vendredi 4 mars 2011

Mourir à 17 heures



Dix sept heures, on a atteint depuis longtemps (généralement cela commence vers 14 heures) ce point où la journée n'avance plus, ce point où elle divague. On ne saurait dire comment se déroule le temps l'après-midi, il fait peut-être des sortes de demi-tours, ou alors ce serait une sorte d'imperceptible camaïeu dont on ne verrait pas la subtile différence entre deux tons, entre 15 heures et 16 heures, et l'on pourrait penser qu'à l'extérieur, l'après-midi, il ne se passe rien en dehors d'une vieille dame qui se dirige vers la Poste, de cette vendeuse dans son magasin, avenante en puissance, portant déjà aux bords des lèvres son "Bonjour Madame", parmi des pulls qui ne demandent qu'à être habités et qui même sur un cintre évoque quelque chose qui ressemble à l'humain, une semi-présence, une femme qui arrive. Ou encore cette femme au bras de son mari qui porte un sac Eres et se trouve dès lors presque nue devant nous, du fait qu'elle suggère la présence de son corps uniquement en tenant le sac d'un magasin de lingerie.
Mais peut-être que ce qui se passe quand rien ne se passe, c'est déjà beaucoup, c'est déjà beau, ce ne sont pas des crimes, des attentats, des bagarres et toutes ces bêtises, mais c'est la paix dans le monde, l'indifférence organisée mais joviale qui se déplie, se réinvente sous nos yeux.
A 17 heures tout devrait être prévisible, les êtres humains sont rangés dans des lieux, dans des bureaux, des activités, des salles, des commerces, des hôpitaux, des idées, l'imagination n'est pas débordée et mourir à 17 heures serait trop anecdotique, ce serait même ne pas vraiment mourir, on aurait droit à une deuxième chance pour mieux mourir, plutôt vers 20 heures.
Depuis le bus 91 je scrute la rue de Rennes, je scrute les silhouettes à travers les vitres des magasins de chaussures, cherchant à savoir qui peut bien y être à une heure pareille, un jeudi, début mars, 2011, avec tout le poids des siècles passés que semble charrier avec lui n'importe quel geste aperçu depuis la fatigue. J'ai l'impression qu'on ne peut rien désirer à cette heure, rien désirer, rien dire, rien acheter. Il n'y a pour moi plus de projets, plus d'enjeux, plus d'urgence, les choses dites importantes, les vies personnelles sont aperçues sous leur jour véritable, cette lumière abricot, naïve et généreuse, les éclaire et les désarme, les ridiculise affectueusement. Tous les interstices sont éclairés, il n'y a pas d'angle mort de la pensée ou de la rue, on se sent précisément tous dans le même bateau. Tout est là, très clair, et rien ne fait plus peur puisque le grave n'existe plus; les soucis pratiques sont au même niveau que les soucis existentiels, tout redevient humain, envisageable, puisque tout reprend taille et forme humaines, tout est à la mesure de l'homme quotidien, de l'homme debout sur le trottoir, épais et vivant sur le trottoir.
Pour se trouver dans une boutique de chaussures, jeudi, à cette heure-ci, alors qu'il ne fait pas encore beau pour avoir idée d'aller acheter des chaussures d'été, il faut être en mesure de fournir un prétexte béton, mais à qui? Il faudrait inventer une police des prétextes pour nous éviter ce genre de pensée dérangeante, déstabilisante qui consiste à se demander pourquoi une femme a envie de chaussures maintenant, pourquoi elle n'attend pas que ça passe comme moi, sans rien faire sinon prendre un bus; il y en a plein et ils voyagent partout. C'est si peu de choses cette femme, mais par son geste c'est sa vie qu'elle dévoile, sa coquetterie, sa féminité, son amour de soi, le fait qu'elle ait du temps libre et tout ce que l'imagination fatiguée peut recomposer. Les gens sont libres, ils sont et font ce qu'ils veulent, imperturbablement, malgré le vertige que cela peut occasionner chez qui s'arrête pour les regarder et les comprendre.
Rue de Rennes, ces dégaines que je n'arrivais pas, pour une fois, à faire seulement passer pour des passants, des figurants. Ce qu'on sait c'est que le figurant vaut moins que l'acteur principal, il est moins payé, moins bien traité et se sait figurant, mais celui que j'appelle passant vaut précisément autant que moi et ne se sait pas passant. Il est lui-même, le corps dans sa vie, tout à son point de vue, et c'est ce décalage entre ce que je suis, et à quel point je compte à mes yeux, et à quel point j'aurais tendance à dire que ce passant ne compte pas, qui me saisit depuis mon coin de bus. A ses yeux il est tout, il est tout de la même manière que je suis tout pour moi, le passant n'a jamais été un passant. Le passant était pratique jusque là, c'était celui qui entrait et sortait du cadre, or personne ne sort ou n'entre dans le cadre, il n'y a pas de cadre, et finalement, c'est bête mais tout compte et du même coup, pour que tout compte il faut que je ne compte plus. Pendant que le monde compte je me dilue dans les objets, les gens, les transports, les tickets de métro, les séances de cinéma en plein après-midi, les discussions, les vêtements, les bijoux, les chéquiers, les distributeurs de billets, les sacs et leur contenu, les vitrines, les objets entassés dans le ventre des appartements, les objets qui ne se vendront pas dans les magasins, je suis avec ce léger tintement de clé à travers le cuir du sac de cette femme, je suis avec le bruissement plaintif du papier journal que personne n'écoute jamais, ce bruit déjà parasite, je suis avec le verre de soda posé sur un guéridon dans un coin de la ville, le verre de soda auquel s'accroche la fille timide devant ce garçon, le verre qui est tout pour sa main et qui n'est rien pour la ville. Tout ne peut pas compter en même temps, ce serait insoutenable, on serait tous en larmes dans les rues, mais cette joie évidente, ce sourire dans le ventre, l'oeil qui s'humidifie gratuitement, il y a un moment où je ne peux pas le nier et où je me rends disponible, où j'ai l'impression que c'est le signe d'une clarté, d'une lucidité spéciale, mystique mais sans chichis et qui se dérobe bientôt à moi, qui va retomber comme toute euphorie secrète retombe toujours, à ce moment là, dans ce coin de siège qui est un coin de bus, de rue, de ville, de monde, à ce moment là je crois bien que presque tout a compté.