mardi 19 avril 2016

je tache tout de rouge à lèvres, d'encre et de café (les livres, les draps...), cela doit vouloir dire quelque chose, peut-être que ces trois substances font autant parties de moi que celles que secrètent mon corps.


je suis amoureuse de ce que les gens souhaitent et veulent pour eux, de ce qui les nourrit au sens très large du terme. Cet ego replié sur lui-même avec ses besoins, ses goûts, ses désirs. Ses envies de tel aliment autant que ses envies de coucher avec quelqu'un. Bref, tout ce qui en lui consomme et pour cela, se tourne inévitablement vers le monde et y trouve de quoi croître, cela me touche.


La vie est, malgré elle, obligatoirement, une sorte de grande enquête sociologique, un énorme projet balzacien pourrait-on dire. Qu'on le veuille ou non, nous sommes toujours les témoins plus ou moins attentifs d'autres milieux, d'autres manières de pratiquer le monde (ce livre que j'adorais à l'époque Manières de faire des mondes de Nelson Goodman, pas sûr de l'aimer encore). Cette dimension là j'aimerais pouvoir la parfaire et m'appliquer à l'aiguiser jusqu'à devenir la gardienne attentive de ceux qui m'entourent.


J'ai l'impression d'avoir vécu ce début d'année comme un dérèglement et un détraquement de tous mes sens et notamment de celui qui me malmène le plus : l'imagination.  j'ai l'impression d'avoir eu à ingurgiter un nombre considérable de choses (entre les épiphanies et les blessures), des aliments de toutes les formes et de toutes les dimensions, certains possédant des bords tranchants, certains trop énormes et qui passent dans mon organisme en l'écorchant. Le processus de digestion vient tout juste de commencer, les aliments ont mis tellement de temps à se désintégrer (je n'avais rien mâché), à fondre, et je retrouve désormais un usage à peu près normal de mon corps. Il n'est plus habité par cet embouteillage de malheur, et laisse place en fait, à une véritable métamorphose. Je fais le décompte de mes forces, je teste mes nouveaux pouvoirs, ma nouvelle sensibilité, j'ai été guérie et transformée par cette digestion.

Usage à peu près normal de mon corps,  et le corps en tant que c'est de lui que part cette faculté de l'imagination. Cette faculté contre laquelle j'ai passé tant de semaines à me battre et qui s'abattit sur moi au dépourvu.  Au milieu de la journée,  sans crier gare,  elle venait me serrer la gorge. C'était comme une bête qui n'attendait pas la nuit pour m'attaquer et me transpercer de ses images.


Et puis un jour, récemment, je me suis levée,  éblouie par le soleil, et j'ai senti comme un apaisement que je n'ai pas cessé de goûter tout au long de la journée.  C'est comme s'ausculter intérieurement,  passer ses doigts tout partout à l'intérieur et constater que tout est en place, que rien ne fait plus mal lorsqu'on appuie. On pense aux images qui font mal et elles ne font plus mal, elles vivent leurs vies sans nous (oui c'est dans ce sens que doit être tournée cette phrase car je constate dans la guérison que c'est finalement moi qui venais embêter ces images, moi qui leur conférais une puissance qu'elles n'ont jamais eue).

L'imagination peut aller partout, il faudrait pourtant lui imposer un code de la route, des panneaux de signalisation, pour qu'elle ralentisse ici, s'arrête là, qu'on l'oblige à dévier sa trajectoire. Instaurer même des portes blindées, lui barrer l'accès à certains territoires qui pourraient nous être néfastes.

Ce qu'il y a de beau dans le hasard, dans la coïncidence, c'est leur instinct, cette façon d'entreprendre sans nous, c'est cette proposition faite à la vie, et libre à nous d'en disposer, de la refuser ou d'y voir un nouveau départ de fiction.

Nuit debout. Y aller beaucoup, seule ou accompagnée, à des heures diverses, faire partie de cette masse d'écoutants attentifs. Y aller c'est ne plus être en mesure de se prononcer dessus, c'est actionner ce que je décrivais l'autre jour à F. : une épochè, une suspension du jugement qui permet l'écoute, l'observation détachée de tout envie et de toute disposition à conclure quoique ce soit. Refuser de conclure en tant que la conclusion déforme l'observation, mais plus que ça : en tant que la conclusion déforme la vie. Il y a des morceaux de réel qui se passent sans nous, qui se passent bien de nous et qui ne quémandent pas notre avis. Voir passer devant soi ce qu'on appelle ici et là les "damnés de la terre", voir passer les discours paranoïaques, les discours en lambeaux, la langue folle et blessée de ce qui ne se trouvent pas dans le cercle VIP de la rationalité du discours. Un homme un peu fou qui parle du traitement qu'il a subi en hôpital psychiatrique, une femme qui pense que le gouvernement veut la tuer, le poème cassé de l'un, les imprécations alcoolisées de l'autre, le monologue de Hamlet récité par un jeune homme épuisé après sa performance. Il faut entendre par là que ce qui sort pendant les AG ne peut pas sortir autrement, l'homme évoquant les dérives des hôpitaux psychiatriques ne peut pas s'exprimer autrement que follement. Chacun y fait résonner sa petite mélodie intérieure jusqu'à ce qu'on en déduise pas autre chose qu'une agora cacophonique. Plusieurs amis croisés là-bas parlent de ce magnétisme qui les étreint, de cette envie de revenir encore et encore, le plus souvent possible, comme attirés par un tourbillon déréglé. Quelque chose ne cesse pas de rater, et c'est cela qui nous réjouit, comme un briquet vide mais que, buté, on ne cesse pas de vouloir faire fonctionner. Parfois un départ de feu, parfois la flamme revient le temps d'une demi-seconde. Cette chose étrange que peut être l'attente patiente, mais parler d'attente c'est déjà déformer la chose. Car venir place de la République c'est n'avoir envie de rien, c'est, ce mot que j'entends beaucoup, y déposer sa présence, venir avec toute son inertie, constater l'incapacité joyeuse, le refus de conclure. Un exemple très parlant : personne ne pense la même chose sur les casseurs, sur la réponse apportée à la violence policière et sur l'usage ou le non-usage de la violence. Le sujet revient sans arrêt et l'assemblée reste partagée. On prend cette indécision, cette indécidabilité, comme quelque chose de satisfaisant, qui ne vient pas frustrer un désir de trancher. Tout est ainsi en suspens, et c'est là que réside la force politique du mouvement, là que réside son refus de ce qui fait le quotidien de la politique : les sondages, la statistique, l'opinion. Le refus de toute forme d'homogénéité, ce refus en fait, de la ligne droite pour lui préférer le désir et l'obligation de tourner en rond, d'avancer une fois et de reculer une, bref, c'est peut-être ce tourbillon là, le tourbillon déstructuré de la pensée et de la langue, qui aimante certains d'entre nous. Cela met en branle, cela met à l'épreuve nos habitudes, nos réflexes qui consistent à déceler partout des directions, une téléologie.  D'où l'hypnose, en tant qu'elle est un état où nous sommes dépossédés, heureusement, de notre capacité à conclure; j'ignore jusqu'à quand le charme va opérer et je ne néglige pas une éventuelle lassitude. L'épochè est donc bien un état possible, habitable, un délicieux tremblement entre deux options. Il y a un nombre incalculable de connexions, de contacts, qui se font sur cette place (il faudrait pouvoir entamer une sociologie de la place de la République depuis qu'elle est une zone piétonne); c'est ce qu'on n'osait plus demander à la ville, ce corps politique sans organes.

mardi 12 avril 2016



- Envie de passer de grandes journées solides qui ne me laisseraient pas le temps de m'effondrer, des journées telles qu'à chaque instant elles sembleraient me dire "tiens toi droite, souris ! tu dois t'occuper de moi", et alors je me redresserai pour coiffer la longue et vigoureuse chevelure de ma journée.

- Une personne admirable, vraiment et profondément morale, serait capable, même au plus profond de l'accablement, de la tristesse ou de l'énervement, de répondre aimablement à quelqu'un qui lui demanderait de l'argent dans la rue.
Autrement dit, une personne profondément morale (ou distinguée ou élégante) n'estime pas qu'autrui, ce parfait inconnu, devrait évidemment pâtir de son humeur. Son humeur n'est pas inexorable, indiscutable, bref, elle n'est pas une météo.

- Toujours un peu inquiète à l'idée d'une généralisation de l'automatisation du métro. Le métro est comme le bus, on y devine quelque chose de celui qui le conduit. Le malotru qui nous fait payer on ne sait quoi en freinant trop subitement, mais aussi et surtout, le délicat, qui, à la vue d'un retardataire, n'hésite pas à laisser le signal sonner plus longtemps que prévu et à l'attendre, parfois même jusqu'à l'indécence. C'est presque un miracle, un événement, ce surgissement de l'humain derrière la machine.

- Il faut savoir et pouvoir se satisfaire d'une chose, qu'avec certaines personnes, les circonstances font qu'on ne peut entretenir avec elles qu'un amour intellectuel. Mais dire "on ne peut" c'est déjà minorer ce qui est immense, même si l'absence d'un minimum de quotidien partagé peut être longtemps vécu comme un deuil - cela peut être une source justifiée de chagrin. Puis le temps passe, le calme revient, et on se rend compte que cet amour est toujours là, bien présent, apaisé dans son renoncement; ou alors il a simplement disparu.


- L'influence des gens sur soi est quelque chose d'aussi touchant que ridicule. Fréquenter quelqu'un depuis longtemps, parler comme lui, répéter au mot près ce qu'il dit en se l'appropriant, avoir ses goûts et ses dégoûts. N'être qu'un petit animal mimétique, le porte-parole d'un autre, un prolongement de lui. Le plus saisissant est ce moment où l'emprise tombe, où la personne s'éloigne et où le mimétisme et l'influence disparaissent. On a l'impression d'avoir trahi quelqu'un, le sentiment d'une contingence un peu triste, d'un délire passager.

- SB à la Cinémathèque, cette fois-ci pour présenter Zig Zig de László Szabó :
toute sa programmation (quatre films) tourne autour de l'idée de choisir des cinéastes qui ont "le sens du présent" : "comment faire pour que le sens du présent prenne le pas sur le scénario ?"
"Comment peut-on faire pour lutter contre la force d'inertie de l'aspect technique du cinéma ?"
Et les "créatures sans créateur", formule de Vecchiali pour parler des acteurs dans le cinéma des années 30. Formule sublime.
Je retrouve dans sa présentation ma propre obsession d'une disparition du cinéma. Je finis par réfléchir et je me dis que peut-être tout vient de lui, et que je passe mon temps à faire comme si j'avais trouvé ça toute seule. Je ne suis qu'une machine à digérer qui se réveille un jour, amnésique quant à l'identité de la personne qui l'a nourrit, je finis alors par m'attribuer tous les mérites.


- Changement de saison : s'ensuit une période instable, un peu folle, le temps que le corps et les pensées se règlent, s'ajustent au changement. Une période qui a comme un léger tremblé dans le trait. En attendant une forme de panique et de n'importe quoi s'installe. Le fond de l'air chaud m'exalte et me rend mélancolique, cela doit venir d'une perception insistante à ce moment de l'année, un truc qui vient de l'adolescence. Nouvelles lectures, nouveaux boulots (fin du travail sur Gabin), nouvelles chaussures, nouvelles rencontres : comme si tout cela avait attendu derrière une porte pendant tout l'hiver et se déversait désormais sur moi.




















- Confirmation de quelque chose en lisant le journal de Sylvia Plath : qu'il va falloir tout en lire, parce que je tiens là mon alter ego littéraire. Cette petite littérature féminine et mineure qui me fait rêver, c'est tout elle. Ce petit monde de jeunes filles américaines derrière lequel se cache en fait l'éclair, l'orage de la folie. Elles prennent des bains pour se laver d'un rendez-vous galant, rêve de purification en même temps que de souillure. Oui oui c'est trois fois rien, c'est mineur et c'est pour ça que je peux prétendre qu'elle est mon alter ego : cette littérature minuscule c'est bien moi, j'y suis effroyablement à l'aise et je commence à l'aimer elle comme une soeur.

- Cette phrase, écrite dans son journal alors qu'elle doit avoir 17 ou 18 ans :

"Un éclair oblique de lumière bleutée traversait le plancher d'une pièce vide. Et je savais que ce n'était pas l'éclairage de la rue mais la lumière de la lune. Qu'y a-t-il de plus merveilleux par une nuit pareille que d'être vierge et jeune, pure, neuve?...(être violée.)*

les notes de bas de pages nous disent : * "(être violée)" est un ajout plus tardif dans une encre différente.


On devine le chagrin voire une forme de rage ou d'ironie cruelle dans cet ajout tardif. Comme si Sylvia, relisant son journal des année après, se corrigeait elle-même, corrigeait par l'expérience ce qu'elle prend rétrospectivement pour une naïveté. Peut-être qu'alors pour elle la souillure n'est que l'envers de la pureté. En tout cas je vois dans cette phrase une sorte de réconciliation de tout ce qui peut cohabiter chez la "Vierge Américaine", comme elle le dit elle-même. Prête pour l'amour, "parée pour plaire", comme un cadeau bien emballé et pourtant explosif.

Il y a une scène de bain très belle dans La cloche de détresse qui va dans ce sens-là :

"J'ai pensé me glisser entre les draps et essayer de dormir, mais cela me faisait l'effet d'introduire une lettre sale et piétinée dans une enveloppe propre et neuve. J'ai décidé de prendre un bain chaud. Il doit bien exister des maux qu'un bain chaud ne parvient pas à guérir, mais je n'en connais pas beaucoup. Chaque fois que je suis triste à en mourir, trop nerveuse pour dormir, ou bien amoureuse de quelqu'un que je ne verrai pas pendant une semaine...je me laisse aller jusqu'à un certain point et je me dis : "Tu vas prendre un bain chaud."
Je médite dans mon bain. Il faut que l'eau soit très chaude, tellement chaude qu'on puisse à peine supporter d'y plonger un pied. Alors, on s'enfonce centimètre par centimètre jusqu'à avoir de l'eau jusqu'au cou. [...]
Pendant plus d'une heure je suis restée dans cette baignoire au dix-septième étage de cet hôtel pour femmes seulement, loin du jazz et de la tourmente de New York, je me sentais devenir pure. Je ne crois pas au baptême, ni aux eaux du Jourdain, ni à rien de tout ça, mais je crois que j'éprouve pour les bains chauds les mêmes sentiments que les croyants envers l'eau bénite.
Je me disais : "Doreen se dissout, Lenny Sheperd se dissout, Frank se dissout, New York se dissout, ils disparaissent tous et aucun d'eux ne compte plus. Je les ignore. Je ne les ai jamais vus. Je suis très pure. Tout cet alcool, tous ces baisers gluants, échangés devant moi, la boue qui se collait à ma peau sur le chemin du retour, tout cela se métamorphose en quelque chose de très pur.""
On imagine son corps sortir du bain, tout rougi par l'eau chaude, son corps devenu une lettre propre qui glisse dans son enveloppe immaculée. On imagine que le lendemain il faudra encore prendre un bain chaud, recommencer le cycle infini de la pureté.

jeudi 7 avril 2016




Conférence sur Renoir une semaine après la conférence sur HSS, et un même fil conducteur de l'un à l'autre, une même idée qui surgit comme par enchantement, une idée que je ne suis pas allée chercher spontanément mais qui est elle-même venue me trouver, c'est celle de la disparition du cinéma. Dans une certaine esthétique qui commence à être la mienne, un grand cinéaste cherche d'abord à faire disparaître, à faire reculer le cinéma. Je ne peux pas en dire plus, seulement que, lorsqu'on aime véritablement le cinéma d'une certaine façon, on le hait aussi toujours un peu. Peut-être finit-on toujours par trouver un paradoxe lorsqu'on creuse longtemps d'un côté : aimer le cinéma c'est souhaiter le faire disparaître, voilà donc la conclusion de toutes ces années cinéphiles ?
Renoir parle de l'eau (il existe chez lui une tension vers un devenir-eau de sa mise en scène), des mouvements de caméra qui ne doivent pas se voir, de l'importance des acteurs. Tout ça converge vers une même idée de disparition. J'arrive donc toujours à conclure sur cette idée, à la faire passer en (eau) douce, mais je n'ai aucun retour quant à savoir si cette idée est comprise ou appréciée ou si elle est uniquement plaisante à mes propres yeux, à l'intérieur de mon esthétique, cette chose que je ne partage avec personne, ou peut-être disons, une poignée d'amis et de connaissances qui sur le principe sont d'accord avec moi. J'insiste : cette idée je ne suis pas allée la chercher comme un ornement, je l'ai déduite de tout ce que j'ai récemment écrit, et cela me la rend d'autant plus nécessaire et précieuse.

Le développement d'une passion ressemble à la forme d'un entonnoir : on mange d'abord de tout, puis on finit par ne plus supporter que quelques aliments. On devient de mauvaise foi et on cultive un peu ses goûts contre ses dégoûts : l'un alimente l'autre. Mais on devient aussi du même coup, un peu plus intéressant. Pourquoi ? Parce qu'alors les films (ou la littérature ou la musique) ne défilent plus dans le vide mais viennent répondre à une sorte de paysage ou de pièce agencée d'une façon très précise, unique (à chaque subjectivité son paysage). Ce n'est plus une réception, cela devient une véritable conversation. Si je m'ennuie de moins en moins devant les films c'est que d'abord je ne vais plus voir tout ce qui sort, mais aussi parce qu'il n'y a pas un seul plan que je ne discute pas intérieurement.

Je ressors de ma conférence en sueur, fatiguée et fébrile. Je descends de la scène et de mon petit bureau avec l'impression d'un effort immense, surhumain, louable, qui m'a sortie des limites de mon apparence (petite meuf de 24 ans). Au café en attendant la petite, je n'arrive pas à faire autre chose qu'à regarder dans le vide en enchaînant clope sur clope; je suis vidée et je n'arrive pas à lire. Je crois que cette conférence, plus que la première, m'a travaillée au corps, qu'elle est davantage sortie de mon corps, j'ai accouché d'un truc qui n'était pas entièrement contenu dans mes fiches, quelque chose entre le ventre et le cerveau. Par exemple, je n'avais pas prévu que la conférence se termine dans une sorte de précipitation brouillonne que B. a beaucoup aimé car pour lui elle rappelait l'emballement à l'oeuvre à la fin de French Cancan. On ne prévoit pas ce genre de magie, c'est comme une récompense qui tombe lorsqu'on a bien travaillé.

Rendez-vous avec M. qui était au collège avec moi, une ou deux classes au-dessus de moi avant que nous nous perdions tout à fait de vue. On se retrouve dix ans après par hasard sur internet : dispersés après le collège, nous nous sommes donnés comme secrètement rendez-vous dans le milieu de la "critique culturelle" dix ans après. Je me souviens qu'au collège nous étions les mêmes : on lisait Rock'n'folk, on allait à des concerts, on n'aimait pas l'école et on était des pré-ados romantiques, un peu à la marge mais pas complètement exclus. On ne se parlait que sur internet, trop autiste et fébrile, trop sans prétexte pour pouvoir se parler. Il m'avait un jour arrêtée dans les couloirs parce que je portais le t-shirt d'un groupe, il me semble que c'est la seule fois où nous nous sommes parlés en vrai, déjà à l'époque internet permettait à notre génération de surmonter le réel.
Nous buvons des verres toute la soirée, nous ne rattrapons même pas le temps perdu, on essaye simplement de faire quelque chose de ce truc en commun, un prétexte pour établir une connexion. Je trouve belle l'idée que deux personnes qui vivent un peu la même adolescence finissent par se retrouver au même endroit, quasiment voisins, sans se concerter - comme moi, il retourne à Courbevoie le week-end pour voir sa famille. Il me parle de son groupe et me dit quelque chose comme "on n'est pas un groupe du dimanche, on veut vraiment faire de la musique" et j'aime bien, j'aime beaucoup qu'il tienne à me préciser cela au milieu de sa timidité. Nous nous quittons complètement ivres, dans un Belleville mouillé et vide, un Belleville de lundi soir qui nous chasse d'un coup de pied au cul. Voilà où et comment finissent les adolescences rêveuses de Courbevoie.

Journée consacrée à l'observation participante (comme on disait en cours de sociologie) de ce qu'il se passe à Paris avec toute la vieille bande de la fac dispersée depuis bien trop longtemps et enfin réunie. D'abord donc, rejoindre avec deux heures de retard le cortège parti de Bastille puis enfin retour place de la République pour assister à l'assemblée générale. Des collégiens et des lycéens sont assis en rond par terre, ils fument et éclusent des bières. Un peu partout des cercles de prise de parole libre se forment. Un jeune type plein d'enthousiasme invite tout le monde à venir parler puis, comme personne ne veut, il improvise une chanson avec son ami qui joue du tamtam. Je l'entends dire "on a fait venir le soleil". Je ne préfère pas mentir ici (j'essaye de discerner ce que je pense de tout ça donc essayons de ne pas mentir), mais à ce moment-là je suis horrifiée. Une jeune fille dort au milieu de ses amis sur un tas de manteaux. Je retrouve A. qui a rejoint son ami, je commence à pester : "il n'y a que des babas cool", mi-inquiète, mi-énervée, mais surtout déçue. C'est la première image de moi que j'offre à son ami que je ne connais pas, il me touche le bras et me dit de me détendre, je le sens irrité. Il a peut-être raison, je devrais me détendre, ma réaction est excessive et mon pathos de la distance a la peau dure. En y repensant je me dis que j'avais raison : je prenais trop la chose à coeur et je n'ai aucune envie de simplement boire un coup au soleil en attendant que quelque chose se passe, aucune envie donc, de vivre un moment agréable. Je souhaite que cette place soit débarrassée de ces groupes de jeunes venus là pour boire, je souhaite que chaque mètre carré soit véritablement investi. Je me sens comme flouée et je n'ai pas envie de questionner ou de discuter ce sentiment. C'est que, aussi, je n'ai ni le goût ni l'envie du mélange, du partage, ni peut-être celui de la résolution ou de l'apaisement. Je tolère peu de choses, ce n'est pas de ma faute, c'est quelque chose qui s'est sédimenté, gravé dans le corps - c'est toujours le corps qui recule. Je suis une horrible petite monade qui s'oblige ici à faire quelque chose qui, pour elle, ne va pas de soi. Je suis là de manière contre-instinctive, je me traîne par la main là où je ne vais jamais en sachant pertinemment que c'est peut-être un peu comme ça qu'on grandit.

Je prends place dans l'assemblée générale: des gens prennent le micro et rien ne se passe vraiment, parfois quelques interventions sont pleine de bon sens et on ne peut qu'y adhérer, d'autres fois c'est la plus totale confusion. On parle de tout, une lutte vient se surajouter à la liste déjà longue : pourquoi pas. Au milieu de l'assemblée je reconnais J., attentive et impatiente, parfois elle signifie de la tête, pour elle-même, son désaccord. Une jeune femme gère la parole et finit par lâcher "on m'a dit de faire du blabla", plus tôt elle disait, après un énième vote à main levée " on vote plein de trucs ce soir, c'est super". C'était peut-être la phrase de trop et nous décidons de partir. C'était aussi peut-être la phrase la plus révélante : ici le silence de ceux qui sont là pour écouter semble être bien plus précieux que la très grande majorité des prises de paroles. Les interventions qui comptent sont celles de gens opprimés (ce migrant mauritanien) venus raconter leur calvaire. Le lendemain je tombe sur cette phrase de Rougemont : 
"Faut-il penser que le malheur seul peut encore rassembler les  hommes en communautés pacifiques ?".
 Le malheur, il s'agit exactement de cela sur cette place. J'aurais dû rester plus longtemps, mais la journée a été épuisante et ma patience mute en irritabilité. Je repars avec le sentiment qu'il ne se passera rien tout simplement parce qu'il se passe déjà quelque chose mais peut-être pas autre chose. Ce qui nous intéresse dans ce qu'il se passe à Paris ce n'est pas le processus mais de savoir la suite et si possible le plus vite possible. Au milieu de la manifestation qui lentement se désagrégeait je me suis sentie comme Fabrice à Waterloo : à l'affût d'un centre, d'un dénouement, d'une idée en action qui n'en finit pas de ne pas arriver. Haine du réel, amour des idées, toujours. Ce qui m'attriste le plus c'est qu'à ne pas avoir de pouvoir nous finissons par ressembler à des enfants et je crois que c'est l'une des choses les plus importantes qui se cristallise sur cette place, qui se révèle là : à quel point nous sommes démunis, les mains vides, enfantins, et à quel point certains d'entre eux, à des degrés divers, n'ont plus envie de l'être - cette "enfance politique" qu'évoquait Frédéric Lordon. Loin de moi l'idée d'être repartie avec une image complète de ce qu'il se passe place de la République, je reviendrai plus tard compléter cette image et, d'un même mouvement, me décrisper.

Ce souvenir, lorsque nous marchions en marge du cortège des manifestants : les groupes de syndicalistes, et puis ces lycéens et étudiants venus manifester et qui pour la plupart n'ont pas l'air de venir de milieu aisé. Ces corps, ces dégaines et ces vêtements, cette pauvreté qui marque et qui créer un fossé qui semble infranchissable : votre condition n'est pas la mienne,  votre lutte n'est pas ma lutte, à partir de là qu'est ce qui peut bien unir même un peu. Ce jour-là, ils sont peu ici avec leur banderole, et nous avons beau être présents, nous ne sentons pas que nous participons (cette blague très révélatrice que je n'arrêtais pas de faire à mes amis "c'est bon quelqu'un nous a comptés ?"). Je pense à cela, cette ironie devant le syndicalisme, en regardant la manifestation et cette bonne femme qui chante de sa voix stridente une chanson dans son mégaphone. C'est tellement facile de n'y voir que le folklore habituel, celui qui passe et repasse dans les journaux télévisés. C'est comme une image impossible à réactiver;  sa ferveur, son effectivité, dans ce cortège par ailleurs bien clairsemé, sont dissoutes.

Je me demande si aimer c'est connaître, si, ne pas aimer quelqu'un c'est forcément ne pas le connaître.




jeudi 31 mars 2016

Douarnenez

SB à la Cinémathèque : "il y a des réalisateurs qui se regardent filmer, on peut dire que certains s'écoutent chanter".
 Il est plus fébrile que d'habitude, on sent qu'il a révisé avant de présenter la séance, on dirait un écolier frénétique. Toujours aussi précautionneux, attentif, d'une attention continue devant les films. Il n'a jamais voulu rien m'apprendre et il m'a appris beaucoup en tant que j'écris sur le cinéma : qu'il faut exiger beaucoup de soi-même devant les films, que les films répondent à des questions et résolvent des problèmes, mais pas n'importe quel problème : des problèmes de mise en scène. C'est dans son attention à la forme et à rien d'autre qu'à la forme (c'est même parfois trop) que réside son immense pudeur. A un moment j'écrivais en pensant qu'il me regardait, me surveillait, mais on ne tient pas longtemps sous cette surveillance imaginaire. Les vrais maîtres n'enseignent rien, ne montrent rien, ils se contentent d'être et surtout ils ignorent leurs élèves.

Ce qu'il peut y avoir d'angoissant et de libérateur dans toute discipline c'est de se dire qu'on ne se confond jamais avec ses maîtres et qu'il faut trouver, tout seul, sa propre voix. Parfois cette voix déplaît aux maîtres mais elle compte plus que leurs enseignements. C'est là qu'ils s'arrêtent et c'est à ce moment-là qu'il faut continuer. La solitude intellectuelle est alors immense mais elle est lumineuse; tout au bout des gens nous attendent et nous comprennent, tout au bout on s'attend et on se comprend soi-même.

SB à l'Archipel pour présenter le film de PL : "lorsque tu m'as demandé si j'avais quelque chose à dire sur la série B, j'en avais plein mais je me disais qu'on était là pour le film de Pierre". Sa pudeur et sa politesse excessive.


Penser à s'installer en province, ce n'est pas projeter de le faire, c'est simplement y penser. Y projeter en pensées son corps, ses habitudes, ses histoires d'amour, voir à quoi ça pourrait ressembler, ce calme forcément, puis revenir.

Aller ailleurs que là où on habite, travaille, que là où l'on est habituellement pour aller ailleurs et y être exceptionnellement : sentiment que les choses, les objets, les murs, les personnes, contiennent moins de virtualité et plus de présence, elles n'ouvrent pas sur autre chose qu'elles-mêmes, c'est ce que j'y trouve de reposant : tout ce qui est perçu se donne dans son unité matérielle.


Arrivée à Quimper, les bottes de pluie dans le sac, le sac à dos sur le dos et le parapluie au-dessus de la tête, parée pour on ne sait quoi. L'impression que c'est le voyage en province de trop, que je ne vais pas y arriver et que ce sera long : l'attente dans le hall du cinéma, l'entretien avec un journaliste local à qui je réponds les yeux dans le vague et de façon machinique (je déteste me voir comme ça, désinvestie, lointaine), il faut dire que ses questions m'énervent.




Ayant mal lu mes mails, j'apprends deux jours avant ma venue à Quimper qu'on me réclame non pas une présentation du film mais une conférence sur Hong Sang-Soo. Il faut du contenu, des extraits à préparer, bref la panique. Je couche sur le papier le gloubiboulga habituel, tout ce que je pense sur Hong SangSoo, tout ce que j'ai pensé sur lui, et je l'ordonne comme je peux. Pourquoi cette étrange impression de m'auto-plagier ? Que réutiliser ses propres idées à quelque chose de l'imposture ? Personne ne sait que je réchauffe, je crois que je m'en veux de ne pas re-réfléchir ce qui a déjà été réfléchi, et pourtant les conditions et le manque de temps me l'imposent. Voilà déjà que je me blase de la chose que je préfère au monde, que je cherche à faire illusion, à ruser.
En traversant la rue commerçante du centre ville de Quimper placardée d'affiches annonçant partout des soldes exceptionnelles, je me dis que ma conférence rivalise mal avec une journée d'achats, qu'aux yeux d'une journée d'achats ma conférence n'existe pas.
Ce n'est qu'une fois devant la vingtaine de personnes courageusement présente qu'un peu d'énergie et de vigueur reviennent, car parler et affirmer exigent un minimum de foi en ce que l'on dit, exigent d'être convaincu soi-même avant de convaincre les autres, et je me dis alors : et si j'en profitais pour apprendre de nouvelles choses sur mon sujet ? Et je note cette nouvelle idée entre deux extraits projetés : "dans les films de HSS les hommes arrivent, les femmes apparaissent". Il y a vraiment dans tout acte intellectuel une jouissance, une étincelle, un véritable salut; on peut compter sur ça.


Je sens que le public, dans son silence, m'écoute, que mes mots s'impriment en eux. Une dame vient me parler des rapports de HSS à la peinture, je lui dis qu'il évoque très peu de réalisateurs mais qu'il parle souvent de Cézanne; je suis contente car lors de mes interventions personne ne m'a jamais parlé de peinture, elle met le doigt sur quelque chose de juste que je n'ai pas abordé. Trois étudiantes des Beaux-arts de Quimper semblent avoir été impressionnées par le film, elles ont un air reconnaissant sur le visage. Avec ma chemise mon pull mes lunettes et mes bras croisés j'ai l'impression d'avoir cinquante ans à côté d'elle. J'ai l'impression d'essayer de "faire jeune" à côté d'elle alors que je le suis, je suis de leur côté. Je vais les voir, S. s'est démenée pour faire venir des étudiants et, miracle, trois étudiantes sont venues. Elles doivent avoir à peine cinq ans de moins que moi, elles sont habillées dans tous les sens, toutes pimpantes, elles regardent dans le vide en évoquant le film, on les voit chercher leurs mots en direct, et c'est émouvant. Je crois qu'elles verront d'autres films de lui, que quelque chose, là, a pris.

Ces étudiantes sont-elles venues là pour voir un film ? Non. Ce n'est pas une sortie cinéma, une sortie culturelle. C'est quelque chose qui potentiellement peut changer la vie. Il y a un malentendu concernant le cinéma, les séances, le film avant ou après le resto, la place qu'on ménage au cinéma dans nos vies. "Je ne vais pas assez au cinéma", ce n'est pas grave de ne pas suivre l'actualité des sorties, on s'en fout. Ce qui est éventuellement grave c'est de ne pas avoir changé sa vie depuis longtemps (ça peut être un film, un livre, un disque, une rencontre). On ne cherche pas à voir des bons films, on cherche à changer la vie, pas à pas.


De tous les exploitants rencontrés jusque-là, S. est celle qui me connaissait le mieux et avait de la sympathie pour moi. Elle avait donc planifié tout un programme de  choses à faire. Dès que nous passions devant un bâtiment ou un monument j'avais le droit à une petite histoire. Elle habite réellement sa ville, me parle autant de la mairie que de l'architecture et de l'histoire de Quimper. J'ai presque honte de ne pas connaître une ville aussi bien, de marcher là où je marche comme dans le vide, sans point de repères si ce n'est ceux forgés par mon usage de la ville. Elle a décidé de s'occuper de moi et nous montons en voiture en compagnie de sa fille et de son mari pour trente minutes de trajet jusqu'à une crêperie bretonne mythique. La famille me noie sous les anecdotes, les légendes et les histoires, mon esprit forge comme il peut des images de tout ce que j'entends. Si quelqu'un voyait ses images il serait outré par leur naïveté, leur simplisme, avec parfois, au milieu des images, comme des trous, comme si l'imagination, épuisée, laissait subitement tomber son tricotage.
La crêperie est tenue par un couple de 70 ans qui ne l'ouvre que six mois par an, le reste de l'année étant réservé à la découverte des produits du terroir qui sont ensuite ajoutés à la carte. Voilà une histoire toute pleine d'authenticité comme on aime en entendre quand on visite un coin de France.


La crêperie est divine, exceptionnelle. Le propriétaire a des histoires à raconter sur chaque aliment, ce qui ennuie passablement la jeune fille qui a faim. Dans sa façon de me parler je ne devine aucune timidité, aucun ennui de l'enfant embarqué contre son gré à un dîner d'adultes. Elle n'arrête pas de me parler, sa voix, son visage, sa peau et ses lèvres sont généreux, ces cils sont longs, tirés vers moi, comme s'ils me tendaient la main. Ses cheveux commencent tardivement sur son front et offre davantage de peau, voilà ce que j'appelle générosité. Sa peau est d'un blanc calme, on voit bien qu'elle pourrait rougir très vite, ses lèvres sont à maquiller, davantage que les miennes.
Elle ne me parle pas de truc d'adolescent malgré ses 18 ans, non, elle me parle de danse bretonne, de costumes folkloriques, de feznoz, de tradition, elle me montre une carte de la Bretagne sur son portable et des costumes et des broderies qu'elle trouve magnifiques. Elle appartient davantage à la Bretagne qu'à l'adolescence et je trouve cela étonnant, elle a quelque chose d'intouché, d'ancestral, mais cela doit être mon esprit souillé qui projette autant de pureté là où il n'y a que de la simplicité, et une simplicité qu'il ne faut pas glorifier, célébrer ou fantasmer, car cela serait déjà l'enfreindre.

On voit les étoiles distinctement, et la lune aussi : le ciel ici n'est pas humilié par la ville et la pollution lumineuse. La jeune fille me raconte que parfois la lumière de la lune l'empêche de dormir. S. me raconte que lorsqu'elle était petite la jeune fille lui avait demandé "des lunettes de lune". J'imagine la jeune fille dans sa chambre, la lune qui la harcèle, elle la regarde de face avec ses lunettes noires. Il me sera difficile d'oublier cette image.


Le lendemain, visite de Douarnenez, ville de pêcheurs "très à gauche". Nous déjeunons sans la jeune fille mais cette fois-ci avec le petit garçon dans son pull en laine et ses yeux d'un bleu qu'il ne maîtrise pas encore, on dirait qu'il est ébloui par la clarté de son propre regard. J'ai du mal à comprendre l'hospitalité de cette famille-là qui quelque part sacrifie son weekend pour me faire visiter le coin. Peut-être est-ce normal, est-ce une générosité qui va de soi et qui ne se discute pas, mais à chaque fois que j'y pense elle me fait quelque chose, un jour je rendrai la pareille à quelqu'un.
J'ai l'impression de passer des vacances avec ma famille sauf qu'il ne s'agit pas de la mienne, je retrouve ce vieux goût des weekends passés en groupe avec, au restaurant, ces fins de repas un peu lourdes comme si la digestion se faisait collectivement. Après le déjeuner nous longeons la plage, le vent souffle et la pluie nous éprouve, s'écrase sur mon visage fragilisé par la fatigue : j'ai des plaques rouges, les pores sont dilatés, les cernes bleutées violacées, peut-être que la peau de mon visage est une surface aussi rude et irrégulière que celle d'un paysage breton. Quand cessera ma mue et cette peau tourmentée indigne d'une jeune femme ? J'ai observé la peau de certaines femmes bretonnes, elles ont la peau blanche, élastique, non pas généreuse mais donneuse, on dirait qu'elles ne le savent même pas.
J'ai le visage mouillé, je recule face au vent, l'enfant et la mère ont glissé à cause des algues, tout semble solide autour de nous, le vent aussi est solide, il nous repousse comme un mur. S. me raconte que l'air iodé énerve les gens, qu'il monte à la tête. Je me plais à imaginer les habitants de Douarnenez, leurs amitiés, leurs passions qui se vivent sur fond d'énervement. Peut-être s'empoignent-ils, se battent-ils tout le temps. Je pense à Grémillon, aux personnages qui ont des rochers, des tempêtes et des plages dans la tête. J'aimerais avoir les mots précis pour qualifier tous les paysages mais ils me manquent, j'ai l'impression d'être un enfant qui doit restituer ce qu'il voit de la nature avec ce qu'il a sous la main, des formes peintes en bois : un triangle vert, un cercle jaune, un carré rouge; je sens mon oeil primitif, débile (au sens littéral).


S. m'apprend qu'il existe en breton des centaines de mots pour désigner la pluie ainsi que la couleur de la mer. Elle m'explique aussi que parfois les vieilles personnes traduisent littéralement les expressions bretonnes, par exemple "de toutes façons" en breton, elles le traduisent en français par "n'importe quoi".

Il dit que je "fais mes dents". Je ne ressens plus la fatigue, celle qui avant me tuait, me clouait sur place, me raidissait comme un mur. La faim a beaucoup diminué. Parfois je regarde mes mains et elles tremblent, on dirait qu'elles appréhendent quelque chose, peut-être la journée. Depuis des semaines je sens en moi une appréhension, une attente, c'est comme devoir monter sur une scène, mais ce moment ne vient jamais et ne reste alors que le "trac". C'est drôle et très juste de vivre sur fond d'appréhension. Je marche dans la rue avec le sentiment que tout est nourriture, que je peux tout porter à ma bouche. Parfois je m'amuse de cette nouvelle sensibilité décuplée et je m'amuse à penser à quelque chose de beau ou de triste, je sens les larmes qui montent (le pouvoir est bien là, encore bien présent) puis je les ravale, c'est comme jouer à se faire peur, comme quand, petite, je jouais avec des allumettes jusqu'à mettre le feu à un tapis. Si ma soeur n'avait pas été là il y aurait eu un début d'incendie (belle métaphore de ce que sont les autres pour nous).

Lu "mourir et puis monter sur son cheval" de David Bosc. C'est le journal intime imaginaire de Sonia A., une jeune artiste espagnole de 23 ans qui s'est suicidée le 4 septembre 1945 en se jetant du haut d'un immeuble. C'est drôle parce que du coup je pense à Plath, je pense à Akerman, et je range Bosc à côté, comme si c'était pareil et c'est d'ailleurs le sujet du livre : le devenir-femme de son auteur et à l'intérieur de ce devenir-femme, le devenir-n'importe quoi, puisque le récit est très deleuzien, rhizomique, mais ça ne sert à rien d'insister là-dessus tellement c'est manifeste. Ce qui me parle à moi, ce que j'emporte, c'est ma passion glauque, voyeuriste pour la figure de la fille perdue. La fille perdue en tant qu'elle est une figure qui cherche vraiment la dissolution : on croit qu'il s'agit d'une dissolution morale mais l'on se trompe : "moeurs dissolues" dit-on, mais il s'agit de tout dissoudre chez la fille perdue. Dans le sublime Back Street de Fanny Hurst, un de mes romans préférés, il y a vraiment l'idée d'un personnage qui a oublié de compter à ses propres yeux, qui vieillit et finit par perdre ses dents, ses cheveux, par se diluer dans son existence pour-autrui. La peau tombe, la fille perdue se vit comme un squelette pantelant.
Je pense à Plath car l'écriture de Bosc possède ce ton rieur, ce côté sautillant (comme une petite fille à queue de cheval qui joue à la marelle), cette façon de danser sur les ruines, de faire d'une douleur quelque chose de récréatif. Puis le côté abrasif : l'écriture de Plath est abrasive, mais, paradoxe, elle l'est alors même que c'est une écriture blessée. Une écriture blessée rend toujours les coups, j'ai l'impression.
Alors donc le livre de Bosc, ce serait un peu comme le récit expérimental de la fille perdue, sa version en lambeaux, peut-être alors la forme la plus aboutie dans son aspect de ruine, puisqu'enfin la forme entretient un rapport mimétique avec son sujet. Mais Bosc parle davantage de métamorphose que de dissolution, et j'y vois ce que je veux bien y voir : mes marottes habituelles. Peut-être est-ce la même chose, car un devenir permanent, c'est l'absence même de substance, de substrat sur lequel constater d'un changement, c'est quelque chose qui glisse sans s'arrêter.  J'en garde le souvenir d'un rire aux éclats qui se promène dans un champ de ruines, il n'y a plus de corps, plus de sujet, juste un rire. Le récit à un côté revanche, revanche sur Plath, revanche pour Plath qui n'aurait jamais pu écrire une phrase pareille mais qui, je crois, aurait bien aimé : "Je crois avoir triomphé de mon désir de maladie. Ce qui doit être à l'oeuvre dans la métamorphose, c'est la joie pure." Il y a vraiment un côté revanche, en ce sens que Bosc reconstitue la scène d'avant le suicide et il y voit des scènes de danse. Ce n'est plus le suicide qui éclaire l'existence du suicidé (qui disait ça déjà ?), mais son existence rieuse et brisée qui éclaire son geste.

Hurst : ""Vivez dangereusement", répétait sans cesse, aux combattants sur le point de perdre tout ressort pour risquer leur argent, le vieux bookmaker, son ami, qui avait toujours ses poches bourrées de Nietzsche et de Schopenhauer, et de brochures sur la science et la religion : "Vivez dangereusement". [...] Il avait fallu pendant tant d'années n'être qu'un fragment d'un arrière-plan. Mais à présent, pour exister seulement, il faut se créer le désir de vivre dangereusement."
L'importance de Nietzsche chez les filles perdues, ce photogramme dans Baby Face de Alfred E. Green, film de fille perdue. Volonté de puissance = volonté de perdition peut-être. On atteint à une version pure, sans mélange, de la volonté en cherchant à la dissoudre, à être agi par autre chose. C'est vrai que le récit de Bosc a quelque chose d'un film pré-code.







jeudi 24 mars 2016

16 mars

- il faut parfois un peu de ressentiment contre le monde, la vie, les autres, pour pouvoir bien travailler, pour pouvoir travailler énergiquement. Il faut donc du ressentiment pour pouvoir donner quelque chose de présentable aux autres. Travailler c'est toujours un peu tourner le dos, et offrir sa main dans un même geste.

Cette phrase écrite le 8 novembre :

- "Les weekend il faut les passer contre le monde, et puis renaître tout doucement dans le blanc idiot du lundi."


- si un jour j'entame une cure, une diète, une période de jeûne, ce sera pour tout à fait me débarrasser de la concupiscence (je ne trouve pas d'autres mots et on m'indique que c'est un terme de théologie chrétienne, parfait) mais alors il risque de ne plus rester grand-chose de moi.

17 mars

- tournage de l'émission sur Clint Eastwood terminé, avec mon invité nous allons boire un verre pour fêter ça (à 13 heures) et nous nous retrouvons au bar d'une sorte de pseudo diner américain dans une rue perdue de la Porte de Vanves. Je suis fatiguée, toute enrhumée, j'ai arraché à mon corps cette émission improbable dont je me demande bien à qui elle profitera, mais je sirote au bar mon coca, joyeuse du travail accompli et tout ça est très bien : tu es aussi travailleuse qu'inutile et tu peux en être fière.
Ce qui compte c'est cette forme d'obstination dans le rien du tout, tu as beau lui chercher une alternative, il n'y a rien d'autre. B. a l'air d'être lui aussi euphorique et tout bavard d'avoir bien travaillé. Dans les entrailles de la journée, sous le ciel tout blanc et dans un endroit improbable (nous sommes comme cachés quelque part seulement personne ne nous cherche) on se laisse aller à quelques romantismes et nous sommes d'accord pour conclure que le cinéma nous a tout donné (la peinture, la littérature) et d'autres choses certainement inavouables.


19 mars


- On croise toujours des hommes qui veulent vous parler boulevard de Belleville lorsque je rentre tard le soir. Il y a les silhouettes silencieuses des prostituées chinoises devant qui on baisse les yeux et puis les hommes qui veulent parler. Ils ne font jamais peur et je me laisse toujours aborder, ce soir-là un homme qui me parle de sa fille, il me dit "ma fille a 13 ans et je pleure pour elle parce que je l'aime". Lorsque je lui demande où il habite il me dit "j'habite dans Paris comme un grand, j'habite tout seul, je souffre tout seul."
On dirait que mille malheurs lui sont tombés dessus, et je me dis que certains jours, à certaines heures, certains soirs aussi, Paris n'est qu'une sorte de long couloir de malheur qu'on traverse, nous, moi, tout brillants, tout invincibles, tout endurcis par notre chance. Dans ma vie je pense pouvoir dire que je ne côtoie que des gens chanceux, des gens vivent avec l'idée (très enfouie en eux) qu'un filet de sécurité les préserve de beaucoup de catastrophes.
Paris est de plus en plus divisée entre sa population de chanceux et de malchanceux. Ceux qui marchent vite et qui froncent les sourcils l'air réfléchi, et puis les autres, beaucoup trop nombreux, assis par terre, allongés, éreintés mais debout. Voilà pour ce qui en est de la partie visible, car je ne peux me prononcer sur cette autre partie muette ou invisible.
Je me dis aussi : voilà une réalité que tu goûtes au cinéma mais que tu es incapable de regarder dans la vie autrement qu'avec impatience. Une chanceuse rentre de sa soirée, toute apprêtée et un peu fatiguée, le corps tout plein de ses amis qui l'aiment, des mots échangés ce soir-là, et elle croise sur son chemin un malchanceux qui humilie ses pensées égoïstes, égoïques, mais pour combien de temps ? à peine quelques minutes. Tu ne devines même pas jusqu'à quel abîme de souffrance certains sont tombés, ce que tu penses au fond de toi c'est que chacun à en soi une sorte de programme secret, et tu es très contente de faire partie de ceux qui, toujours, s'en sortiront.

- N. au téléphone "je rêve souvent que je vais à New-York et au réveil, je pleure"

- Paris est plein de gens intéressants, de gens bien. Je dis "Paris" mais je pourrais dire "le monde". Parfois cette pensée me rassure, parfois elle m'inquiète : il faudrait pouvoir ne pas les laisser passer quand on les croise, il faudrait pouvoir les reconnaître.

20 mars


- Peut-on aimer une idée venant de telle personne et ne plus l'aimer si elle vient d'une autre ?
Oui. Je n'aime pas des idées, j'aime des économies à l'intérieur desquelles j'apprécie tel agencement d'idées. Une idée que je n'aime pas peut me séduire chez telle personne parce qu'elle cohabite avec telle autre, elle y trouve sa place et sa raison d'être.
L'inverse marche aussi : si je n'aime pas la façon de penser de cette personne, même une idée brillante provenant d'elle m'apparaîtra à son image (à l'image que je me fais d'elle), antipathique.


- Peut-être que l'intelligence n'est rien d'autre que la capacité à se corriger dans l'instant, à être soi-même son propre juge en tant que ce soi-même produit de la bêtise sans discontinuer. Alors l'intelligence ne serait pas autre chose qu'une censure ou alors des petites lignes rouges en marge d'une copie.

- je retrouve un ami que je n'avais pas perdu, seulement parfois trop de pudeur et trop de monde entre deux personnes peuvent créer une sorte de brouillard dont on envisage l'existence qu'une fois qu'il a disparu. Je mets ma fatigue de côté et nous parlons une partie de la nuit alors même que tous les gens que nous connaissions à cette soirée s'en vont les uns après les autres, dans notre dos. J'ai l'impression qu'à tout moment il pourra partir, se désintéresser, mais il semble rester et être là pour moi, pour parler avec moi. Alors nous parlons, je me confie à lui comme ça n'était pas arrivé depuis...je ravale difficilement mon émotion. Ce soir-là je réalise à quel point ces derniers temps le monde avait reculé et à quel point il revient par une série de grosses vagues qui s'abattent sur moi. Il file dans un taxi sur les coups de 4h et pour une raison que j'ignore, pour une série de raisons, je m'effondre en larmes, de tristesse, de joie, de nervosité et de reconnaissance.

- S. à propos de ce que je lui raconte, de ma peine, "tu prépares un coup militaire, tu organises ton évasion".

- Quand tu crois que le virtuel se replie sur lui-même, quand tu penses qu'aucune rencontre (de toutes sortes) n'est plus possible, quand tu sens que tout est bouché pour un moment, c'est à ce moment-là que quelque chose surgit. Tu le sais depuis longtemps : arrêter d'attendre fait tout advenir. On guette à gauche et ça arrive par la droite.

22 mars

- journée pleine comme il peut y en avoir parfois, qui remplit d'un contentement enfantin "moi aussi j'ai des journées de grande personne", l'impression de participer à quelque chose, mais quoi?
L'impression d'être modestement une petite ouvrière du cinéma, mais aussi l'impression frustrante qu'on ne connaît jamais la véritable portée de ce qu'on fait, à qui ça profite, qui comprend ou ne comprend pas. Je ne sais qu'une chose, c'est que si je suis intimement contente de moi et de ce que je fais, alors il faut se fier à ce sentiment, le reste importe un peu moins. Je sais débusquer mes propres supercheries, ces moments où je ferme les yeux sur ma fumisterie.

- je déteste l'idée (je pèse mes mots, ça me rend malade) de me sevrer de quelqu'un, l'idée que le corps, les réflexes, les habitudes, les gestes, la parole, doivent se faire violence, doivent apprendre à oublier. Je n'aime pas l'idée que quelque chose d'animal et d'instinctif, quelque chose d'enfantin et de rieur, doivent subitement se mettre à avoir une volonté, doivent se mettre à "se raisonner" alors même que sa fonction est d'agir comme aveuglément, par pure gourmandise. C'est comme punir un enfant joyeux, mis en joie par ses bêtises.

- depuis un petit moment je constate qu'au lieu d'être simplement émue au cinéma, je m'effondre, que tout semble me traverser littéralement le corps sans médiation, agir corporellement sur moi. C'était d'abord un événement, ça devient une sorte de routine délectable : dans ses larmes je m'éprouve en même temps que j'éprouve le film. J'ai l'impression de détenir un nouveau super-pouvoir, du genre qui rend plus vulnérable : un surcroît de sensibilité qui porte bien au-delà de la seule salle de cinéma. J'ai l'impression d'entretenir une relation privilégiée avec eux et mon écriture s'en ressent. Du coup je me pose la question de savoir si ce nouveau pouvoir n'est que temporaire ou si ma sensibilité se décuple pour de bon. et J. qui me voit après le cinéma "t'avais une tête comme si on t'avait fait des misères".


23 mars

- Je vais au café et je n'ai pas de feu. La serveuse me prête gentiment le sien et me le dépose sur ma table en me disant "vous n'oublierez pas de me le rendre". En partant, j'emporte le briquet avec moi dans un geste machinal. Je me promets de le lui rendre dans deux jours, quand je repasserai devant le café. Une semaine s'est bientôt écoulée et le briquet est encore avec moi, je le lui rendrai sans faute demain. J'ai le désir secret d'impressionner cette serveuse en lui rendant son briquet, de lui dire, c'est bête mais je n'ai pas oublié.
J'ai décidé de me battre contre l'oubli à commencer par ses manifestations les plus anodines, dans l'idée que l'oubli est ce qu'on pardonne le plus facilement aux gens :l'oubli, qui cache, souvent, parfois, une sorte de désintérêt, d'indifférence envers autrui. Il faut combattre cet oubli naturel, le traiter à la racine et se faire violence pour ne pas oublier. La mémoire peut être une arme efficace contre l'égoïsme. Il faut donc procéder à quelques menus exercices, à commencer par rendre ce briquet.

- âge adulte : lorsque grandir, mûrir, ne devient constatable et émouvant qu'à ses propres yeux (et peut-être aux yeux d'un ou deux amis).

24 mars

- Toute contente, j'ai rendu le briquet. Normalement à cette heure-ci j'ai mes habitudes dans un autre café mais j'avais une mission. La jeune serveuse était très surprise, très contente, elle m'a dit "j'aime bien ça" et j'ai souri, toute fière de mon geste. Si j'avais moins attendu le geste aurait été moins spectaculaire, là, une semaine est passée et mon geste a quelque chose d'un peu inquiétant je crois. Elle a ajouté "pour la peine je vous l'offre". Et nous avons discuté des briquets volés, des briquets perdus, des fumeurs sans briquet.

- Aujourd'hui au babysitting j'ai cassé un cendrier, nouvelle mission contre l'oubli : ne pas oublier de racheter un cendrier, malgré la mère qui m'enjoint à "laisser tomber".


- Denis de Rougemont sur le journal intime (je le lis très lentement, goûtant ses réflexions comme des petits bonbons qu'il serait bête de croquer trop vite) :
"Aucun écrivain ne se donne plus de chances de mentir que celui qui écrit un journal intime, une prétendue "relation" de ses pensées et sentiments. C'est d'abord que cet auteur, s'il a l'intention d'écrire un journal, pense et sent en vue du journal, donc autrement qu'il ne le ferait sans ce projet. C'est surtout qu'en se pensant en soi, il se fausse, ou plus précisément, se suppose plus ressemblent à sa vertu (ou à son vice) qu'il n'oserai l'affirmer devant autrui.
Le monologue du journal intime est un artifice qui veut se faire prendre pour de la sincérité, alors qu'il n'est au vrai que la manière la plus facile de jouer la comédie : sans spectateurs.
Jouer la comédie devant des êtres réels est bien plus significatif. D'une certaine manière, c'est plus "sincère"...(Mais le sens de ce mot s'évade dès lors qu'on veut le serrer de près).
La vérité de l'homme est dans le dialogue. Dans son affirmation, dans ses questions ou ses réponses à d'autres hommes bien réels. Le monologue n'est qu'une suppression artificielle des conditions concrètes, sociales ou spirituelles qui sont celle de chaque homme existant. (Ne pas confondre dialogue avec perplexité complaisante ou même douloureuse. Il y a dialogue jusque dans ma solitude, ou dans ces pages, dès qu'un autre me fait réagir.)
Me suis-je assez méfié du genre journal intime ? Depuis six semaines que nous sommes à  A., me suis-je assez intéressé aux autres qui m'entourent ? Qu'est-ce que je sais d'eux, objectivement ?"


- Tout n'est donc que réaction, donc dialogue, le problème étant qu'on peut réagir à tout, que tout peut faire office de provocation, j'envisage l'écriture (ici et ailleurs) comme un droit de réponse aux choses.

- J'avais lu une fois sur un forum un mec qui s'en prenait à moi en disant que dans mes textes j'étais obsédée par l'idée d'égalité. Il citait plusieurs textes publiés dans des endroits différents et il avait totalement raison. Ce qu'il ne pouvait pas prévoir c'est que ces reproches allaient me flatter : qu'on décèle une marotte, et qu'en plus elle s'avère complètement juste. Je me rends compte à chaque fois que je vois un film, je suis totalement obsédée par l'idée d'égalité, du film comme espace démocratique, généreux, disponible à tous, capable de se dilater à tout moment, d'accueillir n'importe quoi, n'importe quelle impureté qui pourrait a priori s'avérer menaçante pour le film. Parfois cela m'empêche de bien voir les films tellement cette idée m'obsède. elle ne m'obsède pas en soi, je n'entre pas dans la salle en me disant "j'espère qu'il y aura de l'égalité", mais quand je la décèle elle me bouleverse. Je repensais à ça devant le très beau Jackson Heights de Wiseman.

samedi 12 mars 2016

La France des trains. J'ai toujours eu l'impression en prenant le train d'avoir à faire à panel très représentatif de français, comme si la France des statistiques se trouvait dans les trains. Tout à la fois diverse et homogène. Je m'inclus moi-même dedans. Cela doit tenir au fait que se déplacer, se transporter, c'est à peu près comme aller chez le dentiste : on n'offre de soi qu'une seule de ces facettes, la plus pragmatique et générique possible. C'est un endroit de parenthèses avant qu'une existence plus entière, plus complète, ne reprenne. La façon dont certains dégainent les ordinateurs et les casques audio avant même que le train ne parte prouve bien à quel point ils ne supportent pas d'être là et préfère s'absenter symboliquement. C'est, me semble-t-il, une France efficace et performante qui peuple les trains.


J'ai toujours l'air penaud quand je sors d'une gare, et j'ai toujours le sentiment de me retrouver dans une sorte de champ-contrechamp frontal : moi / la ville. Je crois qu'il y a cette hébétude dans les films de HSS : la ville recule devant l'arrivée du héros, elle le regarde, il n'a rien à lui dire, à peine un « bah quoi ? ».

Il est 16 heures, je présente le film à 20h30. J'ai d'abord peur du temps qu'il va devoir faire passer jusqu'à la présentation. Peur de m'user en cordialité et en même temps je fais ça très bien, en y mettant beaucoup de cœur. Pour le moment, à cet instant même où l'on vient me chercher, je me sens trop vulnérable pour faire semblant et je suis persuadée que je n'arriverai tout simplement pas à faire tenir la journée - une image me vient, je m'imagine dire à la journée "tiens toi droite", comme me le disait ma mère et comme le disaient certainement toutes les mères.

En pleine lecture du magnifique Journal d'un intellectuel en chômage de Denis de Rougemont qui dissipe mes réticences quant à l'idée de tenir un journal intime. Après tout pour beaucoup de monde l'exercice est vécu comme une hygiène. Pour moi, ne pas tenir un journal est comme mutiler ma véritable nature : je pourrais écrire tous les jours sans avoir à me creuser la tête. Peu à peu cet exercice s'est progressivement éloigné de moi à mesure que j'écrivais autre chose (sur le cinéma) et j'ai toujours pensé qu'écrire sur le cinéma satisfaisait d'une certaine façon ce flux d'écriture qui coule en moi depuis toujours. C'est un robinet que je laisse la plupart du temps couler en pure perte : il est désormais temps de ne plus rien laisser passer. Je dois peut-être réformer mon écriture, me fixer de nouvelles règles : si ma propre impudeur me gêne, je dois trouver le moyen de l'esquiver, car tout est possible en écriture, et si quelque chose me dérange dans ma propre manière d'écrire (que par ailleurs on ne choisit pas complètement) il y a toujours un moyen de le contourner, il suffit d'y réfléchir. Je suis convaincue par une chose : au plus profond de moi, modestement, je suis ce qu'on appelle une diariste (c'est vrai que le mot est laid et qu'il évoque la "diarhée", pourquoi pas).

Denis de Rougemont s'arrête de tenir son journal lorsqu'il se trouve trop contemplatif ou impressionniste. Dans le résumé de Sens unique de Walter Benjamin j'ai lu quelque chose comme : un journal intime dénué de narcissisme. Viser l'intimité en évitant le narcissisme, c'est ce qu'il me faut.  Benjamin dit qu'il faut écrire tous les jours même quand on n'a pas d'idées, qu'il ne faut rien laisser passer. Je décide de prendre ça comme des signes : il faut recommencer à faire sa page et ne pas s'excuser de la faire.

Nous filons en voiture, autour de nous c'est la rase campagne, l'horizon est complètement dégagé. L'exploitante me parle de ses enfants, de son fils passionné de kayak qui est en STAPS, cet été il veut naviguer dans des « grands bassins à travers l'Europe ». Il n'est pas fort à la fac et il ne pense qu'au kayak, il prépare les JO 2024. Plus elle me parle de son fils plus les images abondent. Je suis submergée d'images, j'imagine son fils, je vois des bassins et des kayak. Je crois alors que cette journée peut bien se passer si je continue à avoir d'autres images, des images qui me décentrent et qui en remplacent d'autres, celles qui me font mal depuis des semaines. On peut peut-être arriver à toutes les remplacer, on peut peut-être se jeter complètement dans les images des autres et s'oublier en elles, se purifier, se laver en elles. J'ai cru que je n'arriverai pas à faire aller cette journée et je me rends compte que dans la mission qu'on m'a confiée se trouve certainement le remède à mon mal.


Nous arrivons au cinéma, il y a beaucoup de temps à faire passer. Problème des villes où les trains sont rares dans la journée et où il faut les prendre trop tôt pour ne pas les prendre trop tard. Je commence bizarrement à m'amuser, on ne s'occupe plus de moi, on me laisse avec un café et on me propose de voir « The pursuit of loneliness », un docu-fiction sur un centre social qui s'occupe des personnes en fin de vie. Règne une ambiance de petit festival local, des exploitants de la région enchaînent les films toute la journée et personne ne prête attention à moi. Je comprends qu'en fait je suis libre et tranquille. Je me glisse dans la salle avec cette attention distraite : je gambade dans le film, je le vois et je ne le vois pas, j'ai déjà mon avis dessus dès le premier plan. Le noir et blanc est complètement injustifié, les plans sont trop esthétisants, la musique est en trop. Je commence à réfléchir : il faudrait qu'un film puisse abolir toute idée de cadre, de vitre, de distanciation. Il ne faut pas non plus rentrer dans le cul des choses. Il faut trouver un moyen pour que ça vibre. Je m'endors sur cette idée : abolir le plan à tout prix. Je suis enthousiaste à l'idée que n'importe quel film permette de réfléchir au cinéma.



Je suis là où je ne devrais pas être, dans une de ces situations improbables, dans un coin de la France que je n'aurais peut-être jamais dû voir. J'accueille ce pittoresque sans aucune distanciation condescendante, contente de pouvoir faire un peu autre chose. Les exploitants ont quelque chose de fonctionnel dans leur attitude et leurs vêtements, on les sent pragmatiques, négociant sans cesse avec la réalité : les films d'art et d'essai difficiles à défendre, les films grand public qu'ils évoquent toujours avec quelque chose de dépité dans la voix.

Je me dis que je ne connais pas une seule profession qui se vit autrement que comme ça : dans une sorte d'atmosphère pré-apocalyptique, comme si nous étions toujours au bord d'un gouffre qui tardait à se montrer. Le cinéma d'art et d'essai est fragile, la critique cinéma est fragile, la littérature et la musique le sont aussi. Nous sommes comme encerclés par la fragilité de tout ce que nous aimons et peut-être les aimons nous parce que ces choses-là sont fragiles. Tout est en crise, tout menace de ne pas résister au lendemain. En face de nous il y a peut-être un seul et même monstre, l'indifférence des gens, le fait que nous ne travaillons jamais que pour une poignée de personnes qu'il faut garder motivées. Nous sommes tous habités par la conviction que ce que nous faisons à très peu d'impact mais la question du retentissement ne détermine en rien l'importance d'une chose.



Vu "M" de Losey. J'ai l'impression qu'il y a des films qui s'adressent directement à ma mémoire, et d'autres, directement à ma capacité d'oubli, à une zone de rêve muette qui est comme un trou noir. Toutes ses séances oubliées, où j'étais plus à mes pensées que présente au film, où je me suis glissée dans une salle plus par peur du vide ou par désoeuvrement que pour réellement le voir. Je m'excuse auprès des films, mais il faut bien que cela arrive parfois. Cela ne me rend pas forcément moins disponible, il y a toujours des moments où le film s'accroche à moi et je crois fermement à l'idée qu'un grand film m'agrippera pour ne plus me lâcher, même dans le plus grand état de distraction.
Ce que je retiens c'est toutes ces scènes où nous voyons M tourner dans le vide tout seul chez lui, ruminer sa folie. J'ai rarement vu ça au cinéma : filmer la petite folie domestique, celle qui nous tombe très souvent dessus lorsque nous sommes seuls chez nous. Si quelqu'un nous observait, si une caméra nous filmait, on se trouverait tout de suite inquiétant. C'est une part aveugle, impensée de nous-mêmes, où la solitude nous rapproche de la folie, une folie toujours déjà contenue en nous. On répète les mêmes gestes, on va du lit à son ordinateur, on regarde des choses un peu inquiétantes sur internet (des photos de gens, des pages wikipédia absurdes), on s'absente de nous-mêmes tout en retrouvant un état plus originel. Les immeubles sont pleins de ces petites folies, où nous tournons en rond entre quatre murs. Il ne faut pas l'oublier lorsque nous nous baladons dans la ville, car ne pas pouvoir assister à ces folies-là les rend comme inexistantes. Et d'ailleurs y assister rendrait cette folie totalement inopérante. Il suffit que quelqu'un nous regarde, que quelqu'un habite avec nous et assiste à notre vie pour que cette folie disparaisse. Le regard de l'autre ne peut que nous redresser obligatoirement.


J'ambitionne vraiment d'écrire sur le petit cercle de connaissances et d'amis qui m'entourent, c'est-à-dire sur ce milieu composé d'intellectuels, virtuels ou bien réels, que Facebook rend extrêmement présent au quotidien. J'aimerais avoir la patience et l'acuité de regard suffisantes pour pouvoir restituer ce milieu dans toute sa variété, sa noblesse, son ridicule et ses subtilités. C'est dans ce cercle que je puise toutes mes affinités et mes inimitiés. Il y a des gens que je déteste et que je n'ai jamais rencontrés de ma vie, pareil pour des personnes que j'admire. Qui sommes-nous ? Pour la plupart, pour ceux que je reconnais comme étant mes pairs, d'anciens adolescents sociopathes et rêveurs qui avons  accidentellement, ou du moins sans nous en rendre compte, puisé dans cette adolescence pour gagner précairement nos vies et nous sociabiliser. Certains ne sont au monde que depuis et grâce à ces heures de solitude adolescentes, certains ont le teint et le comportement encore tout chiffonnés par ces heures malades.
Toute la journée nous pensons à des livres, des films et des disques. Nous pensons également à nos ambitions, les folles et les réalisables, nous pensons à nos rivaux et à nos alliés; comme partout, certainement. Nous sommes tout à la fois malades et vivants de toute cette "culture" ingurgitée. Nous sommes sensibles et cérébraux, innocents et viciés par tout cela mais nous ne connaissons aucun autre rapport au monde. On se tourne tous autour, on se renifle, parfois le désir pointe son nez, d'autres fois c'est le dégoût. Il y a ceux qui ont un "vrai travail" à côté de leur passion, d'autres qui n'ont que ça. Les vrais précaires et ceux qui peuvent financer leur flânerie. Les faux intellectuels à la pensée vide et clinquante et les vraies sensibilités.

Mais je veux pas écrire pour désigner ou dénoncer, simplement pour constater que nous formons une drôle de communauté aux limites imprécises et en même temps bien dessinées. Il suffit de sortir de ce monde pour découvrir que d'autres langues se parlent ailleurs et que si nous sommes compréhensibles à certains, nous ne le sommes pas pour tout le monde. Pour ma part, plus les années passent plus j'entrevois les innombrables ramifications : me rapprochant d'un cercle plus politisé, je découvre qu'un membre de ce cercle est ami avec le cercle d'à-côté, et tous les chemins finissent par se rejoindre, comme si la ligne devenait subitement courbe pour se refermer après avoir filé en ligne droite. Ce monde a ses limites, mais des limites qui sont comme un coup de crayon qui s'estompe progressivement, rien de net et de bien arrêté.
Et à l'intérieur de ce monde, des petits écosystèmes tout serrés les uns à côté des autres. J'ai l'impression que des personnes venant d'écosystèmes différents aimeraient pouvoir se parler mais ils ne savent pas quoi se dire, il faut avoir quelque chose en commun : des goûts, des inimitiés, des projets. Non pas pour être amis mais pour un premier contact. Facebook nous permet à tous de cohabiter ensemble, de se tourner autour, sans prendre le risque de l'échec inhérent à toute rencontre véritable. Notre curiosité des autres bien que dévorante, n'en reste pas moins timide. Je ne porte aucun regard pessimiste ou ironique sur ce milieu qui est définitivement le mien, parce qu'il m'est naturel, que je l'appelais de tous mes voeux depuis mon plus jeune âge (c'est-à-dire une communauté de personnes avec qui parler, non imposée par les circonstances ou la scolarité). En ce sens ce milieu ne mérite aucune ironie de ma part : plus j'avance, plus je le sillonne, plus je m'y enfonce, plus il m'interpelle et m'empêche de le critiquer. Vouloir en sortir c'est être vite rattrapé, et pour aller où ? il n'y a pas de milieux plus authentique, il n'y a pas d'ailleurs en dehors du milieu. Au mieux nous avons la possibilité d'en arpenter plusieurs, pour dissoudre l'aspect claustrophobique du milieu.

Arrivée à Laval, nous nous acheminons en voiture à Mayenne, là où se trouve le cinéma où je dois présenter le film. L'exploitant est un ancien professeur de philosophie à la retraite qui travaille bénévolement pour le cinéma. Je lui parle de mes études de philosophie que j'évoque toujours comme s'il s'agissait d'un rêve lointain. Il me rappelle une chose que j'avais oublié, que Jean-Marie Guyau sur qui j'ai fait mon mémoire de M2 est originaire de Laval. Cette coïncidence nous ravit et je regarde la ville d'un autre oeil, elle m'est toute suite plus sympathique, comme si d'un seul coup ma venue n'avait plus rien d'incongru.



Présenter un film "d'art et essai" en province m'a permis de réfléchir plus amplement à la question de l'impact de ce que font les gens comme moi (les critiques). Je rencontre des exploitants, je discute avec eux et découvre leur métier. Ils ont quelque chose de pragmatique dans l'allure : habillés en doudoune ou en kway, leur métier consiste à se coltiner la réalité d'un public par essence indomptable, à trouver un équilibre entre le cinéma grand public et les films d'art et essai. Ils ont en eux quelque chose de cette dualité, à la fois rêveur et cinéphile mais avec les manches retroussées, ne cessant d'ajuster leur action à ce public qui se trouve en face d'eux et qui est capricieux.
Je remarque d'ailleurs qu'il ne m'est pas indifférent de voir "Right now, wrong then" ailleurs qu'à Paris : la projection a tout d'une suite une saveur différente, une sorte d'incongruité qui rend le film encore plus beau, plus unique. La rareté des projections lui confère une sorte d'aura. A Paris il se trouve virtuellement noyé par tous les écrans de cinéma de la ville, ici le film apparaît pour ce qu'il est : un événement culturel en même temps qu'un secret bien gardé et divulgué à une poignée de gens. Un film projeté dans une certaine ville induit comme une sorte de montage entre deux plans. Ici le film prend toute son ampleur, à la fois il s'éloigne de son aura un peu trop culturelle mais gagne en étrangeté.


Je dîne chez un couple d'anciens professeurs à la retraite car le dimanche soir rien n'est ouvert à Mayenne. Je suis un peu intimidée et curieuse d'enfin pénétrer dans une de ces petites maisons mignonnes qui ont l'air d'être posées là sur la terre (on a l'impression qu'on pourrait les soulever avec un grappin et que rien ne les fixe au sol), je pensais ne jamais en voir une de l'intérieur. Déjà depuis l'extérieur je vois le couple qui s'affaire à la cuisine. La maison est bien décorée, agréable, pleine de photos du couple et des enfants, les toilettes sentent la vanille. Il y a quelque chose de vertigineux à être là, je passe mon temps à rire intérieurement de tout ce que je vis depuis que je présente le film en province, mais je ris d'excitation et d'étonnement par une capacité à tourner les "corvées" ou du moins le travail en véritables aventures : un couple de retraités me reçoit chez lui et prépare à manger en vue de ma venue.
Mon regard ne cesse de balayer les photos accrochées au mur et la bibliothèque bien rangée et fournie. Les livres semblent être tous en excellent état, on dirait qu'ils les ont tous lus assis sur le canapé sans jamais trouver une occasion de les abîmer; tandis que j'use mes livres au fond de mon sac ou en les couvrant d'eau ou de café. On dirait que cette bibliothèque est là depuis toujours, que les livres ne se sont pas agglutinés un par un mais tous en même temps. Quelque part, inconsciemment, cette bibliothèque raconte leur histoire : une histoire qui s'échapperait d'eux-mêmes, qui se sédimenterait insensiblement sans qu'aucun des deux n'y prenne garde.

Nous buvons du whisky japonais, la cuisine est simple et délicieuse, malgré les années qui nous sépare nous arrivons très bien à discuter. La curiosité (non feinte) est toujours un bon moyen de s'en sortir quand on pense être gêné. La mienne a quelque chose d'un peu lâche peut-être: se rendre curieux c'est toujours d'abord une façon de se reposer dans les propos de l'autre, de lui déléguer la responsabilité de la conversation; il suffira d'une autre question pour le relancer. C'est peut-être une sorte de déformation professionnelle, de réflexe cinéphile : voir l'autre comme une sorte de film auquel on assiste, bien calé au fond de son siège.

A la question : de quoi manque ces gens ? Je n'arrive pas à trouver de réponses tandis qu'il y en aurait énormément si je me la posais à moi-même. Je me sens très immature en face d'eux, toute électrique et insuffisante, agitée et intranquille, toute pleine de ce que Paris m'a appris et ayant encore beaucoup de chemin à faire. Ils me disent qu'en venant ici à Mayenne ils pensaient n'y rester que trois ans et que finalement ils ne sont jamais partis. Il y a plus d'apaisement que de renoncement au fond de leurs voix. Ce calme là n'est pas pour moi, pas pour tout de suite en tout cas.

Il y a quelque chose d'un peu absurde à faire la tournée des cinémas, à se faire payer le train, l'hôtel et les repas, juste pour quelques minutes de présentation de film. Surtout que pour le public il s'agit de quelque chose d'assez anodin, qui les intéresse sur fond d'indifférence. On se fiche complètement que quelqu'un vous parle après une séance de cinéma, c'est mon avis un peu pessimiste. Un exploitant voit la chose autrement et doit faire l'hypothèse de l'énoncé inverse : il est parfois absolument nécessaire d'accompagner les films d'une présentation. De mon côté je suis un peu interdite de tout ce qu'il faut mettre en place pour pouvoir permettre cette "offre culturelle".
C'est très bizarre : on se demande à quoi on a servit, et en même temps il est évident que c'est mieux de le faire que de ne pas le faire. Je suis partagée entre l'insignifiance de ma présence et la considération d'une vue plus large : je ne suis qu'un petit élément à l'intérieur de la politique culturelle d'un exploitant, d'une association de cinéma, qui ont raison de faire ce qu'ils font.


Parfois je fais ce rêve qui n'est pas un rêve même s'il en a l'apparence. C'est une situation que j'imagine, j'imagine toucher, parcourir de mes mains des sortes de formes ovales, pleines de bosses et de creux, ce sont comme des grosses pierres, chacune est unique, chacune est la matérialisation, la forme d'une intelligence d'une personne que je connais, la tournure de son intelligence s'est matérialisée dans ce drôle d'objet mi-naturel mi-manufacturé. Je ne l'arpente pas par l'esprit, mais par les mains, et j'y reconnais les traits d'esprit et les façons de penser de tous mes amis, mais sensuellement.




jeudi 26 mars 2015

23 janvier - 26 mars

23 janvier

Semaine traversée par une grosse libido d'écriture, une grosse libido tout court. J'ai passé ma nuit du lundi et mon mardi à écrire un texte. Je n'avais jamais écrit aussi vite un texte aussi long, c'était pour moi la meilleure chose à faire de ma journée : en venir à bout avec ce que ça suppose de douleur. La douleur provient du fait que je m'estime éloignée d'un texte idéal qui est tout entier dans ma tête. C'est comme une traversée du désert jusqu'à ce texte, un chemin jusqu'à cette zone éthérée où l'écriture devient lecture, où je travaille pour la lecture. L'écriture est vraiment a l'image de l'iceberg, quelque chose de simple et de fluet qui cacherait en profondeur toute une  architecture complexe et chaotique qui le fait tenir. Les phrases sont tenues par mille ficelles.

Je crois que toute personne qui aime écrire souhaite atteindre ce moment où le flux d'écriture reste ininterrompu : être toujours pris entre deux textes, entre le souvenir du texte récemment achevé et du texte qui arrive, qu'on ressasse. Être satisfaite, être contente, être en bonne santé, de bonne humeur, être vivante a toujours consisté pour moi à écrire. Tout autre travail me pèse, tout loisir un peu trop prolongé me plonge dans la culpabilité.


28 janvier

Sur le chemin pour rejoindre B., je suis tombée dans la rue alors que je venais d'acheter des oeufs (j'avais mangé ceux de ma coloc). Il faisait nuit et il pleuvait. Au bar où nous nous sommes retrouvés j'ai bu deux Rio Grande, ça avait un goût de pomme. Nous sommes allés dîner aux alentours de minuit. J'avais beaucoup bu, c'était très joyeux. Nous avons terminé chez Jeannette, entourés de jeunes sauvages qui criaient partout, j'essayais de le regarder fixement et de dire quelque chose de rationnel, les lumières du bar se sont rallumées et nous avons pu voir distinctement nos deux visages. C'est à ce moment là que nous nous sommes beaucoup confiés, toujours un peu gênés. C'est drôle : selon ce que l'on révèle de soi la personne peut comprendre ce qu'on attend d'elle. Si je parle de mon rapport à l'amour à quelqu'un cela veut dire que je l'informe de mon fonctionnement, qui pourrait l'intéresser. Il m'a raccompagné en taxi. Nos nuits à discuter sont mémorables, d'autant plus miraculeuses que notre différence d'âge à quelque chose d'insurmontable. Parfois le cinéma ou n'importe quel intérêt commun permet que deux personnes se rejoignent et se rencontrent. Un seul oeuf de la boîte a survécu.


2 février
C'est fou ce que le sexe en pratique se révèle toujours beaucoup plus simple que le sexe en théorie. Il y a une injonction à la matière que rien ne peut contrer, il faut toujours en revenir à elle, ou du moins à ce point de rendez-vous entre quelque chose de mental et quelque chose de matériel. Quelque chose dans la tête et quelque chose du corps : l'orgasme ne se passe que là.
J'aimerais pouvoir trouver le temps de raconter ici toute ma vie, tous ces derniers mois et toutes mes dernières rencontres, les restituer ici car à force de ne plus prendre l'habitude d'écrire sur ce qu'il m'arrive je finis par ne plus rien y comprendre et par simplement vivre. Je me suis tenue, ces derniers temps, à faire méticuleusement n'importe quoi, sentimentalement et sexuellement. Je ne prends aucune précaution vis-à-vis de moi-même, car une unique chose prédomine dans mon comportement : l'expérience ou l'expérimentation, qui ne peut se passer que dans un abandon à ce n'importe quoi, qui est un autre synonyme de rencontre.

Certaines personnes m'approchent prudemment et craintivement avant de se rendre compte que je donne l'impression que je les attendais. Il y a chez moi une impulsivité répulsive, une demande impatiente d'intensité qui ne souffre aucun délai et qui fait fuir tout le monde. Dans ce sens je gagnerais à être stratégique, à jouer l'animal méfiant, au lieu de quoi je me livre à corps perdu non pas "au premier venu", mais à ce que j'estime être l'apparition vibrante de l'altérité.
Je crois que ce blog aura surtout été le récit de ces mirages qui ne cessent de renaître dans ma vie : je ne laisse pas aux relations le temps de devenir sérieuses, elles le sont déjà depuis la première seconde, le premier regard. J'ai déjà remarqué que mon visage chauffait dans ces moments-là. Je suis déjà au maximum dès le début, je demande à l'autre de me sauver en même temps que je désire le sauver. J'aperçois à quel point il peut avoir besoin de moi, à quel point on ira loin ensemble et tout cela fini dans le fracas d'un malentendu, d'une déception.
Si je suis volage ou quelque chose comme ça, ce n'est qu'en raison de cette impulsivité qui me fait entrevoir un absolu partout. Moins j'en sais sur mes partenaires plus je m'agenouille devant eux, parce que cette ignorance d'eux je peux l'habiter avec n'importe quoi, avec mes propres fantasmes; je me réfugie sous leur toit.

Ce que je retrouve dans la beauté vibrante d'un visage masculin, c'est surtout cette partie de moi-même qui n'a pas changé depuis le collège, cette jeune fille qui ouvrait des pages web ou écrivait des lettres immenses en hommage à des garçons à qui elle n'a jamais parlé. Rien n'a changé, sinon le sentiment d'une forme de prévisibilité dans mes comportements. Depuis que le sexe se mêle de tout ça je me vis un peu plus comme quelqu'un de commun, qui passe par des étapes de séduction très prévisibles pour avoir ce qu'elle veut et rentrer chez elle avec un garçon. Je ne suis au fond qu'une fille de vingt ans qui explore sa sexualité avec divers partenaires : voilà le versant qui me dégoûte, une sorte de lecture biopolitique de ma vie, moi qui continue de voir dans un "rendez-vous galant" la plus grande aventure qu'une jeune fille puisse vivre dans une grande ville. La plus grande aventure de mon corps et de mes sentiments.
Je suis toujours dégoûtée et fascinée par les articles de plus en plus nombreux sur la sexualité. Il y a quelque chose de fondamentalement non partageable, non communicable qui me fait d'ailleurs dire que je ne devrais peut-être même pas m'épancher ici. On veut faire du sexe le terrain d'une bataille symbolique (lu encore aujourd'hui la tribune d'une fille très fière de refuser de faire des fellations), comme s'il s'agissait de faire l'amour avec tous les hommes à travers un homme. J'ai souvent l'impression que le sexe est essentiellement un choc, un traumatisme qu'on préfère étouffer. On étouffe cette violence, on ne prend pas garde à cette véritable émotion sexuelle, on ne la regarde pas, préférant miser sur l'idée d'une sorte de contrat basé sur une indifférence cordiale. Les lendemains matins me traumatisent par leur froideur, et on ne sait même plus où il faut s'embrasser pour se dire au revoir.
Ce qui me désarme totalement dans le sexe tient justement à cette ambiguïté très souvent commentée. L'impression que je suis en train de faire la chose la plus intime du monde ou peut-être la plus impersonnelle. Le sexe, je l'ai déjà ressentie, peut être faussement intime.

Ce n'est que récemment que j'ai pu essayer de me laisser aller à une forme de cynisme de la consommation qui ne me va pas du tout et qui me fait beaucoup de mal. Je finis toujours par m'attacher serait la pire façon de dire ce que je ressens. Disons que j'ai le sentiment de trahir une personne si au lieu de chercher avec elle l'intensité, je recherche le confort et mon seul petit plaisir. J'ai parfois la tentation de la faiblesse : écrire à truc, passer la soirée avec lui ne serait-ce que pour ne pas avoir à me supporter encore une soirée. J'ai tellement honte de la transparence de ma demande que je préfère ne rien faire.
Certaines soirées sont dramatiquement atones et lourdes, on a l'impression qu'on ne s'en relèvera jamais, que l'enthousiasme pour quoique ce soit est inenvisageable, que rien n'est grave et que tout est recouvert d'une sorte de poussière morale.

3 février

 L'autre jour je faisais découvrir The Long Goodbye à P., nous venions de faire l'amour, nous avions enfiler nos lunettes de vue et nous regardions le film en grignotant des biscuits. Je n'ai pu m'empêcher de me dissocier de la scène, de la trouver émouvante et de me dire que c'était exactement cela que je voulais. Il me caressait la jambe à travers le plaid, c'était un geste mécanique, de réflexe quasi-animal mais il y avait tout dedans. Plus tôt dans la soirée j'ai voulu mettre des mots sur ce qu'il se passait entre nous depuis deux rendez-vous (folie absolue) mais ça n'avait pas marché. Il n'a pas voulu de cette discussion et en la refusant me renvoyait à mon propre ridicule. Celui qui consiste à vouloir construire une fiction par dessus les faits les plus bêtes (un homme et une femme au resto qui vont rentrer coucher ensemble), à vouloir déjà tourner les pages d'un livre. Alors quoi ? Cette main sur la cuisse ce n'est rien, juste le geste d'un homme repu, reconnaissant, et ça ne me suffit pas.

Etrange première nuit passée ensemble où à cause de l'alcool nous nous agitons dans un demi-sommeil très perturbé, j'ai eu le sentiment que son sommeil entrait en collision avec le mien, qu'il y avait lutte, que l'un ne pourrait pas s'endormir sans que l'autre soit laissé au bord de la route, les yeux grands ouverts. Cette nuit notre présence mutuelle agressait l'autre.

Pur plaisir de décrire P. : petit garçon triste, au visage étrangement buriné, un visage qui a la beauté calleuse d'une main d'homme. Il semble être embarrassé par sa virilité, il scintille entre l'adolescent et l'adulte et ce passage de l'un à l'autre est toujours désarmant à constater. Il est d'une beauté molle, lymphatique, on a l'impression qu'il pourrait s'endormir de tristesse. Sa peau est douce comme celle d'une femme. Sa voix est professorale, très posée, aucun tic de langage ne dégouline : c'est un filet d'eau net. Contrairement à la majorité des gens que je connais, il s'intéresse à ce que vous lui faites découvrir (sans vous connaître depuis longtemps) et c'est tellement exceptionnel qu'on en est presque déboussolé.

5 février

Ce que j'aime, ce qui m'émeut : entrer le plus vite possible dans l'intimité d'un homme. Me glisser comme une souris dans sa vie, donner le sentiment d'avoir toujours été là alors que je débarque. C'est ce versant là de l'amour, cette curiosité suprême et dévorante, qui m'arrache le plus à moi-même, m'empêche de me complaire dans un narcissisme amoureux : m'asseoir dans un coin et regarder.


17 février

Qu'aura été le cinéma si on devait le considérer de façon purement utilitaire ? Concrètement, une série de ponts construits entre moi et les autres, des autres avec qui je n'avais rien à faire, le plus souvent des hommes vieux (plus vieux que moi) avec qui le cinéma était peut-être l'unique point commun, l'unique terre commune sur laquelle on pouvait se retrouver. Alors nous n'avions pas d'âge et par ce biais là nous pouvions tranquillement, sans nous en rendre compte, parler d'autre chose, voire même lever les yeux et nous considérer.
En relisant une note plus haut je me rends compte que j'avais déjà exprimé cette idée.

Le destin est patient et il faut savoir accepter stoïquement cette patience, savoir qu'elle est secrètement travaillée par une intelligence des choses : le hasard. Pour qu'une personne soit accessible il ne suffit pas de la seule proximité géographique, physique avec une personne, sinon je l'aurais rencontré bien avant. Il faut autre chose, un long détour imperceptible, le temps que les astres se placent comme il faut et que cette personne puisse lever les yeux et vous regarder. Et souvent cela ne va pas sans une forme de reconnaissance sociale.

14 mars

Il me dit "J'ai l'impression d'avoir vécu toute ma vie pour ce moment : manger un hamburger avec toi".

12 mars

En me coupant les ongles des pieds (peinturlurés en vert) après être passée par une succession d'étapes de nettoyage et d'hydratation comme savent si bien le faire certaines filles je pense à ce que me disait ma mère quand j'étais petite : il faut toujours avoir de beaux sous-vêtements et être propre car on ne sait jamais ce qu'il peut arriver, notamment des accidents qui demanderaient à ce que l'on vous déshabille.
Il y a quelque chose d'un rite quasi-sacrificiel à mettre tout ce temps et tout ce plaisir à si bien se préparer chaque matin. Je jouis littéralement de cette propreté, de ce temps pris à m'arranger que cela soit pour simplement descendre travailler au café, faire les courses ou pour un rendez-vous galant, c'est souvent les mêmes gestes exécutés avec la même précision. Il y a quelque chose de l'ordre de la soumission aux regards étrangers (ceux des badauds) et donc par là une considération extrême et aberrante pour ces mêmes badauds. On peut également y voir une politesse et une humilité infinies : c'est Freud je crois qui dans sa correspondance d'adolescence disait que les hommes avaient l'outrecuidance de penser qu'il n'avait pas besoin de se pomponner. Il y a évidemment de l'aliénation dans tout ce temps et tout cet argent pris à s'arranger, mais également beaucoup de puissance parce que beaucoup d'auto-érotisme : on ne pense pas suffisamment à cela, à l'idée qu'une femme se soigne et s'apprête parce que d'abord et avant tout elle se désire elle-même.


26 mars

Oscille entre l'angoisse et l'immobilisme le plus totale. Il y a définitivement une part de folie inerte en moi qui a mis du temps à se faire observer. Il aura fallu peut-être m'isoler tout à fait dans une chambre pour que je devienne à moi-même totalement un sujet d'observation. Ici j'ai une vue imprenable sur moi-même, sur mes comportements, je suis comme un animal en cage qui est à lui même son propre observateur. Donnez une chambre à soi à quelqu'un, vous lui donnerez également l'occasion d'une forme de folie domestique, de folie qui est le nerf de la solitude.
Je me souviens de F. et de ses mille manies provenant simplement du fait qu'il vit seul depuis longtemps, il avait développé une forme de méfiance envers les objets, une maniaquerie qu'il justifiait par des histoires insensées. C'était touchant.


J'aimerais me rappeler toujours, même au coeur du doute, que ce que je vis avec D. est de l'ordre de ce que j'ai toujours voulu vivre, de l'ordre du pur événement qui se présente cette fois-ci sans complication. Il y a un fossé temporel qui nous sépare à jamais et qui fait que cela est encore plus miraculeux que cela marche entre nous. J'avoue me débattre contre mes vieux démons, car j'ai toujours eu beaucoup de méfiance pour tout ce qui fonctionnait en amour. J'ai trop aimé les ratages pour ne pas m'empêcher de détester D. par moments, pour avoir envie de le faire un peu souffrir, juste pour voir ce que ça fait.
Tout à l'heure il a voulu m'appeler, je n'en avais pas très envie mais je sentais que lui refuser cet appel compliquerait les choses. J'accepte et nous parlons plus longtemps que prévu, et dans cet échange très chaleureux et très naturel je sens pointer le coeur chaud d'une intimité entre deux personnes. Ce que je n'ai jamais réussi à avoir vraiment et que j'avais là devant moi, c'était infiniment agréable d'y penser, même si toute la beauté de l'intimité provient justement du fait que les personnes concernées n'en sont pas conscientes. Il y a dans l'intimité et la complicité quelque chose de spontané, de non-conscientisé qui les rendent d'autant plus belles à observer - l'intimité c'est au fond le point de vue du tiers. Je crois être avec D. dans ce degré de proximité, ou sa prévenance et mes taquineries suffisent à tout révéler de notre affection.

Je sais que je peux m'appuyer sur lui et qu'il rêve de ça, il rêve de pouvoir être l'origine lumineuse de mes humeurs, me sortir de ma dépression, me transformer, mais je ne lui en donne pas l'occasion. Quand je repousse tout loin de moi, je n'épargne pas D. dans ce rejet. Ma tristesse est injuste et excluante et je me sais capable de préférer à lui, qui est là et bien réel, n'importe quel autre type qui passerait vaguement dans ma vie. Parce que le virtuel je l'habite, alors que le réel d'une présence s'impose à moi. Il mérite que je fasse pour lui tous les efforts dont je suis capable, à commencer par arrêter de penser que l'intensité se trouve dans la douleur.