vendredi 6 mars 2009

















"Un adolescent choisit d'écrire pour échapper à une oppression dont il souffre et à une solidarité qui lui fait honte; aux premiers mots qu'il trace, il croit échapper à son milieu et à sa classe, à tous les milieux et à toutes les classes et faire éclater sa situation historique par le seul fait d'en prendre une connaissance réflexive et critique : au-dessus de la mêlée de ces bourgeois et de ces nobles que leurs préjugés enferment dans une époque particulière, il se découvre, dès qu'il prend la plume, comme conscience sans date et sans lieu, bref comme
homme universel. Et la littérature, qui le délivre, est une fonction abstraite et un pouvoir a priori de la nature humaine; elle est le mouvement par lequel, à chaque instant, l'homme se libère de l'histoire: en un mot c'est l'exercice de la liberté."
Qu'est-ce que la littérature ? -
Jean-Paul Sartre

Samedi
Il me restait 2€50 dans mon porte-monnaie, et je me disais "voici donc les vestiges, le bilan de mes vacances". Il y a surtout eu les restaurants et les cafés, les Coca Light à 5€ dont le prix garantissait une table, une chaise et des gens bien assis autour, puis le milk-shake à L'Orée des Champs. Je m'en souviens encore, il n'était pas bien mixé et de la glace au chocolat dormait au fond du verre saupoudrée de quelques copeaux de chocolat. J'avais emprunté la cuillère à café de Cécilia pour l'exhumer tout en prenant bien conscience que je mangeais/buvais le meilleur milk-shake au monde. J'étais contente de m'en rendre compte au moment où je l'avais, vivant, devant moi et non pas après coup. Nous y étions retournées quelques jours après et sachant d'avance que le milk-shake aurait été bien mixé j'avais commandé une fraise melba . Je ne sais pas bien ce que j'avais fait de la journée, de tout ce qui n'avait pas été cette fraise melba, je sais que je me souviens surtout des soirées, parce que je sors plutôt tard et que la journée se passe souvent de la même façon: café au lit, lecture, forum, regard dans le vide, forum jusqu'à recevoir un SMS de Cécilia qui veut faire quelque chose. La deuxième fois à l'Orée des Champs, Marie venait de se faire poser un lapin par Hubert, un mec de la classe dont j'ai déjà parler et qui plaisait à Marie. Quand Marie se fait poser un lapin ou est amoureuse il faut alors la prendre en main, la sortir, la faire rire. Pour le coup, Hubert se souviendra longtemps de cette soirée où il a reçu sur son portable la photo d'une addition (celle de nos desserts) avec écrit en dessous "tu vas payer", ou encore la photo du couteau de la crêpe à Charlette et puis ses appels anonymes, ses SMS blancs. Je pense que le jeu aurait pu durer longtemps si seulement il n'était pas tombé sur ma messagerie.
L'Orée des Champs n'est pas très fréquenté en semaine, des hommes seuls viennent y manger avec eux-mêmes après s'être rappelé que leur frigo était froid et vide. Nous étions près d'eux, à portée de voix, et on riait énormément, de ces fous rires qui nous détendent tellement qu'on en ferait pipi sur place. Ils ne sont pas assez en contact avec la jeunesse pour savoir qu'elle est en vacances et ils ne savent pas quoi penser de ces rires : c'est vrai que c'est irritant mais bon, une fois dans la vie, ça peut aller.
J'étais donc hier, sans le sou, et on retrouve cette histoire des 3€ donc j'avais parlé un peu plus tôt, sauf que cette fois-ci je ne me suis pas risquée à sortir parce que ça m'aurait déprimée, je bossais donc vaguement sur une dissertation facultative. Vers 17h Cécilia me demande ce que je veux faire et j'ai toujours une solution de secours qui ne requiert pas d'argent du tout : les expositions du Centre Pompidou ou le Palais de Tokyo quand il est déjà bien tard.
Cécilia était très enjouée, elle n'avait dormi que trois heures et son manque de sommeil la maintenait dans une forme spéciale d'enthousiasme et d'excitation. Elle-même disait qu'elle faisait n'importe quoi, qu'un mec regardait le plan du métro dans une rame et qu'elle avait passé sa main entre lui et le plan pour rigoler. Elle venait de faire du shopping, de s'acheter une "veste classe", une chemise, un pantalon bleu marine, elle avait mangé une crêpe avec sa soeur et fêtait son anniversaire demain. Elle m'a dit "en fait je m'en fiche de dépenser mon argent en fringues parce que je sais que je vais avoir plein d'argent pour mon anniversaire". Cécilia a quelque chose d'assez fascinant, elle semble fonctionner "au caprice", achète des livres, des CD, des DVD, de la lingerie et des fringues de façon anarchique, sans jamais compter, elle va "faire un tour chez Zara" ou chez Gibert, elle consomme librement, de toutes mes copines c'est celle qui fait le plus ce qu'elle veut.
Il faut que je pense à lui trouver un cadeau, j'aimerais faire plus original qu'un livre mais je peux toujours trouver un livre original, ou un dvd. Cécilia aime recevoir des livres, il faudrait que j'arrive à trouver de l'argent pour son cadeau, pour le restaurant qui se prépare puis pour le cadeau de ma soeur qui aura 21 ans le 31 mars. Je pense lui offrir un vêtement, je suis plutôt douée pour savoir ce qui lui va. A Noël je lui ai offert un joli haut violet, en coton léger et une écharpe rouge en coton à motif tartan que depuis j'ai dû voir sur une dizaine de filles. C'était marrant parce qu'elle m'offrait au même moment une chemise à motif tartan, on se sentait un peu piégées par la mode. La chemise était un peu petite et chez Etam il ne restait plus de taille. J'avais alors pris le même pull que j'avais offert à ma mère mais en une autre couleur, c'était peut-être le 26 décembre et il y avait beaucoup de femmes qui venaient acheter des vêtements alors qu'on imagine toujours les gens un peu fauchés après les fêtes, les femmes persistent avec enthousiasme à s'acheter des vêtements, c'est assez rassurant de savoir que quelque chose de durable et de fidèle puisse exister dans le monde.

Nous sommes allées au Palais de Tokyo, on y entre toujours les mains dans les poches, on visite l'exposition en 30 minutes à peine, c'est rapide, on ne comprend pas grand chose et à chaque fois que j'y vais je ne peux m'empêcher de penser que tout cet espace, immense, pourrait être mieux utilisé. Je lis à Cécilia les légendes à haute voix. Dans les musées, on fait toujours la visite avec les personnes venues au même moment que nous, aujourd'hui c'était avec un groupe composé de deux garçons et d'une fille bien vêtus, robe, talons, trench, gel dans les cheveux, qui devaient passer par le musée avant de vivre une nuit de fête, ce soir ils veulent tout vivre. Il y a une salle rigolote où il faut signer un papier, ne pas être enceinte et éteindre son portable pour y entrer : deux lignées d'énormes plaques de cuivre sont suspendues au plafond, elles se font face et il faut se placer entre les deux pour ressentir un léger trouble électrique et les cheveux qui s'aplatissent sur la tête. J'ai essayé de toucher les cheveux de Cécilia mais je me suis électrocuter. En sortant on s'amusait à imaginer quel genre de maladie pouvait bien provoquer ce truc qui n'était sûrement pas innocent. Puis nous sommes allées dans un café rue du Temple, métro Hôtel de Ville. On sait que les cafés s'y alignent et que cela rassure, que c'est "animé". Je suis retournée dans le café où j'étais allée avec Baptiste il y a un peu plus d'une semaine, où il me parlait de la licence philo et où une fille derrière nous ne pouvait s'empêcher de nous écouter et quand elle est allée aux toilettes Baptiste est allé à sa table pour voir ce qu'elle lisait, c'était un gros livre, c'était Qu'est-ce que le théâtre ?. La question était posée là sur le livre, sobrement, et on sentait tout un monde austère et théorique s'ouvrir et se refermer entre la première et la quatrième de couverture. J'étais un peu déçue parce que je n'aime pas le théâtre.

Le serveur tardait à venir prendre nos commandes et j'avais eu le temps de lorgner sur les salades lointaines des autres clients. Finalement la meilleure pub qu'on puisse faire à un restaurant se sont les autres clients: ils discutent et mangent comme s'ils pouvaient tout à fait faire autre chose, ils semblent contents de manger mais sans plus alors que nous encore en train de nous débattre avec le menu, le ventre vide, à ne pas savoir ce que l'on veut, à penser sucré, à penser salé, à penser léger ou lourd. Nous avons pris des coupes parisiennes, soit trois boules de glaces dans une coupe avec une cuillère. La vraie comme dans les livres de notre enfance avec trois boules superposées en forme de triangle. Fraise, chocolat, vanille, "les couleurs primaires de la glace" comme a dit si justement ma soeur quand je lui ai dit ce que j'avais mangé. Pour certains le café n'est pas le lieu de la soirée mais seulement son annonce, on va au café avant de faire autre chose, pour nous il a presque toujours constitué le noyau de nos soirées. Nous discutions lentement de chose et d'autre, de la rentrée qu'on sentait comme un point fixe dans le temps qui n'en finissait pas de se rapprocher alors qu'on venait tout juste de prendre goût à ça, au temps libre. On en a vu bien d'autres des rentrées mais on ne s'habitue jamais à la sourde tristesse qu'ils nous inspirent. De ces samedis émouvants vécus comme de lents deuils, des feux d'artifices en noir et blanc, à ne pas trop savoir quoi faire pour "en profiter". Le début des vacances m'est toujours insupportable parce que je me sens capable de faire encore une semaine de cours, alors que la fin des vacances me fait l'effet inverse : j'aurai bien voulu une semaine de plus.
Cécilia m'a aussi racontée un truc marrant qu'elle avait remarqué et qu'elle oubliait toujours de me dire : elle m'a dit qu'elle trouvait que je m'habillais comme dans les films de Rohmer. J'ai beaucoup rigolé parce que je me souvenais avoir passé mon cycle Rohmer sérieusement fascinée par les vêtements des personnages. De ce point de vue pas un seul Rohmer ne m'a laissé indifférente, à chaque film je me prenais en pleine tête ce qu'on pourrait appeler une sorte de vérité des vêtements. Les gilets tombants des épaules par dessus les robes portefeuille, les besaces que l'on porte sur une épaule et pas du tout à la diagonale, les pulls boulochés des hommes, les t-shirts au col qui baille, et puis la besace Upla du Rayon vert alors que ce jour-là je portais justement ma besace Upla.
Il y a quelque temps j'avais entamé puis abandonné un article sur l'influence que pouvait avoir les films sur mes propres vêtements. Par exemple ce samedi-là avec Cécilia je portais une parka beige, assez longue et pleine de poches et je sais que je l'ai acheté uniquement à cause de Woman on the beach de Hong Sang Soo. Une des actrices, je m'en souviens encore, paraissait porter sa parka comme un vêtement purement fonctionnel et confortable, et le tout : sa jupe, son polo, sa parka kaki (mais qui sur l'affiche est jaune pour une raison qui m'échappe), ses petites Converse sans lacets, le tout semblait si hétérogène, incohérent, qu'on comprenait bien qu'elle ne faisait que porter des vêtements qu'elle aimait et sans souci d'harmonie. Mais pour le coup l'harmonie était folle. Dans les magasins on a toujours deux trois idées vagues de vêtements qu'on désire et je désirais la parka en coton beige, je l'avais trouvé en coton beige et gravement soldée, c'était précisément la même. Cela fait deux semaines que je l'enfile avec toujours ce même plaisir renouvelé, je crois que c'est l'essentiel et j'espère simplement que ça durera, et que c'est ça qu'il faut chercher dans un vêtement.

Devant le BHV était assis par terre un jeune sans domicile qui fumait avec un chat dans des couvertures posé sur ses genoux, il nous interpelle comme le font souvent les "punks à chien" dans la rue. C'est toujours très embarrassant parce qu'ils ne nous laissent pas vraiment le choix, que c'est comme s'ils demandaient l'heure et qu'on ne pouvait le leur refuser, ils ne te suggèrent même pas de faire un geste, ils te le réclament très ouvertement. Et puis en une demi-seconde il y a un choix à faire : répondre, ignorer ou répondre et donner. C'est toujours dur pour soi-même d'ignorer, d'être infidèle à une certaine image de soi, d'être son propre étranger en ne donnant pas : on se voit de l'extérieur, on voit ce visage couvert de honte et de peur non pas du sans domicile mais de celle d'être jugé. Et puis il y a toujours ce moment où l'on se dit "ça m'arrive de donner, je donne souvent, seulement il ne le sait pas". Oui, seulement le sans domicile présent ne sait pas qu'on a donné au sans domicile qui lui précédait, il faut alors, idéalement, toujours donner. J'étais à deux pas de l'ignorer et il commençait déjà à parler de nous, de moi à la troisième personne "et allez, elle fait comme si elle avait pas entendu". Il avait eu l'idée ingénieuse de ne demander que 10 centimes là où la plupart du temps les gens réclament 1€. 10 centimes c'est convenable, on se dit "tiens je peux faire une bonne action pour 10 centimes", c'est plus raisonnable qu'un euro. Je m'étais subitement arrêté pour une raison qui m'échappait un peu, je fouinais dans mon portefeuille. Je n'avais que 20 centimes, je les ai posés devant lui, un peu honteuse, m'excusant de n'avoir que ça, "tu rigoles, tu t'es déjà arrêté". J'ai soulevé mon regard jusqu'à son visage, mince, il était beau comme un dieu.

6 commentaires:

Frédéric a dit…

Mystère (ou excellent placement) que ces 2€50 du premier paragraphe qui deviennent 3 € dans le 3ème...

Alma a dit…

Je suis passée devant un Benetton, je ne sais plus trop où ni trop quand, ça m'a fait penser à toi, je suis entrée pour voir à quoi ressemblaient les pulls que tu décrivais dans l'article précédent, comme ça, comme si tu allais t'improviser réelle à l'instant où le pull serait entre mes mains.

La douce poésie de tes mots, je me sens un peu comme devant un film de Ki-Duk. Il n'y a rien à dire.

Attente.

Anonyme a dit…

la chute est tres bonne.

Murielle a dit…

Frédéric : je parle des 3€ d'une autre note. CQFD.

Alma : En voulant l'acheter en une autre couleur je ne l'ai pas trouvé. Pourtant c'était vraiment un basique, du genre à être fidèlement là à chaque hiver, je crois qu'ils ne les font vraiment plus. Sinon merci.

denis a dit…

http://infokiosques.net/imprimersans2.php?id_article=14

K. a dit…

J'ai vu ce mec, j'ai vu ce mec, oui, sur les marches du bhv, à côté du monsieur avec pleins de clés, c'était un samedi de décembre, il faisait froid, je me souviens je marchais vite (oui il faisait vraiment très très froid) je me suis même dit au début que ce genre de type, y en avait trop pleins vers bastille, il m'a demandé une "petite pièce" au vrai sens du terme cette fois, ouias je voulais pas trop m'arrêter, (surement lié au froid) j'ai farfouillé dans mes poches, chopé un truc, tendu sans conviction, et puis j'ai vu ses yeux, il m'a répondu "Merci" mais c'est comme si il avait rajouté "merci putin ca me touche bcp trop putin t'es vraiment trop chouette sincérement, merci" Ouias, tout ça dans ses yeux, mais ils étaient drôlement beaux ses yeux, j'me souviens ça m'avait semblait impossible qu'il soit aussi beau et sdf, j'ai dû même le regarder 1 sec de trop, un peu gênée j'ai bafouillé un "bon courage" pour me justifier.