mercredi 24 juin 2009

Numéro du candidat : M920800090

Hier s'imprimait par dessus la vision écoeurante de mes cahiers, celle beaucoup plus plaisante d'un gros sac poubelle où j'enfournais les fiches de révisions sans tri ni compassion; par pur esprit de vengeance. Aujourd'hui il est 22h et je n'en ai même pas la force. Ma soeur est partie chez son amie à Toulon et elle revient samedi, cela me laisse donc un peu de temps pour marquer mon territoire de mille façons possibles, autrement dit foutre le bordel sans envisager son probable mécontentement à trouver mon bas de pyjama et/ou ma tasse de café sur son ordinateur portable: tout le charme de la nature morte moderne. Je m'entendais très bien avec elle en ce moment, on discutait beaucoup, j'avais besoin d'être consolée de mes révisions, d'y être tirée le plus loin possible sans pour autant changer de pièce; et elle était là et nous pouvions discuter chacune dans son lit, en fixant le plafond ou en jouant avec la peau de notre bras.J'insiste beaucoup auprès des gens pour souligner le caractère traumatisant du baccalauréat qui nous fait nous trouver en butte à des doutes, une fatigue d'un tout autre genre et qui touche le cerveau, la mémoire pleine d'une soupe qu'elle n'avale plus, cette communication superficielle qui n'allège en rien notre responsabilité; mais je l'ai déjà dit. Ainsi les révisions n'ont aucun charme pour elles, sinon quelques comportements que j'ai su relever dont un bien particulier, celui des micro-pauses qui consiste en de petites choses: aller chercher quelque chose dans le frigo ou tout simplement une porte à fermer et qui sont autant de petites ruses servant à différer la difficulté, à s'en échapper pour un moment. La procrastination (mot le plus moche de la langue française, oui) n'a qu'un remède et c'est l'obligation combinée à l'urgence.
Les révisions ont cette façon à elles de tout niveler, de réclamer pour fonctionner un espace privé de réalité et de repères, elles neutralisent les heures de repas et de repos, le sens de l'orientation dans la semaine, l'idée que l'on s'était faite des heures de la journée, toutes projections dans l'avenir, toutes lectures de livres et de magazines. Quant aux séances de cinéma grattées ici et là au cycle Martin Scorcese de la Filmothèque, aux rêveries du Jardin du Luxembourg il a fallu vite y mettre un terme. Quand on pense leur échapper, on parle ou l'on pense encore à elles. Bien sûr tout peut se passer, un film peut avoir lieu, une promenade aussi, mais jamais sans l'arrière-pensée démoralisante que nous ne sommes pas tout à fait à notre place.

Hier ma vie avait quelque chose de plus déterminé, elle était plus facile à comprendre, il y avait un but et il y avait moi qui m'y préparait; je pensais qu'une fois la dernière épreuve passée le soulagement sinon un vague sentiment de stimulante liberté venant du fond du ventre suivrait, au lieu de ça je tombe sur le trou monotone et béant qu'a laissé derrière elle l'angoisse impériale. Je ne sais pas trop quoi en penser, j'ai donc préféré sombrer dans l'achat de quelques t-shirts informes mais colorés (et soldés) qui m'habilleront pendant les vacances, le jaune poussin du t-shirt Gap dissimulera tant bien que mal ma probable petite langueur estivale. Oui jaune poussin, il y a des choix qu'on aime bien faire parce que justement ils ne sont pas nous.

Dans la salle d'examen, je finis toujours plus tôt que les autres pour l'histoire géo, je sais où je vais et je fais mon chemin, assurée de mes connaissances le parcours est prévisible et s'annonce comme autant de petits bonds d'une connaissance à une autre. Parce que je dois attendre les copines et que je ne veux pas sortir la première par peur de ce que cela représente, je reste aux aguets, dans l'attente d'un épiphénomène et parce que je sais que n'importe quel situation de la vie possède ses charmants détails, aussi minuscules soient-ils, pouvant nourrir un texte littéraire. Alors j'observe : Iba qui mange du chocolat et qui a laissé tomber les clémentines, les bouteilles d'eau présentes sur la totalité des tables comme livrées avec elles : certains adoptent la bouteille de 50cl, d'autres le litre par peur d'un incendie...ou une anti-sèche sur l'europe rhénane en lieu et place des informations nutritionnelles. Des papiers de mes chewing-gum à mes pieds datant d'avant-hier, synonyme que je suis restée peut-être trop longtemps dans cette salle. Quelquefois, la difficile tentative de croiser le regard des copines toute derrière moi, et puis Hubert qui pendant l'épreuve d'espagnol se démène à dévisser son stylo plume, la surveillante qui demande "qui est fort?" et moi qui me propose par simple fidélité à mon bizarre esprit d'initiative même quand je ne suis pas à la hauteur et que mes copines rigolent. La défaite aurait été triste et réussir après trois personnes était digne d'une victoire de cour de récré.

Il n'y a pas beaucoup de monde dans les magasins, ce n'est plus cette image américanisante de la femme engloutie sous les sacs, j'ai dit à ma mère "c'est plus les soldes d'il y a 8 ans", avec ce souci vain d'approcher la date exacte de ces images au JT où l'on voyait des hommes se faufiler à plat ventre sous les grilles des Auchan. Les gens tiennent trois sacs et ils s'en satisfont; demain ils porteront du jaune poussin.


J'ai revu Monsieur Delmas tout à l'heure, il surveillait une classe et partait s'acheter un sandwich. Je l'ai vu une première fois fumer autour des élèves regroupés devant les grilles. J'ignore comment s'organisent les surveillances mais je pensais que certains profs en étaient épargnés dont lui. Lors de son dernier cours, j'étais sortie du lycée avec une tristesse que j'aurai voulu plus prononcée, il n'y avait pas eu de véritable scission, il n'y avait aucune preuve tangible de rupture, on pouvait encore croire que l'année se poursuivait et l'on prenait la lourdeur morale de fin de semaine pour la tristesse d'une année finissante. Aujourd'hui, il était plus beau qued'habitude, disons plus "en forme", avec cette coupe nouvelle et qui lui fait les cheveux coiffés vers un côté, ça le rend tout sage tout mignon, j'aimerais qu'il comprenne que ça lui va bien. Il portait une chemise bien blanche et une veste noire, je n'ai rien à dire sur cette tenue sinon qu'elle le rendait charmant, même si j'aime de moins en moins le noir, la chemise reste ma faiblesse et redonne un peu de vigueur à son corps un peu faible.
Nous étions arrêtés au milieu du trottoir, il nous a demandé quels sujets nous avions pris, si ça s'était bien passé, les politesses et la curiosité de rigueur. Je lui ai dit "on va avancer, peut-être que vous êtes pressé". Il m'a ensuite désigné de ses deux index et a introduit ses remerciements pour Lacrimosa par "je voulais pas vous traumatiser pendant vos révisions", livre que la classe lui avait officiellement offert mais dont il avait su que j'étais à l'origine du choix. Il venait de le finir, il me remerciait de lui avoir fait découvrir un nouvel écrivain, et il lira Microfictions, "j'ai eu quand même un peu peur au moment du passage fantastique mais elle le remet bien à sa place"; "oui c'est vrai, elle le casse". Puis il a bifurqué en direction de la boulangerie. Apparemment j'aurai juste le temps de l'entrevoir le 7 juillet, un peu comme cela se passait la majorité de l'année; sa silhouette qui en été comme en hiver n'avait de sens que devant le portail et avec une cigarette, c'est dans ce contexte qu'il semble contrôler les choses. Je crois que c'est en évoquant ce 7 juillet et en le regardant un peu plus dépoussiéré que d'habitude de sa fonction de prof, allant s'acheter un sandwich tout seul comme un grand, que je me suis rendue compte de ce qui était en train de se terminer. Il m'intéresse toujours autant et j'ai toujours autant l'impression de sérieusement le connaître, de le comprendre en même temps qu'il reste pour moi un terrible point d'interrogation que je désire détordre.

Mes doigts sentent encore le saumon fumé que je n'aime qu'avec les doigts, l'expérience m'aura appris que l'odeur s'imprègne de façon tenace mais manger demande une certaine dose d'insouciance sinon d'abandon. On mange comme mange les enfants, de ce point de vue rien ne change vraiment. Pendant que je mangeais ma mère a attiré mon attention sur le cierge et les deux petites icônes qu'elle avait dit qu'elle allumerait quand le matin même je partais pour mon épreuve. La crainte était surdimensionnée et je pense l'avoir réussie, seulement voir ce cierge et l'entendre dire "t'as pas eu une lumière pendant l'épreuve?" qu'elle supposait venir du cierge me déprimait dans la mesure où les lumières s'appelaient révisions et où je ne voulais pas attribuer à quelqu'un d'autre qu'à moi-même le petit fruit de mon travail.

4 commentaires:

Antonia a dit…

Encore grâce à ton blog la bonne lecture...
(je l'ai pas encore fini mais je crois que je te dois une reconnaissance éternelle)

Murielle a dit…

ça m'a donné l'occasion de repenser au livre (Le Mausolée des amants), c'est vrai qu'il est sublime en tout point.

Et puis c'est fou mais rien ne me fait plus plaisir que d'influer sur les lectures de quelqu'un. La reconnaissance est partagée.

Anonyme a dit…

J'aime beaucoup comment tu écris. C'est très sincère, du moins ça donne l'illusion de la sincérité pour sûr.

Murielle a dit…

Oui l'illusion est réussie. En tout cas merci :-)