jeudi 23 juillet 2009

La peur de l'autre (3)

"[...] Comme le mal qui est toujours du passé-remords. Tandis que l'activité, qui est le royaume du présent, est le bien. Mais d'où vient que l'exercice de la mémoire soit un plaisir - un bien?"
Le métier de vivre - Cesare Pavese

que faites-vous?
le matin je travaille pour un courtier en assurances, ensuite je viens sur paris et je fais ce que je veux; à partir du moment où l'on arrive à s'amuser tout seul, avec soi-même, ça va, on tient le coup.

Il me demande si je pars en vacances, je lui dis que non, enfin peut-être que je vais rendre visite à ma soeur à Dubaï en août mais je déteste prendre l'avion, j'ai très peur
c'est vrai qu'on ne peut pas y aller en train
oui voilà

vous restez réfractaire à l'aspect technique de la philosophie qu'il va pourtant vous falloir affronter.
c'était ce qu'il pouvait me dire de plus flatteur, c'est à dire ce que j'ai toujours pensé de moi face à la philo et que je n'ai jamais exprimé nulle part.

J'aime bien Dustin Hoffman, mais période jeune seulement. Et puis, c'est un peu prévisible mais j'aime aussi Mathieu Amalric.
pourquoi prévisible?
bah tout le monde l'aime, même les américains l'aiment.
et alors, et Dustin Hoffman c'est pas prévisible peut-être?
oui mais MOI, c'est pour d'autres raisons que les autres, et puis c'est seulement quand il est jeune... et puis Barbet Schroeder aussi, dans les films de Rohmer.
[...]
et vous?
j'aime bien aussi Mathieu Amalric. (sourires)

Comment expliquez vous le fait que vous ayez été élue déléguée sans vous être présentée?
Je savais que cet évènement l'avait saisi, ne serait-ce que dans sa façon de l'évoquer lors d'un cours sur la démocratie. J'ai dû tristement lui expliquer que nous n'étions que 23 dans la classe et que cela partait d'une idée d'Augustin qui faisait ça pour "délirer": mes copines (cinq) avait voté, Marie-Laetitia alors très proche d'Augustin avait suivi le mouvement et puis au deuxième tour je m'étais prise au jeu et avais voté pour moi, ainsi dans mon souvenir, huit personnes avaient ainsi suffit à me faire élire déléguée.

- Augustin était très curieux me concernant, je pense pas qu'il était amoureux, il était seulement curieux, il trouvait que je faisais de bonnes blagues je crois.
et vous trouvez désolant d'avoir été élue pour ces raisons?
oui, vous ne trouvez pas?
non
j'aurai voulu l'u-na-ni-mi-té (balayant la vue de la main pour exprimer l'idée de la totalité)
il rigole
et qu'on m'élise parce que je suis une bonne déléguée.

Finalement quand on y pense, la philosophie est la suite logique de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture et du goût pour ces choses-là
Oui mais vous vous avez le goût pour la littérature et vous aimez écrire, d'autres ne l'ont pas. Ces choses ne s'apprennent pas à l'école.
(ne pas sourire de la flatterie qui n'en est pas une) Vous avez raison, ça s'apprend tout seul ou ça ne s'apprend pas (je disais ça parce que je venais de le lire dans Pavese et qu'il m'avait convaincu, avant je ne le pensais pas), ça arrive par hasard.

Lui : A part La rose pourpre du Caire, Manhattan et Annie Hall qui sont ses chefs-d'oeuvre je n'aime pas Woody Allen.

c'est vrai qu'à chaque fois que je sortais de cours je me disais "c'est en cours que j'ai appris des choses pareilles?" ça contrastait tellement avec le reste de ma scolarité, les autres matières; c'est tellement incongru.
l'incongruité de la philosophie sera toujours là.

j'achète trop de livres
où est le problème? c'est le propre de la vie d'une étudiante d'acheter des livres
mais j'en achète trop et la lecture ne suit pas
c'est pas grave, vous savez que vous les lirez un jour
c'est vrai, mais c'est aussi que je dépense trop
ah ça

L'idée très juste me vient qu'avec ce rendez-vous j'ai eu l'occasion de mettre en place une fin ouverte qui vient se superposer à la fin fermée qu'implique toute fin d'année scolaire.

Au moment de partir il me sert la main et je sers la main à son ami avec qui j'ai eu vaguement le temps de parler "que faites vous dans la vie? vous vous connaissez depuis combien de temps?, etc", j'ai l'impression d'avoir mal fait les choses avec lui, je savais que n'avais plus qu'une mission: trouver le bon moment pour partir. Dans le temps qu'il a pris pour : saisir l'addition, voir combien cela allait lui coûter, chercher des billets au fond de sa poche de pantalon, je me sentais très gênée et devait faire semblant d'ignorer tout en prenant en compte ce qu'il faisait. J'ai attendu qu'il pose le billet de 20€ pour lui dire "merci Monsieur pour les boissons", il a esquissé une petite grimace ravissante de la bouche du genre "vous plaisantez j'espère".
Il a pris mon adresse en faisant du bout des doigts ces gestes bizarres, rapides et précis comme dans les pubs Iphone, il m'a dit bonnes vacances et au revoir je crois, je ne sais plus, j'étais lentement en train de m'habituer à lui, à la forme de ses propos et voilà qu'il part poliment déjeuner chinois, passant d'une compagnie à une autre. J'ai redescendu la rue Champollion en fouillant du regard le Reflet pour voir si les cop's étaient encore là. Ma joie était sérieuse, je me sentais un peu sonnée, extérieure au monde, c'était la sensation la plus incommunicable; étant dans l'incapacité à comprendre l'apparent calme insouciant du monde et il ne comprenait pas ma chaude euphorie, l'envie de crier "Bougez vous, la vie est énorme".
Je n'avais pas faim mais il devait être l'heure de manger et je désirais tout raconter afin de vérifier, je pensais déjà au moment de la mémoire et de la rédaction qui serait un plaisir absolu, un moment pour tout revivre à volonté. On redécouvre des choses, un sens à des paroles, à des attitudes, parfois cela peut s'avérer pire que ce que l'on pensait et l'analyse nous fait souffrir tout en nous poussant à poursuivre, à tout voir depuis le prisme de cette faute, jusqu'à sur-interpréter. Bien sûr tout examen est toujours de trop mais on ne saurait en faire l'économie.

C'était une réussite, non pas ma prétentieuse réussite face à lui, mais ma modeste réussite face à moi-même. Je ne me détestais pas d'avoir dit quelque chose, il n'y avait pas eu de véritables erreurs. Une erreur véritable m'aurait hantée au moment même où je finissais de la prononcer, et ne se serait évaporée de mon esprit que quelques semaines après. Cette fois-ci j'avais le champ libre pour penser à la totalité de l'échange puisque tout m'avait ravie.

Le problème fondamental de la timidité c'est qu'elle nous fait ne plus être nous. Etant dans l'incapacité à parler sereinement on adopte les propos d'un personnage qu'on imagine être nous dans notre état normal. Je n'ai pas été timide, en fait ça s'est passé comme ça se passe quand j'ai rendez-vous avec un adulte, c'est à dire que j'étais à l'aise et que sa présence a automatiquement relevé le niveau de mes réponses. J'ai toujours aimé discuter avec des adultes pour l'exigence que cela me demande; je me suis toujours aimé face à un adulte parce que je corresponds au moi-même des meilleurs jours.

Il faut en fait, à chaque erreur, adopter le point de vue de celui qui est en face de nous: ce n'est pas qu'il ne nous pardonne rien et qu'il se pardonne tout mais qu'il se fiche de nos erreurs, qu'à la limite il l'est comprend; il a de toute façon toujours d'autres chats à fouetter: ses propres comportements à passer au crible. Rien n'est jamais perdu; c'est le seul cadeau que nous fait l'égocentrisme de chacun.

Elles étaient sur un banc en train de manger du pain acheté au Monoprix d'en face, nous sommes retournées au Reflet où j'ai commandé un croque italien qui, du fait de la situation, n'avait pas de goût, je n'ai pas su l'apprécier alors que j'en avais toujours eu envie quand je le voyais devant les autres; Marie un crumble aux pommes dont la cannelle me faisait dire à chaque fois que je la sentais "je déteste la cannelle", Cécilia un Coca light. J'ignorais par quel bout dérouler l'histoire, j'avais le désir de leur faire tout revivre, à la fois de la façon la plus objective : propos, gestes, petits détails dont nous raffolons, en même temps que ce que j'en avais retenu; l'impression d'une réussite aussi grande que l'échec que j'imaginais. C'était ma chose, mes deux heures, j'avais à la fois envie de le partager avec tout le monde en même temps que de le garder pour moi seule, de me projeter confortablement chacun des moments au fond de la tête, bien calée sur mon siège; on m'aurait enfermée dans une salle vide pendant des heures que je ne me serais pas ennuyée.
Devant mon incapacité à raconter la chose autrement que sous de petits récits saccadés j'ai fini par leur dire "à chaque fois qu'un moment me revient je vous le raconte".

Marie m'a demandé s'il était comme d'habitude où s'il avait changé. Je lui ai dit qu'il restait le même dans ses attitudes, seuls ses propos changeaient et laissaient voir qu'il n'était plus en cours.
Raconte moi tout, il était habillé comment, qu'est-ce qu'il a commandé, il t'a serré la main, vous vous êtes assis où?

Devant la menace de l'orage j'invite Cécilia et Marie à venir dormir chez moi, chacune appelle sa mère. Nous arrivons les sandales trempées, des sacs plastiques, des débardeurs et des pulls sur la tête, ma mère venait d'acheter des pizzas avec une copine, l'ascenseur était encore tout imprégné de l'odeur de fromage gluant, elles ont dit bonjour très poliment.
On travaille à notre nuit sans jamais sortir de la chambre à part pour aller chercher de la boisson et faire notre toilette, on se lave ensemble les pieds, les dents, elles adoptent jusqu'à mes habitudes : l'Eau précieuse, ma crème hydratante pour le visage Nivea peau crade, ma crème hydratante Petit Marseillais, le déodorant spray de mon père comme nous n'avons que des billes chez les filles, je vais leur chercher des pyjamas légers, on écoute les Cd qu'elles veulent, Marie est sur Facebook à se remettre de son mal de ventre, elle hésitait à rentrer chez elle, je lui ai dit "tout ce que tu ferais chez toi pour remédier à ton mal de ventre, tu peux le faire ici". J'ai préparé les lits encore plein des débris de vêtements que j'ai essayé pour le rendez-vous, on se met au lit (marie dans mon lit, moi par terre sur des coussins, Cécilia dans le lit de ma soeur) et regarde Un monde sans pitié sans réussir à le finir parce que Marie s'endort et qu'avec Cécilia on ne peut pas s'empêcher de papoter. Je lui parle de Monsieur Franck, encore toute traumatisée de ce que j'ai vécu, c'est terrible, c'est terriblement bête ces épanchements qui n'intéressent que moi, et ce n'est pas parce que je les vis et que je les ressens que je suis forcément d'accord avec eux; je ne fais qu'assumer, accepter et m'étonner par l'écriture de ce qui m'arrive et qui peut-être se calmera avec l'âge et l'habitude; pour l'instant tout est source d'excitation et d'espoir parce que je ne me sens pas à la hauteur de ce qui m'entoure et qu'il est toujours question, à chaque instant, de faire ses preuves. A mon âge le monde se révèle dans n'importe quoi, à n'importe quel instant, je vis mon roman d'initiation.

Le lendemain mes six réveils les font se réveiller avec moi, la nuit aura été courte et j'aurai dormi à quatre heures du matin. Je leur sers le petit-déjeuner, les boîtes de biscuits et les croissants qu'ils restent, typique du petit-déjeuner qui te fait dire "faut penser à faire les courses". Marie chourre les céréales d'Emile, il y a du jus d'orange et du lait sur la table, on écoute religieusement France Inter. Je leur bien qu'il faudra aller se rendormir après parce qu'il est trop tôt, moi je dois partir au travail, "après vous serez fatiguées toute la journée". J'envie leur journée qui s'étale comme du sable devant elles; pendant qu'elles pensent au matelas je pense au métro. Elles viendront me chercher au travail et on improvisera pour le restant de la journée.
Au bureau j'ai des sessions de plusieurs minutes où je reste hagarde et abrutie devant mon bureau, sans bouger, à me balancer mollement sur ma chaise en suçotant des Werther's Originals (je me demande toujours s'il y a un lien avec le roman de Goethe, non? d'accord) je souris au dossier des clients et repense à la question qu'elles me posaient "alors ça va, t'arrives à dormir?", en ce moment, pas vraiment non.
Je finis la journée écrasée de fatigue sur la pelouse des Buttes-Chaumont, Cécilia nous chantant des chansons de Michael Jackson pendant que je lui réponds en yaourt avec celles des Doors.

Le lendemain du rendez-vous je consulte le CD des fichiers pdf, j'y retrouve la totalité de mes cours : quatre cahiers de cours et un cahier de correction, chaque thème réuni en un fichier pdf ainsi qu'une copie de bac sur "Le langage trahit-il la pensée?" corrigée par ses soins et où il a mis 19 sur 20.
Je le remercie du CD, lui disant que c'est ce que j'aurai voulu faire de mes cours, et le remercie aussi pour les deux heures d'hier, "passées comme deux minutes". Je la joue sobre, malgré la joie de pouvoir lui écrire, de toujours trouver un bon prétexte.

Mardi 21

Dans ses mails il est passé de "Mademoiselle" à "Chère Murielle" une fois, puis ensuite "Murielle". Je suis passé de "Monsieur" à "Monsieur", et puis maintenant "Cher Monsieur", puis toujours "bien à vous", "bien cordialement", "très cordialement", "assurez bien vos clients et vos lectures". Il me dit qu'il n'a pas trouvé le livre qu'il veut m'offrir chez les bouquinistes où il pensait le trouver, mais l'a trouvé sur Amazon, il est d'occasion mais"c'est de toute manière un ouvrage que la patine du temps ne dénature pas"; je le recevrais normalement entre le 23 et le 4 août. J'attendais le 23 pour adopter l'impatience.
Je lui réponds qu'à l'écouter on croirait que ce geste est naturel, "alors qu'il ne l'est pas vraiment", je lui dis que j'ai acheté un Faulkner en me fiant au titre et au résumé, "j'ignore si j'ai bien fait", que j'ai cherché des livres de Harry Mulisch mais que celui qu'il me conseillait de lire en premier était trop gros et que je ne voulais pas troublé l'ordre conseillé alors je n'ai rien pris. Je lui raconte n'importe quoi mais j'adore lui parler et parler de livres alors ça me fait plaisir.

Le 21 je rentre vers les 22h et m'intéresse quand même au courrier sans trop y croire, pourtant une épaisse enveloppe bulle et à mon nom est posée sagement sur la table de la salle à manger, je la saisis, le timbre représente un champ de lilas, je n'ai jamais de courrier, ça ne peut être que ça. Je décide de ne pas l'ouvrir tout de suite, préférant prendre mon temps pour aller aux toilettes, me laver les mains, les pieds, m'installer dans la cuisine sous la lampe de la plaque chauffante et tout cela en me concentrant sur cette extrême impatience se sachant en passe d'être comblée. J'ouvre le colis bien fermé à l'aide de mes seules mains et tiens à n'user d'aucun outil : d'abord une simple surface de papier blanc légèrement glacé que je déshabille lentement, quelques lettres rouges : iade, Pléiade, Bibliothèque de la Pléiade, plus haut : ais...ssais...Essais...un portrait gravé, puis Montaigne en majuscule, je suis pétrifiée. J'enlève la couverture légèrement usée aux extrêmités pour passer ma main sur le cuir, contempler la tranche "dorée à l'or fin", j'ouvre l'ouvrage, je touche et plonge mon nez au creux du papier bible, fin et précieux et inaltérable, je consulte le nombre de pages -1257- et reste religieusement émue, je me suis trop renseigné sur la bibliothèque de la Pléiade (j'aime bien lire des trucs sur les maisons d'édition, les collections) pour ne pas apprécier l'objet. Je pense à lui et l'imagine avoir l'idée du cadeau, farfouiller les bouquinistes, une expression négative sur le visage et qui s'accentue d'échec en échec, consulter Amazon et chercher la vieille version des Essais, se renseigner par mail sur l'état de l'ouvrage, en somme, se déranger pour moi. Le cadeau est fou, superbe, à pleurer; et le pire dans tout cela c'est que malgré les actes, les attentions, je ne sais toujours pas ce qu'il pense de moi.

FIN

The Smiths - I want the one i can't have

8 commentaires:

Anonyme a dit…

c'est migggggnnnnooooooooon!

Anonyme a dit…

Il a quand même l'air poupin, non, Mr N.F. ?
"poupin", adjectif
Féminin: -ine
Sens: Qui a les traits rebondis, enfantins. Synonyme: joufflu Anglais baby face (visage poupin)
La bicyclette, en plus, rend le teint luisant...

Anonyme a dit…

Les essais? J'imaginais autre chose.
Mais bon c'est cool, c'était pas mal les articles en série comme ça on se croirait dans How i met your mother.

Pierre a dit…

Murielle, je te conseille Roi et Rennes si tu aimes Mathieu Amalric.
C'est de Arnaud Desplechin je crois.

Murielle a dit…

Ah ah, mignon et conceptuel l'orthographe de "Reine". Je l'ai vu, c'est un film parfait.

Marie a dit…

je vote parfait également, pour rois et reines. pour rennes aussi en fait, c'est une cool ville.
murielle je pense souvent à te répéter que j'aime ton blog, et à te dire qu'en fait, j'adore le stylo monoprix dont tu parles souvent, et que je t'avais demandé de me conseiller.
je pensais passer le bac avec et en fait ça traverse les copies, du coup j'ai pris un bic.
t'as fait comment toi ?

Murielle a dit…

j'étais très triste le jour où tu m'as annoncé qu'il ne te plaisait pas, et puis (c'était prévisible) tu es venue me dire que tu avais changé d'avis. C'est vraiment un stylo très émouvant, sache qu'ils l'ont sorti en noir également, CA TUE. C'est la première fois de ma vie que je reste fidèle à un objet.
Je crois avoir écrit au stylo plume lors des épreuves du bac, oui j'en suis sûre même.

marie a dit…

trop cool pour le noir
je pense que ça sera les seuls souvenirs français que je vais emporter à londres
des stylos monoprix
super