de certaines fringues, pour accueillir les futures, puis les chaussures, les sacs, et la paperasse qui s'accumulent, mélange de prospectus pour des films, des expos, des trucs de mon année de terminale, de papiers récoltés à la Sorbonne, de facture de l'OFUP version 2 impatiente d'être réglée ou de la maison des examens m'annonçant que pour réclamer des copies il va falloir attendre la mise en place d'un nouveau logiciel sur internet, etc. J'avais bien aimé cette lettre d'ailleurs, à défaut d'en recevoir, je cherche la petite attention dans la paperasse robotisée. Donc un ménage assez sérieux, qui suppose que l'on se détourne des couches superficielles pour plonger au coeur des nappes phréatiques du désordre - le Grand ménage, la nouvelle vie. Le vrai nettoyage se veut efficace et sans états d'âme, c'est comme ça qu'on se retrouve à jeter des papiers qui, lors d'un premier rangement, nous paraissait précieux et regorgeant de souvenirs, ou à donner des vêtements alors qu'on ne s'imaginait pas vivre sans eux. C'est comme ça, on est en fait, criblé de désirs passagers et le monde que l'on compose autour de nous en est un précis témoignage.
Je viens de me rendre compte que si je n'étais pas allée à cette séance de cinéma d'Une journée particulière je n'aurais certainement jamais eu l'occasion de voir le film, alors que je l'ai aimé avec étonnement, que je l'ai même adoré, qu'il m'a fait plaisir de la façon la plus sincère et simple qui soit, à la fois pour son histoire, que pour ses décors et l'attention portée à quelques scènes du quotidien, puis une scène brillante d'un érotisme pudique et en même temps terriblement efficace.
Deux vieux qui parlaient derrière. Qui criaient même. Comme on s'imagine deux vieilles personnes un peu sourdes, sauf que là c'était pendant la séance. Ça a commencé par "JANINE, CEST TOI? VIENS LA, YA UNE PLACE ICI". Puis "IL LUI EN OFFRE PAS? (en parlant d'une omelette)....AH, BON." J'étais juste devant eux mais je manque de courage pour leur dire de fermer leur gueule, au début la salle riait gentiment puis une personne leur a crié de se taire.
Fin de la séance, sûrement le même homme qui en passant leur dire "ce serait agréable que vous appreniez à vous taire au cinéma, vous êtes pas devant la télé ici". Les deux vieux, c'est comme s'ils n'entendaient pas, de brefs "oh mais qu'est-ce qu'il dit", c'est comme si on ne pouvait pas les changer de leurs habitudes, jamais jamais.
The Specials - Ghost Town
mardi 4 août 2009
En vrac-ances
Se dire que dans les rapports d'une élève avec son prof, ou de n'importe qui avec n'importe qui, mais toujours un rapport qui supposerait un demandant et un demandé, toujours se dire : il n'y a pas quelqu'un qui quête la présence de l'autre et l'autre qui daignerait accepter. Non, en toute occasion il n'y a que la rencontre de deux solitudes, de deux ego peu sûrs d'eux-mêmes et qui avec la rencontre ne peuvent que se fortifier. L'idée que je me fais de M. Franck n'est pas l'idée qu'il a de lui; cette idée le surprendrait, le terrifierait. Il se connaît, se côtoie tous les jours, conscient d'une progression; on ne fantasme pas sur le connu, on n'est pas timide devant soi-même. Quant à moi sa présence m'aura été donnée brutalement. Brutalement j'ai eu un homme bienveillant, élégant et cultivé devant moi.
Sur Salinger : "le monde n'est pas à la hauteur de sa moralité".
Pensée qui me vient en rentrant du travail. La littérature confère de la gravité à nos vies, c'est pour cela qu'on pourrait dire que d'un livre nous en ressortons enrichis; la gravité à de la valeur parce qu'elle est rattachée à la mort, et que tout ce qui va dans le sens de la mort va à l'essentiel. La littérature possède un lien évident avec la mort, toute bonne littérature est liée d'une façon ou d'une autre à la mort (j'ai l'impression). On aime toujours tragiquement un livre, et s'il ne fait que nous plaire c'est qu'il nous a plu en tant que bon divertissement. Vivre tragiquement sa vie, c'est la vivre comme dans les films ou comme dans les romans. C'est à dire, en chaque lieu prendre le détail pour l'évènement, être conscient du potentiel de chaque homme, regretter amèrement de ne pas être concrètement concerné par leurs vies, leurs problèmes et qu'ils ne soient pas concernés par les nôtres. Regretter de ne pouvoir leur dire qu'à défaut de pouvoir étancher notre curiosité on a tout imaginé d'eux et à quel point on est là pour eux. Il faut prendre le mot "tragique" non pas dans son acception de cours de français mais dans au sens figuré, c'est à dire "très triste". Tout ça n'est triste que parce que le temps nous est compté.
Monsieur Franck, lorsque nous parlions, je ne sais pas pourquoi mais il en est venu très tôt à me dire "on lit toujours contre", le bruit de la fontaine mêlé à la surprise d'une telle assertion ont fait que j'ai dû lui demander de répéter.
pardon?
On lit toujours contre quelque chose
on lit toujours contre...contre quoi?
je comprenais à demi-mot, ce n'était qu'une simple question de curiosité un peu à la façon de ses adultes ébahis devant des mômes et qui posent une série de questions de plus en plus naïves censées leur faire révéler malgré eux leur intelligence, le début d'un esprit critique, Jacques Martin en est un bon exemple.
Je ne sais pas, contre la bêtise, contre la vie
ce genre de phrases innocemment prononcées et qui nous en laissent deviner long sur la façon que cette personne en face de nous à d'envisager les grandes occupations de sa vie, je comprenais désormais pourquoi il lisait. C'est à dire que voilà, ce qui compte ce n'est pas tant qu'on lise mais les raisons qui nous poussent à lire, c'est pourquoi recenser le nombre de français qui lisent en plus d'être approximatif n'a absolument aucun sens, aucune utilité, ne rassure ni n'inquiète. Son avis devait forcément être plus vaste que ce simple "on lit contre" mais chacun faisait mine devant l'autre de s'étonner et de réfléchir pour la première fois à ces questions et l'on voulait voir où l'autre en était dans ces réflexions; c'était charmant.
Je me souviens avoir eu le regard songeur et amusé, et je lui ai rétorqué
contre la bêtise oui, mais contre la vie, je ne sais pas...vous ne pensez pas au contraire qu'on lit par amour pour la vie...parce que la réalité n'est pas à la hauteur de l'idée qu'on se fait de la vie et que justement la littérature l'est?
je devais sûrement être en train de mimer des niveaux avec mes phalanges aplaties, je trouvais mon propos extrêmement bateau, j'étais à gifler, mais j'avais réfléchi et semblais satisfaite parce que je le pensais et que je n'étais pas en train de poser, c'était une idée sincère et innocente par laquelle il est bon de commencer. J'avais aussi peur d'avoir opté pour des termes trop vagues et qui d'un point de vue philosophique ne voulais rien dire, je le voyais bien me rétorquer "qu'entendez-vous par vie/par réalité?", mais rien de cela, il regardait dans le vide d'un air concentré comme si ma phrase s'était soudainement recomposée devant ces yeux et qu'il en examinait la construction et l'intelligence,
oui c'est ça
tout en se repositionnant de façon plus confortable sur sa chaise. Ouf.
Je viens de commencer Coma de Pierre Guyotat en Folio poche, le papier est semblable à celui de la série des Petit Nicolas, un papier subtilement glacé où les caractères se découpent de façon plus précise sur le papier du fait de la meilleure qualité, un papier odorant où il n'est pas nécessaire d'enfouir son nez au creux du livre pour le sentir, tourner les pages suffit pour cela. Certains chapitres sont entrecoupés de photos en noir et blanc (ce qui explique le papier) qui ont marqué l'enfance de l'écrivain, l'objet doit en lui-même lui faire plaisir. L'avantage des autobiographies c'est qu'on doit avoir le sentiment d'en avoir fini avec le passé, d'avoir objectiver des souvenirs par la maîtrise qu'offre toujours l'écriture. Je n'ai pas envie d'abîmer le livre, pas envie de fissurer d'un pli la couverture, les pages sont lourdes et peu souples, on ne peut pas l'ouvrir très largement. Je l'ai acheté par hasard, par désir de renouer des liens avec la littérature contemporaine. Pierre Guyotat, son nom traînait dans ma tête depuis un certain temps, lu par-ci par-là dans des magazines. Ca a toujours été comme ça que j'ai choisi mes lectures, par la curiosité que suscite chez moi un simple nom, son apparente austérité qui laisse deviner un monde intime, un cercle de lecteurs auquel je désire ne plus être exclue. C'est d'abord ça la curiosité : vouloir cesser d'être exclu.
Le travail est fini et j'emporte avec moi 577€, le chèque était posée sur ma chaise avec un post-it disant entre autres "merci pour tout", de quoi réconcilier tout le monde. En y repensant tout s'est divinement bien passée, il n'y a pas eu une seule gaffe de ma part, je ne suis jamais arrivée en retard (une fois, mais alors il n'était pas encore arrivé), j'étais silencieuse, un peu dissipée du fait de la fatigue et d'internet à portée de main. Ca lui arrivait de me donner des conseils de vie ("il faut tout vivre avec intelligence") ou de me parler littérature (il y avait La route de McCarthy sous une pile de livres sur l'assurance, il était en train de lire Le voyage de Gulliver et projetait de lire Jules Verne et Céline pendant les vacances) ou des tableaux qu'il achète à une artiste de Nice. Cette dernière semaine, la fatigue augmentant, j'avais pris pour habitude de venir avec ma canette de Pepsi Max que je buvais silencieusement en pianotant sur mon clavier, ce dernier jour je ne l'ai pas vu de la journée alors j'en ai profité pour travailler en écoutant France Inter via internet. Ça arrivait qu'il vienne très tard au bureau et alors je passais la matinée à prendre les appels d'une voix suave au téléphone et à saisir les dossiers sur Excalibur quand ma conscience professionnelle me l'ordonnait, c'est à dire une heure après mon arrivée. Sinon, oui, je traînais sur internet car je m'étais rendue compte qu'il était impossible de procéder autrement, la tâche était lourde de répétitions, après cinq dossiers saisis je me sentais oppressée. De ce travail j'aurais quand même appris des choses : que Continent est l'ancien nom de Generali, à écrire Volkswagen, que l'on est obligé d'avoir une assurance pour sa voiture, à avoir moins peur au téléphone et surtout : que je ne désire pour rien au monde exercer un métier uniquement pour l'argent, ce qui doit être, ce qui est l'unique motivation de Charles, je n'en vois absolument aucune autre. Mais peut-être que, comme moteur pour travailler que comme raison d'être heureux sinon satisfait, cela suffit. Quant à moi, naïvement et parce que pour l'instant j'ai le luxe de ne pas avoir à faire de compromis, j'estime que le travail c'est encore et cela doit être de la vie, du plaisir.
Gagner de l'argent cela fait nécessairement affleurer de modestes envies de superflu dont on s'amuse à en faire la liste : des DVD, des livres, des fringues, des abonnements. C'est trop mignon.
Par désoeuvrement, repérage improvisé pour les fringues d'hiver avec Cécilia: pour elle se sera un trench beige, pour moi un long manteau d'homme en tweed gris, le beret me va bien (le prendre gris aussi), Cécilia cherche des trucs en bordeaux à cause des Rendez-vous de Paris, moi je cherche des chemises dans de belles matières (chemises d'homme couleur unie et chemises en laine et à carreaux chez Uniqlo) et toujours du bleu marine et maintenant du beige aussi, pour les chaussures on mise sur des ballerines chinoises en velours à 8€ la paire, avec de grosses chaussettes ça le fera. Si je pouvais je porterai des lunettes de soleil en hiver rien que pour le style. Elle veut un Hervé Chapelier, à condition que je ne porte plus le mien, ce qui ne me dérange pas puisque j'ai fait l'acquisition d'une large besace Lamarthe qui sent fort le cuir, pour l'instant j'en suis encore aux prémisses de notre amour: excitation, absence douloureuse, conscience de la chance que j'ai de la connaître et de l'avoir. Toutes mes affaires ont l'air rangé et aligné à l'intérieur, ça change des cabas informes, des sacs fourres-tout.
Jusqu'à aujourd'hui j'ai gardé l'enveloppe à bulles par laquelle m'est arrivé Les Essais de Montaigne. Je fais souvent ça quand je reçois un colis qui m'importe : j'en garde jusqu'à l'enveloppe comme si elle faisait elle aussi partie de l'intention. Celle-ci je me suis résolue à la jeter puisque de toute façon elle ne provenait pas directement de M. Franck mais d'un vendeur affilié à Amazon.
Donc voyager serait alors comprendre que l'on ne dépend pas de ses habitudes. Je suis une fille d'habitude, mais ce sont des habitudes de coeur, c'est à dire que j'ai choisi et que je répète avec bonheur.
Pour me donner des forces, moi qui suis en même temps que dépaysée, nostalgique (même pour 6 jours) de ce que je laisse derrière moi, j'ai commencé Carnets du voyage en Chine de Roland Barthes qui, au lieu de vivre le grand vertige enrichissant du voyage, s'ennuie ferme et tient des carnets qui m'ont donné envie de faire pareil: mon dernier carnet à idées terminé (11ème), j'ai décidé d'en acheter un plus large et de me fatiguer à écrire cette fois de vraies phrases qui auront l'avantage de ne pas m'obliger à faire appel à ma mémoire pour comprendre ce que je voulais dire, tout y sera clairement écrit de façon compréhensible.
Il faudrait en toute occasion avoir sous la main un stock d'oeuvres littéraires adaptées à chaque situation.
J'ai pris l'habitude, grâce à Alice qui a procédé à mon baptême à la bibliothèque du Centre Pompidou, de m'y rendre religieusement pour y lire un ouvrage trouvé par hasard et qui s'intitule : Le cinéma nous rend-il meilleurs? de Stanley Cavell. J'y lis aussi Fragments du discours amoureux de Roland Barthes, là aussi, idéal si l'idée vous prenait de tomber amoureux. Je pourrais très bien me procurer ces livres et les lire chez moi, mais cette idée de venir les consulter ici m'est bénéfique pour plusieurs choses : c'est gratuit, ça me fait une sortie, je vois du monde et je suis contente (il y a une bonne ambiance à la caféteria), je découvre plein d'autres livres, et comme dirait Alice, avec les autres tout autour on est obligé de travailler, on ne peut que travailler. Votre temps de vagabondage visuel est chronométré et quand il vous arrive de lever les yeux ce n'est que pour voir les autres travailler.
De jour en jour, je me rends compte des ressources infinies de Paris et de l'accessibilité de ses services sinon de leur gratuité (BPI, Salle des collections du Forum des Images en juillet, cinéma en plein air, les jardins et parcs). Je trouve ça très beau. Ce n'est pas tant mes activités que ce que je claque en nourriture qui me ruine, rester toute une journée dehors demande de l'énergie.
J'ai fait mon Laissez-passer Centre Pompidou en quatre minutes montre en tête. Encore une étape dans la, comment appeler ça, l'"abonnementisation" de mon mode de vie. Je ne paye plus le cinéma, ni les transports -mes principales activités ): je montre des cartes. Je ne paye pas non plus mes magazines, j'y suis abonnée. Il me manque juste la carte pour payer dans les cafés mais apparemment le restaurant universitaire se paye avec la carte étudiant, hihi.
Beaucoup de pédants de merde à l'exposition Kandinsky, des gens qui font mine de parler à leur ami sur un ton de connaisseur à vomir et qui ont l'impression que parce qu'on ne bouge pas on est fasciné par ce qu'ils disent. Que faire? Partir de façon assez rapide pour leur faire comprendre qu'ils nous dégoûtent.
Je peux parler littérature et aussi cinéma, il y a quelque chose sur lequel on peut se mettre d'accord. Mais pour l'art pictural je préfère faire mon truc car quand il n'y a pas pédanterie il y a alors incompétence; c'est sans fond tout ce qu'on ne sait pas et qu'on désire savoir, tout ce qu'on croit ne pas savoir et qui en fait ne demande pas de connaissances. C'est un truc qui se vit seul : chacun son rythme à une exposition, chacun son interprétation et peut-être alors atteindrons nous la sincérité de l'amateur qui apprécie les tableaux comme un enfant.
Kandinsky c'est ce que je voyais quand j'avais pour unique jeu en récré au CE1 de me frotter les yeux et d'observer les formes qui se dessinaient à l'intérieur de mes paupières: petits serpentins flottants, chromosomes, etc. C'était mon grand jeu jusqu'à ce qu'on me dise qu'à force je finirais aveugle, j'ai donc dû trouver autre chose.
Emile part au Liban, pas le temps de lui donner des conseils de survie moi qui passait mon temps à le sermonner à cause de son impolitesse, de ses conneries en général. J'ai improvisé un sigle qui lui permettra d'invoquer l'ensemble de mes règles de vie en un clin d'oeil : PSP pour Politesse Sécurité Propreté. Poli avec la famille, pas de conneries dans/autour de la piscine, tu te laves tout les jours après la piscine.
mardi 28 juillet 2009
Hier Viviane m'a offert le café, j'ai pénétré la spirale de son quotidien, c'est à dire ces cafés qu'elle va chercher au café d'à côté et qu'elle boit en regardant la vue de merde. Il y avait un Speculos, une cuillère et un stick de sucre, çela ornait la simple tasse d'une allure de fête et donnait l'impression qu'il y avait beaucoup à faire. Si elle savait ô combien je travaillais mal elle m'aurait, je pense, privée de mon Speculos. Or il n'y a rien de mieux qu'un Speculos dans du café surtout quand il est pris le ventre vide, dans un cabinet faussement convivial au fin fond de Puteaux.
Un appel d'un certain Monsieur K. qui a l'air de connaître assez le couple pour se moquer d'eux: "et Charles il s'est coupé les cheveux où il fait toujours le playboy?" "Viviane faut qu'elle arrête les falafels".
hihi, mais je crois qu'elle veut perdre 1 kilo avant d'aller au Liban
Je vais chercher son dossier et en reprenant le téléphone :
pourquoi vous portez des talons comme ça?
non mais ils sont pas très haut vous savez, c'est à cause du carrelage, c'est comme le carrelage de cuisine donc ça fait du bruit, mais sinon mes talons c'est 6cm à peine.
et vous avez quel âge? et gnagnagna, il me dragouille à peine et sa voix me donne affreusement envie de voir son visage:
Viviane part demain mais je pense qu'elle viendra aujourd'hui, il faut au moins qu'elle me dise au revoir
et moi je peux venir vous dire au revoir?
Le lendemain, il est flatté que je me souvienne de son nom
je sais pas combien je dois payer pour ma voiture, je fais quoi?
appelez Charles, il doit en savoir autant qu'elle
Viviane elle me dit hier "je te rappelle, je te rappelle" et elle le fait pas, moi je pars bientôt au Liban
vous partez quand?
le 2
oh ça va vous avez le temps
normalement je viens au cabinet et je paye en espèce
bah alors venez au cabinet
ah vous avez envie de voir à quoi je ressemble
non ça va
vous avez peur
oh non vous savez
je suis petit et chauve, vous savez ces libanais qui fument beaucoup et qui attendent de perdre toute leur dents pour mettre un dentier
hihi
mais en fait vous faites quoi vous?
je viens d'avoir mon bac et l'année prochaine je fais une licence de philo
tu viens d'avoir ton bac? et tu as eu quoi, une voiture?
hihi, non de l'argent
combien?
oh, 300€
300? mais c'est des radins
oh vous savez c'est les libanais
en fait je travaille de 10h à 13h30
mais c'est quoi ce travail? il te paye avec des clous?
hihi, non mais au début je devais travailler jusqu'à 16h mais je leur ai dit que c'était pas possible, c'est trop fatigant et pas intéréssant.
oui c'est un job de merde, au fin fond d'une galerie avec Viviane et Charles devant toi toute la journée, Charles encore ça va mais Viviane faut qu'elle arrête les falafels
Oh non les deux sont bien, ils sont élégants.
Je pense à ma mère et à pourquoi elle m'irrite autant. Parce qu'elle n'est pas heureuse et qu'elle vit n'importe comment. Le matin je la vois s'éterniser dans la cuisine pour la simple raison qu'elle attend son horoscope, ça me déprime tellement que je préfère retourner dans mon lit en attendant qu'elle décampe de la cuisine. On dirait qu'elle attend quelque chose et qu'elle l'attend depuis la naissance de mon frère, elle vit comme une adolescente, dans l'attente de son indépendance, elle fait des cachotteries dans sa chambre.
Sur le trajet qui mène à mon travail (je ne prends plus le bus mais je marche) des fulgurances me viennent. Mon objectif a toujours été de vivre le moment présent sans arrière-pensées, j'y arrive parfois, disons qu'on n'arrive jamais tout à fait à faire abstraction de la conscience du moment mais l'idéal est d'être placé non plus dans une attitude d'attente mais d'enthousiasme, se figurer que l'on vit, que l'on a de la chance, etc. J'en suis à un stade du processus où moments d'attente et moment d'enthousiasme se succèdent sur de courte durée, cela fait en somme, comme des pointillés. Quant à ma mère, si l'on applique l'idée à sa vie il semblerait que l'attente soit un trait continu et long de 10 ans et qu'elle pense qu'elle rééquilibrera avec 10 ans de bonheur, mais plus tard.
Les hommes d'affaires, je crois que c'est cela qui me saisit le plus lorsque je me rends à mon travail. Je regarde leurs costumes, certains le portent très bien coupé, d'autres trop large et dans un tissu de flanelle gris, d'autres encore le portent très étroit, ça leur fait des fesses de chanteuse de R'n'b. Il y a ceux qui sont à la hauteur de l'élégance de leur costume, on les devine responsables, plus trop conscients d'en porter un, et puis les autres, les jeunes premiers qui ont chaque jour l'impression de se déguiser en golden boy en même temps que celle de duper tout le monde. Parfois dans le métro ou dans le train, je m'assois à côté de l'un d'eux qui est au téléphone, il parle et -cela se devine- éprouve un malin plaisir à user d'un jargon aussi incompréhensible qu'énervant, ceux-là je les déteste, ils me dépriment. Je passe mon temps à ne pas vouloir des caricatures, des étiquettes en mon esprit mais ils ne font que confirmer l'idée première et hâtive que je me faisais d'eux.
Les femmes c'est plus varié, plus surprenant, plus fou, jamais la même chose. Elles s'amusent à accorder leurs chaussures à leur sac et leur sac aux coutures de leur robe, d'autres accordent leur montre à leurs chaussures, j'ai vu ça. Elles s'amusent d'un rien, et sont pleines de ressources, pleine d'idées permettant cette infinie diversité des féminités, répondant ainsi à la pauvreté de la masculinité qui ne s'exprimerait alors que par un costume et une grosse montre. Elles aiment et quêtent la féminité avec la même touchante intensité des petites filles qui essayent les talons de leurs mères et commandent des boîtes de maquillages pour Noël dont elles finissent par être allergiques; c'est un précieux désir qui ne se détèriore pas. Elles comprennent que la féminité n'est jamais innée mais toujours acquise et y travaillent dur, là où l'homme peut être masculin/viril sans effort; et même, il semblerait que plus il en fait moins il l'est.
Certaines femmes sont vraiment très belles, très élégantes, d'une élégance joyeuse, on dirait qu'elles sont toutes amoureuses, de quoi vous faire oublier que vous allez au travail. Les jambes des asiatiques sont lisses et ont une carnation d'un joli jaune cire, c'est elles que je préfère parce qu'elles sont fines et qu'elles portent les robes d'une façon idéal, comme l'aurait porté un mannequin dans une vitrine, sans un pli, sans hanches pour la déformer. D'autres, malgré un look sophistiqué laisse délibérément leurs cheveux indomptés serpenter, s'exprimer un peu partout derrière elles. Elles portent de précieux et petits sacs de cuir (les Lamarthe me rende folle) où l'on devine l'intérieur bien soigné avec, j'imagine, un peu de maquillage, des chewing-gum à la menthe, un portefeuille peut-être assorti au sac et des accessoires aussi charmants qu'un vaporisateur, un déodorant miniature, des feuilles matifiantes, des barres de céréales et je ne sais quoi d'autres. Peu de place pour un livre, un magazine, une bouteille d'eau ou un gilet.
A midi les hommes déjeunent au Paris-La Défense, ils ont l'air de bien manger; rien qu'en passant je peux voir le jaune des frites, le marron luisant de la viande et le vert de la salade ponctué de rouge pour les tomates. Ils ne se privent pas de desserts et commandent de larges crèmes brûlées. Les hommes d'affaires, l'air satisfait, cessent le temps d'une seconde de parler le temps que le garçon leur dépose les ramequins. A ce moment précis, ce sont gamins irresponsables encore tout émerveillés de la constante et généreuse beauté des desserts, tout excités à l'idée de la quantité de sucre qu'ils vont assimiler; seul caprice de leur journée.
jeudi 23 juillet 2009
La peur de l'autre (3)
"[...] Comme le mal qui est toujours du passé-remords. Tandis que l'activité, qui est le royaume du présent, est le bien. Mais d'où vient que l'exercice de la mémoire soit un plaisir - un bien?"
Le métier de vivre - Cesare Pavese
que faites-vous?
le matin je travaille pour un courtier en assurances, ensuite je viens sur paris et je fais ce que je veux; à partir du moment où l'on arrive à s'amuser tout seul, avec soi-même, ça va, on tient le coup.
Il me demande si je pars en vacances, je lui dis que non, enfin peut-être que je vais rendre visite à ma soeur à Dubaï en août mais je déteste prendre l'avion, j'ai très peur
c'est vrai qu'on ne peut pas y aller en train
oui voilà
vous restez réfractaire à l'aspect technique de la philosophie qu'il va pourtant vous falloir affronter.
c'était ce qu'il pouvait me dire de plus flatteur, c'est à dire ce que j'ai toujours pensé de moi face à la philo et que je n'ai jamais exprimé nulle part.
J'aime bien Dustin Hoffman, mais période jeune seulement. Et puis, c'est un peu prévisible mais j'aime aussi Mathieu Amalric.
pourquoi prévisible?
bah tout le monde l'aime, même les américains l'aiment.
et alors, et Dustin Hoffman c'est pas prévisible peut-être?
oui mais MOI, c'est pour d'autres raisons que les autres, et puis c'est seulement quand il est jeune... et puis Barbet Schroeder aussi, dans les films de Rohmer.
[...]
et vous?
j'aime bien aussi Mathieu Amalric. (sourires)
Comment expliquez vous le fait que vous ayez été élue déléguée sans vous être présentée?
Je savais que cet évènement l'avait saisi, ne serait-ce que dans sa façon de l'évoquer lors d'un cours sur la démocratie. J'ai dû tristement lui expliquer que nous n'étions que 23 dans la classe et que cela partait d'une idée d'Augustin qui faisait ça pour "délirer": mes copines (cinq) avait voté, Marie-Laetitia alors très proche d'Augustin avait suivi le mouvement et puis au deuxième tour je m'étais prise au jeu et avais voté pour moi, ainsi dans mon souvenir, huit personnes avaient ainsi suffit à me faire élire déléguée.
- Augustin était très curieux me concernant, je pense pas qu'il était amoureux, il était seulement curieux, il trouvait que je faisais de bonnes blagues je crois.
et vous trouvez désolant d'avoir été élue pour ces raisons?
oui, vous ne trouvez pas?
non
j'aurai voulu l'u-na-ni-mi-té (balayant la vue de la main pour exprimer l'idée de la totalité)
il rigole
et qu'on m'élise parce que je suis une bonne déléguée.
Finalement quand on y pense, la philosophie est la suite logique de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture et du goût pour ces choses-là
Oui mais vous vous avez le goût pour la littérature et vous aimez écrire, d'autres ne l'ont pas. Ces choses ne s'apprennent pas à l'école.
(ne pas sourire de la flatterie qui n'en est pas une) Vous avez raison, ça s'apprend tout seul ou ça ne s'apprend pas (je disais ça parce que je venais de le lire dans Pavese et qu'il m'avait convaincu, avant je ne le pensais pas), ça arrive par hasard.
Lui : A part La rose pourpre du Caire, Manhattan et Annie Hall qui sont ses chefs-d'oeuvre je n'aime pas Woody Allen.
c'est vrai qu'à chaque fois que je sortais de cours je me disais "c'est en cours que j'ai appris des choses pareilles?" ça contrastait tellement avec le reste de ma scolarité, les autres matières; c'est tellement incongru.
l'incongruité de la philosophie sera toujours là.
j'achète trop de livres
où est le problème? c'est le propre de la vie d'une étudiante d'acheter des livres
mais j'en achète trop et la lecture ne suit pas
c'est pas grave, vous savez que vous les lirez un jour
c'est vrai, mais c'est aussi que je dépense trop
ah ça
L'idée très juste me vient qu'avec ce rendez-vous j'ai eu l'occasion de mettre en place une fin ouverte qui vient se superposer à la fin fermée qu'implique toute fin d'année scolaire.
Au moment de partir il me sert la main et je sers la main à son ami avec qui j'ai eu vaguement le temps de parler "que faites vous dans la vie? vous vous connaissez depuis combien de temps?, etc", j'ai l'impression d'avoir mal fait les choses avec lui, je savais que n'avais plus qu'une mission: trouver le bon moment pour partir. Dans le temps qu'il a pris pour : saisir l'addition, voir combien cela allait lui coûter, chercher des billets au fond de sa poche de pantalon, je me sentais très gênée et devait faire semblant d'ignorer tout en prenant en compte ce qu'il faisait. J'ai attendu qu'il pose le billet de 20€ pour lui dire "merci Monsieur pour les boissons", il a esquissé une petite grimace ravissante de la bouche du genre "vous plaisantez j'espère".
Il a pris mon adresse en faisant du bout des doigts ces gestes bizarres, rapides et précis comme dans les pubs Iphone, il m'a dit bonnes vacances et au revoir je crois, je ne sais plus, j'étais lentement en train de m'habituer à lui, à la forme de ses propos et voilà qu'il part poliment déjeuner chinois, passant d'une compagnie à une autre. J'ai redescendu la rue Champollion en fouillant du regard le Reflet pour voir si les cop's étaient encore là. Ma joie était sérieuse, je me sentais un peu sonnée, extérieure au monde, c'était la sensation la plus incommunicable; étant dans l'incapacité à comprendre l'apparent calme insouciant du monde et il ne comprenait pas ma chaude euphorie, l'envie de crier "Bougez vous, la vie est énorme".
Je n'avais pas faim mais il devait être l'heure de manger et je désirais tout raconter afin de vérifier, je pensais déjà au moment de la mémoire et de la rédaction qui serait un plaisir absolu, un moment pour tout revivre à volonté. On redécouvre des choses, un sens à des paroles, à des attitudes, parfois cela peut s'avérer pire que ce que l'on pensait et l'analyse nous fait souffrir tout en nous poussant à poursuivre, à tout voir depuis le prisme de cette faute, jusqu'à sur-interpréter. Bien sûr tout examen est toujours de trop mais on ne saurait en faire l'économie.
C'était une réussite, non pas ma prétentieuse réussite face à lui, mais ma modeste réussite face à moi-même. Je ne me détestais pas d'avoir dit quelque chose, il n'y avait pas eu de véritables erreurs. Une erreur véritable m'aurait hantée au moment même où je finissais de la prononcer, et ne se serait évaporée de mon esprit que quelques semaines après. Cette fois-ci j'avais le champ libre pour penser à la totalité de l'échange puisque tout m'avait ravie.
Le problème fondamental de la timidité c'est qu'elle nous fait ne plus être nous. Etant dans l'incapacité à parler sereinement on adopte les propos d'un personnage qu'on imagine être nous dans notre état normal. Je n'ai pas été timide, en fait ça s'est passé comme ça se passe quand j'ai rendez-vous avec un adulte, c'est à dire que j'étais à l'aise et que sa présence a automatiquement relevé le niveau de mes réponses. J'ai toujours aimé discuter avec des adultes pour l'exigence que cela me demande; je me suis toujours aimé face à un adulte parce que je corresponds au moi-même des meilleurs jours.
Il faut en fait, à chaque erreur, adopter le point de vue de celui qui est en face de nous: ce n'est pas qu'il ne nous pardonne rien et qu'il se pardonne tout mais qu'il se fiche de nos erreurs, qu'à la limite il l'est comprend; il a de toute façon toujours d'autres chats à fouetter: ses propres comportements à passer au crible. Rien n'est jamais perdu; c'est le seul cadeau que nous fait l'égocentrisme de chacun.
Elles étaient sur un banc en train de manger du pain acheté au Monoprix d'en face, nous sommes retournées au Reflet où j'ai commandé un croque italien qui, du fait de la situation, n'avait pas de goût, je n'ai pas su l'apprécier alors que j'en avais toujours eu envie quand je le voyais devant les autres; Marie un crumble aux pommes dont la cannelle me faisait dire à chaque fois que je la sentais "je déteste la cannelle", Cécilia un Coca light. J'ignorais par quel bout dérouler l'histoire, j'avais le désir de leur faire tout revivre, à la fois de la façon la plus objective : propos, gestes, petits détails dont nous raffolons, en même temps que ce que j'en avais retenu; l'impression d'une réussite aussi grande que l'échec que j'imaginais. C'était ma chose, mes deux heures, j'avais à la fois envie de le partager avec tout le monde en même temps que de le garder pour moi seule, de me projeter confortablement chacun des moments au fond de la tête, bien calée sur mon siège; on m'aurait enfermée dans une salle vide pendant des heures que je ne me serais pas ennuyée.
Devant mon incapacité à raconter la chose autrement que sous de petits récits saccadés j'ai fini par leur dire "à chaque fois qu'un moment me revient je vous le raconte".
Marie m'a demandé s'il était comme d'habitude où s'il avait changé. Je lui ai dit qu'il restait le même dans ses attitudes, seuls ses propos changeaient et laissaient voir qu'il n'était plus en cours.
Raconte moi tout, il était habillé comment, qu'est-ce qu'il a commandé, il t'a serré la main, vous vous êtes assis où?
Devant la menace de l'orage j'invite Cécilia et Marie à venir dormir chez moi, chacune appelle sa mère. Nous arrivons les sandales trempées, des sacs plastiques, des débardeurs et des pulls sur la tête, ma mère venait d'acheter des pizzas avec une copine, l'ascenseur était encore tout imprégné de l'odeur de fromage gluant, elles ont dit bonjour très poliment.
On travaille à notre nuit sans jamais sortir de la chambre à part pour aller chercher de la boisson et faire notre toilette, on se lave ensemble les pieds, les dents, elles adoptent jusqu'à mes habitudes : l'Eau précieuse, ma crème hydratante pour le visage Nivea peau crade, ma crème hydratante Petit Marseillais, le déodorant spray de mon père comme nous n'avons que des billes chez les filles, je vais leur chercher des pyjamas légers, on écoute les Cd qu'elles veulent, Marie est sur Facebook à se remettre de son mal de ventre, elle hésitait à rentrer chez elle, je lui ai dit "tout ce que tu ferais chez toi pour remédier à ton mal de ventre, tu peux le faire ici". J'ai préparé les lits encore plein des débris de vêtements que j'ai essayé pour le rendez-vous, on se met au lit (marie dans mon lit, moi par terre sur des coussins, Cécilia dans le lit de ma soeur) et regarde Un monde sans pitié sans réussir à le finir parce que Marie s'endort et qu'avec Cécilia on ne peut pas s'empêcher de papoter. Je lui parle de Monsieur Franck, encore toute traumatisée de ce que j'ai vécu, c'est terrible, c'est terriblement bête ces épanchements qui n'intéressent que moi, et ce n'est pas parce que je les vis et que je les ressens que je suis forcément d'accord avec eux; je ne fais qu'assumer, accepter et m'étonner par l'écriture de ce qui m'arrive et qui peut-être se calmera avec l'âge et l'habitude; pour l'instant tout est source d'excitation et d'espoir parce que je ne me sens pas à la hauteur de ce qui m'entoure et qu'il est toujours question, à chaque instant, de faire ses preuves. A mon âge le monde se révèle dans n'importe quoi, à n'importe quel instant, je vis mon roman d'initiation.
Le lendemain mes six réveils les font se réveiller avec moi, la nuit aura été courte et j'aurai dormi à quatre heures du matin. Je leur sers le petit-déjeuner, les boîtes de biscuits et les croissants qu'ils restent, typique du petit-déjeuner qui te fait dire "faut penser à faire les courses". Marie chourre les céréales d'Emile, il y a du jus d'orange et du lait sur la table, on écoute religieusement France Inter. Je leur bien qu'il faudra aller se rendormir après parce qu'il est trop tôt, moi je dois partir au travail, "après vous serez fatiguées toute la journée". J'envie leur journée qui s'étale comme du sable devant elles; pendant qu'elles pensent au matelas je pense au métro. Elles viendront me chercher au travail et on improvisera pour le restant de la journée.
Au bureau j'ai des sessions de plusieurs minutes où je reste hagarde et abrutie devant mon bureau, sans bouger, à me balancer mollement sur ma chaise en suçotant des Werther's Originals (je me demande toujours s'il y a un lien avec le roman de Goethe, non? d'accord) je souris au dossier des clients et repense à la question qu'elles me posaient "alors ça va, t'arrives à dormir?", en ce moment, pas vraiment non.
Je finis la journée écrasée de fatigue sur la pelouse des Buttes-Chaumont, Cécilia nous chantant des chansons de Michael Jackson pendant que je lui réponds en yaourt avec celles des Doors.
Le lendemain du rendez-vous je consulte le CD des fichiers pdf, j'y retrouve la totalité de mes cours : quatre cahiers de cours et un cahier de correction, chaque thème réuni en un fichier pdf ainsi qu'une copie de bac sur "Le langage trahit-il la pensée?" corrigée par ses soins et où il a mis 19 sur 20.
Je le remercie du CD, lui disant que c'est ce que j'aurai voulu faire de mes cours, et le remercie aussi pour les deux heures d'hier, "passées comme deux minutes". Je la joue sobre, malgré la joie de pouvoir lui écrire, de toujours trouver un bon prétexte.
Mardi 21
Dans ses mails il est passé de "Mademoiselle" à "Chère Murielle" une fois, puis ensuite "Murielle". Je suis passé de "Monsieur" à "Monsieur", et puis maintenant "Cher Monsieur", puis toujours "bien à vous", "bien cordialement", "très cordialement", "assurez bien vos clients et vos lectures". Il me dit qu'il n'a pas trouvé le livre qu'il veut m'offrir chez les bouquinistes où il pensait le trouver, mais l'a trouvé sur Amazon, il est d'occasion mais"c'est de toute manière un ouvrage que la patine du temps ne dénature pas"; je le recevrais normalement entre le 23 et le 4 août. J'attendais le 23 pour adopter l'impatience.
Je lui réponds qu'à l'écouter on croirait que ce geste est naturel, "alors qu'il ne l'est pas vraiment", je lui dis que j'ai acheté un Faulkner en me fiant au titre et au résumé, "j'ignore si j'ai bien fait", que j'ai cherché des livres de Harry Mulisch mais que celui qu'il me conseillait de lire en premier était trop gros et que je ne voulais pas troublé l'ordre conseillé alors je n'ai rien pris. Je lui raconte n'importe quoi mais j'adore lui parler et parler de livres alors ça me fait plaisir.
Le 21 je rentre vers les 22h et m'intéresse quand même au courrier sans trop y croire, pourtant une épaisse enveloppe bulle et à mon nom est posée sagement sur la table de la salle à manger, je la saisis, le timbre représente un champ de lilas, je n'ai jamais de courrier, ça ne peut être que ça. Je décide de ne pas l'ouvrir tout de suite, préférant prendre mon temps pour aller aux toilettes, me laver les mains, les pieds, m'installer dans la cuisine sous la lampe de la plaque chauffante et tout cela en me concentrant sur cette extrême impatience se sachant en passe d'être comblée. J'ouvre le colis bien fermé à l'aide de mes seules mains et tiens à n'user d'aucun outil : d'abord une simple surface de papier blanc légèrement glacé que je déshabille lentement, quelques lettres rouges : iade, Pléiade, Bibliothèque de la Pléiade, plus haut : ais...ssais...Essais...un portrait gravé, puis Montaigne en majuscule, je suis pétrifiée. J'enlève la couverture légèrement usée aux extrêmités pour passer ma main sur le cuir, contempler la tranche "dorée à l'or fin", j'ouvre l'ouvrage, je touche et plonge mon nez au creux du papier bible, fin et précieux et inaltérable, je consulte le nombre de pages -1257- et reste religieusement émue, je me suis trop renseigné sur la bibliothèque de la Pléiade (j'aime bien lire des trucs sur les maisons d'édition, les collections) pour ne pas apprécier l'objet. Je pense à lui et l'imagine avoir l'idée du cadeau, farfouiller les bouquinistes, une expression négative sur le visage et qui s'accentue d'échec en échec, consulter Amazon et chercher la vieille version des Essais, se renseigner par mail sur l'état de l'ouvrage, en somme, se déranger pour moi. Le cadeau est fou, superbe, à pleurer; et le pire dans tout cela c'est que malgré les actes, les attentions, je ne sais toujours pas ce qu'il pense de moi.
FIN
The Smiths - I want the one i can't have
dimanche 19 juillet 2009
La peur de l'autre (2)
Rosine et son professeur de philo dans Conte d'automne de Rohmer
"Les dieux, pour toi, ce sont les autres, les individus se suffisant à eux-mêmes et souverains, on constate un fait - un destin."
Le métier de vivre - Cesare Pavese
La lumière du jour était très crue -lumière de parking, impression de sur-réalité- et me faisait plisser les yeux. Je me demandais à chaque instant comment je trouvais la force de ne pas faillir, de ne pas faire l'une de mes crises de timidité adorée où je perds mes mots pour préférer devenir rouge. Chaque minute passée était une nouvelle révélation sur l'autre, un nouveau "c'est cet homme que j'ai eu pendant un an devant moi", et je ne le soupçonnais pas : on demande toujours à être convaincu de la richesse de la vie des autres, un raisonnement par analogie ne suffit pas. Je le racontais à un ami il y a quelques semaines, devant le désir de connaître la vie privée et intérieure d'une personne et devant l'impossibilité de la connaître une attitude est possible : on sous-estime ce que peut être cette personne. Il y avait de la découverte en même temps que de la compréhension, l'une suit nécessairement l'autre.
On est aveuglé par cet amour adolescent et maladroit pour l'autre et sous prétexte d'avoir pris le temps d'une prise de conscience l'on retourne s'engloutir sous notre couette de moelleuses illusions. J'arrive à adopter l'avis du premier venu qui trouverait cet homme physiquement on ne peut plus banal alors que je pourrais rédiger une nouvelle sur la peau brillante et réactive de son visage, sur ses vêtements. Si j'aime ses bras, si j'apprécie de voir son corps en mouvement ce n'est non pas pour ce qu'ils sont mais pour le rapport que je l'imagine avoir avec eux. Je n'aime pas son corps, je n'aime en fait, rien d'autres que tout ce qui est sien, c'est à dire tout ce que sa conscience englobe, son rapport singulier avec ces choses à lui, comme on aime la famille de l'être aimé pour la simple raison qu'il les enrobe d'intérêt, les comprend dans son monde.
Il a du mal à retenir les titres des livres et des réalisateurs, il va beaucoup au cinéma, ça m'a beaucoup amusé qu'il aille voir Les Beaux gosses, et on finit par se dire "finalement pourquoi pas, qui suis-je pour le faire correspondre à mon étroitesse d'esprit, mon manque d'imagination?", il n'aime pas la "farce" des macarons, il aime son métier, trouve très bien comme elle est la philosophie en terminale et lutte pour qu'elle reste ainsi, pense que les vrais rebelles, les vrais indomptés se trouvent en S parce qu'ils mettent le doigt sur les insuffisances de la philosophie, pensent que les meilleurs profs se trouvent à la fac, Jeanne Balibar l'a déçu au théâtre dans Le Soulier de satin, il a beaucoup aimé Emmanuelle Devos dans les Beaux Gosses, se demande à chaque film pourquoi il aime toujours autant "cette femme", Catherine Deneuve. Il n'aimait pas du tout l'heure de philosophie que nous avions en première et s'y ennuyait beaucoup. Il m'a dit que les moments où les élèves s'ennuyaient n'étaient pas forcément ces moments d'ennui à lui et que c'était même plutôt le contraire parce que justement les moments d'ennui étaient pour lui ceux où ils comprenaient de nouvelles choses. Je lui ai expliqué que moi-même je n'aimais pas les moments où il faisait rire la classe, je nous sentais tous embobinés, ça ne me plaisait pas.
Je m'étais fixée des règles : ne pas le complimenter, ne pas lui couper la parole comme ça m'arrive quand je suis intimidée, l'écouter (on oublie les évidences), ne pas consulter mon portable, ne pas parler du lycée, ne pas aller aux toilettes, ne pas être indiscrète, réfléchir avant de parler, être moi-même (on oublie les évidences).
J'étais à l'affût de sa moindre opinion concernant des sujets autre que la philosophie, le scolaire, les élèves. D'une personne qu'on aime et qu'on admire on est désireux de connaître son enfance, son quotidien, bref, ce qui doit être le plus dur à atteindre et le moins immédiatement utile, ce dont on ne parle jamais. On peut voir cette curieuse curiosité comme la preuve indéniable de nos sentiments pour cette personne, on aime comme une groupie.
Et il semblerait que plus c'est insignifiant plus on est content, ainsi savoir qu'elle est son parfum de yaourt préféré m'aurait ravie.
J'ai alors opté pour un Ice Tea et restais curieuse de savoir ce qu'il pouvait prendre en un pareil temps, ce qu'il pouvait boire, autrement dit ce qu'il daignait faire glisser dans sa gorge. Un peu bêtement j'imagine que ses choix veulent dire quelque chose chez lui, je leur fait porter des significations qui les dépassent, ce qu'il choisit est ce qui mérite de l'être.
Il a commandé un citron pressé et en a repris un autre une heure plus tard en demandant au serveur cette fois de l'eau fraîche, disant quelque chose comme "celle-ci est imbuvable, elle a dû rester des années stockée dans votre cave" avec ce petit ton faussement premier degré qui m'a valu un jour que je vienne m'excuser à son bureau pour une insignifiance. Il m'a demandé si je reprenais quelque chose, c'est alors que je me suis rendue compte que cette discussion pouvait durer encore longtemps et que cette raisonnable question demeurait le seul élément perturbateur de notre élan, et qu'il n'aurait qu'à dire "vous reprenez quelque chose?" une fois par heure pour nous replacer dans une réalité, un contexte, moi qui avait finie par ne plus voir que son visage, c'est à dire que vraiment, j'avais même du mal à le voir lui et son polo, je ne voyais plus que clairement son visage, et je n'osais pas fixer ses bras qui pourtant m'intéréssaient. J'ai un peu hésité, "en fait c'est que je sais pas si je veux du chaud ou du froid, mmmmh,ah je sais, je vais prendre un coca light", je faisais la débile hésitante et il souriait.
De cette situation, deux doux vertiges : d'abord, constatons que le temps passe très vite et puis que j'obtiens souvent ce que je veux. Je le disais à Marie avant de me rendre à mon rendez-vous, j'ai toujours eu beaucoup de chance avec les gens, j'ai toujours pu avoir des tête à tête avec les personnes que je voulais, des relations privilégiées avec certaines d'entre elles -je pense à A., à notre amitié lui qui pourtant me fascine toujours autant, une amitié ne s'établit pourtant jamais dans la fascination. J'ai toujours été contentée, jamais frustrée et je vis des relations idéales avec elles, c'est à dire que la souplesse de nos rapports n'émousse en rien l'admiration que j'ai pour eux; ainsi je constate ma chance à chaque instant. Voilà ce que j'aurai réussi dans ma jeunesse et qui m'aura permis de ne pas trop souffrir de mon admiration maladive que je déposais et dépose toujours aux pieds de certaines personnes.
Mais aussi la sienne car le plus souvent je ne faisais que lui retourner ses questions, il m'aura demandé ce que je pensais de la philosophie en terminale, si je pensais qu'il fallait en faire en première, si je partais en vacances, mes comédiens préférés, mes auteurs contemporains, ce que j'avais vu d'intéréssant au cinéma ces derniers temps.
Savoir ce qu'il lit, ce qu'il fait de ses journées, ce qu'il va voir au cinéma pour le simple plaisir de lire ces livres, voir ces films en s'amusant à basculer de son point de vue au mien, c'est à dire à travailler à un rapprochement, à un hommage, aux moments de temps mort où l'on se sent le plus impuissant, aux moments où il n'est pas là.
Sur un ton légèrement nonchalant, "j'avais un livre pour vous mais je ne l'ai pas trouvé dans l'édition que je voulais", et me parle des difficultés qu'il a eu à le trouver dans cette édition bien précise, comme si c'était naturel, déjà admis par mon esprit depuis des jours alors que j'en étais encore à digérer le fait qu'il avait pensé à un cadeau pour moi. J'ai baissé les yeux et esquissé un sourire : cette personne que vous placez au-dessus de beaucoup de choses fait comprendre qu'à ses yeux vous méritez cela, et qu'elle veut vous faire plaisir, vous lui inspirez ce don-là. Il aura pris mon adresse postale sur son Iphone pour me l'envoyer.
Il a toujours été très dur de savoir ce qu'il pensait de moi, il y avait des professeurs avec qui c'était vraiment très simple mais la plupart tentent quand même de préserver ce rapport respectueusement distant avec leurs élèves - et j'aurai passé mon année à me révolter contre ce phénomène pourtant nécessaire. Au lycée les professeurs sont très justes et offrent à tout les élèves une égale attention : ils s'en tiennent au devoir d'indifférence que suppose leur métier.
Je disais souvent "oui voilà", et lui disait "oui c'est ça". C'était les moments les plus doux où chacun prolongeait, explicitait la pensée de l'autre.
A la question "vous faites quoi de vos journées?", question d'un père qui soupçonne sa fille de ne rien faire de ses vacances, étonné d'une telle question il me répond
- je lis, je travaille, j'apprends des choses...je vois des amis...
- vous allez au cinéma
- je vais au cinéma", il fait une tête incrédule, comprenant mal où je veux en venir et ayant l'impression de ne pas avoir encore répondu tellement j'aurai pu deviner ses réponses
- mine de rien vous venez de répondre à la question.
- j'écris aussi un scénario pour un film.
- vous n'écrivez rien à côté?
à suivre, faute d'avoir mes brouillons sur moi.
samedi 18 juillet 2009
La peur de l'autre (1)
"Le point d'attache de ton métier à la vie est le besoin d'expression du premier et le besoin de contact avec le prochain de la seconde.
Tant qu'il y aura quelqu'un de haï, de méconnu, d'ignoré dans la vie, il y aura quelque chose à faire: s'approcher de lui."
"La compagnie d'une personne aimée fait souffrir et vivre dans un état violent. Il faut choisir la compagnie de celle qui nous est indifférente, mais alors notre rapport avec elle est plein de restrictions mentales, et on désire continuellement rester seul, au-dedans de nous on la supprime."
Le métier de vivre - Cesare Pavese
"La timidité génère une souffrance. En effet, la personne peut parfaitement mesurer son handicap mais ne trouve pas de solutions pour le résoudre. De plus, elle analyse son comportement et mesure avec précision les difficultés sociales que cela déclenche. C'est une caractéristique humaine difficile à résoudre et qui a un rôle plus dévastateur que constructif." Wikipédia
"Sur le plan psychologique, le timide se sent paralysé, incapable de la moindre réaction, focalisé sur l’objet de sa peur : autrui. Il n’arrive pas à envisager la relation avec l’autre autrement que sous le rapport dominant-dominé. Il fuit le contact, se dévalorise"
Doctissimo
photo extraite de Brigitte et Brigitte de Luc Moullet
dimanche 12 juillet 2009
"Noter que l'ennui est une forte passion,[...]"
De plus en plus bizarre ces coïncidences vestimentaires qui avaient déjà eu lieu avec Monsieur Delmas, Monsieur Franck et puis aussi F. avec qui cela s'est reproduit. Samedi à une fête, chemise à petits carreaux vichy bordeau pour moi, bleu marine pour lui, veste beige pour lui, parka beige pour moi, le même beige. Il n'y a pas seulement le fait de porter telle chemise de telle couleur le même jour qu'untel, mais il faut prendre aussi en compte que ces trois personnes pèsent à leur façon, plus que d'autres dans ma vie et que de ces trois personnes la situation est la même : me situant entre l'ignorance totale de ce qu'elles sont et l'intuition d'une connaissance profonde de ces mêmes personnes; de mon côté je n'ai jamais vécu autre chose qu'un jeu de sous-entendus, d'interprétations inssuportables, uniquement avec elles. Tout cela est beaucoup trop magique parce qu'on porte les vêtements qu'on porte selon la vague humeur du moment, c'est le moment du pur hasard, alors que l'on sait que l'on va se brosser les dents. F. explique cela très simplement : je m'habille comme un garçon.
Le travail, ça ne s'arrange pas, mais on finit bien à un moment par occuper d'une façon ou d'une autre une attitude qui rend la situation tolérable. L'habitude aplanit les fureurs et les fait se transformer en petites ruses. Quand on n'y peut rien on finit par ruser : on réduit son temps de travail en s'autorisant des écarts, des pauses honteuses, quand le chat n'est pas là la souris danse, etc. Parce qu'il est seulement impossible d'éxécuter une telle corvée de façon sérieuse, c'est à dire sincère et sans arrière-pensées.
Emile devient de plus en plus une source de préoccupations, de questionnements; surtout quand ma mère n'est pas là. J'ai à l'égard d'Emile le sentiment d'un certain nombre de devoir que je me dois d'accomplir : ne pas le laisser s'ennuyer, se morfondre dans sa paresse pré-adolescente; la pire de toute car c'est une paresse irresponsable, qui n'a pas le sentiment de la perte, du gâchis, mais qui n'a pas non plus les moyens d'être autonome, de sortir en dehors d'un périmètre bien circonscrit. Bref, il faut compter sur les copains qui sont peut-être la seule issue garantissant une diversité d'activités et de ressources pour un jeune garçon comme Emile : on s'ennuie, on veut s'en sortir ensemble et la créativité fait des ravages. Mais ses copains ne sont pas là et il est toute la journée tout seul à la maison, je l'appelle à l'heure où je déjeune de mon sandwich dans le métro, le plus souvent il a cette voix endormie et doucement boudeuse de celui qui vous reproche de l'avoir réveillé avec votre appel. Je devine son monde de couette et de torpeur, de journée déterminée par l'heure de son réveil, je finis par me désolidariser de lui et mon raccrochage annonce : "A chacun sa journée".
Mais il s'est remis à la lecture, et cette nouvelle me suffit, je lui ai seulement dit de repenser aux livres qu'il avait lus, à leurs histoires -je sais qu'il tient à ces histoires, que je touchais un point sensible en les invocant- et le souvenir a amené avec lui l'envie de se remettre à la lecture. Au moins il y a un instrument de mesure permettant de se rendre compte d'une progression, d'un doux travail accompli : "j'ai lu 80 pages" sera toujours beaucoup moins incertain que "j'ai joué à Dofus".
C'est dur de ne pas imposer aux autres les"valeurs du moment" qui nous animent. Par exemple, ma récente hostilité à l'égard de la paresse retentit sur mes rapports avec Emile que je passe mon temps à engueuler. Je ne supporte pas de le voir encore habillé et devant l'ordinateur à 23 heures, et l'excuse qui veut que moi aussi je sois passée par là n'en est pas une : je ne suis la norme de rien. Je ne peux pas attendre d'Emile qu'il comprenne l'heure venue les pertes qu'entraîne la paresse, alors je me dois d'agir tout de suite, même s'il en est à un point de sa vie et de ses expériences qui font qu'il reste un fossé d'incompréhension entre lui et moi, un peu à la manière de certains romans qu'on ne pourrait lire qu'à un certain âge, car trop tôt il ne comprendrait pas.
Puis finalement je me dis : je veux le sortir de son ennui, de sa paresse pour qu'il n'ait pas de mauvaises pensées, parce que lui-même pense à sa solitude et me dit "quand je suis seul les blagues que je fais devant la télévision elles sont que pour moi", et il a toujours aimé me demander "On discute?". Et si je regarde en moi je vois bien qu'il n'y a pas moments plus décisifs que ces moments terribles d'ennui et que c'est peut-être ça qui fera la différence plus tard; notre passé est porteur de ces heures aussi et pas seulement des évènements.
De plus en plus souvent, des prises de conscience de mon absolu bonheur d'être où je suis, ce que je suis, malgré tout. Ce sont des moments qui me viennent au restaurant, au café, au lit, dans ma cuisine le matin, dans le bus, en classe quand j'y allais encore, bref partout, j'en ai déjà parlé mais je ne pensais pas que ça allait durer si longtemps. Ce n'est pas un état permanent, c'est plus comme un bilan ponctuel qui ne tient pas compte des irrégularités, des passages à vide, ou qui au contraire en prend justement compte et les estime positifs. La question se pose de savoir : quelle est ma part de responsabilité dans tout ça? D'un côté si je suis, disons "heureuse" j'en suis la seule responsable mais de l'autre la poursuite de ce bonheur semble ne pas m'appartenir et ne tenir sur rien, de plus, chaque journée s'annonce comme potentiellement ratée et non pas réussie, cela ça ne change pas.
Samedi je sors Emile, je m'étais promise de le faire en l'absence de ma mère, il doit aller chez Gibert Joseph s'acheter un pinceau pour ses Warhammer, on prend le prétexte pour aller déjeuner à St-Michel, rue des Ecoles dans un café qu'on aime bien avec les filles. Le trajet est long et Emile me dit que ça fait longtemps qu'il n'avait pas autant marché. C'est vrai que mon père l'habitue à l'immédiateté de la voiture, se rendre d'un point à un autre en niant ce qui se passe entre les deux. Je le fais marcher jusqu'au bus et dans le bus il regarde par la vitre et se plaît à des remarques rigolotes "même si tu regardes les gens en terrasse c'est rare d'en voir un porter sa fourchette à sa bouche". Les circonstances suscitent les pensées. Il mange un croque-monsieur et moi une salade qui tardent à venir, puis finit par une crème brûlée qu'il commande toujours mais qu'il a de plus en plus de mal à finir, seul le dessus est intéréssant, la crème est excessivement bourrative. Je lui conseille de ne pas en recommander avant longtemps et de changer de desserts préférés jusqu'à nouvel ordre. Nos préférences changent sans crier gare et il faut à chaque instant se questionner : est-ce que j'aime encore la crème brûlée ou est-ce par habitude de la préférer que je la préfère?
Il s'est acheté un livre de Daniel Pennac et n'a pas trouvé son pinceau, quant à moi j'ai trouvé Out of Season de Beth Gibbons que je n'avais pas encore acheté, chez OCD ils emballent ton achat dans une enveloppe en kraft agréable à tenir.
Le piéton (celui qui est dans une situation de faiblesse) insiste pour laisser passer la voiture (celle qui a du pouvoir) et le fait comprendre par des gestes: les situations s'inversent.
Samedi, la première partie de la fête aura été consacrée aux discussions (on m'aura offert des bonbons pour mon bac), puis vers 2h du matin j'ai commencé à danser pour ne plus m'arrêter. Dans l'attente du premier métro nous sommes allés avec mes camarades dans une brasserie ouverte toute la nuit dont on aurait dit le comptoir peint par Edward Hopper: certains mangeaient des crêpes, d'autres des cafés, quant à Elise et moi nous avons demandé des chocolats viennois avec plein de chantilly. La dame derrière le comptoir avec un sourire aussi doux qu'inadéquat à la situation et quand elle a sorti le gros pot en verre de Nutella pour les crêpes des garçons j'ai compris que je n'avais plus à avoir peur de la nuit. L'idée de dire "merci maman" m'aura traversé l'esprit.
mercredi 8 juillet 2009
On dit que la jeunesse est l'âge de l'espoir justement parce que, quand on est jeune, on espère confusément quelque chose des autres comme de soi-même -on ne sait pas encore que les autres sont précisément les autres. On cesse d'être jeune quand on distingue entre soi et les autres; c'est-à-dire quand on n'a plus besoin de leur compagnie. Et l'on vieillit de deux manières : ou bien en espérant plus rien, même pas de soi-même (pétrification, abêtissement, etc.) ou bien en espérant seulement de soi-même (activité).[...]
Pourquoi le mariage marque-t-il le passage de la jeunesse à la maturité? Parce que, par cet acte on choisit entre les compagnie une compagnie qui vous sépare de toutes, qui s'identifie avec nous, qui devient l'arène circonscrite de notre vie sociale où l'on n'a plus besoin de chercher de compagnie en dehors de nous-mêmes. C'est le sceau de l'égoïsme qu'il faut pour vivre modérément, un égoïsme auquel sert d'excuse le fait qu'on se crée des devoirs."
La veille ma mère m'avait donnée un Stressam pour me faire dormir, sur Doctissimo ils disent que ça sert à lutter contre l'anxiété, je lui avais seulement demander un somnifère, un vrai, de celui qui à forte dose aurait pu tuer Dalida. Je m'endors sur les coups de minuit.
J'avais pour mission de retrouver la vigueur matinale de ma semaine de lycée, cette façon d'être éveillée coûte que coûte, ces travailleurs sponsorisés par le Pass Navigo et Direct Matin. Pour ce premier jour de travail c'était comme si je ne coïncidais pas tout à fait avec moi-même, me sentant faite pour mon lit, émergeant vers 13 heures pour manger un croissant Auchan préalablement chauffé 5 secondes au micro-ondes en écoutant France Inter, puis internet et un dvd pour meubler jusqu'à 16 heures et sortie au parc, au café et au cinéma pour rentrer sur les coups de minuit. Une fraîche quiétude, et la même chose le lendemain. Sauf que ce matin c'est ma mère qui me réveille à 8 heures et me souhaite "bon courage, travaille bien" avec une douceur qui, je le voyais bien, tentais de remédier à la violence du réveil et de ce qu'il inaugurait. Le premier pied sur la moquette et c'était à moi de jouer. A la radio Bégaudeau chez Vincent Josse "pour Nietszche les amis c'est ce qui empêche le ressentiment, c'est tout à fait ça". J'avale un café colombien en capsule Tassimo, une vitamine C et une douche; je redeviens moi-même. Je me mets de la crème solaire sur les bras et je me fais belle comme une secrétaire: toujours viser une préparation bien au-dessus de l'importance de l'évènement, cela nous permettra de tenir.
Les femmes portent majoritairement des robes, certaines ont les jambes très bronzées, d'autres très blanches avec des restes de veine. Elles portent des talons souvent compensés, c'est beaucoup plus confortables, et puis d'énormes besaces, gros blocs noirs et rectangulaires pour ordinateur portable qui les font légèrement se pencher d'un côté. Ces sacs butent sur leur hanche gênant ainsi leur marche.
Le matin je dois trier le courrier : ouvrir toutes les enveloppes, aller chercher une chemise, écrire la date dessus, tamponner sur chaque feuille la date, mettre de côté les chèques pour ensuite les placer par dessus la paperasse. Quand le téléphone sonne je dois dire le plus sincèrement possible "*** Assurances bonjour", écoutez la personne, la transférer à Charles (mon employeur) s'il n'est pas occupé et s'il l'est je dois prendre son nom, son numéro de téléphone et son numéro de police si c'est un client. La femme de Charles a passé la matinée avec moi, elle m'a expliquée comment marchait la boîte, avec quels grands groupes ils étaient affiliés, comment ils gagnaient de l'argent; ils touchent en fait de petites commissions sur les gros chèques qu'ils reçoivent.
Viviane passe son temps à aller chercher des cafés au café du coin, elle vient avec la tasse jusque dans le bureau, quand elle ne boit pas son café elle fume dans l'encadrure de la porte des Marlboro Lights qu'elle allume avec un briquet qu'elle égare tout le temps sur le bureau devant lequel je me trouve. Les tasses s'accumulent rapidement.
Un client, la quarantaine peut-être, très chic et au visage aussi beau qu'en bonne santé, l'un des rares clients venu et qui ne soit pas libanais. Il s'assoit et assiste à une petite scène entre moi et l'un des fils qui me demande ce que je ferai l'année prochaine et puis aussi si le bac c'est dur, "oui, même si tu travailles toute l'année ça reste dur". "Tu vois Pascal, si tu veux être riche tu dois travailler, si tu veux gagner beaucoup d'argent, tu dois travailler". Voilà qui pourrait résumer la mentalité libanaise. Le client, malgré son sourire a dû halluciner même si j'ai compris plus tard qu'il s'agissait en fait d'un commercial au discours d'automate. Quant au travail, tout le monde en parle, tout le monde le vante, mais on ne sait pas vraiment à quoi cela renvoit et qu'est-ce que chacun met comme image derrière cette idée. Je crois que si j'ai tant aimé les Cousins de Chabrol c'est pour cette raison qu'il nous mettait tous d'accord sur une belle image du travail : un étudiant obstiné malgré la fatigue à travailler son droit, et qui se refuse tout ce qui ne serait pas ce travail.
Elle demande au client s'il veut un café et tarde à le lui apporter, je finis par trop y penser, je crois qu'elle a oublié. J'essaye d'éloigner cette pensée de moi, ce problème ne me concerne pas, je n'y suis pour rien si elle a oublié le café, j'espère seulement qui ne m'en tiendra pas rigueur, lui. Cette agence n'est pas la mienne, il a dû comprendre que je venais de commencer.
Ma ferme incapacité à la contrainte, mon impossibilité à faire autre chose que toujours ces mêmes activités de plaisir. Je souffre plus qu'il ne le faudrait et j'identifie le reste de ma vie comme la continuité de cette souffrance.
Le "j'ai travail demain" qui empêche toute perspective, qui fait que l'on préfère la télé, ou disons le lit au restaurant, cinéma, nuit blanche, et s'il m'arrivait de vouloir être réellement en vacances, d'aller au cinéma à 20h, la fatigue rappelle à l'ordre et alors plus rien ne devient possible, on devient la rabat-joie qui s'endort au cinéma, dans le métro, regarde sa montre. Malgré le fait que j'ai pu négocier de ne travailler que le matin, il semble que le reste de ma vie gravite autour de ces quelques heures de travail : week-end et après-midi de libre sont une réponse à l'ennui du matin. Je ne sais pas comment font les autres, hier je regardais les cuisines du restaurant japonais, une dame s'ennuyait mollement en attendant la prochaine commande, et puis le serveur du Café Beaubourg gardait le sourire et la" tchatche", je me disais "eux, c'est toute la journée, pourquoi je me plains". Est-ce que, quoi qu'ils fassent de leur soirée, elle s'en trouvera gâchée par le travail du lendemain, est-ce qu'on peut vivre sa soirée sans arrière-pensées, sans forcément vivre en vue de récupérer de notre journée pour celle du lendemain? Bref, je me demande comment font les gens pour accepter de façon si naturelle un travail aliénant, qui les prive de faire ce qu'ils veulent même quand ils ne travaillent plus (la fatigue). Je comprends la nécessité des vacances, c'est à dire d'une période de congés assez large pour qu'on puisse se défaire de ses habitudes de travailleur, un mode d'existence aux règles différentes, car le week-end ne suffit pas : le vendredi soir on est fatigué, le samedi on récupère, le dimanche il nous faut penser au lundi. Est-ce forcément un luxe égoïste de faire un métier qui nous plaît et est-ce que la résignation est un processus qui, me concernant, viendrait de commencer?
Plus largement : est-ce que tout s'émousse en nous - notre curiosité, notre naïveté, notre faim de vivre, notre façon de rendre tout grave, plongés jusqu'au cou dans nos sentiments, notre amour tragique des autres contrastant avec ce même amour pour nous-même, nos ambitions- avec l'arrivée de l'âge adulte? Est-ce que le repliement sur soi à force de se heurter à un monde décevant et qui ne semble pas être fait pour nous, est inévitable? Je ne sais pas, et j'ai un peu peur du gâchis.
Très vite j'ai adopté l'attitude de celle qui fait le décompte du temps qui lui reste à travailler. "Vivement 13h30", "Vivement le week-end", "Vivement les vacances", je déteste vivre de cette manière, regardant par dessus le moment présent comme par-dessus un mur, avec une puérile impatience.
Morrissey - This world is full of crashing bores
samedi 27 juin 2009
"Or, à quoi d'historique est-ce que je crois actuellement? Peut-être aux révolutions? Mais, outre que l'on a jamais tiré de la bonne poésie de l'idée d'une révolution en action, je ne m'enthousiasme pour elles qu'à fleur de peau. Naturellement, il ne s'agirait pas de décrire les tumultes, l'éloquence, le sang et les triomphes de la révolution, mais de vivre dans l'atmosphère morale, et à partir de là, de contempler et de juger la vie. Est-ce que j'éprouve ce renouvellement moral? Non, et j'ai même jusqu'à maintenant manifesté une certaine tendance à célébrer dans la vie plutôt les facultés statiques et jouisseuses que les facultés actives et rénovatrices."
Le métier de vivre - Cesare Pavese
Mon père m'a trouvé un travail chez un ami de la famille. Cela fait plusieurs mois que je devais aller voir l'employeur qui travaille avec sa femme dans une société d'assurance et qui comme tout les amis de la famille m'aura vu grandir. Il a d'abord été très surpris de me voir aussi changée, et elle aussi. Ce premier sujet d'étonnement, ce "comme tu as grandi" entendu, même sincèrement pensé reste la seule chose qu'un ami-de-la-famille puisse trouver à dire aux enfants de son ami. Ces derniers temps, consciente d'un réel changement opéré sur ma personne qui durant les autres années ne se manifestait que par une modification de coiffure et de tenue d'une année sur l'autre, j'ai vu les réactions des amis libanais comme de la famille s'amplifier de façon de moins en moins surjouée, de plus en plus sincère et nourrissant l'étonnement de cet autre étonnement d'avoir pour une fois été réellement surpris. C'est vrai que j'ai grandi, que j'avais les yeux maquillés, ma frange, et les traits reposés, et puis, il faut le dire, connaissant les codes j'avais sournoisement pris soin de me faire belle.
Mon travail consistera à saisir des données dans un logiciel d'archivage, le travail avait déjà été fait mais tout a été perdu lors d'un plantage comme chacun doit en avoir vécu au moins un. Et c'est là que j'interviens, avec mes doigts rapides de bloggueuse et mon temps libre à profusion. Spontanément j'ai pensé que ce travail qui me fera me lever à 8h30 pour courir à Puteaux et arriver à 10h pour finir vers 15h30 ne pourrait que me gâcher mon temps de vacances. J'ai énormément de mal avec la contrainte, le baby-sitting me tuait, j'aime désespérément faire ce que je veux et quand je ne le fais pas je me sens triste et oppressée, n'essayant jamais de "prendre sur moi". Quant au secteur tertiaire je ne l'aime que dans les livres et la vue des dossiers d'archives, même colorés, me donnaient l'envie de bailler.
D'un autre côté et parce que je n'ai pas d'autres choix que de me persuader des avantages, je n'émerge de chez moi qu'à partir de 15-16 heures, heure à laquelle j'aurai fini, et si je suis trop fatiguée pour entreprendre de sauver la journée, j'irai me rincer la gorge de café. Ce travail me pliera à une discipline (discipline de l'horaire, de l'ennui, de la politesse), chose que les vacances s'annonçant longues, s'appliqueront à me faire oublier jusqu'au mot. Enfin je ne culpabiliserai plus devant la somme que je dépense quotidiennement dans Paris puisqu'en contrepartie j'aurai passé ma journée à renflouer les caisses, tout s'équilibrera. Ces derniers mois je me dégoûtais à dépenser autant d'argent de façon si irresponsable, avant j'avais pour habitude de tenir un cahier de compte mais j'ai vite fait d'arrêter pour me décider à littéralement dépenser sans compter : je ne sais pas vraiment combien j'ai sur moi ni combien je dépense, je sais juste que je vais presque tous les jours au café sinon au restaurant, je n'achète plus de Cd mais je n'hésite pas à m'offrir encore et encore des livres, et puis des vêtements, tout récemment.
Je vais donc passer un mois à mettre des baffes à mon côté pourri gâté, il s'agira d'une frustration positive et productive au sens où le temps libre, par sa rareté et par contraste avec l'ennui du travail ne pourra être que mieux utilisé et apprécié.
Je crois par exemple que le désir d'un projet de création n'est jamais aussi fort qu'en période de dur labeur, il nous faut l'urgence, la contestation, le sentiment que les choses ne s'obtiennent pas de façon magique et qu'il nous faut agir pour être reconnu. La création se fait alors contre la pauvreté d'une partie de la vie, ce sont les lignes de Francis Ponge que j'aime paraphraser : il ne disposait que de 20 minutes d'écriture après son travail. Dans la même idée : je n'ai jamais autant écrit ici qu'au moment où je n'avais pas internet à la maison et Sartre n'a "jamais été aussi libre que pendant l'Occupation". L'amalgame est maladroit mais rend bien compte de l'absolue nécessité de la contrainte en toute situation. On ne saurait être libre n'importe comment. A mon âge et dans ces conditions (5h30 de travail d'archivage par jour) le travail aura quelque chose de sain sinon de purificateur. L'excès de temps libre a quelque chose d'immoral; être au monde c'est désormais "y être au travail".
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Pendant que Viviane m'expliquait ce que j'avais à faire mon portable a sonné. J'ai vu en sortant que c'était A. qui m'appelait: je pensais qu'il avait lu mon mail lui annonçant ma nouvelle et totale disponibilité, il me demandait comment s'étaient passées mes épreuves de bac et de le tenir au courant. La timidité m'étant déjà une difficulté j'aime être au calme pour l'appeler. Je ne l'ai rappelé qu'une fois au Jardin du Luxembourg où je m'étais installée pour lire Le Métier de vivre. Il était en Corrèze avec son petit-neveu et nous avons parlé quatre minutes, il m'a dit qu'il revenait bientôt et que nous pourrions nous voir, que je ne devais pas hésiter à l'appeler. C'est l'une des personnes que j'ai envie de voir pendant ces vacances; j'ai, de toute façon, envie de voir des gens, "faire des rencontres" avec la simplicité que suppose l'expression.
Avec A. on se voit tellement rarement mais c'est toujours très beau, on a des choses à se dire et je crois que ma jeunesse doit objectivement avoir pour lui quelque chose de rafraîchissant: même s'il est d'une gravité sans nom dans tout ce qu'il fait c'est à peu près l'effet qu'il me fait, celui d'un calme dépaysement; j'endosse tout de suite les problèmes d'un autre monde. L'évoquer me fait me rendre compte qu'il est lui aussi très concerné par ce que j'ai dit du travail qui semble lui conférer la "rage de l'expression" (Ponge) mais dans un même temps annihile la majorité de ses forces. Je ne pense pas qu'il soit humainement possible de se retrancher tout à fait du métier que l'on exerce, se dire : je le fais mais il n'est pas moi. Comme dirait le type dans Taxi Driver (vu tout à l'heure) "je fais mon job, je deviens mon job", même s'il ne nous transforme pas il nous démoralise et le reste de la vie se passe en réaction à lui. Dans l'année mon professeur de philo nous a donné à faire un exercice aussi facultatif qu'extrêmement réjouissant sur le sujet : il s'agissait de voir en quoi un métier pouvait influer sur la vie de celui qui l'exerce. Sans vous l'imposer, je vous met à disposition ma rédaction qui n'a pas grand chose de scolaire et doit donc avoir sa place ici, je ne l'ai pas relu et m'excuse pour les fautes que je sais nombreuse.
jeudi 25 juin 2009
Hier soir avant de m'endormir j'ai pris trois secondes pour me fixer des buts pour la journée d'aujourd'hui. Pour le temps libre il faut procéder par anticipation, sinon on ne s'en sort pas. En manque d'idées l'épisode du sac poubelle s'est révélé incontournable, résultat: on distingue enfin la couleur du bureau. J'ai jeté toute l'histoire géo, j'ai gardé toute la philo. Par volonté de mettre les cahiers hors de ma vue, excédée, j'avais tout enfoncé sous mon lit. Il me reste les petits manuels de révisions Bordas pour l'histoire géo ainsi que le manuel de croquis Belin conçu entre autre par M. Delmas et qu'il avait eu la gentillesse de me dédicacer. "Désolé, ça n'est pas du Houellebecq...chacun fait de son mieux.". Chacun fait de son mieux, cette phrase m'avait tué.
J'ignore quelles formes prendront ces vacances et je me dis un peu bizarrement que seul une épreuve de rattrapage pourrait me faire goûter une dernière fois avant longtemps les joies du travail.
Je me suis réveillée à midi et j'ai mangé des tartines en écoutant toute les émissions de France Inter les unes à la suite des autres alors que normalement je n'en ai le droit qu'à une. J'ai consulté mon Pariscope acheté hier avec Cécilia, on a donné 80 centimes et la caissière nous a tendu les fraîches possibilités de la semaine. Maintenant je suis dans mon lit et j'éprouve une petite excitation à l'idée que ma pile de livres fonde, à l'idée de commencer à faire de la philo sans enjeux pendant 3 mois, à l'idée d'un emploi du temps quotidien qui sera souvent le même mais dont je ne vais pas me lasser, il suffit de savoir ce que l'on aime faire et de ne pas trop dépenser. Apprendre à vivre avec soi-même pendant 3 mois sera le beau défi. Je vais aussi travailler, je reprends la relève du baby-sitting de ma soeur qui part pendant 3 mois à Dubaï pour un stage et j'ai dit à Emile qu'il pourrait venir habiter dans ma chambre pendant cette période. Quant à moi je n'ai aucun voyage d'organisé, j'ai refusé le Liban de cette année et consulter la brochure EF inaugurerait le début d'une série de choix et d'efforts dont je ne me sens pas encore capable. J'ai toujours eu des désirs de voyage, souvent en Russie et en Asie orientale et qui se sont accrus avec les cours de philosophie, tant pour les anecdotes de voyage du prof que pour le contenu des cours, mais j'attends de pouvoir être véritablement autonome jusque dans le financement de mes vacances pour laisser décider de la destination ma curiosité. Tant que mes parents me financeront je ne pourrais compter que sur des anti-voyages trop organisés alors je préfère rester ici. J'ai été rassurée le jour où j'ai senti en moi le début d'un goût pour le voyage alors que je m'étais toujours plu à dire par provocation à mes parents que je n'aimais pas voyager, puis j'ai fini par voir dans cette attitude le premier indice d'une fermeture d'esprit. Dans un sens la littérature fait déjà voyager très loin, j'ai l'impression de parler comme dans une pub mais c'est au final très vrai et d'une évidence qu'il est bon de rappeler. Seulement le vrai voyage se nourrit d'images et d'odeurs, de "concret", c'est quelque chose qui se passe avec le corps, de très sensuel (je pense à l'odeur du Liban, à l'atmosphère du climat qui influe sur tout le reste). Peut-être alors que, comme on aime à nous le répéter pour la philosophie, l'apprentissage ne suffit pas et il faut à son tour pratiquer. "On leur demande des réponses, il ne nous donne que des désirs" écrit Proust à propos de la lecture : un écrivain est d'abord un lecteur désirant écrire. Ainsi l'on apprend le voyage dans la littérature mais il ne nous est pas donné, et il reste à faire.
Je me suis recoupée la frange, j'ai acheté sans essayer et en moins de deux minutes deux robes bleu marine, je crois que cette manie d'acheter tout ce qui est bleu marine est maintenant devenue comme un devoir. J'ai bu un coca light en face du Champo, des hommes venus de province et très bruyants sont venues s'installer devant moi, je n'ai pas trop réussi à lire, au début je les détestais après j'ai commencé à tout leur pardonner. J'ai dit au revoir au garçon qui ne m'avait pas servi, c'était un au revoir symbolique, un au revoir au café, c'était le garçon de la dernière fois qui a un visage plutôt très beau et que je n'arrêtais pas de dévisager quand je portais mes lunettes de soleil, il a dû me reconnaître. Je suis allée à ma séance de cinéma, A tombeau ouvert de Scorsese, pour changer. La dizaine de personnes présentes rigolaient "avec la voix" sauf la fille devant moi dont le silence m'inquiétait un peu, mais j'ai pu finalement deviner par la lumière que l'écran projetait sur son visage -et c'était très joli- qu'elle souriait par la forme bombée que prenait ses joues. En sortant Marie m'attendait assise dans le petit hall alors qu'il était 23h40 et qu'on avait le temps de rien faire sinon le trajet inverse. Ca m'a fait plaisir de la voir, surtout que je trouvais ça déprimant ce trajet nocturne en milieu de semaine. On est quand même passé par un glacier pour fêter ça, Marie a demandé une glace à la violette "avec de la chantilly" mais la bouteille était vide alors il lui a fait un prix pour la consoler et quand ce fut mon tour j'ai dit "un cornet simple au nutella...sans chantilly" et il m'a aussi fait un prix.
Nous avons pris le bus de St-Michel jusqu'à St-Lazare, on ne prend plus du tout le métro, la ligne 14 pue beaucoup trop, ce n'est plus possible. Je lui ai montré mes robes en les dépliant comme je pouvais, elle m'a dit "tu achètes toujours les trucs moches avec nous et les trucs beaux toute seule", je voyais ce qu'elle voulait dire. Sur le quai du métro elle m'a ensuite dit: "tu t'es faite toute belle aujourd'hui, c'est pour qui?" j'ai rigolé car j'en avais justement pris conscience aujourd'hui que quand je sortais toute seule je me faisais toujours belle et en plus pour personne, je crois sincèrement que je me fais belle pour les gens dans la rue et aussi pour moi même, on est presque comme bluffé devant son reflet ou devant l'effet qu'on suppose faire sur les autres. Quand on se trouve beau on est toujours autre que soi-même, on est "l'ami qui a réussi" et quand on se trouve laid c'est comme si on était trop englué en soi-même, on s'encombre.
En rentrant j'ai essayé mes robes et je les ai montrées à ma mère, elle était très joyeuse devant le résultat et les a trouvées très belles, l'une est une saharienne bien étroite et bien plaquée sur le corps, la matière est un peu rigide, l'autre est beaucoup plus impressionnante, un peu brillante et plissé, j'aimerais bien qu'on m'invite à une soirée uniquement pour le plaisir de la mettre et de me montrer. Je crois que j'aime les robes depuis que j'ai entendu ce qu'en a dit Gilles Deleuze en parlant du désir. Le passage est très souvent repris sur internet, mais c'est justifié :
"quand une femme désire une robe, tel chemisier, c’est évident qu’elle ne désire pas telle robe,
telle chemisier dans l’abstrait, elle le désire dans tout un contexte de vie à elle qu’elle va organiser, elle le désire non seulement en rapport avec un paysage mais avec des gens qui sont ses amis, ou avec des gens qui ne sont pas ses amis, ou avec sa profession etc. Je ne désire jamais quelque chose de tout seul. Je ne désire pas un ensemble non plus, je désire dans un ensemble."
Elle m'a ensuite expliqué qu'au moment où elle partira dix jours à Dubaï je devrais m'occuper d'Emile et de mon père, les faire manger, ne pas laisser Emile prendre la trottinette dans la rue et lui faire manger sa compote et sa Danette comme elle le lui fait tous les soirs dans son lit, aller à pied chercher des pizzas, leur dire de nettoyer la cuisine, faire un peu de courses au Franprix. J'ai réfléchi à ce que je pouvais faire d'un peu fou en son absence, dans les films pour ados c'est toujours quand les parents partent que la vie commence, mais en fait je crois que je vais m'en tenir à des séances de cinéma à 22h, et des glaces sans chantilly. C'est le plus bel hommage que l'on puisse rendre à sa vie : ne rien changer même quand on peut.
mercredi 24 juin 2009
Numéro du candidat : M920800090

Hier ma vie avait quelque chose de plus déterminé, elle était plus facile à comprendre, il y avait un but et il y avait moi qui m'y préparait; je pensais qu'une fois la dernière épreuve passée le soulagement sinon un vague sentiment de stimulante liberté venant du fond du ventre suivrait, au lieu de ça je tombe sur le trou monotone et béant qu'a laissé derrière elle l'angoisse impériale. Je ne sais pas trop quoi en penser, j'ai donc préféré sombrer dans l'achat de quelques t-shirts informes mais colorés (et soldés) qui m'habilleront pendant les vacances, le jaune poussin du t-shirt Gap dissimulera tant bien que mal ma probable petite langueur estivale. Oui jaune poussin, il y a des choix qu'on aime bien faire parce que justement ils ne sont pas nous.
Dans la salle d'examen, je finis toujours plus tôt que les autres pour l'histoire géo, je sais où je vais et je fais mon chemin, assurée de mes connaissances le parcours est prévisible et s'annonce comme autant de petits bonds d'une connaissance à une autre. Parce que je dois attendre les copines et que je ne veux pas sortir la première par peur de ce que cela représente, je reste aux aguets, dans l'attente d'un épiphénomène et parce que je sais que n'importe quel situation de la vie possède ses charmants détails, aussi minuscules soient-ils, pouvant nourrir un texte littéraire. Alors j'observe : Iba qui mange du chocolat et qui a laissé tomber les clémentines, les bouteilles d'eau présentes sur la totalité des tables comme livrées avec elles : certains adoptent la bouteille de 50cl, d'autres le litre par peur d'un incendie...ou une anti-sèche sur l'europe rhénane en lieu et place des informations nutritionnelles. Des papiers de mes chewing-gum à mes pieds datant d'avant-hier, synonyme que je suis restée peut-être trop longtemps dans cette salle. Quelquefois, la difficile tentative de croiser le regard des copines toute derrière moi, et puis Hubert qui pendant l'épreuve d'espagnol se démène à dévisser son stylo plume, la surveillante qui demande "qui est fort?" et moi qui me propose par simple fidélité à mon bizarre esprit d'initiative même quand je ne suis pas à la hauteur et que mes copines rigolent. La défaite aurait été triste et réussir après trois personnes était digne d'une victoire de cour de récré.
Il n'y a pas beaucoup de monde dans les magasins, ce n'est plus cette image américanisante de la femme engloutie sous les sacs, j'ai dit à ma mère "c'est plus les soldes d'il y a 8 ans", avec ce souci vain d'approcher la date exacte de ces images au JT où l'on voyait des hommes se faufiler à plat ventre sous les grilles des Auchan. Les gens tiennent trois sacs et ils s'en satisfont; demain ils porteront du jaune poussin.

J'ai revu Monsieur Delmas tout à l'heure, il surveillait une classe et partait s'acheter un sandwich. Je l'ai vu une première fois fumer autour des élèves regroupés devant les grilles. J'ignore comment s'organisent les surveillances mais je pensais que certains profs en étaient épargnés dont lui. Lors de son dernier cours, j'étais sortie du lycée avec une tristesse que j'aurai voulu plus prononcée, il n'y avait pas eu de véritable scission, il n'y avait aucune preuve tangible de rupture, on pouvait encore croire que l'année se poursuivait et l'on prenait la lourdeur morale de fin de semaine pour la tristesse d'une année finissante. Aujourd'hui, il était plus beau qued'habitude, disons plus "en forme", avec cette coupe nouvelle et qui lui fait les cheveux coiffés vers un côté, ça le rend tout sage tout mignon, j'aimerais qu'il comprenne que ça lui va bien. Il portait une chemise bien blanche et une veste noire, je n'ai rien à dire sur cette tenue sinon qu'elle le rendait charmant, même si j'aime de moins en moins le noir, la chemise reste ma faiblesse et redonne un peu de vigueur à son corps un peu faible.
Nous étions arrêtés au milieu du trottoir, il nous a demandé quels sujets nous avions pris, si ça s'était bien passé, les politesses et la curiosité de rigueur. Je lui ai dit "on va avancer, peut-être que vous êtes pressé". Il m'a ensuite désigné de ses deux index et a introduit ses remerciements pour Lacrimosa par "je voulais pas vous traumatiser pendant vos révisions", livre que la classe lui avait officiellement offert mais dont il avait su que j'étais à l'origine du choix. Il venait de le finir, il me remerciait de lui avoir fait découvrir un nouvel écrivain, et il lira Microfictions, "j'ai eu quand même un peu peur au moment du passage fantastique mais elle le remet bien à sa place"; "oui c'est vrai, elle le casse". Puis il a bifurqué en direction de la boulangerie. Apparemment j'aurai juste le temps de l'entrevoir le 7 juillet, un peu comme cela se passait la majorité de l'année; sa silhouette qui en été comme en hiver n'avait de sens que devant le portail et avec une cigarette, c'est dans ce contexte qu'il semble contrôler les choses. Je crois que c'est en évoquant ce 7 juillet et en le regardant un peu plus dépoussiéré que d'habitude de sa fonction de prof, allant s'acheter un sandwich tout seul comme un grand, que je me suis rendue compte de ce qui était en train de se terminer. Il m'intéresse toujours autant et j'ai toujours autant l'impression de sérieusement le connaître, de le comprendre en même temps qu'il reste pour moi un terrible point d'interrogation que je désire détordre.
Mes doigts sentent encore le saumon fumé que je n'aime qu'avec les doigts, l'expérience m'aura appris que l'odeur s'imprègne de façon tenace mais manger demande une certaine dose d'insouciance sinon d'abandon. On mange comme mange les enfants, de ce point de vue rien ne change vraiment. Pendant que je mangeais ma mère a attiré mon attention sur le cierge et les deux petites icônes qu'elle avait dit qu'elle allumerait quand le matin même je partais pour mon épreuve. La crainte était surdimensionnée et je pense l'avoir réussie, seulement voir ce cierge et l'entendre dire "t'as pas eu une lumière pendant l'épreuve?" qu'elle supposait venir du cierge me déprimait dans la mesure où les lumières s'appelaient révisions et où je ne voulais pas attribuer à quelqu'un d'autre qu'à moi-même le petit fruit de mon travail.
jeudi 18 juin 2009

Notes d'une prissonière bachotante retrouvées gravées sur les murs de sa chambre et sur des morceaux de ticket de caisse.
La philosophie à ceci de fascinant qu'on tombe par hasard sur un texte au détour d'un lien ou d'un livre, tout est fait pour qu'on ne le lise pas, c'est le moment du pur hasard, comme si de rien n'était.
A sa lecture c'est le monde qui se renverse, s'orne du charme de la vérité, de l'illusion de moins. Illusion de moins qui ne tenait qu'à un lien plutôt qu'un autre ou à ce texte plutôt que celui-là. Nous venons chercher la philosophie, son austérité est son exigence, l'étape à franchir. Une fois l'étape franchie elle nous dévoile ce qu'elle a d'irrésistible, mais c'est un charme comme une ivresse et qui s'oublie parfois.
Il y a (avait) deux types de cours de philosophie. Ceux après lesquels je ressortais assurée de mon savoir et de ma compréhension, les idées claires et la tête pleine; un homme dans la rue aurait pu m'arrêter, me poser une question sur le cours que je lui aurai répondu et qu'il m'aurait tendu un bon point.
Puis le cours où la philosophie devenait un cercle dont je suis exclue, je ne suis plus à elle, elle n'est plus mienne, mon incompréhension se mue en haine, en dégoût, je ne veux plus la voir, je préfère la douceur des livres, la modestie de leurs vérités tremblantes à la rigueur de cette femme trop assurée de ses charmes.
On aurait pu faire en sorte que cette incompréhension soit sans enjeux mais tout repose sur elle du fait du choix de mes études, c'est la première fois de ma vie que je n'ai plus le droit de renoncer. Le renoncement, l'abdication me donne désormais envie de pleurer et pourtant à chaque instant je m'en sens capable, capable de retourner à la vie d'avant, de la conséquence zéro, du risque zéro; j'étais plutôt nase mais j'étais tranquille, aujourd'hui je suis submergée parce que l'ambition peut avoir d'aventure, de romanesque en sachet individuel.
Les matins de révisions je suis entièrement dépendante de ma douche et de mon café, si ne je les prends pas je me rendors pour la journée. En plus il commence à faire chaud et ma chambre est petite et la moquette, c'était comme si elle emprisonnait la chaleur. Quand il fait chaud, je ne sais plus quoi faire de ma vie.
Je me suis fait une raison, j'arrive à comprendre que le corps n'est pas voué à être propre et à sentir le gel douche, il transpire, il se rebelle, il s'enbaume lui-même et il ne faut pas trouver ça sale mais naturel.
J'étais en train de me laver les pieds quand Emile est venu à 2h du matin me demander de sa voix d'endormi-réveillé "tu peux m'héberger j'ai peur y'a des moustiques dans ma chambre", il a dit ça d'une traite. Je lui ai improvisé un lit entre le lit de ma soeur et le mien, comme on fait quand c'est les vacances et qu'on peut se permettre de faire la fête.
Mes journées de révisions se passent en deux temps:
Dans ma tête le rythme est aussi binaire:
2) doute de tout, panique, mal de tête.
Je me demande comment doit aimer mon professeur de philosophie, penser à sa vie est jusqu'à présent le plus grand exercice d'imagination qu'il m'ait été donné d'accomplir, disons plutôt de correspondance de l'imagination avec une vague idée de vraisemblance. Il a connu l'amour et même l'adolescence, alors qu'il semble être si définitif, si lui-même dans ce qu'il est à présent. il ne sort pas de nulle part et il est fou de penser que d'une personne étrange et qui subjugue je n'arrive à rien me figurer, plus que d'autres je veux dire. J'arrive à croire qu'il puisse venir de nulle part, mais contrairement à ce que l'on croit, personne n'est une apparition, et j'en ai conclu que mon professeur doit aimer comme Antoine Doinel. Il retrace du doigt, l'arête du nez, les contours du visage de l'être aimé. Ca me paraît plausible, je le vois le faire.
Je travaille l'après-midi dans ma cuisine, au début je me fixais des horaires à la fois pour me garantir un certain temps de révisions comme pour me limiter dans mon travail. En fin d'après-midi je fuis vers le Jardin du Luxembourg où je lis sur une chaise ou un banc. Dimanche il y avait un orchestre et deux coréennes qui papotaient derrière moi, en sortant je me suis achetée une glace au cappucinno avec la boule mal vissée sur le cornet et qui dégoulinait gravement, j'ai tout de suite regretté le choix du goût. Les deux marchands de glace qui se font face près de l'entrée du jardin ont une palette impressionnante de goûts, allant du muguet à la lavande en passant par je ne sais quoi, initialement je voulais du chocolat blanc mais la fille m'a dit qu'il n'y en avait plus -nos goûts sont prévisibles- aussi j'ai dû choisir vite et j'ai choisi non seulement le plus banal mais le plus mauvais. Le pire c'est que j'ai de la glace au café à la maison, je m'en suis rendue compte après. Ensuite je suis allée au cinéma voir le premier film de Martin Scorcese; un ravissement qui contenait tout ce qu'il me fallait : de la musique, du noir et blanc, des manteaux précieux.
Ca ne marche pas à tout les coups ces sorties toute seule mais il est toujours plaisant de constater que sa propre compagnie est suffisante, qu'on ne se désespère pas, c'est comme si dans le fond tout le monde était neutre et bon, agréable et conciliant et que par dessus cette substance se trouvait une épaisseur d'humeur qui pouvait faire qu'on se déteste ou qu'on s'adore, qu'on se trouve bien en soi ou non. Il y a ce dédoublement.
On ne sait pas vraiment pour les bancs. Si on a le droit de s'asseoir à l'extrêmité d'un banc déjà occupé en son autre extrêmité, si on a le droit de s'asseoir avec une personne assise en son milieu, est-ce que tout le monde à la même mesure de l'espace vital? Qu'est-ce qu'un banc occupé? Comment s'asseoir près de quelqu'un sans lui faire croire que je m'intéresse à lui? Et parfois c'est vrai. Parfois c'est faux. J'ai dû faire le tour du Jardin pour en trouver un totalement libre et ainsi ne pas me poser ces questions trop torturantes.
J'ai ma théorie sur les mugs de café dans les films américains. Il ne sont pas les champions pour tout ce qui est objets de quotidienneté au sein de la fiction, par contre ils aiment bien faire revenir un personnage des courses, surtout dans les séries, mais leur grand dada reste le mug de café. Do you want some coffee? Ca ils aiment bien, ça ils en ont besoin, comme si le personnage ne pouvait continuer le film sans sa tasse, cela ajoute ce petit côté de vraisemblance et de convivialité à toute situation. L'esprit Starbucks.
Je regarde trop les femmes, je les mate à mort. Il y a des femmes enrobées dans des robes très colorées et très distinguées, comme de gros cadeaux. Leur peau est uniforme et parfaite, presque virtuelle, pas d'égratinures, pas de signes de faiblesse si ce n'est au niveau des pieds et du talon, la cicatrice d'une cloque, d'une ampoule, bref, d'un pied malmené et qui contraste terriblement avec le reste.
Un jour je me suis rendue compte qu'on pouvait deviner la direction de mon regard à travers mes Rayban, elles ne sont pas assez opaques. Depuis je ne quitte plus mon autre paire, bien noire, bien large, qui englobe plus que le regard mais pas du tout à la mode, et achetée pour cela même. C'est un luxe inestimable que de pouvoir voir sans être vue, de pouvoir remarquer que les gens passent leur temps à vous remarquer comme vous les remarquez.
Je reste très au courant de la provenance des visiteurs de mon blog. Depuis un mois, une personne qui aime à taper mon nom et prénom sur google jusqu'à 10 fois dans la journée. Mystère et curiosité: que cette personne s'explique.
La veille au soir de l'épreuve de philosophie, j'ai tout oublié de la méthode de dissertation, je suis d'une tristesse crasse, dégoulinante, un besoin de dormir pour m'isoler comme un petit chat, je semble inconsolable, je ne m'étais jamais vue dans cet état.
Lundi je retrouve mes copines. J'ai l'impression de revenir de loin, du fond de mon esseulement. Qu'il est bon de parler de films d'horreur tout en mangeant une de ses salades préférées. Tout accablement mérite d'être partagé. Les révisions sont dures pour tout le monde et l'on comprend que c'est une peine qui ne peut se partager, elle est le moment de la solitude responsable. On ne peut donc la partager en l'allégeant mais la partager en comprenant que tout le monde en à une part égale, et que c'est un peu soulageant.
Après les révisions, je pars à la recherche de l'acte nul : lire un magazine dans les transports, me faire encerclée par des bambins de centre aéré touchants d'impolitesse, acheter une crème hydratante qui sent fort, sentir les pages d'un beau livre et consulter son prix en pensant qu'"un jour, je l'aurai", regarder une caissière désoeuvrée pensive à qui je dois répéter "c'est ouvert?", tenir une porte, observer une queue devant un cinéma, boire un Nestea sur une terrasse, ramasser quelque chose pour quelqu'un, prendre le bus dans Paris, n'importe quoi mais une fuite loin des cahiers pour dédramatiser et comprendre que la vie vit sa vie indépendamment de ces moments que l'on s'imagine déterminants.
Un bon site à fouiller de fond en comble:
http://pierre.campion2.free.fr/textes.htm
mercredi 10 juin 2009

C'est d'une tristesse paralysante que de voir son monde s'évanouir, s'effriter devant soi. Tout disparait de façon si claire, le monde bascule à la dernière heure de cours de terminale, je n'ai rien vécu d'aussi heureux que cette année de terminale. J'aurai vécu un an d'un bonheur indécent, entourée d'amies aimantes, de professeurs que j'aimais excessivement et sans conditions, une présence parentale quasi-inexistante, j'aurai vécu de confort et de travail, je n'ai manqué de rien, et si j'ai eu des problèmes ils auront tous été d'ordre introspectif, soit les plus beaux problèmes qui soient.
A présent j'ai le sentiment de devoir me soutenir toute seule pendant un certain temps. Mon professeur de philosophie allait dans le même sens que moi quand il disait qu'on aura passé une scolarité à voir des professeurs bienveillants qui voyaient en nous des possibles plutôt que le réel, avec le temps et la faculté on ne verra plus que le réel en nous. Je vais être jetée dans un monde sans charme, où personne ne sera là pour m'identifier.
Je passe le plus clair de mon temps à relire les Liaisons, à manger des cornets de glace au chocolat, à dormir et à travailler la philosophie et la géographie. Sur son site mon professeur de philosophie fait le décompte jusqu'au bac, il y a quelques temps on en était encore à J-20 aujourd'hui il ne reste plus qu'une semaine. J'ai en tête ces reportages sur le baccalauréat dans les JT et à la radio, il faisait si bon de ne pas y être, d'y être encore loin, la moindre distance temporelle offrait l'illusion que ça n'arriverait jamais. Aujourd'hui j'y suis et l'évènement n'est pas à la mesure de ce qu'on annonçait, en fait il prend une toute autre forme et se teinte d'une mélancolie insoupçonnée en cela qu'il se situe entre la belle année et un océan de jours libres, de vacances. Il n'y a rien d'autres à faire sinon se taire et passer à l'action, travailler jusqu'à un stade avancé de la fatigue. Le problème du bac c'est que ça fait beaucoup de solitude d'un seul coup.
Je ne pense qu'à une chose : aller au cinéma pour aplanir les révisions dans mon cerveau, pour digérer le réel.
Une fille de 18 ans qui parle de son bac sur son blog; je devrais m'arrêter là.
vendredi 5 juin 2009
Les chemises demandent à ce que l'on se tienne droit, elles ont une rigidité, un ordre, une symétrie et une forme à respecter, il ne faut pas s'avachir quand on porte une chemise, elle est le nouveau corset. La chemise est le vêtement de l'homme éveillé, réveillé, celui qui en remonte les manches sur ses puissants avant-bras, la chemise porte le travail en elle, elle est l'apparence du travail. C'est pour cette raison qu'on en croise autant à la Défense.
Le vendredi après-midi je perds le sens du réel. On prend la fatigue de fin de journée pour celle de toute une semaine, puis on attend dans une torpeur impatiente le bus, entourée du bruit prévisible des voitures allant et venant : c'est le silence de la ville, le silence la ville qui n'offre plus rien d'autres depuis bien longtemps, qui égalise tout. La ville est l'épreuve de trop pour la fatigue, elle est le lieu de la réaction, de l'homme éveillé, celui-là même qui porte une chemise.
Les membres sont abrutis, le dos voûté sous l'abribus, les discussions pâteuses. Dans la journée on hésite à programmer quelque chose pour la soirée, on anticipe la fatigue de l'après-midi, on se demande si les copines ont envie de commencer le week-end avec nous où si elles sont dans leur période de retirement, de "je suis contre tout". On ne peut se retrancher d'elle, elle est là et il n'est pas question de se dire "je dis ça parce que je suis fatiguée"; nous prenons la vision du monde qu'elle nous impose comme la seule valeur possible.
Beaucoup de rancoeur à l'égard des voitures, de leur laideur définitive qu'elles tentent de dissimuler par des lignes élancées, des noms inventifs, des couleurs de cadavres, de ce qu'elles représentent : l'individualisme sous sa forme la plus éloquente, une petite boîte tout confort autour de son conducteur, un confort qui quand on y est, pousse à la haine de tout ce qui en est extérieur. On a l'air de rien dans une voiture et absolument rien ne la sauve.
Quand j'étais petite je me concentrais sur la figure que leur conféraient les deux phares avant et le pare-choc, certaines avaient des têtes impitoyables, d'autres sympathiquement simplettes, comme la Twingo.
Pourtant je n'aime rien autant que les promenades en voiture, ce qu'elles permettent de combiner : le transport, une bonne température ambiante, la tranquillité qui caractérise tout ce qui n'est pas en commun, la musique, la radio que l'on veut. On regarde au-dehors de manière aussi impliquée qu'effacée, avec la bienveillance de l'observateur dont tout le monde ignore qu'il observe. S'il existe un lieu pour les morts il doit certainement ressembler à une voiture.
J'aime bien tomber sur mon odeur. Enfiler ma chemise de nuit et puis, dans le tuyau qui mène à l'embouchure, tombé sur une odeur, un mélange de déodorant, de transpiration nocturne, de gel douche, une odeur de présence. Avant je mettais au sale la chemise de nuit avant qu'elle ne sente quoique ce soit, maintenant j'essaye de me calmer concernant mon hygiènisme, j'essaye de m'accepter en tant qu'odeur...ma mère s'en rejouit.
Je n'ai jamais aimé Rock Bottom de Robert Wyatt mais la version que A. propose de Sea Song m'a convaincue de donner à l'album une sec...disons une troisième voire quatrième chance. C'est le genre d'album que j'ai honte de ne pas aimer tellement s'est constitué autour de lui un consensus de grandes personnes qui pensent inconcevable d'y voir autre chose qu'un pur chef-d'oeuvre. Heureusement A. me ferait tout aimer, il m'en offre une version qui restitue toute la profondeur qui manquait à la version de Robert Wyatt, de cette profondeur qui nous oblige à en consulter les paroles.
Sea Song - A.
mardi 2 juin 2009
"Salut Murielle,
:-)
lundi 1 juin 2009

J'ai racheté les Liaisons Dangereuses, je ne supporte plus l'édition GF trop imprégnée de scolarité, d'obligation. Je l'ai pris en édition Folio pour donner l'illusion d'une belle lecture achetée pour le plaisir malgré le bandeau insultant "BAC 2009". Je vais/dois le relire avant le bac. S'il vous arrive de croiser dans le métro une fille un peu honteuse de jouer le rôle de la lycéenne en terminale littéraire relisant un livre qui n'a plus de sens à force d'avoir été acheté, manié, commenté, insulté par des lycéens, ne vous gênez pas, criez "Murielle", nous irons prendre un café, comme aime bien faire la lycéenne.
J'ai tout noté des cours sur Pascal, peut-être à cause du fait que les Pensées ont été une des grandes lectures d'adolescence de Houellebecq qui disait qu'après l'avoir lu, il ne voyait plus que des squelettes à la place des hommes. L'image m'est resté et j'ai lu Pascal comme un écrivain on ne peut plus actuel.
Tout le monde "pari" sur le duo Shakespeare/Laclos. Quant à moi j'ai le pari pascalien.
Claude Chabrol est l'un de ses réalisateurs dont je n'aime pas les films mais que je continue d'aller voir dans l'espoir qu'il me plaise un jour. C'est comme s'il s'obligeait à toujours finir ses films de façon dramatique, il veut des armes dans ces films, coûte que coûte. Si le cinéma est le lieu de la vie transfigurée dans la vie transfigurée de Chabrol il y a forcément des armes, il n'y a que de grandes morts. Il aime le drame et il ne l'abandonnerait pour rien au monde. Si on enlève les armes alors ces films ressembleraient à du Rohmer. Peut-être n'assume-t-il pas de ne filmer que ce qu'il y a de plus volumineux, trivial encombrant dans la vie : la nourriture, les vêtements, les étudiants; bref tout ce qui nourrit l'oeuvre de Rohmer, alors il s'oblige à faire en sorte que X tue Y. En allant voir les Cousins je ne m'attendais à rien d'autre qu'à cela. Le film n'y échappe pas mais passé outre la jeunesse fringuante des années 60 qu'il est toujours agréable de regarder à cause de cette élégante insolence qui n'existe plus qu'en noir et blanc, c'est pour la première fois la brillance des idées s'enchaînant comme durant un face à face avec un ami, la beauté de la morale qui m'ont foudroyée sur place.
"tu as une peau d'allumeuse", je n'ai jamais autant compris une phrase et après la séance, près des quais de Seine, j'explique ce que j'entends par "peau d'allumeuse" à Cécilia, lui donnant des exemples du lycée.
J'ai un couple en tête, l'homme et la femme ont exactement la même peau, régulière, bronzé comme de la brioche, une peau pour crème solaire, pour traces de maillot, qu'on voit souffrir en direct sous les manteaux et la grisaille. Je comprends alors que l'amour connaît une nouvelle limite, un nouveau critère : celui de la peau. J'ai le sentiment que cette vérité aveuglante d'évidence me délivre de la plus grande des illusions; on finit de voir cette vérité exprimée partout, comme si elle avait toujours été là. Je me souviens avoir pensé à propos de quelqu'un et de sa quelqu'une "ils ont la même peau" et un peu plus loin "ils vont très bien ensemble". Sans me dire que c'est parce qu'ils ont la même peau qu'ils vont si bien ensemble.
A l'expo Valadon Utrillo je découvre qu'en fait la première, Suzanne Valadon, est la mère du second, Maurice Utrillo, et que ce n'est pas le nom d'un peintre comme le laisse croire les affiches. Ce dernier est d'un ennui mortel, qui plus est d'une vie antipathique, peignant principalement des églises, des chemins, des maisons et des ciels (seule chose qu'il réussit plutôt très bien) couleur plâtre. On en veut toujours à un peintre de ne pas rendre la laideur au moins fascinante. Mais de cet ennui crasse j'observe quelque chose de plus fondamental, symptomatique de toutes expositions: par ce principe même de l'accumulation, de la "collection", l'exposition mène forcément à l'indigestion, à la sur-fréquentation de l'oeuvre. Personne n'a jamais dit qu'une exposition devait être un inventaire. Mais peut-être que l'inventaire à des vertus pédagogiques nous amenant à comparer, à prendre en compte parallèlement à ses oeuvres, la vie du peintre, ses périodes. Comparer les tableaux de Maurice Utrillo c'est se rendre compte qu'ils se ressemblent tous, maladivement. Utrillo déprimé, alcoolique, interné, fauché, jaloux de sa mère, etc. Les commentaires sont biographiques jusqu'à l'obscénité, jusqu'à ce qui ne devrait pas nous intéresser.
Peut-être qu'il nous faut une certaine quantité de tableaux pour avoir le ventre rempli, le sentiment d'avoir "consommé" le peintre.
Ce que l'on pourrait reprocher aux expositions : la scénographie faisant tout pour mettre les oeuvres en valeur (ici pénombre + spot individuel pour chaque tableau) c'est l'effet inverse qui se produit : la majesté du lieu, le cérémonial éclipsent tout à fait l'oeuvre. Il faudrait faire des expositions dans des parkings, des cuisines, des magasins de fringues, des cantines.
A la fin de l'exposition j'entends :
-" j'admire de plus en plus Utrillo et je déteste de plus en plus Valadon
-pourquoi?
- j'trouve qu'elle a fait trop de mal à son fils."
dimanche 31 mai 2009
Tentativement d'épuisement du sujet Prof de Philo (2)
Aden Arabie - Paul Nizan
Il y a le plaisir des images dont j'ai pris conscience en philosophie puis un peu après chez A. quand j'ai vu ses Marylin Monroe étalées sur les murs. J'identifiais ça à un plaisir enfantin qui s'amenuisait avec le temps, mais non, il reste vivace et trahissait chez A. quelque chose de bouleversant renvoyant à sa solitude face à l'image "pieuse". Il y a quelque chose de semblable au plaisir insatiable que je prends à regarder mon professeur de philosophie et qu'on pourrait plutôt nommer "le plaisir de la présence", c'est à peu près la même chose qu'une image puisque dans les deux cas quelque chose est rendu présent. Le plaisir de l'image de mon professeur de philo, pourvue d'une dimension charnelle, de sa gestuelle, de sa voix.
Dimension charnelle, mais je n'ai jamais dû le toucher, à part peut-être les fois où il m'a tendu la clé de sa salle pour que je l'ouvre. L'objet est si petit qu'il est difficile d'éviter le contact.
A ne jamais toucher ses profs on pourrait se demander s'ils existent vraiment.
Parfois, je ne peux rien faire d'autre que de fixer mon cahier et gratter comme on prendrait en note les sous-titres d'un film sans pouvoir en profiter. Parfois des pauses pendant lesquelles je peux lever les yeux, regarder l'image-prof soliloquer pendant près de deux heures, avec quelques interventions çà et là. Parfois sa gestuelle est rudimentaire, peu de choses, parfois il atteint ce moment où le discours se fait littérature, prend tout son sens dans la déclamation, avec la gestuelle du politicien qui ne peut que croire en ce qu'il dit. Il s'emporte.
Il ne s'emporte pas tous les jours, il y a les jours où tout se passe normalement, soit cours magistral entraînant une légère paralysie de mon poignet. Puis il a ses jours où il marche et marche à travers la salle, de la fênetre à la porte, de l'avant à l'arrière, écoutant les questions en regardant par la fenêtre, jettant la craie en l'air pour la rattraper (de moins en moins souvent), digressant pour finir par se reprendre "excusez moi".
Des choses curieuses qu'il faisait, il a fini par les abandonner, comme s'il n'était plus nécessaire de nous en mettre plein la vue, de faire de lui un personnage. Il s'en tient à ses histoires rigolotes, à ses remarques curieuses que je note entre guillemets dans mon cahier. "C'est toujours une petit aventure l'éternuement".
Je ne sais pas si à force de quotidienneté de la solitude (la douce, la normale) on finit par agencer un roman autour de quelqu'un, à commencer à devenir superstitieuse, à interpréter n'importe comment n'importe quoi. On installe une narration entre les faits; on finit par faire un bon roman de tout, roman qu'on appelerait "période de sa vie". Juger d'une période, dire qu'elle est bonne ou affreuse équivaudrait à faire de la critique littéraire.
Plusieurs fois nous avons fonctionné par malentendu. Je ne saisis pas son ironie, je ne saisis pas quand il est sérieux. Parce que je l'écoute, je surinterprète, je panique.
Il me plaît de raconter une seconde fois que la première que je l'ai vu, c'est à dire en train d'ouvrir la porte de sa salle 105, je me suis dit "cet homme n'est pas fait pour moi" et je pensais que tout ce qui m'était possible de penser de lui se trouvait là, dans ce que m'inspirait son physique, l'absence d'expression finissant de lui donner un visage grave. Je me disais que je n'essaierai pas de lui plaire, et cette idée d'échapper aux charmes compliqués du professeur de philosophie me rassurait, me rendait sereine pour l'année à venir. La fin de l'année approchant je peux témoigner que j'ai passé l'année à attendre qu'il me reconnaisse et ces derniers mois à trop souvent penser à lui.
La salle 105 est la seule salle de cours à se trouver au premier étage, les autres pièces sont reservées à l'administration, à la salle de photocopie, au CDI et aux toilettes, les seules toilettes plutôt calmes du fait de l'absence d'élèves. La salle 105 est la salle du professeur de philosophie. Il s'y trouve une armoire grise fermée à clé où il lui arrive d'aller chercher les livres dont il a besoin pour le cours. Cette armoire est le seul élément qui lui permette de marquer son territoire. En venant en cours il n'a donc besoin que de peu d'effets, d'abord nous avons déjà vu qu'il ne portait aucun manteau sinon des vestes en laine et un parapluie au grand maximum. Il a sa besace en cuir, je n'en ai qu'une en tête, une marron très plate mais je pense qu'il en a d'autres. Dedans doit tenir son Macbook et puis il a ce cahier un peu bizarre, non pas à spirales mais à anneaux argentés ne se reliant pas entre eux. Ce cahier semble lui servir à tout, n'est réservé à rien, il l'utilise comme surface pour écrire. Il a aussi un unique stylo et pas l'ombre d'une trousse ni d'aucun lieu d'accumulation sinon peut-être son portefeuille. Il est l'homme de l'objet unique.
Parfois nos copies sont corrigées en noir, parfois en une sorte d'encre prune. On ne comprend pas tout ce qui y est écrit et la copie fait le tour de plusieurs personnes avant d'être intégralement déchiffrée.
Oui, les copies sentent la cigarette.
Il fait tout très singulièrement, c'est un homme aux manières délicates et émouvantes, qu'on observe comme on scruterait une photo d'actrice glamour, avec la même terreur fascinée, le même désir, la même curiosité devant l'altérité, l'insaisissable étrangeté.
Ce jour-là, c'était la première fois que je lui parlais de si près. De près on arrive à comprendre la clarté de ses yeux et tout son visage s'en trouve renversé. J'ai aussi vu sa peau rose, l'homogénéité de son teint, ses pores dilatés sur les joues, exactement comme Charlette et moi. Une beauté de poupon aux expressions incompréhensiblement sévères.
Cette semaine, première fois que je le voyais avec une chemise de couleur parme.
Son mystère vient de notre incapacité, de notre incrédulité à l'imaginer intégrer un quotidien, avec ce que cela suppose d'actes nuls, de répétitions, de trivialités, d'absurdités. Est-ce qu'il le tolère? On en viendrait presque à avoir peur pour lui et à s'excuser de consentir à vivre comme cela.
Ou peut-être en est-il au stade d'une compréhension totale et homogène du monde. Le quotidien est poétique en ses répétitions toujours réinventées, le confort n'a de sens que lorsque nous en sommes conscients. Il est assez détaché de tout pour en jouir comme s'il s'agissait d'un séjour dans un hôtel. Il voyage aussi beaucoup, ce qui lui permet, comme dit Paul Nizan, le moment de l'inventaire.
dimanche 24 mai 2009
Les fruits ne nous font parvenir aucune odeur, ce sont les objets du goût. Ils sont un peu comme les fleurs qui exhalent leurs odeurs à un périmètre très réduit et dépassant rarement les limites de leurs propres matières : c'est pour cela qu'il faut plonger le nez au coeur du bouquet, au risque de les faire vibrer...ou se résigner à les connaître par le biais de sprays désodorisants pour toilettes, de shampooing et autres cosmétiques.
Alors dans la cuisine ça ne sentait pas le fruit mais plutôt la viande que ma mère cuisinait dans une sorte de gros wok qui doit être nouveau : je connais nos casseroles et poêles, il n'y a aucune raison d'en changer mais en déménageant et avec la nouvelle plaque chauffante à induction on a dû tout renouveler. Inquiète de l'odeur conventionnellement délicieuse mais que la chaleur rendait écoeurante je lui ai signifié, comme une sorte de règle à appliquer jusqu'à nouvel ordre, de ne pas cuisiner d'aliments trop lourds parce qu'il faisait chaud, elle m'a répondu qu'elle n'avait cuisiné que de la viande. Dans ma chambre où les deux grandes fenêtres sont ouvertes dans l'espoir qu'un courant d'air se forme on pouvait aussi sentir une toug autre odeur de viande provenant du balcon des voisins, on y entendait aussi de subtils tintements de vaisselles et de couverts mais pas de discussions. Il est dur d'échapper à la tentation familiale du repas sur la terrasse qui suppose une organisation sommaire et une motivation partagée.
Je me souviens de l'année dernière, période du bac oral de français, je passais des journées seule sur ma terrasse à poursuivre la massive lecture de l'Adolescent, j'avais vraiment bronzé et j'aimais porter cette chemise à manches courtes bleu marine achetée chez Muji, je ne voulais presque porter que ça tellement elle m'assurait d'une élégance sous les plus lourdes chaleurs là où les autres succombaient à un total mépris de cette élégance sinon de la pudeur. Je tiens à la pudeur comme une vieille dame à son sac, parfois j'en ai honte et parfois je me dis "tant mieux tant mieux".
Il n'en reste plus que sa chair grossièrement découpée en morceaux inégaux, domestiquée afin de lui conférer une taille humaine. C'est la pastèque déconstruite, puzzleisée, cubiste, finissant dans un bol entre les yaourts, agonisant dans son jus insipide, avec un léger et miséreux voile de film transparent censé l'aider à se conserver jusqu'au prochain dessert. L'heure venue il n'en reste déjà plus, car la pastèque se mange sans faim, elle se mange par caprice, parce qu'en panne d'inspiration nous ouvrons le frigo et que la pureté de sa couleur nous drague; telle une petite adolescente aguicheuse dont les effets qu'elle provoque la dépassent.
peinture de Fernando Botero
samedi 23 mai 2009
A l'exposition Giorgio de Chirico.
Je me jette dans l'exposition avec une curiosité innocente et nettoyée, j'ai le désir simple de découvrir un artiste avec lequel je pars déjà sur un mauvais a priori. Je me souviens de grandes expositions faites toute seule et où je suivais méticuleusement le parcours, où je lisais tout et où je finissais après une heure et demi à me rendre compte que j'avais mal aux jambes ainsi que la gorge et la bouche sèches. J'étais heureuse de m'en rendre compte si tard car c'est ce vers quoi le musée tend: que l'on arrive à en oublier son corps, ses besoins naturels, son statut social, ses préoccupations les plus triviales. Il y a des expositions avec lesquelles ça prend mais cela suppose toujours que je m'y rende seule.
Il m'arrive de persister. Si je n'aime pas un écrivain je continue de lire ses livres, si je n'aime pas un cinéaste, je continue d'aller voir ses films. Je maintiens ma confiance en eux, la rupture en art est douloureuse.
Je vois des couples qui évoluent entre les pièces, l'un se tient par la taille, ici la femme regarde le tableau et l'homme vient lui embrasser le front. Je me dis que l'amour exclue de son monde tout ce qui n'est pas lui parce que justement ceux qui s'y trouvent subissent une révolution dans leur vie. Je me dis que le jeu de l'amour ne cesse jamais, que l'amour englobe la vie, la retourne, la révolutionne. C'est un autre langage qu'on se met à parler; et c'est très bizarre à observer: ces gens ne sont pas dans leur état normal. Même dans les musées ils persistent à s'aimer et à se le prouver. Devant un tableau on préfère encore sa compagne au tableau. Peut-être même vont-ils au musée pour voir "sa moitié" regarder un tableau plutôt que le tableau.
Je me souviens que j'étais venue avec Baptiste au Musée d'art moderne et que j'avais touché du bout des doigts un Delaunay, le mec m'avait engueulé.
Je m'intéresse aussi aux documents exposés sous verre, j'en viens même à rester plusieurs minutes à déchiffrer une lettre qu'il écrit à un grand collectionneur Paul Guillaume. Il lui dit qu'il peint beaucoup et qu'il a le sentiment de devancer tout les peintres qui ne sont pas en train de le faire, il dit aussi qu'il ne croit pas en la pérennité de Monsieur Modigliani et Utrillo. C'est très drôle et rien n'est perdu de la vivacité du propos, de l'écriture : destinataire comme expéditeur sont morts et pourtant tout est restitué dans sa totalité. Soudainement j'ai la très forte envie de commencer une relation épistolaire, intelligente et discrète.
L'idée que Chirico finisse par ne plus que faire et refaire ses premiers tableaux, dans un souci (j'imagine) de conservation obsédante, entêtante, de conscience de son talent finalement assumée, trahit quelque chose de touchant et que l'on ne rencontre pas très souvent je crois, l'idée que l'artiste avant d'être surhumain est peut-être trop humain.
Mes 12-13 ans, ont été marqués par une correspondance avec un certain Hugo qui vivait à Tours je crois. Je lui écrivais des lettres d'une vingtaine de feuilles sur des blocs de correspondance bon marché que j'achetais chez Champion. Je n'ai jamais retrouvé cette même ferveur à l'écriture sur papier, avec Baptiste je le faisais aussi et ça marchait très bien, j'éprouvais un plaisir bouleversant à le lire et une excitation à lui répondre, à savoir que j'étais en train de lui dire des choses.
A la fin de l'exposition je tombe nez à nez avec un tableau qui illustrait la couverture d'un livre de Roger Pol-Droit acheté en 4ème. Je me dis -et j'avais le sentiment d'avoir déjà pensé ça de façon si précise à un moment de ma vie- que la première approche que l'on fait de la peinture se fait avec les couvertures de livres de poche.
Camus/Nicolas de Staël
Proust/Monet
Une journée avec une exposition est une journée bien remplie, quoiqu'il arrive.
Au moment où l'on sent que la journée bascule dans l'inertie et l'insatisfaction : se précipiter dans un musée.
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A propos de A bout de course de Sidney Lumet.
Alister dans la queue devant moi avec sa copine.
Impossible de passer à côté de cette façon qu'ont les personnages de laisser le robinet ouvert pendant de très longues secondes, autant dans la salle de bains que dans la cuisine.
Une larme me nettoie la joue à la scène finale, je ne fais aucun geste pour ne pas attirer l'attention de Cécilia qui repérerait tout de suite que je suis en train de me sécher les yeux.
vendredi 22 mai 2009
Vendredi dernier nous étions invités ma classe et moi ainsi que quelques élèves de ES et de S qui remplaçaient les Grands Absents de la TL, à assister à l'enregistrement des Nouveaux Chemins de la Connaissance sur France Culture. Mon professeur de philosophie devait y dérouler pendant une heure un plan de dissertation sous les interruptions de l'ancien mec de Carla Bruni.
Je me souviens du jour où il a annoncé à la classe que six élèves pouvaient venir à l'émission, il disait que c'était inutile, qu'il n'en voyait pas l'intérêt mais que la production y tenait, et il pensait qu'on penserait pareil que lui alors qu'on était tout éblouis tout excités; les médias impressionnent toujours un peu avant qu'on arrive à comprendre de quoi il en retourne, peut-être qu'on les associe à des artistes.
Je crois que j'ai eu honte pour moi d'avoir l'envie d'y assister, je me trouvais des excuses "oui mais moi j'y vais parce que j'écoute l'émission et je veux voir ce que ça donne, comment ça se passe, je veux voir Raphaël Enthoven". Oui en fait ça n'était pas bien compliqué. Aussi c'est que l'enregistrement tombait au moment du cours de philosophie du vendredi et que je déteste rater des cours de philosophie, que ça m'aurait attristé de rester chez moi alors que je pouvais passer du temps avec pas loin de mon professeur.
C'était la deuxième fois que j'allais à la maison de la radio, la première étant il y a 4 ans. J'étais assez émue d'y retourner, parce que j'adore ce bâtiment, disons qu'il "en impose" et qu'on ne sait pas vraiment comment s'organise le lieu entre les différentes radios qui y sont établies mais qu'on sait néanmoins que des cartons d'intelligence et de personnalités s'y entassent, que des gens connus y entrent, y sortent, c'est le grand moulin et ça ne s'arrête jamais. C'est pour ça que j'aime autant la radio : elle ne cesse jamais de bouillir, à toute heure, cela a quelque chose de rassurant. Macha Béranger décédée il y a quelques semaines est l'exemple même du réconfort que peut nous prodiguer la radio. Dès 01h du matin on pouvait l'appeler pour lui parler ou sinon s'endormir au son de sa voix rocailleuse, on avait des insomnies mais on finissait par penser que nous étions dans un lit et elle dans un studio, sa marginalité répondait à la nôtre, l'apprivoisait. Peut-être même était-elle maquillée. Puis le jour où le nouveau patron de France Inter lui a supprimé son émission qu'elle tenait depuis 30 ans c'était elle qui a eu besoin du soutien de ses auditeurs, la situation s'inversait, elle devenait vulnérable; ce qu'elle n'avait jamais été.
Cette visite allait de pair avec une écoute de plus en plus intensive de la radio. J'en suis à un stade où j'ai écouté France Inter à toutes les plages horaires d'une journée; je connais l'enchaînement logique des émissions comme il m'est arrivé de comprendre à la longue comment s'enchaînait les quartiers de Paris. J'observe finalement que les apprentissages les plus durables et les plus précis se font sans nous, c'est à dire par l'habitude, sans qu'on les réclame ni qu'on s'y acharne, et sur plusieurs années; on finit par prendre le pli. Quant à France Culture je ne la connais que par les podcasts que j'écoute à l'heure que je veux, et j'estime que ses animateurs parlent encore trop bas pour accompagner mes repas; la mastication assourdissant mes oreilles.
Le fait de me rendre à la maison de la radio, d'y voir ces trentenaires beaux garçons en train de fumer comme des lycéens pendant leur pause, le fait de sentir concrètement le monde discret, élégant, sans mensonges et intelligent de la radio, de repenser à ces publicités pour France Culture plaquées sur les bus ou celle encore plus classes de France Inter où on devine derrière ces physiques lambda et peu télégéniques une personnalité portée par une voix, tout ça m'a donné sérieusement envie d'y travailler. Et puis je repense à Radio Vernis, et j'y vois là comme le signe inconscient d'un désir de travailler dans la radio. La radio ne peut subir que peu de modifications, elle ne ment pas parce qu'elle n'essaye pas de séduire, ce n'est pas de l'apparence, seulement du contenu, et c'est lui qui doit séduire.
Le café "Les Ondes" où nous nous sommes installées car nous étions en avance.
M. Franck avait réussi à "négocier un plus grand studio", ainsi nous étions 20 au lieu des 6 prévus. J'étais tout devant avec le reste de ma bande et devant nous des tables avec des bouteilles de jus d'orange que je proposais à ceux qui derrière n'y avaient pas accès. Une fille de la régie est venue nous descendre une boîte entamée de biscuits au chocolat. "Et surtout n'oubliez pas de rallumer vos portables à la fin", c'est la première chose que Raphael Enthoven nous ait dite, enchaînant sur une anecdote rigolote concernant ses années d'enseignement au lycée : une fille était sortie de la classe pour répondre à son portable, quand elle était revenue en classe il l'avait virée et à ce moment-là son portable à lui s'était mis à sonner. En parlant il ne nous regardait pas, il regardait dans le vide, je me suis demandée s'il était timide, il est pourtant -autant à la télévision qu'à la radio- affolant d'aisance.
C'était impressionnant de le voir faire ses grands gestes à la régie, ce matériel qu'il ne remarquait plus et dont la superbe devait s'être émoussé avec l'habitude, ce générique electro-hip hop qui donne toute sa modernité à l'émission et qui retentissait dans la salle, cette fois "pour de vrai". Nous observions un poisson dans l'eau de son métier, nous nous sentions de trop, voyeurs, étrangers, et pourtant invités.
Il était programmé que des caméras de France 3 viennent nous filmer pour le JT régional d'Ile-de-France. Je voyais le résultat d'ici : d'un côté Raphael Enthoven remerciant les élèves de La-Folie-Saint-James d'avoir été sages comme des images et l'auditeur qui se demande l'intérêt de leur présence; de l'autre France 3 qui nous filme à notre insu en train d'écouter notre professeur, réduit aux rôles de petits objets dociles, de lycéens hypnotisés par la réussite au baccalauréat.
J'étais en train d'empiler gobelets, de trier les propres des utilisés, de rassembler sur un point de la table gobelets et bouteilles de jus d'orange lorsque j'ai entendu le journaliste de France 3 demander "qui veut répondre aux questions?" et mes copines gueuler mon nom, "Oui Murielle, elle elle veut". Deux secondes après j'étais sous les sunlights à dire n'importe quoi à un journaliste avec pour arrière-plan mes copines hilares, apparemment M. Franck l'était aussi.
C'est ensuite que j'ai réfléchi au nombre d'élèves qui avaient voulu répondre aux questions et passer à la télé, et au fait que je les avais devancer avec force et cruauté, et que peut-être ils regrettaient d'avoir hésité une seconde de trop, que ça les tourmentait légèrement.
En y réfléchissant bien je crois que j'aurai été rongée un certain temps par le regret d'un acte manqué, qu'il n'y a rien de plus inconfortable que l'idée d'une chose même banale sur laquelle on n'a plus prise. J'expliquais au journaliste qui me demandait si nous avions les mêmes références cinématographiques que notre professeur et si nous étions capables de les réutiliser dans nos copies, que non, d'abord nous ne les avions pas et deuxièmement ce n'était pas à des films que l'on pensait pendant 4 heures devant une copie. Et que c'était un peu l'esprit d'escalier, que les références nous venait souvent après coup, une fois la copie rendue. L'intelligence de l'esprit d'à-propos, voilà ce qu'on devrait nous apprendre.
Nous avons ensuite déjeuné aux Madrilènes à Neuilly, un café que Julie fréquente beaucoup. J'ai commandé un sandwich au chorizo.
mardi 19 mai 2009
La solitude de l'élève
Plus que du travail, notre scolarité nous a offert à tous de la solitude, des kilos de solitude. Solitude pendant les contrôles, pendant les révisions, devant une mauvaise note, devant une bonne note, solitude devant l'histoire, la littérature, la philosophie; l'élève est seul, il s'organise seul, il se réjouit seul et se décourage seul.
Je me demande si les profs, je me dis que les profs pensent à cela (disons au début) quand on leur rend une copie, à ce petit individu aux idées vagues et vagabondes et qui tentent de se concentrer sur quelque chose qui lui échappe et qu'il tente de faire sien; l'élève est touchant, il essaye de se prendre au sérieux. Peut-être que nos copies doubles d'histoire sont de la littérature, peut-être que quelque chose doit être gardée.
Je pense à moi aux yeux cernés, au corps vide de fatigue, en train de rendre poliment une dissertation de philosophie à mon professeur comme si de rien n'était alors que je me suis débattue avec moi-même, que j'ai joué l'obstinée, que je me suis portée à ébullition dans le silence de ma cuisine, à 2 heures du matin, ou dans une salle de classe au son de mon ventre chantant la faim, pendant 4 heures. Je rends ce travail qui à en apparence de la tenue et un cadre rouge pour le commentaire, avec mon nom que j'écris en haut à gauche, une belle présentation comme on ferait porter un costume à un sale gosse. C'est peut-être ça le travail, la scolarité, les études: nettoyer d'un doigt humide le coin de bouche chocolaté des sales gosses.
Je trouve que l'élève doit être à certains moments désirable aux yeux du professeur, justement pour cette solitude, brillante et pleine d'espérance. Le cancre est celui qui ne supporte pas d'être seul face à ce qu'il sait et ne sait pas; face au travail il se fait peur à lui-même. Et peut-être qu'on aime le bon élève pour son endurance à la solitude, ce qu'il comprend et admet avant les autres et sans se poser de questions; une sagesse avant l'heure.
vendredi 15 mai 2009


Je redoute toujours un peu la fin des cours, c'est à dire ce moment où je rentre chez moi et où j'ai du temps libre que je sais irrémédiablement gâché par la fatigue ou encore pire les révisions. Et puis plus sérieusement il y a cette panique à l'idée d'être avec soi et de ressasser des choses et des erreurs et cette inquiétude qui ne me quitte pas depuis des mois concernant mes aptitudes au travail, ce que je serai capable de fournir l'année prochaine, si je peux me permettre de croire en ma capacité à me changer, à me transformer par les études ou s'il serait plus sage de ne pas se faire d'illusion et de rester avec son moi médiocre, celui que l'on tolère depuis des années.
Hier, exception à la règle, je passe une très bonne soirée avec moi-même, je m'endors devant un épisode de Titeuf et j'initie Emile au thé. Ma soeur ne rentre pas de la soirée et je peux ainsi à loisir écouter "Beginning to see the light" du VU, l'écouter en suivant les paroles sur internet comme j'aime bien faire, puis ensuite dans mon lit sous ma couette; changer de posture, voir si cela modifie quelque chose. Bonne soirée notamment parce que Meurtre dans un jardin anglais m'a mangé ma soirée et qu'il est toujours bon de se "déresponsabiliser" devant un film. Plus que ça, il s'agit de se libérer du corsée de la réalité pour un peu aller voir du côté de la création et de la liberté : que font les hommes quand ils ont du temps, du talent et des moyens? Ils font des films aussi bouleversants que celui-ci, créé dans un enthousiasme créatif qui se communique intégralement au spectateur. Au milieu du film des larmes me viennent, ce n'est pas l'histoire, plutôt comique et trop intelligente pour qu'on en pleure, non, justement c'est cela : la beauté de l'intelligence, le coup d'espoir porté au coeur; heureuse que cela existe et que cela soit humain, ça veut dire qu'on en est tous capables. Rien n'est impossible, etc.
vendredi 8 mai 2009
Dans les magasins, Cécilia qui m'empêche physiquement de ne pas approcher les hauts à rayures sous prétexte que j'en ai trop.
Le bizarre sentiment (et dans lequel je ne me complais absolument pas), que quand on parle du bac, quand on donne des conseils de révisions j'ai toujours l'impression que cela ne s'adresse jamais à moi, à tout le monde sauf à moi, et ce sentiment persiste depuis que j'ai une conscience d'écolière, déjà au collège c'était comme ça. L'impression que d'une certaine façon même les "cancres" sont beaucoup plus engagés que moi dans l'affaire. Le cancre est une des figures du scolaire même s'il tend à en échapper. En se détachant au maximum du scolaire il lui donne malgré lui une importance démesurée.
les personnes qui traitent les livres comme des yaourts, de manière totalement indifférencié. Peu importe qu'on en voit la tranche ou pas, qu'il y ait une harmonie entre les tranches alignées pourvu que tout ça soit rangé, que "ça rentre", c'est ça que je constate quand je passe après ma mère venant de toucher à mes livres : un rangement fonctionnel, sans état d'âme où les livres au lieu de se montrer deviennent comme intimidés, gênées de prendre autant de place. Je viens les consoler.
Lecture du Savon de Ponge : s'en est fini du savon liquide. je vais dans la réserve chercher s'il ne reste pas un vrai savon comme il faut, voir si le souci de l'efficacité n'aurait pas eu raison de lui. Si Godard a filmé des personnes en train de se laver les mains ça veut bien dire qu'on est en présence de quelque chose de beau, un geste esthétique du quotidien comme les coups de peigne dans les films de la Nouvelle Vague, les scènes de repas. J'en trouve un tout rond tout rose, l'image même du savon, il est à la rose, je pense aux moments que l'on va passer ensemble.
En 3ème? j'ai acheté un dictionnaire des expressions et locutions, un peu par hasard, parce que je trouvais ça utile. je me demandais alors pourquoi personne n'en avait chez lui alors que c'est une mine, j'avais l'impression d'être en présence d'un secret, d'autant plus un secret qu'il était accessible à tous.
Chez American Apparel. première fois que jachète dans la boutique, j'avais déjà acheté sur le site, aujourd'hui c'était shopping "je sais ce que je veux" et non pas "je cherche ce que je veux". Un t-shirt manches longues gris chiné avec un col V, un peu coûteux mais tellement convaincant quand je l'essaye. Je finis aussi par prendre une écharpe couleur "cranberry", il y avait une vingtaine de couleurs disponibles mais Marie m'a aidé à choisir, il fallait que ça aille avec un maximum de mes fringues : le beige de ma parka, le marron de ma veste en velours, le noir de ma veste en cuir, le bleu marine de toute ma garde-robe, c'était O.K.
J'ai passé la matinée à lire méticuleusement le dernier Technikart dans mon lit : certains magazines ne peuvent se lire autrement que comme des livres. Le magazine fait le lien entre internet et les livres : internet pour le côté j'actualise l'information et les livres parce que ça se lit sérieusement et que l'on juge les journalistes. Je n'ai pas tout de suite dévoré l'interview Michel Houellebecq/Iggy Pop, je sais que ce dernier est plutôt nase en interview, que c'est d'abord un homme qui a l'intelligence de l'action plutôt que de la parole et que les interviews en général ne sont jamais qu'un échantillon de ce qui s'est dit, on ne fait que toucher la surface des choses, les interviewés ont à peine le temps d'arrêter de prendre la pose, d'en venir aux choses sérieuses que l'entretien est déjà terminé.
Les week-end c'est comme s'il n'y avait que moi qui avait le droit de rester alitée autant de temps, jusqu'à 13h. Ma mère et ma soeur rangent un peu ou en tout cas s'agitent, Emile doit faire son lit et prendre sa douche, mon père est déjà dehors et moi je commande le monde depuis mon lit, personne ne me dit rien, on se plaint mollement de mon inaction, de mon "oblomovisme". Puis constatant que la journée est en train de m'échapper je finis par me lever, par ouvrir la fenêtre et par faire mon lit, puis tranquillement je me prépare et me jette dehors.
J'ai oublié mon portable au Lutèce, je pars le chercher. Le serveur me demande si en échange je ne pourrais pas aller lui acheter des cigarettes en face, des Marlboro; j'accepte. Je reviens les lui donner, il me dit merci beaucoup, bonne soirée, faites attention en rentrant.
mardi 5 mai 2009
"Pourquoi, dans des oeuvres historiques, romanesques, biographiques, y a-t-il (pour certains dont je suis) un plaisir à voir représenter la "vie quotidienne" d'une époque, d'un personnage? Pourquoi cette curiosité des menus détails : horaires, habitudes, repas, logements, vêtements, etc.? Est-ce le goût fantasmatique de la réalité (la matérialité même du "cela a été")? Et n'est-ce pas le fantasme lui-même qui appelle le "détail", la scène minuscule, privée, dans laquelle je puis facilement prendre place? Y aurait-il en somme de "petits hystériques" (ces lecteurs-là), qui tireraient jouissance d'un singulier théâtre : non celui de la grandeur, mais celui de la médiocrité (ne peut-il y avoir des rêves, des fantasmes de médiocrité?).
*
Le plaisir du texte, c'est ce moment où mon corps va suivre ses propres idées -car mon corps n'a pas les mêmes idées que moi."
Le plaisir du texte - Roland Barthes
Un jour faire un film, quelque chose de 5 minutes sur l'esprit d'escalier. Une séquence où la fille ne dirait pas ce qu'elle aurait voulu dire, puis tout de suite après ou alors à la fin d'une série de séquences désordonnées, la scène "idéale" : son discours impeccable, sans bafouillages, sans postillons, le mot adéquat du début jusqu'à la fin. Elle se fait son cinéma. Montrer que parfois on pense en terme de scène.
Aujourd'hui l'employée de chez Hubert (notre repère quand on a une heure de trou) m'a adressé la parole pour la première fois. On commençait à devenir des habituées et je la voyais être familière avec tout les lycéens sauf avec nous, faisant comme si on ne venait pas deux fois par semaine. Normalement elle était censée nous détester; la propriétaire nous demande souvent de baisser le ton, tout le monde nous le demande, on rigole trop fort, même Monsieur Delmas nous l'a déjà dit, "avec vos copines".
Tout en préparant mon café et d'un air super dégagé, elle m'a demandé si on avait déjà passé les examens. Je ne savais pas si elle parlait du bac, j'ai dû tiré une tête du genre "no comprendo". Elle m'a dit "vous passez le bac?" j'ai dit "ah oui, non c'est en juin...le 18". Je lui ai dit que pour l'instant on avait passé que des bacs blancs, que ça nous obligeait à réviser, qu'on pouvait s'évaluer, que c'était bien. J'étais impliquée, j'avais le souci de la relancer et aussi du détails, ce qui lui montrait que j'avais accepté les règles du jeu, la réconciliation. Jétais ravie qu'elle me parle, c'est mon côté petite fille qui veut plaire, qui pardonne tout (l'indifférence d'alors) pourvu qu'un lien aussi ténu soit-il se tisse.
En sortant du café il faut poser les plateaux sur l'espèce de comptoir en verre, je leurs dit toujours "merci, au revoir", je n'hésite pas à le dire plusieurs fois, à chaque employée, jusqu'à ce qu'elles me répondent. Je sens toute l'hostilité engrangée pendant notre séjour retomber subitement dans les voix aigus qu'elles prennent.
Récemment j'ai pris conscience que je tenais énormément -peut-être un peu trop- à la politesse et à la civilité et ceci chez les autres autant que chez moi. Je parle de ce qu'on pourrait appeler la politesse "urbaine", celle dont on use avec les inconnus qu'on est amené à cotôyer un peu partout, un peu tous les jours. Les commerçants et les usagers des transports en commun.
Ce côté "c'est la moindre des choses" de la politesse : une poussette qu'on se propose de soulever, demander à quelqu'un s'il voudrait passer avec nous au lieu d'attendre qu'il le fasse, etc. La provoquer, en faire les frais comme en être témoin c'est comme autant de signes disséminés dans ma journée et qui me suffisent à croire que les autres ne me sont pas si étrangers que ça. Délaisser ce point de vue de caméra de surveillance qui surplombe une foule abrutie, se saisir de l'imprévisible, de l'esprit d'initiative, de l'attention que suppose la politesse; c'est à tomber.
Cela humanise n'importe quelle situation dans laquelle on a tendance à se tasser dans son individualisme, son petit intérêt, son petit strapontin. Les transports et toutes ces lieux de passage dans lesquels on veut faire comprendre aux autres que l'on est là par obligation et certainement pas pour eux, cette indifférence nécessaire que l'audace humaniste de la politesse vient troubler.
Par un bizarre calcul, selon qu'il y ait du monde sur une des deux rangées je pénètre dans le bus par le côté gauche ou droit de l'entrée. Déception au moment de rentrer dans le bus du côté gauche, c'est à dire du côté où on ne voit qu'à peine le conducteur. Aucune possibilité de lui dire "bonjour", impolitesse forcée que je n'assumerai jamais. [Aucune exagération mais l'expression d'un véritable probléme de mes matins].
Parfois la fatigue en revenant du lycée, l'idée que je ne céderai ma place à aucune vieille dame, que je ferai la gueule, que je ne courrai après aucun bus, aucun train. Je m'accorde la lenteur et je demande aux autres de repérer cette fatigue en moi et d'y être indulgent, "attention jeune fille fatiguée". J'essaye de me consoler en m'accordant cette indulgence à moi-même, oui prends ton temps, oui en rentrant tu dormiras tout de suite, ma pauvre Mumu. Les transports usent.
Ces femmes qui par fatigue refuse de jouer le jeu de la civilité et ne cèdent pas leur place, ne se lèvent pas quand c'est bondé dans le métro. La politesse doit être par définition à toute épreuve.
Un jour Juliette m'a invité au théâtre voir des lectures de la Recherche, avant que la pièce ne commence nous sommes allées au restaurant. Je n'ai jamais parlé de cette rencontre même si je pense en avoir gardé un long brouillon quelque part. Elle m'avait alors offert en plus de la place pour la pièce quatre précieux livres de philosophie dont La Politesse de Bergson, commencé hier et fini aujourd'hui dans mon lit.
D'abord, parler de ce décalage entre le titre d'un essai, l'idée qu'on se fait du traitement de la notion et le résultat, toujours étonnant. Très vite j'ai compris -peut-être que je me trompe- où Juliette voulait en venir et pourquoi elle m'avait offert ce livre qui à bien des égards ressemble aux très beaux conseils que mon prof de philo nous prodigue concernant notre orientation pour l'année prochaine. Il est toujours un peu décontenancé, surpris, à l'idée qu'on lui demande des réponses précises à des questions dont nous devrions pourtant en être les seuls juges. Il se demande pourquoi on lui fait confiance, moi je le prends juste au mot.
A la fin de ma lecture j'en voulais à mon prof ne pas nous avoir conseillé la lecture de La Politesse qui est suivi de deux petits essais sur Les études littéraires et la spécialisation, même s'il nous a tenu le même discours un propos mis en scène, disposé au sein d'un livre comme au creux d'un écrin, est toujours beaucoup plus convaincant que les propos d'un prof de philosophie. Quelque chose de définitif et de "gravé dans le marbre" dans tout ce qu'il y a d'imprimé, l'impossibilité d'y revenir, de le corriger : ce qui est imprimé est donc jugé digne d'être imprimé, je m'y fis.
J'en veux d'ailleurs à tout le corps enseignant de ne pas nous avoir mis ce livre entre les mains, de ne pas y avoir seulement songer, en émettre la simple éventualité, un petit gribouillis dans le coin de tableau histoire de nous dire que ce livre existe. Mon prof de philo conseille souvent des livres mais jamais assez; quelques bonnes oeuvres bien choisies plutôt qu'une longue liste; j'essaye pourtant de le faire parler. Si j'ai lu La Politesse à mon âge c'est par le plus grand des hasards, c'est par l'arrivée de Juliette à un moment de ma vie, qui a décidé de m'offrir ce livre et que j'ai décidé de lire maintenant. J'ai dit à Charlette que j'allais le lui prêter.
Aujourd'hui avec le prof de philo nous nous sommes tendus des objets.
Devant la salle il me tend la clé de la salle pour que je fasse entrer la classe, le geste m'a surpris, je regardais ailleurs. La clé était sans porte clé ni rien, je me suis dit que ça allait évidemment assez bien avec ce que je m'imagine de ses partis pris esthétiques : le dénuement le plus strict, etc.
Ensuite il demande un stylo à la classe. Toujours cette réaction puérile avec laquelle je n'arrive toujours pas à me défaire, être celle à qui il va prendre le stylo, même mes copines ont abandonné ce désir secret. Personne n'a bougé je crois, c'est un peu comme pour les voitures lors d'un feu qui passe au vert : il faut un temps de flottement pour qu'elles s'en rendent compte et qu'elles avancent. Ici il fallait un temps pour se rendre compte de la demande, réagir en conséquences. Je me suis levée sans me précipiter, j'ai fait claqué mes talons peut-être deux fois et je lui ai tendu le stylo avec lequel j'écrivais, le mouvement était précis, chorégraphique. Je crois qu'il doit connaître ce stylo, quand je lui scanne mes cours (tous les soirs) il y a des zones plus lisibles que d'autres : le stylo plume passe mal au scanner alors que ce stylo Monoprix (on en avait déjà parlé) est bien foncé, bien gras. Parfois j'oublie de me saisir du bon stylo "pour la philo" et j'écris au plume car c'est plus rapide, une fois que j'ai commencé je ne veux pas continuer avec l'autre stylo, la différence de bleu est beaucoup trop importante, ça ferait moche et je suis maniaque avec mon cahier de philo.
Je trouve que le stylo Monoprix ressemble à un stylo de luxe, assez gros comme eux, avec sa petite languette argentée et je ne me lasse pas de le regarder, de le voir briller un peu, se démarquer de mes autres stylos; c'est un peu comme mon ancien portable que j'aimais tendrement et que j'ai trouvé beau jusqu'à la fin, il y a des objets comme ça. Avec ma soeur on a établit cette idée que certains objets faisant parties de notre quotidien continuaient de nous "choquer". "J'ai un choc quand je le vois", et puis elle répond "ouais je vois"; on se permet ce genre de raccourci d'idées.
J'espérais de tout mon coeur qu'il soit sensible à la qualité du stylo, sa fluidité, l'épaisseur du trait, son débit d'encre assez important et qui pourtant ne bave pas. Est-ce qu'il s'est senti à ma place? Est-ce qu'il s'est dit "voilà avec quoi elle écrit". Je pensais qu'il allait le garder pour l'heure mais il a vite fait de me le reposer sur la table. Je voulais saisir discrètement le stylo et voir s'il était encore un peu chaud de sa prise mais cela faisait déjà un certain temps qu'il n'avait pas écrit avec.
L'histoire de la clé et l'histoire du stylo. Là où vous ne voyez que détails je vois les deux points névralgiques autour desquels vient se greffer le reste du cours.
Une forme de paperasse à laquelle on ne peut venir à bout : des bouts de papier avec des mots de vocabulaire, des feuilles volantes pleines d'idées, des dépliants sur les films restaurés qui se jouent dans la rue Champollion, de vieux Pariscope (ceci on peut les jeter sans regrets), des contrôles d'espagnol de temps immémoriaux et dont je n'arrive pas à me séparer pour la seule petite marge criblée de dessins de Julie et moi.
Mon père qui m'offre un collier d'or blanc rapporté du Liban et qui fait très fifille romantique. En matière de bijoux je ne suis ni coeur ni papillon et d'ailleurs je ne porte pas de bijoux, je ne sais pas gérer certains signes de féminité mais le détail de trop reste qu'à partir du moment où il faut les enlever pour prendre sa douche je ne joue plus, trouvant que cela entrave ma liberté de mouvements. Le corps nu est libre, le corps habillé l'est aussi, mais le corps orné, "bijouisé", ce n'est pas possible. J'ai déjà accepté la présence de la montre, pareille à une menotte.
Puis j'enfile le collier, c'est ce qu'il faut faire quand on reçoit un bijou : le porter et le toucher du bout des doigts comme dans les films . Autant pour les habits les mettre devant notre corps pour en voir l'allure suffit, autant pour les bijoux rien ne justifie qu'on ne les porte pas. Je demande à Emile de me le fermer car il est trop court pour que le fermoir soit dans mon champ de vision. Avant de me regarder dans le miroir juste à côté de moi (nous sommes au restaurant), je tends mon cou à l'adresse de ma soeur et de ma mère pour le leurs montrer et avant même de voir le collier j'en observe l'effet qu'il produit sur elles. Une fois devant le miroir je me laisse bêtement enivrer par sa brillance, son pur éclat, les deux papillons sur la peau comme deux bouts de secret. Le bijou brille autant qu'il met la peau en valeur et c'est à ne plus savoir qui des deux est le plus avantagé. Je commence à comprendre pourquoi ces petites choses fines et délicates comme de la lingerie peuvent intéresser certaines femmes, c'est un jeu de plus à jouer et un peu le même principe que pour le blush dont j'ai déjà parlé : s'essayer pour un temps à des choses qu'on estimait pas faites pour soi, élargir son champ d'actions.
Ma soeur : "je t'ai acheté du faux cuir et des fausses perles pour tes 18 ans".
La bizarre sympathie que j'éprouve à l'égard du mois dans lequel je suis née.
Quand Monsieur Franck passe devant moi en cours et qu'un courant d'air le suit, la frustration qui résulte du fait que de son corps n'émane aucune odeur, aucun parfum, de ces parfums que l'on attend avec impatience une seconde après qu'une femme qui nous semble trop coquette pour ne pas être parfumée passe devant nous. Aucun moyen de le voir se trahir, de percevoir un effort timide et inavoué de coquetterie; le courage de l'austérité. Ne pas jouer le jeu complaisant et rusé du parfum.
Tom Waits - Martha
je parle de cette chanson comme de "la plus belle du monde" et ce qui est surprenant c'est que le temps passant j'en pense toujours la même chose; rien ne s'atténue ni ne se modère.
dimanche 3 mai 2009
Bastille désert suite à la manifestation, je suis ici par hasard, parce qu'en voulant rentrer des Buttes-Chaumont j'ai dû reprendre la ligne 1 par Bastille. Quai du métro bondé, après quelques minutes je finis par laisser ma place sur le quai aux autres "ils en ont plus besoin que moi, aujourd'hui je flâne, je peux bien marcher un peu et vers n'importe où". Dehors la foire de l'art contemporain et des chaussées sur lesquelles on peut marcher. Il fait soleil et je mange une pomme en essayant de comprendre comment me rendre à Châtelet à pied.
Un peu plus tard, un groupe de jeunes de mon âge avec drapeau du Che, drapeau multicolore avec écrit "Pace", mélange confus de signes mal digérés et pourtant que je sentais pourvus d'une conscience politique qui chez moi n'en ait qu'à ses balbutiements. Ils scandent "police nationale, milice du capital!", calculent leur coup de manière à embêter le plus possible les agents de police. Dans le wagon avec eux, j'essaye de percer à jour leur manque de sérieux tout en espérant de leur part une sincérité dans la démarche qui aurait eu le don de me rassurer, de me convaincre que oui, à mon âge être engagé de cette façon pure, totale et sans arrière-pensées que réclame l'engagement, c'est possible. Ils sont exubérants et antipathiques.
Écouter les copines parler c'est de la mythologie. Là devant moi, elles me parlent et invoquent des personnes que je n'ai jamais vu et auxquelles elles ont l'air de croire. Elles en tirent des portraits bien précis en trois coups de pinceau et ce portrait devient comme une petite esquisse que je ressors, un petit dossier qui d'anecdotes en anecdotes finit par s'étoffer. Un tel est celui qui travaille dans une maison de retraite, une prochaine fois il fera cela, et puis ceci : il est donc cela. Portrait grossier mais truffé de subtiles précisions d'où en sort un monstre incompréhensible.
En sortant des Buttes-Chaumont, une maman tenait son fils par le poignet et se baissant à sa hauteur pour plus d'autorité, pour lui faire peur : "j'aimerais entendre ce que tu viens de dire parce que c'est facile de marmonner dans sa barbe...On fait tout pour te faire plaisir et toi tu dis que c'est la pire sortie que t'es jamais faite? On fait tout pour te faire plaisir..."
En me dirigeant vers le métro, un papa explique le 1er mai à son enfant "...le 1er mai...un jour seulement on a droit de vendre du muguet".
La glace de chez Jeff de Bruges, taille médium à 3,60€ pistache/chocolat. Je me pose des questions quant au goût pistache, comment on l'extrait, comment de la pistache il n'en reste que la couleur. Cécilia me dit que la glace pistache a le goût de l'amande.
Soeur : "maintenant je travaille ma précision, j'exagère plus."
La confiture à la rhubarbe dans le frigo depuis trop longtemps. Que faire sinon attendre qu'elle se périme? Ce serait trop fou, trop culpabilisant de la jeter telle quel, alors on fait quoi: on attend qu'elle soit en état d'être jetée comme si le signal venait d'elle. Il en est ainsi de tout les produits que l'on aime pas.
J'aime bien la zone d'attente devant le MK2 Beaubourg, je m'y sens à ma place. Les personnes qui attendent se trouvent en face du cinéma mais laisse l'allée entre eux et le cinéma, ils se placent derrière la ligne de poteaux, là où sont garés les scooters.
Au café, un couple discute calmement à côté de moi, ils boivent des cocktails, ils n'ont rien de spécial à se dire et restent très distants; on dirait un homme d'affaires et sa secrétaire, avec ce rapport uniquement utilitaire à l'autre, "on se voit trop= on ne se voit plus, je suis devant toi comme devant un miroir, je connais ça par coeur", c'était très bizarre. "J't'ai pas dit mais jeudi c'est soirée entre filles avec mes collègues". Il y a des phrases comme ça, des formules dont l'écoute fait trop plaisir. Ce qui fait encore plus plaisir c'est bien le naturel sinon la naïveté avec lesquels la phrase est prononcée, comme si nous nous trouvions loin du cliché, loin du prévisible, "soirée entre filles avec mes collègues", quand même.
L'homme qui en voulant sortir du wagon de métro a ramassé le pan de mon écharpe qui traînait par terre, d'un geste trop spontané, trop rapide, comme un réflexe de politesse. Je lui ai dit merci et une fois sorti je souriais encore dans le vide.
dimanche 26 avril 2009
5
Dans son vase un bouquet de lilas séché, "tu vois après je les garde, je les mets là" il touche les fleurs séchées, bruit d'effritements agréable.
Je voulais t'offrir du lilas mais la fleuriste m'a dit que ça allait tenir deux jours. Il vide le vase pour y mettre mes oeillets. J'avais peur que tu prennes des fleurs avec des tiges trop grandes parce que tu vois c'est pour les mettre dans ce petit vase, mais là c'est parfait.
Ce qu'il disait sur le décalage qu'on peut avoir entre ce qu'on est vraiment et ce qu'on voit de nous. Après ça je me suis demandé à quoi je pouvais bien ressembler et aussi que je ne me connaissais pas du tout, je me voyais comme une autre, je m'intéressais encore, je m'aimais comme on aime une autre, avec ce que ça peut avoir de rafraîchissant.
Tout au début, sur le trajet qui mène jusqu'à chez lui, on parle d'Hervé Guibert. Le passage où Guibert baise la main de Michel Foucault et finit par se laver les lèvres, il aurait bien voulu le lire, j'avais hésité à prendre le livre avec moi pour le lui montrer, je regrette bêtement. Le passage fait à peine 10 lignes je crois. On en vient à parler d'autofiction : moi j'aime bien ça l'autofiction mais je trouve ça un peu mesquin, je me vois pas faire ça, certains trouvent ça trop autocentré, pour eux c'est pas de la littérature, Gille Deleuze disait qu'il y avait rien de pire que d'écrire sa petite histoire personnelle
Oui c'est vrai mais tu sais il exagère et puis il faut surtout pas l'écouter lui, il fait son vieux grincheux.
Salle de bains dépouillée des hommes, avec le strict nécessaire, absolument tout le contraire des femmes, leur abondance de produits, de maquillage. Les femmes ont des sacs, les hommes rarement. Ils sont comme ça, ils n'ont besoin de rien.
Il me dit que le cuir de mes ballerines rouges lui fait penser aux cuirs des chaussons marocains, tu sais "un cuir souple", un peu brillant? non justement, un cuir mat...oui je vois, je vois exactement.
Tu vois, alors, avec les Ipod, Iphone et tout ces engins c'est la frustration qui disparaît, il y en aura bientôt plus et moi je veux encore ressentir des manques. Alors toi tu veux la frustration.
Oui voilà.
T'es partante pour voir un film? Je lui dis que je suis trop fatiguée, enfin que ça va mais que je pourrais pas le regarder jusqu'au bout. Il veut qu'on regarde Il était une fois la révolution. Je vais te le prêter, je vais te le prêter même si je le reverrais jamais.
Mais si tu le reverras, nan mais A. je rends toujours les affaires, crois moi.
Encore une de ces belles idées/remarques, une des idées que je classe dans les meilleures de la soirée : il me parle de l'importance à savoir traduire un texte dans une autre langue, plus que de l'importance, il dit que ça fait un bon écrivain. Proust qui traduit Ruskin, ses premiers romans qui étaient mineurs et puis l'évolution de son style, je lui dis "c'est rassurant de voir qu'un écrivain à plusieurs vies". "Écrire c'est traduire des sentiments alors c'est important de savoir traduire d'une langue à une autre, ça fait un bon écrivain".
Le vin qui avait fini par ralentir la cadence de mes pensées, par semer d'embûches le chemin qui mène de la pensée à sa formulation. Le temps que ça prenait à venir, ralentit encore plus par la conscience que ça mettait du temps. A l'intérieur j'étais moi même et en surface une sorte de moi un peu ralenti.
Je lui ai dit que ça faisait longtemps que je n'avais pas discuté comme ça, aussi longtemps. Je discute beaucoup avec mes amies mais il y a des formes de discussion qu'on n'adopte pas, on ne fait jamais de débat d'idées, j'ai toujours fait ça avec des gens qui venaient de l'extérieur. Le débat d'idées ne marchent pas avec tout le monde, il y a des gens pour ça, des gens avec qui ça fonctionne et avec qui ça ne s'arrête pas; c'est un enchantement de chaque instant de pouvoir proposer soi-même de nouvelles idées, des idées effrayantes de nouveauté et qui ne sont provoquées que par l'engouement, l'enthousiasme dans lequel l'autre arrive à nous maintenir. Intérêt de voir jusqu'où vont nos idées, intérêt d'écouter l'autre, et même; amour de l'autre. Je pense qu'il faut à l'homme au moins une grande discussion illimitée par mois avec un ami pour sa santé mentale.
Comprendre un tableau ou un film là n'est pas la question pour lui, devant une oeuvre tu ressens quelque chose ou tu ne ressens rien, alors que je lui dis que comprendre ça m'obsède et que j'en saisis pourtant tout le ridicule. Il me reproche ma prétention à me sentir capable de comprendre, je lui dis que c'est tout le contraire, que c'est le trop grand respect pour l'oeuvre en face, la peur panique à l'idée que je puisse ne pas la saisir, l'idée de m'y sentir inférieure, pas assez imprégnée de culture et de références pour ne pas la comprendre, le gâchis à ne pas la "comprendre".
Je n'ai jamais cru en une oeuvre qui ne solliciterait pas mon intellect.
"Nan mais c'est très bien, d'avoir vécu, c'est très bien..."
Les voyages rencontres forment la jeunesse
Le matin il met un album d'Etienne Daho, j'espérais secrètement que Week-end à Rome passe. Ca me faisait bizarre de me dire qu'il aimait des trucs pareils, pour moi A. ça restait les Cure, Nick Cave, Tom Waits, les titres virils des Pixies, pas de la musique de midinettes. Elle ouvre l'album. Les années 80 c'est tellement parfait pour le matin, disons pour l'heure à laquelle on se réveille. J'avais le nez enfoui dans ma tasse de café et je devais être assise en tailleur, mon père m'avait appelé vers midi pendant que je dormais. Je comptais prendre mon temps et m'offrir cette journée, n'écouter et ne suivre personne, désobéir mollement. Le contexte avait sensiblement changé mais Etienne Daho me soutenait dans ma décision.
Je vais encore sortir ce soir
Je le regretterai sans doute
J'hésitais à aller aux Buttes Chaumont, il aurait été plus sage de rentrer, de prendre une douche, de vider mon sac et d'attendre de voir débarquer les parents rassurés de ma présence. Cela faisait depuis le début des vacances que je leur échappais, que le soir comme le matin ils ne me voyaient pas. Chaque jour j'avais droit aux appels et aux remarques autant irritées qu'irritantes de mon père, de ma mère. Mon père devait concevoir mes absences quotidiennes comme autant de pied de nez, c'est en tout cas ce que je ressentais les quelques fois que je restais chez moi pour la soirée, l'ennui était tellement opaque, presque purificateur que toutes personnes qui en échappaient étaient secrètement enviées.
En me rendant au métro, les Buttes-Chaumont me font de l'oeil. Dans Paris je préfère les parcs au jardin. Le Jardin du Luxembourg et des Tuileries sont très beaux mais encore trop parisiens et aux allures encore trop bourgeoises, trop intimidantes. Ils font la transition entre le parc et le café. Le jardin c'est pour les couples ou les couples de vieux amis, les parcs c'est pour la bande de copines et la famille. Je commence à préférer les parcs à tout les autres endroits du monde : accès gratuit, fermeture à 21h en été
Au début j'avais pour projet de seulement le traverser mais la pelouse me sommait de venir m'asseoir sur elle, ce que je ne peux jamais faire avec mes copines qui préfèrent toujours le banc. Il y avait du soleil pour tout le monde, aucune surface n'y était exclue, des gens mangeaient des glaces, s'aplatissaient sous le soleil. Je me suis assise, j'ai enlevé ma veste et j'ai commencé à noter mes souvenirs et impressions sur mon carnet pour les besoins de ce blog, j'en ai rempli une dizaine de pages recto/verso, un souvenir en entraînait un autre et j'avais aussi procédé par mot-clés pour retenir des faits que j'avais eu peur d'oublier.
Je suis restée là quelques temps, peut-être un peu plus d'une heure, à regarder indiscrètement des choses que je n'aurai pas pu fixer sans lunettes de soleil. J'étais d'une humeur terrible, terriblement joyeuse, mais comme toujours d'une joyeuseté craintive, prudente, et qui ne demande qu'à se prouver à elle-même qu'elle a tort. Je sentais l' équateur entre la tristesse la plus délavée et cette joie qui jouait au funambule sur ce fil ténu, ça pouvait tomber d'un côté comme de l'autre et c'était ce tangage qui était plaisant, cette joie qui avait la tristesse en arrière-pensée. Écrit dans mon carnet : "on est très facilement heureux". Se dire que j'ai pu penser ça à un moment, je trouve ça pas mal, je m'envierai presque. Je me souviens je m'étais dit "je suis tellement joyeuse que j'accepte les mouches sur mon bras, ma main, mes doigts, le blanc de mon livre qui les attire", quand on est bien tout est complice de notre bonheur, tout nouvel élément participe à enrichir ce bonheur. De la même façon la tristesse se nourrit impitoyablement de tout, pour elle tout est signe d'accablement.
Un père qui fait tournoyer sa fille en la saisissant par les poignets, un jeune placé pas trop loin avec sa bande, en rigolant : "Mais monsieur, monsieur, c'est pas à ça que ça sert les enfants, monsieur..."
J'ai vu mon territoire se rembrunir, le soleil se faire manger par un nuage et j'ai dû ajuster mon étole sur mes épaules. Un désenchantement eut lieu et qui allait provoquer mon départ, cette quiétude : je savais qu'en restant assise ici je restais du même coup au creux du ventre chaud du bonheur car peu de choses autour de moi et en moi se modifiaient et je remarque que les pensées adoptent souvent le rythme que prend le corps : pour le corps immobile une pensée fixe, pour la flânerie les rêveries comme autant de gâteaux devant lesquels on aurait du mal à se décider. J'avais alors la pensée fixe et lumineuse de ce qui m'était arrivé et de ce qui m'arrivait, c'est à dire rien, et c'était le meilleur commentaire qu'on pouvait faire de ce qui précédait, la meilleure des digestions.
Penser non pas à aller tous les dimanches aux Buttes-Chaumont mais souvent, une fois toutes les deux semaines sinon plus. En fait quand j'en aurai envie, quand j'aurai envie de lire loin du monde. Les cafés je ne peux pas: il y a les gens. Le métro, insolent, m'arrache à mes lectures. A la maison il y a le bruit, internet, les distractions et puis il faut sortir. Y aller seule ou avec les copines, tester les glaces, les gaufres, les crêpes, le café.
A. m'avait conseillé beaucoup de livres durant la soirée, au début j'avais tenté de les retenir, au pire je les lui aurai redemandé, puis la liste commençant à s'allonger j'ai finalement sorti mon carnet pour les noter et lui a fini par me les dicter. Des auteurs d'abord : Albert Cossery, beaucoup de Peter Handke, quelques livres d'entretiens de Gilles Deleuze.
Après les Buttes-Chaumont et comme pour prolonger la discussion, me consoler de son absence je suis allée chez Gibert, je voulais lire tout de suite des livres de Handke, son essai sur la fatigue me faisait de l'oeil depuis trop longtemps et A. venait d'en accélérer le moment de la lecture. J'ai pris trois livres de Handke, dont deux qui commençaient à jaunir sur leurs extrémités, j'ai payé et je suis sortie, je me sentais bien armée.
fin.
vendredi 24 avril 2009
4
Nous parlons d'une connaissance que nous avons en commun. Il dit qu'il aime bien cette personne et qu'il aimerait d'ailleurs la voir plus souvent mais qu'il ne sait pas si c'est réciproque. Je poursuis en disant que c'est souvent ça avec les personnes, le problème de la réciprocité, on ne sait jamais. Je pense à notre première rencontre et aux tourments que j'ai pu endurer à ne pas savoir si justement mon envie de le voir était réciproque, je me rappelle; dans la rue j'en bavais, le soir chez moi j'en bavais aussi, et tout ça ne partait que d'un délire personnel découlant de cette première journée passée avec lui et que je n'ai jamais su oublier, d'un attachement dégoulinant, déréglé et incontrôlable mais dans lequel je ne voyais que sincérité et légitimité. C'était excessif mais je ne pouvais pas y remédier, il y a un moyen de raisonner, de se ressaisir mais quand on raisonne c'est toujours à côté, à vide, ça ne change rien à l'histoire, la folie douce est assumée, le remède est là-bas, encore inaccessible.
Il me dit qu'il me sent capable d'écrire et que je devrais m'y mettre. Je lui dis que la trop grande liberté de sujet, de genre, le choix de pouvoir écrire ou de ne pas le faire, tout cela me paralyse, j'aimerais de la contrainte. Il me dit que c'est un peu ça les revues, la peur de la liberté de l'écrivain, le désir de se voir imposer un sujet.
Souvent au milieu de ces histoires, quand il voyait que le temps de paroles ne devenait plus du tout équitable : "tu t'en fous", "je t'ennuie", comme pour lui-même.
Je lui fais remarquer qu'il habite tout près des Buttes-Chaumont, que c'est trop bien. Tu y vas souvent? Non jamais, comme je sais que c'est possible. Oui voilà, les gens qui s'installent à Paris viennent pour sentir les choses possibles, moi je vais aux Buttes-Chaumont parce que j'habite Courbevoie.
D'abord vraiment bien assis, nous finissons progressivement par adopter une position de plus en plus allongée. Il n'arrête pas de fumer, déjà dans son mail il m'informait que je pouvais prendre une douche pour ne pas éveiller les soupçons de ma mère avec une chevelure enfumée. Il ouvre la porte de son appartement et la fenêtre du fond pour aérer la pièce, je m'enroule dans mon châle en sachant que ça va lui faire refermer tout ça. Je lui dis "non mais, je savais que t'allais faire ça mais justement je voulais te dire que j'aime bien avoir froid et me couvrir"; alors il laisse ouvert.
Au bar, vers les 2h du matin, la lumière change de couleur et fait passer nos visages du rouge au bleu, c'est pour moi le moment de recueillir mes conseils beauté bimensuel, à peine. Il me touche les cheveux et il me dit que j'ai des plus beaux cheveux que lui ou de meilleure qualité, j'ai oublié. Je lui dit que je compte me les laisser pousser très longs comme lui et puis je lui demande s'il me préfère avec une frange ou sans, il me dit "fais voir" et d'une main je plaque ma frange au dessus de ma tête, un peu triste de devoir lui révéler mon trop grand front. Mon regard se fait interrogateur, presque inquiet, puis le voyant me regarder je lui avoue que j'ai un trop grand front histoire de le devancer et de ne pas trop souffrir, il dit que j'ai un grand front qui va avec mes deux grands jolis yeux et que je suis mieux sans la frange, qu'une fois que mes cheveux auront poussés et que je pourrais mettre ma frange sur le côté (il trace la forme que prendra la frange sur le visage) olala, ce sera parfait. C'est la première fois que l'idée d'avoir été bien proportionnée du visage, de ce dialogue front/yeux, d'une sorte d'artisan qui auraient eu de bonnes intentions à mon égard, me frôle l'esprit. Je lui dis que moi ça me complexe depuis mon enfance.
Souvent il a été question d'entrer dans des espaces de discussion où je mettais le doigt sur ce qui n'allait physiquement pas chez moi, mais jamais il n'a été question de me désavantager pour en faire mieux éclater ses compliments; j'avais pourtant peur à chaque instant de passer pour cette nana là, peu fine dans ses tactiques. J'ai le sentiment d'avoir abandonné ce jeu il y a bien longtemps et j'aimerais pouvoir étaler mes défauts et mes complexes sans rien sembler réclamer entre les lignes. Il m'a dit répondu quelque chose comme "écoute moi un peu" quand je persistais à cracher sur mon front. Nous étions appuyés au bar, dans l'arrière-salle des hommes aux postures d'habitués jouaient aux cartes et la serveuse négociait pour rigoler le prix du chien.
Je l'ai vu débarasser le canapé des gros coussins qui prenaient de la place, puis il a plié la housse du canapé de sorte à ce qu'apparaissent des draps crème parsemés de fleurs d'un rose tendre et m'a apporté un gros coussin violet. Le Lexomil faisait son chemin dans mon organisme et je me suis énergiquement assise en tailleur comme pour prendre possession des lieux, à la façon des filles, excitées de dormir en groupe lors d'une soirée pyjama et qui se glissent avec entrain dans les couvertures. J'ai caressé de la paume les draps encore bien plaqués contre le ventre du canapé comme pour témoigner d'un sentiment de netteté, je le voyais me dire bonne nuit et m'envoyer des bisous depuis la porte qu'il fermait progressivement pour ne pas trop brusquer les adieux, nous venions de passer trop de temps ensemble et cela supposait un minimum de délicatesse. Je me suis glissée dans les draps au moment où le jour commençait à doucement infuser dans la grande tasse limpide qu'arrive à être le ciel.
Il m'avait demandé à quelle heure je devais rentrer chez moi, je lui ai dit que ma mère étant au travail je pouvais bien rentrer dans l'après-midi mais que ça ne voulait pas forcément dire que j'allais squatter chez lui. Son ami S. devait venir vers les 14h, je lui ai dit que je pouvais partir avant qu'il ne vienne, il m'a dit non tu pourras prendre le café avec nous puis ensuite on devra bosser. Je me suis réveillée à 13h49 et ma première vision a été celle de sa bibliothèque, en même temps que je réalisais "je suis chez A." un sentiment de confort total m'envahissait, j'aurai pu rester encore longtemps allongée à le sentir dormir comme un adolescent juste à côté. Je ne pouvais rien faire et il n'était pas question de le réveiller, j'ai alors sorti Journal de deuil rangé sous mes vêtements pliés, mais déjà je distinguais des bruits d'activité humaine dans l'autre pièce.
Il m'a demandé si je voulais prendre le petit-déjeuner, j'ai accepté un peu gênée de commencer à prendre mes aises, à répondre oui à tout. En attendant j'ai remis le canapé dans son état initial, j'ai tiré les draps et remis la housse, puis replacé les coussins dans ce qui me paraissait être une correcte symétrie, enfin je suis allée m'habiller, j'ai enfilé ma chemise de rechange par dessus mon t-shirt blanc (j'avais dans l'idée que je pouvais me négliger un peu puisque j'allais bientôt être chez moi) puis mon jean.
Nous avons mangé des oeufs brouillés avec du bacon , pain de mie, du jus d'orange et j'ai bu deux tasses de café bien sucré, même s'il était lyophilisé, que je le dosais grossièrement et que j'ai le même chez moi je ne me souviens pas avoir bu un café aussi bon.
Je ne sais plus de quoi nous parlions pendant ce petit-déjeuner et peut-être que j'ai évoqué plus haut des choses qui avaient en fait été dites durant le petit-déjeuner. Je savais que son ami allait arriver d'une minute à l'autre et que son arrivée annoncerait le dénouement de la chose pure et précieuse que nous venions de vivre. C'est au moment où A. s'est absenté de la salle de séjour que S. a sonné à la porte, j'étais trop timide pour vouloir ouvrir et j'appelais A. "A. y'a ton ami" et il m'a dit de lui ouvrir. J'ai ouvert en essayant d'adopter un visage avenant, qui lui ferait comprendre qu'il ne s'était pas trompé de porte. J'ai d'abord été toute seule avec lui et un livre d'entretiens de Francis Bacon nous a fait parlé quelques minutes en attendant que A. revienne. Je suis restée un certain moment avec eux, A. avait pris un tabouret de bar et à ma proposition qu'il vienne s'asseoir à côté de moi il a répondu "c'est mieux comme ça en triangle". S. nous racontait son séjour à Honfleur, il est anglais et il a encore un fort accent mais a adopté toutes les marques d'aisance de langage françaises, il ne parle pas du tout avec la précaution de ceux qui ont conscience d'user d'une langue "empruntée" qu'ils ne doivent pas abîmer pour la rendre en bon état. A. m'avait prévenu que S. avait un humour particulier, je ne trouvais pas son humour particulier, je trouvais simplement qu'il en avait et j'étais contente de rire sincèrement car je n'aurai rien pu répondre à ses histoires, c'était la meilleure des réparties qu'on aurait pu espérer.
Pendant que A. était au téléphone S. m'a demandé où est-ce que je l'avais rencontré, c'était à la fois simple et compliqué, disons qu'en racontant notre rencontre je m'engageais forcément sur la voie de la simplification bête et méchante, mais en fait pourquoi pas, les débuts avaient de toute façon été très simples.
Je n'ai pas été longue à me faire sortir et j'ai épargné à A. la tâche ingrate de me proposer de m'en aller. A partir du moment où S. était là je savais que nos rôles étaient en train de s'inverser; il était celui qui allait rester et j'étais sur le départ. Je suis allée me brosser les dents, j'ai chaussé mes ballerines rouges, enfilé ma veste marron, j'ai bien pris garde de ne rien oublier, de toute façon je ne m'étais pas du tout étalé et mes affaires se trouvaient en vrac dans mon sac, mon haut de la veille en boule sous les livres. J'ai fait la bise à A., je l'ai remercié pour tout, j'ai fait la bise à S., je lui ai dit que j'avais été enchantée de l'avoir rencontré. A. a un peu fait comme le soir, comme pour atténuer la rupture il a glissé sa tête à travers la porte entrebaillée pour me donner quelques indications pratiques concernant les portes de l'immeuble. Dehors le jour était entamé depuis longtemps et je me sentais débouler dans la rue comme en plein milieu d'un film, rien ne commençait avec moi et il me fallait vite reprendre le contrôle de ma vie, c'est à dire avancer à contrecoeur.
jeudi 23 avril 2009
3
Le temps de la soirée nous étions positionnés comme cela et ça n'a pas vraiment bougé jusqu'au moment de dormir. Il m'a dit que c'était la première fois qu'il s'asseyait sur le canapé rouge et qu'à chaque fois que des gens viennent ils prennent le rouge et lui le bleu. Je me sentais unique, ça contrebalançait avec le fait que j'avais pu dire comme beaucoup d'autres qu'il habitait un motel comme dans les films américains.
Sur les coups de 6 heures je suis allée enfiler mon pyjama composé d'un pantalon fleuri et d'un t-shirt blanc dont la fonction reste assez neutre car il m'arrive de le porter sous des chemises et puis un long gilet bleu marine en laine de mérinos pour me couvrir et parce que ça peut arriver qu'on distingue trop bien mes seins à travers le t-shirt.
On parle des personnes qui n'acceptent pas d'aller au cinéma toute seule, qui trouvent ça triste. Ces personnes qui "aiment bien partager leurs impressions". Je lui dis oui, c'est très révélateur du rapport qu'elles entretiennent avec le cinéma, oui, je dis que pour ces personnes-là le cinéma est une sorte de passage obligé avant d'aller au restaurant, de salle d'attente. Oui voilà c'est ça. Un peu plus tard, au moment de couper le pain il me demande si je veux le croûton je réponds non merci, et en ayant une personne en tête je lui dis "souvent les personnes qui aiment le croûton sont les mêmes qui aiment aller au cinéma accompagnées", il rigole et il dit que c'est vrai, il dit que la personne à laquelle il pense c'est le cas, je lui dis que moi aussi, la personne à laquelle je pense c'est aussi ça; c'est assez drôle.
Je me suis rendue compte que je posais assez souvent des questions très simples aux gens, des questions dont les réponses m'intéressent toujours énormément; je me souviens de quelques unes posées à A. T'aimes voyager?, tu dors à quelle heure?, tu dors comment?, tu lis quoi en ce moment? tu regardes beaucoup la télé? tu fais quoi quand t'as du temps libre comme ça? tu vas souvent au cinéma?, tu cuisines souvent? tu bois souvent du Coca light?, etc.
En mangeant son dessert il me dit que quand on boit de l'alcool on n'a jamais envie d'un dessert après, que le corps transforme l'alcool en sucre. Qu'après une cuite, le matin, on a envie d'un steak mais pas de sucré.
Je mets beaucoup de sel dans mes plats et beaucoup de sucre dans mon café. Il me dit que le café ça se boit sans sucre. Il dit que c'est comme le coca light, une fois qu'on en a goûté on peut pas revenir au Coca avec du sucre. Je lui promets qu'une fois chez moi je me ferai un espresso sans sucre, dans ma tête je suis secrètement pressée d'essayer, à la fois pour voir si j'arrive à aimer et pour le plaisir de lui obéir. Aimer le café c'est l'aimer sans sucre et ne le supporter qu'avec du sucre c'est ne pas vraiment aimer ça mais plutôt aimer un mélange.
Je lui demande pourquoi il ne comprend pas quand des voisins viennent se plaindre quand il fait du bruit. Il me dit quelque chose de très neuf et de très intéréssant, il dit : ça ne me dérange pas quand c'est pour que je baisse la musique que j'écoute trop fort comme maintenant (on écoutait les Pixies vraiment très fort) mais quand ils me font chier quand je joue du piano je supporte pas, je supporte plus. Puis il dit quelque chose d'encore plus précis, d'encore plus jouissif. Il dit,
et puis quand la personne se déplace et vient frapper à la porte ça me dérange pas, on discute, je lui explique. Mais quand c'est des gens qui donnent des coups sur les murs, en plus tu sais pas d'où ça vient, d'en haut ou d'en bas, (il mime les directions avec son index et ses pupilles), il y a quelque chose de malsain à donner des coups. Il me raconte qu'une fois un type a donné des coups pendant qu'il était en train de jouer, et qu'en plus il était dans les 11h du matin si je me souviens bien, et qu'après ça il n'a plus touché au piano pendant longtemps. Il me dit, sur le coup ça va tu acceptes mais c'est après que tu te rends compte que ça t'affectes énormément, que ça t'inhibes, que ces gens sont dangereux. Il ajoute, "je lui en ai voulu". La prochaine fois qu'on me refait ça j'irai voir la personne parce que je supporte plus ces coups qui viennent de nulle part. C'était libérateur de comprendre au détail près ce qu'il essayait de faire passer.
2
Trouver une sorte de récit continu dans lequel viendrait se greffer les idées et souvenirs recueillis dans mon carnet et là encore s'impose à moi l'utilisation de tranches pour pallier au manque de talent narratif ou la simple flemme de la superficielle précision.
Ce que j'essaye de faire : fixer une certaine ambiance [en littérature comme en cinéma il a toujours été question pour moi d'ambiance. L'ambiance dans laquelle l'oeuvre nous plonge et nous pouvons bien tout oublier du livre ou du film, s'il reste bien quelque chose de celui-ci c'est cette ambiance] de la lecture fixer les traits d'un personnage par petites touches récupérées ça et là. Je veux parler de l'ambiance, de la quiétude de ce séjour chez A., je veux parler de A., je ne veux finalement parler que de lui.
Sortie métro Laumière, je cherche un visage.
Dans la rue il est habillé tout en noir et tient mon bouquet multicolore dans ses mains.
L'appartement. Je mesure le décalage avec ce que j'avais essayé d'imaginer et ce qui se trouve devant mes yeux. C'était comme dans les films, la personne invitée qui fouille des yeux l'endroit pendant que l'hôte prépare quelque chose dans la cuisine. Une grande pièce partagée en deux. Le salon, deux canapés, un bleu et un rouge vinyle, une table basse en verre, un grand miroir posé à même le sol près de la porte d'entrée, la télé avec le magnétoscope et le lecteur DVD, l'immense bibliothèque, puis le "coin travail", avec ses guitares au mur, son piano, des étagères pleines de petits instruments, ses classeurs, son ordinateur. Les meubles sont tous collés le long des murs ce qui lui donne énormément d'espace au centre de la pièce. Il habite un appartement qui donne sur une sorte de coursive qui, je lui dis, fait penser aux vieux motels dans les films américains. Il finit ma phrase car tout le monde lui dit ça.
Depuis que je fréquente des adultes, depuis que je vais chez eux, je suis toujours surprise en découvrant l'énormité de leur bibliothèque. Leur largeur et leur hauteur sont souvent semblables, et puisqu'ils ont à peu près le même âge et que même, ils sont tous amis c'est comme s'ils avaient commencé à lire en même temps et avait continué de lire à la même fréquence pour finir par progressivement avoir ces bibliothèques très fournies. Chez T. le problème c'est que la bibliothèque est dans le couloir et qu'on ne peut jamais la voir en un seul plan dans sa totalité, c'est extrêmement frustrant, on est obligé de la longer, je trouve que c'est une erreur de calcul assez grave et un jour ça finira par l'énerver, ou peut-être pas.
Je me retrouve toujours bêtement ébahie devant la bibliothèque des autres, c'est loin d'être original mais elles sont pour moi les plus fidèles témoins de ce qu'on appellerait une "vie intérieure", l'expression est gentiment convenue mais l'idée est là. Plus que d'une vie intérieure il s'agirait même de la preuve indéniable d'une curiosité pour le monde, d'une envie de le dévorer tout cru, de ne rien y laisser s'échapper. Plus j'ai lu de livres plus le monde m'appartient ou disons, plus j'en possède et plus j'ai tenté de le faire mien et de lui appartenir tout autant. Plus je lis plus j'échappe à mon moi social, plus je me complexifie. Dans l'appartement d'un couple il est dur de faire une distinction entre livres de l'homme et ceux de la femme mais chez A. qui habite seul je pouvais aisément me dire "tout ceci est à lui" et la fascination en était décuplée, les livres devant moi se présentaient comme autant de moment de solitude, et s'imaginer une personne seule c'est comme la contempler dormir, on lui pardonne tout, elle nous est irrésistible. Sa bibliothèque prenait tout la largeur et la hauteur d'un mur, il y avait en son milieu ses cd et à droite ses dvd, le reste était sérieusement occupé par les livres tous rangés à l'horizontal et les étagères du haut sont réservées à des manuels de mathématiques et d'informatique, ils sont assez haut pour qu'on arrive à les exclure de la bibliothèque et ainsi ne garder que les "vrais" livres.
Tout le temps que j'ai passé chez A. je l'ai passé assise devant cette bibliothèque que je déchiffrais, parcourais des yeux comme s'il s'agissait d'un beau visage. J'ai fini par en comprendre son agencement, par en mesurer la réelle quantité de livres, et comme nous revenions souvent à discuter littérature A. se levait chercher un livre que seul sa mémoire visuelle lui permettait de retrouver, il bougeait des piles, en replaçait d'autres, puis extrayait des livres que je saisissais en les serrant entre mon index et mon majeur, après les avoir feuilleter et senti c'est moi qui à mon tour me relevait et tentait de les ranger à leur place approximative et à chaque fois qu'il me voyait me lever il me disait "jette le par terre, le range pas".
Il égalise la longueur des tiges pendant que je lui parle de ce qui m'est arrivé dans la rue et dans le métro. Je lui raconte l'épisode du "je lui ai dit que tu étais plus âgé que moi", il me dit c'est vrai, je pourrais être ton père, oui mais tu n'es pas mon père, encore heureux, avoir une fille comme toi, et un père comme toi; puis nous sourions gentiment.
Les adultes aiment à me rappeler qu'ils auraient pu être mon père, comme si on avait eu de la chance de n'avoir aucun lien de parenté et que cette chance tenait sur peu de choses.
Je lui tends un paquet, je lui dis qu'il a dû lire mon blog alors qu'il doit savoir ce que c'est même si j'hésitais entre plusieurs livres. Je regarde son visage ouvrir le paquet, au début en lisant Roland Barthes il fait "ah oui...", puis en atteignant le titre il dit "ah non même pas", surpris de ne pas avoir Journal de Deuil entre les mains mais Carnet du voyage en Chine. Il me dit que quand il a lu que je comptais lui offrir Journal de Deuil il a failli m'écrire pour me dire de ne pas lui offrir ça. Je lui ai dit que je connaissais son "histoire" et que j'aurai pas trouvé ça très indélicat de lui offrir Journal de Deuil, et que pour le coup, comme il était parti en Chine, ce livre lui correspondait tout autant à ce qu'il avait pu vivre. Il me dit qu'il ne se savait pas aussi proche de Roland Barthes, qu'en lisant Fragments d'un discours amoureux il s'était déjà senti très proche mais il ignorait qu'ils se ressemblaient autant.
Un peu partout dans son appartement, des photos qui de loin me paraissaient être des photos de simple pin-up, je lui dis "c'est marrant ces pin-up" il me répond "c'est Marylin, partout", alors je me lève pour aller regarder. Un peu partout donc, une trentaine voire beaucoup plus, de photos de Marylin Monroe, sous verre et accrochées. En parcourant la pièce je finis par comprendre que de par leur nombre son intérêt pour l'actrice n'est pas un léger intérêt pour une icône à l'image usée jusqu'à la corde mais le sérieux intérêt du collectionneur sinon de l'adolescent. Celle qu'il préfère c'est Marylin devant l'armée américaine qui part pour le Vietnam "eux ils vont tous crever et elle, elle est là", s'il pouvait il s'en ferait un poster. J'ai vu trois cette photo affichée chez lui. Je me suis dit "il aime les images comme un enfant". Il aime Marylin et Audrey Hepburn, je lui dis que ce sont deux opposés, il me répond que oui, les deux facettes de la féminité.
Nous avons entamé la salade à 22h et puis le plat principal à 01h du matin. Vers les 2h ou 3h nous sommes allés dans un bar où il a acheté un paquet de cigarettes pour 8€ et ayant eu marre du Coca Light j'ai commandé un jus d'ananas moi qui ne boit jamais de jus. Il y avait un gros chien noir dans le bar et A. se baissait légèrement pour le caresser, c'était un prétexte pour continuer notre discussion sur le rapport que peuvent avoir les hommes avec leurs animaux domestiques, une discussion qui se poursuivait par fragments tout au long de mon petit séjour chez lui. Il est pour dire qu'un rapport humain avec l'animal ne fait de mal à personne et que dans un état d'extrême esseulement on ne peut y échapper. Je suis pour dire que ce rapport humain avec l'animal se fait au détriment d'un rapport humain avec l'humain, où plutôt que Deleuze et mon prof de philo disent cela et que je les comprenais, lui non. Je lui dis, ce qu'il raconte c'est la relation de Houellebecq avec les chiens, l'humanité est pourrie, vive les animaux.
Une semaine avant que je me retrouve dans ce bar nous étions juste en face en train d'attendre le bus avec mes copines et je fixais le bar en me disant qu'il était joli et mystérieux. Nous rentrions des Buttes Chaumont et je ne me doutais pas d'être à deux pas de chez A. Ce genre de coïncidences m'enchante toujours autant.
Après le bar nous sommes retournés chez lui et nous avons manger de la glace à la tarte tatin, à la vanille et au caramel, le tout qui tenait dans un petit pot. Je ne pense pas qu'il ait fini la sienne et je lui disais de faire attention à ne pas la laisser fondre; moi j'ai tout mangé.
Quand il dit que de toute façon il va bien finir par quitter son travail et qu'il devra déménager. S'il déménage il vendra tout ses livres "je vendrais tout ça". Je lui demande si ça ne lui fait pas quelque chose, si ces livres ne sont pas une partie de son identité. Son manque d'intérêt pour ces choses là, cette façon qu'il a d'être capable de passer du noir au blanc, du tout au rien, j'ai d'abord pris ça comme une preuve extrême de liberté et d'indépendance mais qui me faisait peur à moi, restée ridiculement attachée à mes livres, aux objets auxquels je m'identifie. Je voulais lui dire, tu te trompes, mais c'est moi qui me trompait. Là où je pensais qu'il allait être démuni il serait en fait libre, d'une souplesse d'agir foudroyante et que je sentais pour l'instant latente mais prête à rugir. Pour plaisanter j'ajoutais "et puis tu vas même couper tes cheveux". Ses longs cheveux noirs. Il me dit "c'est pas impossible" moi qui attendait "ah non ça par contre". Je m'en voulais alors d'aimer sa bibliothèque, d'aimer ses cheveux, et une fois sa bibliothèque bradée et ses cheveux décapités c'est bizarre mais ce serait encore lui. Je m'en voulais d'aimer ses cheveux mais c'est dur de ne pas les aimer et dans un même temps d'accepter de les voir disparaître. Je le sentais vouloir se diriger vers un inconfort qui m'apparaissait dangereux.
Il m'a fait boire du vin chilien mais il m'avait aussi acheté des canettes de Coca Light. Le soir il se souvenait de ce que j'avais fait pour ma copine qui était venue dormir chez moi, je lui avais laissé une bouteille d'eau à côté d'elle au cas où elle aurait soif dans la nuit. Il a vidé une bouteille de San Pellegrino pour me la remplir d'eau plate. Durant la soirée, quand nous évoquions l'heure du coucher il me parlait de me faire prendre une moitié de cachet pour dormir car il sait que les gens dorment mal chez lui et moi même je venais de lui dire qu'à cause de l'excitation d'être chez quelqu'un j'aurai peut-être du mal à dormir.
Pendant des heures il laissait défiler dans l'air l'intégral des Cure. Ensuite, peut-être après minuit nous avons commencé à écouter des CD sur le lecteur DVD, nous avons écouté le Velvet Underground, Berlin de Lou Reed, la chanson Muriel et l'album Closing Time de Tom Waits qu'il m'a ensuite offert "puisque tu aimes Neil Young", les Pixies et Ennio Morricone. Je lui dis "mais la voix de Tom Waits a changé". Il m'a raconté que Tom Waits avait mis tout en en oeuvre pour rendre sa voix plus grave, qu'il buvait et fumait comme un malade, et que ça a marché même s'il a quand même choppé un cancer du larynx.
Il me dit que dans les Pixies lui aime justement tout ce que je n'aime pas, et que Monkey gone to heaven est la meilleure chanson pop du monde. On en écoute une version bizarre de la BBC.
Au dessus de son petit bureau une photo rare de Proust et Melencholia d'Albrecht Dürer.
Il me dit que la fac c'était pour lui une catastrophe. Je lui dis que je sens que pour moi ça va être pareil et j'essaye d'expliquer. Je lui dis que j'ai un ego assez énorme et que dans ma scolarité j'ai toujours eu besoin d'une proximité avec le prof et d'établir une relation spéciale avec lui, que je travaillais bien sûr pour moi mais que j'avais l'idée un peu stupide que je ne voulais pas décevoir les profs auquels je tenais et que pour le coup la fac s'annonçait comme un changement radical; c'est assez ridicule mais j'ai besoin de me sentir aimé, j'ai mis quelques secondes avant de pouvoir prononcer ça. Il me dit qu'il n'osait pas en parler mais que pour lui c'était exactement le même problème qui s'était présenté.
Il me dit que j'ai "une vraie vie de jeune fille", je lui dis que c'est vrai mais qu'il doit penser que je m'en rends compte, que j'ai le recul qu'il faut pour voir qu'il s'agit de mes plus belles années, que j'ai tout ce qu'il faut et que c'est aussi fragile qu'éphémère mais que l'important c'est de se rendre compte sur le moment de ce qu'on est en train de vivre.
Quand il me dit que son travail l'affadit, lui ôte toute capacité à s'émerveiller, toute envie de vivre, il trace un horizon avec le plat de sa main pour signifier l'aplanissement. Il en parle longuement et je le laisse parler, il me dit qu'il aime la vie mais que ce travail...t'es là et tu vois le soleil par la fenêtre et t'en as plus rien à foutre, tu vas à la cantine alors que tu pourrais sortir manger dehors, le travail l'a totalement inhibé, lui qui fait de la musique et lui qui écrivait avant, maintenant il se sent vide. Je lui dis, oui ça me fait penser à Houellebecq qui disait qu'une fois qu'il a su qu'il était assez riche pour arrêter de travailler il était heureux, et que Ponge dans Le Parti pris des choses expliquait qu'il ne lui restait que 20 minutes pour écrire le soir parce qu'après il était trop fatigué et que la perte de la sensibilité se double d'une fatigue perpétuelle et qu'en clair, que bref, c'était une constante de beaucoup d'écrivains, qu'il s'agissait d'un problème humain dont il était difficile d'échapper, qu'il était difficile d'avoir un métier épanouissant et que ça me faisait peur. "Tu as raison d'en avoir peur".
Le vin m'embue un peu la vue et j'ai du mal à manger mon riz, j'en fais tomber par terre et je ramasse les grains un par un sur la moquette marron. Il me dit d'arrêter d'en boire, qu'il voulait surtout ne pas me faire trop boire, alors je poursuis la soirée avec du Coca Light. Je lui dis que je n'ai jamais été saoule et que j'ai toujours peur de l'être et de ne pas pouvoir assurer une discussion, que c'est important pour moi de discuter.
Comme nous nous sommes mis au lit à 6h j'étais quand même assez fatiguée pour m'endormir toute seule mais il a insisté pour que je le prenne et je ne comprenais pas pourquoi il insistait puisqu'il s'agissait de mon sommeil personnel, puisque c'était ma merde. Puis il a dit "j'ai envie que tu me fasses confiance" et alors je n'ai plus rien dit parce que ça suffisait et l'un en face de l'autre il m'a demandé de venir communié en prenant cette moitié de Lexomil, ensuite je lui ai demandé de faire un signe de croix et il l'a fait. C'était un moment très tendre et je repense à sa demande.
mardi 21 avril 2009
1
Je me lève et je murmure faiblement "Emile", comme par crainte de le réveiller mais voulant le réveiller tout de même. Puis cette crainte se mue en plaisir vicieux de réveiller la personne endormie, de lui faire du mal, mais un mal qu'elle accepte puisqu'il est déjà 10h et qu'il faut se réveiller. Les rôles s'inversent: ce n'est plus moi qui est en faute mais bien lui et plus j'en prends conscience plus je hausse le son de ma voix et finis même par doucement le secouer. J'ignore pourquoi mais nous tenons à prendre notre petit-déjeuner ensemble. Il me dit "attends moi, dans 10 minutes" et je lui réponds "non j'ai trop faim, allez allez" et il préfère se lever plutôt que de me rater. Nous discutons un peu ensemble tout en sortant les ingrédients de notre petit-déjeuner, il n'y a plus ces crêpes trop bonnes et un peu gluantes que j'avais pris l'habitude de manger avec de la confiture de fraises.
J'ai pris ma douche. Il m'arrive de plus en plus voire même à chaque fois de me shampoiner les cheveux à deux reprises par souci excessif de propeté. Comme si une première couche superficielle s'en allait avec le premier shampooing et la deuxième couche, plus tenace, avec la deuxième. Ensuite j'ai fait un masque, le pot était dans la douche et j 'ignore à qui il appartient mais j'estime y avoir droit. [Aborder un jour le problème de la propriété au sein d'une famille de cinq membres)
Je me suis rasé les jambes, je le fais toujours au bord de la baignoire, après ma douche. J'utilise la mousse à raser de mon père, j'estime l'achat d'une mousse à raser pour femmes un peu superficiel, en fait je n'y pense pas. J'en avais une il y a peut-être un an, une Auchan parfumée qui ne moussait qu'une fois au contact de la peau, au début c'était un gel et c'était toujours agréable de l'utiliser. La mousse à raser de mon père je l'utilise en cachette comme il m'arrive parfois d'utiliser son déodorant quand je n'en ai plus. Ce sont les dernières choses qui me rattachent tendrement à lui justement parce qu'elles sont utilisées derrière son dos et que ça le met dans une situation d'innocente ignorance où il m'apparait comme vulnérable, ou pour une fois ce n'est plus moi la victime. Cette relation de produits d'hygiène partagés est encore la seule que je tolère et où j'y ressent toutes les subtilités d'une relation père/fille.
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J'ai menti à tout le monde, mentir c'est se rendre coupable et ma famille en est la victime, je me sens triste de les bercer d'illusions, de les voir ne pas avoir peur pour moi, de les voir me faire confiance, me croire sur paroles, mais il est impossible d'agir autrement compte tenu de ce que je m'apprête à faire, et qui est tout à fait innocent, ce n'est mal que du point de vue d'une mère alors qu'objectivement c'est un acte neutre. Dormir chez un adulte.
Le bizarre réflexe de vouloir corriger ma soeur qui me parle de Marie chez qui je suis censée dormir "et elle habite où?". Elle? Je vais chez un homme très chère. Je me retiens mais je sens le danger proche, et quand ma mère me demande de petits détails il est en fait plutôt aisé de ne pas mentir sur les faits. "Vous comptez sortir ou rester chez elle?
Oh...rester."
Je vide et nettoie l'intérieur de mon sac, je commence par y empiler un petit pyjama fleuri, une culotte de rechange, une chemise bleu, un gilet pour me couvrir, une trousse de toilette avec mon eau précieuse, mon étui à lentilles, mon déodorant, ma brosse à dents, ma crème anti-eczéma, puis Journal de deuil dans un petit sac pour ne pas l'abîmer, comme ce n'est pas un livre de poche. Je fais appel à mon imagination afin me mettre dans des situations extrêmes et voir de quoi je pourrais avoir besoin, l'expérience aide à savoir ce qu'il peut y avoir d'imprévu quand on dort chez quelqu'un, par exemple le problème de la personne qui dort avant vous et se réveille après, comme on ne peut rien toucher, rien manipuler, bref que l'on est pas chez soi, il faut donc apprendre à gérer silencieusement l'attente, l'ennui. Chez Elise j'avais écouté la radio sur mon portable car la lumière était trop éloignée de mon lit et je ne pouvais pas lire jusqu'à m'endormir sinon j'aurai dû me lever pour l'éteindre et donc me réveiller.
Je demande à Emile et Myriam ce que je pourrais prendre, Emile me conseille de prendre un DVD et Myriam rejoint ce que je disais "prends un livre parce qu'elle va dormir avant toi et se réveiller après toi" avec ce petit rire signifiant "t'es dans la merde". Je prends une autre petite pochette pour mes effets personnels que j'ai besoin d'avoir à portée de main dans les transports, une petite pochette ovale façon cuir que j'aime beaucoup mais qui est toujours trop petite pour y mettre un livre trop épais. Dedans mon portefeuille, mes clés, mon carnet à idées, un stylo et un crayon à papier, des chewing-gum, mon portable. Donc c'est bon, je sors de chez moi, de façon plus définitive que d'habitude, je vais vivre dans mon autonomie pendant 24 heures et mon matériel, mes effets personnels tiennent dans mes mains, je suis seule, brune, et je m'engage dans la capitale.
D'abord acheter des fleurs, c'est la seule chose que A. m'ait demandé. C'est toujours quand on a besoin d'un fleuriste qu'on s'imagine qu'on n'en trouve pas. Le premier trouvé est une sorte de fleuriste un peu artistique, avec une fleur dans un vase façon Palais de Tokyo moi qui ne demande qu'un modeste bouquet de petites fleurs roses, quelque chose de romantique et de doux, des fleurs comme coloriées au feutre. Il est drôle dans son enfance d'aimer dessiner des fleurs alors que ce n'est pas forcément la chose que l'on cotoie le plus dans notre vie. Peut être qu'on aime ça parce que justement la difficulté du dessin est moindre et pour peu d'efforts on a quelque chose de figuratif sur le papier. Un peu comme les coeur, le soleil ou les nuages, la rotondité est enfantine.
Je veux du rose, pas de jaune, ni de rouge ni de blanc. Je me souviens de ce que Cécilia me disait la veille parce que je l'ai noté dans mon carnet et que même, comme je ne me souvenais plus des termes exacts elle me dictait précisément ce qu'elle venait de dire, c'est une situation un peu étrange, cela faisait de sa phrase une sorte de réplique qu'elle aurait récité et qu'elle pouvait reciter.
"jaune ça fait Franprix, blanc sale vierge qui veut se faire déflorer, rouge ça fait...pitié, rose c'est bien, c'est mignon".
Quand je lui dis que j'aimerais du lilas, elle me demande si c'est pour offrir, "oui". Elle me joue le visage un peu inquiet, prête à m'annoncer "ça tiendra 2 jours, je vous le dis hein, si c'était pour vous je vous aurais fait un prix mais si c'est pour offrir, 2 jours..."
Je lui dis alors que je veux de celle-ci, des oeillets, plutôt dans les teintes saumon, elle m'en sort quelques unes et je trouve alors le bouquet bien maigre dans sa main puis comme elle pensait la même chose ou par habitude de voir ses clients inquiets elle me dit qu'elle compte "m'arranger ça avec du feuillage".
Je la regarde manipuler les tiges dans le bruit très délicat du frottements, du bruissement des fleurs qui raisonnait dans le silence de la concentration pour elle et de l'attente patiente pour moi. Derrière elle se trouvait des rubans de toutes les couleurs qu'elle choisit précautionneusement dans le ton du bouquet. Dans un premier temps cela devait être un réel plaisir de repérer la couleur dominante du bouquet puis dans un deuxième de choisir le ruban adéquat. Concentrée, elle sait qu'elle atteindra forcément le bouquet réussie, la perfection, le "tout comme il faut" et il y avait de mon côté un véritable plaisir à la voir exercer son art.; les bruissements du film transparent, du ruban qui s'y serre autour, du petit autocollant de la maison. En la voyant faire, en sentant cette très claire odeur de fleurs, dans le confort de mes petits préjugés je me disais :"Voilà une vraie artisane, habile de ses mains, l'innocence du petit commerçant qui dans notre esprit en est réduit à sa profession". Et puis, "les fleuristes, voilà un métier dont j'envisage difficilement la disparition. Les fleurs ne se téléchargent pas, ne se démodent pas encore, peut-être que le fleuriste sera le dernier métier du monde..." Puis je finis par sortir dans la rue, comme une jeune mariée un peu honteuse de se faire remarquer pour l'occasion.
Avec un bouquet dans la main j'envisageais très bien d'être abordée par des hommes dans la rue qui m'auraient fait le coup du "c'est pour moi les fleurs ?". Certains hommes un peu zinzin aiment bien jouer à ce jeu-là, peu risqué et gentiment amusant. Quelques mètres après cette réflexion, un mec se retourne pour attendre ses copains, puis :
C'est pour moi les roses ? (il est drôle de remarquer que le garçon prend le mot "rose" pour celui de fleur, comme si la rose était toutes les fleurs)
Euh non...je pense pas (sourire)
C'est pour votre petit copain alors ?
Oui...voilà (sourire)
Très charmante en tout cas
MERCI. (sourire)
C'était aussi surprenant qu'agréable de voir ce garçon se satisfaire de ce bref échange sans chercher à poursuivre, je lui en étais très reconnaissante; s'il y a bien une chose que je n'aime pas faire dans ma vie ce sont les personnes qui me mettent dans la situation inconfortable du refus, qui me font jouer le mauvais rôle.
Dans le métro un homme âgé m'invite à m'asseoir à côté de lui pour que je puisse être tranquille, j'accepte en le remerciant et en ajoutant " c'est encombrant les fleurs". J''ai mon bouquet et mes deux sacs, je sens mon corps un peu trop chaud dans mes habits en plus j'ai très soif. Très doucement, par de petites phrases ponctuelles qui finissent par réclamer des réactions il introduit la conversation et commence par me dire qu'il faut mettre du fortifiant dans l'eau des fleurs puis il me demande si elles sont pour un homme ou une femme, un homme, il me demande mes intentions, je lui dis que justement c'est la personne qui m'a demandé d'apporter des fleurs. Il me répond "ah ça ça cache quelque chose", je lui demande quoi, il me répond que la personne veut que je pense à elle, puis je finis par avoir l'impression de parler à une copine de par les excès d'interprétation qu'il émet, l'engouement pris à la supposition la plus exagérée, faisant toutes sortes d'extrapolation à partir de peu de faits. Je lui réponds amusée que la personne est beaucoup plus âgée et que je ne pense pas qu'elle ait des sentiments pour moi, que ce serait plutôt le contraire; il me dit que ça on ne sait pas et je me plais à croire en ses suppositions comme à celles d'une voyante. Cette façon surprenante qu'elles ont de venir de l'extérieur et d'arriver à toucher à l'intime. Le vieil homme atteint peut-être une forme de clairvoyance à force de vécu, il regarde la vie des autres comme quelqu'un qui regarderait un film qu'il connaîtrait par coeur.
La conversation établie il commençait a chuchoter, à vouloir émettre des opinions, il m'aurait presque pris le bras. J'avais peur d'arriver à ma station et de devoir lui couper la parole, cela rejoint l'idée que je déteste refuser, je déteste les actes négatifs. Puis Laumière, blanc sur bleu est apparu et j'ai feint la surprise, "oh excusez moi mais je dois descendre, bonne soirée", je ne sais plus si je lui ai dit "merci" mais j'espère que oui. Il m'a répondu "oh allez y, je vais pas vous retenir", puis j'ai entendu un dernier "très agréable", un peu comme adressé aux gens qui étaient autour de nous et qui ont assisté à la formation de notre mignon petit couple de pipelettes. Je ne me rends compte seulement au moment de l'écriture que cet épisode rejoint de près celui du garçon qui me demande si les roses sont pour lui. Cela reste très plaisant de parler à des gens dans la rue, de se faire aborder, à condition que la personne ne réclame rien d'autres que ce qu'elle est en train de faire. Voilà l'idée qu'on peut se faire d'une vie extérieure agréable.
dimanche 19 avril 2009
Cécilia qui me dit que j'ai fait deux fautes d'inattention sur mon blog et qu'elle voulait me le dire. Cette scène comme la somme des 2 ans et demi d'une amitié acquise progressivement.
Julie qui m'envoie un mail plutôt long, c'est la première fois qu'elle m'écrit autant et je perçois dans cette première missive comme le début de quelque chose de plus sérieux entre nous, basé sur un double langage, ou deux relations parallèles. La réelle, celle qu'on peut avoir au lycée, une relation très légère et où l'on rit beaucoup, où les sentiments et impressions de l'une sur l'autre se taisent sans forcément qu'on ressente des non-dits entre nous. Puis ce qu'elle vient d'inaugurer avec ce mail, c'est à dire l'expression de ce qui peut entraver le bon déroulement de notre amitié, un monde de langage où l'on s'explique.
Au cinéma, lors de la projection de Reinette et Mirabelle, quelques secondes où la pellicule déconne. Frayeur dans la salle à l'idée de rater quelques secondes du film, à l'idée que l'histoire s'arrête, comme les restes d'un réflexe enfantin.
Nous mangeons dans un snack libanais très propre, le menu est si exotique pour le novice que sa dernière page est consacré à un "dictionnaire des saveurs". Cécilia qui prononce sans comprendre le nom des plats, "hommos...vous mangez des hommes ??"
En musique de fond les grandes chanteuses libanaises actuelles, et la serveuse qui sert comme une mère libanaise et dont je repère l'accent si particulier : la façon qu'ont les libanais de mieux parler français que nous, sans procéder à des raccourcis, des apostrophes partout.
Nous mangeons le même sandwich entourées de libanais dont certains me rappelent mes oncles venant manger seul chez ma grand-mère avec tout les plats déployés devant eux, comme des enfants gâtés, les épaules voûtées sur leur assiette. Physiquement il y a plusieurs façons d'être libanais et dans la salle elles y sont toutes.
Cécilia qui me dit "tu dis toujours ça, tu dis toujours "je suis pas compliquée"" sur le ton véhément de la révélation. Elle a raison et je suis contente qu'elle ait mis le doigt sur un de mes tics de langage, un de mes tics de pensée. C'est vrai qu'au fond je trouve que je ne suis pas compliquée, pas difficile, que je ne fais pas d'histoire d'exigences. Mais je crois aussi que c'est en partie très faux.
Connection tardive à internet, j'avais une première fois dans l'après-midi répondu à mes mails et ce soir là je reçois toutes les réponses: 8 mails dans ma boîte. Je ne pense pas en avoir déjà eu autant et c'est un véritable plaisir que de les ouvrir un à un comme des cadeaux, et même avec une excitation largement plus grande puisqu'il s'agit de la surprise non du choix de l'objet offert, mais la surprise des mots et du propos, je ne me lasse pas de relire ces phrases et de finir par en comprendre le sens profond, l'intention. Le langage est finalement source d'un plaisir inépuisable.
Mail de A. qui confirme pour mardi. Je me connais, j'aurai des envies de le relire dans la soirée alors je le copie/colle dans Word.
Nous finissons par prendre un dessert à la pâtisserie tunisienne. J'hésite entre plusieurs formes de biscuits dégoulinant de miel et je prends la pâtisserie ressemblant le plus à celles qu'on trouve devant les églises libanaises les jours de fête chrétienne, un beignet au miel. Le vendeur est gentil et il nous donne les plus grandes parts de ce qu'on demande, il nous demande si on veut des serviettes "vous êtes des filles, vous êtes pas comme nous les garçons, vous restez pas comme ça" mimant l'essuyage d'une bouche avec une serviette.
Dès la première bouchée je me sens déjà gavée, Cécilia dit "mon taux de cholesterol vient de monter", je fais mine d'avoir des difficultés à marcher, sur le trajet du métro on se plait à ce jeu-là.
Discussion mère/fille dans l'intimité de la salle de bains, chacune de nous deux est en train de se faire les cheveux. Je lui parle de cette chemise que j'ai en double mais dans deux couleurs différentes et dont le modèle bordeau présente un défaut au niveau du bouton se fermant sur la poitrine, les deux pans s'écartent, laissant voir ce que j'ai en dessous, comme si j'avais grossi, mais la bleue elle par contre reste en place. Elle me dit que parfois, un centimètre change tout, que c'est simplement un défaut de fabrication. Je lui dis qu'avant ce n'était pas comme ça, puis je réessaie la chemise et alors tout va bien, aussi, entretemps j'ai maigri un peu. Je suis soulagée parce que j'adore cette chemise.
Ensuite je lui dis que j'allais laisser pousser mes cheveux, comme du temps de la 4ème où ils m'arrivaient aux épaules et où je ressemblais à une princesse aux yeux cernés. Je lui dis que ça me va mieux, elle me dit "oui oui, mais je te l'avais dit, toi tu voulais un carré court",
oui mais le carré court je trouve ça beau aussi, tout me va.
oui laisse les pousser parce qu'après tu pourras plus
oui après ça fera négligé.
Je suis un peu triste à l'idée que même les cheveux aient leur jeunesse.
Je reste tout de même excité à l'idée que je vais avoir de longs cheveux qui déborderont de mon écharpe comme d'un vase.
Cela fait quelques temps que je n'ai pas mangé la cuisine de ma mère. A cause de mon régime mais aussi de ces déjeuners et dîners au restaurant et des soirées où je ne mange qu'un potage industriel ou une boîte de conserve et que j'avale dans l'unique but de remédier à ma faim comme s'il s'agissait d'un problème.
Au Mcdo, je paye mon petit coca light, la fille "oh elle est belle cette pièce"
Au Jardin des Tuileries, une nana qui je crois en me voyant, s'exclame "toutes les filles les ont", je pense qu'elle parlait de mes Wayfarer, parce que je dis exactement la même chose quand je croise une fille avec. Je suis un peu vexée qu'elle me réduise à ça, avec ou sans je reste un être humain.
samedi 18 avril 2009
Au Mcdo, la vue imprenable sur les personnes qui entrent et qui sortent. Un des serveurs du Reflet entre au Mcdo, celui qu'on a prénommé Maximilien avec les copines. Je suis déçue à l'idée qu'il mange autre chose que les plats préparés par le cuisinier du Reflet. Les serveurs du Reflet n'ont que peu de contact avec lui. Ce dernier dépose les plats sur le comptoir et le serveur les dépose devant les clients. Quand il est l'heure pour le serveur de manger son plat, il s'éxécute un peu à l'écart du comptoir et ce plat qu'il mange est imprégné d'une sorte de souci maternel inhérent à toute cuisine et qui ne s'adresse à personne en particulier. C'est à dire que le cuisinier et le serveur peuvent bien se détester, quand le serveur mange le plat du cuisinier ce souci de l'autre, cette abnégation, ce "tu passes avant moi", subsiste.
J'aimerais que Maximilien vienne s'asseoir pas loin de moi, je sais qu'il me reconnaîtra et alors il verra qu'en dehors de son café ma vie continue; lui même pensera "elle voit bien que je ne suis pas que le café".
Je vois aussi passer le guichetier de la Filmothèque, je ne l'ai jamais vu autrement que tronqué par son guichet légèrement surélevé. Lui il me connaît, il me connaît même deux fois puisqu'il m'a déjà parlé, c'est celui qui nous a dit "je vous inviterai prendre un café parce que vous êtes des fidèles". Il est tout petit et il porte un pull blanc sous une veste.
Cet homme d'une beauté confondante et qui mangeait derrière moi, il devait bien avoir 26 ans et si je me suis assise là c'était pour ne pas qu'il m'échappe/que je lui échappe. En vidant son plateau à la poubelle je l'ai vu dans le reflet de mon écran regarder par dessus mon épaule ce que j'étais en train de faire. J'ai croisé son regard dans l'écran, puis il s'est engouffré dans la ville et par la baie vitrée je l'ai vu se mouvoir dans la rue, hésiter devant le passage clouté, se recoiffer un peu, en somme, faire quelque chose de son corps en sachant que je le fixais. Il s'est retourné, j'ai vite détourné mon regard.
Les effets ravageurs de la fatigue. Chez Gibert avec B. qui en sortant d'un Rohmer m'a vu à travers la baie vitrée du Mcdo St-Michel. Je feuillette les quelques livres sur lesquels j'ai des vues, Pavese, Jean-Philippe Toussaint, Ponge. L'écriture est creuse, indéchiffrable, c'est trop de littérature, trop de noir sur trop de blanc, ça m'ennuie affreusement, l'envie de dire "pour qui se prennent-t-ils ?". Je repars quand même avec le Savon de Ponge.
L'exemplaire en occasion mais dans un état comme neuf du Carnet du voyage en Chine que j'ai caché sous la pile d'exemplaires neufs est toujours là, je le garde en vue de l'offrir à A. mais il m'est encore impossible de faire cet achat, cela voudrait dire que je suis sûre d'aller chez lui et face à cette impertinence, à cette avance que je prends, la malchance ne pourra que vouloir frapper.
Le livre doit tenir caché au moins 2 jours merci de ne pas le toucher.
A 19h40 déjà chez moi, cela va faire plusieurs jours que je n'ai pas été si tôt chez moi, c'est comme si je condescendais à rendre visite à ma famille, sauf que je m'endors.
Cette manière imperturbable qu'à ma soeur de regarder la télé, les clips, Canal +, de s'ennuyer paisiblement de ce bon ennui somnolent sans jamais se rendre compte de la médiocrité de ce qu'elle fait. Ces heures devant la télé alors que dehors il fait jour et qu'on sent depuis le salon les effluves d'énergie d'une capitale rendue accessible grâce aux transports, au train qui n'est qu'à 7 minutes d'ici. Dans ma chambre je souffre énormément de l'ennui en même temps que de la solitude, hier encore Marie était sur Paris et Gabriel était là et j'avais le sentiment d'un emploi du temps chargé où chaque jour serait l'occasion de voir des personnes mais le basculement a eu lieu et je n'ai ni envie de lire, ni d'aller au cinéma et pas assez d'énergie pour mettre de la musique qui aurait eu pour vertu d'alléger une situation pesante, celle d'être au lit à 19h. Aussi je m'endors comme pour mourir quelques heures, j'espère qu'il sera le plus tard possible à mon réveil.
Si seulement j'avais internet j'aurai pu projeter de voir J., travailler à ce qu'il me réponde, seulement il n'a pas de portable et il ne répond pas au mail. Je pense à ces personnes qui par caprice et par ennui ont toujours une liste d'amis interchangeables à appeler et qui sont assurées qu'en les appelant elles auront un rendez-vous pour le lendemain sinon dans l'heure. J'aimerais appeler A., lui dire n'importe quoi mais entamer une conversation qui me ramènerait à sa mémoire, le ferait penser à moi. L'idée me traverse de lui annoncer que pour mardi je peux dormir chez lui mais ce serait trop nul, trop bête, inutile, je vais attendre dimanche soir/lundi en journée. Je dois lui laisser le temps du week-end et me calmer, accepter l'esseulement. [Hier petite discussion sur les synonymes de "solitude" avec Gabriel, mot que je trouve trop littéraire, trop complaisant, esseulement est mieux]
J'angoisse pour ce samedi qui arrive, je n'ai rien de prévu, je ne peux compter sur la présence de personne et si je ne fais rien je pense que je vais mourir. Je compte travailler la matinée puis sortir assez tôt et aller à une exposition, Jeu de Paume sûrement, enfin j'irai faire ma session internet et je proposerai à Cécilia un cinéma, nous irons peut-être au Reflet au manger un dessert au Lutèce. Je me promènerai, je verrais des gens, j'espère qu'il fera soleil et que ça fera sentir bon la ville, je sortirai mes lunettes de soleil. Je rentrerai rassasiée de ma propre vie.
Je me lève à 23h pile, j'aimerais comprendre qu'elle est cette force occulte qui me fait toujours me lever à des horaires bien arrêtées et sans l'aide de réveil. 8h, 10h, 12h.
J'avale sans réel plaisir une boîte de petits pois carottes, ma mère a fait les courses et je ne veux même pas imaginer tout ce qu'elle a pu acheter de bon et de gras, je préfère suivre le chemin le plus court vers la satiété, c'est à dire cette boîte de converse et ne rien m'autoriser d'autre.
Un je ne sais quoi fait du journal intime le genre littéraire le plus malléable, le plus intéréssant même. Cette écriture fragmentée qui nous fait passer du coq à l'âne répond à notre désir de divertissement : même devant le roman que nous aimons le plus nous souhaitons en être diverti, passer à autre chose. L'austérité, le sérieux et l'isolement que suppose la lecture et qui est (j'imagine) la principale cause de répulsion des personnes n'aimant pas lire. Le journal intime, par cette sorte de légèreté, d'inconstance et d'extra-subjectivité assumée répond à ceci, ainsi qu'à notre penchant pour une forme respectable de voyeurisme.
J'ignore si je dois me lancer dans une période où je ne lirai qu'exclusivement des journaux intimes.
Hervé Guibert me fait penser à A., j'aimerais trouver le temps de lui en parler et j'aimerais que ça l'intéresse. Il doit le connaître mais il est peu probable qu'il est lu le Mausolée des amants. J'aimerais qu'il me demande de lui en lire des passages. Ensuite il me jouera du piano.
Le trop fort et trop sincère désir d'aller chez A., de tout bien regarder, de tout comprendre, de passer d'une terre inconnue à un endroit qui au fil des heures me paraîtra familier. D'abord sentir sur mes épaules tout le poids, toute la pression d'un appartement dans lequel se déroule sa vie, sa conscience, les étapes de sa solitude ainsi que quelques unes de ses activités-habitudes qui venant de lui m'intéressent, où boit-il son café ? Etre émue à l'idée que tout ce qui s'y trouve soit le fruit de sa volonté, non pas d'un désir de décorer mais plutôt d'agencer. Décorer c'est soumettre les objets à une fonction qu'ils n'ont pas, et donc produire de l'inutile alors qu'agencer ce serait vivre entouré de ce qui pénètre chez nous sans crier gare, sans que l'on est eu a caculer, et voir comment on peut organiser la cohabitation de cet ensemble hétéroclite par une bibliothèque ici, un bureau là; laisser faire le hasard.
L'impression que je pourrais écrire un court récit sur A.
Insupportable attente que le jour se lève, que je puisse sortir, que les transports reprennent leur respectable fonction, que les cafés rouvrent et que des gens seuls mais gais peuplent les terrasses. Les cinémas, les parcs, les restaurants, les magasins; de chaussures, de vêtements, de biens culturels, de cuisine, et les gens qui achètent de la seule façon qui soit permise en week-end : par caprice plus que par nécessité. Le souvenir un peu fou qu'il m'arrive souvent de devoir faire passer plusieurs métros bondés avant de pouvoir en prendre un; l'envie de revivre ça. Et toujours l'idée éclatante que malgré l'agitation, malgré l'action, on se tient toujours à la surface des choses, que l'on ne fait que frôler les existences, que les choses sont encore mieux que ce qu'on voit déjà.
L'idée novatrice que le jour soit supérieur à la nuit.
L'agréable contraste de se maquiller à la lumière d'un ciel blanc et aveugle, ma joue grise et aux pores irréguliers que je grime d'un blush excentrique.
J'ai de la sympathie pour cette parka, pour ces poches larges et robustes qui peuvent abriter le plus gros des livres de poche, ma carte Imagine-R, mon peigne, et cette capuche légère qui me protège des pluies imprévisibles.
Dans le train, une fille en face de moi à son copain : "j'ai rangé tout mes cols roulés"
Chez le bouquiniste Silly Melody, je me suis souvenue avoir eu entre les mains le Mausolée des amants en version nrf, légèrement abîmé, un bel objet. Un bel objet que j'aimerais retrouver et offrir à A., mais je ne le retrouve plus.
vendredi 17 avril 2009
Au Mcdo de la Défense. Le sentiment qu'il suffit de faire deux fois la même chose pour pouvoir parler d'habitude.
Hier j'avais chaud aujourd'hui j'ai froid, hier j'ai pris un coca light, aujourd'hui je prends un cappucino et je reste 1h47 comme ça, peu réceptive à ce qui m'entoure sinon à mon environnement direct, c'est à dire cet espagnol qui est venu se poser avec son ordinateur devant moi, il a dû chercher un endroit pour se poser et en me voyant il en a déduit que c'était ici "le coin ordinateur". Son pc est minuscule, la taille du mien divisé par 4, il fait presque la taille d'une boite d'hamburger en carton, l'image est amusante.
A côté de lui une famille parle en langage des signes, malgré le bruit je sens près de moi ce petit territoire de silence dans lequel je me reconnais et m'inclus, je décide de m'y concentrer, d'y prendre part et je finis par reconnaître l'infinie supériorité du silence sur la parole qui inévitablement finit par devenir du bruit.
Cette façon qu'à Marie d'aborder n'importe qui, pour un oui ou pour un non, dans la rue, au restaurant, partout, ce côté sans-gêne qui parfois s'avère bien utile, fais qu'elle aura au moins tout tenter. A chaque fois que j'y suis confrontée je rigole comme pour m'excuser à sa place, pour montrer que tout cela n'a rien d'une décision concertée, que je suis autant qu'eux prise par surprise. Cette sorte de naïveté à croire qu'on ne dérange jamais les gens, eux aussi ne demandent qu'à être dérangés mais finissent par croire qu'ils n'aiment pas ça.
Il boit une bière à une table, près des bus, je me rappelle de lui, j'avais son visage sur le bout de la langue. J'avance vers lui, je m'engage pour au moins 3 heures, j'espère seulement que ça va bien se passer. Il me prend un café, je lui prête des livres de Sartre, il m'offre un Delillo et un film, Wanda. Cette manie qu'il a de toujours m'offrir des livres, chez lui je ne trouve pas ça déplacé, j'ai l'impression qu'il cherche à me protéger et qu'il n'a trouvé que ce moyen.
Le sentiment que ces vacances me resteront longtemps en mémoire. D'abord ce sac à dos que je vais devoir me trimballer jusqu'à la fin des vacances et que je vais finir par ne plus voir comme avant, je ne l'ai jamais vraiment aimé, il a toujours trop entravé ma féminité. Ces sessions internet au milieu de l'agitation, les cafés et les restaurants avec Cécilia que je n'ai jamais connu mieux qu'en vacances, quand on va au cinéma ou acheter des livres. L'impression qu'en période de cours elle m'échappe totalement, que l'on s'éloigne l'une de l'autre dans l'attente des prochaines vacances. Puis Gabriel que j'ai vu, A. que je risque de voir, J. que je veux voir pour le plaisir de faire éclater dans l'air une conversation sur le cinéma puis pour finir la lecture d'Hervé Guibert, cette vie dans ma vie, cette conscience écrivante qui semble se déployer au moment où je la lis.
J'ai commencé à mentir à ma mère pour mardi soir, je lui ai dit que je dormais chez une copine qui n'habite pas loin, il s'agit de Marie. Tout semble être en place, il ne reste plus que sa confirmation. Je redoute je redoute, j'ai lancé les paris, Cécilia dit qu'il ne va pas annuler, Marie dit carrément qu'il va oublier. Je suis du côté de Marie mais j'encourage Cécilia a espérer pour moi, sorte d'espoir désespéré.
Plusieurs fois j'ai eu ce désir de donner une suite aux Parti pris des choses de Francis Ponge,Son entreprise littéraire qui me paraît aussi passionnante qu'interminable. Je sens comme une complicité qui me relit à ce livre autant qu'à cet écrivain. Le sentiment que dans sa solitude et ce qu'il appelait "le drame du langage" Francis Ponge avait des intentions à mon égard.
Ces "50 personnes" de la note précédente ça ne lui a pas plu. Au moment où je l'écrivais je savais ce que j'étais en train de faire, ce que ça voulait dire. Que dire sinon que je n'englobe personne, que ces personnes je m'en souviens de toutes en particulier, qu'au moment de les voir c'était du sérieux, ce n'était pas "une de plus", mais un réel désir. 50 c'est beaucoup, mais on peut bien faire les choses 50 fois. Cette sorte d'addiction aux rencontres, dans un monde où tout est trop à sa place. Je lui explique mon dilemme : où je prends en compte l'opinion des personnes qui me lisent et qui me connaissent et alors je me censure ou alors je fais mine de ne rien savoir et alors je parais agir de manière inconséquente, irresponsable mais au moins j'ai la sensation que ce blog m'appartient. De toute façon je me censure déjà énormément. [L'idée de tout recommencer autre part, anonymement.]
Il commande une salade Océane, je commande une Dame Blanche qui finit de fondre en attendant que la salade de Gabriel arrive, c'est toujours délicat de faire attendre une glace.
"tu vas dans la rue et tu fais de la science-fiction".
Gabriel me dit ça, en parlant de ce que j'écris, je comprends à demi-mot ce qu'il me dit, disons que cela fait écho à une de mes secrètes intentions qui est de rendre la réalité plus attrayante, de faire en quelque sorte sa pub en même temps que je fais la mienne.
Cette pâtisserie tunisienne à St-Michel, à chaque fois c'est la même histoire, j'oblige Cécilia a m'y emmener pour prendre un dessert puis je finis devant la vitrine à ne pas savoir me décider, à les juger une par une bonne/pas bonne, puis à trouver les pâtisseries chères, enfin je repars bredouille. Peut-être que la vitrine suffit.
Cette nouvelle coiffure de vacances que je commence à bien aimer. De chaque côté du crâne des mèches que je plaque à l'aide de barrettes, c'est net, c'est propre, je réponds à mon désir de lâcher mes cheveux sans les sentir me venir sur la figure, j'ai aussi du plaisir à réajuster les barrettes quand je les sens lâcher.
Mon père "a sa journée", nous comptons aller au restaurant et devant le manque d'initiative je propose à la famille d'aller au Lutèce, le restaurant de la bande des meufs. Mon père sait que je n'aime pas les chaînes de restaurant (bon ce n'est pas très original), je crois que j'en avais parlé à ma soeur et je pensais qu'il n'écoutait pas. Il me dit "t'aimes pas les chaînes toi, t'es déchaînée".
jeudi 16 avril 2009
Ce matin à la radio, l'émission Service Public sur comment faire venir les jeunes au musée. J'écoute le début de l'émission à la cuisine puis je la poursuis dans mon lit, avec le radio-réveil que j'enlace. Je suis en quête d'arguments qui diffèrent de ceux qu'on connaît déjà, à savoir
1) inculquer très tôt le goût de l'art aux enfants
2) rendre l'accès gratuit
tout les professionnels, dont une femme déjà croisée chez Taddéi et que je reconnais par la seule singularité de son métier : spécialiste en économie de la culture, bref, tous ces professionnels semblent vouloir se mettre d'accord sur une sorte de stratégie à adopter pour faire venir les jeunes aux musées. La question, plus fondamentale et sans doute plus intéressante à poser, serait "pourquoi voulez-vous qu'ils y aillent ?". Je ne tiens pas une heure et le lancement d'une chanson est un bon prétexte pour éteindre et retourner à ma lecture.
Ce sac à dos qui contient mon ordinateur alourdi mes épaules, il fait contraste avec ma tenue. On dirait une écolière qui semble se détacher complètement de cette charge portée sur son dos, elle le porte comme quelque chose d'amovible, comme une charge qui n'entrave en rien ses désirs de coquetterie.
Je vais au Mcdo de la Défense, je commande un Coca Zero et je m'installe. A chaque instant j'ai peur que quelqu'un se décide à me voler mon ordinateur, qu'il me suive et qu'il me frappe, je ne supporterai pas l'agression. J'ai anticipé le coup et j'ai dans la pochette avant de mon sac une bombe au poivre que je n'aurai ni le temps ni les moyens de sortir mais qui d'une façon ou d'une autre me protège, s'annonce comme une option, qui me fait penser que "contre le mal, je peux gagner".
Obsession de la précision. Au moment de poster sur mon blog je demande à Cécilia qui vient d'arriver quel poulet nous avons mangé hier, le nom m'échappait, "poulet à l'impériale". Au moment où elle me le dit je sens que je viens d'échapper à une erreur grave alors que tout le monde s'en fiche, que ça n'enlève et n'ajoute rien au texte; sinon de la véracité.
Chez Gibert Joseph, je fais d'abord le tour des étages pour voir si T. n'y est pas, depuis le jour où je l'ai croisé par hasard dans le métro c'est comme si je sentais que nous étions fait pour tomber l'un sur l'autre. Mais une fois c'est déjà beaucoup, ma chance de tomber sur lui est déjà passée.
Progressivement j'abandonne Cécilia, à la recherche d'un livre je m'éloigne d'elle et finis par quitter l'étage. Nous avons toutes les deux une série de livres et d'auteurs à acheter, des titres plus ou moins déterminés, d'autres que l'on aimerait feuilleter par curiosité. Je cherche le rayon Mille et une nuit.
L'impatience m'oblige à oeuvrer en vue de la soirée chez A., de m'agiter comme si des choses étaient à faire alors que je n'ai qu'à attendre sa confirmation. Je lui cherche un cadeau, j'ai déjà en tête Journal de deuil de Roland Barthes. J'ai reçu le livre récemment, je ne l'ai pas encore lu, je sais que ça lui fera plaisir; c'était ça ou de la nourriture mais j'ai le désir secret de durer plus longtemps que de la nourriture, j'aimerais étirer le moment de la consommation à celui de la lecture d'un livre. Savoir qu'A. pensera à moi le temps de la lecture et que si cela lui plaît il puisse relié ce plaisir pris à ma personne.
Devant la Filmothèque, je vois sortir ma soeur du cinéma, elle vient de voir La Carrière de Suzanne et La boulangère de Monceau. Je lui dis que je les adore ces deux-là, elle me dit "de toute façon c'est tous les mêmes". Je finis par me demander si elle aime ce qu'elle voit et que je devrais le lui demander, je suis curieuse de savoir si elle est sensible à ce cinéma particulier et qu'elle vient de découvrir. Il y a son copain Jocelyn avec elle, il est très beau, j'ai un petit faible pour lui et je pense que c'est réciproque. Je présente Cécilia à ma soeur et inversement, je parle tellement de ma soeur à Cécilia et aujourd'hui elle la voit. Jocelyn nous demande ce que nous allons voir. Une fois partis Cécilia me dit que ma soeur est plus belle que moi et que Jocelyn est d'une beauté "simple et pur" mais qu'il devrait trop changer ses fringues.
Devant le cinéma, deux beaux gosses espagnols viennent faire la queue et demandent aux filles derrière nous "vous faites la queue?"
"euh oui plus ou moins, c'est un peu le désordre",
tout le monde rigole de bon coeur, "et bah on va remettre un peu d'ordre". J'aime la remarque, j'aime le ton et cet accent qui en même temps qu'il se déploie essaye de se faire oublier, joue à faire comme s'il n'y avait pas d'accent. Je le dis à Cécilia "ils sont pour nous".
Une fois dans la salle il s'installe près de nous et pendant que j'attends pour aller aux toilettes je vois Cécilia qui leur parle par dessus mon siège vide, je me dis "elle a réussi" mais la discussion tourne court et restera sans suite. Je sors des toilettes et le film a déjà commencé, je m'installe entre Cécilia et l'homme, je sens son parfum, je me sens comme assise à côté d'un homme que j'aime. Je me dis pour moi-même que cette séance s'avèrera intéressante. Pendant la séance je sens la chaleur qui se dégage de son bras, comme une pierre chaude, le tissu de ma chemise frôle le sien et il semble que tout soit dit, que notre relation se résumera à cette vibration de ces bras qui ne se touchent même pas et qui se repoussent en même temps qu'ils s'attirent, exactement comme des aimants. Parfois l'un de nous deux bouge son bras comme par refus de poursuivre le jeu.
En rentrant je raconte à ma soeur ce qu'a dit Cécilia à son sujet, "elle dit que t'es plus belle que moi et que tu te maquilles bien". Je prends ma douche et je vais manger un peu dans la cuisine, j'essaye de perdre quelques kilos alors je me fais violence et je ne touche pas à la paella, je mange plutôt un potage suivi d'un yaourt. Ce n'est pas aussi savoureux mais j'ai au moins la satisfaction de m'être soumise à une discipline, de manger d'abord fonctionnel plus que pour le plaisir, c'est ça tout le but du régime.
Je passe le laps de temps qui me sépare du sommeil à lire Le droit à la paresse de Lafargue qui se révèle être en fait un réquisitoire politique plus qu'autre chose, on y retrouve la verve des anciens textes politiques sur lesquels on tombe parfois dans les manuels d'histoire. Si mon professeur de philo m'a conseillé ça plutôt qu'un autre livre (il y avait aussi Oblomov) c'est que j'y trouverais forcément mon compte, donc je poursuis.
Hervé Guibert.
Un journal fait toujours un peu douter de la mort de l'écrivain, disons qu'on y pense même plus : s'il a existé c'est qu'il existe encore, forcément. J'ai le sentiment de vivre deux vies parallèles et je ne sais pas laquelle des deux est la plus réelle, me marque le plus.
Ce matin, réveil matinal et l'impression que je peux enchaîner une série d'activités inutiles comme écouter On the beach de Neil Young dans mon lit avec Emile qui dort par terre. Douceur de la musique, douceur du ciel blanc et du visage d'Emile qui lentement se réanime, reprend conscience. Sentiment rassurant d'être progressivement puis totalement en présence d'une autre conscience que la mienne, d'être réellement deux dans la pièce.
A chaque chanson je lui demande "et celle-là tu l'aimes ?", il aime bien les passages avec l'harmonica mais je comprends qu'il n'aime pas, Neil Young est compliqué, Neil Young créer de la musique qui ne se comprend que si à la base on est pourvu d'une certaine somme d'expériences et de sentiments, et dans cette musique il s'agira de retrouver ces sentiments, ces expériences.
Je ne comprends pas encore tout Neil Young, il y a des chansons qui m'échappent, dont l'émotion m'est encore incompréhensible et j'ai conscience de la masculinité de sa musique, des chansons écrites et chantées depuis son petit statut d'homme. Quand Neil Young parle de la femme d'une façon que je peux seulement envisager mais qui ne fait écho à aucune expérience.
"You're only real, with your make-up on"
Il veut Crystal Castles, il prononce le T de Castles. Je lui mets Animal Collective, ça il aime.
Puis comme par habitude je finis par poser sur le ventre mon livre et par me rendormir. Je crains toujours d'avoir trop dormi, je crains qu'il soit plus de 13h mais il est toujours 12h57 quand je me lève. Je n'ai toujours pas réglé ma montre à l'heure d'hiver.
Je me coupe les ongles des pieds en réécoutant Doolittle des Pixies, quelque chose m'échappe dans cet album, je ne comprends pas comment on peut passer du bruitiste Crackity Jones à la douce perfection pop de La La love you.
Je ne prends pas de parapluie malgré le fait qu'il soit impossible qu'il ne pleuve pas. Je ne prends pas de parapluie comme pour conjurer le mal, comme pour soumettre le temps à ma volonté. Je ne veux pas qu'il pleuve, il ne pleuvra pas.
En sortant du bus je déplie mon écharpe fleurie pour la poser sur ma tête.
Charlette et Cécilia concernant Miro.
Cécilia, c'est ton préféré Miro ? Il a fait trois taches.
C'est des jolies taches.
Aujourd'hui jeudi je vois Gabriel, cela va faire plus d'un an que je ne l'ai pas vu et j'ai peur, comme à chaque fois. Un jour qu'il me restait du temps après un bac blanc j'ai établi la liste exhaustive des gens rencontrés par internet, elle était immense, il y en avait 50. Je pourrais parler comme un comédien qui à chaque fois qui monte sur scène n'en finit jamais d'avoir le trac. J'ai toujours peur et toujours envie de reculer devant l'idée d'une rencontre imminente.
Le désir de rencontrer l'autre est toujours déséquilibré, il y en a toujours un qui désire plus que l'autre de faire cette rencontre, et quand c'est moi qui désire un peu plus il s'avère alors que j'ai peur de décevoir, que j'ai peur de rater ce que je considère comme un examen. Quand c'est l'autre qui désire un peu plus que moi alors je flippe qu'il ne soit pas à la hauteur, j'ai peur de la déception, de la discussion qui ne va nulle part, d'une discussion qui aurait pu ne pas exister. Pourtant ça ne s'est jamais mal passé, à force d'expérience on a très tôt l'intuition de ces choses-là, dès le moment où l'on se frotte virtuellement à la personne, dans sa façon de s'exprimer sur internet, dans la tournure que prenne ses idées, dans ses goûts autant littéraires que musicaux, dans sa façon de se mettre ou pas en scène, d'agencer, d'organiser le dévoilement de sa personnalité; on devine tout. Il y a une première "sélection" qui se fait sur internet : décider de parler à la personne ou l'ignorer, la rejeter ou vouloir atteindre une sorte d'amitié pure avec elle.
J'ai déjà vu Gabriel mais cela remonte à trop longtemps. Je ne me souviens que partiellement de son visage : yeux clairs, cheveux très bruns, j'ai tout oublié de sa voix mais je sais qu'il n'était pas timide et que je ne l'étais pas non plus malgré la sorte de pression constante de son amour pour moi. Je ne peux éviter de parler de ça sans le sentiment de le trahir, comme si en disant "son amour pour moi" j'affirmais ma supériorité sur lui.
Impression qui se confirme de jour en jour que je vais me confronter à une annulation de la part de A. Envie de dire "je le sens gros comme un camion". Je vois déjà la scène, au téléphone ou par mail : A. qui a une excuse forcément valable et moi qui lui affirme bêtement que je comprends, qui accepte jusqu'au bout, qui n'a même pas à accepter mais plutôt à subir, à encaisser mais qui préfère penser qu'elle accepte, que la volonté y est pour quelque chose.
[toujours ce sentiment de m'imposer à lui, de le gêner, que mon affection le colle et le dégoûte.] Je mimerai le détachement, l'indifférence devant la perspective de cette soirée et encore plus devant son annulation alors que mon imagination malade semble avoir déjà tout vécu de cette soirée, tout créé dans les moindres détails.
Penser à remercier les gens comme lui qui sur quelques jours nous font vivre de délicieux moments d'imaginaire, peut-être que finalement cela suffit.
Je retrouve cette idée chez Guibert qui dans sa première note écrit :
"Coin de fenêtre : emplacement vide où je vais mettre ce mannequin d'enfant si je l'achète. Mais il me semble déjà le voir, à cet emplacement vide, puisque je le désire. Je pourrais ainsi vivre dans un décor dénué, contrairement au mien, entouré seulement de désirs et de suggestions d'objets (je refuse toujours de constituer une collection)."
Lien étroit entre cette façon quotidienne d'écrire et le rapport que j'entretiens avec ma vie. Plus qu'une vie qui influence et dirige directement mes propos il semblerait qu'à force d'écrire et de faire de sa vie un moment quotidien de littérature j'en arrive à vivre ma vie comme une création de chaque instant, profondément excitante, comme une source inépuisable d'inspiration. Interpénétration des deux dans laquelle je trouve mon compte, dans laquelle je suis heureuse, je pense ne jamais arrêter et je regrette d'avoir passé tant de mois à n'écrire qu'une fois par semaine, à me sentir engloutie dans le réel. Il y a une manière d'alléger le poids du réel par l'écriture, de vivre à cheval sur les deux, c'est du 50/50. L'écriture n'est pas quelque chose d'abstrait, d'idéal, ce n'est pas un truc de lâche ou de frustré, c'est très concret. [Soulagement devant cette idée pour laquelle il n'y a pas à se persuader puisque je la vis et la constate.]
mercredi 15 avril 2009
"Il est heureux que j'aie la possibilité d'une évacuation quotidienne, par le journal, d'une écriture, même mineure, même déviée ou recouverte, sans elle je serais désespéré, peut-être déjà mort."
Hervé Guibert - Le mausolée des amants
Harold & Maude au cinéma, une histoire mignonne sur fond de Cat Stevens, une histoire peut-être même beaucoup trop mignonne, qui ne marche pas, en tout cas pas sur moi. Une sorte de Juno 70's à l'humour incompréhensible. Je n'accroche pas, et je suis triste de ne pas accrocher car j'ai pourtant un a priori positif sur tout film en provenance des années 70 mais ce bon a priori finit par se retourner contre ces films. Midnight Cowboy reste l'indétrônable.
Mcdo St-Michel, l'hôtesse de caisse est belle et douce, blonde. Je regarde sa nuque en train de me préparer mon cappucino. Sorte de complicité blonde/brune au moment de lui dire au revoir, en tout cas c'est comme ça que je le ressens.
Finalement bénéficier de la connexion Wifi du Mcdo se révèle avoir un prix, celui de la boisson.
Bizarre de se retrouver dans un lieu publique avec un objet aussi familier que mon ordinateur, je ne l'ai jamais vu autre part que poser sur mon lit, dans ma cuisine ou au salon, ici il est exposé aux regards de tous, c'est un peu comme surprendre un proche dans un univers publique que l'on a toujours côtoyer seul, choc des rencontres.
Nous attendons Marie qui prend son temps pour arriver. J'ai internet mais Cécilia et Charlette s'ennuient et finissent par inventer des jeux insensés. J'écris à G., j'écris à A., j'écris à Julie partie à Rennes, j'écris à mon professeur de philo, j'écris sur mon blog et sur le forum. Au moment de partir j'ai le sentiment d'avoir tout accompli, d'avoir tout bien fait mais comme d'habitude ce travail ne tient qu'un temps et demain il faudra encore répondre à d'autres mails, actualiser tout ça. Internet est une course interminable, ne plus avoir de connexion est impardonnable.
Nous mangeons au restaurant chinois à St-Michel, c'est jour de fêtes et nous prenons toutes des menus, nous mangeons dehors. Beignets de riz soufflet, poulet à l'impériale, glace café vanille. Nous vivons la venue progressive de la nuit et la venue progressive des enseignes lumineuses qui domptent l'obscurité. Aujourd'hui encore, et ce depuis bientôt 2 ans, la richesse de nos sujets de discussion est inépuisable.
A. m'a appelé deux fois vers 19h30. Voir ces deux appels en absence sur mon portable est comme voir se retourner la situation : cela a toujours été moi qui le réclamait,qui avait besoin de lui, et les appels en absence me font miroiter le contraire, je le sens déçu à l'autre bout du téléphone, dans un état d'attente et de contrariétés dans lequel j'aimerais pouvoir le laisser languir. Seulement laisser ses messages sans réponse m'est plus insupportable qu'à lui, je sais qu'il s'en fiche. Je ne le rappelle pas tout de suite, je préfère lui envoyer un sms pour lui demander si je pouvais le rappeler plus tard. J'aimerais être au calme pour lui parler, le trac me fera lui demander de répéter à chaque phrase, je ne serais pas "au top, je ne me sens pas capable de gérer deux dimensions en même temps, l'extérieur et l'intérieur du téléphone. J'ai toujours redouté de l'avoir au téléphone, il m'impressionne encore trop et avec le temps ça ne se calme pas. Tout travail de relativisme est inutile : le considérer comme ce qu'il est, c'est à dire une sorte d'ami rare comme on parlerait d'oiseau rare, ne calme en rien ma fascination, ma timidité, cette façon que j'ai de ne pas me sentir naturelle en lui parlant, de jouer le rôle de la jeune fille. Je travaille à détruire tout cet amas de fantasmes pour ensuite mieux reconstruire, reconstruire quelque chose qui se rapprocherait d'une saine réalité, mais je me confronte à mon impuissance, à l'inefficacité.
A ma proposition de le rappeler à 22h il répond "Minuit".
Je le rappelle à minuit dix, je le pensais chez lui mais il est entouré d'amis, j'ai peur de paraître ridicule, la fille qui appelle à l'heure, qui est seule chez elle et qui croit des choses pendant que les amis attendent, peur de ne "rien lui dire". Il me propose qu'on se voit pendant mes vacances, puis l'invitation se précise, il aimerait que je vienne dîner chez lui un soir et je pourrais même dormir. Je n'accepte pas tout de suite, je suis encore surprise et je préfère attendre de mentir à ma mère pour confirmer l'invitation. Cette invitation est l'aboutissement de notre belle relation, nous nous connaissons à peine, disons que ce qu'il connaît de moi et ce que je connais de lui est à 50% de la projection, à 50% de la réalité, et nous nous en tenons à cette équilibre, nous construisons là-dessus.
A chaque fois que je le vois il apporte avec lui un univers si neuf, en décalage avec la ritournelle du quotidien que chacune de nos rencontres est autant de petits îlots de liberté où personne ne se doit rien et où la bienveillance règne. On ne fait que parler, qu'échanger, on se distrait de nos vies respectives, puis on ne se voit plus pendant des mois et on reprend contact par hasard.
Je lui rappelle que je n'ai plus internet, que je le lui ai dit dans mon mail, il ne s'en souvient plus, je suis un peu vexée d'autant plus que le mail, écrit dans l'urgence, ne faisait pas plus de dix lignes et qu'il date d'il y a seulement quatre heures. Ce manque d'indulgence le caractérise assez mais dans l'idée qu'il ne s'adresse pas seulement à moi je ne le prends pas comme une offense personnelle. Je ne sais pas réellement ce qu'il veut, il me veut chez lui à dîner, mais il ne m'écoute qu'à moitié. Par contre il se souvient de mon avertissement de travail l'année dernière alors que mon propre père n'est pas au courant, j'oublie la première mésaventure, je lui souhaite bonne nuit.
C'est un peu ridicule mais je pense à la tenue que je porterais pour aller le voir, je pense à la tunique neuve trouvée chez Bershka, bleu marine, un peu vaporeuse, manches chauve souris, col de chemise. Je sais qu'il reste très sensible aux apparences féminines, très exigeant, et que les conseils qu'il me prodigue je les reçois comme provenant d'une sorte d'opinion commune masculine. Je sais que ses remarques sont celles d'un homme aux critères de beauté d'une exigence sans pitié, semblable à celle des enfants qui jugent d'une chose "belle" ou "pas belle" sans jamais plancher sur un juste milieu. J'éprouve encore le besoin de le séduire, je sais que ça compte pour lui, je sais que ça compte d'avoir devant soi quelqu'un de présentable, que cela pèse pas mal sur le bilan de la soirée. Je pense d'ailleurs que devant la beauté ou son absence nous restons nous aussi sévère comme des enfants, on ne pardonne pas vraiment à la laideur. La beauté est purificatrice, donne l'impression que le fond de notre oeil se nettoie. Si je dors chez lui cela demandera beaucoup d'organisation, déjà que me rendre présentable demande du travail mais me rendre négligemment présentable (cette façon de rester présentable, de paraître encore bien habillée en pyjama au moment de dormir chez quelqu'un)...
Bien lire est aussi important que bien manger, cela influe sur mon humeur. Si je lis bien alors j'écris bien car je suis directement influencée par mes lectures, cette nouvelle façon d'écrire, par fragments, par tranches, c'est à Hervé Guibert que je la dois. En ce moment je suis bien, je suis "heureuse" parce que ce que je lis est bon, ce que je mange aussi, et parce que j'écris tous les jours et que ça c'est un remède inestimable contre la tristesse et la frustration.
Page 161, message d'Hervé Guibert à mon intention.
Discussion avec T. sur le but de la publication [...] l'idée de ne pas être publié dépasse l'idée de mon corps rongé par les vers. Il ne s'agit pas de postérité, mais de l'assurance vague, presque abstraite, de rencontre, dans le temps, à des fuseaux divers (non plus horaires, mais annuels, et peut-être centenaires), même si le livre n'a jamais été réédité, même si le stock a été pilonné, même si la plupart des exemplaires ont été détruits dans le feu ou ramollis par l'eau des égouts, et la plupart des caractères effacés, d'un lecteur, d'un seul lecteur, d'un jeune homme ou une jeune fille, un vieillard, un enfant, d'un exemplaire réchappé qu'il prendra entre ses mains, et que cette parole, cette voix se remettra à vivre, pour quelque temps, dans son corps, avant de se refiger en surface morte, compressée, inutile, qu'elle sera encore une fois redéployée, et célébrée par sa lecture, cette action physique de l'écriture, cette matière, ce temps perdu, comme à prier, et qu'il aimera, qu'il sera sensible à l'amour, mais peut-être je l'explique encore mal, je l'amoindris. Je serais tenté de dire : s'il n'y avait cette assurance, cet espoir d'un seul lecteur, un jour, je n'écrirais plus, mais j'écrirais encore moins s'il n'y avait pas d'amour à raconter, car c'est l'amour que j'ai envie que ce lecteur-là discerne."
mardi 14 avril 2009


Je me réveille à 14h sans pour autant avoir abuser de la nuit, j'ai dû m'endormir vers 3h, ce qui me paraît convenable. La limite, l'excès, se trouve pour moi toujours à partir de 5h, quand on commence à concevoir que le levé du jour n'est pas loin. En me levant je détecte ma faim et je déjeune tout de suite, je prendrais mon café plus tard.
J'ai des cheveux à tendance grasse aussi il est fréquent que je me lave les cheveux alors qu'ils sentent encore le shampooing; en lavant les racines je suis obligée de laver le reste. Petit gâchis.
Nous retournons aux Buttes-Chaumont avec les copines, il était dur de s'entendre pour un cinéma. C'est intéréssant de retourner à la belle saison dans ce parc afin d'en constater les changements : on ne connaît plus les modifications apportées par les saisons sur la nature, nous ne connaissons plus que la ville où chacun de ses éléments restent impassibles face aux saisons, la ville est sans odeurs, quand elle n'est pas nauséabonde.
Il faut donc aller au parc pour connaître les saisons. Quand je traverse ma résidence je passe devant des buissons qui en été sont fortement odorants, chaque année et plus qu'autre chose, ils sont le souvenir le plus marquant de mes étés, cette odeur et les vêtements que je porte. La dernière fois que nous sommes allées au Buttes-Chaumont l'odeur d'herbe humide nous violentait les narines et Cécilia se plaignait.
Dans le métro je poursuis ma lecture du Mausolée des amants de Hervé Guibert, journal intime de 560 pages. Il laissait le journal à la disposition de son petit ami T. qui pouvait le consulter à tout instant, idée d'une littérature-photographie, qui ne laisse rien passer et qui évoque le moment vécu avec une "précision photographique". L'homme m'était étranger il me devient familier, je touche sa vie, je comprends tout, il n'y a pas à y croire, c'est la réalité, au pire une réalité très légèrement atténuée. Vu l'épaisseur du journal je pense le lire en plusieurs fois comme pour ménager une présence qui pourrait devenir lourde à force d'être côtoyée, comme on prévoit quelques jours de pause avant de revoir une personne trop longuement fréquentée afin de ne pas saturer, pour faire face à une sorte de trop-plein d'autrui. Ses couvertures de livre sont toutes sans exception illustrées de ses propres photos en noir et blanc. Les livres de Sartre, roman et pièces de théâtre sont tous aussi noir et blanc. Cela connote une certaine gravité qui chez l'un comme chez l'autre, est omniprésente. Gravité des films en noir et blanc.
Je lis ce livre, (acheté en occasion chez le bouquiniste jouxtant Boulinier) en attendant de pouvoir acheter les lectures conseillées par mon professeur de philo sur des thèmes que je lui ai soumis. L'idée que je vais, dans un futur proche, pouvoir m'acheter des livres me met en joie, j'espère seulement pouvoir ne pas faire d'excès ou pouvoir en faire sans que cela entrave trop l'organisation financière des jours qui suivront. Il faut une fréquence d'achat proportionnelle à sa vitesse de lecture : l'idée est évidente, il faut savoir s'y tenir.
Pensée dans le métro :
mettre des boucles d'oreille = prendre le risque d'être moins belle sans.
ne pas en mettre = être sans cesse soi-même, ne mentir à personne.
C'est pour une de ses raisons que je ne me maquille que rarement et plus par fantaisie que par tromperie.
Avant d'aller au parc nous allons au 8 à huit acheter de quoi boire, "c'est comme un pique-nique de boissons" dit Cécilia, précisant sa pensée j'ajoute "un pique-nique liquide". Je paye la boisson de Cécilia et de Marie à qui je devais de l'argent. Deux bouteilles de Coca zero, une canette d'Ice tea et une grande bouteille d'eau pour 3,50€.
Nous buvons nos bouteilles en marchant calmement. J'aimerais m'asseoir sur la pelouse, je suis prête à déplier mon programme du cycle Rohmer pour que Marie s'asseye dessus mais la vue d'une crotte de chien s'annoncera rédhibitoire, nous finissons sur un banc.
Une fois en hauteur je mesure enfin l'étendue du parc : il est à la mesure de ce que l'on demande à la nature, du vert à perte de vue, c'est rassurant. Il y a assez de matière pour s'émerveiller, toute trace d'urbanité est mise à distance, l'illusion prend, on finit par y croire.
Il y a un parterre de tulipes jaunes absolument réjouissant, Marie s'allonge entre les fleurs et nous la prenons en photo, des gens pique-niquent derrière nous, Cécilia fait la remarque "on dirait les photos de calendrier LaPoste avec le gros chien entouré de tulipes", je me plie en deux pour rigoler.
Le soleil se devine sur des surfaces qu'on pourrait délimiter à la règle, comme sur un tableau de Mondrian. Quelques arbres sont frappés dans leurs feuilles rousses, un reflet auburn apparaît, le même que l'on peut retrouver sur une chevelure également frappée par le soleil.
Correspondance feuilles/cheveux à creuser.
Marie et Charlette s'achètent des barbes à papa, je leurs demande de les mettre devant leur tête pour la photo.
Joie simple aux Buttes Chaumont, fatigue familière dans le métro. Je pense "fragile équilibre du bonheur".
Dans le train une famille entre dans le wagon, une petite joue avec son piano magique pendant tout le trajet, c'aurait été insoutenable si je ne m'étais pas calmé, si je ne lisais pas un bon livre, si je n'étais pas durement entraînée à lire dans le bruit. Personne pour lui dire d'arrêter, même pas les parents, et cette musique idiote qui change à chaque touche. Peut-être les parents savent-ils qu'elle n'arrêtera pour rien au monde, que si ce n'est pas le piano ce sera les pleurs qu'on se tapera, je laisse couler.
En sortant du parc, vive discussion entre un gardien et des jeunes, l'un d'entre eux à fait tomber un portable à 800€ dans une bouche d'égouts, il veut descendre le chercher mais le gardien le lui interdit et commence à crier "si vous descendez j'appelle la police".
On marche dans le 19ème, on aimerait habiter ici, on s'arrête devant la vitrine d'une agence immobilière. Je n'ai aucune expérience de ces choses là, j'ignore si le prix des appartements est cher ou convenable, tout cela fait référence à une réalité encore lointaine, mais peut-être pas aussi lointaine que ça, je ne sais pas, il faut faire attention quand on commence à rejeter un problème loin de soi sous prétexte que "c'est dans loongtemps". J'ai le sentiment que l'acquisition d'un appartement ne se fait pas sans une interminable série de procédures, de paperasses. Je pense à ma chambre à Courbevoie.
En rentrant chez moi, mon père est assis au salon, il n'a jamais été placé là en soirée, je demande qu'est-ce qui se passe ? On me répond que ma mère a fait tomber de l'eau sur la Freebox. Il ne me suffit pas de plus pour comprendre que cela me handicape d'internet pour au moins une semaine, qu'il va falloir changer totalement de système de vie. J'ai encore un peu de mal à digérer la nouvelle, j'en veux à ma mère, j'en veux à tout le monde, la soirée sera affreuse.
Ne plus avoir internet est toujours l'occasion d'une remise en question de sa dépendance, c'est une remise en question qui fait du sur-place, on sait qu'une fois les choses en ordre on replongera avec délice dedans. Après m'être imaginé la désastre de la semaine qui arrive j'ai essayé d'en voir les bons côtés : il s'agira d'avancer dans mes lectures autant que dans les films prêtés/téléchargés, peut-être même de parler à ma mère, je sortirai quelque chose comme 2h plus tôt que d'habitude de chez moi. Vu ainsi internet ne manquera que dans la programmation de rendez-vous pris dans la semaine et pour la réponse aux longs mails de Gabriel qui nécessitent plusieurs heures. J'irai au Mcdo de La Défense profiter de la Wifi, j'y commanderai un cappucino, personne ne m'embêtera, je transporterai mon ordinateur dans mon sac à dos bleu marine. Vu le temps restreint qui me sera imparti tout forum est pour l'instant proscrit. Les notes de blog seront rédigées à l'avance et publiées le lendemain, pour les horaires de cinéma et les expositions j'achèterai le Pariscope.
J'ai pu brièvement me connecter à ma boîte mail avec mon portable, j'ignore combien le voyage m'en a coûté mais il fallait voir si A. ou G. m'avait répondu. Rien sinon les remerciements de mon professeur de philo pour les cours envoyés ainsi qu'une remarque concernant un lapsus dans un de mes cours.
Mardi, je me lève avec l'idée fulgurante qu'aucun réseau internet ne traverse mon appartement, les pièces sont comme vidées de quelque chose, d'un lien infini sur le monde. Tout est profondément présent, réel, austère, il n'y a pas de réalité qui se cache comme celle que cache internet, tout est affreusement là. Il y a au mieux le contenu des livres, de la radio, de la télé, de la musique, des personnes, il faut que je sorte au plus vite de l'appartement.
Le journal intime est le genre littéraire qui nous fait le plus ressentir cette sorte de "vie par procuration" que certaines personnes invoque devant une personne qui lirait trop et oublierait presque de vivre pour finir par s'enfoncer dans ce qu'on appelle le bovarysme.
Je me frotte à l'homosexualité de Hervé Guibert, ce n'est pas une chose qui m'est naturellement envisageable, je trouve ça mystérieux, étrange en même temps qu'intéressant, si l'on parle de "culture gay" c'est bien parce que cette sexualité change les moindres aspects de la vie. Il y a une violence inhérente à l'amour entre deux hommes, c'est impossible de passer à côté de ça, quand Hervé Guibert parle de sexe, il en parle comme d'une lutte langoureuse, c'est violent, jamais érotique, toujours pornographique. Il est dur de ne pas être homosexuel sans le revendiquer, le choix est en lui-même une revendication de par les efforts, les justifications que l'environnement réclame. Nous vivons dans une société elle-même hétérosexuelle.
Je glisse un crayon entre les pages du livre, j'ai envie d'écouter de la musique, mon étagère à CD est juste à côté de mon lit, je parcours des yeux les rangées en attendant qu'un CD me dise quelque chose. Je tends à Emile "Free the Bees" des Bees, je lui dis de me le mettre et de monter le son à 18. J'ai passé ma 4ème a écouter ce Cd qui est l'une des musiques les plus riches qui m'ait été donné d'écouter. Inavouable fierté de ne pas avoir perdu mon temps à écouter des cochonneries, très tôt j'ai su où il fallait aller, je n'ai bien que ce mérite.
Je me plonge dans mon lit, je danse dans ma tête tout en fixant ma tasse de café. Je porte une jupe et un polo 60's et je twiste, plan large de la caméra, petit budget. Dans ma jeunesse je tournais énormément de clips dans ma tête, je voulais en faire un métier, c'est une chose très libre et très enfantine que de tourner un clip, c'est comme un caprice qui n'engage en rien.
Je me maquille de quelques touches de




