jeudi 6 novembre 2008



On attendait notre séance du Hong SangSoo devant la filmothèque et je me souviens très bien de ce que Cécilia m'a dit, elle m'a dit "c'est à cause de toi si je casse avec Jérémie". Toute gonflée de la nouvelle importance qu'elle me conférait je lui ai demandé "pourquoi?" presque flattée. Elle m'a répondu "bah hier je lisais "La bête qui meurt" et je suis tombée sur une phrase qui décrivait parfaitement Jérémie et ça m'a décidé à casser". Le mot était lancé, la littérature pouvait quelque chose.
Aujourd'hui elle était très simplement aller acheter au Franprix son désormais culte et triste sandwich au poulet, j'avais du manger dans mon sac mais je l'ai quand même accompagnée. Charlette déjeunait avec une amie, Marie avait deux heures, Anaïs et Julie habitent dans le coin. Nous marchions seules et peut-être pourrions nous émettre l'hypothèse d'un fil de l'amitié qui nous relierait elle et moi, quelque chose qui fait que nous ne sommes pas simplement en train de marcher côte à côte et de parler ensemble, quelque chose de simple et de naturel, un espace vital pour deux, une connivence visible depuis la table à côté de la baie vitrée du restaurant libanais.
Il faisait quand même froid et je portais mon nouveau caban bleu marine et ma nouvelle écharpe rouge pétant. Bleu marine, rouge, des couleurs qui réchauffent rien qu'à les regarder.
Je me souviens de ce que je disais à ma mère et aussi à Cécilia, je leurs disais que chaque année je me lassais de mon manteau et que j'en voulais toujours un neuf. Ce que je ne leurs ai pas dit c'est que je considère que la saison froide ne commence qu'à partir du moment où on a acheté son nouveau manteau et que chaque matin pendant des mois on prend toujours le même plaisir à l'enfiler, à nous redécouvrir dedans, à finir son mug de café appuyé au bord de l'évier, les gestes un peu entravés par l'épaisseur du manteau, jettant le reste d'elixir marron à même le siphon. Un dernier au revoir à Emile en train de lentement se remplir de chocapic Auchan (donc ce n'est pas des chocapic mais je me vois mal vous dire pétales de riz soufflé je sais pas quoi, on est pressé).
Hier il a eu 12 ans et c'est comme si ça faisait 3 ans qu'il n'arrête pas d'avoir 12 ans, j'attends le jour où je serai choquée par l'âge qu'on lui fêtera. Je lui ai offert le dvd des Simpsons le Film, en fait il n'a eu que des dvds et hier ma mère a pris sa journée pour nous sortir comme ça arrive si rarement. Le soir on a mangé du japonais et de la tarte à la framboise, l'intérieur était en fromage blanc, rose fuschia sur le dessus, des framboises comme des joyaux, des pierres précieuses en toc, comme on pouvait en avoir sur de grosses bagouses dont l'anneau finissait toujours par noircir nos doigts. On en a laissé la moitié pour le matin, enfin quand je dis "on en a laissé", on a pas forcément fait exprès et si on avait eu encore faim on n'aurait pas hésité une seule seconde à la finir avec les mains.

En sortant du Franprix je m'inquiétais à propos de ce vieux mythe qui voulait qu'un manteau se déforme à force de mettre ses mains dans les poches ou alors des objets lourds dans les poches. J'ai demandé à Cécilia si c'était vrai, j'imagine qu'elle devait avoir plus d'expérience que moi dans ces choses-là, je lui ai demandé si à son avis il fallait mettre ses mains dans les poches de son manteau ou non, et elle de me répondre "c'est comme si tu me demandais "est-ce que j'ai le droit de vivre?", je n'ai rien répondu de spécial, je pense m'être contenté de rire un peu bêtement mais j'imagine bien que ce fameux fil de l'amitié a dû s'épaissir ou quelque chose dans le genre. Voilà une amie, quelqu'un qui ne baigne pas dans la même peur que vous et qui avec une simple remarque pleine de lucidité vous calme sur l'avenir de votre nouveau manteau, si beau mais si bon marché. A choisir entre Cécilia et mon caban, je vote Cécilia.

Elle voulait manger dehors et moi j'étais un peu réticente parce que j'avais froid aux mains mais j'ai accepté tout en la regardant droit le nez, son nez qui était tout rouge, son nez qui ne mentait pas, son nez qui avait froid.
Pour ce déjeuner j'ai repris cette vieille habitude du sandwich préparé la veille au soir qui fleure bon l'aluminium, en l'enlevant de son armure argentée j'avais le sentiment d'une attention particulière faite à moi-même, comme si c'était ma mère qui me l'avait préparé et qu'à chaque bouchée des flash du moment où elle l'avait préparé me revenait, je m'aimais bien, j'aimais mon autonomie, j'aimais ce que je faisais de moi, ce manteau, ce sandwich, Cécilia pas loin, Franny et Zooey dans mon sac, c'était tout moi. C'est rare mais toujours très plaisant de se sentir fidèle à l'image qu'on se fait de soi-même.
Pour le dessert j'avais un yaourt à la mangue, ce qui supposait la présence saugrenue d'une cuillère dans mon sac. J'avais l'impression d'être la première sur terre à manger un yaourt à la mangue en pleine rue, comme un peu plus tard j'avais eu le sentiment d'être la première à manger du miel en pleine réunion pour les inscriptions au bac, voici ce qu'est la vie, une succession de choses folles et uniques, la grande aventure. J'ai d'ailleurs fait à Julie, petite Julie dont la pousse des cheveux ne connaît plus de limite, "à ton avis on est combien à manger du miel ici?". J'avais le sentiment d'une bonne blague, c'est pourquoi je la retranscris ici.
C'est en marchant vers le lycée que Cécilia m'a annoncé qu'elle avait cassé avec Jérémie, que ça s'était bien passé, qu'ils doivent se revoir samedi pour se rendre leurs affaires. Je voulais lui envoyer l'article sur tasanté.com qui aidait à rompre proprement mais mille choses me sont passées par la tête, demain je vais essayer de lui rendre les deux copies doubles qu'elle m'a prêtées, j'ai toujours rêvé de tenir cette promesse de rendre des feuilles à la personne qui m'en a prêtées. J'ai envie d'être ce genre de personnes, un peu fiable.
En rentrant j'avais vraiment l'impression d'avoir vécu, avec le travail, chaque seconde de cette journée plus ou moins intensément. Le jeudi est incontestablement la pire journée de la semaine au niveau de l'enchaînement des cours, des heures de travail, de tout ça, mais en se rendant en cours on mise tous énormément sur cette importante part d'imprévus et de beauté qui ne va pas sans une journée, ça se glisse n'importe où, c'est souvent rien mais sans ça je pense qu'on resterait chez nous, aujourd'hui ça s'était concrétiser sous forme de brouillard qui avait duré toute la journée ou encore sous forme du nouveau venu dans la classe qui a l'air plutôt sympa malgré son sweat gris et rose, j'ai essayé de lui sourire quand il est entré dans la classe mais il me regardait pas. Il s'appelle Hubert, comme l'espèce de boulangerie café pas loin du métro Pont de Neuilly et qui vous oblige à consommer même si vous êtes en présence de 10 personnes qui commandent parce qu' "on paye l'électricité, on paye le chauffage, etc".
Dans le bus je commençais à rédiger les grandes idées de cette note avec la crainte que quelqu'un lise par dessus mon épaule. Je savais pas vraiment de quoi j'allais dîner, je ne me souvenais pas avoir vu quelque chose de prêt dans la cuisine ce matin, aussi au moment où je suis rentrée le téléphone sonnait et ma mère m'annonçait qu'elle était revenue à la maison pendant sa pause pour faire une tarte au thon, je lui ai simplement dit "ah ouais ça sent le thon", le dîner était assuré.

Brian Eno - Dead finks don't talk
cette chanson est d'une classe et d'une beauté étourdissante

13 commentaires:

ashorlivs a dit…

(enfin te revoilà)

Anonyme a dit…

les bonnes phrases du jour:

-(donc ce n'est pas des chocapic mais je me vois mal vous dire pétales de riz soufflé je sais pas quoi, on est pressé).

-mais j'imagine bien que ce fameux fil de l'amitié a dû s'épaissir ou quelque chose dans le genre


-comme si c'était ma mère qui me l'avait préparé et qu'à chaque bouchée des flash du moment où elle l'avait préparé me revenait, je m'aimais bien, j'aimais mon autonomie, j'aimais ce que je faisais de moi,

-J'avais le sentiment d'une bonne blague, c'est pourquoi je la retranscris ici.

-J'ai envie d'être ce genre de personnes, un peu fiable.

ashorlivs a dit…

on avait compris la première fois mais merci quand même l'anonyme

Murielle a dit…

VOUS N'ETES QU'AMOUR
:-)

ashorlivs a dit…

and so you are !

Anonyme a dit…

ouais enfin asholivs faudrait arrêter de lêcher les bottes là ;)

Marion a dit…

Ah, mais Brian Eno, tu es parfaite!

ashorlivs a dit…

Malheureusement j'ai rien d'autre à lécher - je passe ma vie à rafraîchir le RSS du blog dans l'espoir qu'il s'y passe un truc !

ashorlivs a dit…

MMMh, Brian a un anagramme qui s'appelle Ian Breno et qui fait de la zic downtempo plutôt cool : http://www.myspace.com/welcometoofficialianbrenohomepage

Anonyme a dit…

t'es cool.

ashorlivs a dit…

and so y...... merde, déjà dit : /

Anonyme a dit…

on dit "and so are you"

denis a dit…

murielle,

tu devrais écouter :

"let the power fall"

de robert fripp.

conseil d'ami.