mercredi 13 janvier 2010

D'abord (1)

"Gaspiller son temps est donc le premier, en principe le plus grave de tout les pêchés. Notre vie ne dure qu'un moment, infiniment bref et précieux, qui devra "confirmer" notre propre élection. Passer son temps en société, le perdre en "vains bavardages", dans le luxe, voire en dormant plus qu'il n'est nécessaire à la santé -six à huit heures au plus-, est passible d'une condamnation morale absolue. [...] Aussi la contemplation inactive, en elle-même dénuée de valeur, est-elle directement répréhensible lorsqu'elle survient aux dépens de la besogne quotidienne"
L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme - Max Weber

D'abord il s'agissait d'un contrôle de sociologie qu'il fallait que je rattrape pendant un cours dispensé à des L2, au fond de la classe. Il n'y avait que des filles et le chargé de TD, Marc, spécialiste de Walter Benjamin, est plutôt très beau. Il leur a projeté La sociologie est un sport de combat, ça m'a rappelée à quel point j'avais eu il y a très longtemps envie de voir ce film (il y a comme ça des choses qui irrésistiblement nous attirent : film, livre, personne, c'est comme une mère intérieure qui avec peu d'informations pressent que cela vous plaira) et donc à quel point j'avais pressenti que la sociologie serait mon domaine de prédilection. Je ne sais pas s'il s'agit vraiment de choses "faites pour nous", on est jamais sûr et ce n'est écrit nulle part; l'important est plutôt de voir comment chacun se débrouille pour être "fait pour elles".
J'étais contente d'être cohérente avec moi-même et mes désirs et contente aussi de retrouver par où toute cette histoire de sociologie avait commencé. A présent je me retrouvais au fond d'une classe de filles fatiguées et silencieuses où un bellâtre me demande par écrit les critiques que l'on peut faire à la méthode compréhensive de Weber. C'était le moment du sursaut de la conscience qui se dit : merde, j'ai 18 ans, je suis "à la fac" comme ma cousine qui va bientôt se marier et qui y était quand j'avais à peine 10 ans (je ne savais pas ce que cela voulait dire à l'époque, je l'imaginais avoir son casier avec ses affaires et marcher seule et pensivement dans un couloir avec des livres dans les bras, séries américaines quand tu nous tiens) mes talons claquent, j'ai des gants en cuir, je ramène en classe mon gobelet de café, je fume mollement en considérant le ciel, je paye des additions au restaurant, je programme mes journées de la première à la dernière heure, j'ai des hobbies et je crois à tout cet ensemble un peu bancal que je pense être moi-même. C'est simplement vertigineux, cela relève du miracle, j'aurais pu mourir à 12 ans. Qu'est-ce qui fait que tout dans notre attitude semble vouloir dire que tout cela nous l'avons mérité? Il faudrait pourtant remercier sinon s'excuser sans cesse de cette aisance que l'on a à être soi-même.

Il s'est avancé vers le fond de la classe, plus que nos regards, se sont nos visages qui se sont arrêtés l'un en face de l'autre et assez brutalement pour que ça me pique les yeux, je ne supporte pas qu'un bel homme me regarde. Je crois qu'il ne voulait rien me dire, simplement me surveiller un peu, "voir comment ça se passe", et en me voyant le fixer comme en attente de sa question il m'a dit "ça va ça se passe bien?". J'ai répondu par l'affirmatif, et me suis excusée plus tard d'avoir fait les deux exercices au lieu d'un seul, je n'avais pas lu la consigne. Je ne suis pas sortie avant la fin du cours, j'avais la flemme d'avoir cette audace-là, je suis restée jusqu'à la fin et j'ai regardé le documentaire.

J'avais ensuite mon partiel de grec ancien, Karine m'avait envoyée le sujet tombé lundi, il fallait feindre de ne pas savoir que le prof allait en changer, ça réduisait les révisions. Je suis une merde intersidérale en grec, les deux premiers cours ont fait l'objet d'un travail régulier, studieux et désireux que cela se passe ainsi jusqu'à la fin de l'année mais se sachant pourtant déjà condamné; on ne change pas comme ça. Au fur et a mesure ça n'a plus été qu'une lente et prévisible déchéance jusqu'à que le message à caractère régressif parvienne à la conscience : "c'est dur et pourri le grec", et que la conduite se règle dessus.
Un peu décontenancée par la durée du contrôle, 45 minutes, je me retrouvais au pied du bâtiment avec mes deux copines de grec qui sont en master et que je ne reverrai plus à moins qu'on se "prenne un café". Je ne savais pas trop quoi faire, j'avais du temps libre, un peu d'argent, je pouvais aller au cinéma et mon ventre gargouillait.
j'avais bien un cours de M. Franck facultatif à 20h mais pas de netbook ni de papier, enfin une copie double peut-être, j'ai donc improvisé
j'ai d'abord acheté une part de tarte à la rhubarbe
puis le Pariscope dans une librairie, les gens achetaient des choses bien précises et c'était agréable à entendre : vous savez un cahier pour le CP sans les petites lignes, oui j'ai ça, on a tout ici, fille ou garçon? rose alors. oh le cliché. Vous auriez un lutin 120 vues?
j'ai dû très vite prendre une décision, faire quoi où aller, surtout ne pas rentrer, surtout se déterminer, descendre à Châtelet ou pas? vite ça sonne.
je me suis décidé à aller voir Le Reptile de Mankiewicz
j'avais du temps à tuer avant la séance et qu'un manuel de sociologie dans mon sac parce que j'avais anticipé une fatigue trop rude pour faire autre chose que rentrer chez moi après les partiels.
je suis donc allée acheter un livre
j'ai pris Ferdydurke de Gombrowicz
je suis allée le lire au Reflet avec un café, toujours cette même ambiance d'après-midi, quelques hommes sérieux beaux et seuls, des paires de copines, des couples, des gens plutôt beaux en général, et mon nez qui saigne tout seul au milieu de tout ça, j'ai dû foncer aux toilettes, je ne savais pas comment le justifier auprès de la communauté.
C'était le serveur que je n'aime pas qui servait, Alexandre. Sa voix s'est adoucie quand j'ai lâché un pourboire dans le verre prévu à cet effet, une voix qui signifiait "tu n'es donc pas une connasse comme prévu".
Puis je suis allée à ma séance, il y avait un bel homme âgé devant moi et un autre plus jeune et moins beau pas trop loin, je regardais son profil pendant le film en espérant qu'il ne sentait rien, aucune lourdeur dans son dos. A un moment les lumières se sont rallumées pendant le film, c'était juste impossible de se concentrer, le bel homme est allé dire au projectionniste d'éteindre la lumière et je me suis dit : il y a ceux qui agissent et ceux qui acceptent tout, qui s'adapteraient à n'importe quoi parce qu'ils n'ont de toute façon pas le choix puisqu'ils n'agissent pas.
J'ai hésité très longuement à aller au cours sur Rousseau, j'ai pesé le pour et le contre, c'est loin et ça finit à 22h mais peut-être que des choses allaient s'y passer et je ne le saurai jamais. Je suis même descendue à Gare de Lyon pour faire demi-tour mais j'ai pensé à M. Franck et j'y suis retournée. J'avais vu M. Franck lundi et je voulais le revoir, je voulais lui re-témoigner mon intérêt absolu pour tout ce qu'il fait, pour sa douce personne, un soir de janvier. Je sentais qu'il n'y aurait que peu de monde à son cours ce jour-là et qu'il fallait donc être imprévisible et y aller.
Je suis d'abord aller dans une boulangerie rue de Charonne et qui vend tout un tas de choses délicieuses : des chocolats raffinés, des bonbons qui piquent la langue rien qu'à les voir, de belles galettes cirées au jaune d'oeuf, les nouveaux Carambar au pop-corn, des desserts confortables aux noms délicieux et peu onéreux. Il y a les boulangeries qui promettent la variété et la profusion et puis celles qui ne vous vendent que des tartes aux fraises et des croissants et vous disent "on n'a plus que ça" quand on leur demande un sandwich. Rien de plus triste qu'une vitrine de boulangerie clairsemée. Ils n'avaient plus de sandwiches au pain suédois et je ne voulais pas de sandwich dans de la baguette, ça demande toujours à ce qu'on ouvre trop largement la bouche, j'ai donc pris un friand poulet poireaux que j'ai mangé en marchant. J'ai repensé à cette scène sublime dans Persécution de Patrice Chéreau où Romain Duris va s'acheter un éclair au chocolat et le mange dans la rue en marchant d'un pas leste et qui fait plaisir à voir. Il assiste à un accident, il parle au motard accidenté, lui demande comment ça va, il n'a rien et remonte sur sa moto, ils plaisantent ensemble et puis le motard s'évanouit et je crois qu'il meurt.

image : Palombella Rossa de Nanni Moretti

7 commentaires:

ashorlivs a dit…

Tension sexuelle palpable.
Great !

Anonyme a dit…

Murielle, que penses-tu de http://www.youtube.com/watch?v=Vv6m_1fr4W0 ?

Murielle a dit…

oui c'est bien mais ça peut ne plus l'être à force d'écoute.
ma soeur a acheté l'album, moi je fais comme s'il n'y avait plus que Tom Waits.

Juliette a dit…

Ensuite (2) !

Anonyme a dit…

Je lis tes textes depuis longtemps (depuis "ouaisbon" en fait) mais j'ai encore jamais commenté. Celui-ci m'a fait sourire.
Moi aussi je suis en sociologie, j'ai un examen bientôt donc j'ai passé la journée à lire du Weber (d'où ma surprise de tomber dès mon arrivée sur ton blog sur une citation du monsieur)... mais surtout, j'ai aussi un prof de socio particulièrement canon :)

denis a dit…

amusant : moi aussi je viens d'acheter ferdydurke...

je te conseil 'oui' de thomas bernhard.

Alice a dit…

marrant, moi aussi je suis entrée dans une boulangerie