mercredi 27 janvier 2010

Ensuite (2)

"Notre élément, c'est l'éternelle immaturité. Ce que nous pensons ou sentons aujourd'hui sera fatalement une sottise pour nos arrière-petits-enfants. Mieux vaudrait donc accepter dans tout cela dès maintenant la part de sottise que révélera l'avenir. [...] Nous nous rendrons compte bientôt que le plus important n'est plus de mourir pour des idées, des styles, des thèses, des slogans, des croyances, ni de s'enfermer en eux et de se bloquer, mais bien de reculer un peu et de prendre ses distances avec tout ce qui nous arrive. [...] Nous nous mettrons bientôt à redouter notre personne et notre personnalité en discernant qu'elles ne sont pas pleinement nôtres. Et au lieu de meugler "Voilà ce que je crois, voilà ce que je sens, voilà ce que je suis, voilà ce que je soutiens", nous dirons avec humilité : "Quelque chose en moi a parlé, agi, pensé...".
Ferdydurke - Witold Gombrowicz

Ensuite, j'ai pris le trottoir qui longe la vitre donnant sur la piscine municipale, depuis ma nuit à moi je voyais des gens, un groupe d'enfants s'affairer dans l'eau et la lumière. Je n'avais pas besoin de plus que cette vue sur la piscine à travers une vitre un peu sale et éloignée, je devinais tout, tout m'était reconnaissable : le carrelage beige, le bonnet qui colle et arrache le front, l'échelle en métal qui couine un peu, l'étrange profession de maître nageur, le brouhaha général du lieu, mélange de cris, plongeons, mouvements de l'eau, et sifflets. L'odeur vivifiante de l'eau chlorée, sa manière à elle de décaper la peau, les chaussettes qui collent aux pieds encore humides, cette impression d'inconfort, le temps que met le corps avant de redevenir vraiment sec, vraiment lui-même.
Tout un monde, une atmosphère que je n'ai jamais aimée, qui n'a pas changé et m'a toujours particulièrement terrifiée : j'avais peur qu'on me demande de faire des galipettes parce que je ne savais pas les faire et déjà très petite je n'aimais pas montrer mon corps. Je me souviens du jour où ma mère accompagnait ma classe à la piscine et où ne la voyant plus me regarder et ne la voyant plus tout court j'avais pleuré, quand je prenais le toboggan et que la personne suivante me tombait dessus, quand j'allais sous l'eau et qu'en voulant émerger je me retrouvais bloquée par un gros tapis en mousse, quand en sortant de la piscine on devait mettre nos bonnets ou nos capuches pour ne pas attraper froid et que, traversés d'une fatigue particulière et les cheveux encore mouillés, nous prenions plaisir à manger notre goûter, mais ça c'est un bon souvenir. A la fin je me débrouillais pour sécher la piscine, je sortais de la queue et courrait dans une direction pour aller regarder Léo fumer. C'était quand je détestais assez tout le monde pour ne pas tenir à leur montrer précisément la forme de mon corps. L'âge du grand jugement des autres. C'est tout ce que je retiens de la piscine. Désormais j'en suis au point tant désiré du "je fais ce que je veux", il n'y a guère que le grec ancien qui m'ennuie et je ne fais plus de sport.

J'ai jeté l'aluminium de mon friand, je me suis essuyé la bouche, et en passant devant un café j'ai jeté un coup d'oeil à un homme attablé en terrasse, dans la nuit et dans le froid, avec son Mac, concentré, d'une classe d'un autre temps. Je crois m'être retournée une deuxième fois, reconnaissant là M. Franck, entouré de ses Pléiades, de sa grande tasse blanche de thé, d'un cigarillo et de son ordinateur. Je l'ai déjà vu fumer des cigarettes normales mais il refuse quand on lui en propose. Il était hors de question de passer mon chemin et je ne savais pas vraiment comment l'aborder, j'étais effrayée, je me suis fébrilement approchée et je crois avoir dit "monsieur, je viens juste vous dire bonjour", il m'a invitée à m'asseoir et m'a dit
vous permettez, je finis juste ça
je vous en prie, c'est moi qui vous dérange
(je dis de plus en plus souvent "je vous en prie", belle formule qui est pour moi ce que la politesse a produit de mieux)
mais vous ne me dérangez jamais Murielle
j'ai alors esquissé un sourire pour moi même en cherchant mon paquet de cigarettes dans mon sac sans fond. Et là, dans la grande fraîcheur du grand mois de janvier, j'ai discuté avec lui, cet homme devant qui se produit en moi une multitude de mystérieuses réactions chimiques, cette terreur sacrée; l'imagination délire, le corps encaisse. Notre relation est si soumise au hasard comme le sont toujours les relations quand elles en sont à leurs balbutiements et que l'un désire la régularité pendant que l'autre ne désire rien de particulier et qui sans rien n'accepter pour autant ne rejette pas la personne. Ces plages limitées de discussions que m'offre parfois les circonstances, voilà à quoi je m'en tiens, je ne les espère plus et ne fait que les accueillir.
Je nous préfère en hiver, bien calés dans nos solitudes. Nous sommes dans cette période creuse de l'année, sans événements et sans fards, constituée uniquement de longues plages de travail, de vie de famille, de transports, de pensées molles, de rendez-vous; il y a très simplement une vie à vivre au creux du quotidien et c'est absolument la seule que l'on a. Parfois nous croisons des gens que nous connaissons et nous bavardons calmement avec eux, nos regards se croisent, et les consciences qui traversent les regards qui se croisent discutent de tout autre chose que ce que veulent bien articuler les lèvres; sous une forme affaiblie de la télépathie les consciences arrivent à faire comprendre ce qu'elles ne peuvent pas dire.
Je lui ai demandé ce qu'il lisait en ce moment, il m'a dit qu'il découvrait Simenon, que c'était très bien. Il m'a demandé si je voulais quelque chose, en temps normal je n'ose jamais aller au café sans rien prendre mais là j'ai juste bêtement penser au fait de ne rien lui faire débourser pour moi, de ne pas m'imposer de ce côté-là plus que de la gêne qui consiste à monopoliser une chaise et à ne rien prendre. C'est quand le serveur est reparti que je me suis souvenue que j'agissais contre mes principes et quand M. Franck m'a dit "vous êtes sûre que vous ne voulez rien prendre?", j'ai cru comprendre qu'il était gêné pour moi que je ne prenne rien, mais peut-être que ce n'était pas ça. Il a repris un thé, comme pour compenser ma non-commande. Il a dit qu'il voulait régler tout de suite, et a sorti plusieurs billets de sa poche, des billets de vingt et de cinquante, comme dans les films où des hommes inconscients se baladent avec une grosse somme sur eux, j'ai furtivement pensé ça.
Quand Charlette l'a revu lundi elle m'a chuchoté qu'il venait de se prendre "mille ans dans la gueule", je ne m'en étais pas rendue compte mais peut-être que oui, ses cheveux s'éclaircissent d'une lenteur terrifiante car cela suppose qu'un jour je sois foudroyée par le changement. Mais je n'y pense rien, cela ajoute peut-être un peu plus de gravité au fait que je le veuille toujours auprès de moi et que lui m'échappe dans tout les sens du terme. De cette dose de gravité nécessaire pour qu'une chose devienne belle.
J'aime le sentir exister à distance raisonnable de moi-même.
Il a je crois une nouvelle veste d'hiver marron, et cette écharpe grise qui doit être un cadeau. C'est le plus beau des hommes, il l'a toujours été.
Il est cette conscience plus robuste et plus pénétrante qu'aucune autre, je suis devant lui comme devant une intelligence pure et qui me sonde en profondeur. Il faudrait pouvoir, devant les gens qui nous paralysent et nous font inévitablement jouer des rôles, pouvoir renverser la situation par le langage, c'est comme si avec lui, tous les dialogues étaient écrits: je passe pour une conne qui ne regarde pas dans les yeux et qui a cent mots de vocabulaire; il est lui-même parce que je ne lui fais rien. Il faudrait donc pouvoir, dire autre chose que ce qui est écrit, sinon clarifié la situation "vous savez Monsieur, notre relation est condamnée parce que je suis condamnée à ne pas dire ce que je pense avec vous, je pense une chose et mes mots visent à côté parce que je ne suis pas concentrée, j'ai des sentiments et des pulsions à apprivoiser en même temps, j'ai des apparences à sauver, mais le langage coïncide de telle sorte avec la pensée que quand elle est bouleversée, il l'est aussi, je ne peux pas être partout à la fois, soyez indulgent avec moi et essayons de nous découvrir par mail, au moins là j'aurais le temps de vous répondre. POURQUOI PAS UN CINEMA?" Mais rien de tout cela n'est sorti, on préfère perdre du temps dans des comédies médiocres comme si le temps ne nous était pas compté.
Se rassurer équivaudrait à dire : avec lui je ne suis pas moi, il me fait perdre mes moyens, mais alors si je ressens cette impression de ne jamais être tout à fait moi avec personne, si je sors cette excuse pour ne pas avoir à m'imposer, à faire l'effort de plaire et de me plaire, quand est-ce que je pourrais espérer être moi, avec qui suis-je moi-même ?

Il m'a demandé si ma soeur était rentrée, je me suis dit "il se souvient de ça, il est gentil", et puis nous avons parlé du cadeau que j'ai offert à Noël à mon frère, un livre illustré de philo pour les enfants et dont je lui avais parlé. Je lui ai demandé si ça allait avec ses terminales, il m'a dit que les terminales L étaient très faibles, que Mme Chauvière était obligée de paraphraser l'Odyssée parce qu'ils n'y comprenaient rien. Je ne sais pas à quel moment la question est venue, peut-être au moment où il m'a dit que la philo ne les intéressait pas. Je lui ai demandé "vous pensez que c'est un problème liée à notre génération et que d'une année à l'autre ça s'empire?", il m'a répondu que non, ou plutôt que le problème venait du fait que nous avions à notre disposition trop de distractions, alors que sa génération n'avait pas internet et cela laissait du temps pour lire. On la connaît cette explication, mais si elle revient souvent c'est parce que c'est la bonne.
Puis nous avons marché l'un à côté de l'autre vers le lycée où a lieu son cours, avec son nouveau vélo pliable vieux jaune qu'il faisait rouler à côté de lui. Il me parlait de ses étudiants en cinéma qui ne pensent qu'à avoir la caméra à l'épaule, et me racontait qu'il avait enseigné le droit dans un amphi, qu'il a fait ça pendant quatre ans et qu'il n'a jamais compris la fac, qu'il n'a jamais su ce qu'aimaient les étudiants, qu'ils étaient là à prendre des notes mais qu'on ne discernait rien sur leur visage. Je lui ai dit que moi, ne sachant pas quoi penser de ces visages fermés, j'étendais mes propres sentiments aux autres, et si un cours m'apparaissait passionnant il le devenait pour tout le monde. Mais je l'ai dit maladroitement, je cherchais mes mots et ce n'était pas joli à entendre. C'est ensuite que je comprenais que ce dont il parlait était précisément ce qui à la fac pouvait m'effrayer : le fourmillement des existences qui incite au repli sur soi. Ne pouvant absolument rien saisir des autres je décide de mettre des murs en lieu et place de mes interrogations.
Nous étions six à son cours et quand d'autres personnes arrivent je sais que tout se disloque entre lui et moi, qu'il recommence à m'échapper et que je ne dois plus rien lui demander alors je l'ai regardé parler de Rousseau, me consolant par le seul fait que l'on était un peu moins que d'habitude et que donc une plus grande part de ses paroles, de ses regards et de son attention me revenait.

En me levant le matin, je m'étais dit que ce serait une dure journée, de ces journées on l'on va d'une épreuve à une autre, de la socio jusqu'en grec, sans trop s'attarder à réfléchir à notre ennui de faire toutes ses choses, une journée sacrifiée vécu comme un robot, en se disant qu'il y en aura d'autres, qu'on compensera avec le week-end. Et comme souvent, c'est de ces journées que j'imagine tourner à vide, que m'arrivent les meilleures choses, pas forcément des grandes, disons des petites. J'ai un tel mode de vie, tellement calme que j'ai pris pour habitude de m'accrocher à l'imperceptible changement, à la nuance, sinon ce serait invivable, mais quand je m'y accroche c'est sincère, c'est devenu une habitude, mais peut-être que d'autres ne le supporteraient pas. On oublie parfois que le prévisible n'existe pas, et qu'il n'y a pas à sa place de grandes coïncidences ou de grandes rencontres mais juste autre chose et jamais la même chose.
Si j'avais fait demi-tour, si je m'étais forcée à me sentir fatiguée pour éviter le long trajet en métro, si je m'étais dit "non un cours sans Netbook ça craint, je rentre", si je n'avais pas regardé l'homme sur la terrasse du café, si, de son côté il n'était pas allé sur la terrasse ni même dans ce café, si j'étais simplement rentrée dormir sans même m'acheter une tarte à la rhubarbe, mais je me souviens m'être sentie la responsabilité de passer une bonne journée. Et j'étais contente de tout, de la douceur de Marc le prof de socio, de la tarte à la rhubarbe, de la fille qui demandait un lutin dans la librairie, de mon indétermination face au temps libre, du cinéma et de la salle qui se rallume, de la rue de Charonne la nuit, de la boulangerie, de M. Franck dans la nuit, et puis comme à chaque fin de journée, de ce privilège quotidien qui consiste à se retrouver avec soi-même chaque soir et à penser à toutes ces choses comme l'on se remémore une nouvelle parfaitement rédigée de bout en bout, l'ivresse du contentement et la fatigue en plus.

6 commentaires:

Juliette a dit…

Espérer être soi... on est toujours soi, il suffit de retirer les quelques barrières circonstancielles qui viennent perturber l'évidence. Et s'assurer que l'autre laisse assez d'espace pour que la magie opère.
Cela dit... Enfin (3) !

Anonyme a dit…

Dommage pour le grec ancien: quoi de plus beau que Homère dans le texte...

Anonyme a dit…

Quand on saisit Muriel Joudet, on tombe sur Tranches: ça doit être jouissif pour M. Franck et ses collègues...
L'intimité n'est plus ce qu'elle était...

Murielle a dit…

Juju : c'est déjà pas mal les "quelques barrières circonstancielles", je suis trop faible. Mais c'est vrai que tout repose sur qui est en face de nous, et je crois que parfois, et à des degrés plus ou moins élevés, j'arrive à coïncider avec ce que j'estime être MON MOI PROFOND.

Anonyme 1 : tellement d'autres choses à lire que Homère dans le texte, et même avec un bon niveau en grec je n'en serais toujours pas capable.
Fions nous au travail de ces petites fourmis discrètes que sont les traducteurs. :-)

Anonyme 2 : je crois que googeliser le nom d'une personne c'est un réflexe propre à une génération qui n'est pas la leur. Je les crois très capables de ne jamais le faire, surtout M. Franck.

Anonyme a dit…

"Googler" c'est mieux :)
Aussi, je suis du même avis concernant l'écart générationnel.

Anonyme a dit…

et pourtant je suis de sa génération!
Vous vous faîtes des illusions sur vos aînés!...
En plus il suffit du geste de quelqu'un de mal intentionné (pas moi).