jeudi 30 octobre 2008


"Quelques adolescentes pouvaient encore lire des romans, en se tortillant une mèche de cheveux entre les doigts. Mais on éteignait les téléviseurs. Maris et femmes se préparaient pour la nuit."
Raymond Carver


Café Au Départ, 1 rue rocher, Saint-Lazare
Il y a la dame qui s'occupe de tout, le temps de ton séjour dans le café tu peux te dire que c'est comme ta maman, d'ailleurs je le prenais comme ça. Elle a les manches retroussées, habillée tout de noir façon technicien de plateaux télé, "je suis là mais je m'efface, ne me regardez pas trop". Elle a la banane noire remplie de pièce et parfois un chiffon entre les mains, ou des assiettes pleines de nourriture qu'elle porte sans les regarder, un peu comme si elle était blasée ou qu'elle s'était gavé avant de commencer le travail, ses yeux sont tout petits et tout noirs, presque doux, delmasien, ça m'a un peu troublé parce que ça allait pas avec le reste, son côté sévère mais protecteur, sévère mais bienveillant.

La carte n'est pas très fournie mais on voulait juste manger, peu importe ce que ça pouvait être.
On s'est assis dans un coin, j'étais dos à la télé mais il y avait des miroirs partout alors je pouvais me voir de profil, je me vois jamais de profil alors ça m'a fait plaisir, je trouve mon nez un peu droit, je pense pas le refaire, ça compliquerait les choses.
Emile voulait un gros plat, comme d'hab, entrecôte, frites avec la mousse au chocolat après, le ventre bien garni, tout ça, les blagues salaces, ce mec est un malade. Je l'ai stoppé direct dans son délire, mec j'ai pas beaucoup de fric, tu te prends un petit truc et pas de desserts, et pour la boisson ce sera du jus de carafe.
Il a commandé un croque madame et moi un croque monsieur, j'ai fait, (pas à la dame, mais juste après) UN CROQUE MONSIEUR POUR MADAME ET UN CROQUE MADAME POUR MONSIEUR. Il a rigolé, la télé passait le clip de "Torn" de Nathalie Imbrulgia. Une fois commandé il n'y a plus qu'à attendre un peu, à se détendre beaucoup, ton avenir proche est assuré, tu vas manger, tu vas parler, ça ira pour toi, uniquement pour toi. J'avais pas une bonne vue sur le reste de la salle mais quand même j'arrivais à voir des visages et des plats devant des visages, ça m'a ému, on aurait dit que c'était tous des habitués du lieu, il parlait sans regarder autour d'eux, ce travail là de découverte avait déjà été fait depuis longtemps.
La dame a bien compris, elle a vite fait de nous appeler "les jeunes", dans ma tête je me disais "on dirait que notre père nous a filé un billet de 20€ et nous a demandé de nous débrouiller pour aller manger", c'était l'impression que ça me faisait, la grande aventure au coin de la rue, en fait on venait de loin pour manger ici, et on mangeait ici un peu par hasard.
J'avais déjà repéré ce café parce que je passe souvent par ici quand je vais à la Fnac ou au cinéma ou chez H&M, les lumières de l'enseigne sont rouges et violettes et allumées toute la journée, dans ma tête ça faisait comme une tâche un peu marquante, une image familière que j'avais du mal à situer, d'un coup d'oeil on pouvait voir des choses terribles : des gens s'approcher de grandes tasses blanches et discuter avec une aisance que le lieu devait leur conférer, des plats de frites entamés, des groupes de jeunes chevelus. Je m'étais dit "un jour j'y viendrai". et puis là Emile avait faim, je voulais pas trop marcher, les prix me semblaient raisonnables, j'allais concrétiser une idée.
Les plats sont arrivées, des larges tranches de pain de mie toastées recouvertes de fromage-plastique avec une salade sauce vinaigrette comme on en mangeait à la cantine, toute verte, légère, rafraichissante, qui se déploit dans la bouche et finit par se mastiquer comme le reste. Une petite table, deux verres, une carafe d'eau, deux serviettes, frère et soeur, une petite table dans un petit coin comme espace vital, MTV dans le dos, la seule chose ici qui nous rappelle l'époque, deux-mille huit, on se croirait dans une chanson d'Aznavour, la vie et ses plaisirs, les mêmes depuis longtemps, et on ne s'en lasse pas, on est presque honteux d'être heureux, de trouver un truc à 7€ si bon et cette ambiance un peu mordorée, où tout les meubles se répondent, s'harmonisent, participent à la création d'une émotion, d'un tatouage au coeur.
En voyant l'assiette arriver j'avais craint pour ma faim, j'avais craint de ne pas être tout à fait rassasiée, aussi j'ai accompagné le plat de pain que je trempais dans de la moutarde qui me sortait par le nez, au début j'équilibrais que dalle et je me servais à la truelle, ensuite j'ai compris qu'il fallait en mettre juste une goutte pour un assez gros bout de pain, ça allait, c'était bon, j'avais plus faim, toute l'assiette était passée par ma bouche, j'étais ragaillardie.
Un couple de vieilles personnes a demandé à ce qu'on baisse le son de la télé, il y avait cette chanson que je connais depuis très longtemps mais impossible de mettre un nom dessus, longtemps j'ai cherché avant que la mélodie ne s'oublie, là elle revenait, toujours aussi impossible, ça m'embête, ça m'agace. J'ai promis un dessert à Emile, mais autre part, autant changer d'endroit, et puis on avait des choses à faire, des choses à voir, on a renfilé nos armures, nos écharpes, mon bonnet bien visé sur la tête, on est sorti dans le froid en remerciant la dame. On s'est pris la ville en pleine face, ses musiques expérimentales de klaxons et de moteurs, les bribes de phrases que les passants jettaient comme des sorts sur nous.
Dans le métro on se sentait un peu à part, dans un autre état d'esprit que les gens qui se déplaçaient pour le travail ou pour des choses bien plus importantes que notre petite promenade toute molle, presque improvisée, de deux corps en vacances, épanouis, ennuyés, lents, les mains dans les poches, la tête dans une pile de couvertures. Hier matin je lui avais demandé depuis mon lit "t'as mangé?" il m'avait répondu "nan" et à l'idée qu'on allait bientôt le faire il criait "OUAIS OUAIS ON EST EPANOUIS ON EST EPANOUIS", maintenant il me disait un peu comme ça, parce qu'en voyant tout ce monde on ne pouvait se figurer autre chose, "t'as vu on dirait une fourmillière", je n'ai rien trouvé d'autres à lui répondre que "mais c'en est une". Sans faire la liaison.

peinture de Ralph Goings

4 commentaires:

Juliette a dit…

Murielle, une question capitale, est-ce que M. D€lm@s s'appelle Jean-Christophe ?

Anonyme a dit…

DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS DELMAS










Bonjour les robots google :))

Murielle a dit…

salut Juliette,

oui Juliette,

bisou Juliette.

Anonyme a dit…

Et il écrit des livres qui sont pas ton genre!... Peut-être ceux d'Emile?