mardi 30 août 2011

Cet obscur...


"Anywhere out of the world - n'importe où en dehors du monde -, tel est le centre d'attraction autour duquel Baudelaire faisant déjà graviter tout désir. Lieu étrange à jamais car se définissant paradoxalement par l'absence de lieu : un lieu qui n'en est pas un, c'est-à-dire une utopie, un "non-lieu". [...] Inquiétude d'ordre théorique, chez Lacan, à entendre parler la chose même, interdite de parole selon la loi du désir, laquelle ordonne à tout objet d'apparaître comme désirable sous la condition expresse de son absence, et à jamais indésirable dans l'hypothèse contraire. Il est évident, par exemple, qu'un thème de science-fiction, tel celui des soucoupes volantes, n'a d'impact sur le désir que pour autant qu'il se dérobe à toute vérification : non que celle-ci risque d'infliger un démenti à la crédulité, parce qu'une telle vérification, pour être couronnée de succès, risquerait d'anéantir la charge de désir attachée à la croyance et au vague de son objet. L'objet du désir doit garder ses distances avec le réel, tout en réussissant à y affleurer ; mais sans y toucher, faute de quoi l'ailleurs dont il est investi s'effondrerait - et avec lui toute son efficacité symbolique - dans la morose reconnaissance d'un ici."
L'Outre-monde, Propos sur le cinéma - Clément Rosset


Sur les coursives de la bibliothèque du Centre Pompidou des petites pancartes nous invitent "à ne pas jeter les cigarettes dans le vide", des cendriers sont à notre disposition, le ton est amical et nous invite à l'obéissance. En dessous de nous des points de touristes, des personnes qui vendent des babioles étalées sur des nappes foncées, l'air hébété et attentif, nous sommes d'une insolente tranquillité et scrutons ces crânes depuis nos coursives sans rien ne penser d'autre que "il y a des gens en dessous de nous", et nous aimons quand la pensée, tendant au repos, se borne à nommer les choses. C'est la fin août et il fait froid, mon nouveau trench (je veux dire par là que je venais de l'acheter il y a quelques heures, ayant brûlé avec ma cigarette le précédent) me serre doucement les hanches et cette légère pression me sécurise. On se sent pris au creux d'une transition, comme dans un non-lieu qui, ne sachant pas où prendre pied, finit de se construire en suspension dans ce paquebot immobile qu'est le Centre Pompidou.
Fin août ne correspond à rien, aucune image ne vient parler à la place de nos souvenirs bégayants, c'est ce qui nous rend craintifs et doux. Nous élaborons nos propres souvenirs de ces étés dans la grande ville et si nous sommes comme un peu ivres et un peu perdus, stupéfiés de solitude et de désoeuvrement, suspendus au-dessus de Paris -le mot "vide" écrit en toutes lettres venant nous fortifier dans ce vertige- c'est que nous avons à prendre en charge tout à fait cette part de l'année qui nous regarde, qui est comme le fruit d'inattentions simultanées : dans un même moment tout le monde a oublié de s'occuper de nous et nos parents ne viendront plus jamais nous chercher. Alors, par cette liberté de mouvement qui nous appartient en propre mais dont on oublie de s'émerveiller, il se trouve que nous nous retrouvons suspendus au-dessus du parvis du Centre Pompidou, à se déplacer en fonction du dernier rayon de soleil qui nous casse le visage. Un homme passe qui scande un poème qu'il vient d'écrire, un autre danse, des filles bien habillées s'immobilisent pour mieux se laisser regarder tout en se disant qu'en marchant vite elles gagnent en "insaisissable", je serre un peu plus la ceinture de mon trench, détache l'élastique de mes cheveux. La journée il y a plutôt des lycéens qui parlent d'autres lycéens, le soir ils sont plus vieux, c'est toujours plus mondain que studieux mais j'aime ça, on se dit qu'il y a du bon à être à la bibliothèque un vendredi soir de fin août, que c'est comme si nous venions de répondre à la question "un endroit improbable à une date improbable" et que nous avions répondu "la BPI un vendredi soir, fin août". Ce sont les derniers jours de répit avant que la bibliothèque ne soit tout à fait envahie par les étudiants. Dans quelque jours, elle ne le sait pas encore, mais elle s'y rendra, intimement persuadée qu'aucune raison ne pousse les étudiants à s'y rendre, elle tombera sur une énorme file d'attente qu'elle se refusera toute sa vie à affronter, préférant partir au café, elle ne reviendra sûrement plus jamais ici car la file d'attente sera imperturbablement la même jusqu'en août 2012.

Mais à présent elle y est, il n'y a plus grand monde et notre, son intériorité semble avoir réglé ses problèmes comme on règle ses factures. De juin à août elle a su conquérir une forme préoccupée de tranquillité, se laissant imprégner par les problèmes qui naissent dès lors qu'elle n'est pas hors de soi mais macérant en elle-même, dans sa sauce transparente : non plus des problèmes bien précis, contextualisés, qui ont des visages et des noms, mais quelque chose de plus abstrait et de plus, disons, universel, des brèches à jamais présentes sur la surface de sa conscience, des choses qui poseront à jamais problème, dont on n'en finirait jamais, comme lorsque le professeur de philosophie écrit "Le désir" au tableau et que l'on a la soudaine impression d'être en face de la figure même du désir, qu'on touche à l'essence en touchant au fragment, sa pensée était libre de s'attacher à son thème, une pensée blanche.

Une fois assise à sa place tout correspondait : il semblait qu'elle arrivait à bien mimer l'attitude affairée, concentrée, tout à son manuel et à son cahier, égoïstement pliée sur son travail. Un bloc de savoir immatériel s'était construit au-dessus de leurs têtes et auprès duquel montaient les esprits des étudiants, ce qui leur donnait ces visages concentrés presque inconscients, ni présents en eux-mêmes ni présents en ce lieu, mais auprès du bloc. Quelque soit la variété des matières qu'ils étudiaient: les mathématiques, le commerce, l'économie et l'histoire de l'art ne formaient plus qu'un même bloc. Insensiblement, ce calme intérieur se renversa en son extrême, un malaise commença sa musique et des noeuds se mouvaient au fond de son ventre : sans s'annoncer sa pensée venait de tomber sur l'image tremblante de cet homme, comme si le registre de sa pensée ne pouvait qu'ouvrir la page sur ce qui pouvait fissurer ce réel. Ces noeuds étaient tout ce qui en elle ambitionnait de s'épandre, de croître, de monter, c'était les noeuds du désir qui par manque de place pour s'étirer se recroquevillaient douloureusement dans son ventre à la façon d'une feuille qui brûle et dont les bords s'enroulent sur eux-mêmes. Son désir était si grand et venait s'écraser sur les murs de la bibliothèque, sortait des fenêtres, cherchant à se pulvériser contre les murs du monde. Des milliers de lignes de fuite fusaient depuis son ventre, parcourant toute la surface de la bibliothèque, ondes chaudes et silencieuses, qui s'étendaient jusqu'au désiré pour buter contre lui et venir retomber et se fracasser sur elle. Comment pouvait-elle penser si loin à propos de quelqu'un, elle qui était si jeune fille en apparence, et si monstrueusement désirante, avec cet espoir qui la tuait de honte et qui parce qu'il espère, pense pouvoir se rapprocher de son objet. Elle s'en voulait de ne pas investir la sincérité au travail des étudiants autour d'elle, ses pensées n'ont jamais fait que subvertir la solidité indiscutable de son présent: ne jamais à la possibilité d'être tout à une chose, elles l'emmenaient à son strict opposé, la joie se teintait alors de destruction, le calme lui donnait envie de crier, sa tranquillité ne saurait être autre chose qu'intranquille, et dans ce lieu de travail où il n'y avait rien à désirer, rien à vouloir, elle voulait, elle désirait, ne se repaissant pas de son seul travail (des cours de cinéma) qui l'ennuyait plutôt en ce qu'il semblait avoir résolu depuis longtemps la fragile question du désir.

Cela avait commencé avec la cigarette sur les coursives avec Thomas et la discussion qu'ils aiment avoir sur les rencontres, soudain par le déclic d'un accès de lucidité, comme une zone de conscience qui, non contenu, embrasserait la totalité de son monde, elle avait approché comme l'issue finale de cette histoire : il était bien entendu que son désir ne ferait pas histoire, intrigue, frottement, mais qu'il serait condamné à rester suspendu au dessus de son objet; comme une chose que l'on signale dans un guide touristique, une chose à visiter, que l'on a projetée de saisir, que l'on a envisagée. Le désir envisage mais le "pourquoi pas" qu'il énonce est celui d'un douloureux caprice, d'un caprice persistant : j'ai eu ce choix de désirer et je suis ficelée à lui, elle se souvenait toujours du moment où elle avait dit "ce sera lui", en l'articulant d'une voix si faible que cela passait pour un désir qui s'était fait sans elle.

Ce qui au fond se jouait à chaque fois qu'il lui arrivait d'être pris dans les filets de la délicieuse indifférence d'un homme, c'est que ça n'allait pas sans son lot de blessures, de petites morts, de fatigue au milieu d'une promenade ou d'une nuit, ses joues se chauffaient souvent de tristesse au beau milieu de la nuit. Elle dénombrait les choses qu'elle aurait pu dire de lui, elle écrivait derrière son dos le roman de ses brillances, de ces endroits où lui même n'avait jamais regardé pour se dire "je suis désirable", le désir agit dans le dos de cette naïveté qu'il mettait à vivre, il regarde cette naïveté en priant pour ne pas qu'elle se tourne sur elle-même, pour qu'elle reste intouchée, désirer était donc toujours regarder l'autre au grand jour par le trou d'une serrure, creusant la clandestinité. Elle parcourait obsessivement l'impensé de cet homme et élargissait cette zone d'impensé, jusqu'à la déraison. Elle avait donc la lucidité de le reconnaître, d'être au bord de son désir qui ne ferait pas histoire. Il manquait la base pour que l'histoire puisse s'écrire : des événements, des fluctuations, les variations de la couleur de son désir, or son désir était coincé, coincé dans son ventre, inamovible, d'un rouge fixe, et pour cela même douloureux. S'il y avait eu parfois intrigue c'était dans les nuances entre un plus grand espoir et un total désespoir, désespoir qui ne l'invitait pas pour autant à abandonner tout à fait; on ne saurait égarer intentionnellement son désir. S'il fallait abandonner, se désintéresser de son désir il faudrait que ce ne soit jamais assez pour ne pas perdre le goût du noeud, noeud auquel elle tenait pour ce filtre de gravité qu'il déroulait sur sa vie, cette couleur de roman qu'il instillait n'importe quand. Par exemple quand elle s'arrêtait au bord d'un passage piéton et qu'elle se saisissait dans un plan, se voyant s'arrêter au bord du trottoir comme si elle était un piéton juste en face et se disant d'elle-même "elle désire", se voyant coincer ses doigts entre son épaule et la bandoulière de son sac, se pensant dans l'agencement de la ville. Avec d'autres hommes il y avait eu la possibilité de divertir son désir par l'histoire de ses frustrations et de ses échecs, quelque chose avait lieu et c'était déjà ça, une narration de l'échec, de l'indifférence, mais qui était la preuve qu'un rapport au désiré se poursuivait imperturbablement, un espoir qui avance et qui était à présent figé dans l'image d'un homme qu'elle voit peu, qui avait oublié de ramasser derrière lui son image.

Sa pensée trempait dans un désoeuvrement qui autorisait à la lucidité, qui n'autorisait qu'à ça : nulle passion, nulle distraction, nulle distorsion du réel. Il lui était déjà arrivée de voir le monde plié selon ses désirs, c'était à ce moment là qu'elle s'était convaincue de la puissance de nos versions du monde, à ce moment où son désir était tel qu'un refus était pris pour un acquiescement, un rien était pris pour un signe, tout se pétrissait de signifiance. C'était absolument ridicule mais passionnant à vivre, lors de ces moments d'égarement, grossièrement elle se disait : le spirituel déborde le matériel, et malgré la honte qu'elle éprouvait elle se satisfaisait toujours de la puissance de son esprit malade, presque génial dans sa maladie. Elle pensait à sa vie, rien n'annonce la puissance du désir, rien ne prémunit contre, on a beau passer une vie à chuchoter, rien n'annonce et rien ne prépare à ça, à ce rapport malade et suppliant à l'autre : donne moi tout mais ne me le donne surtout pas, car le désir a ceci que d'expérience, même si nous ne nous l'avouons pas, son bonheur se trouve en lui-même, le bonheur d'une douleur qui n'attend pas sa résolution mais est la résolution problématique du rapport à l'autre, "c'est l'attente qui est magnifique", comme une droite qui ne tendrait qu'à se prolonger indéfiniment. Laisser résonner l'altérité à l'intérieur de son ventre étroit, réitérer le constat d'un non-savoir sur elle, non plus "je te connais depuis longtemps" mais "tu m'échappes depuis longtemps". Objectivement jeune et dressée dans son autonomie, elle se sentait subitement vieille, honteuse et dégoûtante, se disant "je désire comme un homme", comme il lui apparaissait parfois que les hommes désiraient, elle qui n'aimait rien d'autre que le raisonnable, l'indépendance, la mesure, son désir réclamait, palpitait, délirait, tendait l'oreille à une réponse qui ne viendrait jamais et dont elle n'était pas sûre que la réponse en serait le seul assouvissement sexuel, il lui semblait que s'il fallait faire quelque chose de son corps, manger, dévorer cet homme conviendrait mieux à son désir, elle le voulait au creux de sa main.

L'ambition de sa vie serait d'inverser le lieu du mystère et de prouver qu'il est possible de décrire un homme comme un homme décrirait le secret d'une jeune fille qu'il désire, à la description de son corps péniblement lisse et brillant répondrait celle de l'homme, qui est la description d'une vigueur, d'une objective virilité mais aussi d'une négligence toute masculine, négligence qui n'est autre que la traduction matérielle de "l'impensé". Elle consacrerait un chapitre à fixer dans les mots son visage palpitant, ce serait un travail harassant mais qui la bouleverserait. A la description d'un portrait "moral" de la jeune fille répondrait celui de l'homme, beaucoup plus foisonnant, ramifié, et qui serait la peinture d'une intelligence au monde, d'une rigueur, d'une lucidité colorée d'expérience, d'un mélange de renoncement et d'ambitions frétillantes de jeunesse, d'une discrétion qu'il mettait à vivre, à s'avancer vers elle, des pages seraient réservées à plonger dans les profondeurs de sa fatigue. A propos de la possibilité d'une rencontre qui serait comme un nouveau monde à parcourir, il lui laissait à elle la charge de s'émerveiller pour deux. Ils partageaient un même langage, c'était ce qui l'avait frappé très vite, cette façon d'être en accord avec un phrasé et donc avec une existence, une façon de prendre les choses par la bonne phrase, la bonne gravité, ce réconfort là qui était le réconfort magnifique d'une vie vécue loin de vous et qui semble pourtant tremper dans un même monde - condition de votre magnétisme et donc de votre rencontre. Ils approchaient par la discussion un monde éthéré de préoccupations communes avant de retomber dans les particularités autistes de leur existence : sa vie d'étudiante, sa vie d'homme. Dans ce langage il ne cessait de travailler à se retrouver amicalement et elle ne savait plus très bien si c'était lui qui avait adopter son langage, pénétrer son monde où si c'était elle qui s'était rendue intelligible en parlant sa langue. Ils se quittaient sur une note de gratitude stupéfiée (elle en tout cas) à l'idée que deux étrangers puissent vivre le discret miracle d'une bonne discussion, elle sautillait toujours un peu en le quittant et marchait jusqu'à des stations de métro qu'elle n'avait jamais empruntées. C'est dans le réconfort de son intelligence à lui, dans la promesse d'une réponse modérée, à-propos et articulée dans les termes de leur langage partagé, qu'était né le désir de se perdre à tout jamais dans ce moment d'adéquation totale, de compréhension parfaite et mutuelle, elle le voulait à disposition pour lui arracher inlassablement cette jouissance-là. Son corps était le lieu de son esprit, son esprit le lieu de son corps puisque cette synergie des intelligences avait tout de sexuel et que son corps était cet impensé à investir, s'il savait seulement ce qui se tramait en son absence, grâce à son absence.

Thomas voulait aller aux toilettes, elle allait l'accompagner, retourner fumer dehors, peut-être aussi lui parler de ce qui se passait en termes vagues, elle s'arrêterait au milieu d'une phrase pour allumer sa cigarette avec ce petit "mmh" que l'on place quand on est soi-même en train de s'interrompre : "tu vois, mmh...(elle allume sa cigarette)", et il lui donnerait de ses conseils inutilisables mais qu'elle adorait, elle avait l'impression qu'elle lui parlerait toujours depuis sa laideur et depuis sa maladie et qu'il serait à tout jamais compréhensif et que les gens autour d'eux, les filles surtout, se demandaient ce que Thomas pouvait bien faire avec elle, elle pensait qu'elle tombait malade de désir et que pour lui désirer était une question d'hygiène. A la fermeture de la bibliothèque il l'emmènerait dans un bar, s'échangeront les paroles, les cigarettes, se partageront le feu, l'un des deux paiera un deuxième verre à l'autre, elle lui dira qu'elle a l'alcool dépressif, il lui parlera de boxe et elle ne s'ennuiera pas, elle avait accepté de moins parler que lui, c'était ce soir qu'ils auraient dû partir danser mais c'était tombé à l'eau, elle était tout à fait divertie de son noeud, il ressurgirait un peu plus tard, dans le long travelling du train de banlieue.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Murielle, Murielle, Murielle... Que dire après un tel texte... Réalises-tu à quel point tu es talentueuse? A quel point tu sais si bien dire les choses? J'en suis à chaque fois stupéfiée, cette fois plus que les autres, comme à chaque nouvelle fois. "N'arrête jamais d'écrire." Amicalement.

Murielle Joudet a dit…

Merci, merci, merci

Chaosmose a dit…

Comme l'amie anonyme je suis moi aussi stupéfié et très touché par ce texte. Merci de partager ces tranches intenses Murielle.

Murielle Joudet a dit…

Merci Thibault ;-)

darque a dit…

je le trouve incroyable ce texte

south victoria a dit…

Bravo c'est formidable.
Et vos autres textes aussi.
Mais ne donnez pas trop de confiture aux cochons, la critique ciné c'est jamais que du journalisme comme dirait le triste Daniel d'Arthez à cet idiot de Lucien (chardon) de Rubempré.