lundi 15 février 2010

"Ce que je suis en réalité demeure inconnu" (1)

"Je crois que les femmes commencent par m'aimer, et puis elles se rendent compte que je suis ivre de la terre entière et elles comprennent alors que je ne puis me concentrer sur elles seules bien longtemps. Cela les rend jalouses. Car je suis un dément amoureux de Dieu. Eh oui."

Ils ont ressorti l'Attrape-coeurs, version originale, tout bleu marine, comme si c'était un livre qui venait de sortir et qu'on allait découvrir, discrétement. Et a côté, pas du tout les autres livres de Salinger, juste l'Attrape-coeurs comme ça. Si j'étais riche et avec une grosse carte bancaire qui clignote je l'achèterai juste parce qu'il est beau comme ça, mais je peux pas, 20€, je peux vraiment pas, je veux autre chose, je dois hiérarchiser mes désirs parce que je suis l'Etudiante Fauchée, non plutôt, l'Etudiante Dépensière donc Fauchée. Je dépense toujours mon argent jusqu'à être fauchée. J'estime qu'on a toujours un truc à faire de l'argent qu'on a sur soi.

Ils ont aussi sorti un livre d'entretiens avec Alain Badiou, par contre celui-là je vais l'acheter parce que je lis Pop Philosophie en ce moment et que je comprends trop approximativement la pensée de Mehdi Belhaj Kacem et encore moins celle de Badiou, et ils disent que ce livre d'entretiens est une introduction à la pensée de Badiou, alors je vais l'acheter, c'est toujours mieux que de s'introduire à la philosophie avec Luc Ferry. Je veux bien jouer la fille qui achète des livres qui démocratisent des trucs mais j'ai une dignité. Ne pas oublier ce que je veux comme livres, je vais faire une liste et j'espère qu'elle ne paraîtra pas pédante.

J'aime bien parler avec Juliette parce qu'elle me donne des idées, elle m'incite à les exprimer, je saurais pas dire pourquoi, peut-être parce qu'on s'est d'abord aimé pour ça, nos idées et les choses comme ça, j'exprime les choses que je veux exprimer avec elle. C'est quelqu'un de sérieux et de posé, de ces personnes qui ne sont pas vraiment dans leur époque mais un peu à côté, à distance de, plus témoins qu'acteurs. Quand elle grandira elle ne se dira pas "j'étais con à cette époque" mais elle se sentira la même, et appréciera cette fidélité et cette cohérence. Elle va bien sûr parfaire sa connaissance et son expérience des choses mais quelque chose en elle est déjà intimement relié à l'adulte qu'elle sera, et elle en est consciente, je crois qu'elle attend.

Donc je disais, puisque c'est des livres que je n'ai pas encore lu je n'y vois rien de pédant.

Cancer de Mehdi Belhaj Kacem
Romans et nouvelles de Virginia Woolf, la Pochothèque
Ce que je suis en réalité demeure inconnu - Virginia Woolf
La Sonate à Kreutzer - Tolstoï
Hitchcock de Chabrol, Rohmer
Hitchcock Truffaut, trop cher (60€), à commander pour mon anniversaire, ne pas oublier, ne rien faire passer avant.
Les hanches de Laetitia - Eric Neuhoff
De grandes espérances - Dickens
Freud et la création littéraire, vient de sortir en Puf violet pétant
Le supplice des week-ends - Robert Benchley
We are l'Europe - Jean-Charles Massera

je pourrais en sortir d'autres

Je tripotais des livres quand j'entends deux vendeuses de la Fnac : "Le rayon érotique pour Monsieur, le rayon érotique, c'est là-bas, caméra sur Monsieur, on vous a repéré"

je crois que si j'étais lui je me suiciderais, personnellement en tant que regard extérieur je n'en pense rien, juste que ça se fait pas pour lui, mais disons que lui, intérieurement, il doit trouver que c'est la honte. Je peux pas aller lui dire "vous inquiètez pas monsieur, c'est pas la honte", parce que peut-être qu'il estime que ce n'est pas la honte et qu'alors si je lui dis ça il pensera que peut-être pour certains c'est la honte. Cercle vicieux. Je préfère sourire. La littérature érotique c'est quand même quelque chose de très beau, c'est presque mystique, je dis ça en pensant à Calaferte. La honte ce serait de la mauvaise littérature érotique.

"et je profite de l'occasion, lecteur, pour te poser une autre question : -Où donc, sinon dans un livre, peux-tu revenir en arrière pour saisir ce que tu n'as pas compris, et non seulement cela, mais aussi le savourer, et le garder, et l'envoyer au diable ?"

Il faut se fixer une règle à respecter : participer au moins une fois au cours. Je m'y sens trop extérieure, j'aime quand je participe et que le cours devient confortable. Participer ça veut dire s'approprier le cours, la voix du prof ne vient plus se jeter contre les murs, elle vient dans votre direction, vous devenez l'Elève.
Participer c'est aussi attester de votre présence devant le monde, retrouver sa voix, vérifier sa pensée auprès du prof, se rassurer quant à son existence. Même si ça peut agacer les autres étudiants qui n'aiment pas cette provocation qui consiste à participer au cours et à leur faire comprendre que vous désirez vous émanciper de cette meute assise. C'est aussi jeter tous les étudiants en dehors de ce champ-contrechamp que vous créer subitement avec le prof.

A la fac, il est facile d'oublier qu'on existe soi-même, rien n'est là pour en témoigner, il n'y a même pas de miroir dans les toilettes pour vérifier. Même le rendu d'une copie se dissout toujours dans cinquante autres copies que le prof va rendre aux autres étudiants, vos conversations ne sont pas les vôtres, vous aimeriez parler d'autre chose que des chargés de TD mais vous ne savez pas de quoi.

Florian et Karine sont venus me dire bonjour, Florian portait un jean, un t-shirt gris, un cardigan noir et un joli caban gris chiné, il est assez classe, toujours avec son petit visage froid et un peu religieux. Il m'a demandé ce que je lisais, je lui ai filé le livre, c'était Satori à Paris de Kerouac, je lui ai dit que je faisais une pause dans Pop Philosophie parce qu'il venait de prendre l'eau. Son ami est venu, il lui a demandé ce qu'il lisait, il a dit "c'est pas à moi c'est à mon amie", le mec a vu le titre, il a acquiesé, il m'a dit que ça faisait à peine une semaine qu'il venait de finir Sur la route, il m'a demandé de quoi parlait le livre, j'ai raconté l'histoire : le mec a une sorte d'illumination -un satori- et il retranscrit tout son voyage à Paris pour savoir où il a pu bien avoir cette illumination. Si vous me demandez de quoi parle le livre je vous répondrai ça. J'ai dit que Sur la route était génial, il a dit que oui, il a utilisé d'autres mots mais je les ai oubliés, il a dit que c'était un peu mal écrit je crois, et que dans le même genre il préférait Bukowski. J'ai dit que moi aussi, je mettais Bukowski avant, "mais un tout petit peu avant", j'ai dit oui, juste après y'a Kerouac, mais oui Bukowski c'est le meilleur.
Nous n'étions pas non plus dans cette sorte d'euphorie surjouée et qui n'est pas le fait d'un consensus concernant un écrivain mais plutôt de la surprise agréable de voir qu'une personne connaît la même chose que vous et que vous désirez tenir une discussion exaltée d'initiés immatures. Cette sorte de connivence culturelle un peu dégueu, un peu comme ces étudiants en philo qui parlent de Nietszche dans l'ascenseur en se l'appropriant avec des tournures de phrase ampoulées, de telle sorte qu'ils vous dégoûtent de toucher à ses livres. Non c'était plutôt calme et plutôt sain, Bukowski et Kerouac gardaient tout de leur monde et de leur autonomie, quiconque nous écoutait n'aurait pas été dégoûté de la façon dont on en parlait.

Florian m'a dit
je te lis le dernier mot du livre
j'ai fait genre : nan nan steuplaît naan
"séparations". Tiens y'a pas de point à la fin, pourquoi y'a pas de point ? C'est voulu ou c'est une erreur d'impression ?
je pense que c'est voulu
pourquoi y'a pas de point ?
bah t'as qu'à l'ajouter stu veux.

textes : Satori à Paris - Jack Kerouac
image :
Sur les quais - Elia Kazan

2 commentaires:

Florian a dit…

Les fans de Nietzsche "parce-que-ça-fait-classe", il y en a un paquet, et comme la fille qui laisse son livre sur le coin de la table, c'est nul, de la pure esbroufe intellectuelle.
(cela dit je suis surpris du "visage un peu froid", je m'imagine plutôt souriant)

Frédéric a dit…

Je viens juste de finir We are l'Europe, c'est un peu pénible.