lundi 15 février 2010

"Aime, Souffre et Travaille" (2)


"Paris est vraiment une ville où vous pouvez vraiment vous promenez à pied la nuit, et trouver ce que vous ne voulez pas."

Le mec à côté de moi en philo politique avait une trousse peluche en forme de vache violette et jaune, ça m'a fait penser aux nanas qui pour paraître originales portent des montres Flik Flak.

Le matin en me réveillant sans l'aide d'un réveil ni de personne j'ai senti autour de moi ce calme un peu trop parfait, trop serein, celui qui vient après la bataille du matin, des réveils, des plaintes et du tumulte dans la salle de bains et la cuisine. Le calme comme un entracte jusqu'à la deuxième partie de la journée, qui fait la transition avec Ceux-qui-sont-du-matin et Ceux-qui-sont-du-midi. Le plus souvent ce calme est le signe que je me suis levée en retard, et que la Nature a voulu que je ne me réveille pas. En tournant mon réveil Dream Machine de Sony j'étais déjà ennuyée pour moi (alors qu'en fait je relativise très vite un retard ou une absence à la fac). Mais en fait ça allait, je m'étais levée trente minutes plus tôt. Belle histoire.

Dans la salle du Lincoln, cinéma que je déteste de toute mon âme, avec un projectionniste sûrement aveugle, manchot et sourd et qui laisse la pellicule sortir du cadre jusqu'à qu'on en perde les sous-titres pendant plusieurs minutes, c'est arrivé au moins trois fois et c'est révoltant, ça prend aux tripes, surtout quand le film est russe. Aujourd'hui, Partition inachevée pour piano mécanique* de Nikita Mikhalkov. Une personne qui crie dans la salle en frappant des mains "hé ho, recadrez !" une deuxième, puis plusieurs qui tapent dans leurs mains en demandant qu'on recadre, et qui crient des "hé hoooo" et des "hooouu" et enfin une personne qui se lève pour aller voir le mec. Le film était sublime.

*"Il est faux de croire qu'on a la vie devant soi, qu'on peut vivre comme "pour voir" et qu'on pourra corriger après."

Façade du Louis Vuitton : "Chili, l'envers du décor".

Les touristes des Champs-Elysées sont les pires, sans-gêne, parlant fort, se croyant tout permis, traversant comme des porcs, vous bloquant le passage, il n'y a aucun intérêt à ne pas éprouver de la haine envers eux. C'est une haine gratuite et qui purifie en s'exprimant (= petit froncement de sourcils).

Les Hommes Elégants aux Manteaux Sombres et aux Pensées Parisiennes.

J'aime bien deviner les prix des trucs dans les vitrines des magasins de luxe et vérifier après. Sac Cartier, 2000€ et tout.

Du côté de la place de l'Etoile le ciel est franchement dégagé pour laisser agir toute l'ampleur de l'Arc de Triomphe. Le ciel prend des teintes romantiques, de ces couleurs bien étalées qu'on essayait d'obtenir en frottant le crayon de couleur du bout des doigts en cours d'art plastique ou ailleurs. Je n'en dirai pas plus, décrire la "nature" est d'un chiant total, c'est seulement que le ciel était d'un rose moelleux et qu'au premier plan on pouvait voir les branches des arbres s'agrippant avec désespoir et violence, voilà la maigre poésie qui m'allégeait le coeur.

"Qu'est-ce que vous savez des Lebris de Kerouack et de leur devise Aime, Souffre et Travaille, espèce de vieille bourgeoise ringarde ?"

Dans le bus, le mec à côté de moi parle au téléphone, j'essaye toujours de discerner la voix de l'interlocuteur au bout du fil histoire de voir si la personne ne parle pas dans le vide.

Serrés dans le bus, j'ai l'audace de me lever de mon strapontin la première, celui qui se lèvera après moi ne sera qu'un mouton, mais personne ne se lève, pourtant il le faut. Le mec à côté de moi regarde un peu autour de lui pour voir si c'est utile et reste assis. Je crois que même si ce n'est pas forcément utile j'éprouve une honte à être assise devant des gens à l'étroit et s'agrippant là où ils peuvent, "galérons ensemble", voilà mon message. Le mec à côté (le même que celui du téléphone) dit à une vieille dame "Madame, vous voulez vous asseoir à ma place ?" et la vieille dame remercie et s'asseoit. Le bougre m'a battue.

En rentrant mère criait déjà sur tout ce qui bougeait et j'avais faim et je pensais déjà aux bonnes choses sur le trajet. Emile s'était réfugié dans la salle de bain pour être tranquille et travailler, je lui ai apporté un énorme chocolat chaud Lion (il me revaut ça en me faisant mon café le week-end), et quand elle a commencé à m'engueuler moi j'ai frappé à la porte pour me réfugier avec lui et on a insulté tout le monde. Ma soeur me saoulait alors je lui ai dit que je lui rembourserai jamais ses 12€, elle a balancé à ma mère et celle-ci ne sachant pas comment m'emmerder est venue mettre mes livres dans un grand sac pour les apporter à la cave, c'était la menace, parce que je ne rangeais pas la chambre et que je ne voulais pas rembourser ma soeur. J'ai dit à Myriam que c'était une balance.
J'ai laissé faire et je discutais avec Emile, il voulait qu'on discute, il adore ça, on était toujours dans la salle de bain et il prenait maintenant sa douche. Puis je suis ressortie, le sac était devant la porte, je l'ai remis dans ma chambre et je suis allée manger. Tout est redevenu calme et ma soeur a gueulé "Murielle ta gueule" avant d'entrer dans la cuisine et elle m'a dit :
y'a quelqu'un qui t'as insulté dans le couloir
mais je t'ai défendu
quoi ?
je t'ai défendu
j'espère bien
quoi ?
j'ai dit : j'espère bien
putain...

elle trouvait ma réponse bizarre, elle savait pas que j'allais continuer à jouer son jeu.
Je lui ai dit que c'était la dernière fois que je rentrais si tôt, qu'une famille libanaise après 20h c'est comme les loup-garous.
En rentrant dans ma chambre je suis allée voir Emile pour lui dire :
hé Emile, viens un jour on tabasse maman dans le couloir, on la prend et on la tabasse
ouais et on la tue
ouais, héhé

Hier il s'est remis à la lecture et je lui ai filé l'Etranger de Camus parce qu'il voulait pas de Steinbeck et encore moins de Truman Capote à cause des couvertures et que j'avais offert Franny et Zooey à Cécilia. En s'habillant il disait à ma mère
hé maman tu veux que je te lise la première phrase ?
"Aujourd'hui maman est morte", AH AH AH

il aimait pas son nouveau pull beige alors je l'ai autorisé à porter mon pull marron qu'il aime bien, ma mère a dit que c'était trop décolleté pour lui, que ça se voyait que c'était pour les filles alors que le col est limite ras du cou.
Il a dit que mère ressemblait à un oeuf avec sa coiffure, à un oeuf magnifique.

5 commentaires:

Jessica a dit…

Murielle est vraiment une fille du sud avec un rythme d'écriture aussi vif que ses paroles ordinaires et extraordinaires. J'aime bien sa réaction à propos du projectionniste du Lincoln qui va râler d'être mis au rencart, quand enfin la salle sera équipée en numérique...! La ballade sur les Champs est encore saugrenue, quant à la maison familiale où l'on tue sa mère, sa soeur et tout le personnel familier, toutes les cinq minutes...Bravo j'ai l'impression d'être en Ouzbekistan!! Super, j'aime Murielle dans ses égarements et sa présence sur terre.

dr pepper a dit…

2000€, "et tout"...
salut holden..

denis a dit…

et alors ferdydurke, tu l'as fini ? magnifique, non ...?

et sinon chere murielle je vois que tu ne lis pas de poésie et cela m'attriste.

Anonyme a dit…

réactions de littéraires pouilleux

Anonyme a dit…

NIKITA qui en russe est un prénom masculin, n'en déplaise à l'iconoclaste puéril BESSON Luc, et bien ce grand homme du cinéma international NIKITA MIKHALKOV est rentré en Russie. Il est très affligé par le commentaire de Murielle concernant les conditions de projection au cinéma LINCOLN et il espère un changement de propriétaire imminent. La salle rééquipée et mieux organisée deviendra alors, un lieu digne des Champs Elysées tel qu'on le rêve à Moscou.
Il fallait le dire et c'est dit. Merci.