mardi 30 décembre 2008



"Ils ont des vies. Tous. Chacun la sienne. Elles s'étirent à travers les murs du dancing, à travers les rues de Paris, à travers la France, elles s'entrecroisent, elles se coupent et elles restent toutes aussi rigoureusement personnelles qu'une brosse à dents, que le rasoir, que les objets de toilette qui ne se prêtent pas. Je le savais. Je savais qu'ils avaient chacun leurs vies. Je ne savais pas que j'en avais une, moi. Je pensais : je ne fais rien, j'y échapperai. Et bien je me foutais dedans."
L'âge de raison - Jean-Paul Sartre

Il y a eu ce mec, Laurent, 28 ans, qui a accosté Cécilia à la sortie de Blood Simple. J'avais prétexté des cadeaux de Noël à finir avec ma mère pour échapper à la séance mais c'était surtout ce sentiment qui nous fait intérieurement dire "qu'on me foute la paix, j'ai envie de rien" qui m'avait fait annulé. J'aurai été incapable de tenir une discussion, je n'avais rien à raconter, et on s'était vu l'avant veille pour The Big Lebowski. M'enfin je dis ça en étant consciente que je réussis toujours à raconter quelque chose, qu'il y a toujours à refaire quelques vieilles discussions, celles qui naissent de l'ennui. J'ai donc annulé, sur mon nouveau portable, un truc LG tout blanc tout tactile, avec un clavier tactile azerty pour taper les sms, c'est mon père qui me l'a acheté et ce serait pas exagéré que de dire que notre dernier sortie ensemble remonte à mon ancien LG. Ma mère devait faire un truc sans intérêt aux Galeries Lafayette alors elle m'a payé un Café latte super épais et m'a laissé là, adossée à la baie vitrée du café sur une longue chaise de bar, traversée par une tristesse qui se pointe quand aucun autre sentiment n'ose se manifester. Triste et fatiguée, gênée par la simplicité de la vie et le manque cruel d'action, gênée par tout ce que je ne suis pas. Je ne suis pas les couples, je ne suis pas les enfants devant les vitrines. Monsieur Delmas était déjà bien loin, sur un bateau, avec ma compile. L'esprit apprend à oublier les personnes trop absentes pour qu'il soit utile qu'on y pense, il comprend la souffrance de l'attente et décide de ne plus attendre. Monsieur Delmas ne manquait donc pas, paradoxalement il me manquera l'heure d'avant son cours, c'est à ce moment là que c'est toujours intenable.
Je me souviens, je buvais mon truc et je lisais L'âge de raison de Jean-Paul Sartre, acheté au hasard et qui s'est vite trouvé être un immense roman, cette espèce bien particulière de roman qui une fois fermé fait qu'on ne sait plus très bien comment aborder la vie, et qui nous fait intérieurement dire qu'il serait temps de réformer en profondeur notre façon de faire avec elle. On ne sait plus comment se comporter, on mesure le gâchis, on angoisse à l'approche du temps qui reste. Bref, un grand roman est un roman qui fait du mal, une "lecture engagée" comme j'ai pu le lire quelque part. Le lecteur engagé, terme paradoxal puisque ce premier est normalement considéré comme passif, c'est celui qui accepte de faire autrement et qui après la lecture finit par le vouloir.
Au même moment c'est la saveur du café qui me surprenait, j'étais sur mon petit nuage de qualité, qualité de la lecture, et de la boisson. Bizarremment je préfère les cafés dans les grandes enseignes que dans les petits cafés. Parce que
1) on peut choisir la quantité
2) le prix est imbattable et n'excède jamais les 3 euros.
Bien sûr je ne parle pas de Starbucks où je ne vais plus du tout, d'ailleurs, phénomène étrange, ça me rend tout de même triste de ne pas réussir à voir en ce lieu un antre de détente et de repos où partager le meilleur des boissons chaudes avec quelques amis cultivés. Quand je passe devant je ne vois qu'un endroit qui m'est interdit, qui me répugne presque, comme les nombreux écrivains que je n'aime pas et qui me sont donc eux aussi comme interdits. J'ai l'impression que les gens y boivent toujours la même boisson insipide fabriquée par mon esprit et qu'ils y parlent inlassablement du dernier film de Sofia Coppola. Puis les baies vitrées fait qu'on peut identifier la clientèle et je vois toujours cette même lycéenne à ballerines et à copines, ça me fait penser que le Starbucks est une sorte de café en mousse, de faux café comme il existe de faux bébé en plastique pour les fillettes qui veulent jouer aux grandes.
Donc non, je ne parle pas de Starbucks et de leurs prix mais du McCafé et de Alto café, l'endroit où je me trouvais, au premier étage du Lafayette Gourmet, pas loin du Body Shop et du Citadium, un endroit neutre où le concept ne prend pas toute la place et où les fauteuils ne sont pas profonds et confortables. J'emmerde les fauteuils profonds et confortables, je ne suis pas ce genre de personnes qui arrive à oublier tout ces soucis de la journée sous prétexte que sous ses fesses c'est confortable. Il est d'ailleurs presque trop facile de prévoir un Starbucks du futur avec des lits à la place des fauteuils, pour encore plus de confort et de papouilles en compagnie de votre boisson préférée, les gens mangeront allongés et s'étrangleront, le monde sera plus beau, plus pur.
Concernant le phénomène Starbucks on peut facilement lui trouver une explication : les gens aiment le Starbucks pour les mêmes raisons qui font que les critiques encensent les comédies pourries sous prétexte qu'"en ces temps sombres un petit film avec Danny Boum ne pourra que vous remonter le moral". Je vois bien le critique à table crier "Eurêka !" et dire à sa nana "les français sont déprimés, c'est pour ça qu'ils vont voir des comédies." Donc voilà, les "français" lisent des sous-romans d'amitié, vont au Starbucks, regardent des comédies, mangent des Ben & Jerry's devant leur série piratée préférée : parce qu'ils sont déprimés. CQFD.
Un jour j'ai vu une meuf avec un t-shirt Starbucks
Mais je parlais de Laurent, et de comment Cécilia m'a annoncé le lendemain qu'elle avait été accostée et qu'ils sont ensuite allés au Lutèce. J'ai subitement envié Cécilia, pour sa capacité à se faire accoster et qui n'est pas nouvelle. Un peu avant et toujours au Champo, elle était avec un ami et c'était un certain Quentin qui était venu leur parler, depuis ils sont amis.
Aujourd'hui, avec Internet, c'est comme si forcer le hasard dans la vie réelle n'avait plus sa légitimité et comme s'il fallait accepter de croiser par-ci par-là des personnes apparemment délicieuses sans jamais rien tenter, comme ça aurait pu finir avec Monsieur Delmas si un plus grand hasard encore n'avait pas fait de lui mon prof d'histoire géographie pour ma dernière année de lycée. D'ailleurs, parfois je me mets à construire des phrases commençant par "et si". Et si Monsieur Delmas n'avait pas été mon prof", je me dis ça, lui même nous répète qu'on ne refait pas l'histoire mais il y a des choses qui se jouent à si peu de choses près qu'envisager les autres possibilités est presque un devoir et prévisiblement, permet de se rendre compte de la chance que l'on a. Excessif ou non (de toute façon à son égard il a toujours été question de comportement excessif) penser à ce "et si" me bouleverse totalement, m'effraie comme si les jeux n'avaient pas encore été faits. Pourtant ils sont faits, et il est près de moi, et personne ne peut vraiment me l'enlever.
Mardi, je suis à Saint-Michel et je vais voir Barton Fink au Champo avec Cécilia. Avant de quitter mon appartement de Courbevoie je me suis souvenue de l'époque où elle cherchait partout Franny et Zooey, le genre de livre qu'on croirait facile à trouver dans une Fnac quelconque et qui se révèle être introuvable, comme les fois où vous partez à la recherche d'une fringue bien précise et basique et que vous ne la trouvez nulle part. Je comptais lui offrir mon exemplaire, pourtant il n'a jamais été question de cadeau pour ce Noël 2008, mais les circonstances faisaient que nous étions presque les deux seules (avec Julie) à rester ici et qu'on avait le vague sentiment que tout le monde était parti en voyage, Charlette à Singapour, Marie en Italie, Monsieur Delmas en croisière, et donc je me disais que le geste ne serait pas de trop et serait même bien vu. J'ai réfléchi, assez longuement, sur ce qui me poussait à faire une chose pareille, si c'était pour me réconcilier avec moi-même en ces périodes de mollesse générale et me persuader que je suis capable d'acte plus ou moins désintéressé ou si c'était pour me réconcilier avec Cécilia car je lui en voulais de perturber ma solitude avec ces rendez-vous qu'elle n'a jamais envie d'annuler par simple flemme. Les cadeaux assagissent les personnes, Cécilia a cru que le livre était neuf parce que je le lui ai donné dans un sac Fnac, même pas emballé, pour éviter tout cérémonial. Il y avait ce livre à offrir, et l'histoire de Laurent à me raconter en détails, et dans le genre détails, que demander de plus que l'apparition de la personne concernée. Il savait qu'elle serait là, avec une amie, ç'aurait dû le dissuader de venir s'il avait été normal. Il était grand, les cheveux d'un mélange de blond lui arrivant jusqu'aux épaules et lisses, il faisait nuit mais j'ai pu retrouver dans l'obscurité son slim noir, ses bottes vernies, son collier et sa veste de tailleur sur ce qui devait ressembler à un débardeur ou un t-shirt, moulant. Au premier abord, c'est ce qu'on appelerait un branché. Pas de sac sinon un livre, Entretiens de Cioran, qu'il s'est empressé de lui offrir, un point pour lui. Il avait aussi deux places pour nous, le malheureux a du débourser 12€ pour deux minettes UGC illimité, excès de zèle ou pas, ça nous a tordu le coeur et nous a convaincu de ne pas être trop rudes avec lui. Dans la salle, Cécilia, et je la comprends, était tiraillée par deux comportements :
1) se tourner vers moi et l'ignorer, 2) lui parler parce qu'il était là pour elle même s'il ne lui plaisait pas du tout. Quant à moi, Laurent était l'occasion rêvée de mettre en pratique mon ouverture d'esprit à l'égard d'un élément étranger, il faut d'abord ne surtout pas le juger comme on aimerait qu'il ne nous juge pas à nos 17 ans. Se dire qu'en 28 ans de carrière dans la vie, ces cours échanges avec lui au cinéma ne sont bien évidemment représentatifs de rien. Dans un second temps et si les blancs vous y invitent, s'intéresser à lui, sincèrement. Ces deux choses vont de pair, on ne veut pas le juger mais tout de même se faire une idée de l'autre et il nous faut donc quelques éléments. Les éléments recueillis sont : Laurent, 28 ans, "je travaille dans la musique", "plutôt pop". Ensuite, cruauté des petites salles, le film a subitement commencé et j'ai essayé de voir où est-ce que Cécilia avait décidé de mettre ses mains pour ne pas qui les lui prenne. Je pensais à leurs esprits à tout les deux, chauds de milles réflexes et de milles préoccupations. A l'attirance de Laurent répondait l'indifférence de Cécilia, à son désir d'aller plus loin, son désir à elle de couper court. C'était comme ça, un cruel interview où les réponses signifiées ne convenaient jamais à Laurent, lui trop brusque, elle trop réservée. Cet homme gênait un peu par sa "gentlemanerie" et ses bonnes intentions : le livre, les places, contrastant avec sa rapidité inconvenante, sa brusquerie qui consistait à coller Cécilia, à lui dire deux fois de suite dès la première rencontre qu'il a envie de l'embrasser et qui me faisait bien voir qu'il voyait en une fille seule au cinéma, une fille accessible, disponible. Cécilia a un mec mais n'a pas su caser quelque part cette information capitale pour Laurent.
Aujourd'hui, avec le recul d'une semaine, je peux le dire, il n'a pas récidivé, ni en mail, ni en rien du tout, "il a dû comprendre", comme me l'a dit plus tard au restaurant Cécilia. Bien avant qu'on se rende au cinéma il était question de faire autre chose après Barton Fink, seulement pour ne pas avoir Laurent dans les pattes on a fait mine de devoir partir et on s'est téléporté à Chatelêt, il m'a fait la bise en me promettant qu'il avait été enchanté de me rencontrer, comme si j'étais l'amie de sa meuf, je l'ai remercié pour la place, ça prouvait ma capacité à ne pas oublier ce qu'il avait voulu qu'on retienne. Au Rive droite, le café jaune et rouge comme des Lego, le large choix rassurant de la carte et en bande-son un lointain karaoké.
Il y a toute une "psychologie" de l'emplacement, au restaurant comme au cinéma. On peut le voir, ça veut dire quelque chose, j'en ai fait l'expérience :
Au cinéma les couples ont tendance à chercher un angle obscur de la salle, le plus souvent dans un coin au fond de la salle, ils éliminent au maximum tout point de vue sur leurs probables papouilles, personne derrière ainsi qu'un côté mort. Après c'est dur à expliquer puisque ce qui régit les emplacements au cinéma, c'est d'abord le meilleur angle de vue possible sur l'écran, alors qu'au restaurant, il est simplement question de flairer l'endroit où on sera le mieux installé. Si on refuse de se faire guider par le serveur on peut choisir de s'engouffrer au fond du restaurant ou plutôt vers la baie vitrée. Fond du restaurant pour plus d'intimité ou une discussion sérieuse, baie vitrée avec une personne que l'on connaît peu ou si la discussion n'est pas sûre d'être convenablement assurée et s'il nous faudra excuser notre silence par une contemplation de la ville au-dehors. Enfin vous voyez, toute cette réflexion n'en est qu'à ses balbutiements, je compte creuser ça plus sérieusement.
Je mange une salade, elle mange un truc avec du saumon, personne autour, un mardi soir, demain le 24 et l'impression d'être libre comme une jeune fille en vacances qui s'apprête à payer elle-même son plat et à rentrer seule en métro. Je pense à tout ce qu'on a dû traverser pour en arriver là, et encore pire, pour qu'aller au cinéma et au restaurant toute seule nous paraisse si naturel, comme un dû. Je ne trouve pas ça naturel, plusieurs fois j'ai vu la ville comme assez hostile pour mourir écrasée par une voiture, le monde assez bizarre pour mourir éclatée dans le métro, ma santé assez fragile pour me sentir condamnée à chaque nouveau rhume et si ce n'est pas moi qui suis en danger, c'est mes "proches", à chaque fois qu'ils sortent dehors, systématiquement insouciants, jamais aux aguets. Ce mardi j'étais là et aucun problème majeur en tête sinon le souci du bon équilibre de mes vacances entre loisirs et travail, j'imagine que cela devait être pareil pour Cécilia si ce n'est qu'elle avait en plus de son léger fardeau habituel celui d'un homme de 28 ans même pas amoureux à qui elle fallait faire comprendre qu'un quelconque jeu de séduction avec lui lui paraissait d'emblée fatigant. Elle m'a raconté qu'au moment où j'avais posé mes questions à Laurent elle se disait "oh merci Murielle", j'étais fière de moi, de mon comportement d'adulte.

Ce n'est que plus tard dans la semaine, juste après Noël et en attendant Les Plages d'Agnès que Cécilia répondra à Franny et Zooey par Lovecraft, Contre le monde, contre la vie, le seul Houellebecq qui me manquait, introuvable. Elle qui critiquait mon LG tactile venait justement de se voir offrir par ses parents un LG...tactile, un lien de plus entre nous. Après la séance, elle m'a donné un croissant que j'ai mangé en marchant vers le train tout en pensant qu'il s'agissait là d'un symbole fort : celui d'un tournant dans les vacances qui annonçait la presque parfaite interversion du jour et de la nuit. 21h, la journée pouvait commencer.

The Renegades - My heart must do the crying
ballade 60's pour les couples de coin de ciné

13 commentaires:

ted bundy a dit…

liste des trucs à cesser de faire avant 2010 :

- le starbucks (fait)

- le mac do

- la télé

- le cellulaire

- le net après 00h00

- la gueule

bises

Anonyme a dit…

Rien sur "Les plages d'Agnès", même dans Les occupés? Quel beau film... De la part de l'anonyme qui avait recommandé La soledad, entre autres.
J'adore votre écriture.
Noël, c'est toujours déprimant, il y aurait beaucoup à dire...

Murielle a dit…

Les plages d'Agnès, je comptais faire quelque chose sur Les Occupés, ça va arriver.

Jean-Christophe Delmas a dit…

Ah oui Murielle, Monsieur Delmas ne vous manque pas du tout ? Même pas un petit peu ? Je ne pense pas, je pense que vous essayez de l'oublier pendant ces vacances en vain, car je suis tout simplement inoubliable (regarde ses ongles avec un air d'enfant). Je viens de rentré chez moi, j'ai trouvé ce site en tapant Monsieur Delmas, 2ème page, sur google et je ne peux m'empecher de sourire en lisant tout cela. Je suis enormément flatté par ce que vous avez écrit, je ne sais quoi répondre pour l'instant mais je vous en ferait part à la rentrée, bon nouvel an mon admiratrice de ma classe de L. A bientôt

Caprice de Dieux a dit…

je rève, La FAUSSE IMITATION DE M.DELMAS !!!! Franchement arrêtez vous allez lui faire faire une crise cardiaque ! ^^

ashorlivs a dit…

Vu le nombre de fautes par ligne, personne n'aura l'idée de faire un infarctus :D

Murielle a dit…

C'est vrai que y'a beaucoup de faute mais le coup du "regarde ses ongles avec un air d'enfant", c'est tout lui, mais vraiment ces fautes...
Mais ne nous affolons pas, internet n'est pas encore un lieu digne de confiance. Sur ce, je vais aller faire ma carte sur les Etats-Unis.

Anonyme a dit…

c'était bien merci

Killamangir0 a dit…

Te rappelles-tu du dernier mail que je t'ai envoyé? Tu peux l'oublier.

Il y'a des passages fort intéressants.

Merci.

Esteban.

Anonyme a dit…

J'attend des nouvelles de la rentrée...

Anonyme a dit…

on veut des tranches, on veut des tranches, des traaaaaaaaaanchhhhessss

Xavier a dit…

Je suis tombé sur ton blog aujourd'hui et j'ai immédiatement repensé à pleins de choses. A ma propre vie bien sûr, mais aussi à toutes ces chanteuses pop des années 60 et à ce que j'ai ressenti la première fois que j'ai lu Proust.

Je ne sais pas comment traduire mon enthousiasme. (L'exemple le plus probant étant certainement que j'ai passé mon après-midi à lire tes articles plutôt que de continuer la rédaction que je dois rendre ... demain au plus tard)

Félicitations en tout cas,

Xavier

Murielle a dit…

merci