dimanche 6 mars 2011

Une chambre en ville


"[...]Tout à l'opposé de la connaissance qui est suppression de l'altérité, l'altérité et la dualité ne disparaissent pas dans la relation amoureuse. L'idée d'un amour qui serait confusion entre deux êtres est une fausse idée romantique. Le pathétique de la relation érotique, c'est le fait d'être deux, et que l'autre y est absolument autre.

Ph. N. - Ce serait le ne-pas-connaître-autrui qui ferait la relation?

E.L. - Le ne-pas-connaître n'est pas à comprendre ici comme une
privation de la connaissance. L'imprévisibilité n'est la forme de l'altérité que relativement à la connaissance. Pour celle-ci, l'autre, c'est essentiellement, ce qui est prévisible. Mais l'altérité, dans l'éros, n'est pas synonyme d'imprévisibilité. Ce n'est pas comme un raté du savoir que l'amour est amour."
Ethique et Infini - Emmanuel Levinas

Il a air renfrogné de l'enfant, toujours à consoler, toujours à contenter, toujours fatigué par ces activités d'adulte qui lui échappent, dont il ne veut pas. Toujours absent, toujours ailleurs, jamais là. Son visage a le ton du chagrin, et il est inconsolable, souvent dissipé, agité comme un enfant, il joue avec les glaçons de mon coca light, il m'en met un dans la manche de mon pull, il glisse sur les rampes des escaliers et des escalators, il saute par dessus les bancs, il dessine le contour de mes veines au stylo feutre, il jette ses déchets dans les sac des filles, il me tend un livre puis l'éloigne dès que je veux le prendre, il fait ça plusieurs fois, il fait des grimaces, il me colore les joues avec la framboise d'une tarte, il enfile ses rollers, il a un paquet de bonbons dans ses poches, il m'en offre un Gare Montparnasse à un stand Haribo, il pousse les portes avec ses pieds, il aime que je lui brosse les cheveux, il a gardé la dépêche d'un journal qui parlait des baleines, à la bibliothèque il parcoure un atlas, ce livre trop grand pour ses bras, il regarde les fleuves, me lit à voix haute des informations sur le soleil (je fais mine de m'effondrer morte sur ma table pour lui faire comprendre que ces histoires de soleil m'ennuient), il prend plaisir à ce petit savoir concret, celui que les enfants curieux apprécient, les propriétés spectaculaires des animaux, le soleil gigantesque "imagine une pièce plus grande que la France, et que l'Europe, et que le monde", il aime que je lui fasse la lecture, il dit que même en faisant de la philosophie on ne vit toujours pas bien et qu'on ne peut pas travailler si on a des problèmes.

L'autre fois je l'ai senti capable d'une grande faculté d'immobilité, cette façon qu'il avait de rester assis au bord du lit sans rien faire, stupéfié par sa puissance d'agir que lui évoquait le fait de seulement s'asseoir au bord du lit pour faire commencer une journée, mais sans vouloir se lever, comme s'il hésitait à commencer tout de suite. Sonné par sa liberté, stupéfié par le monde dans lequel il désire faire beaucoup de choses. Désireux de travailler, studieux en puissance, en pensée, plein de bonne volonté et lucide quant à cette idée qu'il faut travailler beaucoup pour y arriver mais n'ayant pas encore tout à fait l'intelligence de l'action, celle qui se décide à lâcher le discours pour l'action. En pensée on dirait que tu as tout été et cela t'a fatigué, depuis tu vis sur cette contrariété insurmontable, cet écart entre tes projets et ta vie. Cette immobilité dans ta chambre en ville, ta chambre qui donne sur cette rue pleine de lumières et de bruit, c'est aussi ta sagesse, ta dernière résistance.
Quelle idée de sortir de cette chambre, on aurait très bien pu y rester jusqu'à 18h, à deux je nous sentais capables de caresser le néant, l'affaissement, la pointe extrême de la paresse, je nous sentais dotés d'une force dangereuse, je me réglais sur ta façon de faire, tu restais allongé ça voulait dire que c'était la chose à faire. Mais on peut difficilement nier cette pression qui s'abat sur nous, doucement le monde nous ordonne de nous lever, de faire quelque chose. On ne désobéit pas comme ça à l'ordre des choses, il nous héberge et nous lui devons un semblant d'activité, ne serait-ce que se brosser les dents et faire du café. Combien de jours on aurait tenu dans cette chambre si je n'avais pas dû partir? A nos âges si sérieux paresser c'est mourir, moi je me sentais proche de l'illégalité, on se cache pour dormir. J'ai eu un mouvement déterminé, j'ai préparé les bols de céréales, j'ai dit "bon", celui qui annonce la rupture, le mouvement, je me suis habillée comme une grande loin de chez elle et qui sait s'occuper d'elle, pliée sur mon corps, travaillant à le vêtir, à l'arranger, la frange comme ça, l'eau sur le visage, la crème sur le visage, les affaires rangées, docile, obéissant à l'horizon affairé, au film qui dehors à déjà commencer et dans lequel on entre à pas feutrés.

J'y pense et c'est au fond toujours comme ça, il y a eu la surprise de te penser comme un jeune homme fort, un peu blasé, sachant quoi faire, je t'ai cueilli dans ta force, je t'ai pensé invulnérable parce que tu étais étranger et que c'est ma faiblesse qui voulait te parler. Je commence par avoir l'intelligence de ta personne, tu m'es devenu intelligible, je comprends peu à peu la cohérence qui est la tienne, celle de tes attitudes et de tes paroles. A force de te côtoyer tu me deviens non prévisible mais familier : je te reconnais sans te prévoir, ce que tu t'apprêtes à faire je vois bien que c'est toi, je te reconnais bien là. Maintenant j'ai percé un peu plus loin que la façade que tu offres aux autres, je te devine plus que je ne te connais, et je te devine dans tes faiblesses, je ne cherche plus ce qui te rend trop grand pour moi mais je cherche ce qui te rend à ma taille. On a largement dépassé la pudeur craintive des premiers instants, celle qui consiste en la peur de dévoiler par saccades notre profonde banalité: on mange, on dort, on travaille, on aime le cinéma, on a des idées restreintes sur les choses, on pense à soi tout le temps, bref on pourrait finir par être dégoûté de tout ce qu'implique le fait d'être quelqu'un, d'être un étudiant à Paris, cette fatigante répétition des modes de vie et qui semble ne receler aucun secret d'ordre spirituel. La séduction est malhonnête mais elle n'est que l'enfance du rapport à l'autre; le premier moment vite dépassé, la complicité apaisée, non dévoratrice, comme deuxième moment n'est pas à redouter.
Ces rendez-vous qui se contredisent dans les intentions: nous rêvons de toujours nous voir sous le jour de la nouveauté sans cesse recommencée, toujours surpris par le mystère de l'autre, son opaque manière d'être, sa façon de vivre sans avoir besoin de nous, d'une présence toujours sur le départ, et à la fois se voir si souvent, se parler autant, nous mènera nécessairement à dissiper et surmonter le mystère. Tu deviendras cette présence qui a été plus forte que les autres, ce corps qui contrastait, et qui désormais vient se fondre parmi les autres. Tu avais une taille affective que je te conférais et qui te rendait géant, plus coloré que n'importe qui, tu finiras bien par la perdre, car au fond nous ne cherchons qu'à épuiser l'autre, qu'à lui sucer le sang pour enfin se retirer en pensant qu'on peut en finir avec une personne.
J'ai fermé la porte sur ton petit studio, tu étais en chemise rose et jogging adidas, Lévinas ouvert entre tes mains par dessus la couverture, tu avais ce petit air d'enfant méticuleux en train de lire qui se foutait totalement que je m'en aille, air qui finissait de réchauffer toute la pièce, parmi tes choses à toi, dans cette vie personnelle, fermée sur elle-même, que j'ai le droit d'épier en silence. Ton studio est une poche chaude et mordorée, un désordre qui est non pas le fruit de ta négligence mais les traces comme irréversible de tes gestes, l'histoire de tes gestes, cette manière d'être et de faire quand tu te dérobes à la société, aux regards des autres. Au fond nous ne sommes sûrs de rien et cela peut être fatigant à la longue, mais à ce moment précis il était certain que ce studio te protégeait.

5 commentaires:

denis a dit…

tres beau. j aimerai qu une jeune femme écrive des choses comme cela à mon sujet, mais helas, ça n arrivera jamais.

Anonyme a dit…

génial

Anonyme a dit…

mais je crois que je t'aime.

Murielle Joudet a dit…

denis > C'est toi qui lui en écrira. il y a ceux qui écrivent et ceux qui sont écrits par ceux qui écrivent.

Florian a dit…

J'ai lu ce texte hier soir, vraiment excellent. Ca fait quelque chose.